Orateur sobre de paroles et riche d'idées, métaphysicien
tait des mouvements d^enlhousiasme en parlant avec gravité sur des distinctions abstraites^ quelques membres du haut clergé trouva ient par instants, dans les inspirations du vrai christianisme, des aperçus de philosophie plus profonds que ceux de Voltaire et de Rousseau lui-même. Mirabeau s'efforçait d'écarter la métaphysique de la discussion, et, dans ses motifs d'exclusion, il montrait une capacité métaphysique. Enfin, ce qu'il y avait de plus solide et de plus instruit dans l'Assemblée était tellement pénétré de la nécessité d'une science philosophique et d'une rehgion socialiste, ou en comprenait si bien l'importance, qu'en dépit des événements qui se pressaient et des périls qui menaçaient, en dépit de l'urgence où l'on se trouvait de constituer une législation qui contînt l'effervescence de la nation et répondît à ses besoins, en dépit de la fièvre politique et de l'enthousiasme des sentiments révolutionnaires, on passa tout un mois (un mois qui, dans de telles circonstances, représente peut-être plus qu'une année dans des temps de calme) à élaborer péniblement et patiemment quelques principes.
La Déclaration des droits, monument immortel de science politique, si l'on considère les difficultés de l'œuvre et sa date, n'a qu'une faible valeur relative, si on y cherche la solution du problème social dont la tentative a produit la Révolution. Certains projets présentés à l'Assemblée par des comités ou par des individus furent préférables comme pétition de prin-
trop abstrait pour une assemblée politique, mais qui fut écouté un jour avec enthousiasme.
cipes ; mais ils ne répondaient pas aux nécessités du moment, et, en vertu de transactions dérisoires et monstrueuses par elles-mêmes^ mais politiquement nécessaires, les articles discutés arrivèrent à n'exprimer que les vœux, les intérêts et les croyances de la bour* geoisie, c'est=-à-dire des ambitions légitimées par les abus du privilège. On y voit percer en plus une certaine religion vague et inféconde appelée le déisme, au-dessus de laquelle le siècle de Voltaire ne pouvait pas s'élever, mais qui était un progrès sur cette philosophie chrétienne, qui, depuis des siècles, faisait fausse route et succombait fatalement.
La grande erreur qui présida à la formulation des droits de l'homme ne porta pas seulement, comme Vont pensé des esprits éminents, sur une mauvaise et fausse distinction des droits et des devoirs, mais sur l'absence totale de la notion de solidarité entre les hommes. En vain les métaphysiciens et les esprits rehgieux de l'Assemblée voulaient- ils éclairer la discussion en plaçant les devoirs au-dessus des droits, même en proclamant cette vérité incontestable que tout droit est le résultat d'un devoir. Ils en concluaient que la déclaration des devoirs devait précéder celle des droits. C'était toute une religion à faire, toute une doctrine à formuler. L'Assemblée recula effrayée devant une tâche qu'elle avait cru facile au début, alors que ses politiques disaient comme ceux d'aujourd'hui : « Rien de plus simple que de réduire la doctrine sociale à un petit nombre de principes qui sont écrits dans le cœur de l'homme, et qu'il n'a pas
besoin d'étudier pour en être pénétré. Nous savons tous ce que nous croyons et ce qu'il faut croire, et ce que croient tous les hommes ; nous n'avons pas besoin qu'on nous l'enseigne et nous n'avons que faire de l'enseigner. »
Voilà ce qu'ils disaient textuellement, ces hommes pressés d'agir; et pourtant, lorsqu'il fut question, tout en laissant les devoirs à l'écart, de formuler les droits de tous, ils se trouvèrent si embarrassés qu'ils faillirent abandonner la déclaration des principes et ^passer aux articles de la réforme législative sans l'appuyer sur aucune base. Ils l'auraient fait s'ils n'eussent senti qu'il leur fallait, pour tracer de nouvelles lois, s'appuyer eux-mêmes sur un droit quelconque. Ils ne pouvaient alléguer ceux qu'ils tenaient de leurs commettants sans spécifier aussitôt ceux de la nation, et ils furent ainsi ramenés forcément à étabhr et à proclamer les droits de Vhomme,
Or, ils réussirent à fonder le droit du tiers état à exercer le pouvoir ; mais, quant à fonder le droit humain dans la société, ils écrivirent sur le sable. Ils élevèrent leur ordre au rang de caste privilégiée ; mais les droits de tous ils ne purent les établir, ils ne les connurent pas.
