CHAPITRE V
Les amis de la liberté; leur faiblesse et leurs inconséquences.
Tandis que les peuples, sans calcul cl à l'aveugle, s'abandonnaient à l'un ou à l'autro de ces deux partis, sans se soucier de rindépradauce, il se trouva quelques hommes en Grèce, hommes réllécliis, hommes de cœur et de probité, qui essayèrent de résister au courant qui entraînait les autres hommes. Ce sont ceux-là mêmes que nous avons vus plus modérés et moins dominés par l'esprit de faction que leurs compatriotes. Dans leurs cités, ils appelaient de leurs vœux l'union et la pacification des partis; leurs théories pleines de sagesse devaient donner la ])aix à leur patrie; ennemis des extrêmes, ils essayaient, autant du moins que leurs propres craintes et leurs préférences instinctives le leur pei'raettaient dans la pi'atique, de gardei' le milieu entre des excès qu'ils condamnaient également.
Comme l'esprit de faction était moins puissant chez eux que chez les autres hommes, ils se distinguaient aussi de leurs compatriotes en ce que l'indépendance de la Grèce leur était chère. Comme ils repoussaient les deux factions extrêmes, ils repoussaient aussi les étrangers. Entre l'aristocratie dévouée à Rome et la démocratie dévouée à Philippe, ils formaient une sorte de tiers parti qui voulait sauver la liberté. Philopémen, Lycortas et Polybe en furent tour à tour les chefs.
Cependant ces hommes, nous l'avons vu, n'étaient pas tout à fait exempts de partialité. Ils appartenaient au fond du cœur à l'aristocratie, et se distinguaient d'elle en cela seulement qu'ils en réprouvaient les excès. Ils redoutaient bien davantage le triomphe du parti populaire et avaient pour lui une haine
POLYBE or LA GRKCE CONQUISE PAR LES KOMAINS. IG."
\ioleiile. Ces hommes se (Icvouèfoiit à riiulôpciulanco <li> lour patrie et se doniièniil Imil ciilicis à cclti' (i-iivic ; il n'y ;i (|ii'iiii sacrifice iin'il^ lui iiiriil nlusé, d'hii ilc laisser s'élever la (léiiKicralio. Ils (^'le-tÎTciil l'i'Iran^iT. mais pins eiicoi-e le peuple. O fui là Iciii- niallii'iir cl l'iiu'vilalile cause de leur faiblesse el (le Iciiis iiicoii<i''i|iiciicc^. IN auiaiciil pciil-(Hre sauvé la Circcc. s"iU iravaiciil \M auprès li'cuv un paili démocratique. Il semlde ipic celle vue les ail liouhlés, éhniidis, égarés; elle leui- ("lia leur force el souvent leur sagesse.
Leur parti était d'ailleui's matériellemeut très faillie, cdmme tous ceux ipii Me sont composés ipie de la classe éclairée et sage d'une nation et qui n'empruntent de foice ni aux intérêts ni aux passions du i^rand uduilire: il aurait eu cependant besoin d'être lii-s l'orl, parce ipie sim lionnêlelé habituelle et son patriotisme lui ( léaieni des difiicuili'"- que le^ autres partis axaient éludées; il était enfin très menacé, parce ipi'il avait à lutter au dedans contre deux factions extrême^, au dehors contre deux ennemis.
lie (pii (^sl pis (pie celle laiblesve. c'esl (|ue ce |)arli la sentait trop. Il lui linnde el di'coina^t' dt's sa naissance: il \(''cul au jour le jour, sans fui dans l'avenii', et comme en attendaul la chute prochaine de cette liberté qu'il aimait; il ne travailla qu'en désespérant. C'est ainsi qu'en détestant les étrangers il se crut tcmjours forcé de se fier à euv, (pTAralus appela Anligone. i|ue l'hilo|iémen laissa venir les Honiains, et (|ue Lycorlas, au moment oii il les craignait le jilus, les aidait encore malgré lui.
L'absence di' vues polili(|ui's c^l fVappaule chez ces hommes. Fis |iarurenl ignorer que, jiour ne pas dé|iendre de l'étranger, il ne fallait |ias avoir besoin de lui. Aratus se lromj)a au point d'appeler Antigone pour lui donner Corinihe el ()rehom("'ne, et de croire conlniindic l'liilip|ie à n'èlre (pie le général de la (îrèce libre. Fhilopi'inen l'ut un pur soldat; au moment où l'on délibérait sur l'alliance romaine, il t'-lait occujk'' à comballre en mercenaire pour les Cretois. T(mis ces hommes soulinrent toujouis le plus fort contre le plus faible, Antigone contre Cléomciie el Home contre Philippe.
Eu vain Philippe disait-il aux Grecs : « Ne vous alliez pas aux barbares: les Romains sont îles étrangers qu'il ne faut pas accoutumer à la Grèce. Ils n'ont ni votre langue, ni vos mœurs, ni vos lois. Nous, au conirairc, Macédoniens, Éloliens, Achéens, nous ne sommes qu'un seul peuple; quelques différends passagers peuvent nous diviser, mais nous devons être unis par une haine commune et éternelle contre les barbares ^ « En vain encore un Grec avail-il dit ii ses concitoyens : « Menacés par Carthage ou par Rome, nous n'échapperons à la servitude que si Philippe, sans plus avoir besoin d'entretenir parmi nous la division pour régner, peut regarder la Grèce tuul enhèrr comme mnne, et veiller sur elle'. » Ces avertissements ne lurent pas entendus : les hommes les plus sages de la Grèce ne comprirent pas que l'étranger, c'était moins la Macédoine (pie Rome. L'aristocratie, emportée par sa haine contre le parti populaire, et jalouse de se venger de Philippe qui le soutenait, se déclara pour les Romains.
Ce ne lut pas, il est vrai, sans quelque hésitation et .pielque honte. Tandis que l'assemblée se tenait à Sicyone, la llotle romaine était mouillée à Cenchrées; Rome, Âttale, les Rhodiens, les Athéniens vinrent à la fois peser sur les décisions du conseil. L'assemblée ne répondit pourtant aux discours de tous les ambassadeurs que par un silence obstiné de deux jours. 11 est évident qu'on redoutait l'étranger, et (ju'on rougissait de se joindre à lui. Le stratège Arislène i)arla en laveur de Rome, et, sans aborder le fond de la question, il n'insista que sur les dauiicrsque présentait une guerre avec les Romains maîtres de la mer. et sur la faiblesse évidente de Philippe, (piise discréditait dans cette assemblée même, en ne demandant aux Achéens que de rester neutres. L'assemblée, après ce discours, se partagea en deux camps et fut tout près d'en venir aux mains; le plusgrand nombre penchait même pour l'hilippe; mais la violences l'intrigue et la peur déterminèrent enlin l'assemblée pour les Romains. Plusieurs villes protestèrent contre cette décision, Mégalopolis, Dymé, Ai-gos: les deux premières, parce