‹ Questions littéraires et socialesChapitre 13 sur 14 · I. Conférence faite à Besancon le 10 (lécenil)rc · texte numérisé non relu

I. Conférence faite à Besancon le 10 (lécenil)rc

ticicns, économistes, docteurs en sociologie, qui déclarent que tout serait rapidement sauvé, moyennant quelques lois de plus, ou moyennant un changement de ministère ou un changement de constitution. Je ne crois à aucun remède d'un cfl'et rapide, parce que c'est Tâme qui est atteinte, et parce que c'est elle qui fait souQVir tout le corps. C'est d'elle que je viens vous parler. Je n'aurais pour m'occuper du reste ni goût, ni compétence. Je n'ai ni passé, ni avenir politique : je ne suis qu'un Français qui vient, pour une fois, parmi d'autres Français, inquiets comme lui, afin de leur parler de l'ame souffrante de la France, et de dire tout haut quelques-unes des choses qu'il a souvent songées tout bas.

Le sujet, môme dégagé des incidents de la politique quotidienne, est encore trop vaste pour qu'on puisse l'étudier ou même l'esquisser dans une conférence. La psychologie nationale n'est pas simple. Les dernières années l'ont compliquée à plaisir. Je ne toucherai qu'un point de cette vaste question des éléments de vie et des éléments de mort qui luttent dans le pays. Je laisserai de coté les hommes qui font beaucoup de bruit et beaucoup de mal, pour ne parler que de ceux qui font un peu de bien et qui ne font pas de bruit du tout. Et, ce qui vous étonnera sans doute, je ne m'occuperai pas des braves gens pour les accabler de reproches. Assez d'autres écri-

vains, dans les livres et dans les journaux, se «hargenl de remplir ce rôle de sévérilé IValernelle. L'emploi de grondeur public ne sera jamais vacant. Il est si aisé : on n'a point à se préoccuper des remèdes, ni à discerner les responsabilités, ni à 'accuser soi-môme; on n'a ([u'à regarder le Irain du monde et à crier invariablement aux défenseurs du droit : « C'est bien l'ait I Vous n'avez que ce que vous méritez ! Vous n'avez pas su vous révolter, et Ion vous traite en esclaves 1 Ah! si vous nous aviez écoutés, il y a vingt ans, il y a dix ans, il y a six mois : c'est nous qui vous aurions tirés d'alTaire! ('/est nous qui avions la sagesse infuse! Mais à présent, il est trop lard. Vous êtes perdus et avec vous la France de la tradition chrétienne est perdue! Elle périt sous nos yeux, par votre lûchelé; ce qui n'empêche pas, ajoutent-ils, madame X, madame Y, madame Z, de mener la vie la plus joyeuse du monde, et même de se trouver mêlées, paraît-il, à une aventure qui fait beaucoup de bruit etijuenous allons raconter,... etc., etc. »

Ceux ([ui répètent ce discours, dans la rue, dans les salons ou dans les journaux, ont deux fois tor(, parce qu'ils ne peuvent que décourager ainsi les braves gens dont ils veulent se montrer les amis, et parce qu'ils commettent, en même temj)s, une injustice véritable.

.Je relève tout de suite leur allusion à la vie non

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pas mondaine précisément, mais cruellement insolente, que continuent de vivre, en ciïet, à Theure où nous soulTrons, un certain nombres d'hommes et de femmes, toujours les mêmes et toujours les seuls qui occupent la chronique. Ils ne sont pas nombreux, bien qu'on les voie partout; ils ne sont pas le pays de France; il ne se rattachent, d'aucune façon, à aucun parti, car le plaisir n'en est pas un. Et ce n'est pas, d'ailleurs, d'après une pincée d'incurables qu'on peut juger de la santé d'un peuple.

Laissons-les donc, et parlons des braves gens. Ceux-ci ne méritent pas tous les reproches dont on les charge, et c'est déjà trop qu'ils en méritent quelques-uns. Oui, assurément, ils n'ont pas tous été braves jusqu'à présent; ils ont accepté, en fait tout au moins, des situations légales qu'il ne fallait pas accepter du tout. Ils ont eu l'attitude gémissante, et il en fallait avoir une autre, qui peut se définir d'un mot précis. Il y a quelques semaines, je recevais, à la campagne, la visite d'un jeune professeur d'Oxford. Très vite (îomme il arrive entre étrangers qui se tàtent et se jugent l'un l'autre en abordant les problèmes les plus généraux, nous en vînmes à causer de la situation religieuse en France. Il me dit l'aversion qu'il éprouvait, lui Anglais, pour les violences exercées contre nos religieux et nos religieuses. Puis, avec un geste de lutteur qui se met en garde :

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— Une chose m'afflige encore plus que la violence (les méchants, me dil-il, el je vais vous la dire. Je l»as^e mes vacances en France, àX...; j'en arrive. 11 y avait là un couvent de religieuses; elles ont été chassées; jai demandé aux gens du pays ce (juils pensaient de ce renvoi hrulal...

— Eh bien?

— Eh bien! monsieur, ils m'ont répondu par des lamentations : « C'étaient de saintes filles, elles Taisaient le bien, nous les aimions, je vous assure; nous les regrettons; c'est déplorable. » Ils pleurnichaient, ils ne s'indignaient pas; ils regrettaient un l)ienfail, ils ne s'emportaient pas; ils n'avaient pas ce que j'aurais voulu voir en eux : le sentiment indigné de l'injustice!

Cet Anglais avait peul-élre raison. Pleurer ce n'est pas dire oui, mais s'indigner, c'est dire non, c'est refuser de se plier à l'injustice, c'est opposer à une mesure inique non pas la plainte qui se détourne et (jui se cache, mais la conscience qui se montre. Nous avons laissé passer beaucoup d'occasions de le faire. Est-ce un signe de fléchissement passager dans les caractères? Il est possible. Mais ces fléchissements ont une cause ou des causes. Et cela nous conduirait h nous demander si l'insuffisante résistance des catholiques, leur défaut de cohésion, leurs illusions, leur découragement quelquefois ne sont pas venus moins encore d'un fléchissement de

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caraclère chez les soldais que crime absence de direction de la part des chefs; et nous pourrions peut-t^tre affirmer que, toute détestable qu'elle soit, la loi de séparation ofl're du moins un espoir aux catholiques : celui de retrouver bientôt un épiscopat unanime, moins préoccupé d'éviter les alîaires que d'édifier les consciences, et tel que peuvent le faire présager certaines belles fermetés et la noblesse d'attitude de plus d'un évoque d'aujourd'hui.