C'est qu'ils partaient, ainsi que nous l'avons dit, d'une idée fausse. Partisans de la priorité des devoirs, partisans de la priorité des droits, tous étaient imbus de l'erreur du siècle, l'individualisme. Les ecclésiastiques les plus éclairés et les plus vertueux, comme les métaphysiciens les plus abstraits, comme les
disciples de Jean-Jacques, de Montesquieu et de Voltaire, comme les athées enfin, car il y en avait aussi dans l'Assemblée, avaient perdu le sens de celte notion de solidarité que la philosophie chrétienne avait admirablement présentée jadis sous le nom de fraternité, La Révolution adopta donc ce mot de fraternité sans le comprendre, comme elle adopta celui d'égalité et celui même de liberté sans les approfondir.
En effet, la philosophie du xviii® siècle, admirable sous tant de rapports, incomplète et superficielle à tant d'autres égards, procédait du préjugé d'un état de nature, où l'homme ne vivant point en société n'aurait eu que des droits et point de devoirs. Les utopies de Jean-Jacques Rousseau sur cet état de bonheur et d'innocence^ ses aspirations romanesques vers la forêt primitive, avaient pénétré beaucoup d'esprits.
Les âmes sensibles, comme on disait alors, détournaient comme lui leurs regards de cette société infâme où elles vivaient pour se forger un idéal de félicité à jamais perdue, à jamais regrettable. Ceux-là regardaient la société comme un mal, et^ contraints de le subir, ils disaient : « L'homme isolé est naturellement bon. Il a tous les droits et ne peut en abuser. Mais l'homme rangé sous les lois de la société est méchant ; il faut que la loi l'enchaîne et paralyse les affreux instincts qui se sont développés en lui au contact de ses semblables. »
La philosophie de Voltaire n'avait pas même creusé si avant. Plusamère et plus positive^ elle censurait la triste réalité des choses fugitives sans se préoccuper
de la vérité éternelle et divine. « L'homme, disait-elle, est un méchant et sot animal. Enchaînons-le de peur qu'il ne morde. Écrasons ses infâmes préjugés et tâchons de l'amener à la tolérance, c'est-à-dire, en résultat, à une telle indifférence rehgieuse, que l'absence de tout principe le mette hors d'état de nuire par le fanatisme. Il n'y a pas de miUeu pour lui. » La pensée de Voltaire s'était quelquefois élevée plus haut ; mais son école n'avait gardé de sa critique que ce fruit sans saveur et cette conclusion sans idéal et sans amour. Ceux-là furent exclusivement politiques dans la conception des droits et des devoirs, comme les adeptes de Rousseau le furent aussi par méfiance et par crainte de la nature humaine corrompue.
Il n'est pas besoin de dire ce que les orthodoxes catholiques pensaient de l'homme, de son origine, de sa chute, de son passage expiatoire sur la terre, de la résignation au malheur ici-bas, de la vertu par laquelle il peut se racheter ; enfin des droits de saint Pierre et de César sur la vie éternelle et temporelle. Les meilleurs parmi ces croyants voyaient partout la nécessité d'un frein pour l'homme^ le droit conféré au prêtre et au monarque soumis au prêtre de commander aux âmes et aux corps, le devoir du fidèle et du sujet consistant à se soumettre, à se priver et à s'abstenir.
Ces diverses opinions transigèrent pour formuler l'étrange paradoxe d'un droit de nature proclamé, mais aussitôt restreint par l'énonciation d'un devoir social opposé directement au droit naturel. Ceux qui résu-
maient cavalièrement le droit et le devoir de Thomme par l'instinct de la conservation de son être, mettaient cependant la bride et le veto à chaque instinct conservateur de l'être, en aidant avec habileté à consacrer l'esclavage et la misère de ce peuple qu'on prétendait affranchir. Un député avait proposé de petits moyens pour détruire la misère. Ces moyens étaient insuffisants; mais du moins il avait senti et démontré qu'affranchir le peuple de son antique tutelle par des formules n'était que le préliminaire des mesures qu'on devait prendre pour l'affranchir par des faits. On avait passé à l'ordre du jour. On ne pouvait pas, on voulait encore moins, à une pareille époque, fouiller à la racine du mal.
