‹ Questions esthétiques et religieusesChapitre 7 sur 7 · SA DOCTRINE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

SA DOCTRINE RELIGIEUSE

La sagesse philosophique a des aphorismes que nous acceptons facilement, parce que nous ne les trouvons point contestables, et peu utilement, parce que nous ne savons pas en tirer grand'chose. De ce nombre est Tantique doctrine d'Hippocrale, que la vie est une harmonie, qu'il faut donc autre chose, pour la constituer, qu'une simple juxtaposition d'éléments; mais que, le seul rapprochement des parties dont se composent les corps, — tant individuels et concrets que sociaux et métaphysiques, — ne suffisant point pour les faire vivre, c'est assez, pour qu'ils meurent, que leurs éléments se désagrègent et se séparent.

Cette vérité — que nous n'avons certes pas la téméraire audace de mettre en doute, mais dont la portée ne nous frappe guère au premier abord — est à la base de toute la philosophie de Pierre Leroux. Il l'a creusée profondément et sans cesse méditée. Elle fait l'unité de son œuvre religieuse, morale et sociale. Quand on a soin de ne pas la perdre de vue, elle y explique tout ce qui nous paraît plus ou moins bizarre; entre autres singularités, un de ses plus étranges paradoxes: l'organisation d'une religion nationale, qu'il entreprend — sans succès d'ailleurs — de concilier avec la liberté religieuse.

La vérité religieuse ou philosophique, pour devenir et Stapfer 8

pour rester une chose vivante et une puissance de vie, doit elle-même présenter ce caractère, d'être une grande synthèse harmonieuse. Jamais elle ne fut la conquête du génie individuel. Lumière divine qui se révèle progressivement à l'esprit humain ; bien commun de toute l'humanité, non d'une aristocratie d'intelligences, — elle ne peut pas se dispenser d'apporter une réponse aux questions qui intéressent le plus l'âme anxieuse de l'homme : Pourquoi suis-je au monde ? Où vais-je? D'où suis-je venu? Quelle est la destinée du genre humain, et que deviendrai-je, moi personnellement, après ma mort ?

La religion est le premier besoin de nos âmes, et toute philosophie qui va au fond des choses est religieuse essentiellement. Un homme capable de se désintéresser des problèmes religieux serait hors de l'humanité, serait une « brute ». Les expressions les plus vives et les plus fortes se pressent sous la plume de notre philosophe pour qualifier létat de l'homme privé de religion. Le monde n'est plus qu'un « désert ». La société n'est plus qu'une cv poussière d'individus » qui se haïssent et s'entre-détruisent. « Vivre sans religion, écrit-il encore, est le plus douloureux des supplices; ce n'est pas vivre, c'est errer dans les ténèbres. » Mais, pour que rien ne manque à l'horreur de l'irréligion, ce n'est pas seulement l'absence des doctrines consolantes qu'il faut considérer, ni le tourment insupportable du doute; c'est l'affreux désarroi des volontés et des inlelligences, quand elles ont totalement oublié cet axiome — fondamental dans la philosophie de Leroux : que l'harmonie est la condition de la vie, et que ni les individus, ni les sociétés, ni l'humanité ne peuvent vivre dans la discordance et l'incohérence. Or, l'harmonie du monde moral et, par suite, sa vie sont impossibles sans une religion, c'est-à-dire sans des sentiments, des idées, des aspirations.

des vœux, des croyances qui lient les hommes entre eux et les rattachent à quelque chose d'éternel.

Séparer la religion de la philosophie, comme le veut Victor Cousin et l'école éclectique, laisser aux peuples la première et réserver la seconde aux sages, — c'est, en même temps que la prétention la plus injurieuse, l'erreur la plus radicale et la plus funeste.

Le christianisme, bien loin d'être une aberration de l'esprit humain, — comme le prétendait avec autant d'étourderio que d'irrévérence l'aveugle rationalisme du dix-huitième siècle, — est la plus grande, la plus belle, la plus vraie des religions du passé. Si la fin du christianismedeyaiii entraîner celle de la religion, mieux vaudrait mille fois le conserver. Plutôt les jésuites, pensait et disait Leroux, que les athées! Le christianisme a ceci d'incomparable, qui lui permet de défier tous les autres systèmes avec l'assurance de garder dans le cœur des hommes la supériorité sur eux tous, que seul il donne un sens à la vie. Pour qui d'autre que pour les chrétiens voyons-nous se dissiper dans la lumière les obscurités terribles de notre condition mortelle ? Dans l'admirable harmonie de la doctrine chrétienne, le ciel et la terre se correspondent, s'expliquent se complètent. Le péché d'Adam rend raison du mal et de la douleur. Le sacrifice du Christ réconcilie l'homme avec Dieu. Le bonheur céleste compense infiniment les épreuves d'ici-bas, et l'inégalité présente des conditions devient un détail entièrementnégligeabledans l'attente du règneéternel delajustice.

On peut même dire que, plus les hommes sont malheureux, plus ardente se montre leur foi et patiente leur espérance. Quelle discipline pour les volontés rebelles ! quel frein pour les passions ! quel apaisement des inquiétudes et des curiosités ! quel ordre dans les idées et dans les esprits ! quelle concorde, quelle harmonie dans

tout le monde intellectuel et dans tout le monde moral I Cette religion si parfaite ne fut pas Tœuvre d'un homme ni même celle d'un dieu. Elle a été vraie, selon Pierre Leroux, justement parce qu'elle n'est point sortie de quelque invention unique et géniale. Elle fut l'épanouissement de tout ce qui l'avait précédée et préparée : à savoir, le mosaïsme, le prophétisme, les sectes diverses du judaïsme, l'hellénisme enfin et le platonisme développé par le mystique auteur de l'évangile selon saint Jean. De tous ces éléments élaborés, digérés, combinés harmonieusement, lui est venue la vie qui l'a fait durer et régner dixhuit siècles. Et il faut bien que les philosophes se per suadent d'une chose : c'est que la doctrine qui à présent lui succédera ne pourra vivre — à son tour — qu'à la condition de faire de même, et de s*assimiler tout ce que le christianisme a de bon.

Rompre avec la tradition, faire table rase du passé, ne pas recueillir pieusement l'héritage des ancêtres, c'est l'aveugle folie des aventuriers de la pensée, trop oublieux de cette parole si sage de Leibniz : « Le présent, engendré du passé, est gros de l'avenir. » Pierre Leroux se montre presque violent dans les âpres critiques qu'il adresse à Joulîroy et à son école, à qui il reproche « d'être complètement dépouillés de toute tradition, c'est-à-dire de toute vie antérieure, de n'avoir ni la tradition du christianisme, ni celle de la philosophie.... La vie se transmet d'âge en âge. Si vous êtes dénué d'ancêtres et de tradition, comme ces enfants du sérail recrutés par des forbans sur les mers, comme eux privé de père, vous serez comme eux sans postérité (i). »

(i) Article intitulé De la loi de continuité qui unit le dix-huitième .siècle au dix-seplième, dans la Revue encyclopédique de i832. — L'or- Ihodoxie chrétienne n'admet pas et ne peut admettre la vue de

Aujourd'hui, après plus de dix-huit cents ans, pendant lesquels le christianisme a maintenu dans la vie et dans la pensée des hommes cet accord harmonieux qui est, par excellence, le principe de la santé morale, — puisque, dès qu'on le perd, il faut dépérir et mourir, — l'évidence éclate à tous les yeux que l'harmonie a cessé de régner.

La vieille foi chrétienne ne compte plus un seul représentant parmi les personnes cultivées. Le peu qui en reste ne prolonge une vie expiranle qu'à force de compromis, de subtilités, d'illogismes, d'hypocrisies et de mensonges. Un grave désaccord avec nous-mêmes est la maladie spéciale à notre siècle de crise. Les progrès de la science nous ont rendu les miracles proprement dits, — j'entends la dérogation aux lois de la nature, — aussi inacceptables que les contes bleus dont les nourrices amusent la crédulité des enfants ; en même temps, les progrès de la raison et de la conscience morale ne nous permettent plus d'accepter certains dogmes absurdes ou cruels qui leur répugnent trop.

Combien ne vaudrait-il pas mieux dès lors avouer sincè-

notre auteur sur le christianisme considéré comme l'achèvement et l'épanouissement des religions et des philosophies précédentes, puisque cette vue, étant purement humaine, contredit l'idée d une révélation. « Le christianisme, écrit le professeur Jalaguier dans sa Théologie générale (p. 276), nest pas la synthèse du passé. C'est évident pour qui le compare sans prévention avec les philosophies et les religions antérieures. Loin d'avoir été le développement intellectuel et moral de ce qui était, loin d'en être sorti par le travail interne des idées et des choses, il y a pénétré du dehors et de vive force. Il eut d'abord tout contre lui : rois, peiiples, prêtres, philosophes. Avènement d'un nouveau principe, d'un nouvel esprit, d'une nouvelle vie, il fut non une évolution, mais une révolution... Il peut dire, avec son fondateur : Je ne suis pas de ce monde. » — HoctKication très nécessaire, évidemment, pour quiconque croit à une révélation surnaturelle de la vérité. Cependant il est probable que Jalaguier admettait aussi le fait historique d'un certain état du monde « en travail », comme dit l'Ecriture, et mûr pour le christianisme à l'époque où le Messie parut.

remenl qu'on a cessé d'être chrétien I Car nier les miracles, c'est mettre au rang des fables les libres manifestations de la puissance divine qui composent la trame de TAncien et du Nouveau Testament ; et rejeter certains dogmes, à titre seulement de choses inconcevables qui ne seraient jamais venues à notre cœur et à notre pensée, c'est refuser d'admettre le principe même de la Révélation, qui devient sans objet, sans raison d'être et sans utilité, si elle ne confond pas l'intelligence humaine.

Mais des raisons de convenance, de sentiment, d'esthétique, de morale, de respect humain, de piété filiale et familiale, — et surtout la timidité, la paresse, la lâcheté et la peur, — nous retiennent accrochés à la foi de nos pères comme à une possibilité dernière de salut dont nous ne voulons pas perdre absolument la chance. Voilà pourquoi nous allons encore à l'église. Voilà pourquoi « nous confions nos enfants aux prêtres, qui leur enseignent le christianisme, puis aux savants et aux philosophes, qui effacent tout cela. »

Pierre Leroux était conduit, dans sa recherche de la vérité, par un besoin de franchise et de logique qui touchait au cœur George Sand et l'émerveillait :

Dites- moi, mon cher enfant, écrivait- elle à un de ses jeunes correspondants, si vous connaissez tous les écrits philosophiques de Pierre Leroux ? C'est la seule philosophie qui soit claire comme le jour et qui parle au cœur comme l'Evangile; je m'y suis plongée et je m'y suis transformée ; j'y ai trouvé le calme, la force, la foi, l'espérance et l'amour patient et persévérant de l'humanité. Méditez-la.

Dès sa plus tendre enfance, ayant entendu un prédicateur décrire, dans un sermon, les supplices sans fin des damnés, il fut révolté par l'atrocité de la doctrine, et ce

premier bond hors du christianisme l'en sépara pour toujours.

Un des articles principaux de sa foi philosophique et religieuse, c'est que le ciel et Tenfer ne sont pas ailleurs que sur la terre; il condamne la croyance à la localisation ultra-terrestre de ces deux séjours comme la source de mille superstitions énervantes, d'une terreur insensée et d'une extase mystique également pernicieuses.

Depuis que l'homme a commencé à s'affranchir de l'esclavage qui résultait pour lui de sa malheureuse ignorance, d'une part ; d'autre part, de la criante iniquité des conditions sociales ; depuis que les idées de progrès, de hberté et d'égalité se sont fait jour^ l'ancienne conception de l'harmonie réalisée seulement au ciel, où seront enfin réparées toutes les injustices de la terre, — vieux rêve qui pouvait suffire à l'humanité dans son enfance, — ne suffit plus à son âge mûr. C'est ici-bas que nous voulons établir le règne de la justice.

Mais la tendance logique du christianisme est de faire bon marché de cette « vallée de larmes », comme d'un lieu d'épreuves transitoires. « Tout homme qui croit à un ciel placé hors de la nature et de la vie, a du dire, comme saint Paul et comme tous les saints du christianisme : Qui me délivrera de ce corps de mort ? » Deux égoïsmes contraires, mais aussi funestes Tun (jue l'autre à la vie religieuse, sont léf conséquence de cette erreur : celui des mystiques et celui des athées. Les mystiques disent : « Qu'importent les maux de la vie présente, le douloureux spectacle de la terre et de l'humanité, les souffrances sans nombre et sans nom de la condition mortelle, à qui va devenir ange du paradis et posséder réternité bienheureuse? » Et les athées répliquent: « Mangeons et

buvons ; moquons-nous des misérables et jouissons de la vie en simples animaux de la terre, car nous ne croyons pas à votre éternité bienheureuse. »

Les uns sont sans présent, les autres sans avenir.... On arrive des deux côtés à l'égoïsmo.... Des deux parts, la terre, c'est-à-dire la vie présente, ou (en termes plus relevés) la vie éternelle dans sa manifestation présente, au lieu d'être comprise religieusement et sanctifiée, est avilie, profanée, abandonnée au hasard, à la fatalité et au mal (1).

Si la manifestation franche et sérieuse d'une conviction, quelle qu'elle soit, est chose digne de respect, on respectera Pierre Leroux pour avoir osé écrire : « Nous nous sommes émancipés d'Aristote et d'Homère ; le progrès actuel est de nous émanciper de Jésus. » Car nous savons^ d'ailleurs, quelle vénération il avait pour le fondateur du christianisme, et combien l'irréligion du dix-huitième siècle lui paraissait peu philosophique.

Résumons en trois articles toute sa pensée :

1" Une religion est nécessaire. — 2" Cette religion ne peut plus être le christianisme, qui eut sa vérité relative, sa vérité éminente et supérieure, mais dont le règne est fini. — S"* Il est rigoureusement conforme à la loi de continuité qui unit les siècles entre eux et relie les unes aux autres les pensées des générations successives, que la religion qui remplacera le christianisme naisse du christianisme.

Os propositions sont inséparables et ont toutes les trois la même importance; mais c'est évidemment la troisième qui fait l'originalité de la doctrine. On a souvent proclamé la nécessité d'une religion ; on a souvent enterré le christianisme : c'est, à coup sûr, une nouveauté plus

(i; De l'IIumanilé,l. I, p. i8o.

rare de professer que cette religion nécessaire — qui ne sera point le christianisme — devra cependant emprunter au christianisme son âme de vie et qu'elle serait mort-née si elle prenait ses racines ailleurs.

Il est utile d'y insister : interrompre la chaîne de la tradition est la plus mortelle faute que la philosophie puisse commettre. Pierre Leroux inflige le même blâme à ceux qui, au dix-huitième siècle, menèrent contre le christianisme une campagne «. aveugle et antisociale », et à ceux qui, depuis la Restauration, s'imaginent, « comme des enfants », qu'en réagissant contre le dix-huitième siècle ils feront renaître le christianisme. Car cette mauvaise philosophie du dix-huilième siècle, devenue tradition ellemême, a rempli un rôle nécessaire dans l'œuvre de la civilisation et dans l'histoire de la pensée. Elle aussi fut « providentielle (i) ». Le passé, — tout le passé, — n'est pas seulement matière d'art ou d'érudition ; c'est la nourriture naturelle de nos intelligences et de nos âmes.

Donc, il faut retenir le fond vivant du christianisme, mais rejeter définitivement les formes usées de cette religion, qui n'est plus que de l'histoire, histoire glorieuse, histoire féconde, histoire qui contient l'avenir, mais qui est le passé.

Suivant nous, cette forme du passé est irrévocablement brisée; une nouvelle synthèse générale de la connaissance humaine s'impose, et le respect superstitieux qui s'attache encore à la religion du passé est un des plus grands obstacles aux progrès de tous genres que la société a à faire (2).

Et ailleurs :

Si ce christianisme officiel et menteur, qui n'est qu'un

(i) Article De Dieu au t. III de la Revue indépendante. 1,2) Cité par M. Félix Thomas, Pierre Leroux, sa vie, son œuvre^ sa doctrine, p. ^^.

cadavre et une ombre, obtenait je ne sais quel aveu hypocrite de la part de ceux qui ont consacré leur vie à la vérité, il s'ensuivrait une prolongation indéfinie de ce mal affreux de l'irréligion qui nous dévore. Car il est évident que cette religion usée et décrépite, à laquelle on ne croit pas, empêche la véritable religion de naître et de s'établir (1).

Dans un très remarquable article, de i83i, sur la poésie de notre époque, contenu au tome LU de la Revue encyclopédique^ Pierre Leroux reproche avec tristesse à la prétendue poésie religieuse de la Restauration de se rattacher au christianisme sans y croire, et de chanter des idoles qu'elle sait n'être que des idoles. Elle ne regarde pas en avant, mais en arrière ; elle nous offre, au lieu de la vérité du temps présent et de sa vivante inspiration, je ne sais quelle « représentation» dernière du passé, que l'humanité, pleine d'inquiétude et d'effroi devant l'avenir, se donne mélancoliquement à elle-même avant de lui dire adieu pour jamais. « Je ne puis voir, dans tous ces chants chrétiens, qu'un deuil, une pompe funéraire et la plainte suprême sur un mort. »

Oui, grand poète (écrit-il éloquemment en sadressant à Victor Hugo), tu sais dire la superstition de l'Arabe, et quand les Djinns funèbres passent en sifflant dans les airs, ton vers, comme une onde sonore, associe à tous les degrés du son tous les degrés du sentiment, depuis le calme le plus profond jusqu'à la terreur la plus vive, depuis le souffle le plus léger jusqu'à la plus horrible tempête, par une admirable combinaison d'harmonie que l'art n'avait pas encore atteinte. Mais, quand tu laisses les superstitions du passé, quand tu ne fais plus de la poésie sur Ihistoire, quand tu parles en ton nom, tu es comme tous les hommes de ton époque, tu ne sais rien dire sur le berceau, ni sur la tombe.... Poète, d'où vient l'humanité et où va-t-clle ? Voilà ce que tu ne sais

(i) Arlicle De Dieu (déjà cité).

pas; voilà ce que croyaient savoir et ce que savaient, en effet, sous un voile prophétique, tous les grands artistes du moyen âge. Voilà ce que savaient ceux qui ont bâti les cathédrales ; ce que savaient Dante, Raphaël, Michel-Ange...

Si, oubliant que lart c'est la vie, vous faites uniquement de l'art pour en faire, souffrez que je ne voie plus en vous le prophète, le vaies, que l'humanité a toujours cherché dans ses poètes.

La grande vérité que Pierre Leroux a héritée du christianisme, ou plutôt de toute la tradition philosophique et religieuse, c'est Dieu^ conçu moins dans son idée abstraite que dans la vivante réalité de son action sur l'univers et sur les âmes. L'existence de Dieu lui est tellement nécessaire pour asseoir l'édifice de sa philosophie, qu'on peut presque dire qu'il en est plus persuadé que de celle du monde visible et des êtres créés. « Dieu est toujours notre base, la base où tous les êtres viennent prendre leur point d'appui ; il est l'arc-boutant où toutes les forces viennent s'étayer pour soulever les obstacles qu'elles ont à vaincre (i). »

Ce Dieu était-il pour lui une personne ? C'est probable, puisqu'il le priait. Cependant il évite l'anthropomorphisme, autant que la chose est possible sans tomber dans le panthéisme, et tous les penseurs savent si le sentier est glissant entre ces deux abîmes !

Etant au lycée de Rennes, il avait déjà trouvé sa formule de Dieu, qu'il écrivit, au grand scandale de ses professeurs, sur le tableau de la classe de mathématiques spéciales : « Il n'y a que desêtresparticuliers. L'Etre universel se manifeste dans tous les êtres particuliers ; mais il n'y a pas, à titre d'être, d'Etre universel. » Cette rédaction un peu inquiétante prit, plus tard, dans le livre De l'Humanité, une forme plus acceptable : « Dieu est dans toutes les créatures, sans

(i) De l'Humanité, préface.

être ni aucune de ces créatures, ni toutes ces créatures ensemble. » Et Leroux appuie sa proposition sur la Bible, qui nous enseigne que Dieu est partout. Saint Paul ne ditil pas que « nous sommes en Dieu, qu'en Lui nous avons la vie, le mouvement et l'être « ? Et saint Jean : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Toutes choses ont été faites par lui, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes. » — « Mon Père ! dit enfin Jésus-Christ dans sa prière suprême, garde en ton nom ceux que tu m'as donnés, afin qu'ils soient un comme nous... Je leur ai fait part de la lumière que tu m'as donnée, afin qu'ils soient un comme nous sommes un. Je suis en eux, et tu es en moi, afin qu'ils soient perfectionnés dans l'unité. »

Quand on est pénétré à ce point de la présence de Dieu, une sotte question, vainement débattue entre les moralistes, disparaît tout entière sans qu'on songe même à la poser : c'est celle de la morale dite laïque ou indépendanle. Je ne me souviens pas que Leroux ait jamais daigné en faire le sujet de la moindre discussion. Il s'agit, en effet, pour les pauvres philosophes qui perdent leur temps à cette controverse, de décider si la sanction d'une peine ou d*une récompense posthume peut et doit entrer dans les motifs que nous avons d'être vertueux. Misérable pensée ! un calcul si intéressé, étant égoïste, immoral et impie, ne saurait seulement se présenter à l'esprit de l'homme vraiment religieux. L'homme pieux et bon fait le bien, non pas par un effort qui lui coûte et comme une chose plus ou moins pénible dont il sera un jour dédommagé, mais naturellement et avec plaisir. Le devoir se confond pour lui avec iamour, avec l'amour des hommes et avec l'amour de Dieu.