Mais j'ai dit que je ne ferais point le procès du passé. Il suffit d'avoir indiqué, comme je viens de le faire, qu'il y a eu des faiblesses, dont il n'est que trop aisé de compléter la liste et d'approfondir les raisons. La contre-partie est heureusement plus facile encore, bien que ce soit un thème qu'on néglige de développer. Ces journaux, ces amis bien intentionnés, qui malmènent quotidiennement les catholiques, ont l'air d'oublier que l'espérance est une vertu, et que, ne fut-elle pas une vertu, elle est une énergie nécessaire dans la lutte. Ils se rendent aussi coupables d'un véritable déni de justice. Car les catholiques ont donné, depuis un siècle, un exemple de générosité qu'aucun peuple n'a donné aussi éclatant; ils ont inventé, soutenu, propagé plus d'œuvres charitables qu'aucun pays florissant et qu'aucune majorité gouvernante; ils ont été le jardin d'essai de toutes les belles idées fraternelles. Si vous considérez les cinquante dernières années,

ils ont fourni le plus nombreux contingent do défenseurs, lorsque le pape Pie IX a soutenu la lutte contre les envahisseurs du domaine temporel; ils ont donné, pour la propap^alion de TÉvangile, les deux tiers des missionnaires, hommes et femmes, envoyés par le monde chrétien vers les nations païennes ; ils ont donné plus de la moitié des sommes recueillies dans l'univers entier, pour la propagation de la foi; ils ont peuplé les cloîtres d'une multitude si grande, qu'il faut remonter à des âges lointains pour retrouver cette grande moisson liliale de la sainteté en France; ils ont relevé d'mnombrables églises, repris la route des pèlerinages, reconstitué ces grandes foules suppliantes qu'émeuvent le sentiment et le cantique du même idéal. Depuis vingtcinq ans, on les a vus créer, sur toute la surface du territoire, des milliers d'écoles libres, parer presque tous les coups qui leur étaient portés, dans ce duel t' iiible dont l'enjeu est l'ûme de la jeunesse, faire de durs sacrifices d'argent, de temps, de patience, pour réparer les ruines causées par la laïcisation de l'enseignement. Si l'on regardait moins obstinément I< monde qui s'amuse pour observer le monde qui p rie et qui rebâtit, si l'on pouvait établir le budget de la charitée privée et spécialement le chapitre relatif à l'école chrétienne, on serait obligé de reconnaître que la France catholique a montré une générosité magnifique et persévérante. En même temps,

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j'oserai dire qirolle a donné un exemple méritoire d'obéissance et d'abnégation. Tous les catholiques ne sont pas de ces timides dont on exagère le nombre et la réputation. A côté de ceux dont je regrette moimême qu'ils acceptent si aisément ou repoussent si mollement l'injustice, il y a partout, dans chaque ville, dans chaque bourg de France, des convaincus, des ardents, des énergiques. Ceux-là, s'ils avaient écouté leur douleur, leur colère, le conseil de leur nature d'hommes, ils se seraient révoltés, ils auraient opposé violence à violence : on aurait vu des conflits sanglants, des vengeances et peut-être une guerre civile. Il ne faut pas s'imaginer qu'il manque d'hommes aujourd'hui, qui seraient capables de sacrifier leur vie pour leurs croyances. Mais on leur a dit, ou bien ils ont jugé eux-mêmes qu'ils n'étaient pas dans un de ces cas très rares où la révolte armée est légitime, mais seulement dans un de ces cas nombreux, et si rudes, où toute la force de l'homme doit être employée contre soi-même, afin de souffrir l'injustice comme une épreuve et de la combattre seulement dans l'humiliation, dans l'apparente faiblesse de la prière, par l'affirmation inlassable du droit méconnu et par la noblesse de la A'ie. Et c'est à cause de cela, à cause de cette victoire des meilleurs Français sur eux-mêmes, qu'on a pu voir quinze mille écoles fermées, des couvents, par centaines, assiégés et violés, des milHers de rehgieux

cl (Je religieuses chassés de leur domicile et dispersés, sans qu'il y ait eu un coup de fusil tiré. Toute la violence a été d'un seul coté. Quel est le parti qui aurait donné un pareil exemple du respect dû à l'autorité? On s'est moqué de cette passivité. Elle csl 1res belle pour Télite des chrétiens. Elle prouve ({uclle qualité de citoyens fait la doctrine chrétienne. Les syndicats rouges, les socialistes, les pacifistes eux-mêmes n'auraient pas soullert la centième partie de pareilles injustices sans recourir aux armes. Les catholiques ont maintenu la paix à l'intérieur. Et c'est une gloire qu'on puisse dire «l'cux : ils seraient plus respectés en ce moment, - ils étaient moins respectables. Toute l'histoire de lEglise est pleine de victoires achetées à ce prix, obtenues contre toute espérance, au milieu des sarcasmes de l'impiété qui attaque et du murmure approbateur de la lAcheté amusée on méprisante. < )uand le non /)ossiinnis sera prononcé, personne ne pourra prétendre quilla été trop tôt.

\'oilà ffuelques-unes des réflexions (piinspire la conduite des braves gens dans le récent passé : ils ne sont pas exempts de reproches, ils ne méritent pas non plus tous ceux cpion leur adresse, et par leur générosité tout au moins et leur respect de la paix publiciue, ils ont donné l'exemple qu'on doit attendre de leur foi. L'avenir, un avenir si prochain qu'il s'appelle de son vrai nom demain, les

meiira on l'ace d'obligations sinon nouvelles, du moins plus étroites et plus pressantes, et, s'ils savent y conformer leur conduite, je ne doute pas qu'ils ne méritent de sortir victorieux de l'épreuve. Les conditions de la lutte et de la victoire finale me paraissent être au nombre de trois.

C'est d'abord l'union, qui n'a pas été parfaite, jusqu'ici, entre braves gens, entre tous ceux qui souffrent ou qui doivent souffrir de la persécution religieuse. On peut prétendre, pour les excuser, que la première condition pour que des hommes agissent en commun, c'est qu'ils aient reçu une direction commune, et cela est vrai, mais il convient d'ajouter que cette direction n'est point nécessairement un ordre qu'on doit attendre de Textérieur, et qu'elle se trouverait souvent en nous-mêmes, si nous savions mieux entendre et mieux suivre l'ordre d'une conscience bien formée et bien ferme. On peut aussi faire valoir la nécessité qui rapproche les hommes, qu'ils le veuillent ou non. On peut dire que la souffrance est une grande école de bonté, et que tous les braves gens, passant par cette épreuve, seront donc améliorés et rapprochés par elle. Cela est encore vrai. Cependant, l'union est toujours le résultat d'un effort et d'une vigilance, c'est une conquête toujours, même quand l'épreuve commune nous aide à l'obtenir. Je vous dirai donc

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comnnenl nous devons la préparer à mon avis, cl comment elle sera parfaite.

Je voudrais d'abord que les braves ji^ens missent toutes leurs prérérences politiques à Tarrière-plan. Vous avez les vôtres; j'ai les miennes; il est possible qu'elles ne concordent pas : mais que cela importe peu, en vérité! Le danger qui nous menace et qui doit nous trouver unis est d'un autre ordre ; cVst le danger de l'irréligion qui ruinerait l'âme de la France; c'est le danger de l'anarchie qui ruinerait tout le reste, et c'est un danger pressant, immédiat, qui nous enveloppe. Tout notre elTort et l'eflort de nous tous doit être contre lui. Nos préi'érences politiques, chacun de nous doit les considérer comme un simple goût, comme un jeu pour le temps de la |)aix, non qu'elles soient en elles-mêmes si peu de chose, mais il faut les traiter comme négligeables, parce qu'elles sont sans objet dans cette grande lutte engagée, parce qu'il s'agit d'un intérêt infiniment supérieur à elles toutes, parce que nous devons oublier tout l'humain de nos opinions, pour n'en garder que le divin.

