‹ Questions littéraires et socialesChapitre 1 sur 14 · Questions littéraires et sociales · texte numérisé non relu

Questions littéraires et sociales

Tout le monde sait qu'Eugène Fromentin est né à la Rochelle, le 24 octobre 1820; quil a commencé, comme une infinité d'autres, par faire son droit; qu'on l'a môme aperçu dans Tétude d'avoué de M"' Denormandie; qu'il a été vaguement poète avant d'être peintre, et peintre en même temps qu'écrivain; qu'il est mort en 187G, laissant quatre volumes : Un été dans le Sahara, Une année dans le Sahel, Dominique et les Maîlres d'autrefois. Sa biographie lient dans ces quelques lignes. Il fut un délicat et un tendre, un modeste et un aristocrate, un artiste de nuances, dont la force est en dessous, dans la trame de l'œuvre et dans la conduite de

I. Conférence faite à l'Institut Rudy (Société des Confénccs), le 29 mars 1897.

la vie. A-t-il été un grand écrivain? Maintenant qu'il ne peut plus avoir d'envieux, sa gloire grandira-t-elle? Doit-il monter, du rang des bons auteurs à celui des vrais maîtres? Laquelle de ses œuvres lui en donnerait le droit? J'essayerai de dire là-dessus ma pensée, en prenant pour division la division même de l'œuvre de Fromentin, puisqu'il a touché à trois genres littéraires : le récit de voyage, le roman, la critique d'art, exemple assurément d'une belle variété d'aptitudes et aussi d'une certaine inquiétude d'esprit.

Et d'abord, si j'ouvre Un été dans le Sahara, Une année dans le Sahel, je reconnais en Fromentin une qualité éminente, nécessaire désormais à tout rom.ancier, moderne au moins dans le degré où nous l'avons poussée, qualité à la fois physique et mentale, à moitié naturelle et à moitié acquise, et que, faute d'autre nom, j'appellerai l'œil.

Il ne s'agit pas seulement d'avoir de bons yeux, ni myopes, ni presbytes, voyant de loin, voyant de près, voyant juste et rapidement, et une âme claire, qui ne déforme pas l'image ; il faut entendre par là une acuité de tous les sens, la vue, l'ouïe, le toucher, l'odorat, une aptitude singulière à toutes les perceptions externes dont l'art peut tirer parti, et à laquelle se joint, ordinairement, la mémoire spéciale des images. Celui qui possède ce don de joie et de souffrance en est presque victime. Une peut se sous-

I paire h Tafflux dos impressions qui viennent de toutes parts. S'il entre dans un salon, à peine a-t-il passé la porte, que déjà la couleur des objets, leur harmonie ou leurs contrastes, leur arrangement et la subtile personnalité qui s'en dégage se sont révélés à lui, il peut les redire et n'aura besoin, pour cela, d'aucun effort. S'il est présenté à une femme, il sait immédiatement la nuance de ses yeux, son teint, sa coiffure, sa toilette, et mieux encore l'intime pensée qu'elle n'a pas dite, la réponse à peine perceptible d'une âme qui a vite passé derrière la fenêtre, et la grâce qu'elle a eue, ou qu'elle n'a pas voulu avoir, ou qu'en la cherchant elle n'a pas trouvée. Tout se réfléchit dans ces yeux-là, tout converge vers eux, s'y* précipite en images successives, et ils retiennent tout.

Les gens qui possèdent ce don de la vue sont de plus en plus nombreux. L'éducation tend à le développer. Les expositions de tout genre, la multiplication des livres illustrés et des affiches, la fréquentation du théâtre, les voyages économiques répandent jusque dans la foule la science des formes et des couleurs. Une source de jouissancesnouvelles s'ouvre pour une plus large humanité. En môme temps, la littérature devient plus descriptive, et perfectionne ce qu'on peut nommer la partie plastique de son art. Nous supportons des paysages écrits qui eussent paru fastidieux à nos pères; nous com-

