RÉVOLUTION FRANÇAISE
Par m. louis BLANC K
Le voici enfin devant nous, ce grand fait si diversement compris, ce fait capital dans Thistoire de l'humanité, la plus grande page de l'histoire peut-être, la révolution française I
Les vieillards qui perdent la mémoire ne la perdent que relativement; les détails de leur jeunesse, de leur enfance même, se retracent volontiers à leur souvenir : ils ne peuvent se rendre compte de ce qu'ils ont fait la veille.
Il en est ainsi de Thumanité : le temps de son existence qu'elle connaît et juge le moins, c'est celui
1» Tomes I et IL
qu'elle vient de traverser immédiatement. Sur son premier âge, quand elle n'a pas de documents satisfaisants^ elle en forge ; elle accepte la poésie des temps fabuleux, elle en creuse les symboles ; des savants entassent des montagnes de commentaires sur des montagnes d'incertitudes. Les premiers grands événements qui se dessinent avec netteté sont l'objet d'un culte classique, d'études consacrées.
L'enfant suit la même route que le genre humain : il apprend, dès qu'il peut apprendre quelque chose, l'histoire des anciennes républiques et des antiques monarchies. Il passera dix ans de sa vie, tout au moins, à connaître la vie des Grecs et des Romains, mais l'histoire des Français^ mais sa propre histoire, quand la connaîtra-t-il ?
Il y a un fait certain et consacré dans le régime officiel des écoles, c'est que, après Louis XIV, on ferme le livre de l'histoire. Il y a à cela une bonne raison: c'est que ce qu'on enseigne officiellement comme l'histoire du passé est un leurre^ la plupart du temps, et qu'il serait bien dangereux de montrer des conséquences vraies après avoir donné des prémisses menteuses.
Mais cet habile système est vain; il est maladroit, comme toutes les habiletés de mauvaise foi. La lumière veut être, elle sera, elle est. La loi naturelle qui fait qu'au lendemain de l'action, la mémoire des hommes s'obscurcit et se remplit de nuages comme celle des vieillards^ cette loi même qui semble fatale, ne saurait prévaloir contre le besoin de vérité qui dé-
chire l'épaisseur des ténèbres. La bataille a été livrée. Les combattants sont épuisés de fatigue ; ils quittent l'arène enveloppés de poussière et de fumée ; ils cherchent le repos dans une sorte d'oubli ; trop d'émotions, d'ailleurs, se sont produites en eux pour qu'ils soient juges du fait accompli. Mais le fait subsiste. Le sol est couvert de sang et de débris; il faudra bien revenir demain pour recueillir les dépouilles et ensevelir les morts. Alors chacun rassemblera ses souvenirs, chacun dira ce qu'il a fait, ce qu'il a vu; les récits contradictoires se croiseront dans une nouvelle mêlée des esprits, aussi ardente, aussi confuse que celle des armes. Des préjugés naîtront^ des calomnies se répandront : l'un dira trop, l'autre trop peu. Mais encore un jour, et le vent balayera les vapeurs^ le soleil éclairera la scène^ l'histoire viendra, et le fait revivra tout entier. Les morts eux-mêmes ressusciteront pour se confesser ou se justifier. Les ossements glorieux foulés aux pieds seront portés dans les temples, qui, a leur tour, rendront au vent, des cendres consacrées par Tidolâtrie. Telle est l'auguste mission de l'histoire. Quiconque porte la main au burin sacré doit frissonner d'enthousiasme et d'épouvante.
De tous les faits qui ont soulevé des tourbillons de poussière, à rendre aveugles les témoins les plus lucides, des concerts d'imprécations à rendre sourds les auditeurs les plus recueillis, il ne s'en est jamais produit de comparable à celui de notre révolution. Quel choc immense que celui d'une société qui s'é-
croule ! Quel affreux pêle-mêle de débris ! Combien de victimes précipitées les unes sur les autres et mêlant leur sang au fond de Tabîme !
Et pourtant une bataille, un combat véritable, auquel tout à l'heure je comparais ce combat de la société, présente un ensemble bientôt saisi, un résultat facile à définir, malgré la diversité infinie des combinaisons et Timprévu des événements. C'est que là, si c'est pour une idée qu'on a tiré le canon et fait marcher des hommes, cette idée est une. Elle se présente toute résumée, toute acceptée; elle est déjà incarnée dans le fait. Dans une crise sociale comme la Révolution, Tidée est multiple, elle prend tous les aspects, toutes les nuances, elle s'incarne sous autant de formes qu'il y a de rôles à jouer et de coups à porter.
Il ne s'agira donc pas seulement, pour que l'histoire devienne possible, de recueillir des faits et de dresser des enquêtes. Il s'agira de dégager les idées, de les connaître, de les saisir, de les faire sortir du chaos de rinterprètation, et, pour que le rôle de chaque idée soit assigné à son véritable représentant, il faut que la génération qui accomplira ce travail soit elle-même en rapport direct avec les idées dont ces événements furent l'expression.
