Sahel, p
(Hier. Je (.lis seulement que Tauleur d'une œuvre (Tiinaginalion destinée à émouvoir doit posséder cette faculté mystérieuse de s'extérioriser, de vivre / dans ses personnages imaginaires, d'être eux-mêmes jusqu'à souffrir de leurs maux inventés, de les faire penser, agir, parler, comme si, vraiment, plusieurs Ames de plus étaient descendues parmi nous. Quel monde de héros s'est ainsi, d'ûge en âge, superposé au monde des vivants et des morts! Quelle multitude détres de fiction ont multiplié pour les passants de la terre les images et les attitudes de la vie ! Créations plus puissantes que leur créateur même, puisqu'elles peuvent se faire entendre de tant de milliers de personnes; plus durables que lui, plus persuasives, et qui ne sont, cependant, qu'une émotion de ce cœur d'homme traduite artistement, une journée qu'on a crue perdue et qui vivra à jamais peut-être, un souvenir à qui la jeunesse est revenue! Les écrivains auxquels manque ce don d'émotion ne peuvent être, dans la littérature de fiction, que des descriptifs. J'ajoute qu'il n'existe que dans une ûme déjà formée, et qu'on ne peut écrire un roman véritable vaut la trentaine, parce que, sauf exception, l'expérience est courte, et que la philosophie de la peine n'est pas née en nous. Par un privilège de la jeunesse, la douleur est ce qui compte le plus dans ute vie humaine, et ce qui s'imagine le moins bien, quand on n'a pas souffert.
Eugène Fromentin fut, évidemment, un sensible et même un sensitif. Son Dominique n'est que le récit d'une passion malheureuse, peu ou mal combattue par l'homme, et qui n'est, en somme, vaincue que par la droiture naturelle d'une femme, et, on pourrait dire, par une révolte déjà tardive.
Vous avez tous présente à l'esprit cette fable très simple qui fait le fond du roman. Un collégien, dont l'enfance orpheline s'est écoulée à la campagne, s'éprend, à Tage des premiers discours français, de la cousine d'un de ses amis, Madeleine d'Orsel. Madeleine se marie avant d'avoir soupçonné cette tendresse qui s'ignore presque, et qui prend conscience à la fois et d'elle-même et de l'obstacle à jamais dressé devantelle. Devenue comtesse de Nièvres, Madeleine part pour Paris, où Dominique, de son côté, va faire de vagues études de droit. Elle n'a aucune raison de ne pas aimer son mari, et elle est une très honnête femme, qui sait fort bien où est son devoir, et qui n'aura jamais l'idée, et je l'en remercie, de faire des théories pour excuser ses entraînements. Mais enfin, elle est plutôt fidèle à son mari qu'elle ne l'aime. Elle revoit Dominique. Dès lors il n'y a plus d'événements dans ces deux vies séparées et voisines, mais seulement des incidents grossis par la passion qui en souffre, et par le talent du romancier qui les analyse jusqu'en leurs dernières conséquences. Dominique s'imagine lutter contre son
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^Bniour, el il épuise la série des faux semblants de
courage, qui ne sont que des occasions de se l'aire , plaindre, et s'éveiller la pitié dans un cœur bien l'éininin, qui s'indignerait peut-être si on disait : Aimez-moi », et qui répondra tendrement si on dit : « Plaignez-moi ». Elle le plaint, en efîet, et la pitié d'amour est si voisine de l'amour, que Madeleine passera de l'une à l'autre, ou plutôt elle verra que certaines pitiés, comme certaines amitiés, ne sont,
litre un homme et une femme^ que le nom d'emprunt d'un amour qui commence. Elle aime. Elle est prise au piège de toutes les délicatesses qu'elle a eues pour Dominique malheureux, de toutes les paroles de conseil qu'elle lui a dites, de toutes les longues pensées qui n'avaient pour objet, croyaitelle, que de sauver un ami d'un amour impossible el mauvais. Et elle est perdue, ou bien elle va l'être : mais, ne redoutez pas, avec Fromentin, la fin vul-
aire, et qui, d'ailleurs, n'est jamais une fin. Vers le milieu du roman, Dominique discutant avec son ami Olivier, celui-ci lui crie, comme une prophétie :
— Ta vie est tracée; je la vois d'ici : tu iras jusqu'au bout ; tu mèneras ton aventure aussi loin qu'on peut aller sans commettre une scélératesse ;... veux-tu que je te dise tout? Madeleine, un jour, tombera dans tes bras en te demandant grâce; tu auras la joie sans pareille de voir une sainte créature s'évanouir de lassitude à tes pieds; tu l'épargneras, j'en suis sûr.
et tu t'en iras, la mort dans l'âme, pleurer sa perte pendant des années.
La prophétie se réalise, Dominique s'enfuit à la campagne. Il y retrouve quelque chose qui n'est ni la paix ni le bonheur, mais qui a des apparences de Tune et de Tautre. S'il ne peut être heureux luimême, et je crois, en effet, qu'il ne peut pas l'être, il a cette consolation de faire des heureux autour de lui, sa femme, ses enfants, des paysans, et d'être utile. C'est la fin, et c'est la leçon. Elle est bonne. Elle pourrait servir aux désespérés qui n'aperçoivent qu'eux-mêmes dans la vie. Quant à Madeleine, nous ne savons pas ce qu'elle devient. Après la brusque séparation, nous restons sans nouvelles. Silence tragique et poignant, habileté du romancier qui jette dans l'imagination, comme l'a observé Schérer, « je ne sais quelle douloureuse incertitude, quelle image d'abandon infini ».
Tel est le roman. Lorsqu'on achève de le lire, et surtout de le rehre, l'impression qui domine, c'est, avec beaucoup de sympathie pour l'auteur et d'admiration pour le livre, une sorte d'indignation contre ceux qui, en 1862, n'ont pas compris et n'ont pas aimé Dominique. Et il est incontesté que i)o77?m/^we, lors de son apparition, n'eut qu'un médiocre succès. Nos pères ont fait les dédaigneux. Nos mères ont déclaré que le livre était ennuyeux.
Ennuyeux, c'est vite dit, et cela ne se discute pas.
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lais nous, qui sommes venus plus tard, et qui pouvons comparer deux époques, nous sommes tentés de dire : « Vous n'étiez pas psychologues, voilà tout. Si Dominique paraissait aujourd'hui, on trouerait, par comparaison, qu'il a du mouvement, et que c'est déjà bien joli quand les personnages se déplacent. Nous en connaissons et nous en supportons qui ne voyagent pas, qui ne travaillent pas, qui sont uniquement occupés à être malheureux et nous raconter la progression lente ou rapide de leur mal. Non, vraiment, vous n'aviez pas le droit, vous autres de la génération de 1862, de parler de livres ennuyeux. Vous étiez injustes. Vous ne saviez pas ce que c'est. Il faut vivre de notre temps pour le savoir, et subir ce que nous subissons. Mais, appliquer une pareille épithète à ce délicieux roman de Fromentin, parce qu'il n'y a ni duel, ni assassinat, ni apostrophes tragiques, ni enlèvement : oh! nos pères ! nos pères ! »
On a dit encore, il y a trente-cinq ans : « Je n'aime pas Dominique. C'est trop un roman d'automne. Rien que des regrets, de la mélancolie, un ciel appesanti, des personnages accablés par la destinée. » Ce reproche signifie peu de chose. J'accepte, si l'on veut, cette division des romans en romans de printemps, d'été, d'automne et d'hiver. Je consens que Domi- /ue soit automnal, œuvre d'un esprit souffrant et inquiet. Mais n'a-t-on pas le droit de l'être? Et puis,
est-il bien sûr que tout soit mélancolique et accablé, dans ce roman? N'aurait-on pas aperçu, au second plan, une figure sympathique, vaillante, inaccessible même un seul moment au découragement, ce type du précepteur, Augustin, que Fauteur a placé dans son roman pour montrer qu'il croyait à la vie, au contraire, et à la volonté, et à la conquête du bonheur par le travail opiniâtre et la droiture de Tesprit? Roman d'automne? mais, ceux qui ont dit cela comme un reproche n'ont donc jamais compris ce qu'il y a d'infinie douceur et de suavité dans l'automne? Ils n'ont pas vu que c'était la saison la plus riche et la plus colorée de l'année, celle où les arbres, qui peuvent se ressembler au printemps, ont des frondaisons variées, et chacun une manière différente d'épanouir en peu de jours toute leur beauté jusquelà indécise?
Non, les objections qu'on a élevées contre Dominique, lors de sa publication, ne valent pas qu'on s'y arrête. Peut-être en existe-t-il de sérieuses, mais ce ne sont pas celles-là. En ce moment, j'ai plutôt envie de me retourner vers les critiques du temps, dont quelques-uns vivent encore, et de leur demander :
— Que cherchez-vous donc dans un roman que vous ne trouviez dans Dominique'^
Est-ce le sentiment de la nature? Il est là, enveloppant et poétisant toute l'œuvre de Fromentin.
Est-ce l'entente des caractères? Celui de Dominique
moins est une merveille d'analyse et de vérité. ^eu d'hommes l'examineront sans y reconnaître
lelque chose d'eux-mêmes, et sans deviner la sin-
Irilé profondément humaine du reste. Et il en est
même du caractère d'Augustin, de celui d'Ohvier
fOrsel, de toutes les études d'hommes, entreprises
ir Fromentin. Elles sont fouillées à un degré tout
fait remarquable.
Est-ce le goût que vous demandez à un écrivain? On peut dire qu'il est presque sans défaillance dans le roman de Fromentin, et toujours dans la pure tradition française. Jamais de heurts, d'invraisemblances, de mots trop forts pour les choses à exprimer et qui ressemblent à des navires de haut bord qu'on noliserait pour porter un sac d'avoine, ou quehjues graines potagères. Fromentin possède une science des valeurs comparées qui lui fait choisir le -ubstantif raisonnable, l'épithète ordinaire, plutôt grise et, comme disait Sainte-Beuve, « l'expression fine et légère, pas trop marquée, caractéristique pourtant ». A mesure que vous Tétudierez davantage, NOUS découvrirez ses secrètes habiletés. Elles sont partout, dans les réticences même et dans les omissions. Avez-vous remarqué qu'il ne décrit jamais un costume de femme? Il n'a pas indiqué, lui peintre, la couleur d'une seule robe de Madeleine. Il a résisté, lui volontiers descriptif et sûrement amoureux, au |)laisir de dire que son héroïne portait bien la loi-
Ictte. Il n'a pas voulu dater son œuvre. Il a eu cette précaution, indice d'un très grand artiste, d'éviter les détails de modes qui perdent leur attrait, et leur sens, avec leur nouveauté, et qui sont ridicules après une saison. A peine, çà et là, voit-on mentionnée une écharpe de gaze, dont il est évident qu'il aimait \ l'étoffe transparente, presque fluide, et si bien destinée à accompagner le visage féminin qu'elle n'a pas d'âge dans l'histoire du costume. Les occupations mêmes de certains personnages de Dominique restent vagues, et, par exemple, je défie bien qu'on sache au juste comment ce patient, raisonnable et robuste Augustin, s'est élevé à celte haute position, d'ailleurs indéterminée, qu'il occupe à la fin du volume. Est-ce par le journalisme? Par les ministères? Par la simple faveur qui se permet quelquefois de distinguer le mérite? Nous ne le saurons pas. La discrétion de Fromentin est voisine de celle de quelques hommes, si réservés sur certains chapitres, qu'on ne sait pas si ces chapitres-là existent dans leur vie.
Est-ce enfin la passion qui constitue l'habituel intérêt d'un roman? Elle circule dans les pages de Dominique^ à la manière du sang dans le secret de nos veines : on ne l'aperçoit que par accident, mais, visible ou non, elle est là. Elle gouverne la vie de Dominique. Elle est tout dans le livre, et je ne comprends pas l'expression de George Sand écrivant à Fromentin et parlant de cette « passion sage ».