Il résulta de cette fausse doctrine de l'individualisme, que la déclaration porta uniquement sur les droits de ceux qui possèdent et sur les devoirs de ceux qui ne possèdent pas. Le sauve qui peut général fut proclamé, nous en recueillons les fruits.
Si les esprits eussent été imbus de cette vérité que l'homme est né solidaire de Thumanité tout entière, ils eussent été préparés à concevoir et à formuler le plan d'une société plus juste et plus humaine; la solution du problème de l'égalité ne fût pas restée à l'état d'énigme et nous ne chercherions peut-être plus aujourd'hui avec angoisse et terreur le moyen d'en triompher. Mais les idées ne s'improvisent pas.; elles ont une marche bien lente, et il ne sert de rien de s'indigner de cette lenteur !
L'homme n'a pas été créé, dans les fins divines, pour
vivre seul, encore moins pour vivre en lutte avec ses semblables. Le temps où il a pu exister sans notion d'association n'a dû être qu'un âge d'enfance et de nullité^ où l'on peut dire que la création de son être n'était pas achevée, et qu'il ne différait des animaux que par le germe de perfectibilité caché et endormi dans son sein. Il n'y a point eu d'âge d'or dans la forêt primitive de Rousseau, si l'homme n'y vivait pas dans une solidarité complète avec ses frères. L'homme n'est ni bon ni méchant dans les conditions de l'isolement, il n'existe pas à l'état d'homme. Si le premier contact avec ses semblables a créé la lutte, elle lui a du moins enseigné la notion du bien et du mal. L'état de nature, tel qu'on l'entendait au xviif siècle, est donc un état de barbarie, et, dans' cette condition, l'homme n'a ni droits ni devoirs, à moins qu'on ne veuille appeler un droit l'instinct conservatif de l'être, l'art de manger, de dormir et de fuir le péril. Avec une conception fausse et romanesque de cet état sauvage, on arrive à supprimer ou à restreindre tous les prétendus droits naturels et à considérer comme un brigand l'homme qui demande du pain. Mais, en admettant que l'homme est solidaire de l'homme, on ne peut plus avoir d'autre pensée que celle de détruire l'horrible inégalité du fait social ; et dès lors les droits et les devoirs sont identiques. La déclaration des uns ne doit ni suivre ni précéder celle des autres. Donner et recevoir, jouir et travailler^ produire et consommer, servir et commander, demander et accorder, aimer et être aimé, respecter et inspirer le respect, sont des actes simul-
tanés de la vie individuelle et générale qui n'admettent ni division ni distinction dans la formule métaphysique.
Mais ce serait là Tœuvre d'un siècle de philosophie; et, si cette doctrine n'a pas pénétré les âmes, toute révolution est inutile, tout effort est avorté en se produisant. Que les politiques ne disent donc plus que la philosophie, ou ce qu'ils appellent socialisme, est une pierre d'achoppement pour les paresseux et les timides. Qu'ils ne disent plus que la recherche de la vérité est une vaine contemplation, et qu'on perd à méditer le temps où l'on devrait agir. Qu'ils regardent Tœuvre immense, héroïque et terrible de nos pères dans ses erreurs, dans ses excès et dans ses résultats, et qu'ils ne renchérissent pas sur l'erreur du passé, en s'aveuglant sur le but principal qu'ils ont à poursuivre. Nos pères ne repoussaient pas la recherche d'une vérité sociale ; ils ne l'ont pas trouvée ; mais pour l'avoir seulement désirée, ils ont eu au moins la grandeur et la force. Si nous ne désirons pas même de connaître nos droits et nos devoirs, nous resterons dans cet état funeste de division avec nous-mêmes, où nous ne remplirions pas les uns et ne jouirions pas des autres.