L'homme qui sentira le plus intimement le génie qui préside à de telles révolutions sera donc celui qui les racontera le mieux. Il devinera au besoin la nature d'un fait douteux, s'il en comprend bien la cause et la portée, car l'histoire n'est pas seulement un récit,
c'est un arrêt, et ce ne sont pas les témoins qu*on prend pour juges dans les décisions qui intéressent l'honneur et la vie des hommes. Les témoins ne rendent pas la justice^ ils la servent.
La Révolution a produit tant d'écrits et laissé tant de documents, qu'il faut déjà presque toute la vie d'un homme pour les connaître tous. Et, si cet homme les lisait sans croyance ou sans passion, son discernement ne lui servirait absolument à rien; car jamais tant d'émotion n'a soulevé tant d'erreurs, de trouble et de ressentiment dans la conscience des partis. Il faut donc croire à quelque chose d'absolument faux ou d'absolument vrai pour condamner ou pour admirer notre révolution. Hors de là, il n'y a que le doute pour solution à l'examen, et je demande si le doute peut jamais être une solution. C'est pourtant celle qui se présente à notre génération de sceptiques, et cette génération méritera d'être signalée, à son tour, dans l'histoire, comme ayant tenté d'accomplir un prodige, celui de vivre sans savoir pourquoi, et de vivre en paix là-dessus.
Mais cela est à jamais interdit à l'homme, il faut le croire, puisque la pensée qui gouverne officiellement répoque actuelle et la France en particulier, a épuisé tout son art et fait en ce sens tout le mal possible, sans pouvoir consommer le grand œuvre de notre imbécillité.
Voilà donc qu'en dépit de tout, en dépit des funestes
influences qui pèsent sur nous, en dépit de notre
propre apathie, en dépit de l'amour de la paix à tout
prix que cette génération aurait bien voulu conclure avec sa conscience, Tâme du public se réveille sur tous les points à la fois et se prend à regarder dans ce beau passé de la veille, qui déjà lui apparaît comme un rêve, comme un poème des temps héroïques. De généreux esprits, animés eux-mêmes par ce symptôme de résurrection morale , qui ne vient jamais aux individus que sous l'influence du frémissement de tous ; des esprits placés, il faut le remarquer, à des points de vue non identiques, se prennent à raconter la Révolution, chacun à sa manière. Et remarquez encore que , malgré les nuances, tous se confondent dans un sentiment d'admiration vive et d'attendrissement profond. Et la foule frémit à ces récits ; elle quitte la lecture du roman, cette histoire de fantaisie, qui suffisait hier à sa nonchalance ; elle dévore ces pages de la vie réelle ; elle a du temps, de la reconnaissance, du succès k donner à toutes ces publications. L'immobihté sociale n'est plus qu'une apparence. Les cœurs sont émus, les imaginations s'enflamment ; heureux présage ! La France se tâte le cœur, et s'aperçoit que la vie n'est pas éteinte. L'humanité, en se retrempant dans la cendre féconde de ses pères, communie avec sa propre substance^ et la communion, c'est le symbole de la vie renouvelée.
Ce serait ici le lieu d'analyser ces différentes publica- • tiens si importantes, si respectables, à l'heure qu'il est. Mais ce travail auraitune étendue que ne comporte pas cet article. J'aimerais mieux n'en pas.parier du tout
que d'en parler trop peu. Les Girondins de M. de Lamartine, le premier volume de M. Michelet, voilà un contraste bien frappant à signaler ; celui-ci rapide^ brusque, ému, palpitant, comme le récit d'un messager hors d'haleine ; celui-là éloquent, abondant, soigné, coloré comme une œuvre d'art ; les sympathies de chacun s'emparant d'ailleurs des types et des faits que la nature de leur talent et la couleur de leurs pensées ramènent à la surface du flot ; tout deux sincères, tout deux pénétrés et pénétrants, tout deux travaillant au même œuvre, celui d'émouvoir et d'entraîner les esprits avec lesquels chacun d'eux est le plus naturellement en rapport.
Mais je m'abstiens, car il y aurait à faire ici l'histoire de l'histoire, et des mains plus puissantes que la mienne la feront un jour. Nobles esprits, continuez votre œuvre, et n'oubliez pas qu'en touchant à l'histoire, vous allez^ vous aussi, y prendre place pour les générations à venir.
L'ouvrage que nous avons sous les yeux à cette heure est celui de M. Louis Blanc, ce jeune homme qui s'est déjà placé au premier rang des écrivains sérieux, en nous racontant, pour ainsi dire, notre vie présente dans son Histoire de dix ans. Faire agir et parler les vivants d'aujourd'hui avec tant de convenance et d'autorité, c'était résoudre un problème délicat ; se prendre corps à corps avec les vivants d'hier, présente aujourd'hui une autre grande difficulté. Il ne s'agit plus de pénétrer au cœur de faits palpitants sous la main, il faut remonter à l'origine des idées, fatre la
sainte et glorieuse généalogie de la Révolution, embrasser d'un coup d'œil rapide et sûr Thistoire des principes, le développement du progrès dans l'humanité.
