DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE PIERRE LEROUX
Sa vie morale
Une étude sur Pierre Leroux, racontant toute sa vie, analysant toutes ses œuvres, n'omettant dans sa pensée rien d'essentiel, lui marquant sa place dans l'histoire de la philosophie et mesurant Faction qu'il a exercée, n'est point ce qu'on entreprend ici. Les lecteurs de ces pages n'y trouveront pas ce que, sans cet avis, ils chercheraient d'abord : un portrait en pied du fameux socialiste, avec tout ce qui dans sa personne prêtait à la caricature, avec ses idées sur la Iriade et sur le circuiiis, — tournées en ridicule peut-être seulement parce qu'on n'a pas voulu se donner la peine de les comprendre, — avec sa taille, sa carrure et sa physionomie de bon géant, au doux sourire, au regard plein d'Ame et de pensée, mais à la barbe inculte et à la chevelure luxuriante, où les petits oiseaux restaient accrochés par la patte, d'après le Charivari.
On 110 parlera pas non plus de ses amis ni de ses amies, non pas même de la plus illustre de toutes, George Sand, qui fut sa collaboratrice à la Revue indépendante et qui subit profondément, dans ses romans socialistes, l'influence du grand philosophe ; ou, du moins, on ne parlera des personnes qui ont entouré et entretenu Pierre Leroux, comme des autres faits de sa biographie, qu'autant que cela pourra servir à l'objet précis de ce travail.
Cet objet, c'est la religion de Leroux : j'entends sa doctrine religieuse, et j'entends aussi sa vie intérieure et morale.
Lisant le plus récent ouvrage qu'on ait écrit sur lui, l'intéressant volume de M. Félix Thomas (i) ; lisant ensuite tout ce que j'ai pu me procurer du philosophe lui-même, notamment son œuvre maîtresse, le beau livre en deux tomes, De rHumanite\]e fus particulièrement attiré par un trait de cette sympathique figure qui, plus que tout autre, contribue à lui donner, aux yeux d'un lecteur de 1904, son charme singulier et original : cet homme qui non seulement ne faisait pas profession de christianisme, mais qui s'était expressément détaché de la religion fondée sur l'Evangile, avait une foi vivante en Dieu.
Pendant une quarantaine d'années, de i83o à 1870 environ, les hommes restés religieux en ayant cessé d'être chrétiens ne furent point rares en France. Victor Hugo, Jules Simon sont deux représentants célèbres, entre tous, de cette famille d'esprits qui fut nombreuse, brillante et de courte durée. Mais Victor Hugo n'a guère fait que verser sur Dieu, comme sur toute chose, son verbe magnifique et
(1) Pierre Leroux, sa vie, son œuvre, sa doctrine; conlribidion à rélude des idées au dix-neuvième siècle, par P. -Félix Thomas, docteur 6s letlros. profcf^scur abrégé de philosophie au lycée de Versailles. Paris, F. Alcan.)
sonore; le flot trop abondamment épanché de cette rhétorique éclatante donne à sa pensée religieuse un air de faste plutôt que de sincérité. Et n a-t-il pas suffi à Jules Simon lui-même d'être un grand professeur de la rehgion naturelle ? Pierre Leroux ne s'est point contenté do professer une foi abstraite en Dieu. Il a tellement réalisé sa foi dans sa vie, que les chrétiens les plus croyants et les plus pratiques pourraient apprendre de lui ce que c'est que la piété fervente, et que son dernier biographe a pu écrire avec une vraisemblance entière : u 11 ne s'est peut-être pas rencontré, dans tout le dix-neuvième siècle, d'esprit plus religieux que le sien. »
Cet état d'âme nous paraît aujourd'hui bien extraordinaire. Nous sommes chrétiens ou athées. Les positions intermédiaires passent désormais pour intenables ; on les taxe d'hypocrisie ou, au moins, de timidité. Il semble que lexpression très noble de libre pensée implique, pour vous et pour moi, la permission de confesser Dieu librement, si c'est notre idée et notre bon plaisir, et force est bien, quand on définit les mots, d'admettre cette permission en théorie ; mais, en fait, on nous la refuse. Si quelqu'un a cessé de croire aux dogmes ou aux miracles de la religion révélée, la foi qu'il prétend conserver en Dieu est blâmée comme un défaut de courage, de sincérité ou de logique. Et, dans cette dialectique ad vertiginem, les orthodoxes ne montrent pas moins d'empressement que les incrédules à pousser les demi-négateurs au fond du précipice. (( Il n'y a plus que deux groupes », écrit un des doctrinaires de ce radicalisme intolérant et intransigeant : « bloc contre bloc fi) ».
