PROJET D'UNE ÉCOLE PUOFËSSIONNELLE
Ai-je besoin d'énumérer d'avance les bienfaits probables d'une pareille institution au point de vue du progrès coopératif? Tous les ans, un essaim de jeunes et vaillants coopérâleurs sortiront de l'école proressionnelle, prêts à mettre à profit, dans la pratique de la vie, les leçons qu'ils y auront reçues, et il n'est point douteux qu'ils ne se fassent à leur ^ four, dans le milieu où ils seront appelés à vivre, les apôtres wfatigables de l'affranchissement du travailleur par l'assoc/ation coopérative.
Depuis quelques années, les travailleurs ont pris l'heu* ''Buse habitude de faire eux-mêmes leurs affaires, sans accepter aucun patronage, matériel ou moral. Je pense \\}e la première condition du succès de l'école, c'est qu'elle appartienne en quelque sorte tout entière à la coo- [>ération; que sa création émane des associations ellésrnêmes; que le comité organisateur et directeur de l'école soit composé de délégués des associations, choisis en majorité dans leur propre sein, afln que l'esprit qui animera J'enseignement soit éminemment démocratique, libéral, pur de tout alliage corrupteur.
L'instruction sera donnée et reçue gratuitement. Il sera bon toutefois d'exiger des élèves inscrits le versement d'une cotisation minime, 5 centimes par jour, ce qui équivaut pour un an à 12 francs environ , en tenant compte des vacances, des jours de fêtes et de congé. A la fin de chaque année, la somme des cotisations réunies serait suffisante pour servir de noyau à la création d'une société de crédit mutuel, et la part de quelques-uns pourrait s'augmenter de la valeur de livrets que les associations "lettraient à la disposition du comité de l'école, pour être
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décernés à litre de récompense ou d'encouragement m élèves les plus méritants.
Le choix des professeurs appartiendra naturellement au comité-directeur, et les candidats ne manqueront pas qui s'estimeront heureux et honorés de mettre leur science et leur dévouement au service de l'éducation populaire, en lui consacrant une ou deux heures par semaine.
J'insiste une dernière fois sur cette considération que sans le patronage des associations, le succès de Técole me parait impossible. Chacun sait qu'une école de commerce, aujourd'hui florissante, a été créée de la sorte à Paris, sous les auspices et par l'initiative de la Chambre det^ommerce, qui la dirige suivant son inspiration et sans aucune intervention de l'État.
Je pourrais. Monsieur le Rédacteur, donner à l'exposé de ce projet de longs développements, réfuter d'avance les objections qui peuvent se produire : j'aime mieux les attendre pour ne point donner à cette lettre des proportions excessives. Je n'ai pris la plume que pour appeler sur l'idée ellemême la discussion et la contradiction. Il est cependant nécessaire, en terminant, de dire un mot de la question pécuniaire. Étant donné l'enseignement gratuit, si quelque ami de la coopération n'est point en mesure, au moins pendant la première année, de prêter gratuitement à l'école uc local suffisant et convenable, il faudra pourvoir aux frais * loyer auxquels viennent s'ajouter ceux de premier établisse ment, de chauffage, éclairage, plumes, papier, et autre menus frais d'entretien. Fixons, par hypothèse, à 2,500 f' par an, la dépense nécessaire au loyer et à l'entretien ^ Técole. Sera-t-il bien difficile aux associations de Pari:
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de tous les amis de la coopération, de recueillir celte somme et même une somme supérieure par des cotisations annuelles? Je ne le pense point, et j'ai la conviction que, si ce projet était favorablement accueilli, il serait facile de le réaliser promptement et de jeter sur-le-champ les bases de l'école professionnelle.
Je vous serai reconnaissant. Monsieur le Rédacteur, du vouloir bien accorder à cette trop longue lettre la publicité du journal la Coopération, et je vous prie d'agréer, etc
BIBLIOGRAPHIK
1. — /,P5 Sociétés de coopération en Allemagne et le, projet de loi franc lis; par iM. Reillinger* Paris, 1867.