prenons des juxtapositions de teintes qui leur auraient semblé dénuées d'intérêt et d'à-propos; nous tolérons le rouge, le jaune, le vert, le bleu, l'or dont tant de pages sont bigarrées; nous exigeons que les personnages soient nettement posés, et leur geste nous importe autant que leur psychologie. En un mot, nous demandons aux écrivains la comédie totale, corps et âmes. Pour Técrire, il est nécessaire qu'ils aient ce don de l'œil dont beaucoup d'écrivains anciens, et des plus grands, se sont passés, et il est vrai de dire que jamais, au cours de l'histoire, la littérature et la peinture n'ont été si voisines. Elles diffèrent de procédés, mais elles exigent les mômes qualités de vision, la môme sensibilité extrême ou pittoresque. Chacun se représenterait* parfaitement aujourd'hui Pierre Loti paysagiste, Paul Bourget peintre d'intérieur et de portraits, Daudet aquarelliste, Paul Arène, ou tel autre^ pastelliste. Évolution considérable, qui n'est pas encore achevée, et qui, s'il est permis de prophétiser, tuera le roman purement psychologique. Évolution heureuse, et qui nous rappelle cette vérité, parfois méconnue, que les hommes ne sont pas seulement des esprits songeurs et des âmes repliées, mais des âmes pensantes dans des corps agissants, enveloppés les uns et les autres par l'humanité vivante et par la nature.

Rien ne montre mieux cette différence de vision

que la comparaison de deux portraits écrits à deux siècles de distance. Voici un duc et pair de la Cour de Louis XIV, peint par un ennemi que vous devinerez sans peine :

« La plus vaste et la plus insatiable ambition, Torguoil le plus suprême, l'opinion de soi la plus confiante et le mépris de tout ce qui n'est point soi le plus complet; la soif des richesses, la parade de tout savoir, la passion d'entrer dans tout, surtout de tout gouverner; l'envie la plus générale, en môme temps la plus attachée aux objets particuliers et la plus brûlante, la plus poignante; la rapine hardie jusqu'à essayer de faire sien tout le bon, l'utile, l'illustrant d'autrui; une vie ténébreuse, enfermée, ennemie de la lumière... une profondeur sans fond : c'est le dedans. Le dehors, comme il vit et qu'il figure encore, on sait comme il est fait pour le corps : des pieds, des mains, une corpulence de paysan et la pesanteur de sa marche, promettaient la taille où il est parvenu. Le visage tout dissemblable : toute sa physionomie est esprit, aftluence de pensées, finesse et fausseté, et n'est pas sans grûces. »

Le duc de Saint-Simon ajoute plus loin : « Point de semaine qu'il ne mangeât plusieurs fois chez moi, quelquefois nous chez lui ». Nous nous en serions douté, à l'exactitude de l'information, comme à la bienveillance du trait. Mais ce n'est pas

' que je veux vous faire observer. Remarquez-vous

le peu qui est accordé au portrait physique, et combien les expressions mômes qui servent à peindre sont peu précises, empruntées au vocabulaire des idées, des sentiments et des comparaisons litté-

raires

Mettez en regard cette figure d'homme, assez sombre également, évoquée par un contemporain, d'après une ancienne peinture :

« Le voici encore devant moi, toujours le môme et toujours nouveau. Un tel corps n'est pas la prison de Tâme, il en est le simulacre fidèle. Sur le visage presque imberbe, toutes les lignes sont fermes et précises comme sur un bronze ciselé avec insistance; la peau recouvre d'une pâleur fauve des muscles secs, accoutumés à se manifester par un frémissement sauvage dans le désir ou dans la colère ; le nez droit et rigide, le menton osseux et étroit, les lèvres sinueuses, mais énergiquement serrées, exprimant la volonté téméraire; et le regard est pareil à une belle épée, dans l'ombre d'une chevelure épaisse, lourde et presque violette comme les grappes de raisin embrasées par le soleil sur le sarment le plus vivacc. Il est en pied, visible à partir du genou, immobile; et néanmoins, à première vue, l'imagination se représente la détente brusque des; jambes, flexibles et fortes comme l'acier des arbalètes, qui donneront un élan redoutable à ce buste élégant, dès que l'ennemi se montrera. Vêtu d'une

i^^ère armure, damasquinée par un subtil ouvrier, il a les mains nues, des mains pâles et sensitives, mais avec je ne sais quoi de lyrannique et d'homicide dans la netteté de leur dessin : la gauche appuyée sur la gorge de la garde, la droite contre Tarôte d'une table couverte d'un velours sombre dont on aperçoit le bord. Sur le velours, à côté des gantelets et de Tarmet, sont posées une statuette de Pallas et une grenade dont la tige porte encore sa feuille aiguë et sa fleur ardente. »

A la magnificence du style, à ces phrases picturales, pleines, tombantes et retenues comme les plis d'une tenture, vous reconnaissez d'Annunzio. Mais n'admirez-vous pas la science du dessin, l'expression du détail matériel devenue d'une précision rigoureuse, et l'incroyable progrès qu'une telle description nous annonce, dans le pouvoir des yeux de l'écrivain?