C'est pourquoi Pierre Leroux nie simplement, comme absurde, la possibilité d'une morale qui ne serait pas religieuse, et demande :

Que peut-on fonder sur l'athéisme? quelle morale peuton élever sur une métaphysique athée (1)... ? Sur quoi pouvez-vous fonder une éducation, une morale, sinon sur un système embrassant le passé, le présent et l'avenir de l'humanité, les rapports des hommes entre eux, et les rapports de l'humanité et de chaque homme avec Dieu ?... Je défie qu'on puisse donner à un enfant un seul principe de morale sans aborder et, par là-méme, sans résoudre de façon uo d'autre la question religieuse (2).

L'union avec Dieu, c'est la religion même. Cette union, Pierre Leroux l'entend d'une façon si purement religieuse qu'en vérité elle ne diffère point de celle dont la prédication chrétienne entretient, parmi les croyants, l'habitude ou l'effort :

Au lieu de nous imaginer que nous sommes à présent bien loin de Dieu, mais que, d'un seul bond, par la mort, nous entrerons dans son paradis, comprenons que nous sommes unis à Dieu dès à présent, d'une façon toute semblable à celle dont nous serons unis à lui après notre mort, quand nous renaîtrons de nouveau à la vie : la différence sera seulement dans le degré de notre intelligence, de notre amour et de notre activité. Donc, puisque dès à présent nous vivons dans le sein de Dieu, et que Tinfini nous éclaire dans une certaine mesure, faisons effort pour puiser de plus en plus à cette lumière; tournons-nous vers elle et conduisonsnous par elle; non pas seulement en l'espérant comme à travers un rêve, mais en hommes qui la sentent et qui la possèdent déjà à un certain degré dans leur vie présente... Que sera la vie future que nous imaginons ? un état supérieur de rapport avec l'Infini, avec l'Eternel. Eh bien ! mettons-nous

(i) Revae encyclopédique, 1882.

(2) llevue indépendante, citée par M. F. Thomas, p. 3oo,

en rapport avec ce Tout-Intelligent, ce Tout- Aimant et ce Tout-Puissant, comme le permettent les conditions actuelles de la nature et de la vie... Saisissez le ciel dans la vie présente. Si vous ne le saisissez pas dans la vie, il ne viendra jamais, il ne sera jamais. Quand nous aurons saisi, pour ainsi dire, la vie future dans la vie, nous posséderons réellement la vie future. Et si tous, ou beaucoup, ou plusieurs pensent ainsi, le ciel descendra sur la terre. « Partout où « vous serez deux ou trois, unis de cœur et d'esprit, je serai « avec vous », dit Jésus (1).

Ici, les personnes tant soit peu au courant du mouvement religieux dans le protestantisme depuis une soixantaine d'années rCy tiennent plus (si j'ose m'exprimer avec cette familiarité), et brusquement elles m'interrompent pour me poser enfin une question obsédante qu'elles ne peuvent retenir davantage :

— Pourquoi donc votre Pierre Leroux tient-il tant à nous dire qu'il n'est pas chrétien ? Il l'est au moins autant que Pécaut, que Sabatier, que Fontanès, que M. Ménégoz ou que M. Harnack...

C'est vrai, et si nous sommes les premiers à manifester un étonnement si naturel, c'est parce qu'on ne lit plus les écrits pleins de science, d'éloquence et de gravité de ce grand précurseur du protestantisme libéral. La question que n'eussent point faite nos pères, nos grands-pères encore moins, vient à toutes les pensées aujourd'hui et sur toutes les lèvres : — Quelle pudeur étrange ou quelle grave raison inconnue empêchait Leroux de se dire chrétien, puisqu'il semble l'avoir été à un degré éminent et rare, qu'envieraient tous les disciples du Christ selon le type nouveau ?

Il faut le reconnaître : le christianisme, à force d'être

(i) De niumanilé, t. I, p. 190.

expliqué, commenté, interprété en tous sens, surtout depuis un demi-siècle, est devenu une matière tellement malléable et plastique qu'il n'y a presque point de forme qu'il ne puisse recevoir ; les dogmes, grâce aux surprises de la fameuse « évolution », ont fini par signifier le contraire de ce qu'ils voulaient dire à l'origine. Il y a donc place, — très hospitalièrement, — dans un christianisme ainsi élargi, pour la philosophie de Leroux ; il ne dépend que d'elle d'y entrer.

Cette philosophie ne le cède point, en onction religieuse, au « christianisme moderne, » au « protestantisme libéral», et le fond en est identiquement le même. Je mets la critique au défi d'y découvrir la moindre différence. Quel est ce fond ? c'est Vunilé de Dieu, père des fiommes, au sens strict des mots, au sens qui admet la Providence, la prière et la foi, mais qui exclut la divinité du fils de Marie.

Il est faux, dit nettement Leroux, que Jésus soit Dieu, que nous devions l'adorer comme la Divinité elle-même... L'immanence de Dieu en chacun de nous fait que nous sommes tous participants de sa nature et dieux à ce titre ; cette immanence nous fait tous fils de Dieu... Tous les hommes étant ainsi fils de Dieu, comment Jésus se dit-il particulièrement « fils de Dieu »? Il nous l'explique: Si VEcriîure a appelé dieux ceux à qui la parole de Dieu était adressée, et si r Ecriture ne peut être re jetée, dites-vous que je blaspfième, moi que le Père a sanctifié et qu'il a envoyé dans le monde, parce que fai dit : Je suis le Fils de Dieu ? Jésus se croit donc Fils de Dieu d'une façon particulière, uniquement en ce sens que le Père l'a sanctifié et qu'il lui a donné une mission, un apostolat dans le monde.... Jésus n'était fils de Dieu que parce qu'étant de Dieu, comme nous tous, il s'était élevé à Dieu plus que tous les mortels, et avait fait l'absolu sacrifice de la nature humaine en lui, pour développer en lui ce germe de Dieu qu'il avait comme toutes les créatures.

Pierre Leroux ajoute avec une grande force : « Pour

être abreuvé de Dieu, Jésus était homme... Entendre la divinité de Jésus comme une différence générique d'essence est une idolâtrie... Il n'y a au fond de Jésus que Dieu, le Dieu manifesté en lui, qui soit adorable (i). »

Et que dit, à son tour, le doyen d'une faculté de théologie protestante, auquel nous devons deux grands ouvrages qui ont, dans ces dernières années, passionné le monde religieux, — protestants que l'orthodoxie ne peut plus satisfaire, et catholiques émancipés du Syllabus ?

La divinité métaphysique de Jésus nous le rend essentiellement étranger. Il n'est plus mon frère.... Ce christianisme, sous les formes d'une métaphysique transcendante, n'est qu'une nouvelle mythologie... Dieu veut habiter l'âme humaine. Le Père céleste s'incarne dans le Fils de l'Homme, et le dogme de l'Homme-Dieu, interprété par la piété de chaque chrétien, non par la subtilité métaphysique des docteurs, devient le dogme caractéristique et central du christianisme... Comprenez cette consommation du divin et de l'humain qui se cherchaient et s'appelaient dans le vœu obscur de la conscience... L'effusion et l'habitation du Saint-Esprit dans l'âme de tous les chrétiens les rend, eux aussi, fils de Dieu ; ils jouissent, par cet Esprit, du môme commerce direct et permanent avec le Père (2).

Et encore :

Une critique un peu attentive élague sans violence les prodiges de l'histoire évangélique... La régularité grandiose et souveraine des lois de la nature et de l'harmonie de l'univers a pénétré tous les esprits; notre piété, dans ses heures de lumière, ne se révolte pas contre ces lois, mais nous fait considérer comme essentiellement religieux l'acte de les contempler, de les célébrer et de nous y soumettre. Ceux qui prennent une attitude contraire deviennent rares... L'histoire

(i) De riJumanilé, l. Il, p. 33o, 388, etc.

(2) Esquisse d'une philosophie de la relujion^ [>. 191, i25, f^i.

du miracle, dans l'Eglise même, rappelle cette peau de chagrin qui se rétrécissait à mesure que son possesseur avançait en âge (1). — L'inspiration religieuse n'est pas psychologiquement différente de l'inspiration poétique (2). — Un sentiment filial à l'égard de Dieu, fraternel à l'égard des

hommes, fait le chrétien Cessez, âmes inquiètes, de vous

tourmenter inutilement et de vous croire hors de la religion du salut, parce que vous faites de vains efforts pour vous approprier des dogmes et des croyances contre lesquelles portestcnt invinciblement votre raison et votre conscience (3).

Sabatier rejette simplement, comme périmés, les dogmes du Diable et des démons, de l'enfer et du paradis, de la création, de la chute, de l'ascension, etc. Il transforme de fond en comble, par une ingénieuse alchimie, ceuxdeTinspiralion des prophètes et des apôtres, de l'expiation, de la rédemption et de la divinité du Christ.

Donc, encore une fois, les doctrines sont pareilles. Il n'y a, dans la manière de les présenter, qu'une seule différence, bien singulière : c'est que le philosophe, détaché du christianisme, ne peut qu'édifier ses lecteurs, tandis que le théologien, demeuré dans le christianisme, court le risque fâcheux d'en scandaliser quelques-uns.

Nous demandions tout à l'heure : Pourquoi Pierre Leroux ne voulait-il plus être chrétien ? Une réponse cruellement piquante à cette question serait : Dites plutôt pourquoi Vautre a voulu le rester. Si, avec les mêmes affirmations et les mêmes négations, on peut, à volonté, avouer ou désavouer le christianisme, il faut supprimer l'équivoque des mots et regarder les choses en face.

Pierre Leroux — ne nous lassons pas de le redire — était profondément religieux, parce qu'il vivait dans une cora-

(i) Esquisse d'une philosophie delà religion p. 7-2, 83.

(2) Ibid., p. 99.

(3) Les religions d'aulorilé et la religion de l'esprit, p. 5<i'i.

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munion intime avec Dieu et avec l'humanité ; il conservait beaucoup du christianisme, parce qu'il croyait que la vérité d'aujourd'hui est contenue dans celle d'hier et que, sans tradition, rien n'est viable et solide ; mais ni lui ni ses contemporains n'auraient compris qu'une vérité aussi nouvelle, aussi différente de l'ancienne, bien qu'elle en soit issue, pût s'appeler du même nom.

Quand la Bible, où nos pères virent la Parole de Dieu, n'est plus que le meilleur et le plus beau des livres humains ; quand, la divinité transcendante du Christ étant niée, le fils de Dieu devient un mortel comme un autre, né dune femme, sujet au péché, poussière retournée en poussière ; quand le surnaturel s'effondre tout entier à la lumière de la science, — non pas seulement les légendes puériles, telles que la multiplication des pains et des poissons ou l'eau changée en vin aux noces de Gana, mais le miracle considérable de la résurrection de Lazare, et le miracle fondamental, essentiel, de la résurrection du Sauveur, origine, raison, pilier du christianisme, qui s'écroule avec lui, — ces gens simples croyaient, dans leur simplicité, que la religion^ besoin éternel de l'homme, peut subsister toujours et subsiste ; mais ils trouvaient plus franc et plus loyal de dire : Nous ne sommes pas chrétiens.

Il ne suffit point de détruire l'erreur ; il peut même être plus sage de la laisser vivre, si on ne la remplace pas par une vérité. Pourquoi ? par la raison qu'il n'y a guère, en morale, de faux ni de vrai absolu ; car, si une idée était fausse absolument, il est clair que sa destruction serait un gain.

Pierre Leroux ne tombe pas dans la faute ordinaire des critiques religieux, qui démolissent sans pitié notre maison, [)arce que c'est une vieille masure, et puis nous laissent

sans abri. En proclamant la ruine des antiques croyances mythologiques au ciel et à Fenfer, il leur a substitué une doctrine positive, qui est moins la négation que l'évolution de l'ancienne foi, et qui en conserve à peu près tout ce qu'elle a de bon et d'utile.

C'est la doctrine de la palingénésie. Elle enseigne que les mêmes hommes renaissent sur la terre dans une suite indéfinie d'existences, en sorte que « nous ne sommes pas seulement les fils et la postérité de ceux qui ont déjà vécu, mais au fond et réellement ces générations antérieures elles-mêmes », recommençant une nouvelle étape de leur existence éternelle.

Comme la métempsycose, comme la migration céleste d'étoile en étoile, — beau songe de Jean Reynaud, — comme les Champs-Elysées et le Tartare, comme le paradis de Mahomet, et comme tous nos rêves sur la destinée des âmes après la mort, la palingénésie terrestre n'est évidemment et ne peut être qu'une conjecture, à laquelle il devrait suffire de proposer aux raisonnements de l'imagination une vraisemblance spécieuse. Mais Pierre Leroux croyait fermement à la vérité de sa doctrine, et il ambitionnait pour elle beaucoup plus qu'un minimum de démonstration qui eût seulement consisté à la rendre plausible.

L'immense valeur que la tradition avait à ses yeux lui rendait infiniment désirable et nécessaire d'établir qu'au fond « ridée des anciens sur la vie future a été toujours et partout que l'homme renaissait dans l'humanité », et comme, dans un certain ordre de questions, ce que nous croyons, c'est ce que nous voulons croire, il a voulu retrouver et il retrouve ses propres idées dans la poésie de Virgile, dans la philosophie de Platon, dans les leçons obscures et mal comprises de « cette grande figure voilée

qu'on nomme Pythagore », dans une lettre de consolation d'Apollonius de Tyane au proconsul d'Asie sur la mort de son fils, dans l'enseignement de Moïse et dans celui de Jésus.

Et telles sont les ressources de son érudition, la force et la souplesse de sa dialectique, la beauté quelquefois de son style et de son éloquence, l'ardeur toujours entraînante de sa conviction surtout, que nous finissons par en subir le charme, et qu'à demi persuadés nous songeons : l'idée n'est pas plus déraisonnable que bien d'autres ; elle l'est même beaucoup moins que d'autres, qui eurent une très grande vogue... et pourquoi ne serait-elle pas vraie, après tout?

Fourier, inventeur du système phalanstérien et adepte de la palingénésie, fondant ses chiffres sur je ne sais quel calcul,— probablement surladuréequ'il attribuait à l'humanité,— ûxaïik quatre cent cinq (vers 1826) le nombre de nos existences terrestres successives. Cette précision absurde est recueil. Toute doctrine sur la vie future risque, si on la serre de trop près, de sombrer dans le ridicule. Mais Leroux échappe à ce péril, parce qu'il se tient constamment dans la haute sphère des idées les plus générales. Avec quelle noblesse ne commente-t il pas la belle réponse de .Jésus à l'indécente et insidieuse question des Saducéens incrédules: Une veuve a eu sept maris; duquel serat-elle femme dans la résurrection ?

Jésus répond : Ni cette veuve ni ses sept maris ne ressusciteront en tant que tels. Ce sont des phases passées de leur existence, des phases qui sont tombées sous Tempire de Ifi mort. Ln résurrection ne consiste pas dans la résurrection de c(;s formes. L'être, dans ces hommes et dans cette femme, renaîtra ; car il est éternel, il est; et la résurrection consiste en ceci, que cet être ou ces êtres se'manifesteront de nouveau.

Mais ils ne se manifesteront pas comme ils se sont manifestés... Ce qui vivra, ce sera ce qui avait produit ces formes, l'être qui s'était montré sous ces formes, et qui se montrera alors sous d'autres formes. Vous voudriez que la résurrection reproduisit l'état antérieur et les formes tombées dans la mort : en cela vous êtes dans une étrange erreur, et, pour des docteurs, vous pensez bien puérilement!... Dieu saura bien trouver la solution de ce nombre sept et le ramener à l'unité (1).

La constante erreur que les hommes commettent, suivant Pierre Leroux, c'est de confondre la vie avec les manifestations de la vie. Ne connaissant la vie que par sa manifestation présente, c'est la forme actuelle qu'ils voudraient éterniser, et lorsque, parvenue à un terme inévitable, cette forme disparaît, ils appellent cela mourir. Ils prennent au sérieux une apparence. En réalité, rien ne meurt, rien ne naît, rien n'est créé, rien n'est détruit. Quand une chose, dit Apollonius de Tyane, passe de l'état d'essence à l'état de phénomène, nous appelons cela naître, comme nous appelons mourir le fait de rentrer de l'état phénoménal dans l'état essentiel.

Vivre, c'est changer. Il est étrange que les hommes oublient ou comprennent si mal cette condition de la vie — l'éternelle mutation — el qu'ils ne sachent pas voir que vivre, c'est mourir continuellement à une certaine forme pour renaître à une autre forme. Entendez bien ceci : « continuellement » . L'objection commune et superficielle, qu'on reproduit sans cesse contre notre espérance de recommencer sur la terre ou ailleurs une nouvelle vie, c'est qu'ayant oublié l'ancienne, nous n'aurons pas conscience d'être les mêmes hommes, et alors que nous importera d'avoir déjà vécu ? Au lieu de comprendre l'identité ou

(i) De l'IIiimanilé, t. II, p. 156.

134 OUESTIOPiS ESTHETIQUES ET RELIGIEUSES

l'intime relation de ces trois termes: vie^ changement^ oubli^ (( la plupart des hommes voudraient qu'on leur démontrât qu'ils seront transportés dans la vie future avec tout leur bagage de souvenirs et tout l'attirail de leurs manifestations actuelles, absolument comme ils se transportent en voiture d'un lieu à un autre ! Et si on rit de leur folie, alors ils baissent tristement la tête et ne voient plus que le néant. Ce ne sera plu^ moi, disent-ils, si je ne me souviens pas. »

Mais considérez donc ce qui se passe au cours de notre existence présente : la succession des âges est accompagnée d'un oubli presque total de la trame des menus faits qui avaient constitué notre enfance, notre jeunesse, notre maturité,— profonde submersion où ne surnagent que quelques rares souvenirs. Sommes-nous sûrs, à huit jours de distance seulement, de nous rappeler nos faits et gestes ? La prétention des juges, d'exiger des accusés et des témoins qu'ils rapportent avec exactitude ce qu'ils ont fait ou ce qu'ils ont vu il y a un an, il y a un mois, il y a une semaine, et l'importance capitale que les tribunaux attachent à leurs vagues réponses, ne sont-elles pas une énorme erreur psychologique ?

La persistance de notre identité ne reçoit aucune atteinte des défaillances de notre mémoire; l'énergie vitale qui est en nous se déploie même et se montre d'autant plus puissante et plus active que nous sommes moins occupés de ce que nous fumes et de ce que nous fîmes, pour nous élancer dans l'avenir avec un plus complet oubli du passé.

La mémoire affaiblie de l'homme encore vivant fait place à des facultés plus précieuses et plus originales ; celle que la mort a définitivement abolie se transforme, chez l'homme qui commence une autre existence, en prédispositions virtuelles innées.

Voulez -VOUS vivre ? oubliez ! N'est-ce pas ce que nous nous disons souvent nous-mêmes les uns aux autres dans les crises de notre vie? Et nous voudrions continuer à être obsédés, de vie en vie, par tous les détails de notre existence! Un enfant parvenu à l'âge de marcher a-t-il besoin de se rappeler tous les faux pas qu'il a faits au début ? Quand nous parlons, estil nécessaire que nous nous souvenions de notre premier bégaiement et de toutes les fautes de langage que nous avons commencé par faire ?

Oh ! que les anciens étaient plus dans la vérité avec leur mythe du fleuve Léthé ! Les plus nobles héros, les plus grands sages n'aspiraient, suivant eux, qu'à boire à longs traits ces eaux d'oubli, sans croire perdre pour cela leur existence, leur être, leur identité, leur personnalité, leur moi.

La persistance de la mémoire, comme la comprennent et la voudraient la plupart des hommes, serait le plus grand obstacle au progrès, un enchevêtrement absolu au développement de la vie dans l'espèce et, par conséquent, dans les individus eux-mêmes. Prenez les plus grands hommes dont Ihistoire fasse mention, et imaginez-les transportés, avec cet attirail de la mémoire de leurs manifestations, dans un âge suivant : ne voyez-vous pas combien ce prétendu trésor leur deviendrait pernicieux, et les rendrait eux-mêmes funestes au progrès des choses humaines ? N'est-il pas évident qu'ainsi attifés de leur passé, de ce passé qui a dû périr pour que la vie se continue, ils ne seraient nullement propres à revêtir la forme nouvelle que le progrès de la vie nécessite (1) ?

L'arbre de la science du bien et du mal, dont le fruit mangé en désobéissance par Adam fut cause de sa mort, suggère à l'auteur du livre De rHumanité un commentaire profond. Une conception véritablement religieuse de l'harmonie de l'univers défend, selon lui, d'établir, entre l'homme el l'animal sans conscience, cette séparation absolue que pose orgueilleusement la philosophie spiri-

(i) De l'Humanité, t. I, p. 228.

lualiste (i). Nulle créature ne meurt réellement, pas plus les bêtes que les hommes, puisque la mort n'est qu'une apparence ; mais tout meurt, hommes et bêtes, dans son existence actuelle et formelle, pour renaître sous une autre forme. Qu'a donc introduit de nouveau et de funeste la science témérairement ravie par l'homme dans le jardin d'Eden ? Ceci : la connaissance de la mort ; et une connaissance qui fait son désespoir, parce qu'elle est erronée, et que l'homme prend pour « le roi des épouvantements » ce qui n'est qu'un simulacre et une ombre. Celui-là seul meurt qui a peur de la mort, qui se sent mourir, se sait mourir, se croit mourir ; voilà pourquoi on peut dire avec vérité que l'animal, étant étranger à ce sentiment, à cette connaissance, — à cette illusion, — existe toujours et ne meurt pas.

