‹ Questions littéraires et socialesChapitre 14 sur 14 · DISCOURS POUR L'HOPITAL SAINT-JOSEPH · texte numérisé non relu

DISCOURS POUR L'HOPITAL SAINT-JOSEPH

Les œuvres de la charité chrétienne ont toujours été miraculeuses, el, s'il y a du plus ou du moins dans le miracle, je dirais volontiers qu'elles sont aujourd'hui plus miraculeuses que jamais. Elles n'ont point autant de revenus assurés qu'elles ont de dépenses certaines, et elles ne font pas faillite; elles sont précaires et elles durent; elles comptent sur le lendemain comme sur un ami dont elles ignorent seulement le visage; elles prennent le hasard pour un banquier; avec elles toute la prudence humaine est en déroute, la peur cjui nous est naturelle a toujours tort, et le mérite de leur venir (m aide passe mystérieusement d'un inconnu à un inconnu, et d'une génération à une autre. • Il y a longtemps qu'il en est ainsi, il y a dix-neuf <:ents ans, car je suis bien persuadé que les saintes

1. Discours prononcé à l'assemblée générale des bienfailcurs .le l'hôpital, le 19 mars 1906.

femmes qui suivirent le Christ jusqu'au Calvaire avaient déjà visité des pauvres, soigné des malades, quêté et veillé pour eux, et que c'étaient leurs œuvres d'infirmières et d'aumonières qui avaient fait grandir leur courage bien au-dessus de celui des hommes. Elles furent héroïques parce qu'elles avaient été miséricordieuses. Les pauvres durent être bien étonnés, quand ils les virent pour la première fois entrer chez eux, et qu'ils crurent comprendre que la pauvreté avait des amies. Ils s'émerveillèrent d'une douceur nouvelle qu'ils supposaient faite pour eux seuls, et qui était née pour le monde entier et pour les siècles. Il y avait quelque chose d'attendri dans le regard qui se posait sur eux, dans la voix qui leur parlait, dans les mains qui touchaient une plaie, dans le bonjour et dans l'adieu. Ces pauvres ne se doutaient pas qu'une femme et un enfant avaient transformé la terre. Ils prirent vite l'habitude de ne plus être méprisés de tous, ils ne s'étonnèrent plus. Et, après eux, le monde infini de la soutTrance comprit peu à peu que l'horreur qu'il inspirait était vaincue. On vit se multiplier de prodigieuses vocations. Des jeunes filles se détournaient de l'amour humain ; elles en recherchaient un autre qui rendait leurs yeux plus graves et les illuminait parfois d'un reflet dont personne ne découvrait la flamme. Ces créatures d'élite quittaient les champs où la vie est saine, quittaient la ville où elle est variée, pour

in SCO UK s l'OUH L HOPITAL SAINT- JOSEPH 3:')1

s'enrennor dans des hôpitaux, respirer l'air vicié, choisir les travaux cl les soins les plus répugnants, s'attacher au voisinage de la douleur, et garder ( <>[)endanl, mieux que leurs amies mariées, la joie ( t la paix dont il y avait autour d'elles si peu de < auses apparentes. Ceux qui les regardaient passer 110 pouvaient s'empêcher de répéter tout bas : « Are, i/ratia plena ».

Je parcourais, ces jours derniers, le troisième volume de Vllisloire de la Charité par Léon Lallcinand. 11 raconte ce qui a trait au moyen âge, et on |)(Mit y lire mille détails qui montrent, dans la charité pour les malades et les pauvres, la plus forte

• les parentés entre ce temps-là et le nôtre. Que de guerres, que de violences, que de famines, que de divisions politiques dans toute l'Europe, aux xr, \ir, XIII' et xw siècles! Mais que de tendres inventions, fiuelle noblesse dans le dévouement, quelle (lélicnlesse dans le sacrifice, quelle fraternité, plus ( citaine (pie celles que nous proclamons chaque jour, et que c'est une absurde histoire, que celle <|iii nous représente ces temps lointains comme l>nrhares parce qu'on s'y battait, comme si le cœur