Je souhaiterais aussi que, dans chaque paroisse, il y eût au moins une association de braves gens. Ouelle sorte d'association, demanderez-vous? déclarée ou non déclarée? agricole, scolaire ou de prévoyance? On choisira. Association pour agir, c'est évident, mais association avant tout pour réunir.

pour pcrmellre aux hommes de bonne volonté de se connaître mieux, de s'estimer mieux, de s'étonner d'être si nombreux, pour leur apprendre à n'avoir plus peur, à donner un avis, à s'y tenir, à vouloir ensemble et fortement. La meilleure est sans doute l'association scolaire des pères de famille pour la création et l'entretien de lécole libre et des œuvres annexes : elle groupe les hommes dans un but de premier ordre, pour la défense d'une liberté qui les touche, et elle les groupe autour de leur curé; elle ranime la vie paroissiale, et il faut se souvenir que c'est en renouvelant l'activité de la vie paroissiale, de la cellule religieuse primitive, que les catholiques de Belgique et d'Allemagne ont résisté victorieusement à une oppression qui n'était ni moins perfide, ni moins savante que celle qui sévit en France. Réunissez partout et fréquemment les meilleurs citoyens de nos communes rurales et urbaines; rappelez-leur quil est urgent et glorieux d'être braves, qu'il est inutile d'être lâche à moitié ; mettez-les en demeure de se compromettre, ils en prendront l'habitude; l'esprit d'initiative et de hardiesse les pénétrera peu à peu; même si vous leur demandez des sacrifices d'argent, vous serez compris el suivi.

J'en ai fait l'expérience. J'ai vu se fonder une association scolaire de pères de famille, dans un pays resté religieux, sans doute, mais travaillé comme tous les autres, déjà attaqué par la propa-

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f^aiulo irréligieuse. Les circonslancos n'élaienl pas favorables. L'école des sœurs élait fermée depuis deux ans quand le curé avait commencé de relever un(' école libre de filles. En outre, le curé avait assumé tout seul, à Torij^ine, les dépenses de la fondation, et il fallait faire comprendre aux habitants que les vrais intéressés, c'est-à-dire euxtnémes, devaient soutenir, de leurs souscriptions. 1 école religieuse. On commença par choisir (pielques hommes qui comprirent admirablement ce «ju'on demandait d'eux. Une <irculaire fut alors répandue dans la paroisse, et une assemblée con- \(H|ii., . Ix minimum de cotisation était de un franc. Lt les organisateurs pensaient que beaucoup de pères et de mères de famille, gagnant laborieusement leur vie, confirmeraient la réputation de <lricte économie que la campagne s'est faite dans la littérature française. Ils conqitaient sans la foi; ils conriptaient sans la noblesse que le souci de l'avenir d'un enfant met encore, Dieu merci, dans lAme de beaucoup de parents. Quand le jour de 1 assemblée arriva, soixante-dix personnes s'inscrivirent, du premier coup, sur les registres, et il n'y eut que les pauvres qui donnèrent un franc : les métayers, les ouvriers, les marchands du bourg donnaient deux francs, trois francs, cinq francs, dix francs par an, et deux retraités de la charrue, deux des !iommo< les plus considérés de la paroisse, deux

paysans de la grande race, droits et solides comme des chênes, corps et âme, avaient donné vingt francs, les deux plus beaux louis que j'aie jamais vus.

Est-ce toi^t, et suffit-il, pour assurer Tunion des braves gen^J^ qu'ils fassent taire leurs dissentiments politiques et qu'ils s'efforcent de créer partout des associations pour la défense de leur cause? Non, il faut encore que tous les cœurs s'élargissent, et que les chrétiens -hc se montrent pas seulement exemplaires dans leur vie, mais bienveillants, accueillants, fraternels. Répudions ces polémiques entre honnôles gens qui encombrent trop souvent les journaux, et qui sont inutiles, quand elles ne sonl pas scandaleuses; rappelons-nous que les tempéraments sont heureusement différents, et qu'il y a des uniformes variés dans toutes les bonnes armées; que les journalistes, les correspondants bénévoles ou malévolesqui s'acharnent contre les écarts ou les maladresses de langage d'un brave homme, d'un voisin, d'un allié, d'un franc tireur, laissent passer, pendant ce temps, l'occasion de combattre les ennemis véritables, qui se moquent avec raison ; qu'il y a un juge suprême de la doctrine, et que, s'il est permis d'indiquer un sentiment sur la conduite d'un frère d'armes, c'est une détestable pratique de l'occire à moitié, sous prétexte qu'il ne sait pas se battre à notre manière. Gardons-nous, avec le môme soin, d'entrer dans ce

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que j'appellerais les liji^ues de haine contre les personnes. Nous ne devons pas aimer Terreur, c'est entendu, mais nous devons aimer la bonne loi, nous devons plaindre la malheureuse condilion d'innombrables hommes, qui ne sont irréligieux que parce (jue la vérité n'a point eu de place dans leur éducation , et n'a dans leur vie que de bien étroites entrées ; nous devons aller plus loin et donner notre alVection et notre estime, sincèrement, largement, aux hommes qui, sans partager notre loi, réprouvent les persécutions dont elle est l'objet, et, quel que soit noire dissentiment sur d'autres poinls, je disque l'entente sur celui-là doit être la maîtresse et la règle de nos relations avec eux. Point de ligue de haine, mais des alliances sans équivoque. Nous devons par exemple remercier les protestants véritablement religieux, ceux qui se souviennent, dans cette crise de paganisme renaissant, que c'est l'idée môme de Dieu, l'idée commune, l'idée « réunissante » qui est atla- ([uée, et nous devons nous réjouir de ce qu'un danger rommun et la générosité d'un esprit religieux nous • lonnent ici, comme aides, plusieurs de nos c« frères séparés ». Ce ne sont là que des exemples. Il importe de donner son adhésion et son concours à tout ce <{ui est noble et fraternel, de ne pas s'abstenir parce que les promoteurs d'une teuvre ne nous plaisent j)as, si l'œuvre est en harmonie avec la justice et avec la charité; il faut se souvenir que bien des

blessures et bien des haines ont été causées par l'absence ou le défaut d'ampleur d un coup de chapeau, par les myopies volontaires, par Tomission d'un mot cordial dit dans l'occasion quotidienne, dans la rue, dans les affaires, dans une lettre. Les chrétiens doivent être les plus aimables des hommes. Souvenez-vous que la classe la moins favorisée, par notre législation et par nos mœurs, est celle des employés et des patrons du petit commerce. Une femme du monde qui ira soigner des miséreux dans les quartiers excentriques, et qui montera cent marches pour visiter une pauvresse, n'aura pas un remerciement, une prévenance, un sourire pour la vendeuse qui lui vend un ruban ; de même, un homme excellent suivra l'usage fâcheux qui fait qu'on ne salue pas son bottier, ou son tailleur, ou son chapelier. Que de fois je l'ai vu, ce geste du fournisseur, qui sait ou qui croit qu'il ne sera pas salué, et qui tourne la tête, quand il aperçoit un client sur le trottoir, et qui fait semblant de ne pas l'avoir aperçu ! Vous direz peut-être que ce sont là de petites choses, et peu importantes à relever dans un vaste sujet comme celui que je traite, et dans un pressant péril comme celui que nous courons?. Je suis d'un avis tout contraire. Ce sont des choses importantes, puisque la bonté est en cause, et ce ne sont point des attitudes du moment, mais des habitudes à prendre, et qui sont des réparations nécessaires,

(les couluiucs à établir, ou plutôt le retour aux traditions chrétiennes qui ont fait si longtemps, chez nous, dans les vrais siècles croyants, rharmonie française.