»iirquoi sage? Elle ne peut pas l'ùtre avec un tel sujet. Elle ne Test en aucune manière et à au'cun degré. Elle commence très tôt. Elle envahit une ûme de collégien. Elle la trouble à ce point que Dominique n'en guérira jamais. Souvenez- vous de cette promenade aux environs de la ville, sur les grandes routes, un soir d'avril que le ciel était ardent au-dessus des arbres couverts de bourgeons, l'atmosphère imprégnée de l'odeur des végétations naissantes, et qu'il \ avait partout « des insectes nouveau-nés, que le vent balançait comme des atomes de lumière ». Rappelez-vous cet enl'ant ému jusqu'aux larmes sans savoir pourquoi. Et, à la fin du volume, rappelezus l'homme désillusionné, tombé de son rêve et à jamais meurtri. Est-ce Tceuvre d'une passion sage? Comment une pareille confusion a-t-elle pu s'étabhr dans l'esprit d'une romancière qui avait quelque [)érience, croit-on, des passions humaines? 'Voilà lier Dominique qui aime Madeleine et qui la torture savamment par Taveu gradué et dosé de son amour ; voilà un galant homme qui compromet une honnête femme, qui résiste à toutes les supplications qu'elle lui adresse de s'éloigner; voilà, d'autre part, cette exquise Madeleine réduite à des imprudences lamentables et chez qui on voit s'obscurcir le clair regard qu'elle promenait sur la vie; nous assistons à ce - i )eclacle d'une créature d'élite qui s'approche du mal jusqu'aux extrêmes limites où l'instinct, qui sauve
encore, ne détruit pas toute responsabilité; nous la voyons tourmentée, éperdue, sur le point de succomber, puis séparée à jamais de celui qu'elle a aimé, et incapable sans doute de retrouver la paix pour laquelle on la sentait faite. Et vous parlez de passion sage? Et vous ne reconnaissez pas au contraire la passion ordinaire, l'ardente et la déraisonnable, la violente et la folle, précisément à ce caractère de cruauté qui semble inséparable d'elle et qu'on dirait être sa punition nécessaire?
Madame Sand a sans doute pris le mol passion dans un sens moins psychologique que Fromentin ; elle a trouvé sage une passion qui ne crie pas, en effet, et qui ne se traduit pas en épisodes tragiques. Elle s'est trompée. Nous sommes, avec Dominique^ en plein roman d'adultère, et si l'oubli du devoir n'y est nulle part glorifié, si les termes y sont d'un homme du monde et si la lutte exprimée est avant tout celle de la conscience, je n'aperçois pas en quoi la passion y mérite une épithète qui la transforme et la singularise.
Est-il nécessaire de citer des preuves à l'appui ? Je n'invoquerai pas la scène célèbre de la soirée à l'Opéra et du bouquet de violettes déchiré et mordu, ni môme l'épisode de la promenade au phare, quand Madeleine, avec Dominique, arrive en haut de la plate-forme, et que s'élève autour d'elle, comme dit Fromentin, « je ne sais quel murmure irrité, dont
rien no peut donncM' l'idée, quand on n'a pas écputé la mcv de très haut». Les épisodes moins romanesques sont tout aussi éloquents et probants. Vous souvenez-vous de ce passage où Dominique, sans volonté, n'a plus que des caprices, et })rend la résolution soudaine de fuir Madeleine et de voyager? Il la fuit, mais il l'emporte avec lui dans son cœur. Il n'est séparé d'elle que par la distance, qui n'est rien. 11 ne sait pas que l'absence véritable est dans la volonté de l'ûme. Il part. Et où va-t-il ? Un roman- . ier vulgaire et un faux passionné le dirait. Il décrirait môme le pays d'exil. Dominique, lui, ne raconte pas où il est allé, ni ce qu'il a souffert des hommes ou des choses. Et le seul souvenir qui lui reste d'un mois de séjour à l'étranger, imaginez ce que cela peut bien être ? Ceci : il se souvient d'avoir vu quelque part un oiseau blanc voler entre le ciel et l'eau. Et c'est tout. Qu'est devenu l'être si bien doué pour ]'• spectacle de la nature? Il n'a rien vu. Qu'est devenue cette faculté d'entendre jusqu'au silence du désert ? Il n'a rien entendu. Du peintre, de l'artiste, de riiomme même il semble querienn'ait vécu pendant long mois. Et vous appelez cela une passion sage? Non, c'est bien la passion d'un homme, où inléressenl non seulement les sens, mais l'imagilialion, le souvenir, un peu l'esprit, tout le cœur, avec cet immense besoin de tendresse, dont le inonde, depuis des milliers d'années, n'a pas épuisé
l'expression. Elle est là dans sa vérité. Car elle ne conduit qu'à Fun ou à Taulre de ces deux dénouements : au renoncement qui est une souffrance, ou à une victoire, qui est une autre souffrance par la satiété, le mépris ou la mort qu'elle entraine. Étrange et forte preuve de notre noblesse native, puisque les romanciers n'ont point coutume, que je sache, de faire un dénouement de bonheur acquis et durable à la passion triomphante, et qu'elle n'éprouve jamais tant les amants que le lendemain du jour où ils sont réunis.
Je ne crois donc pas qu'on puisse tirer argument contre le roman de Fromentin, ou du paysage, ou du style, ou de l'étude psychologique, ou de ce qu'il aurait mal compris le caractère de la passion qu'il a décrite. Le défaut de Dominique ne me semble pas être là. L'ouvrage est parfait dans son genre. C'est peut-être le genre qui est quelque peu critiquable, je n'ose pas dire inférieur. Nous n'avons là, en effet, qu'une autobiographie, que les mémoires d'une ame qui a souffert. Et il en résulte qu'une seule âme est complètement connue, celle de Dominique, et que toutes les autres, môme celle de Madeleine, sont sacrifiées à celle-là, et vraiment incomplètes, et ne vivent que du reflet de l'unique flamme qui éclaire le livre. Que pense Madeleine de Nièvres? Par quels degrés, qui ne doivent pas correspondre exactement aux tentatives de Dominique, est-elle
descendue peu à peu jusqu'à devenir le pauvre'ôlre égaré que nous voyons à la fin? Nulle })art cela n'est dit. On peut alfirmer que Dominique^ comme me le disait une femme d'esprit, est un roman d'homme, intéressant surtout pour les hommes. En tout cas, il est permis de soutenir que le génie créa- It iir y est incomplet, et que quelque chose manque à ce livre pour prendre place au premier rang, soit dans la littérature de mémoires, parce que nous n'avons là qu'un épisode d'une vie, soit dans la littérature de roman, parce que les grandes œuvres d'imagination possèdent plus d'énergie vitale, plus de force créatrice, et animent, sinon des foules, du moins des groupes entiers de personnages sortis de la pensée humaine.
Restent les Maîtres d'autrefois. Je n'hésite plus ici : je dis que c'est là un chef-d'œuvre, un livre nécessaire et sans précédent, et que c'est le livre auquel l'œuvre littéraire de Fromentin devra de survivre et de grandir. 11 porte la date de 1875. Il est écrit à la veille de la mort de Fromentin, et il fait beaucoup plus que nous montrer un talent fortifié par douze années de méditation et d'étude : il nous révèle la véritable voie de l'auteur; il nous apprend que celui qu'on savait être déjà un peintre délicat, un voyageur intéressant, un romancier pénétrant et émouvant, était avant tout un critique 1 art original et novateur.
Le don créateur, il Ta eu là surtout. Ni la critique de Diderot, ni celle de Théophile Gautier, ni celle des écrivains innombrables qui s'encadrent entre ces deux noms et ces deux époques, ne donnent une idée de la critique de Fromentin. Elle ne consiste pas à admirer, en homme du monde et pour des hommes du monde, la peinture des maîtres flamands ou hollandais, ce qui est un exercice littéraire, et le mode en général adopté; elle n'a pas pour but premier de faire voir le tableau à ceux qui ne Tout pas vu, ou de le rappeler aux autres : elle va bien plus avant, elle explique le milieu où chaque maître a vécu, les influences qui Font formé, la qualité de son œil, l'idéal poursuivi, le procédé, le métier dont chacun a usé. C'est un peintre, qui juge, avec toute la science d'un peintre et toutes les ressources d'un écrivain.
Double condition que bien peu d'hommes ont réalisée, alliance féconde, d'où est sortie l'originalité de ce livre. Qu'est-il arrivé? Le peintre pensait et sentait en peintre. Les mots de la langue usuelle le servaient mal. Il les a ployés au service d'idées et de sensations nouvelles; il les a détournés du sens habituel, groupés en combinaisons ingénieuses; il a pris à l'atelier, pour les faire entrer dans la littérature, les termes d'argot vraiment pittoresques et méritants : il a créé une langue pour la critique d'art, dont il est à la fois l'inventeur et le modèle.
Prenez les Maîtres d'autrefois. Vous reirouterez Tailleur de Dominique ou du Sahei dans quelques pages descriptives où il célèbre Bruxelles, Malines, Anvers, et surtout la Haye. Mais, dès qu'il pénètre
iiis l'intimité de son sujet, qu'il étudie Rubens ou lltMnbrandt, ou Ruysdael, ou le vieil Otto Vœnius, ou Paul Potter, ou Hobbcma, vous ne reconnaissez plus Fromentin. L'écrivain plutôt timide des livres |trécédents est devenu audacieux. Il a des expressions nettes, tranchantes, d'un réalisme vif; des insistances qu'il n'a point eues ailleurs; des jugements d'une sûreté, d'une sévérité, d'un absolutisme que le roman ou le voyage ne lui ont nulle part inspirés. Il est enfin chez lui, dans le véritable domaine de sa pensée et de ses yeux. Il se sent maître du sujet qui est son art, maître de l'histoire, voisin d'atelier de tous ceux dont il parle, en possession de tous les secrets de métier ignorés des profanes, et il ose!
Voyez-le, quand il veut exprimer le double caractère et comme la double personnalité d'un de ces Flamands qui avaient étudié en Italie, d'un de ces romanistes^ comme on disait, qui allaient apprendre la peinture à Rome, à Florence, à Venise, et puis, de retour au pays natal, ressaisis par le génie si profond et si particulier de la race, finissaient par triompher de leurs maîtres latins, et par plier leur éducation méridionale aux rêves
d'un idéal qui n'avait pas cliangé. Il dit du peintre Van Orley :
« Vous trouvez en lui du gothique et du florentin... ici la pâte lourde et cartonneuse, la couleur terne et l'ennui de pâlir sur des méthodes étrangères; là des bonheurs de palette, et la violence, les surfaces miroitantes, l'éclat vitrifié propres aux praticiens sortis des ateliers de Bruges. »
Quelles images neuves, et quelle langue nouvelle aussi, combien forte! Ailleurs, il parlera « de rouge fouetté d'argent »; ou bien il célébrera « une pâte large, ardente, luisante et ruisselante ». Ailleurs et à propos de la Pêche miraculeuse de Rubens, il écrit dix pages du naturalisme le plus cru; il montre un saint Pierre « un peu négligé, mais d'une belle valeur vineuse )>, des pêcheurs chaussés de bottes de mer, un grand garçon, un mousse, debout sur « la seconde barque, pesant sur un aviron, habillé n'importe comment, avec son pantalon gris, un gilet violâtre trop court, déboutonné, ouvert sur son ventre nu ». Et il ajoute :
« Ils sont gras, rouges, hâlés, tannés et tuméfiés par les acres brises, depuis le bout des doigts jusqu'aux épaules, depuis le front jusqu'à la nuque. Tous les sels irritants de la mer ont exaspéré ce que l'air saisit, avivé le sang, injecté la peau, gonflé les veines, couperosé la chair blanche, et les ont, en un mot, barbouillés de cinabre. »
El puis, quelquefois, les deux manières se fondent, Tancienne et la nouvelle, et nous avons des tableaux à la fois doux et puissants, fouillés avec des coins d'incertitude par où s'échappe le rôve, mélange de critique technique et de poésie, qui
inptent parmi les plus belles pages de la littérature française. Nous sommes en face de la Descente iJe Croix, dans Téglise de Notre-Dame, à Anvers.