Quand cet esprit logique et consciencieux aborda son sujet, il fut à la fois ravi et épouvanté de Tenchaînement des conséquences rigoureuses qui se présentaient à lui. De la veille de la Révolution partait une série de causes antérieures qui allait s'enfonçant dans la nuit des siècles et se perdant aux origines mêmes de riiumanité. Un moment il dut se sentir comme contraint de prendre l'histoire du principe d'égalité aux symboles de la Genèse," pour l'amener, comme un germe toujours actif, souterrain, indestructible, immortel, jusqu'à son éclosion impétueuse en 93. Forcé de se resserrer dans une limite saisissable aux préoccupations du monde actuel, il traça une formule, divisa son plan en trois parties, et ne put se dispenser de rétrograder au moins jusqu'aux préliminaires du protestantisme, pour expliquer, en partie, le mouvement continu qui porta dans ses flancs notre étonnante révolution.
Étonnante en effet, si on la prend comme un fait isolé ; étonnante encore, si on l'attribue seulement aux écrivains du xviif siècle; étonnante enfin, si elle n'a pas ses racines dans le cœur du premier homme.
Mais le siècle impatient et pressé est là, demandant des livres qu'il ait le temps de lire et qu'il ne donne pas volontiers aux écrivains le temps de faire. M. Louis
Blanc, pour résoudre les problèmes de la Convention, a le courage de rétrograder jusqu'au concile de Constance, sans toutefois placer d'une manière absolue l'origine des doctrines de Robespierre et de Saint- Just dans les protestations de Jean Huss et de Jérôme de Prague. Cet absolu est impossible, et vouloir saisir l'origine précise et isolée d'un fait moral dans le passé des hommes, serait nier le principe de solidarité qui relie entre elles toutes les phases de la pensée, tous les germes de l'action. L'Histoire ne commence et ne finit nulle part : tel est le premier mot que trace M. Louis Blanc au début de son livre.
C'était déjà beaucoup que d'embrasser et de résumer clairement dans un premier volume cette période historique qui rattache le xv® siècle au xviii^. Ce tableau rapide et coloré a une grande profondeur et sert de base solide au drame révolutionnaire. Après Jean Huss, Luther et Calvin représentent dans son plan l'individualisme travaillant à Tœuvre d'affranchissement religieux. Dans la politique et dans la philosophie, l'historien nous trace et le côté incomplet et le côté providentiel des doctrines de la Boëtie, de Montaigne et du milieu de rénovation qu'ils traversent. Henri IV résume la lutte et consacre le triomphe du protestantisme passe dans les mœurs par l'adoption du principe de tolérance.
Le second livre est l'histoire de la bourgeoisie aux prises avec la royauté, depuis les communes jusqu'à la Régence. C'est toujours l'individualisme luttant contre l'antique principe d'autorité.
Enfin l'histoire du xviif siècle nous montre dans la politique, dans la religion, dans la philosophie, dans la littérature, dans les mœurs, la Révolution, accomplie d'intention, prête à éclater de fait.
Le second volume commence aux derniers moments des philosophes et finit aux derniers moments de l'aristocratie privilégiée. C'est Voltaire et Jean-Jacques mourant à trois mois de distance; c'est la noblesse et le clergé s'immolant d'inspiration dans la nuit du 4 août. Ainsi dix ans suffisent à consommer l'œuvre amenée à son développement intellectuel par Rousseau et par Voltaire. Quand les fruits sont mûrs, ils tombent vite. On dirait même qu'ils se précipitent d'euxmêmes vers la terre, foyer d'attraction.
Il est difficile de traiter avec plus de précision et de clarté l'histoire des idées que ne l'a fait M. Louis Blanc, avant d'entrer dans celle des faits. Cette histoire des idées, si absolument nécessaire, il était mal aisé de l'étendre suffisamment sans rebuter beaucoup d'esprits antipathiques au travail des idées. Nous voulons dire, en toute froideur de jugement^ que, sous ce rapport, son étude est excellente. Rendre saisissables aux organisations les plus récalcitrantes aux chiffres les questions de finance, et embrasser en quelques pages tout le système de Lav^ entre autres, ce n'est pas un petit mérite. Cette difficulté va même s'expliquer quand on voit l'auteur chercher les idées sous les chiffres et découvrir la philosophie du fait. Ces chiffres s'animent alors et perdent leur aride insensibilité. C'est la vie des hommes qu'ils représen-
tent, ce ne sont plus des sacs d'écus. C'est le pain des familles, les cris de l'enfant^ les larmes de la mère. C'est le bien-être, c'est la liberté, c'est l'éducation du genre humain dont le principe se lève et s'agite, sous ces rigides questions d'économie, de crédit et d'opération. Colbert, Turgot, Necker, ne sont plus des abstractions pour les ignorants, quand on sait présenter ainsi les causes, les effets et le but de Toeuvre qu'ils ont accomplie ou tenté ou manqué d'accomplir.
