‹ Questions historiquesChapitre 208 sur 258 · Actes des Apolres, XX · texte numérisé non relu

Actes des Apolres, XX

ô. On lit, parmi les signataires du concile, Cijrillus Cliius ; mais, comme il se nomme parmi les cvêques de la province de Bithyiiie, il serait peut-être mieux de lire d'il*, de la ville de Cio, qui appartenait à cette piovince. En ce cas, il faut aller jusqu'au concile de Cbalcédoine, 4JI, pour trouver un évèque de Chio [cf. Spicitegium Sotesmense, 1. p. 52'J et suiv.].

confesseurs, à (riiilrépidcs martyrs. En religion comme en politique, elle se tint toujours dans une certaine médiocrité. Le seul martyr dont elle s'enorgueillisse est saint Isidore; il est \rai qu'elle le vit périr, mais elle ne l'avait j)as enfanté'.

Les Chiotes clnéliens ressemblèrent quelque peu à leurs ancêtres païens. La race grecque porta dans le christianisme le même esprit qui avait créé les dieux du polythéisme. In grand nombre de cérémonies extérieures furent transportées dans le nouveau culte; les superstitions ne purent être déracinées des âmes; le spiritualisme de la doctrine primitive ne put échapper à ce besoin de hgures et de représentation extérieure qui était dans l'esprit grec. Les images envahirent l'église, le Grec voulant que la religion s'adresse surtout à son imagination et à ses yeux, et n'adorant que ce qu'il peut se figurer.

Le nombre des églises qui furent Làties à Chio est incalculable ; le seul village de Pyrgi en compte quatre-vingts, trente dans l'enceinte même du bourg et cinquante sur son territoire. Ce n'est certes pas le seul besoin de prier Dieu qui les a fait bâtir toutes; mais les saints sont nombreux, chaque village voulait s'en attacher plusieurs, et chaque saint voulait avoir son église.

La vénération pour les images ne fut nulle part plus vive que dans les monastères. C'est chez les moines que les iconoclastes trouvèrent la résistance la plus opiniâtre, et c'est devant leurs efforts qu'ils échouèrent. Les couvents grecs sont à proprement parler les gardiens des images. Aussi tous ont-ils une image miraculeuse de la Vierge ou d'un grand saint; tantôt on l'a trouvée enfouie sous terre, tantôt on l'a tirée d'un buisson ardent, tantôt elle a d'elle-même traversé la mer; en tout cas, elle n'est pas une œuvre humaine, la main de l'homme n'y a pas touché. Dans l'antiquité, les Grecs élevaient des temples à des statues de bois tombées du ciel; cet usage et cette croyance survécurent au polythéisme aussi bien que l'imagination grecque, qui en était la source. Les Grecs chrétiens ne

1. Saint Isidore est né à Alexandrie, et a été martyrisé à Chio, sous le règne de Déeius.

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lo cédôrcnl pas à leurs pères pour le nombre des images félosles'.

Sous le rèfrne iloMiclu'l le l'aphlagonien, vers l'an 1U55 de notre ère, vivaient à Chio trois bergers nommés Nicétas, Jean et Joseph. Ils s'étiiient retirés dans une caverne du mont Provalion, et y passaient leur vie, dit la légende, dans la ((inlt-mplation. De tels exemples n'étaient pas rares en ce temps-là. Les uns fuyaient la société pour s'allVancliir de ses charges, les autres pour échapper à sa corruption. Dans ce siècle de dépravation et surtout de faiblesse morale, la vertu était solitaire; loin du monde et de la pratiijue, dénuée elle-même d'énergie, elle méditait plus i|u'elle n'agissait, et elle était pour la société comme si elle n'était pas.

Une nuit, les trois ermites aperçoivent une flamme qui brûle au pied de la montagne. Ils descendent, et la flamme disparaît; mais au milieu d'un grand es[)ace où elle a consumé les arbres et les plantes, un myrte s'élève intact, verdoyant et fleurissant encore; ils l'observent, et découvrent au pied de l'arbuste une image de la Vierge que la flamme a i-espectée. Les bergers l'adorent et l'emportent dans leur caverne; mais l'image en sort bientôt et va d'elle-même reprendre sa place au pied du myrte. Les solitaires connaissent par là que la Mère du Sauveur exige qu'on lui bâtisse une église en ce lien.

