MEMOIRE SUR L'ILE DE CIIIO
réjrlise, on prend tant de soin [)our se prémunir contre les cnipiî'lcnicnts, on peut croire (ju'à plus l'orte raison l'clection de riicirouiuène était assurée aux moines; aujourd'hui encore elle leur appartient. Parmi les moines, un certain nombre étaient prêtres; ces Lspot ou t£pou.6v«;roi pouvaient dire la messe, et, par conséquent, le monastère était dispensé de recourir, pour les sacrements de l'Église, au clergé séculier. Enlin, iSéamoni n'était soumis à aucune hiérarchie ; il avait tout ce qui permet de vivre d'une vie [uopre et indépendante : richesses, privilèges, souveraineté et droit d'approcher des autels. Il formait un petit Étal et une petite Eglise.
Les moines ont eu toujours et ont encore une influence illimitée chez les Grecs. La raison en csl (|uc le clergé séculier, qui se marie, qui a une famille, qui vil journellement avec le peuple, touche au laïque par trop d'endroits pour avoir aucun prestige. Aux yeux des Grecs, le prêtre séculier n'est (ju'à moitié prêtre. Aussi vit-on toujours, et voit-on encore aujourd'hui, les moines accaparer les grandes charges de l'Eglise et exclure les ecclésiasti(jues de ré[)isc(ipat.
Telle était la situation extérieure du monastère à l'égard de la société. A l'intérieur, la vieille règle de saint Basile restait en vigueur à certains égards, quoiqur un |it'u relâchée de son ancienne sévérité. In hégoumène élu par les moines, tous les deux ans, était le chef de la communauté. Chef spirituel et temporel à la fois, il exerçait une justice sans contrôle. La vie était commune; on voit encore le réfectoire avec sa longue table et ses deux bancs de pierre, où tous les moines prenaient leurs repas. Les prescriptions relatives aux mœurs étaient sévères, et, pour les rendre invinlaLles, les fondateurs les avaient fait sanctionner par une bulle d'or. Nulle femme ne pouvait franchir le seuil du monastère, nulle ne pouvait pénétrer même dans l'église : il n'était permis à aucun étranger de passer la nuit dans le couvent. La religion extérieure a toujours été très rigide chez les Grecs ; les moines ont force jeûnes et quatre carêmes dans l'année.
Mais cette règle n'impose pas le travail. Si les moines rendirent ferlile la vallée qui entoure leur monastère, ce fut par
556 QUESTIONS UISTORIIJUES.
les mains (le leurs -zpo'.xo'.. Xous lisons, dans une huile ilc Constantin Monomaqne, que « les moines ne doivent pas être distraits de leurs saintes occupations par le soin de moudre le blé et de pétrir la farine ». 11 est vrai que les règles de saint Basile et de saint Benoit avaient prescrit aux moines le travail manuel : mais elles n'avaient pas pu guérir ce mépris invétéré des Grecs pour le travail . mépris que les qualités mêmes de leur esprit leur inspirent, et que l'usage des esclaves avait enraciné dans les âmes. Un Grec croira toujours difficilement que les mérites du travail des mains puissent égaler ceux de la prière et de l'indolente spéculation. L'étude a toujours été le travail le plus cher aux Grecs, et, au moyen âge, c'était dans les monastères que l'étude trouvait son dernier asile. Néamoni possédait une hihiiolhèque, riche surtout en ouvrages théologiques, mais dont les historiens et les poètes n'étaient pas exclus. A en juger par la grandeur de la salle que l'on m'a montrée, et par les assurances des moines, elle était liche en livres et en manuscrits. Ces inappréciables trésors ont péri dans la révolution grecque.
