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CHAPITRE PREMIER

La première chose qui frappe l'espril, lorsqu'on étudie l'histoire monétaire de l'Angleterre, de la France, de L'Autriche et de la Russie, c'est la similitude, — '■ presque l'identité des phases, par lesquelles est passée la réforme monétaire, avant d'aboutir.

Dans tous ces pays, l'élude de la réforme monétaire peut se grouper en trois parties : — dans une première période, on essaie de remplacer le papier-monnaie, par des bons présentant une autre garantie que le crédit de l'État émetteur, par des hons hypothécaires par exemple ; — puis, devant l'échec de ce premier procédé, on a recours à la création d'une Banque d'État, chargée seule de l'émission. — Enfin, dans un troisième et dernier effort, on essaie de remédier k la mauvaise circulation monétaire, en accumulant un stock d'or suffisant pour permettre le remboursement du papier en circulation, — et en réduisant cette circulation aux stricts besoins du commerce '. .

Et à regarder les choses de près, il est assez naturel qu'il en soit ainsi.

Le papier-monnaie étant accueilli avec faveur, au début,

' Une Bulre remarque générale, c'osl que tooa les États ont profll* da ces consiv lidations de la circulation fiduciaire, pour réaliser des failUtea partielles, le papiere perdant toujours au change une notable partie de sa Taleur.

— Paul due». 33.

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alors qu'il n'entre que pour une assez faible part dans la circulatioD, les Gouveraements sont tout naturellemeul perlés à augmenter les émissions, se constituant ainsi des ressources aisées et abondantes. iMais, la quantité de papier en circulation s'accroissant trop rapidement, les pris haussent, et, p^r suite, il devient plus avantageux de faire ses achats à l'étranger, d'où une augmentation dans le chiffre des importations. Et comme les paiements à l'étranger se font en monnaie droite, en or, la quantité de numéraire en circulation, à l'Intérieur du pays, diminue sans cesse, &i bien que, au bout de peu de temps, le papier-monnaie subsiste à peu près seul : c'est un des effets de la loi de Gresham. A ce moment, la confiance du public dans le papier-monnaie, se trouve ébranlée, par cette surabondance même de circulation, car on ne saurait accorder un grand crédit à un État, acculé à de tels procédés, pour se procurerde l'argent, et bientôt, on n'accepte plus le papier-monnaie pour sa valeur intégrale : par suite, la crise causée par la surabondance de la monnaie s'accrott encore, les prix s'élevant d'autant plus, que l'instrument d'échange perd davantage de sa valeur.

Devant un tel état de choses, les Gouvernements sont amenés à rechercher le remède, et pour cela à déterminer la cause de cette crise. Cette cause leur paraît simple, c'est le manque de confiance du public dans le papier-monnaie; dès lors, il suffit de donner des garanties à ce papier-monnaie : de là vïeal la création de bons hypothécaires, qui sont destinés à remplacer le papier-monnaie ordinaire, et qui sont gagés sur la propriété foncière du pays.

Mais ainsi, on ne remédie qu'à l'une des deux causes de la crise, — et encore d'une façon assez imparfaite : sans doute, substituer au crédit général d'un État, un gage précis, comme le domaine foncier, est de nature à inspirer quelque confiance aux porteurs de papier- monnaie; mais, outre qu'il s'agit là d'un gage assez vague, — que rien ne prouve qu'une loi ne viendra pas retirer ce qu'une loi a donné, la confiance est lente à se rétablir. Et comme, pendant tout ce temps, la circulation reste surabondante, les prix continuent à hausser,la crise se poursuit.

C'est alors qu'on a l'idée de substituer au crédit de l'État, le crédit d'une grande banque : on retire le papier-monnaie, et on le remplace par des billets de banque, garantis par le seul cré-

l'ABOIJTION du cours force en RUSSIE ET EN' AUTRICHE. 517

dit de la Banque d'émission : ainsi le porteur échappe à l'arbitraire de l'Etat, et peut avoir des données plus précises sur la solvabilité de son débiteur.