Dieu avait fait son miracle: restait qu'un puissant du siècle élevât l'église, (xtnstanlin Munomaqne aspirait alors à l'Empire et à l'hymen de l'impératrice Zoé; il avait été, pour ses desseins bien connus, relégué à Lesbos. Les trois bergers se rendent vers lui, lui prédisent le succès de ses espérances et des intrigues de Zoé, et idjticnnent Ar lui en rel<nir la promesse de bâtir une église. Kn efl'el, la nioii de Michel le Faphlagonien et de Michel Calalale livre le trône à Zoé, qui se bâte de le parlajzer avec Constantin Monomaque. Le nouvel empereur exécute sa promesse.

Ainsi trois simples bergers réussissent à élever le plus grand monastère de l'île et un des principaux de l'Emjiire. En Orient.

1 . Pli l"an(;c, Glostarium mediœ yrxcilatis, ;iu mol à/sipo-o!rjTo;.

un couvent n'est pas fondr |),ir un ordre ])uissanl ([ui se piopage peu à peu : c'est une œuvre tout individuelle et populaire. Aucune vue politique, aucun intérêt de propagande n'y a de part. La seule cause de l'érection d'un couvent, c'est la vénération du peuple ])oui- une image; c'est l'image en quciijue sorte qui fonde le monastère.

Néamoni est situé au pied du mont Provation, à deux lieues à l'ouest de la ville, et dans le plus beau site de Chio. La montagne, qui en cet endroit atteint sa plus grande élévation, forme comme une muraille presque à pic; le monastère est placé à mi-!iauleur, au milieu d'une végétation puissante: il se cache dans une touffe de grands pins, de chênes et de platanes. Plus bas se déroule la grande plaine d'orangers, et puis la mer, et puis l'Asie.

La physionomie des constructions frappe d'abord ; vous croyez entrer dans une forteresse. Les corps de logis, formant un carré, sont serrés les uns contre les autres, et reliés entre eux par une muraille massive et crénelée. Une seule issue donne entrée dans le couvent; elle est étroite, basse, tortueuse et fermée par deux portes de fer. Une grande tour carrée domine ce passage déjà diflicile. Si quelques fenêtres ouvrent sur l'extérieur, elles sont toujours fort élevées au-dessus du sol et défendues par des grilles. Ces constructions sentent l'état de guerre; on devine qu'elles on! soutenu des assauts.

Nous avons vu que tous les villages de l'île étaient fortifiés delà même façon. Quel était donc l'ennemi contre lequel la société se tenait ainsi toujours armée?

Les dix siècles qui s'écoulèrent depuis le iv" jusqu'au xv* furent, pour la société grecque, une guerre pour ainsi dire sans trêve; les îles étaient dévastées presque à chaque génération : la mer appartint d'abord aux Goths et aux Vandales, plus tard aux Arabes, puis aux Normands, puis aux Turcs; aux pirates toujours. Et comme l'Empire était incapable de protéger ses sujets, c'était à chaque ville, à chaque village, à chaque maison à pourvoir à sa défense. Cet Empire, qui, réduit qu'il était au littoral de la Méditerranée, était devenu forcé-

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mont un étal maritime, n'avait pas ilo marine. Les empereurs mamiuaienl de vaisseaux pour l'aire communiquer les provinces (le leur Empire; ils n'en avaient pas contre les pirates. Au lieu donc de proléger la mer, on ordonnait aux habitants de fuir le rivaire et de se retirer dans les forteresses.

L'enceinte de Néamoni est un monument des misères et des dangers de cette époque; on croit y lire toutes les luttes que ces générations ont soutenues et tous les maux qu'elles ont soullerts. Du reste, la domination turque a rendu la sécurité aux moines; depuis un siècle ils bâtissent en deliois de l'enceinte el laissent leurs fortifications tomber en ruine.

L'église occupe le centre de la cour intérieure; elle est de grandeur moyenne. A cela près qu'elle est mal percée, elle pourrait passer pour une des plus belles de l'Arcbipel. Comme toutes les églises grecques, elle présente la forme d'une croix; comme dans toutes aussi, l'immense figure du (Christ remplit le dôme et plane sur l'église; autour d'elle sont représentés les apôtres, les évangélistes et des légions d'anges. Les murs de l'église étaient entièrement recouverts de porphyre; les colonnes étaient de jaspe. On voit que, dans ces siècles de misère, les peuples accumulaient l'or dans les églises; la société s'appauvrissait à chaque génération pour ajouter à la richesse d'un monastère.