Le monastère, favorisé plus que le reste de l'île par les princes de Byzance, dut perdre aussi davantage sous d'autres maîtres. Toutefois les Génois respectèrent sa sainteté ou ménagèrent son influence, et, satisfaits de lui enlever le revenu des douanes de la ville, ils lui laissèrent ses biens et sa liberté. Les Turcs, ennemis des privilèges, ne pouvaient admettre qu'il y eût des inégalités dans la population sujette, quand il n'y en avait pas entre eux. Sous leur domination, le monastère perdit tous ses })rivilèges impériaux et ne conserva plus que la somme de liberté et de protection que les Turcs accordaient à tous. Du reste, les musulmans, auxquels la force du sentiment religieux inspire plus souvent la tolérance que la persécution, respectèrent toujours Néamoni. Ils s'astreignirent à n'en jamais violer l'enceinte, et laissèrent à l'hégoumène l'administration et la justice souveraine dans son couvent, l n moine avait-il commis même une de ces fautes qui
MÉMOIRE SUIl L'ILE DE CllK). 337
frappent la sociélé el qu'elle a toujours le droit de puulr, les Turcs permettaient à l'hégoumèue d'être seul juge. Le monastère conserva aussi, sous les Turcs, le droit exceptionnel et très envié de sonner les cloches.
Cl"-! dan-- la société grecque et dans l'Eglise nu'il irouva ses plus grands ennemis. Il s'était affranchi de toutes deux ; toutes deux alors Iravaillèrent à le faire rentrer dans leur sein ou à se l'assujettir. In jour que la dissension avait éclaté dans le couvent, un parti prit pour juge le patriarche de Constantinople, lecjuid était lieau(im|i plus puissant sous les Turcs qu'il n'avait été sous le- einpeicurs. Depuis ce teni|)s. Néamoni dépend du patriarcat ; l'élection de l'hégoumène appartient encore aux moines, mais le patriarche la ratifie '. Le pouvoir municipal, auquel Chio lui alms rendue, ne manqua pas non plus de les attaquer. Leurs richesses étaient si grandes, que les démogérontes en furent effrayés, et leur interdirent tout achat de terres et tout agrandissement. La démogéronfie s'arrogea aussi le droit de surveillance sui' le monastère, et se fil rendre compte, chaque année, de l'administration de l'hégoumène; enfin. Ii>s moines furent astreints à contrihuer. poui' leur part, aux charges commuiuiles de la cité. Les démogérontes, (jui sont les maîtres de la répaililion de l'impôt iju'on paye aux Turcs, laxèrent le-^ liieus du couvent à peu pi'ès à l'égal dt^ ceux des laïcpies, et exigèrent encore de lui une somme annuelle pour l'entretien des écoles de la ville. Le nombre des moines diminua à mcsui'e (|ue leurs richesses et leur souveraineté l'urenl attaquées. Au temps du voyageur Tournefort, on n'en comptai! déjà plus que cent cinquante : aujourd'hui ils sont soixanle-(iuiir/e.
Mais ce. qui porta le j)lus grand ((uip au monastère, ce fut la perte de ses xxpoi/.oi. L'arrivée des Turcs fit disj)aiaître le servage et donna l'absolue égalité à la population grecque: cette belle n'-forme a luiné Néamoni. Faute de serfs, les moines furent forcés de labourer eux-mêmes leurs champs pour vivre. « Ainsi, dit Nicéphore le moine, un monastère si divin,
!. Voir Crusius, Turco-Grxcia, p. 305.
558 QUESTIONS IIISTORIOUES.
si sacré, si ailmirablc, l'œuviv d.'s grands empereurs .!.■ Byzance, tomba dans un Ici ('■lat, .lue les moines aujour.i'liui travaillent la terre à la sueur do leur front. » La constitution du couvent en fut houlevei'sée, car elle n'avait pas été établie en vue du travail. Le travail, qui développe d'ordinaire l'individualité, fil disparaître la vie commune. On cessa d'babiter le couvent, le réfectoire devint désert ; chacun travailla pour soi et usa à sa guise des fruits de son labeur; la règle du couvent fut oubliée. La liberté la plus entière règne aujourd'hui à Néamoni ; chacun a sa fortune propre, son logement, sa table, ses domestiques. La seule obligation qui suit imposée aux moines est de rentrer au couvent la veille des jours de (cte.