Tout cela, tout ce ([ui doit se faire pour fortifier l'union entre les honnêtes gens, est difficile à pratiquer avec constance. L'union sociale, comme l'union dans la famille, est à base de sacrifice et d'oubli de soi. Or, on ne s'oublie qu'en pensant à un autre. Et c'est bien ce que j'entends. Et c'est pourquoi je vous dirai que le plus sûr moyen d'obtenir la parfaite union entre catholiques d'une ()art, entre eux et les meilleurs de nos concitoyens non catholiques d'autre part, c'est d'augmenter en nous la pratique religieuse. L'amour de Dieu est le iifarant de tous les autres. Il est la grande source de fraternité, et la mesure des forces morales d'un pays. Un écrivain de haute valeur, mieux que personne informé dès qu'il s'agit de politique générale et des conflits qui agitent le monde, M. Melchior de Vogué, vient de résumer les impressions que lui a laissées sa dernière visite en Allemagne. Il a -cjourné dans les grandes villes du nord, dans les grands ports surtout, et il constate le prodigieux développement, la prospérité, la marche assurée et confiante des Allemands, et il écrit : « Le Français (|ui passe le Rhin est frappé par Taffluence des hommes aux églises, par leur participation effective

aux rilcs du culte ». Plus loin, il revient sur la même pensée, et laisse deviner qu'il voit, dans la force morale que donne la foi religieuse, le secret des victoires passées et celui de la cohésion et de la force principale de TEmpire : « La force qui nous avait domptés, répète-t-il à vingt ans de distance, ce n'était pas la ceinture des bouches d'acier et le poids des régiments : c'était l'Ame supérieure faite de toutes ces âmes trempées dans la foi divine et nationale, fermement persuadée que, derrière ses canons, son Dieu marchait pour elle près de son vieux roi ». Traversez une frontière de cette Allemagne. Si vous parcourez la Hollande voisine, vous y trouverez une minorité catholique puissante et respectée parce qu'elle est dévouée, agissante, pratiquante. Si vous revenez parla Belgique pour rentrer en France, vous verrez une majorité catholique unie de la même manière, préoccupée du bien du peuple, du bien du corps et du bien de l'ame, et Ton vous dira que dans ce petit pays, si riche et si vivant, dix mille ouvriers s'en vont d'eux-mêmes, chaque année, faire une retraite fermée, afin que la foi ni le courage ne faiblissent en eux. Messieurs, voilà les exemples et les preuves. Nous n'avons qu'à suivre. Quand un grand nombre d'hommes dans les villes de France, quand un groupe compact d'hommes dans les campagnes, affirmeront en public leur foi commune et participeront aux mêmes sacrements,

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la persécution reculera, parce qu'elle aura devant elle une force qu'elle n'émiettera pas et qu'elle ne vaincra pas.

Ce devoir dimion est le premier qui s'impose à nous, le plus nécessaire à llieure présente. Le second c'est d'affirmer, en toule occasion, non pas certaines vérités, celles qui nous plaisent ou celles qui plaisent, mais toute la vérité, et de conformer ses actes aux doctrines qu'on professe; c'est, si vous aimez mieux, de rendre à la vérité le double témoignage, celui des mots et celui des actes.

Nous avons devant nous deux espèces de Français, l(»s uns qui nous comprendront et peuvent revenir à nous, les autres qui nous comprendront et continueront de nous combattre.

Une partie notable du peuple de France, surtout dans les campagnes et dans certaines provinces, est moins hostile à l'idée religieuse qu'elle n'est indifférente, ou plus exactement ignorante, ignorante de ce que nous pensons, ignorante de ce que nous voulons, ignorante de ce qu'elle veut elle-même, du

ns véritable des événements qui se passent sous -os yeux et de beaucoup de formules qu'elle répète.

Je me souviens d'avoir assisté récemment à un <léfilé de pacifistes. Ils étaient quelques centaines, formant des groupes plus ou moins denses, derrière desîbannières sur lesciuelles on lisait « (iuerre à la

guerre » ou bien « Si lu tires Tépée, lu périras par Tépée ». Ils se faisaient Itères de TÉglise et interprétaient les textes sacrés, vous le voyez, pour les besoins de leur utopie. Un orateur du parti se tenait sur le bord du trottoir, et cherchait à expliquer sa théorie à deux ouvriers jardiniers qui avaient surtout Tair efl'rayé de sa volubilité. Voyant qu'il ne les persuadait pas, il roula des yeux terribles et dit très haut :

— Ce que nous demandons, c'est la justice internationale î

La formule parut profonde aux deux auditeurs qui hochèrent la tête en silence. Ils ne réfléchirent point assurément que tout le monde, depuis le commencement du monde, demande ou prétend désirer que la justice règne entre les nations, et que c'est faute de l'obtenir par la persuasion que les peuples essaient de l'imposer par la force, par la guerre. L'orateur n'expliquait rien du tout; les auditeurs ne comprenaient pas grand'chose : il y avait entre eux des mots sonores et pipeurs, et rien de plus.

Je veux donner un autre exemple de cet état d'esprit, et je l'emprunte aussi à la vie réelle et très récente. Un de mes amis, officier de cavalerie, faisait des manœuvres dans un département du centre, où se cultivent avec succès le radicalisme, le socialisme, l'anarchisme, toutes les opinions qu'on a bien tort d'appeler avancées, puisqu'elles se résu-

ment dans Tinvitation du serpent qui tenta Eve : u Vous serez comme des dieux ». Donc, mon ami, oblige de repasser avec son détachement de cavaliers dans un bourg où déjà le colonel était passé, et avait été fort mal reçu, prit Tinitiative d'écrire au maire, homme très farouche, disait-on, une lettre conçue à peu près en ces termes : « Monsieur le maire, vous n'êtes point obligé de donner des billets de logement à mes hommes en manœuvre, parce que c'est une charge que les habitants de X... ont déjà supportée. Cependant la température est assez rigoureuse; si mes cavaliers ne sont pas logés de bonne volonté par vos administrés, je serai forcé, à mon grand regret, de les faire cantonner, la nuit, cil dehors du bourg. Je suis sur que je ne me trompe pas en m'adressant à votre patriotisme et à votre bon cœur. » Le lendemain, quand le détachement arriva, tous les logements étaient prêts, la soupe était trempée pour le cavalier, la botte de foin tirée du grenier pour le cheval. L'officier s'en alla aussitôt remercier le maire, l'invita à dîner, et (juand vint l'heure du petit toast final, dans la salle (lauberge, le dialogue suivant s'engagea, entre le représentant de l'armée française et le magistrat municipal.

— Monsieur le maire on vous calomniait, en vous représentant comme un ennemi de l'armée.

— Je vais vous dire, monsieur, je suis socialo.

— Vraiment!