L'image miraculeuse est déposée dans l'église et toujours offerte aux yeux du voyageur. Les incrédules n'y voient qu'une surface noire el enfumée, sur laquelle ils ne distinguent aucun dessin. Les moines ont eu la précaution de placer à côté un fac-similé explicatif. Tous les Chioles vénèrent cette image. La .Mère de Dieu, <|u'elle représente, est le princi|)al olijet de la vénération des Grecs. Les plus grandes fêtes de l'année el les plus ferventes prières de chaque jour sont pour elle. I^s Grecs éclairés el une partie du clergé adorent Jésus-Christ; tous adorent la n^vay'-»- I>u reste, ils n'ont jamais su la peindre avec cette pureté divine el cette beauté idéale dont ses traits sont empreints en (Jccident. Ils lui donnent constamment un diadème et un manteau royal; ils font d'elle une simple belle

reine. En ce point, l'image céleste de Néamoni ressemble à celles que font les hommes'.

Le monastère, œuvre de trois bergers, s'agrandit rapidement. Le nom de la Vierge, les miracles, les richesses du couvent, la sécurité, le malheur des temps, tout poussa les hommes à y entrer'.

Constantin Monomaque le combla de privilèges. Le premier acte de l'empereur fut de sacrifier à son égard les droits de l'Empire. A lire les trois bulles d'or qu'il lui accorda, il semble que sa plus grande crainte soit que le monastère ne lui obéisse, sa plus grande préoccupation de le soustraire à son autorité. « Nous voulons, dit-il dans l'une d'elles, que le monastère se gouverne lui-même, sans être assujetti à aucun autre pouvoir; qu'il n'ait qu'un maître, son hégoumène; qu'il soit libre de toute autorité, impériale, judiciaire ou ecclésiastique^; qu'il soit indépendant et souverain. » Et l'empereur ajoute qu'aucun juge n'a de juridiction ni sur le monastère, ni sur les moines, ni sur les hommes qui appartiennent aux moines.

Ces concessions peuvent nous surprendre de la part de la cour de Byzance. Dans l'ordre politique, ce gouvernement absolu ne souffrait pas que rien échappât à son autorité ; il ne laissait rien à l'initiative municipale; il avait tout centralisé dans ses mains; Chio n'avait plus aucun droit, aucune vie propre, aucune action libre. Une administration, d'autant |ilu- fortement organisée qu'elle ne calculait pas les maux des

1 . Néamoni n"est pas le seul monastère de l'ile ; il y en a six pour les hommes et trois poin- les femmes.

2. Le livre du moine Mcéphore contient des extraits de trois bulles de Constantin Monomaque. Zoé et Théodora en accordèrent une dont l'original ne subsistait plus en 1804, mais dont il est fait mention dans une bidle de Constantin Ducas. Les empereui's Isaac Comnène, Constantin Ducas, Romain Diogène, Michel Ducas, Nicéphore Boloniate, Andronic Paléologue et .\nge Comnène Paléologue ont tour à tour confirmé les bulles précédentes. [Voyez ces bulles chez Photinos et Kanellaki.]

5. AÙtoSes-oto;, ayTcçO'j5to;, y.x\ ÈÀsJOsji — avTo; -poaoS-oj ^a5'.).'.7.o3, àpyovTixou 7.a\ àpy.ïpaT'./.oû S;5ojiîv ajTOvou.''a; za\ ajTozcaToo:'a; [Photinos, p. 87; Kanellaki, p. 550]. — Du Cange distingue trois sortes de monastères grecs, qu"il appelle episcopalia. pntriairhalia et imperaloria (Du Cange, Glossarium médise et infinue grsecitatis. au mot uoviTTrip'.ov). Et ailleurs : AjToo£5T:oTa acvxaTrîita appcUabant ea monasteria quœ nec erant patriarchalia, nec basilica, et quœ ab episcoporum juridictione erant exempta (Du Cange, ibidem, au mot aJToSt'sTjû-ca). 11 y avait donc quatre classes de monastères.

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iJCiiiilcs, ('■inanait de rem|ierciir et raitjjortait Unit à lui. ïoule imo hiérarchie île Ibnetioniiaires, partant de By/ance, enserrait rKuipiie. A une (''|Ki(|ue ineerlaiiie. cuire le rè^ne de Justiniea et celui de Constantin l'orphyrouénèle, la juridiction des eonsnlaires et des présidents avait été si]|)priinéc (-(iinme insnflisanle, el l'on avait élahli les tlièmex', alla (|nc i'adniinistralioii judiciaire el adniinislralivc rc'punilîl mieux à l'or- ^atiisalion militaire, qui prit alors le dessus. 11 s'étahlit ainsi une centralisation, oppressive ])onr les jieuples, mais commode pour les fiouvernanis, (jui accahiail les |M'ovinces, mais ipii du moins utilisait leurs souffrances au |iiolil de l'iJal; ipii, en rendant les j^amérations malheureuses, faisait durer l'Kmpire.