Ne soyez donc pas surpris, si Fromentin n'a pas eu, voilà trente ou quarante ans, le môme nombre d'enthousiastes qu'il aurait aujourd'hui. Il fut un précurseur. Peintre, il a voulu appliquer à la composition du livre les ressources d'observation que lui fournissait son œil, ou, si vous aimez mieux, son tempérament d'artiste. Mais le goût moyen de Vépoque n'était peut-être pas assez averti, L'innova-

>Q le trouva sans préparation suffisante. Fromentin fut compris que de quelques-uns. Et la raison

principale m'en paraît être que le procédé dont il usa est beaucoup plus de notre temps que de celui où il vécut.

Il avait cependant toutes les autres chances pour lui, ce Fromentin. Non seulement il était peintre, mais encore il était homme du monde. Ce n'est pas indifférent. Je ne dis pas qu'il suffise d'être du monde pour en parler, mais il est difficile d'en parler si on n'en est pas. Le gros public pourra s'y tromper : il y aura toujours ce quart de ton en dessus ou en dessous, qui sonnera faux pour les oreilles affinées. Lisez Fromentin : il a le tact; il a eu l'habitude, dès l'enfance, d'un certain confortable dont on se détache en littérature lorsque, précisément, on n'en est pas privé dans la vie réelle. Pour un homme qui n'a pas eu des voisinages par trop différents dans sa jeunesse, ce sont là des choses de miHeu, sousentendues et devinées; c'est un peu comme l'air respirable, dont il n'est pas besoin de raconter que chacun des personnages prend sa part.

Il eut cet autre bonheur encore, et celui-ci inestimable, de passer son enfance à la campagne. Il vécut fibre, jusqu'à quinze ans peut-être, dans ce domaine patrimonial qu'il a célébré sous le nom de château des Trembles. Il ne souffrit pas de cet émondage précoce que nous fait subir la vie de collège, enfermée, commune à tous, identique pour des natures si profondément diversifiées.

qu'on n'a jamais eu l'idée de semer dans une platebande aulanl d'espèces de tulipes, de lis, de navets, de résédas, de pavots, d'oignons, de pervenches, d'héliotropes qu'il y a de tempéraments groupés dans une classe d'enfanls. Nécessité, je veux bien, mais lant mieux pour ceux qui échappent! Fromentin échappa Ah ! l'enviable privilège! Voir avec des yeux de huit, de dix, de douze ans, le soleil se lever sur le même paysage, aussi familier bientôt que l'Ame maternelle; s'attrister ou se réjouir de la venue des saisons; sentir en soi grandir la joie ou la plainte dont elles sont faites, et avoir l'impression si ennoblissante et si vraie qu'on est tout petit dans un monde bien grand, mais que ce tout petit est l'écho intelligent de cette immensité, quelle bonne école primaire! Et cela ne se remplace pas. L'amitié avec la nature peut vivre autant que nous, mais elle n'a qu'une saison pour commencer : celle de la première jeunesse, l'heure matinale, où le cœur, doué dune i)uissance de désir et d'émotion qui ne sera jamais plus grande, n'est encore pris à rien et peut se prendre à tout, parce que les tendresses qui l'occuperont ne sont pas encore nées. A ce moment, il est si plein du désir d'aimer qu'il aime les choses, et qu'elles s'animent pour lui, et l'entendent, et lui parlent. L'auteur de Dominique a erré des jours et des jours dans les campagnes plates de la Rochelle, en vue de l'Océan, dans le

pays pale « où Tabsinthc amère croît jusqu'au bord des champs d'avoine » ; il a eu le temps d'écouler le silence qui n'est qu'un bruit trop menu pour les distraits; il est monté sur le dos branlant des charrettes de foin qu'on ramène à la ferme; il a veillé avec les vendangeurs dans les pressoirs ruisselants de vin nouveau ; il s'est habitué à reconnaître les oiseaux à leur vol, à leur chant, à leur cri d'émigrants qu'ils jettent dans leurs voyages de nuit pour se maintenir en ligne ; enfin il eut en soi, pénétrant son âme et s'éveillant avec elle, l'âme d'un coin de la France.