Les sociétés de coopération en Allemagne et le projet de loi français, tel esl le titre d'un ouvrage consciencieux sur lequel nous nous faisons un devoir d'appeler Tattention du public. L'auteur, M. Reitlinger, qui animé d'une ardente sympathie pour la France est venu s'y fixer récemment sans esprit de retour, se proposait d'offrir un témoignage d*atlachement et de reconnaissance à sa patrie d'adoption. Surmontant avec autant de bonheur que de courage les obstacles que lui présentait à chaque pas le maniement d'une langue qui n'était pas la sienne, il a pleinement réussi dans l'accomplissement de son œuvre, et son livre, auquel M. Marie a fait l'Iionneur de le citer à la tribune, est un véritable service rendu à l'association coopérative. Il renferme de précieux enseignements que l'auteur tient de la l^ouche même de M. Schuitze-Deliizsch, dont la forte initialive a imprimé un si rapide essor aux associations aile-
mandes. Le mécanisme de ces associations est bien connu parmi nous depuis quelques années : diverses publications nous ont familiarisés avec elles ; néanmoins Ton peut dire que le livre de M. Reitlinger est, sans aucun doute, l'exposé le plus complet qui ait paru en France sur le mouvement coopératif de Tautre côté du Rhin.
Nous signalerons particulièrement les pages excellentes dans lesquelles Fauteur développe le résultat heureux de la solidarité^ au point de vue moral comme au point de vue matériel, dans les sociétés de crédit. Nos ouvriers reculent encore devani l'adoption de ce principe fécond : la solidarité leur fait peur. Cependant quel raisonnement critique peut désormais se soutenir devant Téclatant exemple des sociétés de crédit mutuel dont la solidarité a fait la force et la prospérité dans toutes les villes d'Allemagne ? Nous sommes persuadés qu'il serait facile, si des réunions libres précédaient la constitution de toute société coopérative, dé faire entendre raison sur ce point à nos ouvriers, que nous avons la faiblesse de croire supérieurs à tous autres et par rintelligence et par le cœur : il est aisé de prévenir les inconvénients réels de la solidarité, tandis que ses avantages sont considérables ^
La seconde partie du livre de M. Reitlinger est une critique du projet de loi français; non pas du projet tel quil est sorti des mains de la Commission du Corps législatif, et que M. Reitlinger ignorait encore lors de la publication de son ouvrage, mais du projet de loi rédigé par le Conseil d'État à la suite de l'enquête sur les sociétés coopératives. Nous ne ferons qu'une réserve sur ce chapitre. M. Reitlin-
l. V. j»liis liaut, page 188.
Srer accepte volontiers que les sociétés de coopératkm soieni i^gies par un titre spécial, comme elles le sont en Prusse» et nous pensons au contraire, avec la plupart des membres et gérants de nos associations, qu'il vaut mieux pour elles puiser leurs droits dans une législation générale relative à l'ensemble des sociétés ^ Sur le détail des articles, M. Reit* linger a signalé avec bonheur des lacunes à combler, des erreurs à corriger, des entraves à supprimer, et nous croyons rendre service à ceux qui suivent et favorisent le . mouvement coopératif, en recommandant cet excellent ouvrage à leur attention.
II. — Revue moderne : 4o le Mouvement coopératif et la loi de 4S67; 2o le Congrès coopératif; par M. Achille Mercier. — Juillet et septembre 1867.
L'année 1867 comptera dans Thistoire de la coopération. Deux faits importants Tout signalée : la loi sur les sociétés, qui, malgré le médiocre accueil fait par les pouvoirs publics aux principales réformes réclamées au nom des coopéra teuts, n'en a pas moins sanctionné l'existence des associations ouvrières, et le Congrès coopératif, transféré sur le sol étranger et ajourné à Tannée suivante par la faute du
1. Le projet a été amendé en ce sens par la commission du Corps législatif; le titre relatif aux sociétés coopératives est intitulé Sociétés d capital et à
Ptnonnel variable.