Quant au travail des philosophes, l'immense cohue des idées du xviii^ siècle avait encore besoin d'être résumée en traits clairs et saillants, avant d'aboutir à la Révolution. L'auteur l'a fait avec une admirable limpidité, et nulle part je n'ai mieux compris la lutte de Jean-Jaques Rousseau contre son siècle et pour son siècle. La confusion de l'Encyclopédie se classe et s'explique. La mission de toutes les intelligences de cette époque, depuis les plus brillantes jusques aux plus incertaines, se révèle et se coordonne. Les mystères de la maçonnerie, l'œuvre des autres sociétés secrètes qui en étendirent et en modifièrent le puissant réseau, la part de mysticisme et celle d'incrédulité qui luttèrent là pour la même cause, parfois avec les mêmes armes, tous ces éléments du chaos qui s'agitèrent pour donner passage à la lumière, jusqu'aux grandes et trop profondes énigmes de Saint-Martin, jusqu'aux prodiges de Mesmer et de Cagliostro, jusqu'aux formules du merveilleux et aux symboles de la magie ; tout s'éclaire et retrouve sa place importante, sa part d'activité dans l'histoire
SOUS riiabile investigation de M. Louis Blanc ; et ces parties de son récit, qui menaçaient d'être arides ou obscures, sont pleines de couleur et d'intérêt.
Mais nous voici en pleine révolution. Vienne la suite, nousTattendons avec impatience : toutes les difficultés d'un pareil travail ne sont pas encore vaincues. C'est au cœur de la tragédie qu'il nous faut entrer. Nous la connaissons, cette tragédie sanglante, où le sombre génie de Shakespeare semble avoir passé. Mais, comme Shakespeare nous fait entrer dans les replis du cœur humain au sein même de l'action, et n'arme pas le bras de ses personnages sans faire parler leur conscience ou leur passion, il faudra tout à l'heure que l'historien nous dévoile le mystère de ces âmes éprises de Tamour de l'humanité, fanatiques terribles qui parurent disposer froidement de la vie et de la Uberté de leurs frères. La solution courageuse du problème n'est pas douteuse pour nous. Voici une page admirable qui nous révèle l'inteUigence et le cœur de l'écrivain :
« Mais quelle est cette Assemblée qui se forme dans Torage? Les hommes qui la composent représentent toutes les forces et tous les intérêts de l'humanité^ ses ressentiments, ses douleurs, ses espérances. Que veulent-ils? Venger le monde et le refaire... Alors éclate leur puissant déUre. A la lueur des châteaux incendiés, au bruit du tocsin des hôtels de ville, au bruit du canon ennemi qui a passé la frontière et qui approche, pendant qu'une multitude furieuse entoure l'Assemblée, agitant des piques et hurlant aux portes, eux.
calmes et violents, ils se préparent à écraser tout. Et les voilà qui délibèrent dans le mugissement du peuple. Leur secret pour sauver la France est de la croire sublime et de lui dire
» Et ne leur dites pas qu'ils auront leur tour : ils le savent. Ne les menacez pas de Tanathème des races futures : par un dévouement sans exemple et sans égal, ils ont mis au nombre de leurs sacrifices leur nom voué, s'il le faut, à une infamie éternelle. Invincibles à la peur, supérieurs au remords, qu'invoquentils pour s'absoudre? leur foi, leur politique profonde, et cette loi de la nature, « qui veut que l'homme pleure en naissant ». Mais, sur le point d'apaiser la Révolution pour la conduire, ils tombent vaincus, sanglants et insultés, ils tombent, et ils emportent cette gloire, cette douleur, que leur mort ajourne Taffranchissement de la terre.