Toutou rien. La prétention de nous réduire à l'une ou à
(1) Libre pensée el protestanlisme libéral. Lettres de rcrdinaml Buisréon el de Charles Wagnei-, page rK»(Fischl)arher).
l'autre de ces extrémités est un des détestables fruits, — le plus détestable, disons-le nettement, — de l'éducation catholique, cette discipline désolante qui, suivant le terme si juste d'Edgar Quinet, a tari la faculté religieuse en France. t< Quand on a tant l'ait que de sortir de cette triste église, on a pris en dégoût tout ce qui ressemble à une élévation ou à une foi quelconque. Voilà Tobstacle. Nos démocrates en particulier, quand ils ne sont pas catholiques, ont horreur de toutes les formes du christianisme. Ils croient \ voir toujours un bout de Tancienne chaîne (i). » Un répubhcain de 1870 qui, de nos jours, oserait seulement nommer Dieu serait honni de tout son parti comme clérical; mais ceux de 1848 avaient encore la bouche pleine de ce grand nom, et Louis Blanc, dans son Histoire de- Dix ans^ parle de la Providence comme Bossuet.
Qu'on se figure un ministre du cabinet de Waldeck- Rousseau prononçant aujourd'hui les simples paroles par lesquelles Pierre Leroux consacrait, le 5 mars 1848, la plantation dun arbre de la liberté :
— Citoyens, remercions Dieu de ce qu'il nous permet de proclamer ici l'immortelle devise : Liberté, Egalité, Fraternité... C'est en nous aimant, c'est en nous respectant, c'est en nous aidant, que nous arriverons au but assigné par Dieu à l'humanité...
Si un de nos ministres républicains hasardait ces l'ormules, — que les chefs de la république américaine et des gouvernements protestants en général sont seuls à employer encore, — toutes les feuilles laïques crieraient en chœur : « Démission ! à bas la calotte ! » pendant que lesjournaux de l'Eglise se réjouiraient de compter au pouvoir un secret
(1) Lollre d'Edgar Ouin'H, du 2 >ei)tcml)re i8G-2, cWro dans Fot et Vie, numéro du i" avril iyo3.
complice qui, par l'intermédiaire de son confesseur, reçoit très certainement les instructions du pape. Et cela revient à dire que Renan n'avait pas absolument tort de regarder comme avantageuse au seul catholicisme toute manifestation du sentiment religieux en France ; mais cela nous crie aussi que les chrétiens seraient des hommes de peu de foi s'ils ne faisaient pas tout ce qui est en leur pouvoir pour que cette constatation superficielle devienne une profonde erreur.
Un ami de Pierre Leroux, le philosophe Jourdain, assista, un soir, à une des allocutions familières que le patriarche avait coutume d'adresser à sa famille pour clore le travail de la journée, et qu'on pourrait presque appeler un culte domestique. « A l'entendre, dit ce témoin, parler gravement de Dieu, de l'humanité, ces éternels sujets de ses méditations, on se serait cru dans un temple. »
La piété de Pierre Leroux, étant profonde et sérieuse^ n'avait aucune similitude avec la fleur banale épanouie au soleil du bonheur et de la reconnaissance; elle ressemblait, au contraire, à celle qui croît à l'ombre dans les épines de répreuve, trempée de pleurs comme d'une rosée. Sa vie, extrêmement dure, connut tous les désenchantements : les deuils domestiques, les trahisons d'amis, l'indigence, et même la misère noire.
« La pauvreté m'a pris dès mon berceau, disait-il, et ne m'a jamais quitté. » Et, faisant taire aussitôt sa propre })lainte en pensant à ses pauvres frères, il ajoute : « Tant d'hommes, hélas î sont comme moi. »
La délicatesse, parfois excessive, de sa conscience l'empêcha, en diverses occasions, soit d'alléger le fardeau de sa misère, soit même de s'enrichir par des moyens que le monde juge très honnêtes. Dès l'âge de douze ans, il refii-
d6 QUESTIONS ESTHÉTIOUES ET RELIGIEUSES
sait résolument une petite somme que sa mère Jui oflVait, sachant qu'elle en avait un trop grand besoin pour ellemême et pour trois autres enfants plus jeunes que lui. La même considération l'obligea de renoncer aux concours de l'Ecole polytechnique, afin de ne pas rester une charge pour sa famille et de lui venir en aide au plus tôt. Employé chez un agent de change aux appointements de 1.800 francs d'abord, il aurait pu, avec de la patience et de l'adresse, trouver, dans cette voie lucrative, au moins l'affranchissement des besoins matériels pour lui et pour les siens; mais le métier parut suspect à son inflexible droiture, et il déclara qu'il aimait mieux se faire ouvrier, fût-ce l'ouvrier d'un maçon.
La naïveté de son désintéressement, la candeur de son 1 Jéahsme passent les bornes lorsque, s'étant fait imprimeur et ayant inventé un perfectionnement ingénieux dans l'art de la typographie, il commit la faute irréparable de refuser les offres de Didot, qui lui proposait de prendre en commun un brevet d'exploitation. Car il ne voulait pas, dit-il par un scrupule étrange, faire un monopole d'une découverte qui devait rester « un instrument au profit de l'idéal » ! Naturellement, cette belle abnégation le ruina. N'était-ce pas être aussi trop jaloux de son indépendance que de décliner l'honneur d'écrire, en collaboration avec Déranger, une histoire de Napoléon en deux volumes, qui lui aurait rapporté cent mille francs et la gloire d'unir son nom sur le titre d'un livre à celui du grand chansonnier?
