CONGRES INTERNATIONAL DES SOCIETES COOPERATIVES
M. Schultze-Delitzsch a publié, à Toccasion de la non-autorisation du congrès des Sociétés coopératives, projeté à Paris, le manifeste suivant que nous recueillons comme un document précieux et digne d'être conservé pour l'avenir :
«Je me trouvais en route pour Paris, où je me proposais^ en qualité d'agent de V Union des Associations allemandes, d'assister au congrès des Sociétés coopératives convoqué pour la mi-août, quand je reçus la nouvelle que le gouvernement français s'opposait à la réunion du Congrès. J'ai repoussé, comme compromettante pour la liberté et la dignité des discussions du Congrès, toute concession qui aurait eu pour objet le retrait de cette défense, et j*ai aussitôt rebroussé chemin .
Ma tâche toutefois n'est pas terminée. Comme agent de la susdite Union, j'ai le devoir de protester expressément et publiquement centre la défense en question, parce que le verdict qu'elle implique ne frappe pas seulement les organisateurs et les adhérents du congrès, mais le mouvement coopératif et le principe de l'association en général. Au moment où, sur l'appel du gouvernement français, les produits de l'art et de l'industrie affluent à Paris de toutes les parties de la terre, pour une Exposition universelle, quand une invitation hospitalière a sollicité tout effort notable dans la sciene^et dans la vie, quand les travaux pour Tamélioration de la classe laborieuse ont été expressément compris dans le programme : à ce moment, on écarte les associations coopératives des ouvriers et des artisans. Sont-elles donc indignes? est-on obligé de le deman-
der?Leur admission compromet-elle en quelque manière les éléments de la civilisation qui se trouvent réunis là, ou bien font-elles courir des dangers à l'État, pour qu'on leur ferme ainsi les portes? Oui, c'est avec étonnement qu'on s'informe des motifs de Finterdjction qui a frappé le Congrès coopératif, sans le moindre prétexte allégué, et qui s'accorde si peu avec le discours de l'empereur des Français à l'ouverture de l'Exposition. Que veulent^ que font donc les Associa tiens coopératives^ les Sociétés d'artisans et d'ouvriers ? Quelle voie prennent-elles pour favoriser le bien-être de leurs membres? Montrent- elles peut-être à l'État des exigences impossibles? Vtlaquent-elles, par leur but ou par les moyens qu'elles enoploient, les fondements de la société ? Nullement. La méthode qu'elles indiquent est, théoriquement et pratiquement, la seule possible, la seule que l'expérience ait sanctionnée. Elle ne réclame l'aumône ni de l'État ni des autres classes sociales; en même temps qu'elle sauvegarde la dignité des ouvriers, elle fait d'eux, non pas les adversaires, mais les meilleurs soutiens de la société : c'est la méthode de l'effort personnel, de l'assistance par soi-même, du succès par la valeur propre du travailleur. C'est une loi naturelle inéluctable , que la force, la plénitude et la santé ne puissent pas être importées du dehors dans un organisme, mais doivent se développer en lui-même, de leurs germes; que l'action extérieure puisse bien favoriser ou entraver cette évolution, intérieure, mais ne puisse jamais la suppléer. Cela est vrai de la vie physique et morale des individus, et 'ion moins vrai de la vie collective. Éveiller les forces endormies» développer la valeur interne, faciliter l'acquisition des moyens^ externes qui sont indispensables à la vie et au travail: voilà les seuls Moyens d'élever le sort des ouvriers comme de tous les hommes en général. Et c'est précisément là ce qu'entreprend la coopération^ le Mouvement coopératif, en réunissant de petits moyens, de petites forces qui demeureraient insuffisantes dans leur isolement, en fai- ^nt appuyer les individus les uns par les autres^ en les faisant répondre les uns des autres. En imposant à ses membres les devoirs ^es plut «érieux dans l'ordre intellectuel et moral, en leur facilitant les moyens de réunir peu à peu le capital intellectuel et matériel indispensable pour prospérer, elle les met eii état de s'élever peu à peu à une plus haute situation dans l'économie publique, aux lois >^tureiles de laquelle elle se conforme rigoureusement à tous
égards. Les fondements surtout de toute culture et de toute vm économique^ la liberté individuelle et la propriété privée, ne sot?/ pas seulement respectés par les associations; ils sont consolidés, parée que le mouvement coopératif a pour objet d*y faire participer des cercles de plus en plus étendus de population. Par ce moyen seul sera conjurée la funeste guerre sociale qui menace noire développement industriel, sera comblé Tablme entre les heureux et les déshérités; seront réconciliés enfin, d*une manière durable, le capital durable, le capital et le travail, parce que celui-ci trouvera à sa portée les bienfaits de celui-là.