» Quel spectacle! quels enseignements! Oui, au souvenir de ces vivantes luttes de la pensée, qui eurent le bonheur des hommes pour objet final, l'échafaud pour instrument, les places publiques pour théâtre, et pour témoin le monde épouvanté; au moment de réveiller de leur commun sommeil, pour les replacer face à face au bord du gouffre qui les attira tous, maître et sujets, nobles, prêtres, plébéiens, sacrificateurs et victimes; au moment devons évoquer afin qu'on vous juge, ombres chères ou condamnées, tragiques fantômes, héros d'une épopée incomparable, j'ai peine, je l'avoue, à commander à mon émotion, et je me sens le cœur plein de respect et d'effroi. »
C'est ici le cas de dire que la véritable éloquence part du cœur. Mais cet ouvrage n'est pas seulement un modèle de style, qualité bien précieuse dans un temps où la langue est si maltraitée, style jeune pourtant, rapide et coloré, et ou l'on aime à trouver le cachet de l'époque dans ce qu'elle a de bon et de progressif; cet ouvrage est un véritable livre d'histoire, il est éclairé d'en haut par des idées grandes et vraies, gouverné et enflammé par une logique passionnée qui est comme Tesprit même de la Révolution, contenu et adouci par un grand senthiient de délicatesse. Car, pour ne citer que les qualités secondaires d'un ouvrage qui, grâce à sa haute portée, pourrait se passer de certaines convenances, on peut dire qu'il y a du goût même dans la passion qui souffle à travers ce récit, et c'est ce qui lui donne un caractère éminemment français. Le malheur, la faiblesse, l'erreur, un roi sans lumières, une reine entraînée par la jeunesse ou par le désespoir, la loyauté mal éclairée de certains hommes, les égarem.ents du génie sans principes, tout ce qui peut chercher son excuse dans l'ignorance, dans la souffrance, dans le délire ou dans la fatalité, est traité par l'écrivain avec cette indulgence généreuse qui ne manque jamais aux esprits justes. La conscience des principes, plus elle est inflexible, plus elle autorise la pitié délicate qu'on doit aux personnes.
Et n'est-ce point là la véritable justice? N'est-ce point celle que nous invoquons tous quand nous nous tournons vers Dieu pour lui demander la connaissance de la vérité et le secours de notre faiblesse. Quiconque
porte en soi un sentiment religieux doit désirer avec ardeur de voir flétrir le vice et condamner le crime en ce monde; mais, en même temps, il doit se sentir disposé dans son âme à être l'avocat, devant Dieu et devant les hommes^ de tout être égaré qui succombe. Il n'est point de véritable équité sans compassion. Justice, mon Dieu! contre la puissance du mal! Pitié pour ceux qui n'ont pas la conscience du mal qu'ils commettent! Telles doivent être l'aspiration et l'inspiration de l'historien. Que la rigueur des circonstances oblige parfois l'homme d'action à confondre dans le même châtiment et le principe du mal et l'individu qui le représente, ç'a été jusqu'ici la loi des sociétés, loi barbare^ il est vrai, mais au-dessus de laquelle il n'a pas été possible apparemment de s'élever, surtout dans les temps de crise. Mais l'historien qui parle à la postérité dispose une seconde fois du sort des hommes absous ou condamnés dans le passé. Notre mémoire est plus durable^ plus importante et plus précieuse que notre vie, et, quand il s'agit de la flétrir ou de la réhabiliter, le juge s'élevant au-dessus des lois humaines, au-dessus des nécessités immédiates et même des passions légitimes, doit servir d'avocat à tous les accusés, de confesseur à tous les condamnés.
Ces réflexions nous sont inspirées par la lecture du livre de M. Louis Blanc. Partout nous y sentons le feu de la conviction, l'enthousiasme de la foi, nulle part le mépris de l'humanité, nulle part les haines de l'esprit de parti, nulle part l'insensibilité du fanatisme aveugle. Et on sent aussi à chaque page que ce n'est
point là un effort d'habileté, un travail d'artiste : c'est comme un instinct de grandeur qui fortifie Tâme du lecteur sans jamais l'endurcir. Au-dessus de toute cette passion qu'on retrouve bouillonnante en soimême, au récit de tels événements, il se fait un certain calme dans les hautes régions de l'esprit, et on s'aperçoit qu'on a pu descendre dans ces abîmes sans en rapporter le vertige et l'épouvante.
Se retracer, jour par jour, heure par heure, cette tempête oii l'âme humaine, frémissante d'horreur et de sainte colère, chercha la vérité dans un océan de larmes et de sang; traverser tout ce sang, toutes ces larmes, toute cette fange, car la fange aussi fut soulevée sous les pieds des combattants; affronter d'effroyables apparitions, passer sous l'échafaud hideux, voir des têtes'qui s'élèvent au bout des piques et se promènent au-dessus de la foule exaspérée ; rencontrer la charrette fatale qui entasse les victimes pêle-mêle ; avoir eu des parents emportés ou meurtris par ces orages ; sentir jusqu'à la moelle des os le frisson que la génération d'hier lègue à celle d'aujourd'hui comme un contre-coup de ses immortelles souffrances; revoir et ressentir tout cela, et pourtant se retrouver plus fort, plus convaincu/ plus calme, plus humain après la contemplation émouvante de pareils tableaux, c'est le plus grand éloge que mon cœur puisse adresser à celui qui vient de les mettre sous mes yeux.
Novembre 1847.
C'est en 1847 que nous écrivions les lignes qui précèdent. Dix-huit années riches d'enseignements , terribles d'évidence, so sont écoulées depuis que nous signalions Tapparition des deux premiers volumes de cet important et magnifique ouvrage, aujourd'hui terminé , aujourd'hui popularisé par l'édition illustrée, aujourd'hui jugé par toutes les intelligences droites, aujourd'hui placé au premier rang des livres d'histoire que notre siècle déjà si riche a produits.