Quand le Globe^ premier journal de Pierre Leroux, put s'attribuer, dans la révolution de i83o, une part de la victoire, la plupart des rédacteurs sollicitèrent et obtinrent du gouvernement de .Juillet des préfectures, des ambassades, des mandats législatifs et même des ministères : seul ou à peu près seul, Leroux ne demanda rien et n'eut
rien. L'année suivante, il prêchait en Belgique la religion saint-simonienne : son succès à Liège fut tel qu'il ne tint qu'à lui d'épouser une riche jeune fille que sa parole et sa personne avaient enthousiasmée. L'inclination était réciproque. Mais les parents, étant bons catholiques, exigeaient que leur fille se mariât à l'église. Ne voulant point capituler avec sa conscience, Leroux, après un violent combat intérieur, refusa finalement et revint navré à Paris.
L'ardeur avec laquelle Pierre Leroux prêcha d'abord le saint-simonisme, les conversions qu'il opéra à Lyon, à Grenoble, à Bruxelles, à Liège, en compagnie de son am Jean Reynaud, rappellent les prédications de Pierre l'Hermite ou celles des premiers apôtres chrétiens. Mais ce qui nous intéresse encore plus ici, c'est la rupture qui suivit bientôt le prosélytisme de la première heure, et la cause de cette rupture.
Pierre Leroux rompit avec Enfantin parce que ce successeur de Saint-Simon, disciple infidèle du maître, avait introduit dans la religion nouvelle des doctrines secrètes qui choquèrent, comme contraires à la morale, l'angélique innocence et la vertu d'un homme si profondément pur qu'il serait digne de figurer dans une galerie de saints laïques. Enfantin — pour faire entendre la chose à demi mot — était un peu mormon. Or, Pierre Leroux avait de l'amour, du mariage et de la famille un respect vraiment religieux.
Celui qui changerait d'ami tous les jours, écrit-il dans son livre De V Humanité, ne connaîtrait pas l'amitié; celui qui ne regarde pas le changement dans l'amour comme la destruction de l'amour, ne connaît pas l'amour.
Père de neuf enfants, il croyait de toutes ses forces que le devoir de la postérité d'Adam et d'Eve, quelle que soit Stapfer 7
la condition de fortune où Dieu nous fasse vivre, est d'accroître et de multiplier le genre humain, et il pardonnait bien à Reynaud les défections de sa philosophie, les refroidissements de son amitié, mais non pas ses idées malthusiennes sur le droit ou même le devoir économique de ne pas mettre au monde de malheureux êtres voués à une existence misérable :
J'ai peut-être plus souffert qu'aucun homme de mon temps... Une des causes et des formes de cette souffrance, c'est la nécessité où je suis de voir continuellement la misère et la faim assaillir mes enfants, pendant que je m'efforce d être utile à ma manière à l'espèce humaine... Cela me fait penser quelquefois à une grande discussion que j'eus avec Reynaud, il y a vingt-cinq ans : il prétendait me condamner à n'avoir pas d'enfants ou à cultiver ce qu'on appelle la fortune. — « Choisis, me disait-il, entre le célibat et la vie philosophique, ou la famille avec la propriété et l'aisance ; tu n'as pas le droit de donner naissance à de pauvres êtres qui n'auront pas la certitude d'être convenablement enroutés dans la vie. » Je lui objectais la condition du plus grand nombre. J'ai suivi l'exemple des prolétaires. J'ai cru que j'avais le droit d'avoir des enfants sans me faire riche, ce à quoi je n'étais nullement propre. J'en vois aujourd'hui les conséquences, mais je persiste dans ma foi (1).
A ses licences sacrilèges contre l'amour, le mariage et la famille, Enfantin ajoutait l'outrage d'avoir traité Jésus et Mahomet de « farceurs ». Cela révoltait et scandalisait au plus haut point la gravité de Leroux, qui, bien loin de partager la colossale erreur du dix-huitième siècle sur le prêtre-comédien, gardait en son cœur une religieuse adoration pour les grands révélateurs de vérités célestes, que la conscience de leur mission divine autorisa, devant les fils des hommes, à se dire fils de Dieu.
(i) Lellre à M. Emile Olliuier, du lo juillet 1859.
Pierre Leroux fut imprimeur, directeur de revues, journaliste, député, professeur, ou conférencier d'occasion. Dans ces métiers divers, il dépensa un labeur énorme et partout il fut mal payé de sa peine.
Plein d'une bonté naïve, il était en même temps d'une âpre fidélité à ses principes. La pratique simultanée de ces deux vertus, assez rarement unies, — la bonhomie et une rigoureuse droiture, — en procurant, on peut le croire, à sa conscience la joie intérieure qui est le seul vrai salaire du juste, fut la cause visible de toutes les adversités qui extérieurement l'assaillirent.