Une prescription subsiste encore de l'ancienne règle, unique et infranchissable bariière qui sépare les moines des laïques : c'est l'interdiction du mariage. Les prêtres ou papas peuvent rester mariés s'ils l'étaient avant l'ordination ; ainsi est prêtre qui veut, sous la seule condition de justifier, non pas de quelque instruction, mais de la connaissance de certaines formules du culte. A Chio, ils sont fort nombreux ; on compte qu'ils forment à peu près la trentième partie de la population mâle ; la plupart d'entre eux savent lire. Les moines, au contraire, ne sont pas assujettis à la nécessité de connaître une religion (lu'ils ne sont pas chargés d'enseigner. On n'exige d'eux que de n'être
pas mariés.
Oui veut être moine n'a aucun noviciat à traverser, aucun examen à subir, aucune preuve de capacité ou de science à donner. Le monastère possède de nombreux domaines dans l'ile : il lui en achète un, et cela seul fait le moine. 11 n'en a que la propriété viagère, et ces champs, après sa mort, retournei-ont au couvent, qui les vendra à un nouveau moine. Celui qui veut être moine sans avoir de quoi acheter un champ se fait le serviteur d'un autre moine et laboure sa terre. Cela encore lui donne le droit de porter le titre de moine et d'en avoir le costume : car il cultive la terre du monastère, et c est la terre qui fait le moine.
Le couvent est un grand propriétaire dont les munies sont
les fermiers.
CIIAPITIŒ VIII
L'ile de Chio soumise aux Génois'.
Depuis les temps du moyen âge jusqu'à nos jours, les Grecs ont eu deux ennemis, les Latins et les Tnres. I.a haine des Latins et des Grecs est foi't ancienne : elle existait dès le leni|is de l'Empire romain ; l'invasion germanicjue l'a accrue, le
1. Los dillV'rfules sources où j'ai [luiso les malioies rie ce ctiapilre sont :
1° Les historiens byzantins Canlacuzcnc, Nicéptiore Grégoras, Pachymêre, Michel Ducas et Chalconriyli'.
2° Et principalement un manuscrit inédit de la famille des Justiniani, intitulé : htoria délia nobile famiglia Giuslininna di Genova. Sans date et sans nom d"aulenr, l'ouvi-tge a été écrit évidcnunenl, vers 1730, par un membre do la famille, qui a consulté dos monuments et des litres plus anciens. Il est écrit en italien ; la langue en est toujours correcte et élégante. Les <|uatre parties dont il est composé foiinoiil un onsemlilc de i'.Ml paj;os in-i". Les trois |ireniiores ont Irait à l'histoire de l'ile, la i|ualrii'me serait iilulot curii'use pour l'histoire de Gènes. Ce m^inuscrit est entre les mains de .M. I.eonardii Justiniani. vice-consul do Fniiice h Chio; je dois à son obligeance d'avoir pu on prendre copie. [Il doit y en avoir actuellement au moins deuï copies en Italie, à Home et à Gènes; cf. Ilopf, p. 517, n. !lO. Le ms., toujours inédit, est la propriété du vice-consul d'Italie .'i (^liio; cf. "EzOïa'.ç, 1889-1890, p. 1-20.]
5" La Description de l'ile de Chio, de Jérôme Justiniani, conseiller du roi (Charles IX et son ambassadeur près du sultan Sélim, LiUG. 11 existe de cet ouvrage deux éditions, l'une en français, l'autre en italien [une édit. à Paris, 1606[. L'auteur est né à Chio et y a longtemps vécu; au surplus, il ne doit être consulté que pour ce qu'il a vu de ses ycui : dos qu'il parle d'anliipiité, son ignorance est extrême.
