‹ Questions monétaires contemporainesChapitre 53 sur 238 · C.-S. — ÉbÛUARD DOLLiAKS · texte numérisé non relu

C.-S. — ÉbÛUARD DOLLiAKS

130 EDOUARD DOLLÈANS.

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LA

Par Iiuoien BROCARD

L'industrie aurifère s'est, dans tous les temps, distinguée des autres par le caractère particulièrement ioteDsif de sa production. A toutes les époques de l'histoire, malgré les risques énormes auxquels elle expose les capitaux et les hommes, nous la voyons exercer sur les uns et sur les autres un attrait puissant, épuiser sa matière première avec une hâte passionnée et en poursuivre l'exploitation, en dépit des obstacles de toute nature, dans les régions les plus rebelles à la civilisation'. Ce goût singulier pour la recherche du précieux métal, celte « fièvre de l'or », comme on l'a très justement qualifié, n'est pas une invention de poète ou de moraliste, mais bien une réalité psychologique dont la répercussion économique est considérable; on l'observe chez les hommes de tous les temps et il semble, à en juger du moins par les progrès actuels de la production, qu'il se soit encore accru de nos jours. Le point de départ de ces progrès a été l'exploitation des gisements californiens en 18i8. Jusque-là, depuis la fin de la période d'expansion qui avait suivi la découverte de l'Amérique', l'industrie aurifère, faute de matière première qu'elle avait hâtivement épuisée, ou de moyens assez puissants pour exploiter celle dont elle disposait encore, s'était développée avec une certaine lenteur. Mais A partir de la deuxième moitié du iix* siècle, nous voyons tes découvertes de

< • L'or, dit arec niaoa M. Paul Lflro;-Baaulieu, aoaa «lent babiloellement des eonflns de la ciiilUalîon ». Économiste français, 1902, 1, p. 763.

* On uit que le goai pour la recherdia de l'or fut l'un des {iriacipaui mobiles qui pouHtr«Dt)«( Espa^ola en Amérique.

a-S, — L. BROCARD. 9.

IXCIES BROCARD.

gisements se tnulliplier et les mélhodes se modiUer très rapidement. Aux Elals-L'nis, l'industrie aurirère, concentrée d'abord dans la Calirornie, gagne peu à peu les aulres Ëtals. En Sibérie, oii elle avait pris naissance dans la région de l'Allaï, elle s'étend de l'ouest à l'est jusque dans la région de l'Amotir et même du Kamtchalka. En Australasie, de 1850 à 1885, oo découvre successivemenl toute une série de gisements très nombreux et 1res riches. En 1866, an trouve au TransvaaT et on met en exploitation, avec une organisation économique et des procédés techniques d'une rare perfection, un champ d'ord'unerichesseinouTe, poflvant fournir, dil-on, 40 milliards de francs de métal précieux. En 1892, dans l'Australie de l'ouest, on en découvre un autre qui passe pour plus riche encore. Enfin, plus près de nous, à partir de 1896, lespiacers du Yukoo et du KIondjke, bien qu'un peu surfaits relativement aux espérances d'avenir qu'on peut fonder sur eux, ont cependant assigné au Canada un rang des plus honorables parmi les grands producteurs d'or du monde. Nous ne parlons ici que des centres miniers les plus productifs, mais il en existe d'autres, très nombreux,, dont quelques-uns, comme le Alexique, la Guyane, Madagascar, l'Inde, etc., donnent des espérances d'avenir, et qui tous, par leur nombre, par l'activité croissante qui s'y manifeste, fournissent des maintenant ou fourniront bientôt à la production de l'or un appoint important. Le résultat de ces efforts combinés acte tel que la production du dernier demi-siècle dépasse celle de tous les siècles antérieurs et que celle de l'année 1903 représente à elle seule une valeur supérieure à 1. 700.000.000 de francs, c'est-àdire environ trois fois la production de 1875, dix fois celle de 1850 et vingt-cinq fois celle de 18t0'.