Nous avons essayé d'expUquer dans le précédent chapitre comment et pourquoi les politiques et les so-
cialistes de cette assemblée constituante, qui nous a transmis l'esprit et presque la lettre de ses institutions, n'aboutirent qu'à une sorte de compromis mensonger où tous les droits furent attribués par le fait à une classe de citoyens, tandis que tous les devoirs furent imposés aux masses qui forment la nation. L'esprit de synthèse qui animait et tourmentait les socialistes, sans les éclairer suffisamment, fut étouffé par l'esprit d'analyse qui brillait chez les politiques. La révélation était enveloppée de trop de nuages ; la réalisation fut un sophisme, et ce sophisme nous gouverne encore à l'heure qu'il est.
Cependant, si l'on examine les intéressantes discussions de ce premier concile laïque de l'humanité, comme l'appellerait Pierre Leroux on verra qu'aucune des notions principales que nous avons élaborées depuis cette époque n'était ignorée de nos pères. Il n'y a pas jusqu'aux termes dont nous nous servons famihèrement aujourd'hui qui ne fussent techniquement employés par quelques orateurs ou imprimés en italique dans quelques écrits de l'époque. Mirabeau
1. Puisque nous citons Pierre Leroux, nous devons au respect et à l'amitié que nous lui portons de dire que nous le plaçons trop au-dessus de ce misérable débat entre les politiques et les socialistes vulgaires (il est des hommes politiques que nous plaçons au-dessus également) pour avoir songé à le comprendre dans l'une ou l'autre catégorie. Quelques personnes se sont peutêtre attendues de notre part, dans cet écrit, à une partialité pour les philosophes dont notre estime pour lui serait le motif. Je les prie de se détromper. Si Pierre Leroux était en cause, ce n'est pas indirectemenf que nous voudrions avoir à défendre ses idées.
invoquait souvent la perfectibilité de Tesprit humain, et prévoyait l'avenir qui modifierait les décrets de la Constituante. Camille Desmoulins, dans ses meilleurs mouvements, invoquait contre l'orgueil du clergé Fhumilité du Christ prolétaire,
La grande question du vote universel qui nous occupe tant aujourd'hui avait d'éloquents et chauds défenseurs. Lorsqu'on discuta l'imposition du marc d'argent comme condition d'éligibilité, un député s'écria : (( Je vote pour que l'on substitue la confiance au marc d'argent ; » et^ lorsque la condition du marc d'argent fut décrétée, à son tour Mirabeau s'écria : « Vous venez de faire une mauvaise loi. »
Supposons que, de nos jours, un nouveau concile laïque, ayant l'importance et la popularité que l'Assemblée constituante eut dans son temps, vînt remettre ce point en discussion : tous les sociaUstes, tous les politiques progressistes seraient-ils d'accord pour substituer la confiance au droit de la richesse ?
Il y a beaucoup plus de politiques que de socialistes dans la classe moyenne aujourd'hui ; on peut dire même que l'esprit de réalisation et d'application est dans le génie du peuple français. La majorité parlementaire serait donc aux politiques, il n'en faut pas douter : c'est pourquoi cette question, prise entre les autres, n'est pas sans importance.
Pohtiques progressistes^ voteriez-vous en masse le suffrage universel? Hélas 1 j'en vois parmi vous qui demandent l'élection à deux ou trois degrés, d'autres l'adjonction des capacités. Je voudrais être certain
qu'il pût se former parmi vous une majorité imposante qui marquât un progrès bien réel, en rapport avec les cinquante et quelques années qui se sont écoulées depuis 89.
Et sur des questions plus graves encore, qu'il 'est inutile d'indiquer, êtes- vous assez mûrs pour donner au monde le grand spectacle du triomphe de la vérité ? Je le souhaite 1
Dirai-je que je répondrais sur tous les points du vote des socialistes? non, à moins que le peuple ne fût véritablement représenté dans ce concile, auquel cas les questions seraient au moins discutées à fond. Mais je n'entends point me porter garant des socialistes ni rien préjuger sur la solution que j'invoque. J'oserai dire seulement que^ si les philosophes de mon temps hésitaient à proclamer des lois d'égalité, leur science serait à tout jamais condamnée dans le présent et dans l'avenir, et, par suite, que l'hésitation des politiques serait jusqu'à un certain point excusable. C'est que apparemment la mission des socialistes est réputée plus haute et moins sujette à erreur que celle des politiques. La vérité abstraite ne doit point faillir. La vérité relative est obhgée de composer avec les obstacles ou les nécessités du moment. On attend des études métaphysiques des principes d'une beauté idéale ; on exige des travaux àJapplicatio7i que l'art de rendre possible la réalisation de ces mêmes principes; d'où je conclus que, si nos socialistes ne sont pas à la hauteur de leur mission, nos politiques seront les moins coupables.