2i6 QUESTIONS PÔLïTtQUES Et SOCIALES
giouvernement. Ainsi noiis avons vu la coopération française, presque ignorée la Veille, s'afBpraepavec éclat devant la Chambre et le pays, et la coopération internationale s'affirmer pour la première fois à la face des différentes nations de TEurope. Par quel effort laborieux, par quel travail latent et ininterrompu, à travers quelles épreuves la coopération a-t-elle conquis, en France, la place qu'elle y occupe aujourd'hui ? Comment et en dépit de quels obstacles estelle devenue, au double point de vue économique et social, une puissance véritable, destinée à devenir un des éléments les plus actifs de la prospérité générale, le jour où elle pourra prendre un aussi libre essor que la coopération allemande, italieime ou anglaise ? C'est ce long et glorieux enfantement que la plume de M. Achille Mercier vient de retracer dans les deux remarquables articles publiés par la Revue moderne sur le mouvement coopératif. Il était diflflcile de parcourir avec plus de clarté, de précision, de chaleur et d'entrain, l'histoire de la coopération française, en remontant jusqu'à ses origines, jusqu'aux premières publications sociales qui ont suivi 1830, et la création des premières sociétés ouvrières, dont les principales furent brusquement supprimées au lendemain du coup d'État. Le travail de M. Mercier nrtérile d'être lu avec attention. Nous espérons que l'auteur ne bornera point'cette publication à l'histoire de la coopération française, mais qu'une étude historique du même genre, sur les associations étrangères, complétera le beau travail dont la Revue moderne nous a donné les prémisses. L'auteur nous dotera d'un livre qui n'existe |>oint encore et qui peut être assuré d'avance d'un accueil sympathique : une histoii^ complète de l'association coo-
pfi^lfve, en Angleterre, en Allemagne, en France, en Itafe, partout où ridée a germé et porté quelques fruits, de- Wis 1830 jusqu'en 1848, et surtout depuis le 24 février iil^U'à nos jours.
ni. — Journal des Economistes, Seplembro 1867.
UN MOT DE RKPO.\SI«: A M. CERNUSGHI.
U Société d'économie politique a consacré sa séance du mois de septenabre à Texamen de différentes questions qui se rattachent à la coopération. Les coopéra teurs italiens, présents à Paris, avaient été invités parla Société à prendre part à ses travaux. M. Luzzati ayant rapidement exposé la situation matérielle et morale de Tassociation populaire en Italie, la discussion n'a point tardé à s'élargir, et a provoqué delà part de MM. Wolowski, Horn, Luzzati, Cernuschi, Jules Duval, un échange de réflexions sur les principes généraux dont s'inspire, l'association coopérative. La timidité, la méfiance qu'éprouvent encore certains économistes à l'endroit delà démocratie ouvrière, la sympathie, la conûjmce et la foi qui animent les esprits libres de préjugés, ont trouvé tour à tour de savants et éloquents interprètes. Les sociétés de crédit
mutuel, grâce aux merveilleux succès dont elles sont couronnées en Allemagne, n'ont guère été l'objet de critiques sérieuses. En eût-il é(é de même il y a vingt ans ? U est permis d'en douter, en présence des attaques incessantes et du scepticisme inaltérable dont les sociétés de production sont encore l'objet de la part d'éminents esprits, malgré les démentis de Texpérience, malgré la prospérité croissante de ces laborieuses associations. Nous ne voulons point analyser cette remarquable discussion. Une seule allégation nous a paru trop grave pour n'être point relevée et énergiquemenl contredite. M. Henri Cernuschi s'est exprimé en ces termes : « Les sociétés coopératives sont loin de prospérer en France. Les quelques-unes qui survivent sont redevables » de leur survivance à des dévouements hors ligne, à des » patronages gratuits, à des donations plus ou moins set> crêtes, à des protections anciennes ou récentes. De même • à Tétranger.... En résumé, les sociétés de production sont n presque absolument impraticables. » Evidemment M. Cernuschi ne connaît le mouvement coopératif que par quelques publications anti-économiques qui ont eu le malheur de tomber sous sa main. Une tournée dans Paris, une visite de quelques instants aux principaux ateliers coopératifs auraient suffi à le convertir. Il aurait vu les sociétés de production depuis les fabricants de lunettes, jusqu'aux fondeurs de fer de Grenelle, rivaliser avec les représentants les plus considérables de la grande industrie. Il aurait vu ce que l'union des forces individuelles est capable de réaliser, avec un peu de courage, de dévouement et de patience; il aurait de ses yeux vu le capital conquis par l'épargne accumulée des travailleurs. Et comment vivent-elles, ces sociétés?