• les hommes qui se battent mal était pitoyable cl doux! La science de donner, celle qui n'a jamais eu qu'un seul maître dans l'hisloire, était répandue a travers tous les rangs du peuple, et c'est lu l espèce d'éducation intégrale dont l'humanité profi-

lora toujours le plus; des gens de toutes conditions, nobles, marchands, banquiers, jurisconsultes, hommes dY'tude ou de guerre « se donnaient eux et leurs biens » selon l'admirable formule, à Thôpilal qu'ils voulaient fonder. Des refuges immenses s'élevaient, maisons-Dieu, Hôtels-Dieu comme on disait. On s'ingéniait à guérir, à améliorer, à consoler. La médecine et la pharmacie faisaient de leur mieux, comme à présent, pour aider la nature qui veut vivre. L'hygiène n'était point aussi ignorée que notre suffisance se plaît à l'affirmer. On préconisait déjà l'isolement des malades, on faisait bouillir les eaux douteuses. Les portes des maisons-Dieu s'ouvraient à toute soulTrance du corps, quelle que fût la croyance de l'âme, et, comme s'expriment les textes, à u tous malades langoureux couchant au lit ». Il suffisait qu'ils portassent « l'enseigne de pauvreté et de misère ». Une fois admis, ils étaient soignés du mieux que Ton pouvait, nourris avec plus de délicatesse que la prieure et que la sœur ou les frères hospitaliers, pourvus de linge blanc, gardés pendant la nuit, traités enfin, comme les maîtres et les seigneurs du lieu. « Il n'est pas convenable que les maîtres manquent du nécessaire, dit le règlement de l'hospice de Troyes, alors que les serviteurs jouissent du superflu. » Le dimanche, il y avait procession et aspersion d'eau bénite dans les salles, et même, dans quelques hôpitaux fondés en Orient,

in s c or R s poih l hôpital satnt-joski»h 353

à Jérusalem, à Sainl-Jean-d'Acre, à Chypre, chaque jour, à la tombée de la nuit, on récitait des litanies d'une beauté émouvante :

« Seigneurs malades, disait-on, priez pour la paix; que Dieu nous la mande du ciel en terre!

» Seigneurs mala<les, priez pour le fruit de la lorre, que Dieu le multiplie!

^) Seigneurs malades, priez pour ceux qui les aumônes nous mandent! »

Les règlements sont sévères sur la discipline des sœurs, des serviteurs et des servantes admis dans les hôpitaux. On trouve même, çà et là, des traces de ce scrupule qui n'était probablement, chez nos pères, que la conclusion raisonnée d'une psychologie moins pédante que la nôtre, mais plus défiante ou simplement mieux renseignée. C'est ainsi que Ton voit, en certaines villes, que ni les sœurs ni les servantes des hospices ne doivent être ni trop jeunes ni trop belles. Et cela me rappelle une disposition des anciennes lois qui sinspirait de la même pensée, et qui permettait de récuser le témoignage d'une jolie femme à la barre du tribunal, toutes les lois du moins que le juge était jeune. N'est-il pas vrai qu'après avoir souri, on éprouve du respect [)our cette justice qui se défiait d'elle-même?

.Je reviens aux hôpitaux. La continuité de la tradition s'accuse de beaucoup d'autres façons, entre < <Mix d'autrefois et ceux d'aujourd'hui. Pour en

citer une dernière preuve, je dirai que votre sollicitude pour les malades, mesdames, la charité qui vous fait vous mêler aux religieuses et apporter aux malades le réconfort de votre visite et de vos soins, est de très vieille noblesse. Dans la plupart des hospices, au moyen âge et plus anciennement encore, on voit des chrétiens et surtout des chrétiennes du monde se dévouer aux malades, et vaincre la nature jusqu'à se passionner pour cette œuvre de miséricorde.

De ce côté même je crois que nous sommes aujourd'hui en progrès, ou du moins que, après toute une période de moins ardente charité, les femmes françaises ont retrouvé la belle pitié dévouée de leurs sœurs du moyen âge. Jamais on ne vit plus grand nombre de femmes et de jeunes filles suivre des cours de médecine et de chirurgie élémentaire, prendre des grades qui sont surtout des permissions de dévouement. Depuis vingt ans, la vocation d'infirmière a débordé la vie religieuse, et s'est répandue, parmi les familles du monde. Par là, nous reprenons la tradition des plus beaux siècles, et nous la développons.