C'est là une éducation rare, comme je l'ai dit, mais définitive. L'homme ainsi formé conservera le don d'impressionnabilité. Il changera de cfimat, et ses yeux, exercés aux paysages de France et pénétrés par eux, sauront voir, avec la même justesse, la lumière de l'Orient et les brumes de l'île de Ré .

Ouvrons donc Un été dans le Sahara, et Une année dans le Sahel. Les routes parcourues par Fromentin ont perdu de leur poésie; Medéah, El- Aghouat, Alger, Blidah, sont devenus des pays pleins d'auberges, où les poètes ne rêvent plus. Nous-mêmes nous n'avons peut-être plus pour la race arabe, depuis que nous la voyons de si près, cette sorte de vénération, faite d'ignorance et de surprise, dont Fromentin fut une des victimes. Mais, comme il a su parler de cette Algéire alors vierge!

Gomme il emportait bien avec lui la laculié merveilleuse développée dans l'humble solitude de Saint-Maurice! Comme il est déjà tout entier, en promesses et en brèves apparitions, dans ses deux premiers livres î

Quand il aperçoit le désert, il fait un peu de littérature, comme il convenait. Mais cela ne dure pas. Le peintre remporte. Il trouve cette comparaison superbe : « Tout cela, d'un bout à l'autre, aussi loin que la vue peut s'étendre, ni rouge, ni tout à fait jaune, ni bistré, mais exaclemeni couleur de peau de lion. »

En peintre également il étudie l'ombre saharienne et le silence saharien.

u Cette ombre des pays de lumière, dit-il, tu la 'onnais. Elle est inexprimable. C'est quelque chose (Tobscur et de transparent, de limpide et de coloré; on dirait une eau profonde. Elle paraît noire, et quand l'œil y plonge, on est tout surpris d'y voir clair... Les figures y flottent dans je ne sais quelle l>londe atmosphère qui fait évanouir les contours. »

Voici maintenant qu'il écoute le silence :

« Le silence est un des charmes les plus subtils de ce pays solitaire et vide. Il communique à l'ûme un équilibre que tu ne connais pas, toi qui as toujours vécu dans le tumulte; loin de l'accabler, il la dispose aux pensées légères; on croit qu'il représente l'absence de bruit, comme l'obscurité

résulte (le Fabsence de lumière; c'est une erreur. Si je puis comparer les sensations de l'oreille à celles de la vue, le silence répandu sur les grands espaces est plutôt une sorte de transparence aérienne, qui rend les perceptions plus claires, nous ouvre le monde inconnu des infiniment petits bruits, et nous révèle une étendue d'inexprimables jouissances. »

Fromentin ira dans cette voie jusqu'à noter le souffle aigu du vent dans les canons du fusil qu'il porte à la bretelle.

Ces deux passages, d'une pénétration si remarquable, procèdent directement de cette faculté que j'ai appelée le don de l'œil. Élargissez le champ d'observation, placez-y une scène de la vie primitive, et vous aurez les plus belles pages de Un été clans le Sahara ou de Une année dans le Sahel, la rencontre de la tribu en voyage, ou la danse des nègres près de Mustapha d'Alger, cette espèce de symphonie en rouge qui annonce, vingt ans à l'avance, l'écrivain définitif des Maîtres d'autrefois.