L'idée de l'éternité de notre être est indispensable pour donner à la vie humaine cette valeur religieuse, — hors de laquelle elle n'est qu'un vain bruit dans le vide, — pour relever l'existence et pour fonder la morale. Mais la religion est plus pure et la morale plus saine lorsque, — à la différence des chrétiens, — nous croyons que notre véritable séjour est ici-bas, et que nous rejetons résolument la chimère d'un autre monde peuplé par les anges du ciel.

Car tout ce qui tend à nous désintéresser de la vie, à diminuer pour elle notre estime et notre affection, à nous la faire considérer comme rien, « au prix, disait saint Paul, de la gloire infinie qui nous est réservée », tout cela ne peut avoir qu'une conséquence fâcheuse en aboutissant logiquement à l'ascétisme et à l'existence absurde des moines. La terre, pensait Leroux, n'est pas hors du ciel, de même

^1) Voyez le second article sur la Philosophie de M. Jou/Jroy , dans la fievue encyclopédique de i833.

que Dieu n'est pas hors du monde. Si nous réservons le ciel à je ne sais quelle existence ultra-terrestre, — plus que problématique, — et si nous en dépouillons la vie présente, nous perdrons le sentiment précieux du divin qui nous entoure et nous enveloppe. Non, non, ne mettons pas tout le ciel dans une vie après la mort, afin, dit-il admirablement, « qu'il nous reste du ciel pour celle-ci ! »

La palingénésie explique seule certains phénomènes mystérieux. D'où viennent les sympathies qui nous attirent, comme d'avance, vers certaines créatures, les antipathies qui nous repoussent instinctivement et sans raison connue? Elles ont leurs origines dans des existences antérieures. Si l'oubli du passé est la loi générale de notre vie, nous avons cependant des réminiscences, comme aussi des pressentiments, qui ont vivement frappé Platon, Descaries et Leibniz. Ces philosophes considéraient l'enfant, — que nous imaginons né d'hier pour mourir demain, — comme un être éternel qui a déjà vécu et qui vivra encore, capable d'absorber le total énorme de la science accumulée par les siècles parce qu'il en a suivi les progrès dans d'autres vies et parce qu'il apporte en naissant un cerveau de plus en plus volumineux (i). Nous héritons de tout le passé, et nous venons au monde avec une capacité toujours accrue de recueillir cet héritage sans cesse grandissant.

Les idées de tradition, de solidarité, de progrès, qui nous sont devenues si familières, perdent leur aspect banal, elles

(i) « Les cerveaux s'élargissent comme les pensées », a écrit Pierre Leroux, et cela est vrai à la lettre. « La dilTérence moyenne du volume entre les crânes les plus grands et les i)lus petits est de 600 centimètres cubes chez les Parisiens modernes, 470 chez ceux du douzième siècle, 35o cJiez les anciens Égyptiens. » Les Sociétés, par le docteur Lebon. Cité par Th. Ruyssen, Essai sur révolution psychologique du jugement, p. 3i5. Voyez aussi, dans la Revue {ancienne Revue des Revues) du 1^' octobre 1904, un article du docteur P. Le Damany sur l'Avenir de l'espèce humaine.

reçoivent un relief tout nouveau, un sens matériel et réel, lorsqu'on prend, avec Leroux, au pied de la lettre la fameuse image où Pascal compare cette « longue suite de siècles» à« un même homme qui subsiste toujours». Auguste Comte disait que l'humanité se compose de plus de morts que de vivants. Pierre Leroux dit plus et dit mieux. Il n'y a point de morts, dans sa philosophie, // n'y a que des vivants. Les morts revivent, et l'humanité se compose d'une procession éternelle d'individus, toujours les mêmes en substance, qui ne meurent que dans leur forme et renaissent sans fin.

La palingénésie, loin d'être contraire à la religion chrétienne, éclaire parfois ses vérités les plus obscures, comme une glose qui explique et développe le texte.

Le paradoxe si choquant de la désobéissance des pères punie sur les enfants jusqu'à la dernière génération trouve sa justification dans cette doctrine. Si la vie des hommes n'était pas «collective», si elle ne formait pas «comme un seul faisceau », et si, de cette façon, l'Adam qui vit aujourd'hui n'était pas l'Adam qui a vécu hier, l'Adam qui a vécu il y a six mille ans, ou plutôt « l'Adam éternel », comment pourrait-on rendre acceptable à la conscience humaine la responsabilité qui pèse encore sur nous d'un péché commis par un autre il y a soixante siècles (i) ?

La régénération du cœur ou nouvelle naissance, l'avènement du royaume de Dieu dans le ciel et l'avènement du royaume de Dieu sur la terre, — ces trois formes diverses de l'évangile de sakit que Jésus-Christ est venu apporter aux hommes, — ne sont au fond que l'espérance confuse que le monde eut toujours d'une pahngénésie et qui fut plus fer-

(i) Z>e Vllumanilé, I. Il, p. 82.

yente que jamais au temps de Virgile et d'Auguste : Magnus ab integro sœclorum nascitur ordo. Pierre Leroux concilie, avec une sereine hauteur de vue, les trois bonnes nouvelles différentes, mais non point contradictoires, qui composent le triple aspect de la révélation évangélique.

Des théologiens moins larges que lui ou d'une moindre onction religieuse insistent, de nos jours, peut-être un peu trop exclusivement, sur ce qu'il y a de transitoire et de caduc dans l'Evangile.

L'attente de la parousie, écrit un théologien catholique, c'est-à-dire, du prochain avènement du Christ dans la gloire, fut évidemment une erreur, — comme les faits l'ont montré, — et cette erreur ne date pas d'une génération postérieure à 1" Evangile : elle est dans r Evangile même :

La prédication du Christ, dans les trois premiers évangiles, n'est guère qu'un avertissement à se préparer au jugement universel qui va s'accomplir et au royaume qui va venir... Jésus n'a été condamné à mort que pour ce motif. S'il n'avait prédit que le règne de la charité, Pilate n'y aurait pas trouvé grand inconvénient (i).

Jésus croyait venir aux derniers jour du monde, écrit, de son côté, un théologien protestant. ..Touteslesâmespieusesd'Israël croyaient vivre dans la dernière période de l'histoire. La prédication du Baptiste avait vivifié cette croyance dans la Palestine. Jésus la partageait sûrement: « Celle génération ne disparaîtra pas avant que V heure divine ait sonné... ^y Sans aucune exception, les apôtres et les chrétiens de la première génération attendaient de jour en jour le retour triomphant de leur Maître sur les nuées du ciel. Toute l'Apocalypse de saint Jean est édifiée sur cette espérance. Paul ne fait pas exception... Une telle vue obsédante détachait les fidèles de la terre, leur ôtait tout souci de l'avenir... L'aveuir était barré pour eux. Ils croyaient vivre aux derniers jours du monde.

(i) L'abbé Loisy, Autour d'un petit livre, p. 68.

Une foule de choses qui nous étonnent dans leur conduite ou leurs idées, — communauté des biens, insouciance des persécutions et des menaces, dédain même du mariage et d'autres biens terrestres, — s'expliquent à la lumière de leurs espérances apocalyptiques [i).

Remarque très intéressante et, sans doute, très vraie ; mais ce que la piété tient à dire plus que tout le reste, c'est que TEvangile prêche d'abord la conversion du cœur et la vie éternelle. N'est-ce pas une chose admirable que Pierre Leroux, le philosophe, rende ici à la riche complexité du divin livre un hommage si pénétré d'esprit évangélique qu'il n'y a rien de plus pieux, rien de plus édifiant dans tout ce que la théologie chrétienne a écrit?

Palingénésie, comme dit TEvangile', palingénésie sous toutes ses formes, renaissance, renouvellement, nouvelle genèse, création nouvelle : voilà le mot d'ordre qui parcourut le monde à l'époque de Jésus-Christ. Cette palingénésie, on la voyait dans l'univers, on la voyait dans la société civile et politique, on la voyait dans l'homme ; elle avait trois formes, une forme cosmique ou physique, une forme sociale ou politique, une forme psychique ou psychologique...

L'Evangile est un tissu fabriqué, avec un art aussi naturel que prodigieux, de trois fils différents... Vous croyez suivre l'idée cosmologique, l'idée de la palingénésie générale de l'univers : à l'instant l'idée politique surgit... Voici le Messie, le fils de David, le roi prédit aux Juifs... Mais à l'instant où vous allez dire : Voilà l'idée que Jésus représente, un troisième aspect s'empare de vous... Il est venu au monde pour enseigner la vie... Il veut que ses disciples et tous ceux qui viendront à la vérité par ses disciples soient un avec lui et avec son Père. Si les Juifs comprennent la vérité, il s'en réjouira, car ils sont les aînés de la famille... Mais s'ils ferment l'oreille à la parole de Dieu, Dieu saura trouver ailleurs ses enfants... Samaritains et Juifs sont égaux aux yeux de cet

'1} Sabalicr, Les religions cVaulorilé el la religion de Vespril^ p. 56 et suivantes.

UN PHILOSOPHE RELIGIEUX DU XIX« SIECLE Ul

homme. Les gentils même, les Syriens, les Grecs sont déjà reçus par lui, en attendant que son disciple saint Paul entreprenne, sur une plus large échelle, la formation de ce peuple nouveau au sein duquel la nationalité hébraïque doit se fondre avec toutes les autres...

La palingénésie que Jésus représente est donc, sous cette forme, une rénovation spirituelle de Thomme, une résurrection psychologique. Rentrez dans lunité, dans la charité, dans la fraternité, et vous vivrez. Comprenez le sens profond de la doctrine de Moïse, et vous vivrez. Aimez Dieu de tout votre cœur et votre prochain comme vous-même, et vous vivrez. A tous ceux qui demandent à Jésus comment ils parviendront à la vie éternelle, Jésus répond : Entrez dans la vie. La vie, dans le sens divin où il la comprend, est identique avec la vie éternelle.

C'est ainsi que, suivant le point de vue où l'esprit se place dans la contemplation de ce livre étonnant qu'on appelle TEvangile, la palingénésie messianique ou le règne de Dieu revêt trois formes difTérentes, qui s'enveloppent, pour ainsi dire, les unes les autres, et, quoique fort distinctes si on les isole par l'analyse, se confondent synthétiquement [\\

La palingénésie de Leroux, comme celle de l'Evangile, est une idée très large et très compréhensive où entrent des choses diverses — je ne dis pas contraires — qu'il faut admettre à la fois. Bien loin d'exclure la notion du progrès, elle ne peut pas se concevoir sans cet indispensable complément. C'est, à mon sens, pour avoir oublié ou méconnu l'étroite corrélation de ces deux choses, palingénésie et progrès, qu'on a fait à la doctrine une objection, présentée par Taine d'abord, à propos de la palingénésie planétaire de Jean Reynaud, et reprise par M. Félix Thomas, comme une des plus graves qu'on puisse adresser à la palingénésie terrestre de notre philosophe.

Si, disent Fun après l'autre ces deux critiques, les condi-

(i) De rilunwnilé, t. Il, pp. 21 -2 cl suivanlori.

lions d'existence faites à chaque homme, au commencement de sa vie nouvelle, répondent exactement aux mérites de sa vie antérieure, — le présent n'étant que la suite du passé, selon Tordre éternel de Dieu, — comment aurions-nous et le pouvoir et le droit de porter atteinte par notre volonté au cours inflexible des choses? Qu'elles restent donc ce que « la justice et la mathématique suprême » les ont faites! Que les inégalités sociales subsistent toutes ! Que l'enfant né pauvre vive pauvre et meure pauvre, puisqu'il a reçu exactement la part que sa destinée lui devait !

Non, ce fatalisme n'est point la conséquence logique de la philosophie de notre auteur envisagée dans son ensemble harmonieux. La doctrine du progrès venant compléter et achever heureusement celle de la palingénésie, l'objection tombe tout entière. Elle ne serait valable que si le monde était condamné à une sorte d'immobilité de fond dans la succession de ses formes ; mais une idée si fausse historiquement et philosophiquement est tout ce qu'il y a de plus contraire à la pensée éclairée, libérale et généreuse de Pierre Leroux. La nature humaine, suivant lui, se perfectionne continuellement; chaque fois que nous renaissons dans l'humanité, nous naissons plus forts, plus intelligents, plus vertueux. Le monde dans lequel nous recommençons à vivre est un monde meilleur, plus rapproché du type éternel de justice et de perfection vers lequel gravite l'humanité (i).

Mais, si le dernier biographe de Pierre Leroux s'est trompé sur ce point, il a dit bien vrai en écrivant qu' « il ne s'est pas rencontré dans tout le dix-neuvième siècle un esprit plus religieux ».

(i) Voy. Alfred Sudre, Ilisloire du communisme, page 4^>4-

Notre philosophe était religieux avec un tel excès, si Ton ose ainsi dire, qu'il n'admettait pas la distinction ordinaire du corps et de Tàme, du temporel et du spirituel, et que, — bien loin de conclure, avec les libéraux comme avec les socialistes d'aujourd'hui, à la séparation des églises et de l'Etat, — il prétendait, à l'instar de Spinoza, « remettre au souverain l'administration des choses saintes » et instituer une « religion nationale ». Il ne voulait pas que l'Etat méconnût le premier de ses droits et de ses devoirs, qui est de présider à l'éducation morale et religieuse de la jeunesse. Et il prétendait conserver intacte, dans cette organisation, sinon la liberté religieuse des « sectes », du moins celle des individus.

Je suppose, écrit-il, que la vérité religieuse, la foi, l'enthousiasme, la poésie, la science aient pris la place de l'ignorance et de l'athéisme auprès du berceau, du lit nuptial et de la tombe, et que la municipalité soit devenue ce qu'elle devrait être, un lieu auguste, un temple : en quoi votre conscience pourrait-elle être lésée par de telles cérémonies? Vous trouvez que la i)rière prononcée sur la tète de votre enfant ou sur la tombe de votre mère ne répond pas à votre religion : corrigez-la. Faites plus : vous êtes citoyen, et, comme tel, vous faites partie de l'Eglise. Demandez hautement que le culte qui ne vous contente pas soit modifié, et proposez vousmême à vos concitoyens une autre prière.

Si, au lieu du penseur religieux, nous avions étudié le socialiste, nous n'aurions pas pu faire un pasdanscette autre étude sans rencontrer, au seuil même, — ouvrant tout, dominant tout, base et couronne de l'édifice, — le nom auguste «le Dieu : car Leroux pensait que toute question socialeest unequestion religieuse et que la véritable plaie de notre époque est l'absence de religion.

Charles Secrétan raconte, dans une noie de son livre sur la Civilisation et la Croyance, qu'en 1869 il eut l'honneur d'avoir à sa table le vieux philosophe Pierre Leroux. La conversation s'étant engagée sur des sujets religieux, Leroux déclara que le fondement du christianisme était le dogme de la Trinité. Il avait lui-même, sur la Trinité ou trinilé, autrement dit sur la triade ou sur la vertu du nombre Trois, des idées très particulières, auxquelles il était attaché avec ferveur et qui constituent, dans sa philosophie religieuse, l'appoint de l'élément mystique. J'ai pu cependant faire de celle-ci une exposition suffisante, sans tenir compte de cette singularité ; la doctrine de Pierre Leroux est, en somme, à la fois si raisonnable et si pénétrée d'esprit religieux que, s'il peut y avoir une religion rationnelle, c'est le nom qu'elle mérite sûrement de porter.

Concilier la religion avec la raison est l'ambition naturelle du cœur et de l'esprit humains.

La méthode rationaliste suivie par l'ancienne orthodoxie et qu'un vers de Louis Racine résume bien :

La raison, dans mes vers, conduit l'homme à la foi, Stapfer 10

n'était rien moins qu'une conciliation^ puisqu'elle aboutissait, au contraire, à l'abdication éclairée et libre de la raison, convaincue, par sa propre dialectique, que la Bible est le livre de la révélation divine. Pourquoi la raison abdiquait-elle ? Parce que, si Dieu a parlé, c'est, sans doute, pour révéler à riiomme des choses inconcevables qui ne seraient jamais venues d'elles-mêmes à sa pensée.

Mais il y avait, dans cette manière d'établir l'autorité des Ecritures, un cercle vicieux: car les arguments par lesquels la raison était invitée à donner finalement sa démission, étant d'ordre logique, restaient discutables malgré leur victoire, obtenue peut-être par surprise. C'est une chimère d'espérer que la raison un instant excitée, puis endormie après un court exercice, ne se réveillera plus et restera sagement dans son lit.

11 est donc arrivé, un jour, par le simple usage de la réflexion, qu'on a dû reconnaître que les vieilles apologies du christianisme ne valaient rien; que les preuves tirées de la réalité des miracles et de l'accomplissement des prophéties étaient de fragiles édifices appuyés sur le vide, et qu'eussent-ils une solidité à toute épreuve, il n'y a ni lien, ni passage, ni union, ni aucune espèce de rapport entre la contrainte exercée sur l'esprit par la force d'un raisonnement logique, et la foi religieuse, qui est un sentiment de l'âme.

On ne peut vraiment concilier la religion et la raison qu'en rendant la rehgion rationnelle, religieuses la science et la philosophie.

Ne nous empressons pas de déclarer vaine l'entreprise. Certains hommes ont adoré Dieu, prié Dieu, cru en Dieu, sans sacrifier la moindre parcelle de leur raison de savants ou de philosophes. De ces penseurs pieux et sages.

f Pierre Leroux, tel que je l'ai fait voir, est un exemple, rare, il est vrai, mais non pas absolument unique. L'opinion vulgaire, justifiée, je Tavoue, dans la plupart des cas, sur la religion rationnelle ou « naturelle », c'est qu'elle est de la rhétorique pure, admirable matière à mettre en vers ou en discours, mais sans la moindre vertu pour guider l'homme, pour le fortifier et le consoler. Les critiques confirment ce jugement du monde. « Saisset, écrit M. Albert Bazaillas, ne fait guère que de la rhétorique émue ; on sent qu'il a de la peine à constituer avec ces froides entités une philosophie religieuse, et qu'il se bat quelque peu les flancs pour célébrer dignement ces pompeuses abstractions {i). » Cependant, il ne serait pas juste de prétendre que tous les Ihéisies ne sont que de brillants diseurs de lieux communs sonores. Charles de Rémusat s'est élevé avec éloquence contre « l'opinion témérairement excessive qui veut que le théisme sans révélation ne soit qu'une vague inconséquence, que l'homme hvré à lui-même soit destiné à ne pas croire en Dieu et n'ait aucune bonne raison d'ypenser(2) ». Cetécrivain nie que la religion dite naturelle soit toujours restée une pure déclamation philosophique, sans lumière pour les esprits, sans force et sans consolation pour les âmes. Il affirme l'efficace et longue influence, sur les hommes du dix-huitième siècle finissant et du dix-neuvième en son premier tiers, de la Profession de foi du vicaire savoyard. Il cite, comme marquée du caractère proprement religieux, la mort de certains Girondins qui n'étaient pas chrétiens : Salles, Buzot, Barbaroux, Mme Roland.

Pierre Leroux reprochait à Victor Hugo d'avoir « traité

(i) La Crise de la croyance.

(2) Revue des Deux Mondes, i»"" avril 18O7.

la religion comme il avait traité la poésie, par l'antithèse (i) ». Mais je puis témoigner que j'ai plus d'une fois entendu le grand poète professer dans l'intimité, non pour une galerie d'auditeurs, sa foi en une vivante Providence vers laquelle il faisait continuellement monter sa prière, et je ne vois aucune raison pour mettre en doute la sincérité de ses paroles (2).

De Béranger lui-même Sainte-Beuve affirme qu'il croyait en Dieu « au degré où cette croyance influe sur la pratique ».

Il ne faut donc pas dire que, hors du christianisme, il ne puisse y avoir que l'irréligion insouciante ou désespérée de l'athée ; mais ce qu'il convient de reconnaître, c'est que les philosophes théistes, négateurs déclarés de la religion chrétienne et pourtant religieux, ne furent jamais qu'un très petit nombre et que, de nos jours, devenus partout excessivement rares, ils sont introuvables en France.

Ce qui abonde en tous pays, — beaucoup plus et que les hommes sans rehgion aucune et que les chrétiens de fait aussi bien que de nom, — ce sont les héritiers indécis et inconséquents de la tradition chrétienne et de l'éducation rationaliste, qui, n'osant renoncer ni à l'une ni à l'autre, les reçoivent à la fois, sans vouloir s'avouer leur profond désaccord, et se contentent pour elles d'une gauche alliance pareille au mariage du Grand Turc avec la république de Venise.

Car, s'il n'est pas impossible de concilier la raison, la philosophie, les sciences physiques, l'histoire, avec le dogme unique et simple d'un Dieu créateur et vivante providence du monde, concilier tout cela avec le système

(1) La Grève de Samarez, t. II, p. i55.

(2) Voir mes Souvenirs personnels sur Victor Hugo à Guerncsey (Société française d'imprimerie et de librairie), p. 76, iby, etc.

entier de la religion chrétienne est une entreprise autrement ardue.

Le philosophe Renouvier, — sympathique pourtant au christianisme (non point, il est vrai, sous sa forme catholique), — se demande, dans une page nette et hardie de son grand ouvrage du Personnalisme :

Quelle ne serait pas la stupéfaction du public si, dans la supposition où l'œuvre des Pères de l'Eglise, des conciles œcuméniques et des docteurs scolastiques serait effacée de l'histoire, un penseur qu'on aurait cru jusque-là sérieux venait inviter ses contemporains à croire qu'un dieu a été crucifié sur la terre, dont le père, auquel il est consubslanliel est demeuré au ciel et n'a point souffert ; que ces deux dieux, avec un troisième, sont le créateur du ciel et de la terre ; que le dieu fds a été fail homme, et que son corps est contenu tout entier, vivant et immatériel, dans chaque fragment d'un pain multipliable à volonté, qui garde les apparences du pain, mais qui a été Iranssiibslanlié par des paroles sacramentelles ; (jue tous les hommes naissent coupables de la faute de leur premier père, et sont condamnés à des peines éternelles, à moins qu'ils ne reçoivent un baptême qui efface le péché dans l'âme de l'enfant ; et que le prêtre a le pouvoir d'opérer ces merveilles !