Vous la continuez encore par la générosité de vos aumônes. C'est une de ces merveilles dont je parlais tout à l'heure, que le budget de l'hôpital Saint-Joseph. Chaque année, il faut quatre cent mille francs pour le soin des malades, leur nourri-

DISCOlliS l'OlH L HOPITAL S A I N T- J 0 S K PU 355

lurc, les reinètles, les impôts, les réparations et le reste. L'hôpital iien a pas le quart d'assuré par des londations, mais il trouve chaque année la somme entière, grAce à la charité |)arisienne. Chaque année, sans qu'on sache d'avance à quelle date précise, ni comment, ni par (juelles fractions, ni par quelles mains cette grosse somme sera apportée aux pauvres soulTrants, plus de trois cent mille francs sont donnés à cette grande (cuvre, et lui permettent de rontinuer de vivre et de faire vivre ceux qui, sans elle, couraient à la mort prochaine. Aumône émou- NMule, rançon de bien des omissions, de bien des fautes, de bien des luxes, remerciements quelquefois, supplications souverainement fortes d'Ames en peine, ou témoignage simplement d'une pitié tendre t'I d'une foi véritable.

Il n'y a pas d'espoir que cette dépense diminue. 11 iH» faut pas le souhaiter. On peut même souhaiter que des libéralités supplémentaires agrandissent la maison et fondent des services nouveaux. La première fois que j'ai eu l'honneur de rendre visite à madame la supérieure de l'hôpital Saint-.Ioseph, elle m'a dit : « Nous voudrions bien construire un nouveau pavillon de chirurgie. Tous les jours, nous lefusons des malades, il en meurt, faute de secours, <'t d'autres se désespèrent parce que nous ne pouvons les accueillir. 11 nous faudrait une centaine de mille IVanr'^ pour 1;« <'oiislnir|ion et poui" raniéiuïge-

3c6 QUESTIONS LITTEHAIHES ET SOCIALES

ment. Oui donc aura celle pilié? » J'avais répondu : « Madame je ne crois pas pouvoir parler, à rassemblée générale, de celte création nouvelle. J'aurais peur, en provoquant une semblable libéralité, de nuire aux œuvres qui me semblent les plus nécessaires de toutes, à celles qui guérissent les esprits. » Voilà ce que j'ai répondu. Ai-je eu raison? Non, j'ai eu tort; je me repens, je veux réparer mon erreur, et je dis aujourd'hui : « Plaise à Dieu et à vous, mesdames, que ce pavillon soit bâti prochainement. Il faut le bûlir, pour les malades qui souffrent et qui attendent. Je compte, pour soutenir et mûrir dans vos âmes la pensée que je vous exprime, sur les prières de ceux qui sont morts en atlendant, et qui n'ont pas eu le lit d'hôpital qu'il leur fallait avoir. Qu'importe, en effet, que d'autres grands intérêts sollicitent votre charité? Ilsauront la même réponse favorable, ('/est l'heure de donner, parce que c'est l'heure de souffrir. Par sa gravité, par ses angoisses, par ses lueurs de salut, parles perspectives qu'il ouvre sur les ruines qui nous menacent et par delà, sur les lendemains plus heureux que nous pouvons mériter, notre temps pousse aux grandes largesses de dévouement les âmes qui rétléchissent. On nie le droit à la richesse : affermissez-les en donnant. On refuse aux riches le nom de classe dirigeante, et peut-elrel'ontils assez médiocrement porté : montrez que certains d'entre eux, tout au moins, ont une autre conception

IHSCOUHS l'OlR L HOPITAL S A 1 N T- J 0 SE l' Il 3:>7

(Je la forlune que la Uévolulioii jalouse, et (pi'ils savent donner, quand elle n'a que la passion de prendre. Môloz voire aumône à toutes les autres affirmations de la foi, qui rappellent d'un bout de la France à l'autre, à ceux qui l'avaient oublié, que le baptôme ne s'efface pas des fronts, et que limage de la croix se retrouve sous la rouille de l'infime et divine monnaie que nous sommes. Qui sait à quels nobles blessés de la guerre ou du martyre, les hùpilaux fourniront asile demain? Donnez pour diminuer It' nombre des autres sacrifices qui seront demandés à ce pays de France, et qui seront le prix de la résurrection. Les malades pour lesquels vous bûtirez ce pavillon nouveau ne réciteront pas, le dimanche, les litanies de l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, Tusage s'en étant perdu, mais les heures de soufirance sont de lentes litanies, elles sont des prières, elles rachètent ceux qui les vivent, et leurs voisins, et le monde, et elles disent, comme les « seigneurs malades >> d'autrefois : « Que Dieu nous mande la paix, du ciel en terre î »

Page 1