— Je suis révolu î

— Vous croyez?

— Je suis antimilitariste!

— S'ils étaient tous comme vous!

— Enfin, monsieur Tofficier, je suis pour les nations sœurs, voilà mon opinion ! A présent, trinquons ensemble.

L'officier répondit en riant qu'il était, lui aussi, pour les nations sœurs, mais qu'il y avait des sœurs peu aimables, qu'il y en avait même d'insupportables, et d'agressives, et qu'il fallait pouvoir les mettre à la raison.

Au petit jour, quand les soldats partirent, le maire était debout près de la dernière maison du bourg, et ce socialo-révolo-antimilitariste et partisan des nations sœurs, saluait l'officier qui défilait en tête de ses cavaliers.

Il y a, en France, beaucoup de ces gens qui ont l'esprit trompé et le cœur intact. Il y a, surtout parmi les ouvriers, des générosités, des élans, des forces de sacrifice mal dirigées, mal employées, mais que j'admire avec une émotion toute pleine de tristesse et d'espoir, quand je lis les récits de certaines grèves ou de certaines réunions publiques. Je me dis que ces hommes, qui se dévouent pour une idée fausse bien souvent, ont en eux toute l'étofle d'un grand chrétien, et qu'il ne leur manque que la

lumière. Les chefs de la révolution les emploient à construire un bagne, mais eux, les travailleurs, ils s'imaginent encore que c'est une cathédrale. Le jour où ils verront la vérité, beaucoup l'aimeront avec enthousiasme. Masse incrédule, toute pleine

• ladorateurs futurs! Les ennemis les plus avisés de ridée chrétienne se doutent bien que ce ne sont point là des chimères. Ils craignent les brusques retours de ce peuple égaré. L'un d'eux, dans la discussion du projet de séparation devant la Chambre, disait en substance : « Prenez garde, il faudrait peu de chose, moins que vous ne croyez, pour les ramener aux pratiques de la foi ». Et au Sénat, dans la discussion du même projet, le 23 novembre dernier, M. Clemenceau exprimait la crainte que les catholiques n'eussent bientôt en France l'organisation, — et il pensait, sans le dire, l;i puissance, — que les catholiques ont en Belgique.

A côté des égarés, il y a, en moins grand nombre, l's sectaires véritables, ceux qui sont délibérément anti-chrétiens. La plupart le sont môme intelligemment, ce qui les différencie d'avec les libres pen- -rursdes générations précédentes. M. Edouard Rod, <hîns son dernier roman L Indocile, a marqué cette

• lilVérence et défini cette force révolutionnaire.

Leur armée est nombreuse, organisée, solide :

- moindres soldats ont conscience de sa force; des

' liofs habiles la commandent, tacticiens formés sur

les champs mêmes de ses manœuvres : le scrutin, le parlement, le congrès, les grèves. Ils ne sont plus des grotesques ni des ratés : savants à manier les armes de la lutte sociale, ils ont des programmes définis, des idées nettes, une intelligence alerte, richement outillée, s'appuient sur un fonds spécieux d'histoire et de doctrine,., adaptent avec précision leurs moyens à leurs fins, mesurent les obstacles dressés devant eux, connaissent les points faibles de la citadelle ennemie, dont ils conduisent le siège avec une rigueur implacable. Homais ne recueillait que des adhésions effarées... Ceux-ci, ayant mis dans leur jeu les magistrats et les gendarmes, sans compter les instituteurs, les préfets, les ministres, développent sans encombre leur propagande, usent pour l'étendre de tous les moyens qui vont de la peur à la persuasion, recrutent leurs bataillons dans tous les rangs sociaux... Et ces phalanges composites, où se combinent tant de passions et d'espérances, dont l'unité se défait et se refait sans cesse, s'avancent, peut-être très vite, à la conquête du monde, où leur oppression remplacera toutes les autres tyrannies. »

Le tableau est parfaitement juste.

Quel langage tiendrons-nous aux uns et aux autres; comment ferons-nous pour convaincre la masse hésitante et pour maintenir, vis-à-vis de la haine, l'honneur d'une doctrine en laquelle se trouve

Tunique solution de nos agitations? Messieurs, il n'y a qu'une méthode qui soit digne d'elle, qui soit

' digne de nous, et qui réponde au besoin immense de sincérité et de logique qui travaille les esprits : il faut dire la vérité entière et la vivre entièrement aussi. Ouelle force auront les chrétiens, quand ils n'auront pas peur d'être ce qu'ils sont! Leur doctrine est la plus belle qui soit, la plus raisonnable, la plus humaine parce qu'elle est divine, la seule qui explique le monde et qui puisse y mettre la ; lix. Sachons ne pas la diminuer, ne pas lui substituer nos pauvres vues particulières, nos illusions, nos petitesses. Et, par exemple, n'accordons point une préférence au clergé séculier ou au clergé régulier, élevant l'un et rabaissant l'autre, mais soutenons l'un et l'autre, parce qu'ils ont chacun leur mission nécessaire, et qu'on n'attaque jamais l'un de ces deux grands organismes, ainsi que nous l'avons vu récemment, sans que l'autre en

* souffre aussitôt. Défendons nos religieux et religieuses exilés, en leur envoyant, si nous le pou-

. vous, nos enfants à élever, ce qui sera, pour ceux qui soutirent pour la justice, une diminution de l'exil, et ce qui sera, pour nous, une exquise manière rapprendre à l'étranger à estimer les cathohques de France. Ayons de môme l'intelligence de la rliarité, ou, pour user d'une expression plus juste, 1 intelligence de l'aumône. Dans les jours d'une

extrême gravité que nous traversons, que nul ne songe désormais à bûtir une église, à élever une statue, même à un saint, à oflrir à son curé un ornement, encore moins à enrichir une ville ou une académie : que toute la pensée, toute la générosité des catholiques, et, je peux ajouter, des Français soucieux de sauver ce pays, se concentre sur les écoles et sur les journaux. Le mal fait à l'esprit public est incalculable; là est la grande misère du temps présent, là est le grand danger : là doit aller la charité intelligente.

De même encore, dans le langage écrit ou parlé, n'employons pas les formules équivoques ou peureuses, les formules qui cachent ou qui voilent la vérité. Ne disons pas, avec la littérature romanesque, avec les journaux, avec les orateurs révolutionnaires, ne disons pas « mysticisme » quand il faut dire religion; ne disons pas « l'au-delà » quand il faut dire le paradis. Parlons de la liberté, parce que nous y avons droit; mais parlons aussi d'autorité et de respect, parce que c'est la notion attaquée par l'orgueil, et indispensable dans toute société. Ne laissons pas parler de la haine des classes, qui est l'unique et affreux programme de tout un parti, sans proclamer le principe contraire de l'amour des hommes les uns pour les autres. Laissons aux politiciens l'emphase des fausses fraternités électorales, mais parlons le langage et agissons dans le sens

des fraternités etTeclives. Commençons à publier, à expliquer, à développer le programme social de ce gouvernement de l'avenir, dont nous ne savons pas quelle sera la forme, mais qui sera socialement chrétien. Ne laissons à personne le droit de prétendre que nous sommes satisfaits et encore moins effrayés par le commencement d'organisation que les lois accordent aux ouvriers, mais rappelons, au contraire, que ce sont des catholiques qui ont réclamé, les premiers, l'organisation corporative, plus de liberté dans le contrat de Travail, plus de proteclion pour l'ouvrier, la femme et l'apprenti. Disons qu'aujourd'hui, le droit ridiculement restreint et réglementé des syndicats, des sociétés de secours mutuels, des associations, en matière de propriété, • st bien loin de celui que nous réclamons. Disons que dans ces questions sociales, pourvu que la justice le permette et que la foi soit sauvegardée, les chrétiens ont naturellement, plus que personne, toutes les audaces du cœur. Nous n'avons pas à j)Ieurer : nous avons à confesser nos croyances, à redoubler de générosité, de franchise, d'affection pour ceux qui soulfrent près de nous, et de joie en même temps dans nos cœurs méconnus.

