Une double remarque s'impose pour ce qui va suivie
l°On pourrait objecter que ces manifestations, considérées comme caractéristiques du fond mental, sont elles-mêmes en réalité des phobies et des obsessions. Sans doute, peut-on répondre, on trouvera toujours à la hase, des altérations relevant du même état mental, puisque l'obsession n'est que l'exagération morbide de cet état. Mais, par définition, ces troubles ne sont pas des obsessions, au sens propre du mot, puisqu'ils ne s'accompagnent pas d'anxiété, et que le malade ignore leur nature pathologique. C'est en effet le plus soin eut le médecin qui les lui révèle ail cours de I examen
21 Le médecin consulté doit compter, pour les établir, plus sur l'interrogatoire du malade que sur son observation directe. Cette dernière n'est en effet possihle que lorsqu'il peut voir vivre le malade un certain temps, le suivie dans ses évolutions, comme cela est possible à l'hôpital. On ne peut pas, en effet, déelancher à volonté l'apparition de ces signes, comme on obtient la production d'un réflexe, et il faut les voir quand ils se présentent.
passage, et la déposera avec d'infinies précautions. Partout il dépasse l'effort nécessaire.
Une autre altération porte sur la mise en train du mouvement. C'est
I hésitation du début. Tel est le sujet qui, au moment d'écrire, ou de donner simplement sa signature, laissera quelques secondes, sa plume immobile ou à peine animée d'un léger mouvement, avant de tracer les traits qui, une fois commencés, se poursuivront normalement.
Une autre particularité s'observe également à la fin du mouvement, que le sujet prolonge sans nécessité. C'est la continuation après achèvement. Ferme-t-ilune porte à clef? Il continuera à tourner la clef dans la serrure, bien que cependant la fermeture soit complètement réalisée. Doit-il éteindre une lartq^e électrique ? Il continue la pression sur l'interrupteur, alors que la lumière a déjà disparu. Timbre-t-il une lettre?
II continue d'appuyer le doigt sur le timbre bien plus longtemps qu'il n'est nécessaire pour en assurer l'adhérence.
Mais de tous les troubles moteurs, le plus intéressant et le plus fréquent est la répétition du mouvement. Regardons un de ces sujets faire une malle ou ranger un placard. Il place les objets une première fois, les ressort, les pose à un autre endroit, les reprend pour les mettre ailleurs, les retourne, ne les trouve jamais bien placés et les met dans divers sens ayant de les laisser définitivement. Dépose-t-il un objet sur une table? Il le déplace, le dérange à plusieurs reprises, le tourne, le retourne, avant d'être satisfait de sa position. Au moment de mettre une lettre à la poste, ces sujets vérifient à plusieurs reprises l'adresse, s'assurent que l'enveloppe est bien cachetée et s'y reprennent à plusieurs fois avant de la glisser à la boîte. Ferment-ils leur porte? Ils la poussent à plusieurs reprises pour s'assurer qu'elle est bien fermée.
Dans le domaine sensitivo-sensoriel, nous retrouvons des modifications exactement superposables à celles observées dans le domaine moteur; on ne relève pas de troubles organiques proprement dits : les sensations et perceptions sont normales, mais dans le domaine de la représentation et de l'imagination, on note principalement, là encore, ï exagération, la persistance et la répétition.
\J exagération s'observe dans l'exaltation des représentations mentales et dans celle de l'imagination évocatrice. A la vue d'une souffrance ressentie par une tierce personne, l'individu en éprouve de la douleur dans la même région. A un degré plus accentué, la lecture ou la description provoque les mêmes phénomènes. A la lecture d'un roman, à la vue d'une pièce de théâtre, le sujet oublie sa propre personnalité pour prendre celle des personnages du livre ou de la pièce* Il lui sein-
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hic (|u il s'agit de lui, car il s'identifie avec- les héros qui lui sont représentés.
La persistance des représentations mentales s'ajoute à cette exaltation. K... Léon, musicien, assiste, dans un cirque, à la chute d'un équilibriste qui s'est simplement blessé. L'impression de cette scène va en s'amplifiant, et pendant plusieurs jours, il ne peut chasser cette vision de son esprit.
Enfin, c'est la répétition des représentations et des idées. De telles personnes reviennent constamment sur les mêmes faits. Assistent-elles à une discussion ou à un accident? Pendant plusieurs jours elles n'entretiennent leur entourage que de cet événement. Il n'est pas nécessaire qu'une scène impressionnante les ait frappées. Mais un incident banal qui a fixé leur attention revient constamment à leur esprit. Elles répètent toujours les mêmes choses et racontent les mêmes histoires.