BIBLIOGRAPHIE t»
M. Gernuschi Tignore. Que signifient ces mots à double entente de patronages gratuits ^ de donations secrètes, deprotei> tms anciennes ou récentes? Neui-on parler de la coopération impériale? M. Gernuschi sait bien qu'elle n'est guère l'objet des faveurs et de la sympathie des travailleurs. Entendil rappeler le fait isolé et regrettable des 300,000 francs de subvention accordés à la société des tisseurs de Lyon et acceptés par elle? Il faut s'expliquer! Quand on articule de pareils griefs, il est bon de les préciser et de fournir des preuves. Eh bien, M. Gernuschi doit savoir que la grande majorité des travailleurs réprouve le système des subventions, pratiqué pour la première fois en i 848, pour la seconde fois en 1867, et qui n'a pas porté bonheur jusqu'ici à ceux qui devaient en profiter. Il ajoute que son jugement porte également sur les sociétés étrangères. Ici l'erreur est manifeste. Qui ne sait qu'en Allemagne la création des associations populaires est due tout entière à l'initiative privée? qu'elles reposent sur le principe de l'économie et de l'épargne? Qui ne connaît la lutte ardente soutenue sans relâche pendant plus de dix ans par M. Schuitze contre M. Lassalle, le partisan des subventions et du crédit par l'État? Qui ne sait qu'en Angleterre, l'incompétence de l'État est en pareille matière un dogme politique auquel il est impossible de porter la plus légère atteinte? Ge dogme règne également en Belgique et en Italie. Nous pouvons afBrmer que; sauf un petit nombre d'exceptions, il en est de même dans notre pays. Oui, le développement de la coopération française est moins rapide que celui de la coopération étrangère; nous l'avons dit et répété à satiété. Est-il besoin d'en rappeler la cause? Est-il permis d'en conclure que
Touvrier français soit inférieur à tout autre et mom% capable çle pratiquer le$ vertus de Ta^oGiation ? C'est le con- i traire qui est la vérité. Tout inférieure qu'elle est encore, . à cause des tristesses de la situation politique, la coopération n française n'en acquiert pas moins chaque jour des forces nouvelles qui en font une puissance. Ses m^embres se comptent par miUiersi, son chiffre d'afifaires par millions, et c'est merveille de voir les résultats auxquels peuvent atteindre rintelligence et le dévouement de l'ouvrier français en dépit de toutes les entraves de la législation et de Tabsenoe prolongée des libertés publiques.
JV. — LE SYNDICAT DU CRÉDIT, Conférences de M, Hom,
M. Horn vient d'ouvrir» devant un nonqibreu3( auditoire, ses conférences sur le Syndicat rfu Crédit. Expliquer le mécanisme des caisses syndicales, indiquer leur raison d'être, leurs chances de succès, n'était point une tftche facile vis-àvis d'un public trop peu familier avec les principes même les plus généraux de l'économie politique, et spécialement avec la question $i complexe de la réforme du Crédit et de son développement dans notre pays. L'orateur avait si bien conscience de cette difQcuIté, qu'il n'a pas osé, dès sa première leçon, entrer au cœur de son sujet : il ne l'a pas même abordé. Nous définirons volontiers cette conférence
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une précaution orataire, et peut-être n'était-elle point inutile : M. Horn a développé, avec de grandes ressources de savoir et d'imagination, cette thèse fort simple en elle-même, que malgré tous les reproches, toutes les attaques dont notre époque est l'objet, il n'est pas vrai que le siècle où nous vivons soit plus égoïste et plus matérialiste que les siècles qui l'ont précédé; et ce fait étant établi à l'honneur de notre temps, il n'est pas bon de pousser la haine de l'égoisme individuel jusqu'à négliger et proscrire la satisfaction légitime de nos intérêts matériels : or, cette satisfaction paraît légitime toutes les fois qu'elle ne porte aucune atteinte aux droits d'autrui. Descendant aux applications pp«*'^v: v.':: ;:'''':?îpe, M. Horn a retracé rapidement les avan ?.gc , de î dissociation de Crédit. Il a montré la haute banque dominant par sa toute- puissance le marché financier dans le monde entier : il a montré les classes- laborieuses, déshéritées dç la fortune, mais influentes et puissantes par le nombre, pénétrées de cette vérité que l'Union fait la force, et marchant par l'association à la conquête d'un état social meilleur. Seules les classes, dites moyennes, le petit commerce et |a petite industrie sont encore rebelles à l'association de Crédit, imbues de préjugés, timides, pleines de méfiance» et cependant plus que toutes les autres elles ont journellement besoin de crédit. A cet impérieux besoin répondront, parait-il, les caisses syndicales^ dont M. Horn nous promet l'exposé dans ses prochaines conférences. Si Tassocialion syndicale du Crédit est destinée à nous faire jouir des bienfaits que les Unions de crédit belges et les banques d'Ecosse ont répandus parmi leurs populations, les promoteurs de cette institution nouvelle auront rendu, en France,
le plus grand des services au développement el au perfectionnement du Crédit.
Novembre 1867.