Et le mouvement coopératif n'a pas seulement pour effet de produire cet apaisement social, dans la meilleure et la plus haute acception du mot, à l'intérieur de chaque pays ; il agit aussi au dehors, dans les rapports réciproques des peuples, pourvu que ceuxci trouvent l'occasion de s'entendre réciproquement sur leurs intérêts. La grande valeur du Congrès coopératif était précisément de préparer une telle entente internationale. C'eût été un vrai congrès de la paix, plus effectif et plus pratique que nul autre. Quand une fois les classes laborieuses, par-dessus les limites de leurs pays respectifs, auront saisi l'identité de leurs intérêts, et compris que leur bien-être et l'amélioration de leur sort ne peuvent être obtenus que par les moyens indiqués, une protestation énergique et générale contre la guerre sera la conséquence nécessaire dans les États civilisés. Plus les masses auront reçu de culture et de bien-être, moins elles seront disposées à risquer ces biens matériels et moraux dans des luttes dont les moyens et le but sont directement opposés à leur prospérité. Des voisins jusqu'alors étrangers les uns aux autres^ peut-être même ennemis, ont appris à se connaître; ils ont dépouillé les uns à l'égard des autres la susceptibilité nationale; ils se sentent unis par les mêmes efforts, par la solidarité réelle des intérêts économiques et humains, solidarité telle aujourd'hui qu'une guerre même locale ne peut la troubler sans frapper le marché du monde entier. La même protestation en faveur de la paix s'élève donc aussitôt, non- seulement à l'intérieur, mais chez les nations voisines, dans toutes les parties de la bourgeoisie travailleuse. Ce: n'est pas des peuples, on le reconnaît de plus en plus, c'est des ambitions et des rivalités des dynasties que sortent les excitations belliqueuses, qui, par le mirage de l'honneur aationfil et des intéiétfl
APPENDICE 25i
Mtionaux, nous entraînent dans des luttes fratricides, luttes où la victoire est le plus souvent plus funeste encore que la défaite, Car 01 n'a jamais vu la défaite de peuples étrangers et une grande prépondérance à l'extérieur, prépondérance qui ne peut être obteme que par un grand appareil guerrier, procurer au peuple vain- (foear autre chose que la perte de sa liberté intérieure.
Les associations ne sont donc pas les ennemies, elles senties soutiens de l'ordre politique; elles n'apportent pas la guerre, elles apportent la paix à la société. C'est ce qu'ont presque partout compris les gouvernements des pays où il se trouve des associations, à la seule exception du gouvernement russe <. Le gouvernement impérial de France lui-même n' favorisé de tels efforts en plus d'une •ocasion. Et maintenant pourtant cette interdiction!... Dans la perspective du développement ultérieur des associations qu'il a protégées jusqu'à présent, ce gouvernement découvre-t-il donc [ue danger, si ce n'est pour l'État, que les associations n'ont ébranlé ailleurs, mais au moins pour son système à lui?... Puisqu'il a dédaigné de motiver son interdiction, il doit souffrir que nous nous enquérions des raisons qu'il n'a pas données. La critique publique est ici un devoir.