Ce moyen, lui aussi, ne donnant que des résultats peu satisfaisants, on se remet à l'élude des causes de la crise, et l'on s'avise qu'il Taudrait restreindre la circulation, diminuerlaquantité de papier-monnaie en cours '. Pour cela, ie procédé qui semble le plus simple, c'est de décréter purement et simplement le re- Iriiit d'une certaine quantité de papier-monnaie, et l'opération parait d'autant plus aisée, que, le retrait devant amener l'augmentation du pouvoir d'acquisition du papier- monnaie subsistant, c'est, en réalité, comme si l'on détruisait un papier sans valeur, puisque, ce que l'on perd d'un côté, en brûlant du papiermonnaie, on le retrouve de l'autre, par une augmentation de la valeur du papier- monnaie subsistant. — Mais, en pratique, il est loin d'en être, ainsi. Les effets immédiats de cette suppression d'une certaine quantité de monnaie, sont de gêner considérablement le commerce: on ne passe pas, impunément, d'une circulation trop abondante, à une circulation resserrée. Une telle opération, faite sans précautions préliminaires, apporte nécessairement un très grand trouble dans toutes les transactions. Comment, en effet, vont se solder les achats efiectués aux anciens prix? — Quelle sera la situation des débiteurs de tous ordres, qui devront plus qu'ils n'auront reçu? — Où les commerçants vont-ils trouver l'argent nécessaire pour faire face à des engagements souscrits sous l'ancien régime? — Et, d'autre part, eu se plaçant au point de vue du marché international, qu'arrive-t-il? Le papier-monnaie, sur les marchés étrangers, n'est pas considéré comme une monnaie avant pleine valeur libératoire : c'est un billet auquel on accorde plus ou moins de crédit, suivant que l'État émetteur inspire plus ou moins la confiance. Or, ce retrait, qui ne coûte que peu Si l'Etat émetteur, n'est pas de nature à consolider considérablement son crédit : les cours, à l'étranger, ne vont donc, se modifier .que fort peu; autrement dit, à l'étranger, le pouvoir d'acquisition du papier-mon-

■ Et il faat Taire remarquer qae, au bout d'un certain temps, les payementi i l'étranger ne peuienl plus se faire en totalité en or : il l'établit doni^ dans les Bourses èlrangcres, un coan du papier-monnaie, qui peut ilre différent de celui de l'iatérieur : on conçoit aisémont les inconvAnienti d'un tel s*ateme.

Due restera prestfoe le même, et par saîte. poar solder loos ses ftaiemenls aa dehon, le commerçaol rersera. en réalité, one valear plus grande. poisqDe, là. leseoars do papier-moonaie o'apronl qoe pen changé, alors qu'ils aurool baossé dans l'intériear du pais.

Pour tootes ces raisoas. on cherche, par d*autre9 moyens, à dimiouer la circulation, et, c'est alors, qu'on s'arise de donner au pats une vie économique telle, qu'il ail besoin de toair sa circuialioo monétaire. \ compris le papier-monnaie, en même temp», d'ailleurs, que le crédit de l'État émetteur se troure confirmé.

Sans doute, ce D'e«l pas li une tentative simple ai aisée, et on ne décrète pas Tacilement qu'on pays aura une vie économique plas ou moins intense. Néaomoios. dès l'instant oii ungonveme> ment est résolu i sortir du régimedu papief-monnaie. il témmgne, par là même, de son désir de lendre sesefforls vpr le développement de la vie économique du pays, et peut lar^menl y aider.

A ce stade, l'or renlre. car la loi de Oresham porte en ellemême sa limite. Lorsqu'une nation, en effet, émet du papiermonnaie, Ifw prii s'élevaiit, l'étranger a intérêt à venir y vendre ses produits, et les paiements au dehors se font en or, en vi>r(u de la loi de Gresbam. Plus tard, lorsque toute la quantité disponible d'or est sortie, les paiements se ront en papier, d'après les cours des bourses étrangères, cours qui (comme nous t'avons montré plus haut, peuvent être differeol? des cours intérieurs. Tant qoe l'émission du papier-monnaie se poursuit, les prix à l'intérieur restent de même élevés; mais, du jour où l'émission est arrêtée, et où l'on cherche à diminuer celle circulation monétaire en développant le commerce, les prix à l'intérieur baissent : car, d'une part, la quantité de monnaie disponible diminue, et de l'autre, les commerçants cherchent !t l'élranger de nouveaux débouchés, que le bon marché de leurs prodiiils leur permet de trouver, surtout dans les pays où ils ont Tait de nombreux paiements en or, et avec lesquels ils wnt déjà en relations d'affaires; par suite l'or rentre, — le stock métallique se reconstitue', — et vient un jour où le Gouvernement peut se proclamer en mesure de rembourser, à un taux fixé, tout le papier-monnaie en circulation : dès cet instant,

> n arriTe mJme qae, damlesptjs où de larges eiportalioDS d'or ont été Ta îles, la

l'aboijtion du couns força bn Russie bt en Autriche. M9

le papier-monnaie est accepté comme monoaie courante, au prix fixé pour le remboursemeot, le re(o<ar à une monaaie saine est complet.