Enfln, messieurs, nous avons encore une autre •iffirmation à faire, dans la mêlée sociale, et elle l»ourrait prendre place au milieu de celles que je \ iens d'énumérer, mais elle est de telle importance

que nous devons en faire mention à part, et qu'elle me paraît être comme une troisième condition de la victoire. J'ai dit que nous devions être unis ; que nous devions proclamer toute la vérité chrétienne dans tous les domaines; et je dis maintenant qu'il faut réapprendre au peuple qu'il a une âme.

Quelqu'un, un jour, m'a rappelé à moi-même cette vérité, d'une façon bien saisissante.

J'avais connu, dans mon enfance, et continué de voir, de temps en temps^ un prêtre qui avait une physionomie bien à part. Ses origines l'expliquaient tout entier. Sa mère avait vécu sous la Révolution de 1793. C'était alors l'humble et jeune domestique d'un vieux curé qui n'avait pas prêté serment à la Constitution civile du clergé, et qui, traqué, obligé de changer de maison tous les mois, ou môme plus souvent, décidé quand même à ne point interrompre son ministère, vivait sous la menace perpétuelle de la fusillade ou de l'échafaud. Cette fdle était une vaillante, et, comme beaucoup de femmes dans le même temps, elle eût pu donner à beaucoup d'hommes une leçon de courage. Chaque matin, quand le vieux curé, déguisé en homme du peuple, partait pour aller dire sa messe en cachette dans un faubourg, tantôt à l'ouest, tantôt au sud ou au nord de la ville, il donnait le bras à cette servante qui se faisait passer pour sa fille, et qui, l'accompagnant, s'offrait aux mêmes périls. Quand elle se

maria, après la révolution passée, elle épousa un soldat de l'empereur, un homme qui avait parcouru l'Europe sans connaître de défaite, et qui en avait gardé une habitude étonnante d'autorité, de volonté et de rudesse. De ce mariage naquit celui que j'eus comme professeur, puis comme ami. Il était d'une sévérité excessive ; il marchait comme s'il allait se hatlre; il avait des cheveux frisés, tout gris, que lo vent soufflait, et, comme il allait toujours tête nue, je me souviens que ses cheveux en mouvement, projetés en arrière, me faisaient penser à des flammes qui auraient perdu leurs couleurs, en gardant leur ondulation. On le redoutait. En de très I arcs occasions, quelques-uns l'avaient trouvé d'une sensibilité exquise. Je ne Tai jamais entendu prononcer un discours, et cependant c'est un sermon (le lui que je veux rappeler, le plus court qui ait jKHit-étre été prononcé, mais non pas le moins élo- (juent. Mon rude et vieil ami était dep\iis longtemps retiré du professorat. Il était devenu indulgent, il «tait tout cassé, et au premier de ces signes, non moins qu'au second, on reconnaissait qu'il allait bientôt mourir. Ses cheveux voltigeaient toujours autour de sa tôte nue, et il avait le même regard lout droit, très clair, qui se fixait sur vos yeux quand il vous abordait, et qui ne les quittait plus. Jamais, dans les rencontres trop rares qui nous lurent ménagées, il ne m'avait parlé de mes livres,

OU des livres des antres, ou d'autre chose que de mon passé d'écolier. La dernière fois que je le vis, il allait me dépasser; il m'arrêta, me regarda bien en face, et, après une bonne poignée de main, où je sentais ce cœur tout vibrant, il me dit avec une gravité que je n'oublierai jamais :

— Vous écrivez toujours?

— Oui, monsieur l'abbé.

— Vos livres sont lus, n'est-ce pas?

— Oui.

Et alors, avec une passion, dont sa voix fut toute changée :

— Ah! les âmes! mon bon ami, les âmesl Et brusquement il me quitta.

Je ne le revis jamais, mais le conseil qu'il me donnait ainsi, sous cette forme si discrète et si forte, m'est demeuré toujours présent.

Messieurs, c'est là le grand crime des sectaires, d'avoir diminué et enlaidi l'enfant, le mariage, l'avenir, le travail, loute la vie, en niant l'ame. C'est la faiblesse, et j'ajoute c'est le germe de mort certain du socialisme, d'oublier l'instinct profond de l'homme et de limiter son horizon à la terre. Il mourra de l'ennui, du dégoût et de la colère des hommes qu'il aura trompés. Voyez comme la joie a disparu d'au milieu de nous. On ne chante plus nulle part, ni dans les villes, ni dans les campagnes, à moins que ce ne soient des chansons de

n'-vollc el de sang. La disparition de la joie saine, de la joie pleine el calme est une des plus graves accusalions que noire temps puisse formuler contre ceux qui le mènent, car elle en renferme beaucoup d'autres. Si la France n'est plus gaie, c'est que le principe vital a été blessé en elle, c'est qu'on a méprisé, affaibli, désenchanté Tûme qu'elle avait noble et charmante, c'est qu'on l'a détournée de sa voie, de son idéal, de son Dieu, pour ne plus lui donner, à elle qui a connu toutes les hauteurs, que ..^ le rêve d'un peu plus de pain à manger, d'un P peu plus de vin à boire, d'une pension à loucher, de l'anéantissement final dans la mort. Comment voulez-vous qu'elle se reconnaisse elle-même dans celte déchéance de l'idéal ancien? Comment voulezvous qu'elle chante? Comment voulez-vous quelle ne cherche pas autre chose ? Comment voulez-vous (fu'elle ne revienne pas un jour?

Messieurs, vous êtes des élargisseurs de rêves, des déployeurs d'ailes. Vos adversaires ne veulent la justice que pour les biens du corps, et ils la poursuivent sans s'inquiéter de l'injustice des moyens, ni du cri des âmes qui ont soif de survivre et qui veulent la justice au delà de la vie. Mais vous, vous êtes les seuls miséricordieux ; vous avez le devoir de justice qui ne vous permet pas de retenir pour vous le bien d'autrui ; vous avez la charité qui vous incline vers toute souffrance, même méritée el qui

VOUS ordonne de la secourir, et enfin, contre les maux que nul ne pourra vaincre, contre la méchanceté impunie, contre Tusure de la vie, contre la souffrance morale, contre la mort, vous avez la certitude de la justice réparatrice et vengeresse de Dieu. Comme vous êtes forts, vous qui avez tout cela! Gomme vous pouvez librement, utilement, glorieusement proclamer votre foi! Comme elle est réattendue dans ces masses dont les mots sonores de la révolution laisseront le cœur vide et désespéré! Allez à ce monde. Enhardissez-vous! Les âmes pleurent dans la nuit, et je suis sur que quelqu'un les entend et va les ramener à lui. Elles montent, sans le savoir, jusqu'au ciel, les pauvres voix qui se plaignent. Un de mes amis ayant fait une ascension en ballon, à onze heures du soir, je lui demandais ce qui Pavait le plus fortement impressionné. Est-ce le départ quand le ballon s'élève? Non. Est-ce la ville, avec ses lumières dont les lignes se fondent et deviennent comme de la poudre d'or et comme un peu de voie lactée? Non. Qu'est-ce donc?