Certainement, nul pays n'a plus éprouvé sur lui-même ce qu'il en est de ces expérimentations socialistes qui ébranlent la société dans ses profondeurs, et auxquelles le mouvement coopératif peut seul mettre fin, en maintenant dans des voies correctes les aspirations ouvrières. Nulle part, on n'a plus sujet de puissamment favoriser l'entrée des classes ouvrières dans ce mouvement. Le spectre fouge, abattu dans la terrible bataille de juin, a ravi aux Français tous les fruits de la révolution de 1848, et a jeté la société française dans les voies du salut public à tout prix. L'Empire est sorti de cette réaction comme une dictature. Mais, quelque conviction qu'il puisse avoir de la teneur impossible et cala miteuse du programme socialiste^ il s'inquiète sans doute d'un autre côté de la libre initia* tive qui se fortifie de plus en plus dans ces associations, et dortt la convocation du Congrès rendrait témoignage; il craint de la voir entamer la plénitude de sa puissance.
i. Au printemps de 1866, le goayemement russe a défendu des eoan sur le mouvement coopératif, que la Société commerciale de Riga m'avait invité k venir faire dans cette ville.
Sans doute la protection qu'on avait exercée jusqu'alors, et moyen de laquelle on tenait en main tous les fils du mouvemenl^l^' semblé compromise. Pour peu que les gens se déshabituent d' tendre en ces choses toute impulsion du gouvernement, pour qu'ils apprennent à se mouvoir en ce champ par eux-mêmes et des voies librement choisies, ils pourront facilement vouloir aHo^ plus loin. Le self govemment économique est Fécole préparatoire din self govemment politique et municipal, inconciliable avec la puis» sance des préfets et la centralisation administrative. Si Ton ajoute^ à cela que le contact personnel de citoyens de peuples divers est de nature à préparer cette entente internationale, aussi contraire au désir qu'à la peur de la guerre, on arrive peut-être à se rendre ^ compte de l'interdiction. Un système comme le système actuel du gouvernement français doit être porté à chercher dans la guerre I» dérivatif suprême des aspirations libérales de la nation. Dès que la société française est délivrée par l'attitude des ouvriers de la crainte du spectre rouge, et dès qu'elle se détourne décidément de la poli* tique extérieure pour ne considérer que les problèmes delà politique intérieure, le régime actuel a perdu son principal sou tien; le couronnement de l'édifice, si souvent promis, devient une nécessité, et il n'est plus possible de refuser plus longtemps à la nation française les droits et les libertés qui sont dus à ses grands services historiques et à l'état de sa civilisation.
La présente a donc pour objet de protester devant le monde civilisé, du concours duquel, à Paris, on a exclu le mouvement social coopératif. Par l'interdiction du Congrès international des sociétés coopératives, l'Exposition universelle de Paris a perdu un de ses titres plus sérieux *à l'universalité^ et affaibli sa valeur internationale. Quoi que puissent dire les associations d'autres pays, de cette entreprise sur la dignité et le droit social de notre cause, et déjà des voix énergiques se sont élevées à ce sujet dans la presse quotidienne de Paris, — c'est tout particulièrement l'affaire des associations allemandes et le devoir de leur agent d'intervenir ici. Nous représentons une organisation complète; réunis pour la défense de notre cause et la sauvegarde de nos intérêts communs, nous sommes une puissance; nous avons obligé l'État à nous reconnaître dans notre pays, nous sommes une puissance économique et morale, fondée sur tout ce qui est bon et juste, et vraiment humain.
3 qualité, nous repoussons cet acte arbitraire. Le gouverfrançais^ qui a pris autrefois pour devise d'inauguration : )ire, c'est la paix t » a rejeté par son interdiction un des s les plus précieux de la paix extérieure et intérieure des . Les Associations en prennent acte.
)m de runion générale des Associations économiques et elles allemandes. »