Ce phénomène remarquable s'eiplique par des causes diverses, dont les unes, très générales, ont exercé leur action dans tous les temps, principalement depuis l'éfablissement du régime de l'économie monétaire, dont les autres sont spéciales à notre époque. La première et la plus importante de ces causes tient à la nature des besoins que l'or a pour fonction de satisfaire, et aux facilités qu'y trouve l'industrie aurifère pour l'écoulement

■ Nous jusIiBerons plus loin cts chilTres en éludianl les tlaliitiquei. AjoDion* qae la production Je 1903 serait plus considérable encore si les mines do Tr«n«- Ta>l STaienl rctrouco leur aclirité d'araat la guerre sud-africaine.

de son produit. L'or a des propriétés physiques el chimiques 1res précieuses, qui, combinées avec sa rareté relative, lui ont fait attribuer dans lous les temps une très haute valeur'. Mais celte valeur elle-même et les qualités qui la lui ont méritée, lui ont ouvert, dans la circulatiou monétaire, un débouché d'une nature toute particulière, dont l'importance n'a cessé de grandir au cours de la civilisation, surtout depuis un demi-siècle et gr&ce auquel le producteur d'or se trouve, pour l'écoulemenl de son produit, dans une silualioQ absolument privilégiée. Alors que les autres industries disposent de débouchés plus ou moins étroitement limités et se les disputent de nos jours avec un acharnement croissant, le producteur d'or jouit dans lous les pays ù étalon d'or (et on sait s'ils sont nombreux aujourd'hui) d'un débouché absolument illimité, qu'aucun concurrent ne peut accaparer ni restreindre ; quels que soient la quantité et le poids des lingots dont il dispose, il a toujours la possibilité de les faire transformer en pièces à l'Hàtel des monnaies ou même de les échanger directement contre des pièces déjà frappées; s'il dispute parfois à ses concurrents les capitaux et la main-d'œuvre, il n'a jamais à leur disputer le marché. Et non seulement il peut écouler son produit en quantité illimitée, mais, à la différence de tous tes autres industriels, qui sfflilTrent de l'instabilité des prix el particulièrement de leur baisse, & la différence même du producteur d'argent, qui, dans tous les pays à étalon d'or, c'està-dire aujourd'hui dans tous les pays civilisés^ peut être atteint el l'a été si gravement depuis 3(1 ans, par le^ changements dans le rapport des valeurs de l'or et de l'argent, le producteur d'or peut, dans ces mêmes pays, écouler son produit à un taux d'échange absolument constant el invariable; le rapport entre le poids de l'or qu'il présente & l'Hôtel des monnaies et le nombre aussi bien que le poids et la valeur légale des pièces qu'il reçoit en échange est en effet fixé par la loi : en France, par exemple* il est de 3.444 fr. 44 par kilogramme. Le producteur d'or bénéficie

> L'or répond il l'an des premiers besoins qui se soient manifestét dane l'eipèce faumaine : le besoin de parare. Tous les peoples de ranti'ioitè l'ont avidemeol rechercbé poor eo faire de* objeU d'art oa l'accumuler dans les trésors des princes on daos ceux des temples... Cf. licxis Haodworterbuch de Conrad, mot : ■■ Oold «.

* U est vrai que certains de ces pays, particulitremenl ceni de l'Union latine, ont encore Uiéoriquemenl les deux étalons, mais, U frappa de l'argent n'y «tant plus libre, le prodaclenr d'argent n'y a plus aucan arantage.

13i LUCIBN BROCARD.