Mais, hélas 1 faut-il donc que certains hommes soient exclusivement absorbés dans la recherche de la lumière, et que, lorsque la lumière leur manque, certains autres soient condamnés à se heurter dans les ténèbres ? Les sources de cette lumière de l'esprit, la tradition, les travaux antérieurs, l'intelligence de l'histoire, et plus que tout cela l'inspiration commune et fraternelle des grands sentiments, la voix de Dieu qui parle aux cœurs sincères et tendres, tout ce qui rend l'homme capable de connaître et d'aimer le bien, est-il donc enfermé derrière la porte d'ivoire des antiques mystères? S'il faut quelque volonté, quelque travail, quelque vertu pour subir les épreuves sacrées, ne sommes-nous pas dans le siècle où la porte fatale doit s'ouvrir devant tous ceux qui veulent et savent y frapper? Pourquoi faut-il que nous soyons ainsi éternellement partagés en deux races également orgueilleuses, également impuissantes, en ce sens qu'elles prétendent tout résoudre sans le secours l'une de l'autre.
Pour le grand nombre, les choses en sont encore à ce point, cependant I Nous ne parlons pas ici des exceptions, au contraire, nous nous réfugions dans l'espoir que nous donnent les exceptions ; mais, si nous regardons le présent, nous voyons d'un côté des sectes prétendues socialistes pactiser avec le pouvoir, flatter l'égoïsme en lui promettant de légitimer la satisfaction de ses mauvais instincts, accepter le mal en un mot, à la condition qu'on laissera le champ libre à leurs vaines spéculations économiques. Dans
le peuple éclairé des villes, nous voyons les prolétaires se grouper en petites sociétés autour de divers systèmes étrangers sinon hostiles les uns aux autres, repousser avec méfiance tout accord, tout effort commun. De Tautre côté, nous voyons une opposition prétendue libérale s'attribuer le monopole du salut public, rejeter, sans examen, toute philosophie, et s'amuser à une tactique puérile moyennant laquelle on prétend s'emparer du pouvoir un jour ou l'autre, et réveiller au profit de quelques amours -propres la puissance assoupie de la grande nation.
Nous demandons aux uns et aux autres ce qu'ils ont fait, à quoi ils ont pensé depuis cinquante ans, et d'où vient que la Providence a suscité parmi nous si peu d'hommes dans le cerveau desquels la synthèse ait travaillé de concert avec l'analyse pour chercher la vérité.
En sommes-nous donc encore au temps des mages, des hyérophantes, des papes ou des alchimistes, pour que le monde s'arrête quand les oracles sont muets ?
Sommes-nous encore au temps des dictateurs et des conquérants pour que la pensée humaine soit étouffée par le bruit des armes et la clameur du combat?
Il est trop certain que l'humanité marche jusqu'ici à travers ces alternatives qu'un philosophe * a traduites par les mots invention et de pratique. Aussi quelle allure lente et pénible 1 Que diriez-vous d'un homme en qui les opérations de la volonté seraient si
i. M. Bûchez.
paresseuses qu'il lui faudrait cinq minutes de réflexion avant de parer le coup qui menace sa vie ? Et pourtant la science humaine, sous toutes ses faces, n'a encore jamais procédé autrement. C'est par siècles qu'il faut compter les temps d'arrêt de son activité ; c'est par générations qu'il faut constater les maladies de torpeur où elle est tombée.
Il semble que les sociétés soient fatalement condamnées à se dissoudre par la mort avant de se réveiller à la vie.