Donc aujourd'hui, en relisant les douze volumes de Louis Blanc sur la révolution française, nous sommes douze fois plus convaincu de ce que nous pensions il y a dix-huit ans. De combien de faits, de combien d'œuvres, de combien d'hommes, de combien de jugements pouvons-nous dire la même chose après un intervalle si rempU d'expérience et de déceptions? Un cataclysme politique a dispersé en apparence des éléments de progrès que les circonstances avaient groupés autour d'une action commune ^ mais là où l'individu représentait fortement une idée vraie, ces éléments n'ont rien perdu de leur force, la dispersion ne s'est pas faite dans l'ordre moral, l'éloignement des personnes n'a donné à leur pensée que plus de valeur et à leur génie que plus de portée. Ceux qui étaient aux avant-postes du mouvement libérateur sont restés
en tête de leur colonne, et, clans leurs mains, le ftarnbeau de l'avenir brille d'un plus vif éclat que lorsqu'il était promené dans la tourmente. Ils sont loin, ceux que nous suivions à travers le tumulte des événements, ils ne sont plus à nos côtés, agitant la flamme pour éclairer nos chemins. Mais quoi! sont-ils éteints, sontils partis ? Non, ils ont monté plus haut, et, comme des phares tranquilles et puissants, ils font planer sur nous un rayonnement que nulle puissance humaine ne peut intercepter.
J'avoue que, pour mon compte^ je ne partage pas les abattements inconsolables de ceux qui, ayant conçu le progrès sous de certaines formes^ le voient tout à coup faire un détour, et, au prix d'apparentes inconséquences, se frayer un autre lit et chercher sa pente à travers des obstacles nouveaux. Que le progrès s'accomplisse par l'abus ou par la privation de la liberté, nous croyons qu'il s'accomplit toujours, et que, désormais, il ne peut plus rencontrer d'entraves durables. Les longues ténèbres des siècles écoulés nous envoient encore des nuages sombres qui s'efforcent d'envahir le ciel, mais la révolution française, résumé terrible et grandiose de tous les efforts antérieurs de l'humanité, a déchiré du haut en bas le voile du temple et jamais plus nous ne verrons reparaître la puissance à long terme des principes du droit divin.
C'est que le sort de ces doctrines est accompli. En s'éclairant de la lumière philosophique, l'homme est arrivé à nier la divinité, ou à concevoir d'elle une notion plus élevée. Athée ou déiste, le xviii® siècle nous
a délivrés de la terreur d'un maître absolu, inique et stupide, contresignant dans le royaume des cieux les arrêts portés sur nous par les rois de la terre. Désormais, le droit divin n'a plus de sens ; mais, comme l'homme ne peut pas encore se passer de l'espoir d'une intervention céleste dans les fluctuations de sa destinée, plusieurs abandonnent la notion des dépositaires de la volonté divine par droit d'hérédité > et cherchent à la remplacer par celle des représentants de la Providence par voie de conquête ou par droit d'habileté. Le droit de conquête peut sulfire aux athées, c'est la loi du hasard, le droit du plus fort.
Le droit de l'intelligence plaît à ceux qui ne veulent pas admettre un dieu étranger à nos petites affaires de tous les jours. Sans doute ils ont raison dans un sens : celui qui a fait l'univers et l'homme ne peut jamais être étranger à ce que font l'homme et l'univers; mais combien d'esprits sont assez: calmes pour comprendre que les lois divines abandonnent les êtres et les choses aux lois admirables qui les régissent. Abandonner n'est même pas ici le mot qui convient. Le pouvoir qui maintient de telles lois, lui confie les choses et les êtres, et Dieu n'a pas besoin d'être sage et prévoyant à notre manière pour représenter à l'esprit le type de la sagesse et de la prévoyance.
Excluerons-nous pourtant la Providence de nos respects et de nos aspirations ? Pourquoi exclure cette sainte idée, si nous pouvons, en la comprenant bien, la purifier des caprices étroits que le passé ignorant lui attribuait, et réclamer légitimement sa maternelle in-
tervention dans nos généreux desseins, dans nos luttes héroïques ? Eh quoi I la Providence aurait suscité César, elle l'aurait absous de ses vices et protégé dans ses intrigues, trouvant plus simple et plus commode de s'adresser à la finesse d'un homme que d'éclairer des masses ignorantes et passionnées? Ce serait attribuer à l'action divine bien de la paresse et de la fantaisie, et ce n'est pas sérieusement que la littérature historique se sert des poétiques expressions qui tendent à attribuer à certains hommes le droit d'agir au nom des dieux.
Nous croyons, nous, que la Providence est l'action de Dieu en nous, et non pas sur nous. A ce titre, nous avons tous un droit égal à ses bienfaits, à ses révélations, et c'est à nous de connaître de mieux en mieux les lois de cette action, c'est à nous de nous enseigner les uns les autres, sans attribuer à un seul d'entre nous le droit exclusif de régler nos opinions d'après les siennes et nos destinées suivant ses ambitions.