— C'est la rapidité avec laquelle le bruit de la terre diminue et s'elï'ace. A quatre cents mètres, on n'entend presque plus le bruit des voix, des chevaux, des chemins de fer roulant sur les rails; à sept cents mètres, le silence est absolu, et l'oreille ne perçoit plus qu'une chanson, qui monte peut-élre jusqu'aux étoiles.

— Laquelle ?

— La chanson des grillons cachés dans Therbe. Messieurs, n'esl-ce pas là un symbole, et n'est-ce

pas aussi la voix des pauvres gens qui remplit seule la nuit céleste, et qui monte jusqu'en haut, vers quelqu'un qui a pitié, et qui peut faire justice à ceux dont les ûmes affaiblies crient dans l'inquiétude et dans le trouble d'en bas?

Je suis persuadé qu'un jour, que les plus jeunes d'entre vous verront sûrement, — après quelles • preuves et quelles horreurs, nul ne le sait, — une ère réparatrice se lèvera. Je suis persuadé qu'ils assisteront à une merveille : la reconstitution de la France chrétienne. Elle est préparée. On pourrait dire qu'elle est commencée, comme la fleur est commencée dans le germe que la terre garde encore, mais qui pousse déjà. Elle est dans le cœur de ces prêtres qui, dans presque tous les diocèses, ont envoyé à leurs évoques l'assurance toute simple d'un dévouement absolu ; elle est dans le sacrifice iccepté par tant do religieux et de religieuses (wpulsés, expropriés, séparés de leurs enfants adoptifs et cruellement rejetés au monde; elle est dans la désillusion, qui deviendra un jour universelle, de beaucoup d'hommes instruits qui ont cru quelque temps aux promesses de la Révolution, et qui n'y croient plus; elle est dans l'honnèlelé, dans la droiture, dans la foi de tant de familles paysannes, ou-

vrières, bourgeoises, qui ont résisté à tant de causes de corruption et de scepticisme, et qui savent qu'elles peuvent avoir à souffrir encore, mais que Dieu ne demande que pour donner. Cette fermeté n'a rien de théâtral, elle est silencieuse, et c'est pour cela qu'elle ne sera pas vaine. Bien des hommes plus autorisés que moi l'ont annoncée, cette résurrection de la France. Après Léon XIII, Pie X n'a pas cessé de la prédire. Des hommes politiques de partis différents y ont fait allusion, les uns pour la craindre, les autres pour la saluer. J'ai cité les paroles de M. Clemenceau. M. le comte de Mun, dans le Figaro du 23 octobre dernier, écrivait, à propos de la guerre religieuse ouverte chez nous :

« Justement parce qu'il s'agit d'une lutte contre les idées fondamentales de notre race, et non d'une simple évolution politique, c'est à elle qu'appartiendra la victoire définitive. On ne vient pas à bout de l'instinct d'une nation. »

Et un vieux parlementaire, M. Emile Ollivier, quelques jours plus tôt, dans un autre journal, s'écriait :

u Comme autrefois, il y a sur notre sol deux peuples, un peuple de conquérants qui impose et qui jouit, un peuple de conquis qui paie et souffre. De quelque côté qu'on regarde, le cœur se serre. On entend comme le bruit menaçant d'une barbarie qui s'avance. Grand Dieu, la France s'affaisse, descend,

s'enfonce insensiblement : étends ton bras où nous périssons ! Il Télendra, ce bras protecteur.

» La France s'est relevée d'abaissements qui paraissaient bien plus irrémédiables. Elle a Thabitude du Calvaire; elle a reçu le privilège divin des larmes et du martyre. C'est le signe de sa prédestination, car, chaque fois, elle ressuscite au troisième jour. Elle ressuscitera encore.

>' On la reverra, notre F'rance indestructible, brillante d'un nouvel éclat de jeunesse, de vaillance et de force, et elle rendra au monde la joie et la lumière de l'Idéal! »>

Messieurs, — j'ai presque envie de dire : messeigneurs les poètes, — lorsque je faisais mon droit, comme tout le monde, comme tout le monde aussi j(^ faisais des vers. C'était au lendemain de la guerre, l j'étonnerai peut-être les plus jeunes d'entre vous, en disant que le printemps était aussi doux qu'à présent, le quartier latin aussi exempt do mélancolie, la première entrevue avec un éditeur aussi déconcertaate. Il n'}^ avait qu'une chose différente, une chose de plus : un grand souvenir cruel, qui mettait par moment toutes les Ames en commun. Mais la vie de chaque jour ressemblait assez à celle que nous vivons, et la plupart de ceux qui se promenaient, n'ayant pas de songe dans l'esprit, regardaient devant eux, ou autour d'eux. Moi je songeais souvent, comme vous, comme tous ceux qui riment. Et un matin que j'allais, les yeux levés vers les arbres

I. Discours prononcé à la matinée organisée par la Revue des poêle*, à la Sorbonne, le 18 février 1906

du Luxembourg, et avec une lenteur excessive et délicieuse, vers Técole de droit, une jeune femme passa, et dit, me désignant :

— Tiens, Gaston, regarde, regarde : un poète 1 Elle disait cela en riant, avec une nuance de surprise et de commisération, comme elle aurait pu dire quelques années plus tard :

— Regarde, Gaston, le pauvre pécheur de Puvis de Chavannesl Quel bonheur que tu n'aies pas cet état-là !

Et je compris ainsi, mieux que je ne Favais fait encore, que le monde est plein de préjugés à Tendroit des poètes. C'est une vieille injustice. En cherchant comment elle s'est formée, on découvrirait d'anciennes histoires de misère, de chute des feuilles et d'hôpital ; la persuasion que le poète est toujours, comme au temps des trouvères, un errant, sans lendemain assuré, et, ce qui est plus grave, sans aptitude à parvenir : « Quoi, mon fils, vous voulez être poète? Vous ne ferez pas cette peine à votre mère et à moi? Soyez notaire; soyez avoué; soyez, si vous le désirez, conseiller de préfecture : mais poète jamais! » Peut-être découvrirait-on encore, dans cette légende du pauvre poète, quelque chose de l'effarement que font éprouver à l'opinion moyenne les inventeurs, les alpinistes, les hommes qui montent en ballon, les mystiques, et généralement tous ceux qui vont au delà des barrières, là où

il y a (les précipices, des abîmes, du silence cl de l'inconnu.

Oue cesoil là une vue superficielle, vous le savez mieux que personne.