L'effort sans cesse recommençant pour concilier la raison et la foi, ajoute le grave penseur, ne démontre qu'une chose : l'insoluble difficulté de l'accord.

Les croyances chrétiennes ont traversé plusieurs crises. Celle du vingtième siècle a ceci de nouveau et d'extrêmement grave, qu'elle présente bien moins l'aspect caractéristiqued'une crise, — j'entends: d'un trouble violent et passager qu'un rétablissement de santé suivra, — (pie

celui de la fin toute naturelle et paisible d'une chose, qui a l'air de mourir, simplement parce qu'elle a vécu assez longtemps.

Le philosophe auqu^^l ma précédente étude est consacrée a reçu et rendu avec beaucoup de force cette impression, mélancolique en soi, d'une grande existence qui finit. Cependant Pierre Leroux n'est point triste ; il est animé, au contraire, d'une espérance joyeuse, parce que les funérailles de la foi chrétienne ne sont nullement, pour lui, celles de la religion. En enterrant sans aucun regret les dogmes, les légendes, la mythologie, la métaphysique compliquée et bizarre, qui ont constitué pendant plus de dix-huit siècles la substance de la religion chrétienne, mais qui n'en sont plus, à ses yeux, que la partie périssable et morte, notre philosophe sauve précieusement la chose essentielle : le théisme pur ; et ce théisme n'est pas une abstraction vide, il est si plein de foi et de vie qu'on sent bien que le christianisme y a laissé son âme.

Le centenaire Fontenelle ne se plaignait, en mourant, que « d'une certaine difficulté de vivre ». Le christianisme — en tant que système de faits et d'idées proposé à notre croyance intellectuelle — meurt, sans douleurs aiguës, de la pure et simple impossibilité où nous sommes d'y croire. Les « nuits de Jouffroy », l'agonie, l'héroïque défaite de la foi en lutte contre l'incrédulité, ne sont — si on les rencontre encore par exception — qu'uneforme attardée de la maladie dont la masse des chrétiens soufl're si peu. Pourquoi nos doutes sur la vérité littérale des doctrines et des récits évangéliques nous tourmenteraient-ils d'une grande inquiétude? Nospasteurs eux-mêmes nous donnent l'exemple d'y croire et de n'y pas croire à la fois, soit on les escamotant par des tours subtils d'exégèse, soit en accueillant dans leur esprit trop hospitalier, avec les merveilles de la

légende sacrée, les certitudes historiques et scientifiques qui les ruinent.

Ainsi, ce qui nous éloigne de l'ancienne foi, ce n'est aucune déroute tragique du cœur et de Tintelligence ; c'est ce queLittréa très exactement nommé une « désuétude ». « Qu'on s'en persuade bien, disait aussi Félix Pécaut, ni les individus, ni les peuples ne reviendront à un système dont ils se sont détachés sans effort, hors duquel ils se sont peu à peu trouvés, sans préméditation, parle seul effet du mouvement général des idées, soit religieuses, soit scientifiques, soit historiques. »

Il n'est point nécessaire d'avoir fait de savantes études pour apercevoir, en gros, l'incompatibilité du vieil enseignement chrétien avec les lumières acquises et vulgarisées par la science ; l'exigence est excessive de prétendre, comme on l'a dit quelquefois, que ceux-là seuls qui ont fait de savantes études ont le droit d'être sensibles aux détails de cette contradiction. iM. Alexandre Martin, dans ses Crises d'une âme (i), a parfaitement raison d'écrire :

Notre science actuelle est peu de chose ; mais ce peu suffit pour dissoudre lentement une religion qui n'a eu sa pleine force qu'au temps de la complète ignorance et du rêve.

Nous sommes, par exemple, nous autres profanes, fort ignorants de l'astronomie. Néanmoins, nous en savons plus qu'assez pour comprendre, avec un peu de réflexion, et l'orgueil et la vanité de la cosmogonie chrétienne. Il est trop évident qu'un système si puéril n'a pu naître qu'au sein des rêves les plus naïfs sur la situation centrale de la terre et de l'homme dans l'univers ; qu'il n'a pu se maintenir que grâce à la durée seize fois séculaire d'erreurs

(i) Chez Perrin.

astronomiques que Fénelon partageait encore, et que le reste de vie que traîne dans nos imaginations cette idée mal éteinte est un exemple incomparable du tout-puissant empire des longues hérédités. Savoir pertinemment que la croyance anthropocentrique est un enfantillage, et trahir par toutes les habitudes de sa pensée et de sa vie que Ton continue à s'en bercer: quel frappant témoignage de l'état d'inconséquence où la double et contraire éducation de l'homme laisse flotter son esprit !

L'immensité du monde, l'insignifiance relative de notre petite planète, l'effroyable distance de tant d'astres innombrables et des espaces infinis où ils se perdent, nous ont fait apercevoir tout à coup, avec une aveuglante clarté, l'inexistence d'un paradis comme d'un enfer, l'impertinence des fables qui font de l'homme le roi de la création et le favori de l'Eternel ; — et cet élargissement du Cosmos, découvert au seizième siècle, est, comme Renan l'a très bien senti,. « le moment capital de l'histoire de l'esprit humain ».

Ce n'est pas qu'on ne puisse, par un prodigieux effort de l'idéalisme, restituer à l'homme tout son orgueil. On dira, par exemple, que l'espace, comme le temps, est sans réalité objective, que ces choses sont des relations et des apparences, les simples moules de notre pensée. L'univers cessera d'être un objet d'épouvante, s'il peutn'ôtre point tel en soi que notre raison en forme l'idée et que notre imagination le contemple, s'il est — aux yeux de la critique transcendantale — la créalion de l esprit. Mais cette doctrine, très difficile à soutenir constamment, ne saurait prévaloir contre l'invincible témoigna^-çe du sens commun et des sens ; elle est déconcertée par les calculs exacts qui prédisent, à jourfixe, le retour d'une comète, et Kant, qui en est l'inventeur, disait lui-même, si Nietzsche le cite bien:

« La science astronomique anéantit mon importance (i). » La question des miracles et du surnaturel comporte des réflexions du même genre. Une culture philosophique ordinaire est suffisante pour en donner une solution raisonnable, qui me paraît être celle-ci : Thistoire, qu'elle soit profane ou sacrée, n'admet point les miracles, si ce mot, dont on use improprement, signifie une infraction acceptée comme telle à l'ordre de la nature. Renan, faisant œuvre d'historien, n'a pas eu tort d'éliminer les miracles de la vie de Jésus et des origines du christianisme ; fauteur fut sage de déclarer que la méthode scientifique exclut toute croyance au surnaturel. Non pas que le théisme nie la possibilité des miracles en doctrine. Quand on professe de croire à la liberté de Dieu, peut-on lui refuser de rester le maître des lois qu'il a f lites ? Aussi des philosophes, tels que Renouvier et que M. Boulroux, se montrent-ils très prudents et très réservés sur ce point (2). Mais il est présumablc que cette infraction de l'Auteur des choses à l'ordre établi par lui-même n'est, dans leur idée, qu'une possibilité logique, et il est plus que douteux que ces théoriciens de la liberté divine reconnaissent un seul fait réellement miraculeux dans l'histoire.

L'homme moderne croit de moins en moins aux miracles. Pas une personne cultivée n'y croirait encore, si la

(i) Nietzsche, Fragments ctioisis, par H. LicuTF.NnERGEn, p. i3^ (Paris, F. Alcan',.

(2) « La raison et ce que nous connaissons des lois ne nous oblige pas à nier la possibilité des miracles. » Renouvier, cité par Th. Ruyssen, Essai sur l'évolution psi/cfiologique du jugement (F, Alcanj. — « Dieu n'est pas seulement le créateur du monde ; il en est aussi la providence et veille sur les détails aussi bien que sur l'ensemble... Il n'y a aucune raison pour considérer une providence spéciale comme plus indigne de lui que la création d'un univers multiple et changeant. » Boltholx, De la contingence des lois de la nature (Paris, F, .Mcan).

franchise et la netteté étaient le besoin des esprits. Mais aucune matière n'est plus confuse, parce qu'une mauvaise métaphysique, à l'usage des prédicateurs, a volontairement embrouillé la discussion. On affecte de donner le nom de miracles à des phénomènes merveilleux, — entendez par là inexpliqués, inexplicables même pour notre ignorance, — mais qui, étant naturels, n'ont rien de contraire à l'ordre des choses. Et, partant de cette confusion complaisante, on se livre aux transports du phébus le plus déclamatoire. « Le miracle, s'écriait hier encore un orateur sacré, perce le niveau des faits arrivés et bourgeois, comme la flèche de la cathédrale perce le niveau des demeures journalières. Il affirme l'impossible, il escalade le ciel... »

Modérons ce lyrisme un peu trop fumeux, et distinguons. Les prodiges du magnétisme et de l'électricité dès leurs premières conquêtes, puis le téléphone, la télégraphie sans fil, les surprises du radium, et toutes les admirables inventions et toutes les incroyables découvertes que la science nous réserve dans l'avenir, ne sont des miracles qu'au sens littéraire ou poétique du mot.

Mais prenons un miracle proprement dit et typique : la résurrection d'un mort. « Si nous voyions de nos yeux ou si l'on nous attestait un fait de ce genre, écrit John Addinglon (i), notre premier soin serait de le vérifier; notre second soin, de chercher la loi du phénomène et de le faire rentrer dans U ordre de la nature. » Autrement dit, la résurrection d'un mort, — nous fût-elle certifiée par des témoins dignes de foi et par nos sens eux-mêmes, — ne pourrait jamais être miraculeuse dans la force du terme et au pied de la lettre.

La chose s'expliquerait, en premier lieu, fortnaturellement,

(i) Essays speculaliue and sugyeslive, p. 0.

s'il ne s'agissait que d'une mort apparente, léthargie ou asphyxie. — Une hallucination individuelle ou collective pourrait, ensuite, en rendre raison (i). — La psychologie admet enfin, sinon l'apparition des morts, au moins celle des mourants, — fantômes subitement aperçus par des personnes auxquelles ils sont chers. Ce mystère étrange cache encore — mais ne cachera pas toujours — son explication naturelle dans les secrets obscurs de la télépathie (2).

Quand la résurrection prétendue est une histoire ancienne et sacrée, on peut donner de la légende une interprétation spirituelle^ dans le double sens de cet adjectif. C'est ringénieux travail auquel s'est livré Matthew Arnold, à propos des résurrections de Lazare et même de Jésus.

— « Ton frère n'est pas mort, dit Jésus à Marthe ; non, il n'est pas mort, puisqu'il a cru en moi et que, par conséquent, il possède la vie éternelle. Bientôt le monde ne me verra plus ; mais vous, qui êtes mes disciples, vous me voyez et vous vivrez.» Un matérialisme — charmant d'ailleurs — a transformé en résurrections de la chair, en ascensions corporelles et en scènes de thaumaturgie l'immortalité dont le Fils de Dieu avait pour lui-même la certitude et qu'il promettait à ses disciples. — Tel est le commentaire très élégant de Matthew Arnold (3).

(1) « Un groupe d'individu? vivant dan? le même courant d'émotions peuvent être frappés en même temps des mêmes visions sans qu'il y ait de leur part aucune fraude consciente ou inconsciente... Aux Etats-Unis, un condamné à mort, à l'exécution duquel avaient assisté tous les détenus de la même prison, leur apparut successivement à tous le lendemain ou le surlendemain. » GuYAU, L irréligion de Vavenir, p. 6^.

(2) Voy. Maxwell, les Phénomènes psychiques, chap. V. (Paris, F. Alcan).

(3) Literalure and Dogma, pages 282 à 287 de la traduction française inexactement intitulée la Crise religieuse. (Paris, F. Alcan.)

L'explication est si pleine d'esprit^ de pur esprit, qu'on la trouvera vide de corps et trop éthérée. D'un vol léger, elle s'élève et s'enfuit dans l'azur à la plus extrême distance d'une grossière et lourde croyance au miracle.

Croire qu'un mort réellement mort, un cadavre, enterré depuis plusieurs jours, « sentant déjà mauvais », a été rendu à la vie physique, qu'il a rompu les liens de son linceul, qu'il a soulevé la pierre de son tombeau, et qu'il est ressuscité, cela nous est devenu impossible en ces termes et sous cette forme. J'ai de la peine à croire que des instructeurs sérieux oseni formellement demander, de nos jours, à leurs catéchumènes un tel effort de crédulité ; si les plus hardis — ou les plus timides — ont l'air de le demander encore, ne serait-ce pas par quelque obscur besoin de rester dans le vague, par un goût de l'humaine faiblesse pour ce compromis sans courage entre la culture moderne et l'ancienne foi, qu'il faut, le flambeau de la critique à la main, dénoncer et poursuivre dans l'ombre où il se dissimule ?

Cette peur des idées nettes, qui nous empêche de tirer au clair l'état de notre conscience et d'avouer franchement au monde et à nous-mêmes que nous avons cessé de croire, fait que toutes les statistiques de la foi chrétienne sont fausses.

Qu'importe que l'on compte 280 millions de cathohques, 145 millions de protestants (1), et qu'est-ce que ces chiffres signifient ? Le père Gratry n'en était pas dupe. « Sur 3oo millions d'hommes qui portent le nom de chrétiens, demande-t-il avec tristesse, en est-il 7 millions qui pra tiquent?... A Paris, il n'y a pas aujourd'hui un vingtième de la population qui suive Dieu et sa loi. Si donc, dans

(ij .Statistique du christianisme en 1867, d'après M. Lucien Arréat, le Sentimenl religieux en Fra/ice (Paris, F. Alcan).

l'ensemble du monde chrétien, l'on compte un homme sur cent qui n'ait pas fléchi le genou devant l'ennemi, qui adore Dieu et suive sa loi, c'est beaucoup (i).

J'avais cru — et je crois encore — que les conversions religieuses, dans le sein du christianisme, se font, en règle générale, du catholicisme au protestantisme, par cette simple raison que le protestantisme est une religion plus éclairée et qu'on ne conçoit guère que la pensée retourne, d'une lumière relative, aux ténèbres dont elle est sortie (2). L'auteur d'un pénétrant petit volume sur la Psychologie de la croyance, Mlle Camille Bos, docteur en philosophie, estime, au contraire, non seulement que la religion catholique fait beaucoup plus de néo})hytes que la religion protestante (chose très vraisemblable en pays païens), mais que les conversions du protestantisme au catholicisme sont plus fréquentes que le changement inverse, parce que le catholicisme parle davantage aux sens, qu'il a un appareil religieux bien plus riche et bien plus puissant, et que les conversions se font beaucoup moins par la raison que par Témotion. Les deux thèses sont assez probables Tune et l'autre pour que, — à défaut de chiffres précis que j'ignore et qui seuls trancheraient la question, — on puisse les soutenir toutes les deux, et je maintiens la mienne. Mais, hélas 1 qu'importent aujourd'hui, que comptent et que pèsent dans la balance les victoires partielles et la force relative du protestantisme, du catholicisme?

Le soir, à l'heure du reflux, lorsqu'on est assis au bord de la mer et qu'on avance sa chaise peu à peu sur le sable humide abandonné par l'eau, il arrive parfois

(1) Cité par Jules Payot, la Croyance (Paris, F". Alcan), p. 288.

(2) Voyez mes « Sermons laïques ou Propos de morale el de philosophie » (Fischbacher, 1906), p. i56.

qu'un petit pli de Tonde, dont la grande masse se retire, déborde la ligne, mouille nos pieds et nous donne — un instant — Tillusion de la marée montante : voilà l'image des regains accidentels du protestantisme et du catholicisme dans la baisse régulière et générale de la religion chrétienne chez les peuples civilisés.

Mais faut-il dire : « la religion chrétienne » ? Faut-il dire : « la foi religieuse » ? Ce que j'ai appelé de ces noms par un grave abus de langage, qu'est-ce d'autre qu' « une mythologie décrépite et une dogmatique surannée », qui, bien loin d'être le véritable objet de la foi et l'essence de la religion, n'en sont que la défroque et une contre-façon pitoyable ?

— « Oui, assurément, nous rejetons et la cosmogonie biblique et les légendes miraculeuses; oui, nous avons appris par l'histoire la loi d'évolution qui fait graduellement passer les dogmes, de leur primitive et barbare crudité, au spiritualisme le plus pur ; et sachant comment sont nés les mystères de la Divinité métaphysique de Jésus et de la Trinité, nous ne pouvons plus révérer comme sacrées des croyances dont nous voyons clairement l'origine humaine. Mais depuis quand est-ce mourir à la foi religieuse que de se guérir des superstitions ? Notre christianisme n'est point mort ; au contraire, il commence seulement à vivre de la vraie vie. »

Ainsi parle le chrétien « moderne » ou « libéral « . L'ambition de ce généreux esprit est de faire de la religion une chose rationnelle, une chose raisonnable. Cependant on lui ferait injure en le traitant de rationaliste; car ce nom ne convient qu'à un intellectualisme fort sec, et le senti-

ment, la foi proprement dite, la croyance et la confiance du cœur tiennent, dans la méthode religieuse du chrétien Ubéral, une place dont l'importance grandit. Le fait est que ces deux désirs si nobles et si justes — satisfaire la raison et satisfaire l'àme — Tinquiètent à la fois, et que, suivant les temps, il se montre plus rempli de l'un ou de l'autre. Vers 1860, les pretestants libéraux adressaient à lorthodoxie des critiques terribles et versaient dans un rationalisme agressif trop exclusivement négateur et dépourvu donction. Aujourd'hui, sans rien sacrifier de leur raison raisonnante, ils sentent fort bien qu'elle n'est pas tout ; devenus pacifiques et sages, ils font une part de plus en plus considérable à un certain mysticisme sans lequel on ne conçoit point de vraie religion.

Le pasteur américain Channing est un des anciens et grands prédicateurs du christianisme rationnel. La droiture de son bon sens, la franchise de sa parole, la netteté de ses idées ont ravi, au siècle dernier, les meilleurs de nos esprits fibres en France ; Edouard Laboulaye ne se lassait pas de le citer.

Je me glorifie d'être chrétien, disait Channing, parce que le christianisme agrandit, fortifie, exalte ma raison. Si je ne pouvais être chrétien qu'en renonçant à mon jugement, je n'hésiterais pas dans mon choix. Je suis prêt à sacrifier pour la religion mes biens, mon honneur et ma vie; mais je ne dois pas immoler à une croyance, quelle qu'elle soit, ce qui m'élève au-dessus de la brute et me fait homme. Renoncer à la plus haute faculté que Dieu nous ait accordée, c'est commettre un sacrilège, c'est faire violence à ce qu'il y a en nous de divin.

Channing pose quelque part cette question embarrassante, qu'il faut bien se garder d'écarter avec un sourire comme une fantaisie paradoxale, peu digne d'une réponse sérieuse :

Comment les protestants échapperont-ils à la transsubstantiation, doctrine qui nous est enseignée de la manière la plus claire, si cette soumission de la raison, que nous contestons, est un devoir (1) ?

La logique, en effet, ne nous permet point d'assigner des limites certaines à la religion qui exige le sacrifice de la raison. On doit même, au contraire, dès qu'on est bien entré dans cette voie du renoncement intellectuel, trouver qu' « il n'y en a jamais trop » ; et c'est pourquoi la foi de Veuillot s'abreuvait, s'enivrait d'absurdités entassées les unes sur les autres : l'immaculée conception, l'infaillibilité papale, Lourdes, la Salette, etc. Il en voulait encore, encore... Il « renchérissait », comme on Ta dit, sur le « charbonnier ».

Le grand ouvrage de Matthew Arnold, Literature and Dogma, traduit dans notre langue en 1876, développe cette idée générale, que ce qu'on appelle vérité en orthodoxie n'est qu'un gros contre-sens littéraire. Des images, des figures, des symboles ont été naïvement pris à la lettre par des esprits peu cultivés. Nous venons de voir, à propos des résurrections contées par l'Evangile, un très curieux exemple de l'idéale pureté avec laquelle le délicat critique spiritualise les légendes et les dogmes dépouillés de leur matérialité grossière. Matthew Arnold nie « respectueusement, mais formellement, » la thèse orthodoxe, que la foi consiste dans la docilité de la raison à croire, en toute humilité, ce qu'elle ne comprend pas.

La doctrine de Jésus, dit-il, était la simplicité môme. Sans quoi, il n'aurait pas dit aux Juifs, si bonnement : « Puisque « je vous dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas? »

(1) << Que je hais ces solLises de ne pas croire l'Eucharistie I »> s'écrie Pascal, et l'on sait que Luther y croyait comme un catholique.

La foi n'était pas, pour Jésus, la soumission de la raison aux vérités qu'elle ne peut atteindre ; elle consistait, au contraire, à reconnaître ce qui est de toute évidence quand la raison s'y applique.

L'extrémité logique de la doctrine de Matlhew Arnold, c'est que la religion, débarrassée de la théologie qui la surcharge et qui la fausse, n'est pas essentiellement différente de la morale. « C'est la morale élevée, embrasée, illuminée par le sentiment. » Et cela suffit. Pourquoi la religion est-elle mise en question ? Parce que « des extravagances Ihéologiques nous sont proposées comme religion ».