« Ni gesticulations, ni cris, ni horreurs, ni trop (!(' larmes... Le Christ est une des plus élégantes figures que Rubens ait imaginées pour peindre un Dieu... Vous n'avez pas oublié l'efTet.de ce grand corps un peu déhanché, dont la petite tête, maigre et fine, est tombée de côté, si livide et si parfaitement limpide en sa pûleur, ni crispé, ni grimaçant, d'où toute douleur a disparu, et qui descend avec tant de béatitude, pour s'y reposer un moment, dans les étranges beautés de la mort des justes.
) Rappelez-vous comme il pèse et comme il est précieux à soutenir, dans quelle attitude exténuée il glisse le long du suaire, avec quelle aiTectucuse angoisse il est reçu par des bras tendus et des mains de femme... Un de ses pieds, un pied bleuûtre
stigmatisé, rencontre au bas de la croix l'épaule
nue de Madeleine. Il ne s'y appuie pas, il l'effleure.
' ' contact est insaisissable; on le devine plus qu'on
le voit. Il eût été profane d'y insister; il eût été
lel (le ne pas y faire croire. Toute la sensibilité
furtive de Rubens est dans ce contact imperceptible, qui dit tant de choses, les respecte toutes et attendrit. »
Est-ce tout, et n'aurions-nous à admirer dans ce livre que la beauté supérieure d'un style renouvelé? Vous ne le pensez pas. Il y aurait à montrer dans les Maîtres d'autrefois toute l'esthétique de l'auteur.
Les vues hardies sur la fin propre de Fart, sur le rôle du peintre, sur sa formation, sur la science des couleurs et leur emploi, abondent aussi bien que les mots pittoresques, dans les Maîtres d'autrefois. Et si le temps ne me faisait défaut, je voudrais développer devant vous notamment, cette thèse non pas neuve, mais peu familière à beaucoup d'esprits et qui est celle de Fromentin, à savoir que la peinture n'exprime pas nécessairement une idée, qu'elle peut n'avoir « rien de pathétique, d'émouvant, surtout de littéraire », et cependant nous charmer et remplir son but, ou l'un de ses buts, qui est de réjouir l'âme humaine, par la simple beauté des couleurs et des lignes. Thèse immense! La justification de la peinture d'imagination, l'affranchissement du peintre qui peut se dégager du modèle, et qui n'est pas esclave de la nature, mais son maître, tout est là... ou du moins beaucoup de choses....
Mais il faut que je vous quitte, Fromentin, maître avec qui j'ai vécu ces jours derniers. Si j'avais été votre contemporain, il me semble, à vous lire, que
j'aurais aimé vous connaître, et que, respectueusement, je vous aurais écouté. Vos leçons devaient être bonnes. Vous étiez un artiste complet, un esprit haut, inquiet, une âme dont l'accès devait être difficile et le commerce très sûr. Votre œuvre a été peu nombreuse parce que vous la souhaitiez parfaite, et que vous aviez, d'ailleurs, deux moyens de faire entendre ce que vous vouliez dire, la plume et le pinceau. Peut-être n'a-t-on pas, autour de vous, compris, comme nous le comprenons maintenant, ce qu'il y avait de rare et d'achevé en vous. Mais cela importe médiocrement. Les semeurs de pensées ne jettent pas que des graines qui germent en une année. Leur mission n'en est pas moins remplie. La vôtre a été noble. Aujourd'hui, le monde plus large ouvert des esprits cultivés le sent et vous remercie. Il n'est pas loin de vous rendre justice. Tôt ou tard il reconnaîtra, en vos Maîtres d'autrefois, un chef-d'œuvre, et si vous le permettez, comme le livre est un peu gros, un peu dur, un peu spécial, pour se reposer sans vous quitter, il roljra Dominique.
LES PERSONxNAGES DE ROMAN»
Comment naissent les personnages de roman; comment ils s'appellent et se groupent pour composer le drame, c'est ce que je voudrais essayer de dire.
Et d'abord, il n'est pas inutile de passer en revue (pielques-unes des catégories innombrables auxquelles ils appartiennent, car, selon leur rang social, leur degré d'affmement ou de rusticité, ils offrent à Técrivain des ressources ou des difficultés particulières, ils ont des qualités ou des défauts littéraires qui influent naturellement sur le choix du sujet.
Tout en haut, à la pointe de la pyramide que forme le monde, et dont la base est si large et le sommet si étroit, il y a les rois et les princes. On les voit de partout, mais aussi on les voit de loin. Le roman, à certaines époques, les a dépeints complai-
1. Conférence faite à Paris, salle des Mathurins (Société des Conférences), le 29 mars 1898.
samment. C'est que, bons ou mauvais, ils ont une vertu romanesque indéniable : une tête empanachée ; le droit d'avoir des rêves comme le commun des hommes et, plus que d'autres, le pouvoir de les suivre ; une cour où l'imagination peut impunément loger l'invraisemblable, réunir toutes les beautés à toutes les perfidies , tous les caprices, tous les crimes, tous les luxes, toutes les grandiloquences et toutes les idées même, sans que la conscience du lecteur, enfantine à jamais devant l'image d'un roi, s'en émeuve et proteste. Les passions qu'on leur prête s'agrandissent de la magnificence du cadre où elles se meuvent; elles influent sur plus d'intérêts; elles ont quelque chose de l'État même et de son pouvoir. Le préjugé les amplifie encore. Il croit volontiers qu'elles occupent, dans la vie des souverains, une place prépondérante, et que, pour beaucoup d'empereurs et de rois, comme pour beaucoup de femmes, l'idée générale du règne est d'aimer.
Je n'en suis pas persuadé. Le tableau que nous font les historiens des occupations d'un chef d'État ne semble pas laisser tant de loisir aux méditations sentimentales. A quoi bon, d'ailleurs, insister? Pour observer les rois, aujourd'hui, nous serions obligés de voyager, ce qui est une condition fâcheuse pour tout comprendre. Nous ne connaissons rien en France qui rappelle une cour, même de loin. A peine pourrait-on étudier sur place un certain fond de*
oourlisaneric survivant à son vrai milieu. Les modèles nous manquent. Les romanciers qui ont, le plus récemment, mis en scène des rois, leur ont prèle un trône dans un pays de rêve, ou bien ils les ont représentés en exil, après la couronne, et tellement après, que la trace en était effacée sur \c front du héros.
Pleurons donc les romans royaux. Les ambassa- • lours qui seraient presque seuls documentés pour
rire un tel livre ne peuvent pas l'écrire. Et les romanciers qui seraient tentés de le faire n'en ont pas les moyens.
Il faut même leur rendre cette justice qu'ils poussent le scrupule jusqu'à ne pas mêler, d'ordinaire, à leur drame, un personnage étranger. Sauf dans de courtes nouvelles, nous ne rencontrons guère un héros principal qui soit Italien, Allemand, Espagnol ou Anglais. Les ténèbres sont si profondes <iitre deux âmes qui ne parlent pas la même langue <t n'ont pas vu les mêmes collines! Quelle figure incomplète nous donnerions à ces étrangers; comme ils resteraient imaginaires; comme il nous serait impossible d'être vrais ou seulement équitables!
<)us avons déjà tant de peine à rendre l'aspect
térieur d'une terre étrangère, à comprendre à iiioilié les usages de ses habitants, leurs plaisirs, leur politesse et le goût particulier qu'ils trouvent
la vie! La meilleure attention n'y suffit pas. Je me
souviens que, dans mes notes sur l'Espagne, j'évoquais le souvenir de cette assemblée de savants tenue à Salamanque, et dans laquelle Christophe Colomb, méconnu et combattu, essaya de communiquer à ses auditeurs sa foi dans l'Amérique future. J'imaginais un vieux moine disant, de longues années après, un soir, à l'heure où toute la ville est rose, et oi^i monte dans l'esprit la pensée du jour fini et celle du passé lointain : « J'étais de ce conseil; j'y entendis parler don Christophe et, pour la joie de ma vie, je fus de ceux qui l'encouragèrent à partir sur les caravelles ». Hélas! le volume n'avait pas paru depuis quinze jours, que je recevais d'un Espagnol ce petit billet: «Monsieur, vous commettez une erreur en parlant de « don » Christophe Colomb. Nous donnons ce titre, il est vrai, à nombre de personnages moins importants. Mais nos vieux héros s'en passent. Et nous ne disons pas plus don Christophe que vous ne dites mademoiselle Jeanne d'Arc. »
Après les rois et princes, les gens titrés forment une seconde catégorie, ducs, marquis ou comtes, dont le roman français, jusqu'en ces derniers temps, a fait une grande consommation. Elle est aujourd'hui un peu moins demandée. Elle est d'observation facile ; elle est précieuse même pour les écrivains qui savent très peu le monde. Voyez les auteurs qui font les grands romans pour petits
journaux. Il y a presque toujours un duc dans leurs drames, ou quelque haut personnage qui représente la richesse et l'oisiveté, deux termes tout voisins dans la pensée de la foule, et qui expriment, hélas! à peu près tout son idéal. Ces auteurs se servent très habilement de ce héros classique. Grâce à lui, ils ouvrent devant le public, éternellement ébloui par un certain état de maison qu'il croit être le bonheur, des perspectives de vie fastueuse, ou large, ou môme ruinée, fortune présente, fortune passée, peu importe, puisque Tor a ruisselé devant « eux qui le connaissent à peine. Grâce à lui, ils ont la ressource des beaux coups d'épée, des mots braves, de certaines façons cavalières de sortir d'une difficulté, qui plaisent infiniment à tant de bonnes gens emprisonnés et emmurés dans la perpétuelle incertitude. Enfin, grâce à lui, ils font entrer en scène, même sans en parler, le passé, le passé que toute noblesse évoque naturellement, et qui est en nous à Tétat de passion, amour ou haine. Les feuilletonnistes montrent ainsi un sens très exact de la psychologie populaire. Mais croyez bien que les romanciers, à leur tour, ne dédaignent pas de tels avantages. Ils en usent plus discrètement, devant des lecteurs mieux informés, plus exigeants. La préférence qu'ils ont longtemps marquée pour l"s personnages titrés avait cependant les mômes mses. Elle en avait aussi de plus particulières, de
plus subtiles. C'est que la race alliée à la fortune crée des êtres plus complexes, des êtres de sentiment et de plaisir et, par conséquent, de souffrance. Soustraits à certaines obligations, aux travaux absorbants, aux luttes pour le pain quotidien où une grande part de Fattention et de la volonté humaine se dépense, on peut supposer qu'ils ont, mieux que d'autres, le loisir de goûter ce que la vie a d'amer et de doux quand elle est la vie pleine, la vie calme. Hommes ou femmes, ils ont le droit de rêver, de regretter, de s'analyser eux-mêmes, d'écrire des lettres sans nombre, de tenir un journal sans fin de leurs pensées et de leurs sentiments. Et quelles merveilleuses ressources pour le dialogue! Quelles nuances rares de charme, d'attitudes, de politesse, d'émotion, un écrivain ne pourra-t-il pas donner à des personnages auxquels rien n'aura manqué de ce qui peut constituer Texception humaine! Si, de plus, il sait bien voir, s'il ne croit pas, de parti pris, la société uniquement composée de femmes infidèles , de maris à plaindre, de fats, d'escrocs et d'égoïstes, je demande s'il n'aurait pas quelque chance de rencontrer des exemples de haute et pure vaillance, de dévouement sans espoir, de richesse très simple ou de pauvreté très fière, dans un monde où certaines vertus sont d'une trempe plus fine?