Mais, ipielipie fort ipie fût l'espril d'ori;ani-ati(Mi à la cour de Bv/.ance, l'esprit monacal s'y trouva plus fort encore. Il s'en faut beaucoup que la pitié fût dans le cœur de tous les princes, mais cilc élail dans les traditions de l'Rmpire, dau- les usages de l'administration, dans le formulaire des acics iiupériaux. Le slyle de toutes les bulles d'or en l'ail loi. Celle relijiion d'hahitude et d'étiquette était assez jmissante pour contrarier sans cesse l'administralion byzantine; elle obligeait le gouvernement à des contradictions évidentes, comme, par exemple, à condamner son sysièmc administratif, à l'apiuder, dans des actes ol'liciels, du nom de violence et d'iiijuslice',et à renoncer à tous ses droits sur un monastère du Ion dont on renonce à des abus iniques.

La cour de Byzance déiruisail donc d'une main ce qu'elle avait fait de l'autre. Elle avait élevé, à grands frais el au piix du malheur des peuples, son système administralil |iour combaltic l'cspiit d'i'^olement, ipii i''l;ii( une di'- m.iladics de celte société; el voici que, par une sorte de remords, elle favorise ce même cspril d'isolement. A une épixiue où raspirali(Mi la

1. 6fuii sifînifii' (l';ilioiil mi lion t\c. garnison, puis la troupe cllc-ni«''me, la légion (Conslanlin l'orptivrogénèlp, De Thcmalibiis, I, 1). « l'ius lard, ilil Du (lange, on appela ainsi les provinces dans lesquelles il j avait ries légions. >» ("hio faisait partie du diï-seplième thème, ou thème de la mer Egée. Au temps d'Iliéroclès, auteur du iuvï/.'îr.ao; (vi" siècle), Chio faisait partie de la province des Iles, qu'administrait un président, r-jt^un.

2. A! l-ripcta; xai àrfytiîit: (bulle d'or'dc Néamoni [Knncllaki, p. 550]).

plus ordinaire des hommes est de fuir l'Empire qui opprime et la société qui corrompt, le gouvernement impérial aide les hommes à lui échapper.

Pour payer h; luxe de la cour, la foule des fonctionnaires, les armées et souvent l'étranger, il avait hillu inventer un système très compliqué d'impôts. Ainsi, autour de Néamoni, on payait la capitation ou taxe personnelle, -/.ECBaî.iTiwv ; l'impôt sur l'air respirahlo, to àspiz-ôv; l'impôt des feux, tq y.y.T.-iv/.i'i -. Vordinaire, t'jv/.Osio'.'. La taxe foncière était exigée non seulement pour les terres cultivées, mais même pour les champs en friche et (jui n'avaient pas de propriétaire; le vivant payait pour le mori, le moins pauvre pour le plus pauvre, celui qui n'avait pas pu s'échapper pour celui qui avait réussi à fuir-. Les paysans étaient encore tenus de fournir des vivres aux troupes; c'était peu : il fallait de plus qu'ils les transportassent à leur camp"'. Je ne parle pas des douanes, des octrois, des droits de navigation, des monopoles, ni du mode de perception, qui doublait les impôts. Néamoni ne connaissait aucune de ces charges : ni ses terres, ni ses hommes ne devaient rien au trésor*, et non seulement il ne contribuait pas aux impôts du reste de l'île, mais encore il possédait le revenu des douanes de Chio, et c'était pour le bénéfice du couvent que Chio prélevait cet impôt sur son commerce.

On estime que Néamoni possédait la cinquième partie des terres de l'île, sans compter plusieurs fermes dans les provinces, des rentes en argent el les douanes de la ville. Et sa richesse se développait annuellement par l'exemption des charges ^

Un gouvernement fait une double faute quand il affranchit quelques hommes des charges communes : la première est de

t. Du Caiige, ;uixmols ■/.£5aXrjT''(ov, àspizi/, zaTivizijv, auv/jOeia. 2. I^rocope, Histoire secrète, c. 25.

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