Channing était pasteur; Matthew Arnold, poète et critique ; donnons la parole à un juge. On sait que, dans le protestantisme, les études religieuses ne sont pas réservées au clergé. S'il en était ainsi, je n'aurais qu'à me taire.

M. Emilien Paris, conseiller à la cour d'appel de Bordeaux, vient de consacrer un opuscule aux « Librespenseurs religieux (i) », c'esl-à-dirc à Pécaut, Clamageran, Edgar Quinel, Trarieux, etc. Ce magistrat déplore qu'une majorité orthodoxe se soit trouvée « pour essayer de jeter hors de l'Eglise tous ceux qui considéraient que le christianisme moderne n'a pas à s'appuyer sur des légendes et sur unmervciIleuxantiscientifique.»Leplus fâcheuxeffetde cette excommunication des protestants libéraux fut d'éloigner de la religion protestante les libres-penseurs religieux. « Les religions irrationnelles, dépassées par le progrés humain », sont devenues insuffisantes... La religion que Jésus a prèchée et « que tant d'orthodoxies pédantesques ont obscurcie » était « pure, simple et profonde ».

Notre théologien laïque ne rompt pas seulement avec la

(i Fi-«'hl>n(lior.

vieille orthodoxie chrétienne ; son théisme religieux luimême frise un peu Thérésie et paraît moins correct que celui des philosophes attachés à Tidée de la liberté divine : (( La personnalité n est pas la seule attribution de Dieu .; elle n'en est pas la plus élevée, d'après nous... L'idée a passé par une nécessaire évolution. Ce n'est plus à un Dieu capricieux, agissant par des coups d'Etat accomplis dans la nature et l'humanité sous forme de miracles, que s'adresse l'homme religieux moderne... » — « L immanence de Dieu dans l'univers... » écrit-il encore. Ce terme inquiétant ne s'oppose-t-il pas à celui de la Iranscendance de Dieu — créateur, père et providence du monde — à peu près comme la logique de Spinoza fait contraste avec la prédication de Bossuet ou de Saurin ? Cependant, M. Paris a soin de terminer son livre par une belle profession de piété et de foi en l'efficacité de la prière, afin que le lecteur de sa philosophie reste sous une impression religieuse. Rendre la religion rationnelle n'est que la moitié de la tâche du c chrétien moderne ». Il faut aussi rendre religieuse la raison scientifique et philosophique. L'auteur — plein d'une brave assurance [ — de Libres-penseurs religieux ne doule point que la chose n'aille comme de soi, puisqu'il écrit dans sa conclusion :

La science, à force d'être scientifique, est devenue religieuse. La religion, à force d'être devenue religieuse, est scientifique.

Mais cet aphorisme manque d'évidence et n'est pas assez clair pour se passer d'explication. Comment la science prend-elle un caractère religieux? Auguste Sabatier s'évertue à nous le faire entendre :

La régularité grandiose et souveraine des lois de la nature et de rharmonic de l'univers a pénétré tous les esprits.

LA CRISE DES CROYANCES CHRETIENNES ie3

Notre piété, dans ses heures de lumière, ne se révolte pas contre ces lois, mais nous fait considérer comme essentiellement religieux l'acte de les contempler, de les célébrer et de nous y soumettre (1).

Que Taspect immuable des astres excite en nous le sentiment religieux, ce n'est point l'impression et ce n'est pas Tavis d'un grand poète de notre temps. Dans son magnifique sonnet de la Grande Ourse, Sully Prudhomme exprime, avec une poignante éloquence, la stupeur dont l'homme se sent accablé par l'implacable fixité du spectacle de ces sept étoiles éternelles :

... Tu n'as pas l'air chrétien...

O figure fatale, exacte et monotone !...

Ta précise lenteur et ta froide lumière

Déconcertent la foi. C'est toi qui, la première,

M'as fait examiner mes prières du soir.

En prose et dans un autre style, M. Brunetière s'écrie ; et franchement il n'a point tort :

On ne peut se faire à cette manière de jouer sur les mots de science et de religion ! Si la science — et je crois que c'en est la définition même — a pour objet, non pas précisément d'enchaîner la nature sous des lois immuables et véritablement d'airain, mais d'éliminer de la série des effets et des causes la possibilité du surnaturel, et si toute religion est l'affirmation de ce surnaturel, il n'en faut certes pas conclure que la science et la religion soient contradictoires ou adverses ! Mais on ne peut concevoir ce que c'est qu'une « interprétation religieuse de la science », et bien moins encore une 4L théologie scientifique » (-2).

Quant aux efforts si ardemment poursuivis, — depuis Channing et tous ses précurseurs jusqu'aux protestants

(i) Esquisse d'une philosophie de la religion, p. 83. (2) La fâcheuse équivoque, article du i5 novembre igoii <ians la Hevue des Deux Mondes.

libéraux de la présente année, — pour réduire à la raison les actes et les paroles de Dieu, les personnes qui tiennent tant à ce que le christianisme devienne raisonnable ontelles bien réfléchi à la différence qui semble devoir, en bonnes définitions, distinguer et séparer la religion de la philosophie ?

Il est permis de se demander si une religion rationnelle n'est pas une contradiction dans les termes. M. Balfour nous fait voir, dans ses Bases de la croyance, que la raison critique, habile à ruiner tout ce qu'elle touche, est incapable de rien fonder. Avoir pour soi la raison, et réunir les conditions de la vie, ce n'est pas du tout la même chose : car la vie n'est point une construction logique de pièces et de morceaux qui se tiennent comme les parties d'un discours bien lié, mais une harmonieuse combinaison d'éléments contraires et hostiles. Bien souvent la vitalité, la fécondité, la richesse, la vertu d'expansion, de développement et de durée sont d'autant plus grandes que les racines de l'arbre s'enfoncent plus obscurément dans le chaos du contradictoire et dans la nuit de l'irrationnel. Gela se voit partout dans les affaires humaines. Parce qu'une chose n'a pas le sens commun, ce n'est jamais une raison pour qu'elle ne s'installe pas et ne réussisse pas : au contraire, si elle est trop claire et trop sensée, attendez-vous à son échec.

Dans l'ordre religieux, l'irrationnel s'appelle le mystère. De bonne foi, peut-on trouver étrange qu'une religion ail au moins des parties mystérieuses? Une religion où tout serait clair, logique et raisonnable comme le Discours de la méthode^ ne serait-elle pas suspecte à bon droit ? Comprendre, c'est dominer ou, au moins, égaler; voih^ pourquoi on ne saurait adorer ce que l'on comprendrait tropbien.

LA CRISE DES CROYANCES CHRETIENNES Kîô

Dans son livre sur la Civilisation et la Croyance, le philosophe Secrétan écrit ces lignes, qui sont non seulement la modestie même, mais la sagesse même :

L'auteur de cet essai s'avoue qu'il reste attaché par le cœur au mystère de la Passion sans que sa pensée en ait déchiffré la lettre. La commune prétention des théologiens, de préciser le surnaturel et d'asseoir des constructions sur l'abîme, est une prétention contradictoire : le surnaturel cesserait de l'être du moment qu'il serait compris. Le chrétien se gardera donc de vouloir dire comment nous trouvons le salut dans la croix de Jésus-Christ; mais il ne désertera pas cette croix...

L'homme qui a le plus profondément senti et le plus vivement exprimé la folie nécessaire du christianisme, — ce qu'on pourrait appeler la raison de sa déraison, — c'est le grand Alexandre Vinet. Il faut lire et relire, dans ses Nouveaux discours sur quelques sujels religieux, le beau sermon sur la Folie de la vérité, et tant d'autres pages admirables de sa prédication ou de ses Eludes sur Pascal. Citons un paragraphe au moins :

Ceux qui n'osent rejeter le christianisme s'efforcent de l'adoucir. On le dépouille de ses rudesses, de ses mythea, comme on se plaît à les nommer; on le rend presque raison nable. Mais, chose singulière ! quand il est raisonnable, il n'a plus de force; et semblable en ceci à l'une des i)lus merveilleuses créatures du monde animé, s'il perd son aiguillon, il est mort. Le zèle, la ferveur, la sainteté, l'amour, disparaissent avec ces dogmes étranges; le sel de la terre a perdu sa saveur, et Ton ne sait avec quoi la lui rendre.

L'entreprise à la fois ambitieuse et timide de ceux qui, suivant la jolie expression de Calvin, « convertissent à demy la chrestienté en philosophie (i) » est donc fondée,

i) Calvini opéra oinnia, t. VI, p. ()00. « Converlissenl la chresiienlé » signifie : changent le christianisme.

en somme, sur une idée superficielle et trop simple de la vérité religieuse. La médiocrité d'un christianisme si mesquinement soucieux de ne pas choquer la raison a fait, du protestantisme libéral, un objet de sarcasmes amers et de souverain mépris pour des philosophes avides d'originalité et de hardiesse, tels que Hartmann et que Nietzsche.

Hartmann ne peut assez railler la faiblesse d'une secte à moitié religieuse, à moitié philosophique, qui, d'une main retient l'Eglise qui s'écroule, de l'autre s'appuie au temple solide de la Science ; croyant à la liberté morale, à la providence paternelle de Dieu, à l'utilité de la prière, mais admettant aussi, comme chose qui va de soi, que le monde est régi par des lois nécessaires et immuables (i).

Nietzsche réclame avec emportement la sincérité, « la propreté intellectuelle ». Il est furieusement persuadé de la honteuse hypocrisie de tous les croyants. Il hait, démasque et traîne hors de leur crépuscule ces lâches néochrétiens qui fuient la lumière et la grande route pour se sauver « par un petit sentier détourné », où ils puissent, « avec la tenue scientifique la plus décente », satisfaire « les besoins de leur cœur (2) ».

C'est, en revanche, avec un véritable émerveillement que le môme Nietzsche, si violemment ennemi du christianisme raisonnable, rappelle et admire les paradoxes prodigieux de la pure et antique orthodoxie. Son goût passionné pour l'outrance et pour tout ce qui révolte le sens commun est séduit par Yabsurdissimum du mystère des mystères, par l'invention surhumaine et monstrueuse d'un Dieu crucifié :

La foi chrétienne est dès l'origine un sacrifice... Les Ijommos modernes no ressentent plus ce qu'il y avait de ter-

(1) La Religion de Vavenir, p. ii4 (Paris, F. Alcan). {'Zj Aphorismes el fragments, p. 1 35 (Paris, F. Alcan).

rible et de superlatif dans le paradoxe de la formule : Dieu en croix. Jamais et nulle part il n'y eut une telle audace dans le renversement des idées (1).

On conçoit très bien qu'à défaut d'une adhésion de l'intelligence, les dogmes et les légendes de Torthodoxie puissent inspirer à quelques-uns de ceux qui n'y croient plus une sympathie d'ordre esthétique, — d'ordre moral aussi, avouons-le, — et je comprends d'autant mieux ce double sentiment qu'il est l'âme du livre que j'écrivis naguère sur les deux plus grands prédicateurs orthodoxes du catholicisme et du protestantisme en France, Bossuet et Adolphe Monod (a). On me ferait, hélas! trop d'honneur si l'on prenait pour la foi d'un disciple l'enthousiasme et la vénération que j'ai pour de tels hommes; mais j'affirme toujours que les sévères doctrines auxquelles ils croyaient, qui possédaient leurs cœurs et commandaient leurs vies, furent une des grandes sources de leur incomparable éloquence. Sans doute, l'Esprit souffle où il veut ; le talent appartient aux individus, non aux idées, et je connais des hommes qui, en prêchant fidèlement la Bible, n'ont pas d'éloquence pour un sou. Ce que je soutiens, c'est qu'à talent égal le caractère et la foi de l'orthodoxe lui donnent une gravité, une autorité où le libéral ne peut atteindre : comment l'orateur du monde, en coquetterie avec la libre pensée et faisant sa cour à la raison humaine, aurait-il la majesté de l'ambassadeur de Dieu^ qui apporte aux hommes le message de son Maître et qui soumet lui-même à la parole divine ses discours, ses pensées, son esprit, sa conduite et toute sa vie ? Et de même que certains genres littéraires, — la fable, la tragédie classique, l'épopée, — ont disparu

(1} Par delà le bien et le mal.

2 La (jrande Prédication chrèlienne en France ; Bossuet, Adolphe Monod (Fischbacher, 1898».

sans retour, ensevelis dans leur triomphe, ce que j'ose dire encore, c'est que la grande éloquence religieuse s'éteint, — tousles prodiges restant d'ailleurs possibles à l'éloquence profane, — si la foi d'autorité expire ; si la foi d'autorité a vécu, la grande éloquence religieuse est morte.

Et pourtant je ne saurais applaudir au rejet du pro lestantisme libéral. Quand nous l'aurons mis au rebut, que nous restera-t-il ? Ce pauvre christianisme filtré et clarifié est notre dernière espérance. Gardons-le. Rendonslui justice, au lieu de l'avilir imprudemment. L'estime médiocre qu'ont témoignée pour lui certains esprits trop dédaigneux n'est peut-être qu'un malentendu.

Combien le protestantisme libéral ne serait-il pas relevé dans l'opinion des penseurs originaux, s'il avait tout le courage de sa croyance, — ou de son incroyance, — s'il renonçait loyalement à se dire chrétien et s'il acceptait, avec franchise, d'être ce qu'il est : la simple philosophie du théisme sous sa forme la plus religieuse ?

La critique religieuse n'a pas relevé le défi que je lui ai fait (i), de signaler quelque différence essentielle entre la théologie du protestantisme libéral et celle de Pierre Leroux, si pleine de foi en Dieu et de piété vivante. Je regrette ce mutisme ; mais je n'ai pas l'impertinence de le prendre pour une défaite acceptée, et, puisqu'on ne m'a rien répondu, je vais essayer de chercher moi-même, avec toute la conscience dont je suis capable, ce qui peut constituer au fond la distinction spécifKpje des deux doctrines.

a) Dans mon second article sur Pierre Leroux; voy. p. 127, Cet article avait paru dans la Bibliothèque Uniuen^elle et Revue Suisse de novembre 1904.

Si le conseiller Paris a raison d'appeler de ses vœux la conversion « chrétienne » des libres-penseurs « religieux » et de déplorer que la prédication orthodoxe les éloigne de la foi, il faut bien que cette foi soit autre et soit meilleure que leurs croyances. En quoi consiste donc cette qualité différente et supérieure ?

Est-ce dans la réunion en église des chrétiens libéraux ? Ce besoin d'une société des âmes n'est pas spécial à la religion. La philosophie le connaît. Rien n'est plus notoire que l'église positiviste. Le saint-simonisme, la franc-maçonnerie sont ou furent des églises dans toute la force du terme, ayant leur culte, leurs rites, leurs pontifes, Pierre Leroux n'entendait pas garder sa prédication pour lui seul, puisqu'il rêvait de fonder une « religion nationale ». A Manchester, un membre du parlement, }>L Bright, avait ouvert un temple pour y prêcher la doctrine de VHumanilé^ et l'inventeur lui-même de cette philosophie religieuse disait avec une foi ardente et communicative : « Ma pensée n'est pas mienne ; elle se retrouve au fond de toutes les grandes religions ; c'est pourquoi elle sera un jour annoncée non pas à Manchester seulement, mais sur toute la terre (i). »

Nulle croyance n'est individualiste au point de vouloir rester seule ; toutes sont désireuses de devenir collectives, et les protestants libéraux ne se distinguent pas des autres sectes par le besoin de mettre leurs doctrines en commun : au contraire, ce qui les caractérise plutôt, c'est un tel souci de la liberté individuelle des pensées et des consciences qu'à la différence non seulement des autres églises chrétiennes, mais aussi des écoles philosophiques, ils évitent par-dessus tout de formuler

(i) La Grève de SamareZy t. I, p. 4o8.

leurs idées avec quelque précision et ne redoutent rien tant que la plus lointaine apparence d'une confession de foi.

Si les libres-penseurs religieux doivent gagner quelque chose à devenir chrétiens libéraux, est-ce à cause de deux pratiques pieuses en usage dans le protestantisme : la lecture de la Bible et la prière ?

Non ; car la prière est, en doctrine et quelquefois en fait, sur les lèvres et dans le cœur du théiste aussi bien que du chrétien. Par le dogme de la Trinité, la religion traditionnelle introduisait quelque différence entre la prière chrétienne et la prière théiste : peut-il être question, dans Téglise des protestants libéraux, d'adresser leurs [irières à une autre personne qu'à Dieu? L'unité de Dieu est leur seul dogme un peu catégorique ; adorer et prier Jésus ^ — qui n'est point pour eux une personne divine, — serait une idolâtrie semblable à l'invocation de la Vierge et des saints dans le catholicisme.

La Bible a subi la même diminution que la seconde hypostase de la Trinité. Jésus peut être aimé, écoulé^ admiré, imité et suivi: il n'est plus adorable. Pareillement la Bible est un livre tout rempli de bonnes vérités, un livre excellent, le meilleur et le plus beau des livres humains : il n'est plus le livre de La vérité^ il n'est plus la Parole de Dieu.

L'autorité, qui pour les catholiques résida toujours dans l'Eglise, résidait pour les protestants d'autrefois dans l'Ecriture. Ils la lisaient avec l'assistance du Saint- Esprit, et ils pouvaient la comprendre et l'interpréter plus ou moins bien; mais l'erreur — si quelque erreur était commise — ne venait que d'eux seuls ; la pensée qu'elle pût être dans le livre sacré lui-même leur eût paru un blasphème horrible. Auguste Sabatier, à la page 252 de

son Esquisse ci une philosophie de la religion, cite Tapôtre saint Paul, el je reconnais que c'est en l'approuvant : « Paul, écrit-il, avec lequel on est toujours heureux de rester en communion et en accord... » Holà! prenez garde!... Si Ton est heureux d'être d'accord avec saint Paul, c'est donc qu'on peut avoir le regret de le contredire ! El, en effet, nous avons appris récemment que la théologie de saint Paul est fort différente de renseignement de Jésus, et que c'est à cet enseignement qu'il faudrait remonter. Malheureusement, « il est impossible de reconstruire avec certitude les logia du Seigneur (i) ».

Adolphe Monod avouait sans peine que le mot Trinité date du qualrième siècle et du concile de Nicée ; mais cela ne le troublait point. Car ce mot n'est « qu'un terme heureusement choisi pour donner une expression à la fois exacte et concise à une vérité enseignée par l'Ecriture ».

Trinité sainle I je ne t'explique point, mais je t'adore; el, en t'adoranl, je te bénis ! Je t'adore, comme « le mystère des « mystères » ; je te bénis, comme « le mystère de la piété » en même temps que delà charité !... Quand saint Jean écrivait : « En ceci est manifesté l'amour de Dieu envers nous, que « Dieu a envoyé son Fils unique au monde, afin que nous « vivions par lui »; quand Jésus-Christ disait : « Dieu a tant « aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique, afin que qui- (i conque cf oit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éter- « nelle », ils confessaient la substance même de la Trinité... Père, qui m'as sauvé gratuitement, gloire à toi! Fils, qui m'as racheté par ton sang, gloire à toi ! Esprit, qui m'as ouvert les yeux el le cœur, gloire à toi ! Père, Fils et Saint- Esprit, «^Hoire à vous, à loi ("2) ! »

Pauvre grand orateur, tremblant d'une émotion sacrée

(i) Aur.usTi: SAUATiER,/e.<; fieligionfi d'aulorilé el la reiujion de l'espn7,p.373.

(2) Jésus-Christ baptisé ou la Trinilà. (Sermon de i853.)

sur le bord des abîmes où la raison se perd, rassure-toi, reprends tes esprits... Ne sais-tu donc pas, ô professeur d'exégèse ! que saint Jean, témoin et disciple de Jésus, quatrième et principal narrateur de sa vie et de ses discours, était un homme assurément fort intelligent, mais que son intelligence même fait planer sur ses écrits un soupçon légitime d'inexactitude, de même que la haute pensée de Platon altère nécessairement la vérité des rapports où il expose et où il commente les actes et les paroles de son maître Socrate ? Et de même aussi que le sublime Platon rêve quelquefois et que nous nous permettons respectueusement de le dire, nous osons traiter d' « extravagant » et de « faux » le fameux verset de saint Jean sur les trois témoins célestes (P^ épttre, v, 7). Ce texte malencontreux « nous fait déjà voir à l'œuvre dos théologiens semblables aux nôtres, fondant le dogme de la divinité du Fils éternel (1) ». La religion naïve de Jésus ne connaissait pas cette métaphysique ; mais par malheur — redisons-le — il nous est impossible de la reconstituer avec certitude. « Jésus dominait d'une telle hauteur ses premiers historiens, qu'ils étaient incapables de rendre compte de lui. » Saint Jean, plus lettré et plus philosophe que les trois autres évangélistes, vient enfin ; et, le premier, il <]onne l'essor à une théologie vraiment fantastique, qui garde encore un peu de discrétion sous sa plume, mais qui deviendra bientôt si inventive « qu'elle se figurera savoir ce qui s'est passé dans le Conseil de la Trinité et qu'elle entreprendrait presque de décrire la décoration de la salle du Conseil (2) » !

(1) Il est généralement reconnu aujouid'hui que ce verset a été interpolé et ne figurait pas dans le texte primitif.

(*2j Matthkw AnNOLD, Literalure and Dofjma, p. i5i, i^>fi, 296 de la traduction française: La crise relif/ieiise.