Cette série d'opérations, de raisonnements et de faits noue la retrouvons identique, lorsqu'on étudie l'histoire monétaire de l'Angleterre, de la France, de la Russie et de l'Autriche : c'est de la Russie et de l'Autriche, seules, que nous nous occuperons par la suite.

L'effort nécessaire, pour sortir du régime du papler-monaaie, va durer tout un siècle, nécessiter de grands sacrifices, exiger une patience peu commune, et on est en droit de se demander, si le but à atteindre mérite une pareille peine, si le papier-monnaie présente assez d'inconvénients, pour qu'il soit nécessaire de l'abolir à tout prix, si vraiment « il constitue le plus grand fléau des nations, et est au moral ce que tapeste est au physique' ».

C'est presque toujours, en période de guerre, qu'un gouvernement a recours aux émissioas de papier-monnaie. A ce moment, eo effet, il est nécessaire de se procurer rapidement de grosses sommes d'argent, que l'impôt ne saurait fournir, et 'que l'emprunt produirait très lentement. Sans compter qu'un emprunt, émis à un pareil moment, devrait offrir des conditions trop avantageuses, les capitaux ayant une tendance certaine à se cacher eo période de guerre, ou à se lancer dans des entreprises vivant de la guerre : — on ne saurait donc contester à un État le droit d'émettre du papier-monnaie avec cours forcé '.

Mais, si un État a le droit d'émettre du papier-monnaie, il faut pourtant qu'il conserve, dans ses émissions, une certaine mesure; ' lorsqu'il se contente de donner cours légal et cours forcé à un papier de Banque ou d'Etat, existant auparavant, mais remboursable à vue, personne ne peut le blâmer,surtout s'il n'augmente

aurabondoDce de monnaie ainsi crAAe, eu trains une hsa93edetprii,etpsrBuite. plaça danaans situalion aeseï aranlafceuse, lea commerçants du p»ji pa ut re en monnaie.

■ arcalaira da 25 octobre 1810 de M. de MonUliret [citée dans Oide, Prinaipet d'Economie politique, p. 266).

* Lorsqu'on parle du régime de papier- monnaie, il a'agit évidemment de papiarmonnaie au coucs forcé, et c'est dans ce sens que ce mot sera employé dans ca

bvGoof^k

que dans des proportions Dormaies, la quaaUlé de papier en circulation. Malbeureusement, la leolatioa est grande, pour un goarernement, de dépasser cette mesure, d'émettre trop de papier-monnaie, «t sauf de rares eiceplioos, on a eu recours, an-delà des limites permises, ice moyen si commode de se procurer des ressources ; de même, il est évidemment nécessaire, aussitôt la paii faite, de reieoir à une circulation r^;ulière, d'éteindre cette dette contractée en période de crise, mais U anssi, l'effort nécessaire a été trop souTeot négligé, et le régime du cours forcé a, le plus souTenI, SQrrécu i la cause qui l'a fait naître.

En Russie et en Autriche, lesgouTernemeots, aux heures de crise, o'oni pas po faire preUTe, d'une prudence suffisante, et ce qui caractérise les régimes de papier-monnaie dont nous allons nous occuper, c'est que :

1* Le papier-monoaie a cours forcé;

2* Il j aplus de papier-monoaie que n'en exige la circulation;

3* Il est considéré comme faisant partie, d'une façon permanense, du système monétaire.

Tel est le fait, voyons maintenant ses'effels et ses conséquences.

Ses effets sont, d'abord la prime de for, causée par la quantité exagérée de papier en circulation, — la fuite de la monnaie métallique, — la diminution de la confiance dans l'Élal débiteur.

Et ensuite, la hausse du change. Les traites sur rélranger étant, en effet, payables en mi>tal, il s'ensuit que les lettres de change voient leur cours s'élever de toute la prime de l'or, sauf si elles sont stipulées payables en billets.