Enfin, lorsque dans ces récits d'où la personnalité morale de l'auteur est presque absente, un peu d'émotion vient à se glisser, le ton change encore. Il demeure discret et sobre, comme il l'est d'ordinaire, mais, à une certaine grâce mélancohque, on devine le futur auteur de Dominique, comme dans cette description de la petite danseuse kabyle endormie :

« Entre quatre et cinq heures, la pluie cessa; on

entendit la voix des coqs qui n'avaient pas chanté (l'piiis minuit. Des animaux, logés dans un fondouk voisin, commencèrent à s'agiter sur leur litière et à faire un bruit matinal dans leurs mangeoires vides. La lune se leva; elle était à son dernier quartier : son disque renversé parut au-dessus des terrasses, mais trop diminué pour éclairer la nuit et pareil à un anneau brisé. Haofïa ne s'était pas éveillée une seule minute; rien absolument n'était dérangé dans sa toilette. La chaleur du sommeil avait fané les colliers d'oranger dont elle aime à rester parée nuit et jour; l'odeur môme en était devenue si faible, qu'on ne la sentait presque plus. Alors, en la voyant couverte encore de ses fleurs préférées, mais de fleurs mourantes, dormant d'un sommeil sans rêves et dans un repos aussi profond que l'oubli, il me vint, je ne sais pourquoi, une pensée amère, et je dis à Vandell : « N'est-ce pas mauvais signe, quand les fleurs se fanent vite au corsage des femmes? »

Voilà, si je ne me trompe, des tableaux singulièrement bien vus, par des yeux savants et justes. Oui, d'une exquise justesse. Fromentin n'a pas abusé des violences de couleur. Il a compris, l'un des premiers, ce ([u'il y a de finesse, de suavité, de nuances intinies dans l'Orient, que des prosa- •"'irs ou des poètes superficiels représentent tout contrastes. L'Orient est au contraire harmoux.

Au printemps dernier, je voyageais en Tunisie avec la caravane que dirigeait le Résident général de France, et je me rappelle Timpression de limpidité que me laissa le crépuscule, un jour que nous approchions du village de Téboursouk. Nous suivions, depuis longtemps, les crêtes rocheuses et tournantes qui enserraient le cours d'une rivière torrentueuse; nous nous taisions parce que la fatigue avait été grande, et parce que l'heure était d'une beauté merveilleuse. L'ombre montait avec nous. Elle remplissait la vallée à notre droite, vallée profonde, qui se boisait de plus en plus, à mesure que nous avancions, et où des masses feuillues, d'abord isolées, se groupaient, et bientôt, joignant leurs cimes, couvraient d'une frondaison sans clairière toute la courbe d'une chaîne de montagnes à l'autre. C'était une forêt d'oliviers centenaires, échappés par miracle aux déprédations des tribus. Les dernières touffes des branches baignaient encore dans le rayon allongé qui rasait les crêtes. Elles s'enlevaient^ blondes, légères, au-dessus des ténèbres terrestres d'où soufflait un vent frais, chargé du parfum de la mousse. Alors, au delà de cette ombre et de ce reste de feuillage qui allait disparaître, bien haut, sortant des ohviers comme une pierre précieuse des griffes de sa monture, une ville blanche apparut. Elle n'avait plus qu'un quart d'heure à vivre dans le jour finissant. Mais c'était le

plus beau et celui qui lui convenait le mieux. Les minarets, les coupoles, montaient dans le ciel très pûle en blancheurs qui n'avaient plus de relief; autour d'eux, les murs fortifiés se ployaient, suivant les pentes de la crête, et enfermaient, comme les lombes d'un cimetière, les terrasses carrées, immaculées, soudées les unes aux autres. Et il n'y avait pas de vie, et il n'y avait pas de tache dans cette harmonie; seulement, là où la lumière mourante touchait plus directement la ligne d'un mur ou la rondeur d'une couba, on eût dit qu'elle se posait sur -une poussière impalpable, sur une neige qui s'en pénétrait et la renvoyait en menues aigrettes d'un feu très doux. Quelques instants plus tard, dans le blanc et le bleu de la lune levée, nous parcourions les ruelles compliquées, traîtresses, effrayantes de silence de Téboursouk. Pas une lumière, nulle part, ne veillait. Quelques fantômes d'Arabes, dressés au

in des murailles, nous regardaient passer, sans un mol, sans un geste, comme s'ils étaient sculptés dans la pierre effritée.