Nulle part, les grands résultats qu'un peuple peut obtenir de l'initiative de chaque individu largement éclairé à un moment donné de son existence par le progrès prot;irfm^/e/, ne sont aussi clairement démontrés que par notre grande révolution. Là, on peut bien voir les agitations suscitées par l'influence de tel ou tel homme, mais on sent le besoin de tous de lutter avec énergie pour un principe, et Ton a pu presque dire dans ces grandes heures de l'histoire : « A présent. Dieu s'occupe de nous, ou tout au moins Dieu nous regarde 1 »
Mais, quel que soit le sentiment religieux ou la fatalité que chacun de nous porte dans cettre appréciation^ avouons que le spectacle est grand et qu'il mérite d'être compris et jugé par la postérité, comme une de ces crises de développement soudain qui marquent les phases suprêmes de l'histoire de l'homme sur la terre. Etudier et comprendre cet événement immense, c'est presque acquérir et enseigner une philosophie ; car^ à quelque point de vue que l'on se place, il faut toujours reconnaître que cet événement nous a engendrés intellectuellement, moralement et physiologiquement , que c'est par lui que nous sommes ce que nous sommes, et que, sans lui, nous aurions peutêtre encore aujourd'hui l'inconnu devant nous.
11 n'en est plus ainsi. La Révolution a créé une logique dans le monde. Nous savons maintenant pourquoi les sociétés existent^ à quelles fins elles tendent, qiiel but elles doivent atteindre. Nous savons comment elles se transforment, et pourquoi des efforts grandioses triomphent ou avortent , selon que la passion étouffe ou respecte l'idée, selon que l'idée fait taire ou parler le sentiment humain. Il y a de tout cela dans la Révolution. Des volontés d'une puissance admirable, d'immenses erreurs, des aspirations infinies, des égarements déplorables. C'est véritablement le livre du destin des temps modernes. Là, on peut étudier à fond la loi de vie de l'humanité, voir de quels éléments elle se compose, comment il faut entendre la justice fictive et la justice vraie, où sont les limites que la conscience ne peut franchir impunément ; quels
châtiments entraînent les attentats que la politique semble conseiller ; quels prodiges peut accomplir la foi ; à quels forfaits peut descendre le fanatisme, et par quelles réactions fâcheuses sont punies les fureurs de l'action ! Quand on se borne à étudier un individu, rien ne semble plus inconséquent que la nature humaine^ et, quand on prend pour base d'un système quelconque l'histoire de cet individu, on est effrayé de Finjustice apparente de cette Providence tant vantée. Mais, quand on prend pour objet de l'examen, l'action et la destinée collective d'un peuple, on retrouve le doigt de DieHy c'est-à-dire la logique éternelle qui préside à l'ensemble, et qui affranchit ou enchaîne, fait marcher ou reculer, tomber ou ressusciter le progrès général selon que les instruments de ce progrès ont le sens du vrai oblitéré ou purifié. C'est dans la succession des événements terribles que l'on découvre les grandes lois du droit et du devoir, et que le lien des effets et des causes ressort avec une solennelle évidence: aucun bien ne résultant du mal, aucun mal n'étant capable d'étouffer l'effet du bien. Cette effroyable mêlée de la Révolution, contemplée du haut d'un esprit philosophique et d'une conscience saine, devient claire et palpable comme une démonstration mathématique.
Voilà la chose capitale que le proscrit de 1848 a su faire. Il a étudié cette page sanglante et glorieuse, illisible pour ceux qui l'écrivirent avec leur sang, et longtemps obscure pour nous leurs fils. Il l'a éclairée du jour splendide de la grande morale, si méconnue de tout temps dans certaines régions politiques. Il n'a
rien voilé, rien fardé, rien excusé, même chez ses héros de prédilection. Il a cherché, avec une patience inouïe et une inflexibilité de conscience digne du plus grand respect, le sens et la valeur des innombrables documents amassés et fouillés par lui pendant vingt ans. Aux prises avec les assertions les plus contradictoires, il a plaidé avec ardeur la cause des hommes calomniés, à quelque parti qu'ils eussent appartenu, et^ là oii la morale les condamne, il les a condamnés. A la place de l'impartialité froide qui ne devine rien, parce qu'il lui importe peu de saisir la vérité, il a mis dans l'histoire l'équité inéluctable qui tient compte de tout et qui prononce avec toutes les forces de l'être : la foi, la raison et les entrailles.