Cette impitoyable loi du passé sera-t-elle la loi de l'avenir ? Les hommes vont-ils rester incomplets au point de s'enfermer, selon la nature de leurs instincts follement caressés, dans une sphère d'action morale ou physique exclusive de tout autre soin ? Seront-ils orgueilleux ou fainéants au point de se dire sans cesse: « Ce que je n'aime point à apprendre^ ce que je n'ai pas le courage de tenter, est inutile ou nuisible? » En d'autres termes, y aura-t-il toujours des révélateurs impuissants qui nous diront d'attendre, et des réalisateurs brouillons qui nous crieront d'avancer au hasard, sans qu'au milieu de ces indications contraires, nous soyons hommes nous-mêmes, et sans que nous sachions penser et agir simultanément ?
NonI Ce divorce entre l'action et la pensée appartient à l'enfance, et il est bien temps que nous entrions dans l'âge de la virilité. Il est bien temps qu'un homme qui n'agit pas, et un homme qui ne réfléchit pas, soient considérés comme deux malades, l'un de paralysie, l'autre de fièvre délirante. 11 est bien temps que nous
rougissions de nous entendre qualifier de socialistes et de politiques, si ces mots signifient que nous sommes fatalement des illuminés ou des aveugles. Quoi 1 dans un siècle comme le nôtre où Tinstruction, quoique loin d'être répandue comme elle devrait Fêtre, est du moins très popularisée relativement aux siècles passés, il est encore des hommes d'action qui n'ont pas examiné les questions vitales de l'humanité, qui n'ont pas essayé de comprendre son histoire religieuse et politique, qui ne savent pas que c'est la même chose, qui n'ont pas cherché les principes immortels de la vie des sociétés, qui ne savent et ne veulent rien savoir de ce que pourrait être la philosophie, c'est-à-dire la politique et la religion de l'avenir! Oh ! le reproche ira plus loin... D(3S hommes qui aspirent à l'influence dans le présent, au pouvoir un peu plus tard, et qui n'ont rien à enseigner au peuple sur la cause première de l'activité humaine, sur le principe divin, sur ce que nos ancêtres, les révolutionnaires du moyen âge, appelaient, dans leur langage naïf et clair, V avancement de la loi de Dieul Mais non, je n'ai pas fini, et je dirai cela encore : Est-il croyable qu'il y ait encore des hommes qui haussent les épaules quand on leur demande s'ils ont une religion, s'ils pensent que nous, peuple, nous soyons d'humeur à nous en passer, s'ils songent à en formuler pour nous les premiers éléments , et qui nous répondent en riant : « Vous avez l'Évangile 1 » Oui, nous le savons; mais oii est son culte, oii sont ses promesses, où est sa réalisation, où est son interprétation véritable? — <( Bh bien, disent-ils, cherchez;
quant à nous, nous avons bien autre chose à faire. » Vraiment non, vous n'avez rien à faire sans cela, car c'est avec cela que vous avez tout à refaire.
Et c'est parce que vous ne l'avez pas fait que nous sommes tombés dans l'inaction; car ce n'est ni la science, ni la philosophie, ni le socialisme qui vous parlent ici, c'est le peuple à qui vous avez fait tant d'appels et de reproches. Invoquerez-vous, lorsqu'il vous appelle et vous gourmande à son tour, votre incapacité sur de telles matières? Si elle est réelle, retirez-vous de la politique^ vous n'avez pas mission pour nous conduire dans les actes de notre vie sociale. Si elle est feinte, elle est coupable; si elle est le fruit du préjugé qui vous éloigne du travail des philosophes, abjurez ce préjugé, et montrez-nous que vous avez cette force véritable qui ne peut se passer des principes.
Mais le temps va venir^ s'il n'est déjà venu, où les hommes ne se feront plus gloire de ces spécialités hautaines qui entravent le progrès dans les sciences exactes comme dans les sciences abstraites, dans les arts comme dans l'industrie. Le peuple comprend où est le mal, car il demande à la politique une religion sociale, et au socialisme une organisation politique On Ta vu trop longtemps indifférent à la politique, non pas seulement parce que la politique lui est interdite par la loi, mais encore'parce que la politique a mal répondu à ses aspirations spiritualistes. On l'a vu trop souvent se jeter aveuglément sur le socialisme, en dévorer les aliments mal préparés, aimant mieux se
tromper que d'être trompé, aimant mieux souffrir et rêver que de ne pas aimer et pratiquer au nom d'une foi quelconque. En plusieurs endroits, il aime mieux retourner à ce vieux culte catholique qu'il a renversé que de rester dans l'athéisme, parce que le vôtre lui a appris à détester le sien.