C'est pour avoir hautement rompu en visière avec Jouffroy, Cousin et la philosophie éclectique, qu'il perdit la vieille amitié de Jean Reynaud, plus prudent que lui et inquiet des hardiesses d'un collaborateur qui le compromettait. C'est pour la même cause qu'après avoireu l'estime de Sainte-Beuve, il fut subitement traité par lui de lourdaud : « Ce pape du communisme écrit philosophie comme un buffle qui patauge dans son marais. » Mais Leroux ne transigeait point avec la vérité :
Que chacun, écrivait-il dans le Globe le 19 avril 1827, ait le courage de son opinion ; que Ton ne voie point des libéraux et des incrédules de cœur afficher des croyances d'apparat, qui, dans leur bouche, sont un mensonge, et bientôt la vérité se fera jour, et l'erreur s'évanouira sans qu'il y ait ni violence ni réaction à redouter. La vérité est au concours.
Il disait à Louis Blanc avec la simplicité d'un homme qui ne pose point pour la galerie : « Etant donné que ma mort serait utile aux idées que je défends, je me laisserais tuer. »
Convaincu que le socialisme triompherait par l'amour, par la raison et par le nombre aussi, mais par le nombre votant pacifiquement, il repoussait absolument, sans exception, sans réserve, tout emploi de la violence. Ce fut
la cause de sa brouille avec plusieurs révolutionnaires de marque, tels que Ledru-Rollin, Mazzini et Félix Pyat, qui niaient — peut-être avecl'assentiment del'histoire — queles pacifiques eussent jamais accompli la moindre révolution.
Telle était l'invraisemblable douceur de son idéalisme, qu'on ne comprend pas toujours très bien, dans sa vie politique, certains silences que son caractère défend d'attribuer à un manque de courage. Assurément il n'avait point tort d'interdire qu'on chantât devant lui le couplet sanguinaire de la Marseillaise; mais par quelle étrange délicatesse refusa-t-il de présider, en 1847, ^^ grand banquet de socialistes et de libéraux organisé à Limoges en l'honneur des idées qui lui étaient chères ? Il ne voulait pas, expliquait-il assez obscurément, « donner un air de parti politique à la science sociale et à des idées qui devaient triompher non par la force, mais par la persuasion ». Cet excès de scrupule surprit ses partisans déconcertés, parut injustifiable et faillit compromettre, un an plus tard, son élection à l'Assemblée constituante.
Vinet a écrit, avec sa coutumière noblesse de style et de pensée, que tout chrétien est un témoin et un martyr en ce sens qu'il doit mourir pour la vérité, « sinon sur la croix ou dans les flammes, du moins dans le supplice perpétuel de l'amour-propre et dans le sacrifice du moi humam ; sinon dans son corps, du moins dans l'opinion des autres, où nous vivons d'une seconde vie et où le mépris nous atteint et nous tue (1). » Leroux, sans être chrétien, mais parce qu'il avait la foi, uï\q foi religieuse, réalisait pleinement cet idéal. Gomme saint Paul, il a « cru » et il a « parlé », sans s'inquiéter des rires qu'il excitait par les paradoxes d'une sagesse que le monde appelle folie,
{\)Essai sur la manifestation des convictions religieuses^ p. 7.
jusqu'au jour OÙ elle cesse d'être ridicule ou extraordinaire, étant tombée dans le domaine commun.
Longtemps avant Tolstoï, il a osé soutenir que le service militaire est incompatible avec une saine doctrine philosophique et religieuse, et, le 21 octobre 1848, au milieu d'une hilarité générale, — un peu justifiée, il faut le reconnaître, par l'impossibilité pratique absolue d'exécuter son vœu, — il présentait à la tribune le projet de loi suivant : « Tous les citoyens appartenant à un culte qui repousse la guerre, comme un principe barbare et contraire aux lois divines et humaines, seront exemptés du service militaire. »
Ilobtint, un jour, — par une espèce de surprise, — de ses collègues abasourdis ou distraits un vote écartant comme inéligible tout citoyen condamné pour adultère. Dans un autre discours, il flétrissait, — avecle capital telqueleconçoil l'économie politique ofticielle, — le prêt à intérêt <( que ni l'Evangile ni la société des premiers chrétiens n'ont connu » .
Professant, sur la valeur mystique du nombre trois, une doctrine extrêmement singulière, il avait annoncé, au commencement d'un de ses grands discours politiques, qu'il fallait introduire dans la constitution « le principe de la Trinité». On devine l'explosion de gaieté olympienne qui secoua toute l'assemblée, à cette proposition saugrenue. Neuf cent cinquante législateurs, tant ecclésiastiques que laïques, «se tordaient de rire », au témoignage de Leroux lui-même.
Mais ce qui est curieux et bien caractéristique, c'est que l'orateur, — héros malgré lui de la comédie qu'il donnait, — n'étant confus et indigné qu'à moitié seulement, fut gagné par ce rire universel et, subitement, s'y associa.