Il est fort possible que le dogme de la divinité du Christ soit tout entier le résultat d'une élaboration théologique postérieure à l'enseignement de Jésus; mais, — primitif ou subséquent, — il ne semble pas que le christianisme puisse s'en passer. Christianisme signifie religion du Christ ; toute religion suppose une société de fidèles unis dans le culte d'un être adorable et divin. « La raison, observe judicieusement l'auteur des Crises d'une âme, ne peut maintenir une religion de Jésus après avoir détruit la divinité de Jésus. »

L'heureuse institution de l'Eglise permet au catholicisme seulement de n'être pas trop ébranlé par la découverte fâcheuse que la divinité métaphysique du Fils de Dieu est un dogme étranger à l'histoire de Jésus étudiée dans ses sources les plus authentiques ; car, l'Eglise étant la régulatrice souveraine d'une vérité qu'elle conserve^ fait vivre et transforme au besoin, nous concevons sans difficulté que Dieu ait déposé entre ses mains l'embryon d'une théologie que les apôtres, les pères et tous les saints docteurs ont normalement développée.

Mais le protestantisme, se formant de l'autorité religieuse une tout autre notion, qu'il n'a pu longtemps garder intacte, qu'il a dû abandonner totalement au bout de trois siècles, et dont la simplicité nous étonne aujourd'hui, la faisait résider dans une écriture sainte, immobile» immuable, dont le sens avait été fixé, avec le texte, — il y a dix-neuf cents ans, — pour l'éternité. Idée évidemment fausse, parce qu'elle est contraire au cours des choses, au mouvement de la vie, à l'évolution, à l'histoire. On ne remonte pas au christianisme primitif et surtout on ne s'y arrête point. Comment des croyances dépassées depuis cinquante générations pourraient-elles redevenir les nôtres?

Rejetant, avec la théologie des conciles et des pères^

celle des réformateurs, le protestantisme libéral prétend, de nouveau, revenir au simple Evangile en sa pure et première source ; mais en même temps il nous déclare qu'au milieu de la végétation luxuriante qu'elle a fait naître, qu'elle alimente et qu'elle arrose, cette source a tellement caché aux yeux son berceau véritable, qu'il n'est plus possible de le retrouver I

L'autorité de l'Ecriture manque désormais au christianisme avec celle de l'Eglise; encore une fois, nous prions qu'on nous dise ce qui distingue de la philosophie une Ifeligion qui n'a plus d'autre autorité que la raison ?

Ne perdons point courage. Il fallait commencer par déblayer un terrain confus où la critique a fort à faire pour mettre de l'ordre et de la clarté. Mais, après ce travail préparatoire, rien n'est terminé et un espoir sérieux nous demeure de découvrir enfin la distinction essentielle et spécifique que nous cherchons.

D'abord, on ne doit rien exagérer. Le judaïsme, le mahométisme sont aussi des religions monothéistes : accepteraient-elles d'être confondues avec le théisme philosophique ?

Dans la ruine de l'autorité littérale et matérielle, — à jamais disparue et nullement regrettable, — une très grande autorité morale continue d'appartenir au Coran des chrétiens. Quelques représentants du protestantisme orthodoxe, ou du peu qui en reste, enseignent-ils encore qi:e toutes les pages de la Bible sont sacrées également et indistinctement ? C'est possible ; mais dans la pratique personne n'en croit rien et on ne fait aucun usage de la partie la plus considérable du saint livre. On le relit, on le sait par cœur, aux endroits où il est bienfaisant ; on laisse dans ï'ombre ce que l'âme ne peut s'assimiler. Quelles que soient les doctrines, orthodoxes et libéraux ont donc, on fait, pour le livre de la loi et de la foi chrétiennes la même vénération éclairée et discrète. La valeur qu'il conserve est toute subjective. Ce qui est Vohjel hors de nous par

excellence, la chose extérieure, magique, frappante^ dans toute la force du mot, mais incapable de nous toucher intérieurement,— à savoir le miracle, — ne parlant point à Tâme, n'ayant aucune action sur la vie spirituelle, est rejeté par les uns comme contraire, passé sous silence par les autres comme inutile à l'édification.

Ne plus croire ou ne plus penser aux légendes merveilleuses, c'est faire acte, il est vrai, de pure philosophie; mais où est dans la maison des simples philosophes, comme sur un autel domestique, le livre divinement beau et divinement bon, dont ils diraient ce qu'un pasteur libéral écrit de la Bible :

Plus, le proîesîanlisme libéral [sera biblique, plus grandiront ses forces vives, l'étendue de son action et celle de ses destinées. Car nulle part, dans aucun livre humain, tant de trésors d'âme ne sont amassés (1).

Il convient d'atténuer, dans le même esprit de sagesse et de mesure, nos conclusions trop précipitées sur la fin logique où la religion chrétienne se condamne elle-même en niant la divinité métaphysique du Ghrist.Que signifient ces termes d'école? ils signifient: Tincarnation du Verbe éternel et sa naissance miraculeuse d'une vierge devenue mère par l'opération du Saint-Esprit. La religion n'est plus pour l'âme altérée un breuvage de vie, mais une pilule étrangement dure à avaler, si de pareilles violences intellectuelles sont nécessaires à sa définition (2). Combien la

()) Charles Wagner. Libre pensée et proîesîanlisme libéral, p. 129.

(2) Un de nos grands peintres contemporains, dans une conférence qu'il fit à Lausanne, le 5 mars 1908, sur Tart religieux italien, a dit encore :

— « Je crois, pour ma part, à la réalité des faits évangéliques; je tiens pour vrais l'annonciation aux bergers, la naissance miraculeuse du Sauveur, sa résurrection, son ascension triomphante. Je crois qu'à un moment donné de l'histoire, le merveilleux, dont

divinité d'ordre rationnel et, pour ainsi dire, humaine^ qu'une religion philosophique a substituée à l'ancienne mythologie, n'est-elle pas une idée plus haute et plus pure ! Pierre Leroux, nous l'avons vu, a supérieurement montré en quel sens Jésus pouvait se dire vraiment Fils de Dieu (i). Le protestantisme libéral n'a rien ajouté à sa belle explication. Le Christ est l'homme dans lequel l'humanité ravie contemple le plus parfait épanouissement de la vie divine. Tous les chrétiens sont appelés à devenir, comme lui, fils de Dieu^ en se rapprochant de l'idéal que seul il a pleinement réalisé. Notre christianisme se mesure au degré de ressemblance que nous avons avec celui qui vivait dans la continuelle et profonde intimité du Père. « Il nous a laissé un exemple afin que nous suivions ses traces. » Nous suivrons donc ce frère aîné, forts de sa force, éclairés par sa lumière, remplis de son esprit.

Développons cette idée. Nous allons voir se préciser de mieux en mieux la notion d'un Ami divin, qui n'est pas une incompréhensible entité métaphysique, qui n'est pas davantage le fabuleux héros d'une espèce de conte de fées, mais qui cependant est autre chose et quelque chose de bien plus vivant que la simple leçon morale d'un traité de philosophie.

Un fondateur de religion tel que Mahomet est trop historique, trop souillé d'imperfections humaines constatées

limagination de l'homme a un impérieux besoin, s'est fait réalité...» (Cité dans Foi el Vie, 16 octobre i()o3).

Il faut respectueusement recueillir ces dernières professions d'une foi naïve, qui bientôt s'éteindra d'elle-même, dans tous les esprits cultives, aussi totalement que la croyance aux flammes de l'enfer et à la fourche du diable. L'effort des chrétiens instruits tend désormais à conserver intacts les « trésors d'àme » qui sont dans la Bible, sans avoir à faire d'impossibles sacrilices intellectuels.

(1) Voy. page 127.

Stapfer 12

et connues, pour donner à ses disciples l'impression d'irréalité, d^idéal, qui suscite les adorateurs : Jésus bénéficie de tout ce qu'il y a d'incertain dans son histoire ; il est un symbole, en même temps qu'un juste, un saint et un martyr qui a réellement vécu, et ce double caractère — vérité et poésie — est ce qu'il y a de plus propre à faire naître l'adoration.

Le simple spiritualisme philosophique nous oblige à croire que l'Esprit de Jésus jouit éternellement de la vie. Non seulement il vit, mais la plus grande victoire qui ail jamais été gagnée sur la mort, c'est lui qui Ta remportée. Une hypothèfee vraisemblable, en faveur de nos jours, estime que la vie d'outre-tombe n'est point la condition naturelle et universelle de l'humanité, mais que ce privilège est réservé aux âmes d'élite qui l'ont mérité en triomphant, par reffoî^t (i), du mal qui règne dans le monde, et de tous les obstacles opposés par l'empire de la matière à la royauté de l'esprit : par qui les instincts bas de la nature furent-ils mieux terrassés que par l'homme divin qui est venu prêcher au monde « la nouvelle naissance », la charité, l'amour, le sacrifice, la fraternité des hommes et des peuples, la paternité de Dieu, la religion en esprit et en vérité, qui n'a vécu que pour cet évangile et qui est mort pour sa foi ?

Et pourquoi l'âme des hommes actuellement vivants ne pourrait-elle pas communiquer avec l'âme immortelle de l'homme le plus parfait qui ait vécu ? Quel rigorisme sectaire et pédantesque de taxer d'idolâtrie la prière qui, spon-

(i) Voyez, sur la nature des âmes et sur leur immortalité, les beaux Essais philosophiques d'un naturaliste, par M. Armand Sabalier, doyen honoraire de la faculté des sciences de Montpellier, rassemblés pour la plupart dans sa Philosophie de l'effort (Paris, F. Alcan, 1908). Il existe aussi, sur l'immortalité conditionnelle , un grand ouvrage deM.Pétavel-Ollifl', docteur en théologie (Lausanne).

lanément, monte vers lui de nos cœurs! L'invocation des saints n'est point une absurdité en doctrine ; c'est même une des belles el consolantes idées du catholicisme : seulement, il ne faut pas que le saint qu'on adore serve à retrouver les objets perdus et s'appelle xVntoine de Padoue.

Telles sont d'abord les considérations qui, en restituant au protestantisme libéral l'usage pieux de la Bible et le culte de Jésus, me paraissent propres à lui rendre — dans une certaine mesure — le caractère d'une religion véritable, essentiellement et spécifiquement distincte de la philosophie théiste.

En second lieu, pour que le protestantisme libéral se confondît avec la philosophie, il faudrait que les méthodes fussent les mêmes, el cela n'est point.

Il est vrai qu'on a pu apercevoir entre elles une ressemblance allant jusqu'à l'identité, du temps où tout l'effort des chrétiens libéraux était négatif et se bornait à la critique des doctrines orthodoxes. Mais cette période d'agression et de combat devait heureusement avoir un terme; lerationahsme caractérise désormais si peu les plus sages et les plus doctes successeurs des Scherer et des Colani, que l'onction mystique — sans laquelle la rehgion n'est guère concevable — semble, au contraire, leur appartenir beaucoup plus qu'à la postérité lointaine de Calvin, qui, toute distante qu'elle est de son père, se montre encore plus ou moins endurcie, desséchée et raidie dans la fureur innée de dogmatiser.

Comme toutes les bonnes choses dont il ne faut point faire abus, l'usage n'est pas mauvais d'un juste mysticisme.

Le mysticisme prend obscurément naissance au fond de Tâme anxieuse, lorsque, effrayée des ravages de la critique, l'âme se met à chercher ailleurs que dans l'ordre intellectuel la méthode pour parvenir à la vérité qui sauve. Pourquoi la raison, pourquoi Timpertinente petite faculté raisonnante et raisonneuse que, superbement, nous nommons ainsi, prévaudrait-elle sur les lumières du cœur ? Ce sont deux organes différents des choses invisibles ; par quel privilège, dans la perception de ces choses, l'avantage appartiendrait-il plutôt à l'entendement qu'au sentiment ?

Il n'est point absurde d'estimer que le cœur peut avoir des droits supérieurs à ceux de la raison, si, moins turbulents à réclamer un empire qui n'est pas toujours bien solide, ils sont plus anciens, plus sérieux et plus stables. Maeterlinck a figuré ce rapport par une image pleine d'esprit: (( La raison, dit-il, est, à l'égard du cœur, comme une fille clairvoyante, mais trop jeune, qui a souvent besoin des conseils de sa mère souriante et aveugle (i). » Herbert Spencer écrit, dans Facts and Comments, qui, étant son dernier ouvrage, est comme son testament philosophique :

Nous avons attribué à la pensée une importance qu'elle est loin d'avoir dans notre vie intérieure, et nous avons tout subordonné au culte de la raison, qui en réalité ne joue et ne peut jouer qu'un rôle secondaire. L'élément essentiel, dans la vie, n'est pas la raison, mais le sentiment dans son double rôle de sensation et d'émotion.

Les grands textes de Pascal sur les « raisons du cœur » et sur la suprématie du « sentiment » n'ont que le défaut d'être trop connus. Je viens de lire plusieurs ouvrages de philosophie tout récents, propres à éclairer la question

(i) Sagesse et deslinée. LXXIV.

que j'étudie : La croyance, par Jules Payot, — La psychologie de la croyance, par C. Bos, — La logique des sentiments, par Th. Ribot, — U évolution psychologique du jugement, par Th. Ruyssen, etc. Tous ces auteurs sont d'accord pour dire que la croyance est antérieure à l'inteHigence ; que la foi religieuse est toujours déterminée par le sentiment ; que jamais les raisons qu'elle met en avant n'ont fondé sa certitude, qu'on se fait une illusion complète quand on se limagine, et que l'ordre logique n'entrant ici pour rien,— ou pour presque rien, — il en résulte que des arguments piteux peuvent produire de très solides conversions, scandale des gens mal informés de cette loi psychologique.

Sans doute, il vaudrait beaucoup mieux que la raison eût sérieusement voix au chapitre. La méthode serait parfaite de tout point si la faculté intellectuelle et les autres conspiraient comme en un concert harmonieux. Platon disait qu'il faut chercher la vérité « avec l'âme tout entière », c'est-à-dire avec la volonté, la conscience, le cœur et l'esprit, avec tout ce qui en nous sent et pense, désire et juge, jouit, souffre et délibère, aime et raisonne, perçoit le bien, le beau et le vrai. Vinet compare la foi à un trésor fermé par plusieurs serrures, qu'on ne saurait ouvrir avec une seule clef. L'image est belle, la doctrine reste juste ; malheureusement la pratique lui donne un continuel démenti. Il paraît bien établi — par l'analyse des sentiments en général et de la croyance religieuse en particulier — que la logique n'a qu'un rôle très secondaire et même tout à fait illusoire dans la recherche de la vérité, dès qu'il s'agit non de science pure et de mathématiques, mais, comme M. Ruyssen le dit éloquemment, « des affirmations auxquelles la vie même est suspendue ».

De ce que nous sommes, au fond le plus intime de notre être, résulte ce que nous croyons.

La croyance est si bien attachée aux sentiments et désirs du sujet, qu'on pourrait prévoir sûrement à quelles croyances s'arrêtera un homme si Ton connaissait toutes les conditions psychologiques dans lesquelles il se trouve à un moment donné (1).

« Ce qu'il y a de plus superficiel en nous, dit M. Jules Payot, ce sont nos constructions intellectuelles. » Et, « co qu'il y a de plus profond en nous », continue un autre philosophe, Mlle Camille Bos, « ce sont nos sentiments».

Ils sont (ajoute un quatrième) l'expression immédiate et permanente de notre organisation. Nos viscères, nos muscles, nos os, tout, jusqu'aux éléments les plus intimes de notre corps, contribue à les former (2).

Il n'existe point de vérité psychologique plus profonde que cette pensée célèbre de Pascal : « Tout notre raisonnement se réduit à céder au sentiment. » Mais on ignore en général à quel point c'est vrai, et quand — dans un éclair — on l'a bien compris, déjà Ton n'y pense plus I Un texte de Bossuet, beaucoup moins cité que celui de Pascal (sans doute parce que l'auteur lui-même n'y attachait qu'une mince signification de circonstance), prend une portée si redoutable, quand on l'isole de ce qui l'entoure et de ce qui l'occasionna, qu'il est certain que Bossuet n'en a pas soupçonné la gravité :

Nous ne cherchons ni la raison ni le vrai en rien ; mais, après que nous avons choisi quelque chose par notre humeur ou plutôt que nous nous y sommes laissé entraîner, nous trouvons des raisons pour appuyer notre choix (3).

(i) Brochard, De lerreur (Paris, F. Alcan), cité par C. Bos, Psychologie de la croyance, p. 58. (Paris, F. Alcan.)

(2) Ribot, Les maladies de la mémoire^ p. 9^1. Cité par C. Bos, ihid. (Paris, F. Alcan.)

^3) Lettre au maréchal de Bellefonds, 3 mars 167^,.

Tous les philosophes consciencieux en conviennent.

L'effort du philosophe, avoue franchement M. Lévy-Bruhl, ne va pas tant à chercher une doctrine qu'à justifier celle qu'il a par avance... Dans le choix, ce sont ses préférences intimes et secrètes qui le guident (1).

L'empire de la logique sentimentale est, à bien peu près, universel, puisqu'on ne peut excepter de sa tyrannie que les esprits si purement spéculatifs qu'ils s'occupent d'abstractions seulement, et que ces esprits-là sont très rares. Il ne suffit pas de dire, avec M. Ribot, que « les traités de rhétorique ne sont que des essais d'une logique des sentiments » : il faut considérablement aggraver ceci en ajoutant que toute notre éducation esthétique et morale nous enseigne à revêtir d'une apparence de raison les idées qui nous plaisent, — en sorte que Vart de doner le change et de mentir est la définition des études littéraires.

La marche absolument honnête de l'esprit cherchant la vérité serait de prendre tout le temps utile pour aboutir à un terme inconnu : au contraire, l'homme se hâte vers une conclusion anticipée, et les démonstrations qu'il simule ne sont que d'ingénieux discours pour justifier cette conclusion embrassée d'avance avec ardeur.

Certaines questions vitales étant posées, les réponses vers lesquelles notre précipitation est la plus grande sont naturellement celles qui, nous délivrant d'une gêne ou d'un poids, peuvent être appelées « libératrices ». Il y en a deux par excellence, que nous sommes avides d'accepter : la solution religieuse et la solution anti-religieuse : l'une, parce qu'elle nous ôte le cauchemar de la mort sans réveil et du monde sans Dieu ; l'autre, parce qu'elle nous

(i) Bévue des Deux Mondes, i5 mai 1894.

affranchit du joug intellectuel et moral qu'à tort ou à raison nous supposons lié aux affirmations de la foi. Et, suivant que nous sommes plutôt exaltés par des aspiralions suprasensibles ou surtout entraînés par des tendances {( libertines », notre nature nous prédestine et nous engage à l'une ou à l'autre solution.

Mais il est naturel aussi que nous soyons attirés à la fois par la terre et par les choses invisibles : de là, dans nos paroles et dans notre conduite, des contradictions, qui ne sont une absurdité logique que pour les étourdis capables d'oubher que l'homme n'est pas un pur esprit qui raisonne, mais une créature d'émotion, de passion et de vie.

On désire à la fois son salut éternel et sa volupté présente : c'est logiquement contradictoire : mais quoi de plus humain? Nous pouvons, dans le train ordinaire de notre existence, oublier Dieu ou même le nier : qu'un malheur subit nous bouleverse, notre âme s'élancera A^ers lui naturellement. Et, dans tout ce que nous avons le besoin ou le désir de croire, nous affirmerons des choses opposéeset qui s'excluent, — le noir et le blanc, la nuit et le jour, le pour et le contre, — sans que notre violation logique du principe de contradiction puisse être, pour une psychologie équitable et intelligente, l'objet de la moindre surprise.

Nulle part, cette facilité de dire oui et non n'est plus libre que dans la métaphysique, « science de ce qui n'est pas scientifique, connaissance de ce qui ne peut pas être connu, art de prouver ce qui par définition ne se prouve point (i) ». Il nous est permis, dans ce domaine, de dire que Dieu est un et qu'il y a trois ou plusieurs dieux, que

(i) M. Emile Faguet.

Dieu est personnel et qu'il est infini, qu'il est le monde et qu'il est hors du monde, — à la fois « immanent » et « transcendant » , — qu'il a fait l'univers et que l'univers est éternel comme lui. Des philosophes tels que Jacobi et Amiel, des savants tels que Charles Bonnet, ont admis concurremment le déterminisme et la responsabilité morale, le mécanisme inflexible de la nature et la liberté de Dieu, la raison et la foi, la science et la religion.

La plupart des hommes et même beaucoup de penseurs n'ont pas conscience du conflit. Plusieurs en souffrent et essaient désespérément d'en sortir. Quelques-uns l'affrontent avec un tranquille courage. « Absolument païen par l'entendement, absolument chrétien par le sentiment » : telle était l'audacieuse devise de Jacobi (i).

Et voilà le mijsticisme. On pourrait le définir: la méthode de ceux qui, délibérément^ donnent au cœur sur la raison une prédominance qu'il cr, d'ailleurs, toujours^ — mais qu'on n'avoue pas, qu'on déguise, et qu'on réussit fort bien, en général, à faire passer pour une sujétion.

Le mysticisme des orthodoxes et celui des libéraux, extérieurement identiques dans leur objet, qui est la foi chrétienne, offrent, dans leur mode d'exercice ainsi que dans la définition de la foi, des différences considérables et singulières, où s'accuse la fraternelle antipathie de ces deux sectes.

Fidèles, d'une part, à leur vieux dogmatisme, les orthodoxes ne consentent pas à en sacrifier expressément la moindre parcelle ; mais, d'autre part, profondément con-

(i) La philosophie de Jacobi, par Lévy-Bruhl (Paris, F. Alcan).

vaincus aussi qu'il est inutile d'essayer une patiente démonstration de vérités trop dures, ils prétendent nous les faire avaler (si j'ose, une seconde fois, m'exprimer ainsi) les yeux fermés et d'un seul trait.Dèslorsil ne s'agit plus, pour les apologistes, que de nous persuader qu'il faut fermer les yeux, et c'est à nous prouver cette nécessité que travaille uniquement tout l'effort de leur mysticisme.