donc, pour la vente de son produil, d'un véritable cours légal. Il est vrai que s'il ne souffre pas des variations de valeur de son lingot par rapport à la monnaie, il peut avoir à souffrir des variations de valeur de la monnaie qu'il reçoit en échange de son lingot par rapport aux. marchandises et que le développement de l'industrie aurifère, en augmentant la quantité de métal eo circulation, peut contribuer à le déprécier; mais, outre qu'en raison de l'énormité de la masse déjà produite, la dépréciation de l'or, par l'effet de l'accroissemeDl de la production annuelle, nepourraitètre que très lente, ici encore, l'industrie aurifère a bénéficié, vis-à-vis des autres industries et spécialement de l'induslrie argentifère, d'une situation absolument privilégiée. Alors que, dans la deuxième moitié du m* siècle, le champ de la circulation monétaire n'a cessé de se resserrer pour le métal argent, jusqu'à réduire ce métal, dans les pays civilisés, au râle de monnaie d'appoint ou de bon de monnaie d'or, il n'a cessé de s'élargir pour l'or, dans les mêmes proportions, par la substitution de l'étalon d'or à l'étalon d'argent. La limitation ou la suppression de la frappe libre de l'argenl ont encouragé la production de l'or et la production croissante de l'or a encouragé la limitation ou la suppression de la frappe de l'argent.

Il ne nous appartient pas de rechercher dans quelle mesure ni dans quel sens, ces événements ont modifié l'offre et la demande de l'or et par conséquent sa valeur à l'égard des marchandises ' ; mais il nous suffit de constater que, s'il s'est trouvé des auteurs jouissant d'une autorité considérable, pour soutenir que la valeur de l'or s'est accrue dans la deuxième moitié du xii' siècle', il ne s'est rencontré personne pour admettre, ne fût-ce qu'un instant, l'hypothèse d'une dépréciation de ce métal ; les partisans les plus déterminés du monométallisme or ont borné leur effort à combattre l'hypothèse de 1' « appréciation ».

En présence de ces faits on peut donc dire que, grâce aux transformations subies par les législations monétaires des peuples civilisés au cours du zit* siècle, l'influence de la concurrence sur la valeur de l'or a été complètement neutralisée et que les producteurs d'or, à l'heure actuelle, ne sont pas, en ce qui

< Nous renvoyons sur c« point à l'jtud* de M. Edouard Dollâtas. ■ Ce sont les pactÎMns du bimélallisiue interna lional.

coDcerae du moins l'écoulemeat de leurs produits, des coucurreots les uas pour les autres. Ou peut ajouter que, s'ils se disputent parfois les capitaux et la mai u-d 'œuvre', leur rivalité, bien loin de paralyser leur activité, la stimule, et que, d'ailleurs, la multiplication de leurs entreprises, dans les solitudes désolées oii ils vont habituellement chercher leur matière première, leur procure plus d'avantages, par son influence excitante sur la vie économique, qu'elle ne leur suscite de difficultés : il n'y a donc entre eux que des liens de solidarité.

De là il ne faudrait point conclure que l'industrie aurifère est nécessairement plus lucrative et surtout moias aléatoire que les autres. Si elle échappe aux dangers de la concurrence pour le débouché et à l'instabilité des prix, si la richesse de certains gisements lui permet parfois de réaliser d'énormes bénéfices, l'irrégularité de ladisposition et delà teneurde ces gisements l'expose à des risques inconnus des autres industries, dont la réalisation fréquente ne laisse à l'ensemble des capitaux employés par elle qu'une rémunération moyenne fort peu élevée. Mais, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, les chances de gain font oublier les risques de perte et comme elles sont, sinon nombreuses, du moins bril- . lantes, l'industrie aurifère exerce sur les esprits une influence fascinatrice comparable à celle d'une loterie. Par une fortune rare autant que singulière, elle est redevable de l'aUrait qu'elle inspire, aussi bien et peut-être davantage', à ses défauts qu'à ses qualités, à la régularité et à l'étendue de ses débouchés, qu'au caractère aléatoire de sa production. Elle réunit en ell^ les charmes de la sécurité avec ceux du risque et de la chance; elle est par excellence l'industrie de la spécufalion.

A ces causes générales, qui expliquent comment, dans tous les temps, l'industrie aurifère a -épuisé avec tant d'ardeur sa matière première et dont l'une, l'élargissement du champ de circulation dé la monnaie, a pris de nos jours une importance croissante, tandis que l'autre, par l'industrialisation de la production, s'est plutôt atténuée, il faut en joindre deux autres,

■ lia sool •UMJ parfois. I«t nni i l'âgaid da* aalras, des graapet non concai^ raDls, teU par exemple le* producteurs de Sibérie ptr rapport à ceux d'Afrique, d'autres foi*, comme au TraniTaal, il» foraient entre eai dea ententes.

