MÉMOIRE SLR I-ILE DE CHIO
Mais comme celte compagnie financière élail en même tein|>s l'arislocratie, comme la naissance et la richesse se joignaient en elle ponr Ini donner la considération et l'innnence, elle devint en lait la maîtresse de l'Ile. Le podestat continna d'être éln par Gênes, mais il le fut presque toujours dans le sein de la malione et sur sa présentation. Gênes conserva de la souveraineté tous les honneurs, et la mahone en eut fous les prolits. Cette sorte de partaireest assez nettement marquée sur les monnaies, (|ue les Jiisliniani avaient le droit de frapper. Ils gravaient d'un côté le nom du podestat, les armes de Gênes et l'exergue Conradiis rex Roma)iorum\ L'auti-e côté portail les armes de la famille Justiniani, c'est-à-dire le double aigle sur trois tours, avec les mots civitas Chii.
Celle famille des Justiniani fut d'ailleurs remarquable de sagesse et de prudence. Elle sut merveilleusement apprécier toutes les difficultés qui l'entouraient, compter ses ennemis, Grecs, Turcs, Vénitiens', et mesurer loul ce que sa position exigeait d'adresse cl de modestie. Elle ne s'enorgueillit ni de sa richesse ni de son habileté même. Elle borna son ambition, n'affecta jamais la grandeur et rejeta loin d'elle les apparences de l'indépendance. En l.'O.'î, prévoyant le cas où Gênes deviendrait plus faible, nu l'Empire grec plus fort, les Justiniani voulurent bien demander l'investiture de l'île à l'empereur Jean Paléologue et lui prêter hommage; ils achetèrent même leur sécurité en s'engageant à payer un tiibut, d'ailleurs illusoire, de cinq cents pièces d'or". Lorsque quarante ans plus tard Tamerlan, l'allié des Grecs, eut vaincu Dajazet, leur ennemi, tout le monde crut voir la résurrection de l'Empire de Byzance : les Justiniani envoyèrent alors une ambassade pour
1 . Munler. dans un traité sur les monnaies franqucs du Lc\'ant [Copcnliague, 1800], avance que les Inonnaic^^ qui |wirtent ces mots : Conradus rex, ruiciil fmppécs pendant la croisade de Conrad 111. et, liâlissant tout un svslrme sur cette assertion, il fait aller Conrad à Chio. Les monnaies de Chio et celles de Gènes ont porté très lonclcmps celle eierguc, parce que c'est Conrad II, au xii' siècle, qui a octroTe à Gènes le droit de battre monnaie. [Cf. l'roiriis, La zccca tli Scio durante il dominio dei Genovesi, Turin. I8ti.") ; Schluniberger, yumUmaliqiie de l'Orient latin, p. -408 et suiv.]
2. Les Vénitiens assiégèrent la ville en 1451 et furent repoussés. ô. Manuscrit, I. 4. Scio sacra del rilo lalino, p. 9.
félicilcr rcmporeur et faire acte de soumission. Plus tard, à chaque victoire des Turcs, ils envoyèrent complimenter le vainqueur. Fils soumis de leur mère patrie, ils la consultèrent toujours avec déférence, et n'agirent jamais sans son consentement. Ils recherchèrent même l'amitié des empereurs d'Allemagne, et restèrent gibelins à Chio ; ce fut de l'empereur Sigismond qu'ils obtinrent la prérogative de porter l'aigle impériale dans leurs armes'. Leur docilité envers le Saint-Siège en matière spirituelle fut inébranlable; dans toutes leurs querelles ils se soumirent à son arbitrage; ils reçurent toujours les évèques qu'il leur envoya. Le fruit de cette j)olitique réservée et modeste avec tous les puissants fut que les Justiniani conservèrent leur principauté durant deux siècles, dans une île où ils étaient haïs et au milieu de l'Empire grec ou de la domination turque.