La dialectique qu'ils ont imaginée pour faire de nous des aveugles par persuasion est une merveille d'ingéniosité, qui nous fait passer, tour à tour, de l'admiration pour tant d'adresse à une certaine mésestime pour tant de prestigieuse audace.

Le comble de cette logique mystique a été atteint d'emblée par Pascal dans ce paradoxe inouï :

Oui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison ? Ils déclarent, en l'exposant au monde, que c'est une sottise, sluUitiam, et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas! S'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole. C'est en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens (1).

Dieu (dit encore Pascal) voulant paraître à découvert à ceux qui le cherchent de tout leur cœur, et caché à ceux qui le fuient de tout leur cœur, il tempère sa connaissance en sorte qu'il a donné des marques de soi visibles à ceux qui le cherchent, et obscures à ceux qui ne le cherchent pas... On n'entend rien aux ouvrages de Dieu, si on ne prend pour principe qu'il a voulu aveugler les uns et éclairer les autres... Jésus-Christ est venu aveugler ceux qui voyaient clair et donner la vue aux aveugles... Les prophéties citées dans l'Evangile, vous croyez qu'elles sont rapportées pour vous faire croire ? Non, c'est pour vous éloigner de croire. Les miracles ne servent pas à convertir, mais à condamner ('2).

(i) Pensées, article X, § i de l'édition Havet. (2) XX, 1, 7, 11 ; XXIV, i8, 42.

Calvin écrit que « toute la sagesse de Dieu est folie à rhomme jusqu'à ce qu'il soit illuminé par grâce », que « rien de bon ne peut procéder de notre volonté jusqu'à ce qu'elle soit réformée (i) ». Ainsi, non seulement le doute est un péché et la foi un devoir, mais la vertu initiale de la conversion qui sauve n'est pas réellement en nous ; elle est en Dieu qui l'inspire, qui peut rester sourd à toutes les prières et qui n'accorde sa grâce qu'à ses enfants égarés. Accepter nos ténèbres, implorer et attendre la lumière divine est la seule posture qui convienne à notre néant.

« Captiver son intelligence sous des mystères impénétrables à l'esprit humain, dit aussi Bossuet, est une chose qui appartient à la doctrine des mœurs et une partie principale du culte de Dieu (2). » — « La foi, dit à son tour Adolphe Monod, ne fait que recevoir... Saint Paul affirme que nous sommes sauvés par la foi, afin que ce soit par grâce et que personne ne se glorifie (3). » Et Vinet lui-même, avec une habileté subtile qu'on regrette un peu de rencontrer sous une plume si loyale :

L'impossibilité de croire la vérité sans le secours du Saint- Esprit est une partie de cette vérité même et l'un des objets de la foi chrétienne (4).

Que voulez-vous répondre? L'argument est irréfutable, parce qu'il fat inventé précisément pour être insaisissable; il échappe à notre prise comme une anguille souple qui

(1) Institution chrétienne, livre II. Le chap. 3 est intitulé : Que ta nature d homme corrompue ne produit rien qui ne mérite condamnation ; le chap. 4 • Comment c'est que Dieu besogne aux cœurs des hommes.

(2) Sixième avertissement aux protestants.

(3) Analyse et citation de C.-E. Babut, De la notion biblique et de u notion symbolo-fidéiste de la foi justifiante, p. 16.

(4) Vétude sans terme (second discours).

glisse de nos mains. Car, si nous objectons la moindre chose, on nous dira : « Profanes et aveugles, de quoi vous mêlez-A'ous? N'étant point croyants, vous êtes — par définition — incapables d'intelligence religieuse. L'endurcissement de vos cœurs à la vérité chrétienne est un détestable fruit du péché originel que vous niez, et c'en est la preuve même ! Un enfant chrétien est plus compétent que vous sur la foi. Devenez enfants. Abêtissez-vous. » Jacqueline Pascal écrivait à la mère Angélique :

Tous les princes et tous les plus puissants rois de la terre joints ensemble n'ont pas le pouvoir de faire lever le soleil une heure plus matin qu'il ne doit ; et tous les hommes ensemble, avec toute l'éloquence et toutes les persuasions qu'on se peut imaginer, ne sauraient faire voir la vérité à une personne qui n'est pas encore éclairée de Dieu (1).

Encore une fois, aucun engagement même de dispute méthodique n'est possible. Mais on peut se mettre en colère, et c'est ce qu'ont fait Nietzsche et Diderot :

Egaré, la nuit, dans une forêt immense, a écrit quelque part Diderot, je n'ai qu'une petite lumière pour me conduire. Survient un inconnu qui me dit : « Mon ami, souffle la bougie « pour mieux Irouver Ion chemin. » Cet inconnu est un théologien.

Et Nietzsche :

Le christianisme a fait tout ce qui lui était possible pour fermer un cercle autour de lui : il a déclaré que le doute, à lui seul, constituait un péché. On doit être précipité dans la foi sans l'aide de la raison, par un miracle... On exige l'aveuglement et rivresse, et un chant éternel au-dessus des vagues où la raison s'est noyée (2) !

Cependant il y a, dans la méthode mystique de l'orthodoxie, 1° une idée juste ; 2*^ une grande pensée.

(i) Jacqueline Pascal, par V. Cousin, p. 280.

(1) Aurore. Réflexions sur les préjugés moraux, § 89.

L'idée juste, — débarrassée des nuages théologiques sur le rôle de la grâce en cette affaire, — c'est que l'acte de foi est volontaire essentiellement. 11 est possible qu'on ne croie pas sans quelques raisons de croire ; mais il est certain qu'on ne croit pas sans la volonté ou au moins le désir de croire. La foi n'est jamais la conclusion nécessaire d'un syllogisme ni d'aucun raisonnement qui force et contraigne l'intelligence; elle se détermine spontanément par une cause intérieure. C'est un fait d'ordre moral, non d'ordre intellectuel et logique. « Qui veut croire croira », déclare le philosophe Renouvier.

M. Virgile Rossel, qui a bien étudié, dans son roman des Deux forces (i), la psycliologie de l'âme chrétienne, place quelque part ce bref dialogue, où l'un des interlocuteurs, homme orthodoxe et pieux, formule avec netteté l'ordinaire mécanisme de la foi :

— Si vous aviez la volonté de croire, vous croiriez.

— Je ne peux pas, je ne peux plus.

— Parce que vous ne voulez pas, Lucien, dit Viard en le regardant fixement.

(Mais Lucien le conteste de toute son énergie, et, comme ni sa bonne volonté ni sa bonne foi ne sont douteuses, force nous est bien de laisser à la raison — dans les négations et les affirmations de la croyance chrétienne — une certaine part, secondaire si l'on veut, mais non point négligeable, dont nous aurons à reparler tout à l'heure.)

La grande et belle pensée du mysticisme orthodoxe est que la vérité religieuse n'entre point dans une âme indigne de la recevoir. L'amour et la pratique du bien sont la voie la plus droite pour mener à la connaissance du vrai. « Si

(i) Chez Payot, à Lausanne.

tu veux sentir la grandeur de l'idéal qu'on te propose », a dit Elisabeth Browning avec la même élévation de langage que si c'était Platon ou Plotin qui parlât, a commence par te dépêtrer de la boue et de la fange. Alors seulement tu seras digne de voir et d'entendre (i). » On s'attend bien que les mots les plus forts et les plus profondes réflexions sur un thème si noble se trouvent dans Vinet commentant Pascal :

Pascal, écrit Vinet, avait compris que l'âme pure ou l'âme épurée peut seule recevoir certaines vérités, parce que le péché n'est pas seulement souillure, mais ténèbres.... Il avait senti que, sous deux noms différents, vérité et vie, voir et vivre ne sont qu'une même chose; que la vérité n'est pas une forme, mais une substance, et qu'il n'y a qu'une façon de connaître la vérité, c'est d'être dans la vérité. (Jean, m, 19.)

Adolphe Monod remarque que « la Bible confond partout dans son langage la sainteté avec la lumière, la corruption avec les ténèbres. Cette confusion paraît surtout dans les mots erreur et péché, qui non seulement y sont mis souvent l'un pour l'autre, mais qui ont la même signification (2) ».

Mais pourquoi citer les docteurs chrétiens, quand nous pouvons les remplacer tous si avantageusement par Jésus- Christ lui-même et par cette seule ligne, d'une incomparable concision : Quiconque fait le mal hail la lumière ? « Cette parole du Sauveur: Faites la volonté de Dieu, et vous saurez alors si ma doctrine vient de lui — est un grand avertissement de ne pas chercher la vérité par des moyens uniquement rationnels (3). »

(1) Cité par J. Texte: La philosophie d Elisabeth Browning, dans a Revue des Deux Mondes du i5 avril 1892.

(2) La sanctification par la vérité.

(3) Lettre de Philippe-Albert Stapfer à Maine de Biran, 21 octobre 1823.

Les mêmes choses, sans être modifiées dans leur fond, deviennent bonnes ou mauvaises suivant l'aspect sous lequel on les présente. Cette méthode de la foi, — qui nous paraît maintenant si respectable, — n'est-ce point celle même qui, tout à l'heure, nous impatientait et nous irritait? A vrai dire, elle n'est ni mystique ni rationnelle ; elle est tout simplement expérimentale. Car il ne s'agit que d'une expérience à faire. Pourquoi ne pas tenter cette expérience? Qu'avons-nousà perdre ? Les personnes qui, en essayant de la vie du christianisme, se sont persuadées et convaincues de sa vérité, possèdent une certitude intime qui défie tous les doutes. La lumière qui les illumine est un fait. Nier la réalité de ce fait, voilà l'audace insupportable. Ce sont les initiés et les élus qui vraiment ont le droit de se fâcher contre la négation téméraire du jour dont la clarté les inonde et les ravit ; c'est à eux, et à eux seuls, qu'il appartient de prendre en pitié un tel aveuglement.

Ils disent, comme la Pauline de Corneille : « Je vois ! je sais ! je crois ! » ou, comme l'aveugle-né de l'Evangile, guéri par Jésus : « Je ne sais pas si cet homme est un imposteur ; mais je sais une chose, c'est que j'étais aveugle et qu'à présent je vois I » Je ne sais pas si les dogmes bibliques sont faux, absurdes et cruels ; je ne sais pas si les miracles sont des fables. Je m'inquiète fort peu des objections particulières de la raison. D'une manière générale, je comprends (et cela me suffît) que je ne saurais tout comprendre dans la révélation de Dieu et qu'elle doit receler de profonds mystères. Mais, depuis que j'ai résolu d'être chrétien pratiquement, les doctrines du christianisme s'expliquent à mon cœur et ne scandalisent plus mon intelligence.

Même le triste et fameux « Abêtissez-vous ! » de Pascal

OU des critiques qui le citent (i), peut, avec une bonne

interprétation, devenir acceptable jusqu'à un certain

point, — jusqu'au point où commence la dévotion extérieure, matérielle et automatique dont l'efficacité est article de foi pour le catholique superstitieux : payer des messes, prendre de l'eau bénite et toutes les opérations de celte magie. — iMais remplacez l'eau bénite par la pratique de la saine religion chrétienne : Pascal n'a fait qu'indiquer la vraie méthode, et si votre théologie estime que faire le bien nous est impossible par notre vertu propre et sans la grâce de Dieu, cette réserve — quelle qu'en soit d'ailleurs l'importance — ne change rien à l'itinéraire qui va de la vie à la ver lié. Que l'initiative soit en vous ou que vous obteniez de Dieu, par la prière, non seulement le faire, mais aussi le vouloir, l'expérience vous est toujours possible. La doctrine la plusbarbare sur la prédestination des élus pourrait seule vous enlever le courage de tenter cette expérience et l'espoir de la mener à bonne fin.

Telle est la théorie de ce que nous avons ap pelé le mysticisme orthodoxe.

La volonté enfante la foi : il faut peut-être l'accorder sans réserve à la psychologie. Mais si de la croyance la volonté est l'unique mère, la science a d'autres parents. Nous savons aujourd'hui — de science certaine — que la terre n'est pas immobile au centre d'un univers créé pour son usage : or, rappelez-vous bien qu'un temps fut, et de très longue durée, où cette erreur était a/7 /c/e de foi ;

(i) Pascal a dit : « Cela vous fera croire et vous abêtira », art. X, S 1 de l'édition Ilavet,

elle est morte, aucune volonté d'y croire ne prévaudra contre Tarrèt de la science qui l'a anéantie. Voilà un exemple assez probant de l'impuissance où peut être la volonté, — la bonne volonté, la meilleure volonté du monde,

— pour maintenir ou pour relever certaines croyancesquand on sait qu'elles sont fausses.

Dans Tordre moral, les erreurs, quoiqu'elles nous frappent peut-être un peu moins que dans l'ordre physique, tinissenl aussi par rendre inutile et impossible tout élan de la volonté pour y croire. Certain anthropomorphisme fabuleux, enseigné par l'Ancien Testament et même par le Nouveau, nous ferait honte : telle, la doctrine d'un Dieu « jaloux » et qui « se venge » jusqu'à précipiter ses créatures dans le « feu éternel ».

Un non possumus absolu de la conscience et de la raison peut donc justifier quelquefois l'incroyance religieuse. Au dix-septième siècle, on était encore incrédule par « libertinage » ; on encourait les foudres de l'éloquence sacrée parce que le manque de foi restait attribuable à la méchanceté du cœur naturel. Cette imputation n'est plus permise depuis que les incroyants s'appellent Liltré, Taine, Havet, Renan, Espinas, Berthelot ; l'argument qui fait du doute un péché serait un anachronisme digne d'un curé de village dans la bouche des prédicateurs modernes.

Avec beaucoup plus d'empressement que l'orthodoxie, le protestantisme libéral accepte les certitudes négatives do la critique; mais, voulant rester religieux, il se fait mystique, lui aussi ; et alors, parti de [abandon des vérités traditionnelles que conserve l'église orthodoxe, il arrive

— par la méthode du cœur — à une conclusion tout à fait extraordinaire, que le public chrétien connaît peu, parce qu'on nose guère divulguer un si énorme paradoxe, encore à peine sorti des ouvrages spéciaux. C'est la haute

STArFF.l! 1^

Iif4 QUESTIONS ESTHETIQUES ET RELIGIEUSES

nouveauté théologiquo de la fin du dix-neuvième siècle ; c'est V actualité élégante, (î'est le « dernier cri ».

Avant d'exposer la chose, expliquons-la par l'histoire, en montrant d'abord sa genèse.

Luther avait dit, après saint Paul, que l'homme est justifié et sauvé, non par les œuvres, mais par la foi. Tout le protestantisme est dans cette doctrine, et les libéraux, comme les orthodoxes, y demeurent profondément attachés. Seulement, qu'est-ce que la foi ? Il y a une certaine foi, prétendent les libéraux, qui ne vaut pas mieux que les œuvres, qui a le vice même qu'on reproche aux œuvres, et c'est justement celle des orthodoxes. Ils confondent la foi avec la croyance, un sentiment avec un credo.

Dans le roman de M. Virgile Rossel, déjà cité. Les deux forces^ le pasteur orthodoxe, M. de Jussie, posant ses deux mains sur la Bible, dit à Lucien Mandert, qui doute :

— Si tu crois que Dieu a ressuscité des morts le Seigneur Jésus, tu seras sauvé, dit la Bible. Voilà, monsieur, l'unique manière de croire.

Qu'est-ce à dire? Croire quel... xMais c'est une opération presque extérieure ! C'est tout ce qu'il y a de plus superficiel ! « Soutenir qu'on ne peut être sauvé qu'en croyant telle ou telle doctrine théologique, c'est la même chose que de dire qu'on ne peut l'être qu'en faisant telle ou telle œuvre (i). » Or, je ne pense pas, malgré certaines apparences, qu'il puisse être contestable que cette adhésion de i entendement est chose essentielle en orthodoxie. Calvin a beau proclamer qu'il faut « (jue ce cpie l'enten-

Ci) Auguste Sauatiefî, Esquiaae d'une pfiUosop/iie de la relUjion, p. 317.

LA CRISE DES CROYANCES CHRETIENNES i;).")

dément a reçu soit planté dedans le cœur », que « si la parole de Dieu voltige seulement au cerveau, elle n'est point encore reçue par la foy (i) » ; Jalaguier a beau insister sur la conjonction et dans cette formule irréprochable : « Nous disons que le christianisme est une doctrine et une vie{'2.)» : lorthodoxie — qu'ellesoit mystique ou rationnelle, qu'elle diminue ou qu'elle conserve en son entier le rôle de rintelligence — ne sacrifie (en principe au moins) rien de la doctrine.

Adolphe Monod Ta déclaré formellement. Il éciivait à son gendre Auguste Bouvier, professeur à l'université de Genève, en i853:

Les doctrines sont pour moi l'objet de la foi.... Quand vous définissez la foi Funion de notre ànie avec Jésus-ChrisI, je ne puis vous suivre (3).

— (Comment! » réponde Adolphe Monod (je veux diie à M. de Jussie) le héros du roman des Deux forces^ — avec une indignation généreuse, — « l'essentiel serait d'affirmer sa foi, et non pas de la vivre! Ce ne serait pas d'être parfait comme notre Père qui est dans les cieux est parfait? Ne suis-je pas aujourd'hui ce que j'étais hier? N'ai-je pas la môme volonté de travailler selon l'esprit de Dieu ? La conception matérialiste et scripturaire des Lvangiles estclle vraie ? Nos croyances ne valent point par la rigueur de notre orthodoxie »

Mais M. de Jussie lui coupe la parole en disant :

— « Nous ne parlons plus le même langage. » Continuons. La /b/,d" après les chrétiens libéraux, ne con-

(i) InalUalion chrestienne, III, \. De la foy.

(2) Théoloijic générale, p. 525,

(.3) Cité d'après J.-E. Roherty, Aiujaatc Bouvier, p. yo, pnr le pasleur A. N. Bertrand, p. 3.'| de la Pensée religieuse au sein du proleslanlisme libéral (Fisclil)nrlicr).

li»6 OUESTIONS ESTIIETIOIES ET RELIGIEUSES

siste donc point à croire qu'une doctrine est vraie ou qu'une histoire est arrivée : cela, c'est la croyance, quand ce n'est pas la crédulité, et cela se passe dans la tête, à la superficie de l'être pensant. La foi, c'est le don du cœur ; c'est un mouvement d'abandon, de confiance et d'amour ; c'est r irrésistible élan de l'être tout entier vers une personne qui nous domine et nous attire par la force et la grâce de son autorité morale.

Certes, la distinction n'est point fausse, et jusqu'ici, — critique et reconstruction, — les choses ne vont pas trop mal. Mais attendons la suite.

Incontestablement, la foi est intérieure, ou, comme la philosophie s'exprime, subjective: c'est-à-dire que ce sentiment n'existe que dans l'âme où il est senti, et la chose est si vraie que c'est une vérité de la Palisse. Reconnaissez, en etîet, qu'il en est ainsi de toute espèce de certitude, qu'elle soit d'ordre intellectuel aussi bien que d'ordre moral. Sans aucun doute possible, une vérité quelconque n'existe pour nous qu'autant que nous l'avons perçue par la vue ou par l'ouïe, par la connaissance ou par le sentiment. Mais, de cette nécessité où nous sommes très évidemment de la connaître pour la connaître et de la sentir pour la sentir, irons-nous conclure qu'objectivement elle n'est pas, ou qu'elle est de moindre importance? Eh bien I c'est à cet excès de subjectivisme que tend l'auteur de la Religion de i esprit (p. /|i6) :

Qu'est-ce que la foi, écrit Auguste Sabatier, j'entends la foi personnelle et vivante, sinon l'appropriation individuelle de la vérité? Comment donc la foi serait-elle autre que subjective? Et la certitude chrétienne peut-elle se trouver hors du ressort do mn ronscience?

Je ne puis m'empêcher de reconnaître que la réponse de

LA CRISE Di;S CROYANCES CHRETIENNES llt7

M. Brunetière à cette proposition imprudente et naïve est aussi forte de style que de pensée:

Il est bien certain, entre autres choses certaines, écrit Fauteur de la Fâcheuse équivoque (1), qu'aucune certitude n'existe pour moi qu'autant qu'elle est saisie par moi. Mais si par hasard elle n'était pas saisie par moi, son objet n'en existerait pas moins... L'autlienticité des Evangiles ou la divinité du Christ no dépendent pas de ce que j'en pense. Elles sont ou elles ne sont pas; sunl ut sunt aul non sunl; et je les connais ou je ne les connais pas; mais mon adhésion ou mon refus d y croire n'y saurait rien changer... La piété ne crée pas sou objet. Elle le crée si peu qu'on pourrait din* qu'en matière de religion le problème des problèmes est précisément de savoir si l'objet de la piété existe en dehors d'elle.

Malheureusement, cette recherche, conduite parla bonne méthode ordinaire, qui est de s'éclairer de toutes les lumières de la critique, peut aboutir à des résultats désastreux. Or, selon une remarque très fine et très juste d'Auguste Sabatier, les croyances dont la critique a démontré Terreur ne se relèvent jamais de ce coup, tandis que la foi, au contraire, telle qu'il vient de la définir, — si, par aventure, elle s'est affaiblie ou même éteinte, — « peut toujours renaître dans le recueillement, le repentir et la prière »,

parce qu'elle n'est pas une notion, mais un sentiment

Et soudain, comme pour ruiner j)ar une négation plus audacieuse toutes les négations funestes de l'intellectualisme, — tel un homme éperdu, pour fuir linondation, se jette l)arfois dans la rivière, — voici surgir le grand paradoxe, le suprême défi du cœur qui aime à la raison (pii pense et qui juge :

Le pécheur est sauvé ou justifié par s;t foi. c'e^t-à-diie

(i) Article déjà cité du lô novemtirc i(»«j3.

par le don de son cœur à Dieu, indépendamment de ses croyances et quelles que soient celles-ci (1).