11 convient d'ailleurs de ne pas confondre cet état, qui relève d'un fond émotif, avec le rabâchage du débile ou du dément chez qui l'indigence intellectuelle et la pénurie des images ramènent toujours les mêmes à l'esprit.
11 ne faut pas davantage, dans l'ordre moteur, confondre avec ces caractères d'exagération, de persistance, de répétition, traduisant l'état mental des obsédés, les stéréotypies des déments, — déments précoces en particulier, — ainsi que les gestes ou attitudes voulues de certains délirants sous la dépendance même de leurs idées délirantes. Il y a donc lieude ne pas isoler, chez les obsédés, les modifications de l'état moteur, des manifestations des représentations mentales et de l'imagination.
La lecture est assurément le plus facile à examiner de tous les actes dans lesquels se trouvent à la fois réunies des impressions sensitivosensorielles. des incitations motrices, des opérations intellectuelles multiples, telles que représentation, mémoire, imagination, etc. Cet examen sera particulièrement intéressant chez l'obsédé, soit qu'on le fasse lire devant soi, soit surtout qu'on l'interroge sur ses diverses réactions à la lecture. Tout d'abord, au lieu délire d'un trait, avec une certaine vitesse, il s'arrête à chaque mot, voulant en avoir la signification et la représentation complètes, ce qui coupe la phrase et rend la compréhension plus difficile. Il revient alors sur les mots déjà lus, décompose la phrase et arrive à perdre le fil du récit en voulant trop le scruter et le comprendre. Ce qu'il lait pour les mots, il k- refait pointes phrases, qu'il recommence à plusieurs reprises, afin d'en mieux pénétrer h- sens, et parune trop grande minutie Au détail il n'arrive qu'à obscurcir et embrouiller le sens gênerai (lu texte, ce qui l'oblige à
recommencer. Il en résulte une lenteur désespérante de la lecture qui, au lieu d'un plaisir, devient une fatigue et même un acte pénible.
Les mêmes lenteurs, dues aux mêmes hésitations et répétitions, se reproduisent dans les divers actes de la vie courante.
En somme, ces sujets ne manquent en général ni de vivacité ni d'adresse, mais ce qui ralentit leurs actes, c'est la multiplicité des mouvements inutiles.
L'imagination des obsédés esten général d'une richesse remarquable, et dans certains cas elle les dessert en assombrissant les moindres événements auxquels elle attache toujours quelques complications fâcheuses. Dans d'antres cas, par contre, elle devient un point d'appui pour le sujet et lui fournit parfois un moyen de lutter contre son obsession, témoin cette observation rapportée par Truelle et Eissen !. Un obsédé délirant, voulant essayer de guérir sa peur de l'obsession par une peur encore plusviolente, imagine, — après lecture d'une histoire analogue, rapportée par un fait divers, — qu'il était médecin à bord d'un bateau. Ce bateau transportait des cobras dans une caisse. La caisse s'était ouverte et tous les serpents se répandaient à travers le navire. Pendant quinze jours, il vécut ce rêve volontaire, ne voyant rien de ce qui se passait autour de lui, faisant abstraction du milieu réel, et conformant sa conduite à la scène imaginée.
Nous avons vu que les particularités observées dans l'état moteur, se manifestent surtout dans les menus faits de la vie courante. Comment se comportent les sujets dont la vie ordinaire se compose surtout de menus faits ?
Un teneur de livres vérifiait à tout instant ses comptes et sa caisse ; un receveur d'omnibus et un garçon de café recomptaient constamment leur monnaie, craignant toujours de s'être trompés ou de n'avoir pas fait payer un client. Une ménagère recommençait plusieurs fois de suite ses nettoyages. En somme, tous étaient gênés dans leurs occupations, que certains durent même interrompre pour ce motif.