4° Lfi Scio sacra del rilo Inlino, descritta dali uhbale Michèle Ciusliniani [.\vellinol, IC.i8, polit in-4" di' '2'>'2 pages. Cet ouvrage est écrit avec beaucoup d'intelligence et assez d'impartialité. Plusieurs lotlres du mémo autour ont été publiées sous ce litre : Lelterc memorabili dell' abhalc il. Giuiitiniani, in Roma, 1667; il s'en trouve d'inléressantes pour l'histoire de l'ile.
5" Les vovagours qui ont succossivomont visité Chio : lîclon vers 1553, Stockbovo on Iti.'iO, Tournoforl en 1701, Paul Lucas en 1712, Galland en 1717. Happer, Itnscliini i-t Cnroni'lli. sans voyager eux-mêmes, ont recueilli les notes de quelques navigateurs. [Sur la géographie de Cbin au moyen âge, voir Toma.scbck, Silzungsberichle de r.\cadémie des Sciences de Vienne, ÎX'JI, p. 20 et suiv.J
Enfin, à tous ces renseignements, manuscrits ou imprimés, j'ai joint cctu que
340 QUESTIONS UISTOUIQUES.
schisme religieux l'a rendue implacable. Les Turcs furent détestés comme envahisseurs, comme barbares, comme infidèles. PourtanI ils n'ont jamais pu inspirer aulanl de haine que les Latins. Demandez aux Chiotes d'aujourd'hui ce qu'ils délestent le plus ; bien (|ue le mal présent efface d'ordinaire le mal passé, bien que le Turc soit le maître actuel, bien que sa cruelle vengeance ait dernièrement ruiné l'ile, c'est encore lui qu'on préfère.
Du x'' au xv" siècle, la race grecque, incapable de garder sa liberté, put se demander à (|uels maîtres elle était destinée, des Turcs ou des Latins. Les Sarrasins, même avant Mahomet, ravageaient déjà l'Empire d'Orient '. SousHéraclius, ils s'avancèrent jusqu'à Rhodes; dès 672, ils assiégèrent Conslanlinople ; de la Crète, qu'ils prirent sous Michel le Bègue, ils infestèrent tout l'Archipel. Au xf siècle, toute l'Asie Mineure fut enlevée à l'Empire grec et au christianisme. De Chio, l'on apercevait les Etats du sultan seldjoucide, qui régnait à Nicée. On vit même les Turcs disposer du trône de Constantinople et y placer leur créature, iNicéphore Boloniate. En celle circonstance, un simple aventurier, nommé Tsachas, qui dès sa jeunesse avait fait la guerre à l'Empire grec, fut élevé par le nouvel empereur à la dignilé de pî'otonobilissime. Le successeur de Nicéphore, Alexis Comnène, plus hardi et plus digne, lui enleva ses honneurs et ses richesses. Pour se les faire l'endre, Tsachas prit les armes ; des Grecs lui construisirent une flotte à Smyrne ; avec elle il se jeta sur Clazomène, sur Phocée, sur Milylène ; maître partout, il se tourna contre Chio, qui se livra sans résistance. Un amiral de l'empereur n'accourut que pour se faire battre '.
m'ont pu fournir les traditions locales. Chio est encore pleine des souvenirs de la domination génoise. — [Comme ouvrages de seconde main sur la domination génoise à Chio, voir, outre les Xia/.cc de Vlastos, l'histoire des Justiniani de Rodocanachi, Bio-cpa9{ai Xoyfojv 'lojrjTtviavôJv, 1882, .\tlu'nes, et surtout le travail très sûr et très complet de llopf, Giustiniani, dans VEiicijlthipiidie de Ersch et Gruher, 1859 (traduit en français chez Leroux, l'aiis, ItsSS). llopf s'est servi d'un très grand nombre de documents inédits. D'autres docinnenls ont été puhliés par Pholinos et Kaiiellalii ; quelques inscriptions du temps, dans le Corpus et chez l'aspatis.]
i. l'rocope. Histoire secrète, 2,'5.