La réaction contre cet emploi excessif des per-
sonnages titrés, dans les œuvres d'imagination, devait venir. Elle est venue. Après s'être montrés les parrains les plus castillans et les plus entichés d'héraldique, les romanciers, d'un mouvement presque unanime, se sont appliqués à supprimer les particules et à distribuer autour d'eux des noms moins sonores. On ne remarque aucune tendance analogue dans la vie réelle. Mais il est à noter que les romanciers n'ont, le plus souvent, changé que les noms. Les ducs de Hautlieu, les comtes de Castelblanc s'appellent aujourd'hui : Morin, Benoît, Thomasset et Berger; ils sont ingénieurs, avocats, explorateurs en congé, attachés d'ambassade, industriels, savants déjà connus, pas encore célèbres et qui ont pris seulement le voile de la science, mais nous ne les voyons guère dans leur profession. Ils ne parlent et n'agissent devant nous que dans les intervalles de liberté qu'elle leur laisse. Ce sont des hommes qui ont parfois gagné leur fortune au lieu de la recevoir, mais ils la dépensent à peu près de même. Leurs loisirs ne doivent être qu'une x^conomie faite sur une occupation plus ou moins assujettissante, mais l'emploi de ces heures de trêve ne porte pas l'empreinte bien profonde du métier qu'on vient de quitter et qu'on va reprendre. Le vœu secret du romancier paraît être toujours de peindre des êtres d'émotion plus que d'action, dos amoureux plutôt que des lutteurs.
Il y aurait cependant des figures bien intéressantes parmi les hommes de travail. L'amour n'est que l'épisode ou le témoin de la vie, tantôt le feu d'artifice, tantôt la lampe sage qui veille. Et que cette clarté luise ou non, le travail se poursuit sans relâche. Il est la grande loi dure de l'humanité. Il nous touche par la douleur, par les destinées qu'il nourrit, par les conditions qu'il mélange, par les antagonismes qu'il crée. Tous les états de fortune relèvent de lui ; tous les hommes sont bénéficiaires de l'effort. Et comme il groupe les êtres, il appelle et il use aussi toutes leurs facultés maîtresses. Qui pourrait ne pas trouver qu'il est beau d'étudier une inteUigence aux prises avec les problèmes les plus vivants qui soient; la dépense prodigieuse d'énergie que suppose une affaire prospère ; la lutte contre la concurrence, et les angoisses, et l'orgueil des triomphes rapides; l'obéissance d'un personnel nombreux aux ordres d'un seul homme; ces milliers d'industries, qui sont autant de petits Etats dans l'État, ayant chacun sa politique extérieure et intérieure, sa dynastie, ses drames? Ne serait-ce pas faire œuvre bien utile et bien haute que de montrer le combat perpétuel entre l'égoïsme et la pitié dans une âme; le trouble de conscience par où peuvent passer ceux qui s'étonnent de dépenser tant de justice sans récolter de reconnaissance, et d'essayer de dire le remède, puisque la souffrance est souvent
double ici, et qu'on la trouve chez le patron qui cherche et chez l'ouvrier qui se plaint?
L'ouvrier, voilà une autre catégorie de personnages qu'il faut s'habituer à voir entrer en scène dans le roman comme ailleurs. Le quatrième État aura ses portraitistes, comme il a ses orateurs et ses barnums. Quelques essais ont déjà été tentés. Et pourquoi pas? Je vois bien les objections qu'on peut faire et qu'on a faites. La foule est grossière t sa psychologie se réduit à des éléments par trop simples pour être curieux ; elle pense à peine ; elle ne rêve pas; elle ressemble à une pierre rugueuse, que tout l'effort de l'artiste ne rendra pas agréable à l'œil. Quand tout cela serait vrai, il n'en resterait pas moins permis de choisir ses héros parmi les gens du peuple. Il n'y a pas que le charme qui vaille une étude. Il y a le naturel, il y a la force, il y a même la brutalité. Ces ouvriers, on nous prédit qu'ils seront nos maîtres demain, et il est vraisemblable que nous ferons leur métier, puisqu'ils feront le nôtre. Il importe donc de se connaître. Plusieurs personnes, qui ne les ont pas visités chez eux, ne Miraient pas fâchées peut-être, avant de les voir chez elles, qu'on les leur présentât. Et en attendant ce jour, et même s'il n'arrive jamais, ne sait-on pas (ju'il existe des esprits, en grand nombre, qui se penchent d'eux-mêmes, sans aucune préoccupation personnelle, vers la souffrance et vers la misère, et
qui cherchent des devoirs à remphr comme d'autres des joies à prendre? Ceux-là demanderont, au contraire, au romancier, de leur dire où Ton souffre et surtout pour quelle cause précise on souffre au fond de la mine, dans la carrière, Fusine, Téchoppe, dans la chambre où il y a plus d'enfants que de lits et plus d'appétit que de pain. Et puis, laissez-moi croire que l'enquête ne serait pas si sombre ni si dénuée de poésie qu'on le prétend. Il s'en faut que le peuple soit tout épais, tout grossier ; qu'il n'exprime une idée qu'après avoir juré, comme on le supposerait d'après certains livres ; qu'on ne puisse assister à une réunion de famille ouvrière sans découvrir une tare nouvelle chez des gens déjà soupçonnés. Je ne nie pas la rudesse du plus grand nombre, ni l'insignifiance de beaucoup d'individus, ni la perversité de plusieurs, mais je dis qu'il y a une franchise délectable chez beaucoup d'ouvriers, une spontanéité de sentiments, un raisonnement sur les choses du métier, qui sont de vraies richesses pour un écrivain, et qu'avec eux nous aurons, à défaut de comphcation savante et de marivaudage, des éclairs de passion dont la lumière vaut bien les crépuscules mourants dont on nous enveloppe. Ils aiment et ils détestent fortement, ces pauvres. Ils ont leur honneur qui ressemble beaucoup à l'honneur tout court. Ils éprouvent, en mainte occasion, un sentiment de solidarité qui va
jusqu'à riii^roïsme. Ce sentiment, vous pouvez le condamner quand il étend des grèves ; vous Tadmirerez quand il engage les voisins à adopter les enfants d'un voisin mort. Impulsions! dira-t-on. Ohî que cela est injuste et lauxl L'instinct ne court pas au danger ou à la peine. C'est le fond vivace, -(JUS l'amas des préjugés, c'est la vieille générosité Irançaise, c'est la belle fraternité chrétienne inconsciente peut-être, qui s'éveille et va au secours. Enfin, si vous observez que l'ouvrier est très aisément abordable, qu'il parle volontiers, qu'il lit de plus en plus, vous conclurez que le roman de l'atelier ou de l'usine est un des plus riches en documents, un des plus saisissants, et, à bien des égards, un des plus nouveaux qui puissent tenter un écrivain.
La difficulté est tout autre, et tout autre aussi l'intérêt quand il s'agit du paysan. La campagne est presque toujours muette. C'est sa grande vertu, et c'est le grand obstacle. Ceux qui passent n'entendent pas sa voix. Ils ne comprennent rien à l'énigme de la terre. Lorsque nous traversons les champs en chemin de fer ou en voiture, la silhouette courbée de ces hommes et de ces femmes qui travaillent est si voisine du sol et si bien mêlée à ses lignes que le paysan peut sembler un accessoire du paysage, une chose qui se meut à peine entre des choses immobiles. Et telle est, en effet, l'impres-
sien souvent traduite par les littérateurs ou les peintres, mais qui n'est vraie que si on lui donne la durée d'une impression, si on ne prétend pas y résumer la vie du paysan. Même si vous liez conversation avec ce faucheur, ce casseur de mottes ou ce bûcheron, vous continuerez de l'ignorer. 11 vous répondra par des mots embarrassés, d'une banalité voulue, et il se taira. Ne vous fiez pas davantage aux souvenirs d'une villégiature de quelques semaines dans un coin de France ou de Navarre. Il faut un siège en règle pour conquérir ce héros défiant, et c'est la cordialité seule qui fait parler ce silencieux, l'habitude de faire partie du même horizon restreint, d'être rencontré par lui au détour des routes et surtout la lente persuasion qu'on aime la terre, comme lui, depuis le trèfle d'en bas, depuis la graine non germée, jusqu'au nid de pie qui fleurit noir au sommet des vieux chênes. Voilà pourquoi certains écrivains lui ont attribué une telle pauvreté de sentiments et d'idées. La longue fréquentation leur a manqué.
Encore n'est-ce là qu'une première difficulté. La seconde est plus redoutable peut-être. Elle consiste, pour le romancier, à faire s'exprimer un paysan comme un paysan, à ne lui prêter ni le langage d'un ouvrier ni celui d'un bourgeois. M. Brunetière, à propos des romans ruraux de George Ehot, remarque justement : « Il n'y a rien de si difficile, dans le
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roman et ailleurs, que de borner le vocabulaire des gens que Ton fait parler aux limites exactes de leur petit univers intellectuel et moral. » Épreuve danreuse, en effet, piège redoutable. Les novices croient s'en tirer par un procédé bien naïf. Ils mélangent dans le dialogue des mots de patois; ils ont soin d'attribuer au personnage des fautes de prononciation et de français soigneusement recueillies par la typographie. Quand ils ont fait dire à un touchcur de bœufs ou à la femme d'un fermier : « Pardicnne, m'sieu, mam'scUe, not' vache, j'allons, j'étions », ils s'imaginent avoir fait parler un paysan. L'erreur est manifeste. Car l'emploi d'un langage inférieur ne peut que diminuer l'intérêt d'un roman. Les défauts de prononciation ou les solécismes fatiguent vite le lecteur. Les mots de dialecte ne méritent que très rarement d'être imprimés. A mon avis, c'est là de la fausse couleur locale. Il est convenu et entendu que les filles de ferme n'ont ni l'accent ni la correction de phrase d'une Parisienne. La fidélité au modèle ne consiste pas dans ces notations puériles. Elle est dans l'emploi exclusif des termes usuels qui forment le vocabulaire paysan, dans la coupe des phrases, qui doivent être brèves, très pleines de sens, et ne jamais former une période. La campagne, volontiers sentencieuse, supprime les transitions apparentes. Les silences qu'elle met entre les idées sont précisé-
ment remplis par les pensées secondaires qui servent de lien et qu'il faut deviner. Elle n'est jamais orateur, sauf dans Textrême Midi. Ce qu'elle exprime le mieux, dans ses formules concises, c'est la tradition, l'ame sensée, forte et passablement satirique de la vieille France. En l'étudiant, on découvre des horizons d'histoire. En faisant vivre dans le roman quelques-uns de ses habitants, on a l'impression réconfortante que l'on peint un état social qui a peu varié, qui se modifie lentement, et que les scènes qui sont vraies aujourd'hui resteront longtemps vraisemblables. On a surtout l'inappréciable avantage de donner à l'œuvre le plus ample et le moins fragile des cadres. L'usine tombe en ruine ou se transforme; les procédés du travail industriel se renouvellent incessamment; les professions perdent leur physionomie; l'aspect d'une ville, après vingt ans, est à peine reconnaissable, tandis que les champs, les bois, les fleuves, le ciel, tout ce que la vie paysanne remplit et pénètre est fait d'une beauté qui demeure et qui survit à une multitude de générations.
Je pourrais passer en revue bien d'autres groupes humains, et dire ainsi les raisons d'ordre littéraire qui peuvent les faire choisir ou rejeter par les écrivains. Mais la liste en serait trop longue. J'ajouterai seulement quelques observations sur le prêtre et sur la religieuse dans la littérature.