Or, qu'exigent ces professions ? C'est avant tout un bon automatisme. Pour qu'un comptable exerce sa profession facilement et sans fatigue, il faut qu'il puisse faire ses comptes et sa caisse au milieu i\u
1. Truelle et Eissen, Pseudo-délire par aulo-suggestion chez un obsédé, in Annales médico-psychologiques, mai HlliS.
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bruit du magasin el des conversations des clients. De même, pour le receveur d'omnibus qui, tout en faisant payer ses voyageurs, peut donner des renseignements et soutenir la conversation avec d'autres personnes. De même le garçon de café qui, tout en recevant sa monnaie, parle, plaisante même avec les consommateurs. Toutes ces occupations doivent être en quelque sorte tout automatiques. La gène que l'on observera dans ces cas, traduira donc une défectuosité de l'automatisme, et il semble qu'en effet, ces troubles de l'automatisme sont précisément ceux qui forment le fond mental des phobiques et des obsédés '.
Quelle est maintenant l'évolution de ces troubles ? La crise d'obsession guérit habituellement, quitte à se reproduire après un temps plus ou moins long, mais dans l'intervalle persistent toujours des obsessions isolées ou des idées obsédantes qui ne sont que l'exagération du fond mental même, et l'on doit parler, dans ces cas, de rémissions plutôt que de véritable guérison.
Il y a lieu de mentionner toutefois, qu'avec l'âge, les obsessions peuvent augmenter d'intensité, aller en s'aggravant, les paroxysmes devenir plus longs, en même temps que les intervalles qui les séparent se raccourcissent jusqu'à passer à l'état presque continu, se rapprochant, par certains côtés, dans ces cas, des phénomènes délirants.
Les relations des obsessions avec les délires peuvent affecter plusieurs types :
1° L'obsession est masquée par l'apparition d'un délire: confusion mentale, délire onirique, par exemple.
2° L'obsession existe à côté des idées délirantes: un obsédé fait un délire et conserve sa tournure d'esprit habituelle.
3° L'idée délirante prend un caractère obsédant.
4° C'est une hallucination qui prend ce caractère obsédant, et à ce sujet nous devons rappeler les cas d'hallucinations obsédantes et
1. Sans doule, l'exercice des professions intellectuelles peut être également gêné par les obsessions et les phobies, témoin le médecin on le prêtre, obligés d'interrompre leur service, l'un s'accusant de la mort de ses malades, l'autre d'un état de conscience incompatible avec son ministère. Mais là encore, la l'onction intéressée, quelle qu'elle soit, est L'équivalent, à un degré supérieur, de celle que nous venons de saisir dans le mécanisme le plus simple de la vie courante matérielle, les troubles moteurs que nous avons signalés on étant l'expression apparente.
d'obsessions hallucinatoires que M. Séglas ' a si bien mis en lumière.
5° Le sujet prend son obsession comme point de départ d'un délire qu'échafauderont une activité mentale mal orientée et un besoin débordant d'analyse. Par ce mécanisme pourront éclore des délires par analyse ou, si l'on vent, par introspection, qui prendront des tournures différentes, suivant le sens dans lequel se dirigeront les investigations délirantes des sujets 2.
6° Il peut arriver, dans des cas très rares, chez les obsédés délirants, que le délire provoque la disparition des obsessions, réalisant, pour le malade, un véritable « truc » mental. L... Clémence, 56 ans, a toujours été une phobique, une douteuse, une obsédée. Elle doutait de la plupart de ses actes, s'accusait de fautes imaginaires, ne trouvait rien de bien dans ce qu'elle faisait, et aurait toujours désiré mieux. Survient le décès de son père qu'elle avait soigné avec beaucoup de dévouement. La veille de cette mort, l'idée que. pour lui, ce serait une délivrance, lui avait traversé l'esprit. Le lendemain, elle s'imagina qu'elle avait désiré sa mort ; huit jours plus tard, elle s'accusait de l'avoir tué par ces trois paroles. Elle fait alors un délire d'auto-accusation, disant qu'elle est une misérable, qu'elle a causé la mort de son père, qu'elle est damnée et qu'elle est morte. Mille démons cruels, dit-elle, lui ont arraché le cœur. Quelques mois plus tard, elle conservait l'idée qu'elle était morte et damnée. Ses obsessions et ses doutes ont disparu, une morte ne saurait avoir des obsessions ; et depuis lors, elle vit avec son délire, complètement débarrassée de ses obsessions. Depuis plus de vingt ans, ces troubles ne se sont pas modifiés : la malade vit calme et tranquille, n'a aucune des réactions du délire de négation ordinaire auquel se rapporteraient ces troubles mentaux, et l'affection n'évolue pas vers la démence. Il semble qu'il s'agisse là d'un véritable moyen de défense qui, une fois révélé au malade, lui sert à l'avenir pour se soustraire à ses obsessions.