Il avait donc de Vhumour, tempérament des plus rares
chez les apôtres et chez les pontifes. La foi sérieuse est roide ; elle exclut presque toujours la bonhomie, qui se dédouble, se contemple et se raille. Mais le pauvre grand homme était si accoutumé aux coups des hommes et du sort, qu'il ressemblait à un chien battu qui n'a point de rancune et lève un regard plein de tendresse vers la main qui le frappe. Il se consolait, par cette mansuétude, de la ruine de ses illusions ; rien d'amer n'envenimait ses déboires. On a pu lui reprocher im certain manque de modestie, la haute opinion qu'il avait et qu'il étalait de la valeur utile de ses idées ; mais ce défaut — si c'en est un — était amplement racheté par l'admirable bonne humeur avec laquelle il acceptait leur échec.
En 1869, par décision de l'empereur, toutes les sections de l'Institut réunies furent invitées à décerner un prix de 20.000 francs à « l'œuvre la plus remarquable et la plus utile au pays ».
L'œuvre la plus remarquable et la plus utile au pays, pensa Leroux, c'est évidemment mon essai sur le Livre de Job. Convaincu^ de cette excellence supérieure et incomparable, il dit à son jeune ami Joseph Bertrand, de l'Académie des sciences, en lui remettant un énorme paquet entouré d'une courroie :
— Tu vas me présenter ça à l'Institut.
— C'est que, objecta le savant mathématicien un peu embarrassé, cela ne regarde guère ma section. Vous feriez mieux, pour une œuvre littéraire, de vous adresser à Villemain.
Pierre Leroux courut chez le secrétaire perpétuel de l'Académie française. Th'ux jours après, il rendait compte à M. Bertrand de sa visite :
— Je suis allé chez Villemain.
— Eh bien, que vous a-t-il dit ?
— Je te le donne en mille !
Et Pierre Leroux rit aux éclats, comme un homme qui a une bien bonne histoire à raconter.
— Je ne devine pas... Peut-être a t-il trouvé votre œuvre trop... ou pas assez...
— Tu n'y es pas. 11 m'a dit : « Vous vous f du monde!»
Et il rit de plus belle.
— Je proteste. Je lui prouve, clair comme le jour, qu'aucune œuvre de notre temps n'a une pareille valeur littéraire, une pareille portée philosophique et sociale... — « Je vous dis
encore une fois que vous vous f du monde ! » Je salue, je
sors, je prends l'escalier ; mais je n'étais pas encore arrivé au bas que je l'entends me crier pour la troisième fois : — « Je vous répète que vous vous f du monde ! » Et Pierre Leroux riait aux larmes.
Le rire — suivant une ancienne esthétique dont les morceaux me paraissent encore assez bons, toute démolie qu'elle soit peut-être par la théorie nouvelle de M. Henri Bergson (i) — est causé par un brusque et surprenant contraste entre ce qu'on attendait et ce qui arrive, pourvu que ce contraste n'ait rien d'affligeant ni d'odieux. La façon dont Villemain reçut un auteur naïf persuadé qu'il avait élevé le monument littéraire du siècle et comptant sur un prix de vingt mille francs, est risible ; elle est gaie, elle est comique au plus haut point, mais pour nous, et seulement pour nous, spectateurs désintéressés. Que la victime elle-même ait ri et s'en soit amusée, comme un simple témoin, cela dénote une dose excessivement rare de bonne humeur — et ô'humour, au sens que, pour ma part, j'ai toujours donné à ce mot.
(i) Le Rire; essai sur la signification du comique, par Henri Iîerg- SON (Paris, F. Alcan, 1900).
Pierre Leroux pratiquait naturellement la règle chrétienne du pardon des offenses. Je dis: « naturellement », parce qu'il semble, en vérité, que cela ne coûtait rien à son excellente nature.
Proudhon l'avait traité cruellement, combattant ses doctrines avec une violence extrême, raillant son théisme, sa terminologie religieuse, et l'appelant « théosophe », « théomancien », « théomane », « théopompe » et « métaphysicien de la Trimourti ». Leroux oublia tout avec une grande générosité, tendit la main à son adversaire, et la réconciliation fut si complète que, le jour où Proudhon fut mis en prison pour sa propagande révolutionnaire, Leroux prit sa défense devant la Chambre contre le Gouvernement. De son côté, Proudhon fut vivement touché de tant de bonté d'âme ; il dit plus tard à un de ses amis revenant de Jersey, où Leroux était en exil : « Je voudrais serrer la main à Leroux comme je vous la serre. Pourquoi ne consent-il point à revenir parmi nous, puisque Tempereur l'y a fait inviter ? Véritablement, il nous manque. Ma personne, à moi, n'inspire aucune sympathie, tandis que Leroux est aimé de tout le monde. »
Après le coup d'Etat de i85i, notre sociahste s'était réfugié d'abord à Londres. Il avait choisi cette ville parce qu'il se souvenait, avec un légitime orgueil, d'une lettre enthousiaste de Stuart Mill, datée du 28 novembre de cette année même, où le grand philosophe anglais, ravi de l'initiative de Pierre Leroux à l'Assemblée nationale « sur une des plus grandes questions de l'avenir », celle des droits politiques des femmes, l'avait remercié très chaleureusement et même invité à venir le voir : « S'il vous îirrivait, monsieur, de passer en Angleterre, et que vous voulussiez bien me faire, à moi et h ma femme.