Bien des fois, le type ecclésiastique a été dessiné parles romanciers. Nous avons tous, dans nos souvenirs de lectures, quelques portraits d'évôques, de vieux curés de campagne tout blancs, de vicaires agites et ambitieux. Les chanoines ont été plus épargnés. Mais, quelque talent que les auteurs y aient mis, est-il possible de ne pas être frappé de ce qu'il y a d'incomplet et d'inachevé dans la plupart de ces peintures? Est-il possible de ne pas sentir que la minutieuse exactitude des détails humains ne -uffit pas pour exprimer un rôle et une vie qui n'ont «le sens qu'autant qu'ils sont, par un certain côté, divins? Cet élément ne saurait être négligé, puisque, à moins de supposer un mauvais prêtre, il faut donner à celui-ci une vocation qui est précisément à l'opposé de nos entraînements et de nos mobiles terrestres. Tandis que la patience, le don de voir et (le composer suffisent pour animer d'une vie parfaite un gentilhomme ou un bourgeois, il est besoin ici d'autre chose, et c'est de la foi, ou tout au moins de l'intelligence de la foi. « Songez donc, dit M. Jules Lemaître, qu'à moins d'un mensonge sacrilège, qui ne doit guère se rencontrer, tout prêtre, quelles qu'aient pu être ensuite ses faiblesses, a accompli, le jour où il s'est couché tout de son long aux pieds de Tévêque qui le consacrait, la plus entière immolation de soi que l'on puisse imaginer; qu'il s'est élevé, à cette heure-là, au plus
haut degré de dignité morale, et qu'il a été proprement un héros, ne fût-ce qu'un instant. » On ne saurait mieux dire. Et si cela est compris, il me semble que le curé de campagne, si complaisamment et indulgemment évoqué par les écrivains, ne saurait plus être le vieillard paterne, timide et solitaire, qui vit dans une pauvreté quotidienne, relevée de quelques instants de gourmandise, quand il va dîner au château ou dans les conférences, et qui bénit la naissance, l'amour ou la mort. Il existe chez lui une passion qui explique tout, qui transfigure les plus humbles, et grandit leur condition jusquà la faire exceptionnelle et sublime, de médiocre qu'elle est d'apparence : c'est l'amour des âmes. Niez-le, et le prêtre ne différera pas sensiblement d'un honnête percepteur en retraite, d'un notaire honoraire bienfaisant, d'un propriétaire conciliant et aumônier. Mais si vous admettez qu'un homme puisse s'élever au-dessus de la nature et la dompter au point de faire du sacrifice la loi même de sa vie, l'inexplicable devient clair. Cette âme a eu pitié des âmes. Elle a vu leur détresse et leur dignité. Elle a considéré qu'une paysane était, aussi bien qu'une reine, une âme en marche, à travers la douleur et la joie, vers une éternité. Elle a quitté le monde pour soutenir un peu d'humanité chancelante, oublieuse, fatiguée de la route. Elle aura sa récompense, aussi mystérieuse que sa force, dans
des repentirs qui ne seront jamais révélés, dans des larmes qui couleront pour d'autres, dans de longues patiences que la douleur ne lassera plus, dans les pardons, les oublis, et, plus souvent, dans Tallègement passager d'une créature faible qui retombera encore, mais qui porte en elle-même un principe de relèvement.
Quelque chose de cette môme idée ne nuirait pas à celui qui voudrait représenter, avec le scrupule du vrai, une religieuse. Mais que d'autres qualités il faudrait encore! Une plume si fine et si chaste, la faculté de comprendre et d'exprimer entièrement le sens de ces mots qui nous sont mal connus : le silence, le recueillement, le voile, l'oraison. Et nous twpliquons si grossièrement les vertus qui nous dépassent! Pour n'en prendre qu'un exemple, n'estil pas d'un usage presque universel, dans le roman, le drame, la poésie, de conduire au couvent les héroïnes désespérées? Elles entrent au cloître comme dans le refuge des cœurs navrés. Elles lui demandent l'oubli d'un autre bonheur qu'elles ont d'abord cherché. En un mot, elles n'y vont pas tout (h'oit, et c'est parce qu'elles se sont heurtées à <|nelque obstacle de la vie qu'elles tournent vers Dieu des regards d'amoureuses éconduites ou trompées. Est-ce conforme à la réalité? Bien rarement. Ces sortes de vocations en retour ne sont, clans le domaine des faits, qu'une très infime excep-
lion, et nous pourrions tous plaindre une supérieure qui aurait à conduire une congrégation d'héroïnes de romans revenues de leurs illusions, mais non pas de leurs souvenirs.
L'histoire commune est bien plus simple. Les jeunes filles qui se font religieuses n'ont presque jamais eu d'aventure de cœur. Elles obéissent à un attrait direct et puissant. On dirait qu'elles ont vécu, puisqu'elles ont le dédain souriant de la vie. Cependant, elles sont très jeunes, dix-huit ans, vingt ans, vingt-deux ans. Rien n'a froissé leur gaieté épanouie. Rien ne les repousse. Elles disparaissent volontairement du monde, Nous les retrouvons souvent, quelques années plus tard, Sœurs d'hôpital. Sœurs débarbouillant et gardant les enfants dans les crèches. Sœurs des pauvres. Sœurs d'écoles, mêlées à toutes les misères, à toutes les peines, jamais à nos joies, qu'elles n'ont pas l'air de nous envier. Et cela dure toute une vie. N'est-ce pas bien mystérieux, bien troublant, et cela n'échappe-t-il pas, pour la plus large part, à toutes les analyses et à tous les récits d'un romancier? Je ne l'ai jamais si bien compris qu'un jour, où il me fut donné d'assister à un spectacle très rare.
J'accompagnais, seul laïque, unévêque américain dans la visite qu'il faisait à la maison mère d'un ordre de religieuses cloîtrées. J'allais, un peu en arrière, intimidé par cette qualité de profane et
d'intrus, que loul me rappelait, mon costume, les grands corridors blancs, les images pendues aux uurs, le silence, la démarche grave et recueillie de la supérieure générale qui nous précédait, vieille femme à qui obéissaient les deux cent vingt monastères du Bon-Pasteur répandus dans le monde entier. Elle avait les yeux bleu vif d'un chef d'armée, un air de commandement et de décision que tempéraient Thumilité acquise et la finesse naturelle de la femme. Elle nous conduisit dans une salle vaste, sans autre ornement que la lumière, où étaient assises le long des murailles, sur trois rangs et laissant une avenue entre elles, les deux cent cinquante novices de l'ordre, toutes blanches aussi. Pendant que Tévêque, assis à Tune des extrémités (le l'appartement, donnait aux religieuses des nouvelles de leurs sœurs d'Amérique, je considérais, retiré dans un angle, tous ces visages enveloppés d'un voile semblable et fixés dans la même attention. Il y avait Iti des Françaises, des Anglaises, des Américaines du Nord et du Sud, des Italiennes, des Espagnoles, des Allemandes, des Belges, des femmes venues des îles de l'archipel grec et de l'Asie Mineure, et la race se reconnaissait à la Ibrme des traits, à la nuance de la peau, à un peu plus de raideur, ou d'abandon, ou de volonté tranquille dans la tenue, bien que les chaises fussent toutes exactement alignées, les tailles droites, les
mains posées à plat ou jointes sur les robes tombant à plis pareils. Mais l'expression avait partout une parenté émouvante, et c'était la jeunesse, une joie enfantine, facile et pleine, qui déborde comme les fontaines en attendant qu'on y puise, et c'était une limpidité de regard qui disait la parfaite virginité des âmes. Je pensais, dans ce court instant qui ne se renouvellera jamais, que ces jeunes filles seraient demain dispersées à travers le monde, afin de se dévouer, elles, chefs-d'œuvre de pureté, à l'éducation des filles perdues; elles toucheraient de leurs mains, de leurs lèvres, les créatures les plus rejetées ; elles vivraient avec celles dont le vice leur était le plus détestable; elles se pencheraient sur toutes les hontes et se relèveraient avec une pensée intacte; elles donneraient leur amour, qu'elles ont refusé au monde, à ce que le monde a corrompu, puis abandonné. Non, celles-là ne ressemblent pas aux héroïnes de romans, puisqu'elles les guérissent. Et je songeais aussi, me rappelant cette manière d'expliquer de pareils dévouements, qui traîne dans tant de livres : « Tout cela est au-dessus de nous. On ne sacrifie pas, pour un entraînement d'imagination, sa jeunesse, sa beauté, sa joie et sa vie; on ne s'enferme pas dans un couvent avec les rebuts de la rue; on ne vit pas quarante ans chaste, pauvre, sans autre volonté que celle d'obéir, parce qu'on a le goût du blanc, des fleurs artificielles et du silence.
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parce qu'on aime à respirer l'odeur d'un grain d'encens. Il y a autre chose, mais qui pourra le dire? »
Voilà donc, avec leurs avantages et leurs défauts romanesques, quelques-unes des figures parmi lesq uelles un écrivain trouvera ses modèles. Un homme qui est doué pour l'observation possédera vite, en lui-même, une collection d'images prises au hasard ilos chemins, incomplètes, fragmentaires, simples .ij)paritions de la vie dans un moment de la durée, et qui ne sont que des éléments de personnages, des traits dispersés, des croquis pareils à ceux des peintres. El, sans doute, il arrivera que ces croquis .1 liront été faits et multipliés en vue d'une œuvre déterminée, mais le contraire est la loi commune. Les héros de roman, pour la plupart, sont beaucoup plus anciens, dans ces réserves de l'esprit, que l'intrigue qui les a groupés, et leur vie littéraire a été précédée d'une période plus ou moins longue de disponibilité, d'où ils sortent tout à coup, appelés et désignés par cette force qui s'appelle l'idée, et qui n'hésite pas, et qui va droit à eux, et leur dit : « C'est loi que je veux, lu vas vivre ! » El ils viennent, dans la joie. Tout livre qui n'aurait point ces profondes racines serait superficiel. Toute documentation qui serait entièrement neuve aurait l'apparence d'une enquête, et on n'y reconnaîtrait point ce goût de la
vie qui ne vient, aux romans comme aux fruits, qu'après quatre saisons. En attendant cette heure, qui peut-être ne sonnera jamais pour eux, ces ombres , ces héros de limbes, sommeillent dans le souvenir ou dans le cahier des notes, qui est rouge, ou gris, ou bleu, suivant Thumeur.
Oui, le cahier de notes, je ne m'en dédis pas. Je sais qu'elles ont leurs détracteurs, je sais qu'on n'est pas tendre pour elles, et qu'il y a des jugements qui condamnent les carnets et les tiroirs d'un auteur. « Toutes sortes de notes, dit encore M. Brunetière, ont cet inconvénient qu'il n'y a rien de si difficile que de résister à la tentation de s'en servir. » Je réponds que cela dépend, et que s'il est un usage dangereux des notes, il en est un autre fort légitime et utile. Je dirai même que je les crois nécessaires, mais à une condition, qui est de ne jamais les relire, à moins d'y être invité par l'appel immédiat du sujet, par la rencontre qui se fait, dans l'esprit, du geste logique d'un personnage avec le geste autrefois vu et saisi au vif de la nature. Elles ne feront pas le roman, parce qu'elles n'en ont ni la puissance ni le droit; parce qu'elles sont incohérentes; parce que le groupement de ces choses demi-vivantes n'est pas la vie ; mais elles y aideront, elles mettront une agrafe au manteau, une plume à la toque, un peu de noir au sourcil. Elles sont costumières. Sans elles, une foule de détails et de mots, obscurs dans
mémoire, ne se retrouveraient pas. Et si vous liles qu'elles ne sont (ju'une poussière, j'y consens, mais la poussière vole ; accumulée, elle se colore ; montée très haut, elle est le bleu du ciel, et elle fait partie de l'atmosphère : c'est de même dans le roman !