Messieurs, les poètes sont des riches, puisqu'ils ont le rêve que les autres n'ont pas. Leur sensibilité plus parfaite exalte et multiplie pour eux la peine et aussi la joie de la vie. Ils jouissent de la beauté du monde, comme si la terre leur appartenait, et même beaucoup plus; ils jouissent du passé comme s'il pouvait renaître, et de l'avenir comme s'il était déjà venu. Tout cela n'est-ce pas mieux que la fortune, puisque c'est plus que la fortune ne saurait donner?

Messieurs, les poètes sont jeunes, d'une jeunesse (|ui a sur l'autre l'avantage de ne pas finir et de se connaître elle-même. Disons, si vous l'aimez mieux, qu'ils ne vieillissent jamais tout à fait. Ils blanchissent, ils se rident, ils marchent peut-être d'un pas plus lourd; qu'importe, s'ils échappent aux deux causes qui désenchantent la vie : je veux dire le mépris de l'homme et la rancune de ce qu'on a souffert? Lisez les œuvres dernières d'un Hugo, d'un Lamartine, et dites si l'illusion est morte ; si la longueur de la route a épuisé la confiance du départ; si les aimées ont eu raison de la jeunesse qui espère, qui projette, qui magnifie toute chose?

Messieurs, les poètes sont puissants. Ils mainliennent l'Idéal. Ils empêchent, selon leur pouvoir.

le monde de succomber sous le poids de la force, de la richesse et de Tennui. Quand un pays a beaucoup souffert, il lui arrive de se passionner pour l'œuvre d'un poète qui le console : voyez le bon Bornier avec sa Fille de Roland] quand le peuple est un peu consolé, il commence à regarder l'univers à travers les sonnets de Ilérédia et à rire aLVGcCi/rano. L'œuvre du poète, s'il a compris sa mission, est pleine d'énergie, de santé, de principes d'action, d'histoire future. Les profanes n'y voient qu'un amusement de l'oreille et de l'esprit. Gomme ils se trompent! Les votes de nos deux Chambres n'ont presque jamais autant d'importance qu'un sonnet bien pensé.

Messieurs, les poètes sont les premiers ouvriers de la langue française. Presque tous nos prosateurs, entre dix-huit et vingt-cinq ans, ont rimé des contes, des élégies, des odes, peut-être une tragédie. Et c'est là, dans ce difficile travail du vers français, qu'ils ont appris, s'ils étaient nés pour l'apprendre, à choisir le substantif et le verbe, à en connaître l'humeur, le rythme, le poids, les affinités, les antipathies; c'est là qu'ils ont mesuré le danger de Tépithète vague ou impropre; là qu'ils ont découvert peut-être, après beaucoup de recherches, que le grand art nétait qu'un perpétuel acheminement vers la simplicité. Leur éducation poétique a été pour eux infiniment précieuse. Quant aux écrivains demeurés fidèles, comme vous, messieurs, à la

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forme riniée, leur inllnence sur la prose française, pour être moins directe, n'est ni moins certaine ni moins forte.

Car j'ignore si les recueils de poésie ont de nombreux acheteurs. Mais une chose dont je suis sûr^ c'est que les poètes sont très lus, et qu'on les aime, et que plus d'un lecteur, le jour où le facteur apporte la revue orange, ou jaune, ou verte, ou lilas, s'empresse de couper d'abord les feuillets où sont imprimées vos œuvres. Je n'ai aucune autorité de critique, messieurs, je ne suis qu'un ami déjà ancien de ceux qui furent vos maîtres, de vos frères aînés et de vous-mêmes. Laissez-moi vous dire simplement par quelles impressions successives j'ai passé.

J'ai d'abord connu l'école de Leconte de Lrsle, et certes je lui ai dû de belles joies, mais j'admirais par l'imagination, et mon cœur n'était pas pris comme il aurait voulu l'être; je sentais cette poésie magnifique et distante; je croyais me trouver dans un musée de sculptures, parmi de belles formes en marbre, en bronze, en porphyre, choses durables et dures. Puis j'ai été séduit par l'intime tendresse qui anime l'œuvre de Verlaine et de ses disciples. Royaume du vent, royaume de brume, royaume du doute, où ni les yeux ni les pieds ne sont sûrs de la terre (fu'ils parcourent, où l'on s'avance dans lenchantement de la musique, où les paroles ne sont souvent que des notes. Quelquefois des mots clairs,

pénétrants, des mots aigus, chantés par une voixjuste, s'enfonçaient jusqu'au profond de mon cœur, et je reconnaissais bien qu'elle était près de moi, la chère poésie humaine, avec son vol d'inquiétude et d'espoir. Mais je ne faisais que Tentendre. Je ne la voyais pas, et toujours j'aurais voulu la voir, et c'est l'absence de son visage qui rendait obscures pour moi quelques-unes des paroles qu'elle chantait cependant toutes avec un charme non pareil. Aujourd'hui, messieurs, cette obscurité se dissipe. La poésie, chez les jeunes maîtres actuels, a pris plus de fermeté, une vie plus complète, plus réelle, plus touchante. C'est bien l'incomparable musicienne de tout à l'heure, mais nous la voyons venir à nous, et à mesure qu'elle s'approche, nous comprenons mieux tout ce qu'elle dit. Elle cherche, elle va rencontrer tant d'âmes incertaines, troublées, nobles pourtant mais déshabituées d'entendre son langage. Je ne crois pas me tromper, en disant que l'œuvre des poètes nouveaux ressaisira bientôt l'esprit de la foule. Je ne nommerai pas ceux dont je parle; ils sont nombreux; plusieurs sont ici même. Qu'ils soient bien persuadés que leur effort n'est pas vain ; qu'une ardente sympathie les entoure; qu'une espérance, venue de leurs livres, nous tient tous attentifs et déjà reconnaissants.

Soyez donc fiers, messieurs, de l'admirable mission qui est la vôtre, vous déjà illustres, vous qui

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clébulcz, et qui cherchez encore voire manière et le litre du premier livre que vous signerez. Aimez la poésie, la vôtre je n'ai pas besoin de vous le recommander, celle des autres, celle qui est dans les livres emprisonnée et vivante, celle qui est errante par le monde. Plusieurs de vos confrères de la prose ne nous parlent que de haine : chanteznous la chanson d'amour. Quelques-uns prédisent la fin de la France, chantez-nous la chanson où l'on espère. Emmenez nos esprits avec vous, et donnezleur un peu de beauté et un peu de lumière de plus. Montez jusqu'au ciel si vous pouvez; si vous ne pouvez pas, montez jusqu'aux nuages. Tirez-nous hors de notre misère quotidienne. Faites comme le grand Mistral, qui est la gloire des poètes d'hier et (l'aujourd'hui. Il savait que les hommes, au temps • le sa jeunesse déjà, étaient agités et soucieux, et il < ' livit pour eux, Mireille, Calendal, Les Iles iVoj\ et le reste. A présent qu'il est devenu vieux, sachant que les hommes ont besoin du même réconfort, il leur raconte l'histoire de sa mère belle, et de son père, paysan et seigneur aux pieds nus dans un mas de Provence, qui vannait son blé en appelant le vent du Rhône : « Viens, mignon », disait-il, et le vent venait. Et nous tous, nous lisons ces choses. Et tant qu'il y aura des Français, ils comprendront la leçon, et ils viendront boire aux sources claires de ce poète

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