Elles importent, en effet, si peu, qu'on peut avoir la foi et être sauvé en pensant, par exemple, que Jésus-Christ n'a jamais existé.... Vous croyez à quelque mauvaise plaisanterie? Le grave pasteur de Nîmes, M. Babut, qui est mon autorité ici, ne plaisante pas en pareille matière :

Un homme qui penserait que Jésus-Christ n'a jamais existé peut-il avoir la foi qui sauve? M. Ménégoz a le courage de prononcer un oui qui eût, à coup sûr, étonné saint l^aul. D'après le professeur de Paris, si un liomme qui a doimé son cœur à Dieu a l'esprit assez mal fait pour révoquer en doute toute l'histoire de Jésus et son existence lurme, « Dieu ne le condamnera pas pour cette bizarrerie intellectuelle ». Il ajoute, non sans une certaine désinvolture : « Au paradis, cet original verrait qu'il s'est trompé et se jetterait aux pieds du Seigneur. »

Que le savant théologien, cité par M. Babut, me pardonne! Je ne puis lire ces choses sans penser à certain docteur subtil dont le jésuite des Provinciales disait : « Tout le monde l'aime ; il fait de si jolies questions ! » Voici une autre «jolie question »; elle concerne non plus

l'existence de Jésus mais celle de Dieu î L'embarras

dune réponse assez entortillée achève la ressemblance avec les bons pères de Pascal :

Ne poin"ia-t on pas dire que la foi à l'existence de Dieu «•st indispensable au salut? Car comment l'homme qui ne croit pas à l'existence* de. Dieu lui peut-il (^onsacn^r son cœur? L'objection (^st logique, du moins d'a[)rès la logique formelle, et, certes, c'est Ijicm aussi la règle générale. Ge{)endant, nn'me sur ce point, l'Kvangile de (Christ ne nous permet

(1) Le professeur Ménégoz, cité par le pasteur liabuL dans sa liioctiure intitulée : De la notion biblique et de la notion sijmholofidéiste de la foi Justifiante (Fischhaclier).

pas de lie [)as admettre certaines exceptions (1). Mais si la foi n'implique pas d'une manière absolue la croyance consciente à l'existence de Dieu, cette foi inconsciente devra forcément progresser vers une foi consciente, etc.

Il fallait baptiser d'un nom nouveau une théologie si originale : on l'appelle le symbolo-fîdéisme (2).

Voilà rextrême déliquescence où fond et s'évanouit la religion du protestantisme libéral mystique. Les modernes inventeurs du symbolo-fidéisme se sont-ils aperçus que leur état d'âme est tout pareil à celui de Mme Guyon. pour qui les dogmes religieux étaient devenus indifférents? Le mysticisme ne mène pas seulement à l'hérésie par l'émancipation absolue du sentiment individuel, qu'aucune autorité scripturaire ou ecclésiastique ne contient ; l'effet de ce subjectivisme effréné est d'anéantir tellement l'im-

(1) A cette expression : ne noua permet pas de ne pas admettre, M. Babut met en note : « C'est-à-dire nous commande d'admettre.... En quel chapitre lEvangile nous commande-t-il d'admettre qu'on peut avoir la toi sans croire en Dieu ? Nous serions curieux de le savoir. >»

(2) Le professeur Ménégoz a publié dans la Bévue de théologie de Monlauhan et dans une brochure à part (Fischbacher) une 7?eponse à M. le pasteur Babut. En voici les points essentiels :

D'accord avec toute la tradition protestante, le fîdéisme enseigne « la gratuité absolue du pardon et du salut ». — « Nous sommes sauvés par la foi, indépendamment des croyances » ne signifie point que la foi soit indépendante des croyances, mais que « si nous avons la foi du cœur, nos erreurs doctrinales ne sont pas pour nous une cause de damnation, pas plus que nos croyances vraies nont une \ertu justifiante ';. — Croire qu'il ne peut y avoir de salut sans la foi explicite en Jésus-Christ, sans la croyance consciente à l'existence de Dieu, c'est « une survivance ances- Irale, un petit reste de la vieille erreur de la justification par les croyances >». Il n'est point nécessaire que la foi soit consciente, « Le doute ou la négation peuvent être dans la tête, en même temps qu'une foi réelle est daus le cœur, dans le subconscient. » — « Pour avoir l'assurance du salut, je n'ai pas besoin de forcer mon intelligence à croire des choses qui me paraissent historiquement ou dogmaticpiement contestables Les fidéistes n'ont à se

préoccuper ni d'histoire ni de dogme. >»

Dans cet ordre d'idées le ])rofesseur découvre le secret de con-

portance des objets de la foi religieuse, qu'ils n'ont même plus de réalité.

Très spirituellement, le pasteur Babut ruine à fond la doctrine par cette simple remarque, que Saul de Tarse, avant la crise qui fit de lui saint Paul, était un assez bon « fidéiste », puisqu'il servait Dieu en toute bonne foi. Si M. Ménégoz lui-même n'est pas arrivé, par sa méthode, à la prédication commode et agréable du salut par la sincérité, ses disciples y arriveront logiquement. Au parlement des religions tenu à Chicago, en 1898, le rabbin Kohut, de New- York, a dit que « seule la droiture sauve (1) ».

Croire, ne pas croire, qu'importe ? la seule chose nécessaire est d'être consciencieux, et cela peut être juste en morale ; mais si la religion n'a rien de plus à nous dire, ce n'était vraiment pas la peine que la sainte victime du Calvaire se dérangeât pour nous.

Quelle que soit la dissolution finale vers laquelle se précipitent et les croyances et la foi elle-même par excès d'indi-

cilier la science et la foi. Il aboutit aussi à une conclusion d'un grand intérêt actuel en ce qui touche les églises. Car, — à la différence des libéraux ordinaires, — il n'approuve pas qu'une église se passe de toute confession de foi ; mais il propose de faire comme les luthériens, qui s'en sont bien trouvés, et de maintenir simplement les « confessions historiques, anciennes ou récentes »>, en autorisant, par une déclaration expresse, les frères unis dans la communion du môme culte à interpréter ces documents « dans l'esprit de foi et de liberté des réformateurs ».

Mis en goût par mes deux premières lectures, j'ai lu successivement les divers écrits théologiques du professeur Ménégoz, et j'ai pu constaterque l'analyse critique du pasteur Babut est d'une rigoureuse exactitude. Seulement,— comme il arrive toujours quand on cite des textes isolés, — cette analyse risque, malgré sa bonne foi, de faire quelque tort au fondateur du symbolo-fîdéisme. Il faut le lire lui-môme pour rendre toute justice h sa gravité et à sa piété.

(1) Lucien Akhéat, Les croyances de demain, p. 2y (Paris, F. Alcan) .

vidualisme religieux^ la seule forme vivace d'une religion de l'avenir ne pourra être désormais que le christianisme le plus libéral.

Le besoin de prier et de chanter en commun, de lire et de commenter ensemble le Livre sans pareil qui était la parole de Dieu pour nos pères et qui demeure pour nous plein de trésors divins, continuera de faire des églises et de rassembler les hommes dans des temples ; mais le sentiment religieux, qui est personnel et vague, remplaçant de plus en plus les doctrines communes et précises, cette société des âmes sera de moins en moins celle des idées.

L'orthodoxie protestante — j'entends : le système de métaphysique révélée et d'histoires miraculeuses fondé sur l'autorité scripturaire — a manifestement fini de vivre. On peut, par des arguments ingénieux, étabhr qu'une autorité est nécessaire ; par des arguments plus ingénieux encore, démontrer avec élégance qu'il n'y a point de religion de la raison, que l'incompréhensible et l'incroyable, le mystère, le choquant, « l'injuste », la folie — sont impliqués dans l'idée même d'une révélation, et que rien n'est plus pauvre et plus infécond que le bon sens : cette logique habile ne prévaudra plus contre la « désuétude » dont meurt l'orthodoxie, et contre le fait profondément significatif, que les mêmes hommes qui défendent extérieurement cette thèse ne cessent de lui donner un secret démenti par leurs efforts anxieux pour concilier la religion avec la raison.

Quant à l'église catholique, assurément il est possible de galvaniser ce cadavre, de l'enguirlander de rubans et de fleurs, de l'aflermir même sur ses pieds de cendre et de le faire admirer au monde : « Voyez comme il est rose et robuste et vivant ! » Ce ne sera plus jamais qu'une ruine

fortifiée et parée. On nous presse d accepter, avec une certaine interprétation des Ecritures, d'étranges suppléments extra-bibliques garantis par Tautorité des conciles ou des papes : que des milliers et des millions de créatures aveugles continuent de dormir dans cette foi naïve, à la bonne heure ! que des politiques insoucieux de la vérité idéale et préoccupés uniquement des choses de la terre recrépissent la vieille masure dans l'intérêt de l'ordre et de la société, passe encore ! mais quand on voit des personnes intelligentes, — par faiblesse, par calcul ou par ostentation,— faire semblant de croire à des absurdités hors texte dont elles savent la haute fantaisie, on ne peut éprouver pour elles que du mépris, surtout si leurs lumières les appelaient à l'honneur d'éclairer l'entiée de l'avenir.

Plus une religion est positive, moins elle paraît acceptable aux esprits façonnés par la culture moderne. L'insuffisance même, le vague et la pauvreté théologique du protestantisme libéral le protègent, seul, contre la destruction. C'est une dilution du christianisme, présentant l'avantage,

— inappréciable pour les hommes de raison et de sentiment

— de réduire au minimum l'irrationnel sans se confondre entièrement avec la philosophie.

De même qu'à la guerre, des assiégés, que l'on croyait sur le point de se rendre, peuvent regagner toutes leurs positions en passant de la défense à l'attaque, la religion en général, et même une religion positive quelconque, reprendra soudain ses avantages par une tactique olTensive qui force l'irréligion à se découvrir : car elle est laide à voir.

S'il y a une chose qui nous fasse horreur, une chose qui serait capable — par réaction — de nous rendre sympathique et cher le vieux papisme lui-même, tout fardé et maquillé qu'il soit, c'est la libre-pensée, telle qu'elle est, non point dans sa définition théorique, mais dans sa hideuse réalité : le rire stupide de la « raison >> et son souffle Ijrutal pour éteindre dans les âmes le plus noble sentiment de l'homme : l'inquiétude des choses du ciel^ — j'entends par là, simplement, des choses qui ne sont pas <le la terre.

Je n'ai pas besoin de renvoyer à Calvin ni même à Lamennais ou à Pierre Leroux les natures bassement frivoles qui affectent l'indifférence en matière métaphysique et religieuse. Voltaire me suffit.

Il ne pouvait comprendre la dédaigneuse et selle indifférence dans laquelle croupissent presque tous les hommes sur l'objet qui les intéresse le plus. A quarante ans, dans le Traité de métaphysique qui ne fut pubUé qu'après sa mort, il avait dit que les questions sur Dieu, sur la morale et la religion, sont d'une importance à qui tout cède, et que les recherches dans lesquelles nous amusons noire vie sont bien frivoles en comparaison. A soixante-seize ans, il ne pouvait encore s'accoutumer à la légèreté avec laquelle des personnes d'esprit traitent la seule chose essentielle : « Oui es-tu? D'où viens-tu ? Que fais-tu? Que deviendras-tu (1)? »

La réponse peut ne se trouver jamais ; il est même très probable qu'on ne la trouvera jamais. Ce qui distingue la noblesse d'âme de la vulgarité, ce n'est donc pas nécessairement de chercher soi-même ce qu'on désespère peutêtre de découvrir; mais c'est de maintenir au moins sou

(i) Voltaire. Etudes criiujuefi, par Edme Champion, page 194, où une note renvoie à «Je nombreux et t^^s lionorables passages des œuvres de Voltaire.

204 QUESTIONS esthi:tioues et religieuses

esprit à cette hauteur de curiosité sublime où Ton ne s intéresse à rien tant qu'aux courageuses études des explorateurs de l'au-delà.

On a fait cette juste remarque, que, plus les sujets d'une conversation mondaine sont généraux, plus elle est relevée et digne qu'on Fécoute ; la plus plate, la plus misérable est celle qui se traîne dans les « cancans » et les u potins » du quartier. J'ajouterai que plus les objets de nos recherches sont lointains et inaccessibles, plus il est beau de vouloir les connaître, et que le degré d'ardeur que nous mettons à cette poursuite est un bon critérium de la valeur des esprits. En histoire, l'antiquité la plus reculée, les premières origines du genre humain, — si l'on pouvait remonter jusque-là, — n'est-ce pas bien plus intéressant que ce qui s'est passé hier à nos portes? En géographie, parlez-moi des terres inconnues, et ne vous gênez pas pour broder un peu ; vérité ou fiction, vos récits merveilleux m'enchanteront toujours. Finirons-nous jamais par savoir quelque chose de la vie intellectuelle et morale à la surface de Mars ? La moindre révélation de cet ordre sur un monde de notre système me passionnerait mille fois plus que tout ce que nous savons de la terre, mais moins que les choses du ciel de Sirius, et celles-ci, à leur tour, moins que ce que l'on pense et ce que l'on fait dans le dernier globe blêmissant de la dernière nébu leuse.

11 n'est pas probable que l'homme soit le suprême échelon « de la vie, de la pensée et de l'amour », ou plutôt il est contraire à toute induction, à toute analogie, de le supposer. Le sage Guyaii, à la fin de son beau et religieux ouvrage si mal intitulé L'irréligion de l'avenir, nous autorise à croire que l'évolution a pu et dû produire des hommes supérieurs à notre humanité, tels que ceux que les anciens

appelaient des « dieux ». Il nous invite aune communion des âmes avec u nos frères extraterrestres qui peuplent Tunivers » et à une collaboration de toutes les intelligences et de toutes les volontés à l'œuvre divine du bien.

Le doyen honoraire de la faculté des sciences de Montpellier, M. Armand Sabatier, croit à l'identité fondamentale des forces psychiques et des forces cosmiques: la lumière, la chaleur, le magnétisme, Télectricité. Contre le matérialisme, qui tire l'esprit de la matière, et contrairement aussi au spiritualisme classique, qui séparait absolument l'âme du corps, Téminent naturaliste enseigne que l'esprit est à l'origine des choses, que la matière en est tirée, et qu'au sortir de l'état présent où l'esprit se montre à nous revêtu d'une forme matérielle, il est légitime de concevoir un dernier — ou premier état, — où il sera de nouveau « purement spirituel (i) ».

Goethe et Victor Hugo penchaient vers une noble croyance à l'immortalité « conditionnelle », c'est-à-dire réservée aux victorieux qui l'ont conquise. Jean Reynaud rêvait l'odyssée des âmes de planète vn planète. Pierre Leroux avait la ferme conviction d'une u palingénésie » de tous les humains.

M.Emile Boutroux, membrede l'Institut, professeurd'hisloire de la philosophie moderne à la Sorbonne, présentant au public frani^ais la dernière œuvre du savant psychologue américain William .James, l'Expérience religieuse, écrit dans la préface de ce grand ouvrage qu'on vient de traduire:

Religion et science sont deux clefs dont nous disposons pour ouvrir les trésors de l'univers. Et pourquoi le monde ne

(]) Voir, avec la Philosophie de Vefforl (Paris, F. Alcan), une conférence non recueillie dans ce volume et prononcée à l'Institut i,'énéral p^ycholoirifjuc dt; Paris, le i3 mai i<>o4 : Comment se fabriquent les âmes y (Fischbachery.

se composerait-il pas de sphères de réalités distinctes mais interférentes, si bien que nous ne pourrions, nous, Tappréhender qu'en usant alternativement de différenls symboles et en prenant des attitudes diverses? A ce compte, religion et science, vérifiées, chacune à sa manière, d'heure en heure, d'individu en individu, seraient coéternelles (1).

Ces magnifiques hypothèses sont inspirées par un sentiment religieux qui est bien digne de toute notre sympathie, puisque, en ne faisant qu'une seule et même chose avec l'élan métaphysique et poétique, il n'a rien de contraire à la science ni à la raison.

Il ne paraît donc pas absolument nécessaire que la religion soit « absurde » ; mais ce qui est absurde et mesquin, au delà de tout ce qu'on peut imaginer, c'est la triste originalité de la démocratie française, devenue si terre à terre, si hostile aux rêves de grande envolée et aux sublimes essors, que nous donnons aujourd'hui le spectacle, sans doute unique au monde, d'une « irréligion nationale (2) ».

La « libre pensée » nous asservit à l'athéisme obligatoire. Défense de croire en Dieu. On a ôté Dieu de la nature ; on le retire de la morale.

La religion, qui, autrefois, était surtout une cosmogonie et une métaphysique, a fini par devenir presque uniquement une morale. 11 s'agit donc, pour nos libres-penseurs attelés à leur besogne antireligieuse, de fonder la morale

(1) L'Expérience religieuse, essai de psychologie descriptive, j)ar William James, professeur <le psychologie à Tuniversilé Harvard, correspondant de rinstitiil d(; France. Traduit avec l'autorisation de l'auteur par Franck Ahauzit, professeur de philosopliic au lycée d'Alais. Préface d'Emile Boutroux, page XIV (Paris, F. Alcan 1905).

i-j) Le mot est de (iuyau : « Au lieu d'urie religion nationale, nous avons en France une sorte d'irréligion nationale; c'est là môme ce qui constitue notre originalité au milieu des auties peuples. » L'irréligion de l'avenir, \). yio (Paris, V. Alcan;.

LA CRISE DES CROYANCEb CHRETIENNES 207

laïque comme ils disent, c'est-à-dire sans Dieu. Avec ralTeclation d'un beau désintéressement, ils s'indignent des sentiments égoïstes qu'ils prêtent aux disciples de la morale religieuse. — « Votre piété, nous disent-ils, est un placement d'outre-tombe ; c'est pour mériter le ciel que vous faites le bien. » — Oui, ce blâme put être juste, il le fut, à l'époque d'enfantillage de la foi chrétienne, et il tombe encore de tout son poids sur les arriérés qui prolongent cette période. Mais, en dehors des moines, pas un chrétien^ pas un homme religieux qui soit digne de ce nom{i) ne donne aujourd'hui à un pareil calcul le moindre accès dans son esprit. Si nous continuons de soutenir que la morale a besoin d'un fondement métaphysique, c'est-à-dire religieux, et que la majesté dune obligation sacrée lui est nécessaire, ce n'est pas tant pour qu'on la pratique (la moralité, Dieu merci ! dépend de nos instincts, non pas de nos doctrines) que pour qu'on ose l'enseigner.

Le devoir de faire le bien et de fuir le mal est trop sérieux pour ne pas impliquer des relations éternelles. « Sans Dieu, sans l'àme et la vie à venir, dit l'auteur très « laïque ^) des Crises d'une âme, lamorale n'est plus qu'un reste de préjugés traditionnels qui ne résiste pas à l'analyse, une idole devant laquelle l'homme cesse de sincliner,le jour où ilcommence à s'apercevoir que lui-même l'a faite. »

On prétend substituer au devoir une habitude héréditaire convertie par les siècles en instinct inné : mais les simples obligations de la civilité puérile et honnête, devenues invétérées par la coutume, nous enchaînent aussi de liens tout pareils ; nous nous en affranchissons pourtant quelquefois, quand nous savons leur histoire et leur caractère

(i) Relisez, pair»' 124, ce que Pierre Leroux, philosophe non chrétien, mais religieux, pcnsail de I.» morale « indépendante •» ou « laïque », si honorée aujourd'hui.

conventionnel, sans encourir d'autre inconvénient que celui de passer pour un « original ». Il en sera de même de l'obligation morale dépouillée d'une autorité transcendante. C'est se moquer du monde d'espérer que la considération de l'intérêt social, le culte de la raison publique, le respect de la déesse Humanité, puisse jamais devenir pour nous Téquivalent de la loi religieuse. Une morale naturelle est plus impossible à concevoir qu'une religion naturelle.

Les doctrines de la philosophie ne èonl pas assez sûres pour que nous soyons jamais obligés d'adopter celles qui nous dégoûtent. La vérité et la beauté sont trop proches parentes pour que, où Tune fait défaut, l'autre ne perde pas la moitié de la valeur qu'elle emprunterait à l'assemblage. La morale et aussi la religion sont des esthétiques supérieures.

Sans trop nous inquiéter de contradictions particulières, — inévitable condition, dans l'obscure complexité des choses, de tout libre et loyal esprit, — nous n'abandon nous donc point l'espérance d'apporter quelque satisfaction aux aspirations rehgieusesetaux exigences philosophiques? qui sont l'honneur et le tourment de la conscience humaine, en ayant soin de maintenir dans nos âmes, dans nos pensées, dans nos vies, l'harmonie fondamentale du bien, du beau et du vrai.

•Wu-orj — Imp. E. Ahkault et Cic — Jours.

La Bibliothèque Uni?ersité d'Ottawa

Echéance

Celui qui rap^orje on volume a(irès la dernière da!« timbrée ci-dessods devra payer use amende de cinq sous, plus un sou pour chaque jour de retarJ.

The Library Uoiversity ef Ottawa

Date due ^^

For failure lo returo a h^^n or before the last date stamped below ibere will be a fine ef five cenls^ afrd^ân extra charge of one cent for each addilional day.

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