Qu'on me permette un exemple. Je ne puis cacher que j'ai beaucoup étudié le monde de la mode et ses environs. Ce fut un voyage très long, très amusant et d'un intérêt très poignant à la fois. Pensez donc : visiter les premières maisons de modes et aussi les petites, à Paris et en province ; interroger la patronne, pénétrer dans les ateliers et surprendre les employées au milieu du travail, groupées au naturel, lasses, nerveuses, attentives, bavardant, honteuses d'être vues avec leurs manches de lustrine, douces, moqueuses ou hardies ; se faire présenter à mademoiselle Irma, qui est apprêteuse et cause très volontiers de son métier; à l'artiste mademoiselle Mathilde, qui invente les plus jolis chapeaux de Paris, et manie les plumes et les rubans comme un poète les rimes riches; tenir entre ses mains de petits cahiers de jeunes filles disparues, qui n'ont laissé après elles que de pauvres petites idées de luxe qui sont déjà passées de mode et ces quelques feuilles de journal souvent banales, souvent charmantes, avec des blancs, des endroits tout froissés el quelquefois des traces de larmes; n'est-ce pas
de quoi s'émouvoir, et sourire, et prendre pitié? On apprend beaucoup de cette manière. On se défait de bien des opinions que professent les gens du monde à Tégard de ceux qui n'en sont pas. On acquiert, entre autres, la certitude qu'il y a parmi les ouvrières, à côté des vices, des travers, des imperfections propres à leur condition ou communes à l'humanité, des trésors d'énergie, de délicatesse et de poésie. Pour le prouver, j'ouvrirai ces notes dont j'ai parlé. Je citerai des phrases, des mots, des fragments de conversation ou de mémoires, écrits ou dits non par une seule, mais par dix jeunes filles, à Paris ou en province. Je n'y changerai rien. Vous reconnaîtrez leur signature de rêve et de misère, et vous apercevrez, du même coup, le secours qu'on peut attendre des notes. Voulez-vous des âmes tristes? En voici : « Je suis vendeuse dans une maison de modes. Si vous connaissez la réputation des modistes, ma maison, hélas! ne fait pas exception. Avec mon caractère faible, je suis bien en danger. Ajoutez à cela la fatigue. Je suis sur pied toute la journée, courant d'un salon à l'autre, parlant toujours, ayant affaire à des madames très difficiles, qui veulent être jolies quand même, et commandée par une première on ne peut plus légère, avec laquelle on est forcé d'être politique. Je rentre tard. Je ne suis jamais couchée avant minuit, ce qui est tard, quand on
a une journée de travail derrière soi et une autre devant. »
Une autre m'a dit : « Savez-vousce qu'on souiïre, quand on se sent impuissante devant un travail qui est un gagne-pain? A chaque saison, j'ai de ces moments de souffrance. Je ne m'y habitue pas. Il me semble, à chaque fois, que c'est fini, que je n'aurai plus d'idées. Un soir, j'ai prié Dieu, lui, le grand artiste, de me rendre capable de faire le travail qu'il veut que je fasse. Et, le lendemain, j'ai eu deux idées. »
Une autre, qui avait sa mère à sa charge, me disait avec un peu d'orgueil et beaucoup de tristesse :
« Il faudrait attendre au moins un an pour avoir un bureau de tabac. C'est bien long. Maman y a quelque droit : son grand-père, le comte Léopold de B., était colonel de la garde royale et chevalier de Saint-Louis. »
J'ai grand'peur que, malgré de pareils titres, le bureau de tabac n'ait pas encore pour titulaire mademoiselle Léontine.
Voulez-vous du socialisme naïf?
<( Je me rappelle avoir vu des socialistes en Angleterre. Nous en rencontrions, le dimanche, des milliers, réunis sur une place, en plein vent. Ce qui m'intéresserait aujourd'hui, ce serait de connaître leurs théories. Je veux lire, dimanche, l'article Socialisme dans Larousse. »
Et ce cri, bien curieux :
« Je n'en veux pas à la vie; je sais qu'elle est faite pour quelques-uns. »
Voulez-vous des âmes tendres, des mots qu'un écrivain ne désavouerait pas? Écoutez ces trois pensées écrites sur le môme petit cahier par une Parisienne :
« J'aime lire un livre qui vient d'être lu par une personne aimée, et celui dont j'ai à couper les pages me donne toujours une première impression sèche. Je vais donc lire d'abord le roman que mon amie a lu. »
Un peu plus loin :
« Seule, je n'ai aucune force. Je serais heureuse qu'un être plus fort que moi, plus fort surtout par l'amour que j'aurais pour lui, fût mon guide et m'absorbât toute. »
(( Au contraire des autres, je mesure l'affection qu'on me donne, et que je donne, aux tristesses éprouvées. »
Voulez-vous enfin des impressions d'artistes, écrites par de simples employées de la mode?
« Il est minuit. Ma fenêtre est ouverte, et je me plais à entendre le roulement du tonnerre et à voir la lumière des éclairs. Je ris. Je fais des péchés de sensualité à écouter la pluie tomber, un autre en buvant de l'eau fraîche, un autre à respirer les fleurs que j'aime tant! »
Et ceci :
« Peul-ôlrc pourrail-on comparer une patronne (le grande maison à un chef d'école de peinture. En \ l'rité, madame X. et madame Y. sont deux artistes de genre différent, et elles font véritablement école. Madame X., si elle avait été peintre, aurait probablement été un grand dessinateur, car elle a un œil merveilleux pour les formes, la ligne, Tharmonie, ses teintes sont généralement fondues, rien de heurté. On pourrait la comparer à Ingres, tandis que madame Y. est absolument Topposé; elle a bien Toeil de son ancien pays d'Orient. Nos couleurs sont riches, vives; les mélanges de tons ont fait sa réputation par leur hardiesse; on ne recule devant aucun mélange extraordinaire, on heurte, on oppose : mais tout cela en artiste. Benjamin Constant représente bien ce qu'aurait été madame Y. Chez madame X., on doit forcément devenir dessinateur de goût, et le goût doit être discret, fin, tandis que chez nous l'œil le plus terne devra s'habituer et finir par aimer les couleurs vives, et le goût le plus timoré deviendra hardi et original. »
On pourrait croire que ce ne sont là que de jolis mots, et que le souci de l'art qu'elles savent exprimer est de bien petite importance dans la vie de ces jeunes filles obligées de travailler pour vivre. Pas toujours. J'en connais une, réputée parmi ses compagnes pour son merveilleux talent d'invention.
Elle gagnait quatre cents francs par mois, comme première, dans une grande maison de Paris, Le directeur d'un grand magasin lui fait offrir six cents francs, plus de sept mille francs par an, — la fortune pour elle, — si elle veut venir diriger son rayon devmodes. Elle réfléchit trois jours. Au bout de ce temps elle refuse. Et quelle raison donne-t-elle? Je n'aurais pas osé la rapporter dans un livre, parce qu'on aurait trouvé cela invraisemblable. Le fait est vrai cependant.
Elle répond qu'elle serait disqualifiée, qu'au lieu d'être une créatrice d'œuvres personnelles, je ne puis dire tirées, mais portées à un seul exemplaire, elle conduirait une fabrique où le modèle^ copié et recopié cent fois, deviendrait banal.
Il lui fallait ce qu'il y a d'imprévu, de rare, de capiteux, dans la mode de luxe. Elle refusait l'argent pour demeurer artiste.
Ce sont là des notes d'auteur.
Presque aucune d'elles n'a été employée, et, comme on dit, versée dans le volume. Mais n'aperçoit-on pas qu'elles pouvaient servir d'indication, et comment le rôle des cahiers et des carnets ne consiste pas simplement à rappeler des termes, des détails, des fragments d'histoire que la mémoire aurait pu perdre, mais surtout à renseigner l'écrivain sur la manière de traiter l'œuvre, sur ce qu'on nomme en peinture les valeurs? Elles lui indiquent
itons qui s'harmoniseront le mieux avec le fond tableau.
A présent l'idée maîtresse du roman peut venir, et choisir, parmi tant de figures vagues, celles qui prendront corps et seront des personnages. Elle apparaît; elle possède une force créatrice; elle dispose, elle assemble, elle se meut avec la souveraineté de la vie au milieu des éléments de l'œuvre encore dispersés et gisants. Elle doit avoir une vue prodigieusement sûre, car elle va chercher, au plus profond du souvenir, des traits presque oubliés qu'elle ramène soudainement au jour. Pourquoi ceux-là? Pourquoi pas d'autres, plus voisins, plus séduisants peut-être? Laissez-la faire. Elle ne se trompe pas, bien qu'elle n'hésite jamais. Et si vous me demandez quelle est cette puissance qui agit si librement et si vite, je vous dirai que c'est simplement la vérité que l'écrivain veut souligner, la situalion qu'il veut exposer. A peine s'est-elle formulée dans la pensée, et déjà les lignes générales du roman sont arrêtées. D'un mouvement qui semble instinctif, elle marque tous les rôles de premier rang, tous les principaux personnages à venir. Ils accourent, tels qu'ils sont, ces êtres informes, et si loin encore de la vie complète. Mais ils sont désignés pour vivre. Un peu de leur âme est déjà en eux. L'idée les a fait se lever. Ils se groupent, s'opposent, forment l'ébauche du drame, comme des marionnettes qu'on
meltrail sur une scène pour figurer les acteurs futurs. Et ce n'est pas tout. Le cadre, le paysage, le décor de la scène est déjà dessiné. Une atmosphère enveloppe ce petit monde en formation. Et l'on peut dire que, dans ses traits essentiels, un roman est l'œuvre d'un instant.
N'est-ce pas évident, quand le romancier entreprend, comme il est si souvent arrivé, de raconter sa propre histoire et, plus spécialement, son enfance? Le seul nom d'enfance n'évoque-t-il pas un roman qui est en nous tous, et qui s'y trouve à l'état romanesque précisément, je veux dire avec la poésie de la réalité et celle du recul, avec le double attrait de la jeunesse qui se souvient et de l'expérience qui raconte, avec ces grossissements de certains épisodes, que le lointain déforme et amplifie, comme il fait, entre les branches d'arbres, pour les astres qui se lèvent? Sans réflexions, sans recherches, c'est le foyer qui apparaît, la maison, le château, le magasin paternel, les chemins ou les rues où l'on courait, les parents, les voisins, les amis d'école ou de collège, la cousine qu'on allait voir volontiers, les grand'tantes auxquelles il fallait rendre une visite annuelle, et tant de joies auxquelles rien n'a ressemblé depuis, et tant de larmes qui n'ont pas toutes séché. Les romanciers anglais, pour ne parler que d'eux, se sont plu à composer de ces autobiographies voilées, et les exemples seraient faciles à
rencontrer dans Ficlding, Smollet, Walter Scott, Dickens, George Eliot. Qui ne sait que l'original M. Micawbcr, si pauvre, si généreux, si follement visionnaire, avait vécu sous le nom de John Dickens? On peut critiquer le genre, pour des raisons qui ont été dites cent fois. On ne contestera pas que les personnages soient venus ici tous ensemble, à Tappcl de ridée.
11 n'en est pas autrement lorsque Tauteur traite d'autres sujets. Ici, je suis obligé de parler de moi, d'analyser mon expérience personnelle. Mais j'ai pour excuse la nécessité môme, car, dans un problème si délicat, il est impossible de parler d'après l'expérience des autres, et nul ne saurait noter avec certitude la marche de pareilles idées, si ce n'est dans son propre esprit.
Je dirai donc que l'idée du roman qui s'est appelé De toute son âme ne m'est venue qu'après une longue étude du milieu. J'ignorais complètement ce (jue j'écrirais plus tard, quand je tâchais de pénétrer la vie difficile, pauvre et miroitante de l'employée de la mode. Après quelque temps, la connaissance de l'atelier, le souvenir de conversations nombreuses, <'t de nombreuses lettres, me firent apercevoir jusqu'à l'évidence, parmi d'autres choses, l'obstacle au mariage, que les jeunes filles de la mode rencon- Irentdans leur profession même; comment celle-ci les affine et les déclasse; comment elles sont d'un
monde par leur naissance et d'un autre par leurs rêves, partagées entre le luxe du dehors et la misère de chez elles, jetées de Fun à l'autre par le travail qui reprend ou le travail qui cesse, également impuissantes à oublier la richesse qu'elles côtoient et à faire oublier la condition d'où elles sortent.