l'honneur d'une visite fraternelle, nous serions charmés de vous renouveler personnellement l'expression de notre sympathie. »
Leroux arriva à Londres sans ressources, sans plan d'avenir, léger d'argent, chargé de famille et malade d'un érysipèle. Il fut logé d'abord avec tout son monde, pour quinze shillings par semaine, dans une chambre étroite, obscure et si enfumée que, pour pouvoir respirer, il fallait tenir la fenêtre ouverte en plein cœur de l'hiver. Il avait hâte de se présenter à Mill, comme au bon ange dont il attendait sa délivrance. Voici le récit de cette entrevue si désirée, tel qu'il l'a conservé lui-même :
De ma vie, je n'ai vu d'homme plus mystérieux, plus silencieux, plus froid. Il ne me reçut pas dans son cabinet. Il me conduisit, à travers un long corridor, jusqu'à l'extrémité de l'immense bâtiment (l'hôtel de la Compagnie des Indes, dont Stuart Mill était le secrétaire). Arrivé là, il se fait ouvrir une salle. Il s'y enferme avec moi, il ne me fait pas même asseoir. Son œil m'interroge, il me prête l'oreille, il me donne l'exemple de parler bas, absolument comme si nous conspirions. Il me questionne sur ce qui vient de se passer en France, et sur les suites probables. Il m'écoute quelque temps, hoche plusieurs fois la tète, et ne me répond rien ou peu de chose. Puis il me reconduit, et, me laissant dans le corridor : — Vous prendrez à gauche, me dit-il, et vous trouverez l'escalier.
Sans perdre courage, Leroux commence par louer un autre logement, en donnant au propriétaire, qui exige des références, le nom et l'adresse de Stuart Mill. — « L'honorable secrétaire de la Compagnie des Indes, s'écria l'homme à l'ouïe de ce nom célèbre, c'est parfait ! » Leroux, renaissant à l'espoir, regarde l'affaire comme terminée. Trois jours se passent. Mais le propriétaire déclare enfin qu'il
ne peut pas louer sa maison, car il a vu M. Mill, et celui-ci lui a dit en, confidence « qu'il croyait peu probable que M. Leroux pût rester un an à Londres ».
Voilà, pour le collectionneur de monstruosités morales, un curieux cas d'égoïsme humain, tel que les philosophes eux-mêmes en donnent trop souvent le spectacle au monde ; le cas s'aggrave ici de ce que l'égoïsme britannique a de spécialement parfait en ce genre. Mais, pour que l'anecdote ait toute son explication et toute sa signification, il faut aussi consulter l'histoire et se rappeler la froideur hostile que, par intérêt politique, les Anglais témoignèrent aux républicains, aux révolutionnaires, héroïques victimes du coup d'Etat. « La protection que l'Angleterre accordait aux exilés de i85i, écrit Mlle Malwida de Meysenbug, dans ses Mémoires d'une idéaliste^ ressemblait plutôt à une aumône qu'à l'accueil hospitalier d'un peuple libre. »
A Jersey, où le grand exilé vint échouer ensuite, il essaya de vivre en ouvrant des cours payants de philosophie et de phrénologie ; puis, en « gardant les vaches », c'est-à-dire en faisant de l'agriculture ; enfin, en fondant un journal, lEspérance. Elle le soutenait toujours, l'espérance ; maislamalchance le poursuivait. Rien ne lui réussit.
Il avait la mortification de voir Victor Hugo, à qui tout réussissait, au contraire, — même la défaite, même la ruine, même l'exil, dont il s'est fait un piédestal, — entouré de visiteurs et d'amis, pendant qu'il subissait le sort commun des misérables : l'abandon de tout le monde. « Mon voisin Victor Hugo (ce n'est pas par jalousie que je le dis) a eu tant de visites ! » écrivait-il, le cœur gros, à M. Emile Ollivier. Il prononça en public, devant Viclor Hugo luimême, un éloquent éloge du grand poète des Châtiments ; et, dans des conversations familières avec lui, il développa,
sur le Dieu créateur et le Dieu providence, sur les religions et la religion, sur la mission sociale de l'art, sur la palingénésie, etc., des doctrines dont l'auteur du William Shakespeare s'est souvenu et a profité.
La détresse de Pierre Leroux devint si extrême qu'il se vit obligé de demander et d'accepter de véritables aumônes, un peu moins pénibles à sa dignité qu'on se l'imagine peut-être, parce qu'il était bonhomme et parce qu'il s'agissait non de sa vie, mais de celle des siens. Il avait calculé que la somme souscrite par ses amis assurait quatre louis par an — et une petite fraction — à chacun des membres de sa famille, soit un peu plus de quatre sous par jour.