Nous disions, dans un premier chapitre, qu'il faudrait encore bien du temps et des discussions aux politiques et aux socialistes pour arriver à s'entendre ; nous persistons dans cette crainte. Mais nous disions aussi que le problème qui les divise n'était pas sans solution^, et nous espérons que nous ne nous sommes pas trompés.
Laissons les politiques et les socialistes dans leurs camps respectifs et tournons nos regards vers le problème. La loi de perfectihilité que nos pères invoquaient déjà est devenue si claire et si certaine pour nous, qu'il ne nous est plus permis de douter de nousmêmes et de nos prochaines destinées. Déjà nous sentons que le système des spécialités exclusives est funeste, et qu'il est en notre pouvoir de nous compléter les uns par les autres. Puissions-nous sentir bientôt que cela est un devoir. Sans aspirer à un équilibre glacial et compassé de nos tendances personnelles, sans détruire en nous l'initiative de ces instincts qui font la puissance ou l'excellence des individualités, nous sommes capables d'éclairer, en nous-mêmes, le besoin d'agir par l'habitude ou le fruit du travail intellectuel ; de même que nous sommes appelés à réaliser par une action persévérante et courageuse les principes acquis par le travail et la réflexion. C'est
quand ces forces distinctes ne seront plus divergentes, c'est quand Thomme politique pourra ou voudra apprécier un système philosophique, c'est quand le philosophe saura ou daignera juger un système politique que nous entrerons dans la véritable et féconde activité qui nous manque.
Déjà cet esprit de pondération intellectuelle, si Ton peut s'exprimer ainsi, s'est fait sentir dans des faits et s'est incarné dans des hommes. Déjà les plaisanteries des politiques contre le socialisme ont vieilli. Déjà le dédain des philosophes pour la politique est abjuré devant certains progrès incontestables. Nous avons vu M. de Lamartine être tour à tour un grand poète contemplatif et un grand orateur parlementaire ; M. de Lamennais, un noble prêtre catholique et un admirable écrivain progressiste ; M. Arago a pu lire les lois de la matière dans les astres et rechercher dans la politique la loi morale de Thumanité. Nous vous en citerions encore d'autres, mais notre travail est déjà trop long et il faut le terminer.
Nous ne pouvons pourtant pas nous abstenir de constater le fait récent qui a le plus d'intérêt politique à nos yeux dans la voie de ce progrès. Toute réunion de forces, toute association d'idées et de volontés est de première importance. Nous voulons parler de l'organisation du parti démocratique dont le journal la Réforme et la plupart des journaux indépendants de la province sont les organes actuels. Il y a là des tendances avouées, mieux que cela, proclamées, vers Taction commune et indivisible de la synthèse et de
l'analyse, de la science sociale et de la science politique. Ce sont des hommes déjà illustrés par la politique socialiste qui font avec nous, pour Tinstruction du peuple, une guerre ouverte à l'exclusivisme grossier de la politique. Que Dieu éclaire et bénisse leurs efforts !
Les philosophes nous disent : « Vous êtes des paresseux, des ignorants. » Ils ont raison; instruisonsnous. Les politiques nous crient : « Vos systèmes vous divisent. » lisent raison; unissons-nous. Connaissons le but et marchons vers ce but. Il y a temps pour tout dans la vie de ceux qui n'en consacrent pas aux puériles vanités, et le temps qui s'approche, ô Français ! n'est pas celui des choses frivoles.
P. -S. — Plusieurs journaux de province, dont nous croyons partager les sentiments, et qui n'ont peut-être pas bien compris, grâce à notre inhabileté, celui qui nous a guidé dans ce travail élémentaire, nous ont honoré de leurs réflexions. Nous nous ferons un devoir de nous justifier auprès d'eux i.