Aussitôt, les personnages s'imposaient à l'esprit avec une sorte de nécessité, ou, si l'on préfère, en vertu d'un raisonnement si prompt et si voisin de l'impulsion, qu'il semblait dégagé de toute idée de travail. L'héroïne, ce serait l'une des ouvrières les plus artistes de la mode parisienne, non l'une quelconque, mais celle-ci, qui avait les yeux couleur d'eau de mer, un air d'aristocrate, un sourire si facile et si vite retenu. Elle n'habiterait pas Paris parce que le paysage de Paris est fatigué. Si les ponts pouvaient parler, si la Sainte-Chapelle, le Palais de Justice, les « buées matinales » et les bateaux de la Seine, si le soleil couchant au-dessus du bois, pouvaient dire leur opinion aux romanciers, ils leur crieraient : « Assez! assez! » Non, elle habitait une ville un peu grande de province, au bord d'un fleuve aussi, pour que l'horizon fut plus large et d'une lumière plus variable. Celui qui, d'en bas, l'aimait, était un pêcheur de Loire, un timide et un passionné, de cette race où les résolutions mûrissent lentement et éclatent soudainement. Plus près d'elle, dans le travail journalier, elle avait une amie, l'autre type extrême de la
mode, raventurière, l'eiTante, la lamentable quêteuse de pain, ûme capable de tendresse et nullement d'art, qui ne s'attache qu'aux êtres. Entre elles deux, toutes les nuances d'ouvrières pourraient s'encadrer. Enfin, comme l'héroïne principale, entourée de compagnes moins élégantes et moins affinées, n'en serait (jue plus exceptionnelle, comme il fallait rappeler constamment et cruellement son origine, sa parenté, son monde d'où sans cesse elle s'évade en esprit, elle a un frère, l'ouvrier dont l'exemplaire vit sous nos yeux, l'homme que les mots corrompent autant que les passions, et qui se venge, par la haine universelle, de l'offense qu'il a reçue d'un seul. Tous les principaux personnages étaient ainsi désignés.
De même dans cette nouvelle intitulée Donatienne. En regardant, aux Champs-Elysées ou au Parc Monceau, ces théories de nourrices arrivées à Paris avec une chemise et une robe, à présent superbes, béates, tout enchâssées et ruchées de broderies, comment ne pas penser à ce contraste si dangereux, et au nombre des ménages pauvres qu'il a troublés et rompus à jamais? L'idée, un jour, m'a frappé, et le drame, immédiatement, s'est trouvé bâti.
La nourrice, c'est une Bretonne, petite avec des sabots à talons hauts, coifl'ée d'une coilTe à deux ailes rondes et plissées comme un cyclamen, une de ces filles des côtes qui ont le sang léger et le cœur aussi. 11 y a bien longtemps que vous la connaissez,
que vous avez observé le fond crenvie de cette nature molle et d'imagination égoïste, sa perpétuelle et lointaine tentation d'échapper au devoir commun, d'être délivrée des soucis de sa vie de paysanne, obligée de soigner l'homme, les enfants et les betes. Vous avez eu mieux que l'occasion de la voir, le temps de Tétudier, en plusieurs exemplaires, puisqu'il est entendu qu'avant d'atteindre sa première année, un enfant de riches change deux ou trois fois de nourrice, pour le moins. Le pays qu'elle habite? le canton de Plœuc, d'où elles partent si nombreuses pour Paris. Et c'est le soir. L'ombre achève de tomber. L'homme et la femme sont assis sur le seuil de la closerie, en haut de la colline, à la limite des bois, et ils font silencieusement le môme rêve de misère, qui ne se partage plus, et que chacun fait de son côté quand elle a trop duré. Alors la lettre arrive, la lettre qu'on n'attendait plus et qui appelle la femme à Paris, dans ce monde de la richesse, des cadeaux, du bien-être, des rubans de soie, des dentelles, dont on parle si souvent dans le bourg. L'éblouissement est presque immédiat chez l'un des époux; le chagrin, chez l'autre, n'attend pas une seconde et durera autant que l'absence, qui ne finira pas.
Autant qu'il est permis d'affirmer et de généraliser, dans une question éminemment subjective et complexe, je crois donc que l'esquisse d'un roman est
une opération rapide de l'espril, ordonnant en un instant une matière déjà rassemblée. La seconde opération de l'esprit est bien différente, celle de la mise au point, l'approfondissement des caractères, la combinaison des scènes, la création des personnages accessoires que Tidée maîtresse n'a pas nécessairement évoqués. Celle-ci suppose un long Iravail et une longue réflexion.
Plusieurs écrivains, je le sais, se livrent à cette œuvre de méditation dans la retraite de leur cabinet. Ils s'asseyent devant leur table, et, notant les idées ([ui leur viennent, font de la composition un travail suivi et régulier. C'est une méthode excellente, assurément. J'en connais une autre, plus vagabonde, plus paresseuse et plus lente : c'est de ne point hâter l'œuvre à venir, de n'y penser que rarement avec application, et d"y songer toujours. Les personnages sont nés, ils vont grandir et se parfaire doucement, sans effort, comme sans arrêt. J'appellerai cet état la période d'amour, parce que l'amour est seul créateur. C'est de lui que vient la vie, de plus en plus pleine, de ces êtres de fiction. Ils progressent d'une façon mystérieuse, mais le progrès est certain. Il est perçu par l'esprit beaucoup mieux que l'effort dont il procède. Avez-vous songé quelquefois au frémissement invisible qui Jdoit faire trembler une bouture de jeune arbre, quand le premier fd de racine, pcrrnnf Técorce, renconlro la torro cl, avec
la terre, la vie ; quand une goutte de sève, une seconde, une autre encore, monte dans la tige demi-morte? Supposez un taillis de jeunes chênes qui auraient conscience du développement graduel et de l'épanouissement de leurs bourgeons ; qui sentiraient grandir en eux la feuille, la branche, Tarbre que personne n'aperçoit, et qui penseraient : « Ah ! la bienheureuse brume ! elle a dissous l'enveloppe de vernis qui m'emprisonnait ; ah ! le clair soleil qui déroule mes germes plissés ; ah ! la bonne pluie qui fait boire à leur soif toutes mes racines à la fois ! » Il me semble qu'un phénomène à peu près pareil s'accompUt pour les personnages de roman. Ils cherchent obscurément et s'assimilent la vie éparse autour d'eux, les souvenirs anciens qui seront, si vous voulez, le sol avec ses réserves de sucs féconds, et puis les impressions qui traversent et qui passent, comme la pluie et comme le vent. Us ne cessent point d'agir parce que l'attention du moment s'est détournée d'eux. L'existence ordinaire n'est ni interrompue ni troublée. Mais une idée survient, et aussitôt le héros de roman auquel on ne pensait pas, s'écrie : « Elle est mienne, je l'exprimerai ! » Un geste d'inconnu, un mot frappe l'esprit, et une voix intime s'élève et dit : « Il m'appartient par droit d'harmonie ! » En cet état, il y a un profit de toutes choses. La rencontre d'un ami peut achever un rôle incomplet ; une fin de chapitre sortir
d'une course en fiacre; Taudition d'un concert jeter dans une rêverie qui dictera, en la chantant, toute la poésie d'un livre. Il y a aussi, vous le devinez, des heures de volonté pleine, de labeur attentif. Mais que ce travail soit raisonné ou presque inconscient, vous voyez qu'il modifie toujours, plus ou moins, le modèle choisi. Le type premier du personnage, pris dans la vie réelle, peut demeurer reconnaissable ; il n'est pas tout à fait ressemblant. Les paroles qu'on lui prête, il ne les a pas toutes dites ; les actes qu'il accomplit n'ont pas tous été siens, bien que chacun soit commandé par la logique et dérive d'une observation. L'intrigue elle-même, si elle est bien conduite, supprime une foule d'actions communes et sans intérêt; elle simplifie le personnage, et c'est un effet de l'art ; elle l'engage en des situations où il reste fidèle au caractère d'élection , mais qu'il n'a pas traversées, et dont on peut dire seulement qu'il les eût traversées de cette manière. Et cela montre qu'il n'y a pas de réalisme absolu; qu'il n'y a pas, dans le roman, de portrait entièrement vrai; que les œuvres de cet ordre restent, pour une large part, des œuvres d'imagination. Le modèle a vécu, et peut-être vit-il encore; son tempérament tout entier et beaucoup de ses traits passeront dans le livre : mais toute composition a pour but de changer un homme* en personnage, et les détails qui l'achèvent le transforment en même temps.
Période d'amour, ai-je dit, et cela me paraît bien vrai. Ces êtres qui doivent vivre, il faut qu'ils soient aimés. Il faut s'identifier avec eux, souffrir et se réjouir avec eux, de telle sorte que ce soient eux qui parlent et agissent par notre âme qu'ils possèdent. Ils ne sauraient habiter longtemps en nous sans que ce phénomène se produise. Leur vie grandissante emplit la maison, comme les enfants arrivés à Tâge d'hommes. Simples figures d'abord, ébauches où dort une âme frôle, ils se développent, ils parlent, ils prennent une fermeté de traits où l'on sent que l'heure est proche de la vie agissante. A un moment, ils sont parfaits, de la perfection relative que chaque esprit peut leur donner. Alors une vision émouvante s'ouvre devant l'écrivain, une vision qui lui fait oublier toute la peine passée, qui soutiendra son courage dans les épreuves nouvelles qui vont suivre. Il voit, avec une netteté qui ne laisse rien dans l'ombre, toute l'œuvre dont il n'a pas tracé une ligne, il l'aperçoit achevée, avec les portraits, les dialogues, les paysages, avec la beauté de rêve qu'il espère traduire. L'apparition le décide. Il prend la plume, et il écrit.
Peut-on citer, dans la littérature française, des exemples de roman populaire? Est-il souhaitable que de pareilles tentatives se multiplient, ou bien sont-elles condamnées, par la nature môme de leur objet, à n'être que l'expression d'un art inférieur et médiocre? Telles sont les deux questions que je voudrais traiter.
Je constate d'abord la profonde différence entre le roman populaire, qui serait, par définition, une œuvre d'art destinée à l'éducation du peuple, et le roman-feuilleton, qui n'est pas une œuvre d'art et ne vise qu'à l'amusement. S'ils étaient une seule et même chose, je ne demanderais pas : « Peut-on citer, dans la liltéralure française, des exemples de roman populaire? » Car ce ne sont pas les feuilletons qui nous manquent. Nous en avons par milliers. Une foule d'ér-rivains s'y essayent; plusieurs y
1. Conférence faite à Paris, salie Cliarras (Société des Conférences), le 21 mars 1891).
gagnent une fortune, une réputation, on pourrait dire une gloire d'une espèce particulière; ils voient leur nom et leurs œuvres pénétrer dans des milieux où n'ont jamais pénétré ceux des maîtres de la littérature française ; ils intéressent, ils font pleurer, ils égayent, ils ennuient un peuple entier; ils sont les ATais créateurs et les vrais soutiens d'une certaine presse, investis d'une puissance plus immédiate sur ses destinées que tous les écrivains politiques, les économistes, les critiques, les reporters et les correspondants de la rédaction, et je me rappelle que l'administrateur général d'un des plus importants petits journaux de Paris me disait que, dans la première semaine après le commencement d'un feuilleton, le tirage du journal montait ou s'abaissait de cinquante mille, de quatre-vingt mille exemplaires par jour, selon que le feuilleton plaisait ou ne plaisait pas.
Il me faut développer sur ce point ma pensée, parce que, si le roman-feuilleton n'est pas le roman populaire, il en tient, il en usurpe la place.
Je viens de dire qu'on ne pouvait le ranger parmi les œuvres d'art. La formule est légèrement excessive. Assurément, il n'arrive à personne de parler de la beauté, de la grandeur d'un feuilleton, de célébrer le style de Ponson du Terrail, l'harmonie des périodes chez Xavier de Montépin, de rechercher, parmi les génies grecs, latins ou français, la filiation littéraire de M. Gaboriau. Mais la condamnation
LE ROMAN POF'LLAIRE 79
prononcée, au nom de Tari, contre ces écrivains et leur nombreuse famille m'a toujours semblé trop absolue. On peut ne pas les lire, c'est môme un droit : il ne faut pas les calomnier. Ils ne sont pas des artistes complets, cela n'est pas douteux; ils ne comptent guère plus dans la littérature que les ménétriers ne font figure dans la musique. Cependant les ménétriers savent faire danser les foules, et tout le monde n'en sait pas faire autant.