« Je meurs de faim, vous le savez ; je n'ai pas honte de vous le dire. Comment faire vivre six personnes avec cent francs par mois ? N'est-il pas malheureux que mes livres, qui seraient utiles à tant de lecteurs, ne rapportent pas même à leur auteur un morceau de pain ? » Son plus cher ami d'autrefois, Jean Reynaud, sollicité par lui, répondit, après une réflexion de vingt jours, par une lettre indirecte, adressée à un intermédiaire pour lui être communiquée, et que Leroux cite (avec de navrantes réflexions entre parenthèses) dans sa correspondance avec M. Emile Ollivier.
« Mon cher monsieur Sandre, je suis bien peiné de la triste situation de M. L.... (le cruel ! il m'appelle monsieur!) et d'autant plus que je ne vois pas moyen, pour ma part, de l'améliorer. J'ai même, d'année en année, plus de difficulté à réunir la somme que je lui envoie. Avec le temps, la séparation et le silence, les sympathies se refroidissent (cela a dû être triste à écrire, et c'est triste à copier). Si M. L. était seul, la simplicité de ses goûts lui permettrait de s'entretenir avec le peu que je lui adresse; mais, dès que plusieurs personnes y prennent part, l'insuffisance des secours est évidente (veutil donc recommencer notre discussion d'il y a trente ans sur le droit d'avoir des enfants ?)... »
Pendant que les amis qui, avec un peu de leur superflu, auraient pu lui faire tant de bien, montraient cette mauvaise grâce, le bon Leroux, auquel manquait le nécessaire, faisait d'impossibles charités. Décidément, pour donner beaucoup, il n'y eut jamais que ceux qui n'ont rien. Deux fois, il trouva moyen d'envoyer cent francs à un frère plus pauvre que lui.
Nommé en 1869, par le conseil d'Etat de Genève, professeur d'histoire à l'académie de cette ville, il ne put obtenir de ses amis la somme de trois mille francs dont il avait besoin pour s'établir dans sa nouvelle fonction. En 1866, une souscription lui rendit enfin le voyage possible ; mais la place n'était plus à prendre.
Avec l'appui d'un riche négociant de Genève qui s'était épris de ses idées, il fit des conférences en Suisse ; mais il n'eut à Genève qu'un succès d'estime. A Lausanne, heureusement, l'accueil fut moins froid ; quand on lit le début de sa première conférence, admirable de simplicité, de candeur, de gravité religieuse, on ne concevrait point que tous les esprits et tous les cœurs ne lui eussent pas été conciliés d'emblée :
Soyez indulgents pour moi. Je suis vieux, vous vous en apercevez bien. J'ai dépassé l'âge auquel on prenait chez les Hébreux le titre de vieillard. En outre, je n'ai jamais cultivé l'art de la parole ; je ne suis ni avocat, ni prédicateur. Je suis même dépourvu d'art de toute façon, ou bien n'ai d'art que la vérité qui m'inspire. J'ai osé, dans ce siècle ironique, reprendre la devise de Rousseau : Vilam impendere vero. Quand il m'est arrivé, dans les assemblées politiques, de résister à d'aveugles majorités prêtes à rendre d'injustes décrets, ce n'est que la force de ma conscience qui m'a soutenu contre les interruptions et m'a donné (|uelqueiois la victoire sur l'erreur et les préjugés. Aujourd'hui (juc je suis vaincu du temps, comme dit Corneille et comme dit Job, qu'il ne me
reste de mes dents que les gencives, comment ferai-je pour oser dire devant vous des choses aussi nouvelles, aussi étranges peut-être pour vous que celles que j'ai à dire, et comment ferez-vous pour écouter jusqu'au bout mes paradoxes, qui sont pourtant des vérités? Je commencerai donc par prier Dieu, source de toute lumière pour vous comme pour moi, de me donner à moi la force, à vous la patience, afin que les paroles qu'il m'inspirera ne tombent pas dans le vide et ne soient pas pour vous un objet de scandale.
Vers la fia de 1870, Leroux et sa famille se trouvaient à Nantes, dans le dénuement le plus complet. Dès que le siège de Paris fut levé, il revint dans la capitale, qui allait entrer en pleine guerre civile. Il y mourut, le 18 avril 1871, âgé de soixante-quatorze ans. La Commune lui rendit des honneurs funèbres, en ayant bien soin de faire cette réserve, qu'ils ne s'adressaient pas au philosophe religieux, mais uniquement à l'homme politique, héraut de la révolution sociale, défenseur des prolétaires vaincus dans les journées de Juin.
De la vie de Pierre Leroux je n'ai mentionné, suivant mon dessein formel, que les faits utiles pour la connaissance de son caractère moral et religieux ; je ne retiendrai, de sa doctrine aussi, que les idées qui touchent directement à la religion.