■ Nous soDgeoDS ici k l'engouement du public pour Isa actions des sociélës mirûtrei, etain procAdéa qu'on emploie pour le ausciter.

136 IXCIKN BROCARD.

doairinfluence grandissante est plus particiilièremenl contemporaine de la deuxième moitié du 2ix* siècle et peut seule nous rendre compte de la prodigieuse exlension prise par la production de l'or au cours de cette période : c'est, d'une part, l'expansion de la colonisation, avec l'exploration de terres nouvelles très étendues qui en a été la conséquence et, d'autre part, le progrès de la métallurgie combiné avec le développement de la grande production concentrée, qui, partout où le milieu le permet, tend à se substituer à la petite production. La première de ces causes, que d'ailleurs l'attrait de la recherche de l'or a singulièrement renforcée, a misa la disposition de l'industrie aurifère des champs de minerai très nombreux, très riches et très étendus, en même temps que la seconde lui fournissait, pour les exploiter, des procédés de plus en plus poissants et économiques. C'est ainsi que, la demande et l'offre de l'or croissant parallèlement et se stimulant mutuellement par l'action réciproquede l'une sur l'autre, l'industrie aurifèrea pu atteindre un degré de prospérité qu'elle n'avaitjaniais connu jusque-là.

(,'anaivse de ce remarquable développement de la production de l'or présente au point de vue monétaire un grand intérêt, non seulement parce qu'il est fout à la fois l'eCTet et la cause des transformations opérées au cours du lix* siècle dans les systèmes monétaires des peuples civilisés et de la substitution presque universelle de la monnaie d'or à la monnaie d'argent, mais parce que cette substitution elle-même a soulevé des questions théoriques et posé des problèmes de législation économique, à la solution desquels l'élude de la production du métal précieux peut seule fournir une base solide. Certains économistes, constatant que la substitution de l'or à l'argent dans la circulation a coîncédé depuis 1870 avec une baisse des prix, en ont conclu que l'or actuellement produit est en quantité insuffisante pour subvenir à lui seul aux besoins de la circulation monétaire, que son insuffisance a déterminé une augmentation de sa valeur et une diminution correspondante des prix. En conséquence, redoutant que les eiïels funestes de cette « appréciation » de l'or ne se perpétuent et même ne s'accentuent dans l'avenir, à mesure que, par l'accroissementdes besoins et la transformation des systèmes monétaires, s'élargira son champ de circulation, ils demandent l'établissement, non plus du bimétallisme national,

LA PRODUCTION DE L OR. lil

doDt l'expérieDce a déHaitivemeat consacré la failHle, mais du bimétallisme internatioDal. D'aulres, au contraire, atlribuanl à la baisse des pris une cause purement industrielle et économique, estiment que l'or suffît amplement aux besoins actuels de la cit^ cotation, que grâce aux progrès de la production, il-suffira à ses besoins futurs, et qu'en conséquence, il j a lieu d'approuver et de hâter la transformation des systèmes monétaires, la substitution de la monnaie d'or à la monnaie d'argent. Nous n'avons pas à trancher ce confiil; mais nous devons préparer sa solution en recherchant dans quelle mesure la production de l'or s'est accrue depuis trente ou treofe-cinq ans et dans quelle mesure aussi elle est susceptible de se développer dans l'avenir. Pour cela, nous nous attacherons d'abord à déterminer les forces dont elle dispose, en étudiant ses méthodes, les perfectionnements qu'elle y a introduits et ceux qu'elle pourra y introduire dans l'avenir. Nous mettrons ensuite en relief, à l'aide des statistiques mondiales, les résultats généraux obtenus depuis 1875 par comparaison avec ceux des périodes aalérieures. Enfin, passant rapidement en revue les principaux centres de production, nous essayerons, dans ta mesure du possible, de dégager les perspectives d'avenir.

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