Lorsque de nombreux esprits sont captivés et retenus par un récit, au lieu de s'étonner et de rire de la banalité de l'histoire et de la simplicité des lecteurs, il vaut mieux chercher, comme une leçon, le mérite de l'écrivain. Il y en a toujours un. Les feuilletonnistes ont, presque tous, un sens exact du mouvement dramatique; une science de l'horrible et du terrifiant; une adresse à démêler les écheveaux; une habileté à laisser pour morts, sur le champ de bataille de l'action, des héros qui ressuscitent pour de longues destinées; un doigté dans l'usage du point de suspension; une fidélité au type honorable des bonnes mères, des petites ouvrières laborieuses et des amours éternelles, qui ne sont pas des qualités si méprisables qu'on le croit. Quelques-uns s'élèvent môme jusqu'à la composition et jusqu'aux premiers éléments de la psychologie, à ce point qu'on peut distinguer dans leurs œuvres le marquis d'avec le baron, le financier
d'avec le traître, le charretier d'avec le chemineau, à d'autres signes que la coupe de Thabit et que le rappel des caractères physiques. Peut-on en dire autant de tous ceux, sans exception, qui passent pour écrivains et sont comptés dans la c littérature » ?
Non, le moindre défaut du roman-feuilleton est peut-être de manquer d'art. C'est pour une autre raison surtout qu'il ne saurait remplir le rôle de roman populaire et qu'il usurpe, en ce moment, la place qu'il détient.
Il exerce, en efl'et, une véritable et enviable puissance.
Qui n'a suivi parfois un de ces crieurs qui vont, le long des rues de faubourgs, portant en bandoulière un sac plein de journaux et de livraisons à bon marché? L'homme ne s'arrête pas. Il va d'un pas rapide, jetant le Petit Journal, le Petit Parisien, la Lanterne, sous la porte d'un client, rattrapé par des gamins ou des femmes en cheveux, qui courent après lui, un sou au bout des doigts, et reviennent lentement vers la maison prochaine, le cou déjà plié et les yeux attentifs à la page imprimée. Il dépasse les derniers alignements des toitures ouvrières et s'enfonce entre les jardins^ tantôt clos de murs, tantôt bordés de haies mutilées, région des cultures maraîchères. Et c'est enfin dans la campagne elle-même qu'il s'avance, dans les pays de
LE ROMAN l'O PILAIRE 81
pâturage et de labour où le bruit du monde, autrefois, s'arrôlait.
Je me souviens qu'un dimanche j'étais monté au sommet d'une colline, d'où la vue s'étendait, presque infinie, sur des terres toutes cultivées où les villages ne semblaient que des points blancs perdus dans la moisson. Les blés, les avoines, les luzernes, fuyaient en nappes voisines, sous le soleil et sous le vent, et disparaissaient à bien des lieues, non pas rompus par un accident de terrain, mais enveloppés et voilés dans la poussière d'or que la lumière et la brume d'été élèvent en couronne à l'horizon des plaines. Et sur deux chemins parallèles qui coupaient la vallée, au bas de la colline, deux hommes passèrent. L'un vendait des journaux et soufflait dans une corne de cuivre, l'autre poussait une de ces petites charrettes que les gens de la profession nomment des « balladeuses », et où il y avait de la mercerie, des bonnets de tulle, des pièces d'étolTe, des miroirs, des lanternes de fer-blanc, et celui-ci, pour appeler ses clients répandus dans l'immensité des blés, portait à ses lèvres, de temps en temps, la pointe d'un grand coquillage rose, qui s'évasait en forme de trompe. Les deux bruits tantôt alternaient et tantôt se mêlaient, l'un aigu, sautillant et moqueur ; l'autre grave et en harmonie avec ce paysage rustique où devait sonner parfois le mugissement d'un taureau. Personne ou presque per-
sonne n'achetait au colporteur, représentant attardé d'une industrie qui meurt, et, au contraire, tout le long de la route voisine, les curieux s'approchaient du vendeur de journaux. Ils venaient à l'appel de la corne de cuivre, les gars de ferme, un bâton à la main, des brins d'herbe et de la terre encore attachés à la semelle de leurs souliers du dimanche, ils tendaient le bras par-dessus les épines, ils sautaient les talus ; elles venaient aussi, les filles roses, gardeuses de vaches, hébétées de silence, et même les fermières, un peu honteuses d'être vues et pressées de rentrer à la maison. C'étaient hier et aujourd'hui qui se faisaient concurrence et qui luttaient ensemble. Hier n'avait pas de succès. La foule allait d'elle-même, déjà tout habituée, au marchand de nouvelles fausses et d'idéal frelaté. Je me disais : « Ce qu'ils échangent là contre un sou, ces pauvres, est-ce la paix, est-ce un peu de joie qui dure seulement autant que la fraîcheur d'un bonnet de tulle, est-ce de quoi les rendre meilleurs? » Et les deux hommes, pendant que je songeais, s'éloignèrent par les deux chemins, et le bruit du cuivre et le mugissement du coquillage, de plus en plus faibles, de moins en moins distincts, moururent, à bout de vol, dans l'espace infini.
Les gens de la ville, employés, ouvriers, petits rentiers et bourgeois, sont plus friands encore de cette httérature, et elle agit davantage sur eux, à
cause de la souplesse et de la vivacité plus grande de l'esprit citadin. Renseignez-vous, dans le moindre bureau de tabac, dans le moindre dépôt de journaux, et demandez le nombre de romans illustrés ; le nombre de livraisons dites de luxe qui contiennent les œuvres des prétendus « maîtres du roman » ; le nombre de feuilles quotidiennes à triple feuilleton, qui s'écoulent dans une semaine. C'est un total effrayant.
Ainsi, le roman-feuilleton compose le fonds de lecture, le principal élément de distraction intellectuelle d'une masse énorme d'hommes et de femmes. Et comme cette distraction occupe à peu près tout le loisir que laissent le travail, la promenade et le cabaret, il s'ensuit que c'est l'éducation populaire elle-même, l'instruction des adultes, qui est faite par le roman-feuilleton. S'il n'y avait pas la vie qui fait l'école, à sa manière, et qui détruit souvent la leçon du romancier ; s'il n'y avait pas un peu de catéchisme, dont on se rappelle encore les questions quand les réponses sont oubliées ; s'il ne restait pas, dans l'air et la lumière de ce pays, un peu de sens commun qu'on respire malgré soi, que deviendrait un peuple enseigné de la sorte? Ce peuple
f'mplit l'Ame de fables qui n'ont aucun mérite supérieur de beauté, de moralité, de vérité. Et cela est vrai en France, en Belgique, en Allemagne, en Italie, dans presque toute l'Europe. Non seulement
il ne s'élève pas par de semblables lectures, mais il y perd le goût de la vie réelle, de celle qu'on ne rêve pas, et qu'on subit. Il n'en voit plus les joies ; il en aperçoit mieux les peines et les inégalités, qu'il exagère ou qu'il ne supporte plus. Les imaginations, exaltées par le conte, tournent en jalousies pratiques et agissantes.
N'est-ce pas de quoi faire pitié, ce désir légitime de savoir qui n'est pas satisfait, ce besoin de culture populaire sans cesse renaissant et sans cesse trompé, ce champ immense et fertile où l'on ne jette que des graines folles? Je le dis avec une entière conviction : il faudrait avoir du peuple une insultante idée pour se résigner à le laisser indéfiniment victime des lectures qu'on lui sert. Et si l'on répond que ce qu'on lui sert est précisément ce qu'il demande, je répliquerai qu'on n'en sait rien, puisqu'on ne lui olïVe rien autre chose, et qu'il n'est pas à même de choisir.
Voilà pourquoi le roman-feuilleton ne saurait être confondu avec le roman populaire. Il en est de même du roman naturaliste.
Ici, nous sommes bien en présence d'une œuvre d'art, d'un art à mon avis inférieur, parce qu'il est exceptionnel et fermé, mais qu'on ne peut pas, de bonne foi, ne pas reconnaître. Si j'avais à juger l'école naturaliste française, non dans sa formule, où il entre beaucoup de vérité, non pas même dans
l'œuvre de tel ou tel auteur, mais dansTensemble des livres qui se réclament du naturalisme, je dirais que son principal défaut littéraire a été de méconnaître la réalité; je montrerais ce qu'il y a de contraire aux règles de Tobservation et de la sincérité, dans le procédé qui consiste à ne peindre de Thomme que les instincts, à supprimer les âmes, à expliquer le monde moral par des causes inégales aux efl'ets, à murer toutes les fenêtres que Thomme, accablé tant qu'on le voudra par la misère, le travail, la maladie, Tinfluence du milieu, continue et continuera d'ouvrir sur le ciel. Car il y aura toujours de ces fenêtres-là, par où la prière monte et l'espérance descend.
Mais je n'ai pas à faire ici de critique littéraire, et la seule chose que je veuille expliquer, c'est l'impossibilité de faire entrer le roman naturaliste dans le genre que j'ai appelé : le roman populaire. J'en aperçois deux raisons.
L'une a presque un caractère d'évidence. Toute œuvre populaire, et on peut dire toute œuvre de grand art, est une œuvre d'éducation et d'ascension. Elle peut être moralement indifférente, mais elle doit tout au moins récréer les Ames par le spectacle de la beauté, les alléger du fardeau de la vie, être créatrice d'une heure de joie et de repos. Elle remplit toute sa destinée quand elle va au delà, quand elle élève l'homme, le rend meilleur, le porte à la
vaillance, au sacrifice et à Dieu. Jamais elle ne peut tendre légitimement à un abaissement de Thumanité.
Or, il ne me semble pas possible de soutenir que l'œuvre de Técole naturaliste, en général, a relevé le niveau moral du monde, que les âmes y ont pris une force, une pureté, une résolution de patience ou d'énergie sereine et tranquille, la seule qui mène loin. Etcela suffit pour qu'on lui refuse le rôle d'éducatrice.
Il y a une seconde raison. Toute littérature qui voudra mériter le beau nom de populaire, doit être inspirée par l'amour du peuple. Je cherche cette fraternité de cœur, cette tendresse dans l'œuvre naturaliste, et je trouve un parti pris de dénigrement, voisin de l'orgueil, une manière dure de parler de la misère, une brutalité de touche dans le portrait des pauvres gens, toujours représentés comme des êtres d'impulsion, esclaves des instincts, des hérédités et des passions, une tendance à considérer l'ouvrier comme une machine à boire et à faire des révolutions, qui dérivent d'un mépris foncier de l'espèce humaine, à moins qu'ils ne révèlent la plus certaine des incompréhensions. Tout récemment, un jeune écrivain, parlant déjà de l'école naturaliste au passé défini, comme d'un événement des siècles disparus, disait : « Ce fut le défaut des réalistes de goûter une volupté à surprendre les hommes en
flagrant délit d'ignominie • ». Ce jeune avait peutêtre tort d'employer un passé d'un recul si profond, mais il avait raison en signalant ce défaut littéraire qui n'est autre chose — il n'est pas inutile de le remarquer — qu'un défaut de sympathie véritable pour l'objet qu'on dépeint.
Assurément, l'écrivain doit connaître le mal, mais il n'est pas fait pour ne dire que cela, pour ne pas voir la santé à côté de la maladie, le remède à côté de la souffrance, et surtout, puisqu'il touche à des plaies, il n'a pas le droit de les aviver ou de les traiter comme une simple matière à description. L'amour ne s'arrête jamais là. Quand il se sent impuissant, il a une larme du moins pour le dire. Je ne la vois pas couler, je ne la devine pas même dans le roman naturaliste. Et c'est pourquoi encore je ne puis pas lui reconnaître un droit à l'épilhète de po})ulaire, c'est-à-dire de fraternel.
Il faut bien l'avouer : dans les termes où je l'ai défini, le roman populaire est assez malaisé à rencontrer. Il y a des œuvres et môme des chefs-d'œuvre littéraires qui peuvent se répandre dans le peuple, plus ou moins, mais il y en a peu qui lui soient destinés. Notre littérature classique est toute ou presque toute aristocratique, faite pour des esprits de cour, en tout cas pour des esprits de choix. Celle du