Comme conséquence, il en résulte, que le papier-monnaie agit comme ferait un véritable droit protecteur, au moins pendant un certain temps. Les fabricants étrangers, qui se font payer en or, ne sont pas en mesure de venir, sur les marchés intérieurs, concurrencer les commerçants indigènes, qui peu vent produire à meilleur compte, car les salaires, comme le prix des matières premières prises à l'intérieur du pays, ne s'élèvent pas aussi vite que la prime de l'or sur le papier. En outre, les commerçants indigènes, qui ont fait des approvisionnements à crédit, ont tout intérêt à voir s'augmenter la circulation de papier, qui amène une hausse des prix, et par exemple, les banquiers qui reçoivent des comptes courants, trouvent un profit certain dans cette diminution constante du pouvoird'acquisition de la monnaie. Enfin, le régimedu

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l'abolition su cours forcé en RUSSIE ET EN AUTRICHB. 531

papier-monnaie peut créer une véritable prime h l'eiportatioo, puisque le fabricant indigène, s'il vend ses produits sur les marchés étrangerï, proGte de toute la prime de l'or, — sans compter que les exportateurs étrangers n'oseol guère venir lutter sur les marchés intérieurs, les aléas ordinaires du commerce se compli' quant des aléas du cours du change et de la prime de l'or. Ces avantages, qui ont paru aux États-Unis assez puissants pour amener la formation d'un parti, qui ne voulait à aucun prix revenir à une circulation normale, (le parti des inflationnistes, puisdes greenbackers), sont, évidemment, des avantages particuliers et temporaires. Lorsqu'en effet, le régime dure depuis un certain temps, la dépréciation du papier-monnaie tend à se consolider, et n'oscille plus qu'entre certaines limites; déplus, tous les marchés, tous les crédits ouverts, sont stipulés payables ou remboursables en or, si bien que. seul, le débiteur est soumis aux aléas du cours du papier- monnaie. Dans ces conditions, les avantages du régime du papier-monnaie disparaissent, et les inconvénients seuls subsistent, et ils sont nombreux.

Tout d'abord, un État qui demeure dans le tours forcé, s'interdit, pour l'avenir, la possibilité d'y recourir, en une heure grave de son existence, au lendemain de la déclaration d'une guerre, par exemple : les dangers d'une telle situation apparaissent d'eux-mêmes, et cela d'autant plus clairement qu'un pays, qui n'a pas pu sortir du régime du papier-monnaie, ne saurait inspirer confiance, et tenter un emprunt sur le marché international.

Mais, en temps de paix même, le régime du papier-monnaie amène forcément une crise économique'. A l'intérieur du pays, qui oserait fonder ces vastes entreprises industrielles, indispensables à notre époque, en courant le risque de voir le capital initial, diminuer considérablement de valeur, par suite d'une baisse ultérieure du papier-monnaie? — Comment supposer la possibilité de faire des transactions à longue échéance, dans une nation où la valeur de la monnaie se modifie fréquemment? — D'autre part, pour les produits qu'on ne peut se procurer qu'au dehors, force est bien d'accepter les conditions imposées, et ainsi l'enquête italienne estime que, de ce fait, le

' Cesl rnSme d'apris M. de Laveleye {La marohé monétaire et tti arùes) une dea priiuàpalM causes de crise.

fa[;l cahen.

Gouvernement a perdu plus de 20.000.000 de fraacs, par an, sur ses achats à l'élraager. — Ënlio, dernier point, la spéculation vient s'esercer sur le papier- moDiiaie, et il se produit ce fait bizarre, que ce sont des marchés étrangers qui régissent les cours de la monnaie nationale, que tout est livré aux hasards des variations d'une spéculation, qui s'exerce au dehors : c'est dire que toute entreprise se trouve paralysée.

Ces quelques observations montrent bien la nécessité, pour un pays, de sortir du régime du papier-monnaie: mais lorsqu'une telle situation monétaire s'est prolongée pendant de nombreuses années, il s'est toujours produit un certain nombre d'intérêts particuliers, de spéculations basées sur l'espoir que cet état de choses se poursuivra longtemps encore, et avant d'entreprendre aucune réforme, il faut lutter contre ceux qui désirent l'avortement de tout projet d'amélioration de la circulation monétaire. — Et ceci contribue à expliquer la lenteur, avec laquelle la Russie et l'Autriche, sont parvenues à réaliser leur réforme monétaire, qu'il leur a fallu uo siècle pour mener à bien.

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