1. Séglas, Annales médico-psychologiques, 1892, et Leçons de la Salpêtrière, 1894. — Nous rappelons à ce sujet les descriptions remarquables et demeurées classiques que M. Séglas a données de l'obsession etles pages importantes que M. Chaslin a consacrées à ce sujet dans sou intéressant ouvrage : Eléments de sémiologie et clinique mentales, Paris, 1912 ; et nous regrettons que la place limitée dont nous disposons ne nous permette pas de mentionner les principaux auteurs qui ont traité de la question des obsessions, tels que Magnan, Pitres et Régis, Raymond et Pierre Janet, etc., etc., pour ne parler que des modernes.
2. Vurpas, Contribution à l'étude des délires systématisés, Thèse inaugurale, Paris,
Vaschiut. et Vurpas, La logique morbide, l'analyse mentale, Paris, 1903.
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Nous sommes ainsi amenés à considérer l'obsession au cours d autres états morbides. Cest ainsi que l'on voit des obsessions dans des états neurasthéniques, symptomatiques de diverses affections, et même jusque dans les troubles neurasthéniques du début de certaines paralysies générales. Les obsessions que l'on observe dans ces cas se rapportent habituellement à l'objet de la maladie, et fréquemment à la crainte de- la syphilis et de ses conséquences. Ces obsessions ne sont ordinairement pas très tenaces, et s'atténuent assez vite à mesure que l'affection marche vers l'affaiblissement intellectuel. S'il arrive que 1 on en observe dans des périodes plus avancées, elles sont beaucoup plus rares, et marquées elles mêmes du caractère profondément démentiel de celte maladie.
Au cours d'autres affections empreintes également d'affaiblissement intellectuel, on peut voir apparaître des obsessions. Ainsi en est-il, dans certains ramollissements cérébraux, à la suitede traumatismes crâniens violents, dans l'artério sclérose, ou dans la sénilité.
Dans tous ces états, les obsessions ne présentent pas de caractères très particuliers et tirent surtout leur physionomie des troubles sur lesquels elles évoluent.
Un fait parait digne d'attirer l'attention : c'est l'existence, chez des artério-scléreux, de phénomènes de dépression avec crises d'obsessions précédant d'un an ou deux l'apparition d'une hémorragie cérébrale.
Un certain nombre d'obsessions et de phobies peuvent également s'observer dans l'hystérie et l'épilepsie. Il y a lieu de les distinguer des idées fixes, plus fréquentes dans ces deux névroses, —où elles n'ont, d'ailleurs, pas de caractère bien particulier.
Une place spéciale doit être faite aux obsessions que l'on observe dans la période prodromique de la démence précoce et qui sont remarquables surtout par l'intensité de leurs manifestations, - extérieures du moins, — car d une façon générale, 1 émotivite semble toujours diminuée dans ces états Un second caractère serait constitué par leur
précocité.
Des obsessions etdes phobies s observent également, — quoique plus
mobiles et plus fugaces, - dans le cours de la démenée précoce. Toutes ces obsessions ne sont en somme que des symptômes dalïeetioris déterminées, dont l'évolution seule importe.
Si nous faisons abstraction de cette seconde catégorie d'obsessions
pour n'envisager que celles de la première qui ne peuvent être rattachées à aucune affection précise, et qui constituent à elles seules toute la maladie, nous pourrons dire que, d'une façon générale, l'obsession ne conduit pas à V aliénation mentale. Les obsédés ne doivent donc pas être internés.
D'autre part, remarquons que l'on observe les obsessions surtout dans la période prodromique des affections au cours desquelles elles évoluent, lorsque le malade n'est pas encore un aliéné au sens propre du mot, ou lorsque l'intelligence est encore relativement conservée. Il semble qu'alors il y ait rupture d'équilibre entre les éléments intellectuels et automatiques, plutôt que véritable déficit intellectuel.
Si nous rapprochons ce fait de ceux que nous avons observés dans les obsessions constituant à elles seules tout le trouble mental, nous arrivons à une constatation analogue. Tous les faits traduisant l'état de l'intelligence chez les obsédés montrent, en effet, que ce ne sont pas les fonctions supérieures proprement dites qui sont intéressées, et nous sommes ainsi amenés à nous demander si l'obsession n'est pas simplement/a réaction de l'intelligence à la défectuosité de l'automatisme.