Sans impiété blasphématoire, on peut profaner le nom de Dieu par légèreté indifférente, par affectation hypocrite, par vaine déclamation, et de quelques autres façons encore : les pieuses habitudes du langage de Pierre Leroux sont évidemment celles d'un homme simple, sérieux et sincère, qui ne prend jamais le nom de Dieu en vain. On Ta vu par les citations que j'ai faites, et les preuves que j'y puis ajouter sont presque superflues ; mais si elles sont intéressantes, ne nous plaignons pas qu'elles surabondent :
Vraiment, ne faut-il pas que ma femme et mes enfants soient des anges pour m'avoir permis, lorsqu'ils étaient ré duits à une si maigre pitance, de travailler à des idées gêné raies, sans aucun fruit, en apparence, pour eux ?... Mais pourquoi rappeler ces tristes moments, quand, avec la grâce de Dieu (j'aime à mettre Dieu dans cette affaire, car il y fut, quoi qu'en puissent dire tous ceux, si nombreux aujourd'hui, qui ne croient pas en lui), quand, avec la grâce de Dieu. je suis sorti de cet abîme, un peu plus savant que je n'étais?...
Je prie Dieu qu'il fasse tourner à bien notre destinée, écrivait-il à un de ses fils, et je le remercie même de ce qui me paraît un mal ; car je sais que cela peut, par sa grâce, devenir un bien... Ce que je sais bien, cher ami, c'est que, dans toute occasion, tu observeras la justice et la clémence envers ces pauvres malheureux qui sont nos frères et nous sont unis dans la vie... Adieu, cher ami, cher fils, je te mets aux mains de la Providence, car fy crois.
Leroux était trop franc et trop droit pour feindre d'ignorer ce qu'il valait par les qualités du cœur comme par celles de Tintelligence ; mais, s'il n'était pas modeste, il était humble ; car tout ce qu'il avait de bon, il le rapportait à Dieu, auteur de tout bien :
Dieu m'a enseigné de grandes vérités... Comme pour me rappeler à mon métier de pêcheur d'hommes, il a plu à la divine intelligence de faire luire dans mon esprit quelques pensées nouvelles...
Cher fils, j'ai besoin de te voir, de m'entretenir avec toi. Voilà des années que je ne t'ai embrassé. Tu trouveras plus de rides sur ma figure qu'il n'y en avait quand tu me quittas, mais pas plus de rides dans mon cœur ; mes cheveux plus grisonnants, mais mon âme aussi jeune : de quoi je remercie le grand Dieu.
Un de ses articles de la Revue sociale se termine par des
UN PHILOSOPHE REf.lGIEUX DU XIX^ SIECLE 111
paroles si religieuses, qu'étant déshabitués, comme nous le sommes, de rencontrer, hors du christianisme, le moindre sentiment de piété et de foi en Dieu, lorsqu'on vient nous dire que le signataire de pareilles lignes n'était pas chrétien, cela sonne à nos oreilles comme un non-sens ; et le fait est qu'il y a trop lieu de distinguer entre les hommes qui, même en rejetant le christianisme, restent vraiment animés de son esprit, et ceux dont le cœur le renie, pendant que leur bouche le professe :
Ce n'est point la haine du clergé, ce n'est pas l'esprit critique qui nous inspirent ; et s'il y a eu dans ce qui précède quelques paroles amères, qu'on les pardonne à notre intention sincère d'opérer le bien. Dans les combats de l'intelligence, dont la fin est l'avancement et le progrès de tous les hommes, Jésus lui-même nous a donné l'exemple que l'on peut poursuivre ardemment l'erreur, tout en désirant le salut de ceux que l'on réprimande, parce qu'on ne les réprimande pas dans l'intérêt des passions humaines, mais dans l'intérêt de la vérité. Divine lumière, qui ne nous es pas venue seulement de l'Evangile, mais par tous les grands monuments antérieurs et postérieurs que l'humanité nous a transmis, et par l'influence des vertus et du dévouement de la foule des martyrs non pas seulement du christianisme, mais de l'humanité, que ne nous est-il donné de te réfléchir assez fortement pour qu'entrant dans le cœur et dans l'esprit de ces prêtres du Christ, tu les éclaires et les échauffes, afin que, suivant la parole du Maître, ils deviennent un avec nous pour ton service, ô divine lumière!
La question des Origines du christianisme, longuement traitée à la fin de la seconde partie du livre De rUiimanilé, aboutit à cette conclusion édifiante, t. II, p 882:
Je m'arrête. J'ai satisfait suffisamment aux questions que je m'étais posées sur le christianisme... Et Je rends grâces à Dieu de ce que j'ai pu traiter ce grand problème sans blesser
en rien ce qui est divin dans le christianisme, ce qui lui survivra, ce qui est immortel, son âme, son esprit.
Quelle était donc, enfin, cette doctrine religieuse de Pierre Leroux, qui — expressément différente du christianisme — prétendait le dépasser et le remplacer avec avantage, mais qui s'en est toujours montrée la très respectueuse héritière ?