En somme, ce qu'on peut dire des deux volumes de voyages de Fromentin, c'est qu'ils sont d'une

acte vision; modernes par le procédé de style; qu'ils renferment quelques belles pages, mais aussi beaucoup de passages et de chapitres môme où la distinction de la forme cache mal l'absence de mou-

inent, de vie et de large humanité. Sans aucun

doute, il a été fait d'aussi bons et de meilleurs livres sur rOrient. Maupassant et Pierre Loti, pour ne citer que deux auteurs, nous ont communiqué des émotions d'art autrement profondes et complètes. Je crois que si Fromentin n'avait laissé que son Eté dans le Sahara et son Année dans le Sahel, il serait aujourd'hui oublié : on parlerait encore du peintre; l'écrivain n'aurait pas de nom.

Mais il a écrit Dominique^ et nous voici en présence d'une tentative d'un ordre tout dilîérent, qui exige d'autres qualités, et peut motiver d'autres jugements.

Dominique est une sorte d'autobiographie de Fromentin, et les scènes principales se passent dans les environs de la Rochelle. La jeunesse de l'auteur s'est écoulée parmi ces campagnes un peu tristes. Pour lui tout y est souvenir, habitude, émotion. Dès lors, les expressions heureuses abonderont sous sa plume. Il parlera des allées d'un parc, en hiver, « imbibées d'air humide et pénétrées de silence » ; d'un ciel d'été « décoloré par l'éclat de midi » ; des enfants de Dominique, « dont la toilette de nuit se faisait, par indulgence, au salon, et que leur mère emportait, tout enveloppés de blanc, les bras morts de sommeil et les yeux clos »; il aura de ces trouvailles : cf dans l'air tranquille du soir, le son se déployait », et les larges tableaux de nature seront traités de la môme manière, en vingt endroits du

volume, avec des -mots qui portent tous et dont aucun n'a Tair apprOté.

Mais comment Fromentin a-t-il deviné une loi capitale du roman, lui*qui ne fut romancier que par occasion? Vous ne rencontrerez, dans ce livre, aucune de ces longues descriptions, de plusieurs pages, et quelquefois d'un chapitre entier, dont l'école romantique avait donné le fâcheux exemple. Fromentin a* compris d'intuition que la description trop appuyée n'est pas du grand art, par cette raison qu'elle n'est pas humaine, qu'elle n'est pas vraie. Veuillez y penser un instant. Lorsque nous sommes en présence d'un spectacle, même le plus admirable, du paysage de la plaine de Grenade, je suppose, ou du Bosphore, ou des ruines de Taormina, ou de tel autre, nous n'en recevons pas une impression détaillée, qui ne peut s'exprimer qu'en une feuille d'imprimerie, mais bien une surprise émue, un coup, une envie de pleurer ou de nous écrier : « Comme c'est beau! » Nous ne sommes pas, devant la beauté, des analystes et des subtils. Nous sommes, nous serons toujours des primitifs, et trois ou quatre notes simples, dans tous les arts, résumeront cette perception, et suffiront à rendre toute la grandeur, toute la valeur poétique de cette apparition de la beauté. Le reste est plus ou moins factice. C'est l'énumération des détails, qui procède évidemment d'un cfTort de l'esprit; ou lien c'est le rôve qui s'étend et qui ouvre son aile.

Mais les purs artistes savent où s'arrôte le mouvement d'amour d'une âme qui voit; ils savent où commence le métier d'auteur et où finit la poésie sentie et vécue, et ils ne franchissent pas la limite. Fromentin l'a respectée. Dans sonDominique, la nature est partout, fondue, mêlée, associée à l'action. Nulle part elle n'est souveraine absolue. L'auteur ne cesse « d'être en correspondance avec tout ce qui l'entoure, de servir de miroir aux choses extérieures, volontairement, et sans leur être assujetti * ». Il ne coupe pas le récit par d'interminables descriptions, où rien ne manque, si ce n'est justement le sens le plus profond de l'observation humaine. Il fait du roman pittoresque. Il ne fait pas du roman descriptif.

Je viens de dire qu'il a raison, parce que notre vision normale n'est point ainsi détaillée. Il a raison encore, parce que la description prolongée suspend l'action et arrête l'émotion, cette petite cloche dont la vibration, plus ou moins forte, doit s'entendre toujours. Car nous demandons à une œuvre de roman qu'elle nous fasse penser, mais bien plus encore qu'elle nous fasse aimer, souffrir, espérer. Il y a là un mystère, parce que nous touchons à quelque chose de semblable à la vie et de semblable à la création. Je ne prétends pas Texpli-

Page 1