Aussi son livre est un monument qui restera à jamais : C'est l'œuvre d'un talent de premier ordre servi par un grand caractère. On y chercherait en vain la trace d'un prétendu système personnel. Le souffle qui l'anime est celui de la philosophie la plus élevée, la plus claire, la plus acceptée par tous les bons esprits de la génération présente, la plus saine vis-à-vis du passé, la plus pratique pour l'avenir. Je ne sais où certains critiques ont cru y voir une doctrine de socialisme étroit, sacrifiant le droit de l'individu à l'intérêt de tous, comme si, dans une société logique et rationnelle, un tel sacrifice pouvait ne pas entraîner la mort du corps social. Jean-Jacques Rousseau est tombé dans cette erreur. Nous savons que c'est une erreur, et nous n'en sommes pas moins avec Jean- Jacques Rousseau contre ceux qui, de son temps, pré-
tendaient sacrifier ce qu'il appelait le Contrat social, à la fantaisie ou à l'égoïsme de Tindividu. Il est aisé de voir que Louis Blanc appartient à Rousseau plus qu'à * Voltaire, mais que l'on ouvre son livre n'importe à quelle page, on y verra toujours l'ardente recherche d*une vérité supérieure à celle qui fit le débat du xviii^ siècle, et dont les conséquences en lutte pesèrent si fatalement sur la Révolution. Cette vérité supérieure c'est raccord des deux doctrines, c'est le travail que nous ont légué nos pères, c'est le mot de l'avenir. Nul ne peut dire encore sous quelle forme précise ce grand problème sera résolu; mais accuser un noble et grand esprit de n'en avoir pas reconnu et proclamé la nécessité, c'est ne l'avoir pas compris, c'est presque le calomnier.
Certes, il y a, dans les deux extrêmes de la Révolution, des élans d'enthousiasme, des heures de périls oii l'héroïsme patriotique a su tout sacrifier, même le droit de l'individu à l'idéal de la liberté et à la passion de la nationalité. Ce sont là des transports sacrés que l'historien a partagés en les racontant, et que nous partageons tous. Dieu merci, en lisant les admirables pages que le sujet lui a inspirées; mais conclure de là au rêve d'un état normal de violence, de fièvre et de passion pour la société future, c'est accuser l'auteur et le lecteur de folie, et de telles accusations ne méritent pas qu'on y réponde.
Montrer par quels prodigieux efforts la conscience humaine, comptant avec les aveugles superstitions de l'obéissance passive, chercha la loi de son émancipa-
tion, la suivre avec impartialité dans ses admirables conquêtes et dans ses funestes erreurs, la montrer dans ses heures sublimes, ne pas chercher à justifier rhorreur de ses délires ; comprendre et admirer tous les héroïsmes, mais surtout saisir la transformation de râme d'un peuple, en ne considérant les hommes marquants que comme Tincarnation passagère des idées et des passions de l'être collectif, tel a été le but de réminent historien. On peut dire que dans ce travail sa puissance et sa foi se sont élevées d'année en année, de volume en volume. Saisi par Fémotion qu'un tel sujet inspire, il ne s'est pas un seul instant laissé entraîner par le fanatisme. Le logicien de Tidée est resté homme de cœur, et même d'instincts délicats. Devant le malheur et la souffrance, il n'y a chez lui que pitié profonde, respect pour le faible, horreur de la cruauté. Cette fibre généreuse répond aux tendances de l'esprit nouveau. La Révolution est déjà assez loin, ses conquêtes sont assez assurées, pour que la jeunesse d'aujourd'hui n'ait plus besoin de tolérer ses excès et d'accabler ses victimes. La jeunesse! elle est comme qui dirait à point pour profiter des rudes enseignements de l'histoire et pour juger le passé avec une souveraine justice. Elle aime et apprécie un écrivain qui ne s'est pas laissé dépasser par elle et dont l'âme restée jeune trouve dans la pureté de sa croyance et l'élévation de son esprit, le secret si rare d'allier la fraîcheur des impressions à la maturité du talent.
Juin 1865.
UNE LETTRE DE MAZZINI
Monsieur le Rédacteur du Constitutionnel
Je vous envoie avec prière de l'insérer dans votre journal, une lettre adressée par M. Joseph Mazzini au pape Pie IX. Cette lettre n*était point destinée à la publicité. Elle est parvenue directement au Saint- Père. L'a-t-il lue? Quelle impression a-t-elle faite sur lui? je l'ignore. Des copies infidèles de cet écrit ayant été répandues en Italie, un patriote italien a pris sur lui d'en faire imprimer le texte, et il a bien fait. •
1. M. Joseph Mazzini, un des chefs de l'émigration italienne, a adressé récemment au saint-père, sur le rôle de la papauté à notre époque et sur la situation de la Péninsule, une lettre qui a eu un certain retentissement en Europe. L'Observateur autrichien du 29 janvier 1848, met au banc des chancelleries et signale
Mazzini, ce noble exilé, dont tout le monde connaît rhistoire, n'est pas seulement un héros de dévouement et de courage : c'est une grande et pure intelligence, claire comme le soleil de Tltalie, et droite comme la vérité. Il écrit le français et Tanglais comme l'italien, qu'il écrit admirablement. Il est donc bien à regretter qu'il n'ait pas traduit lui-même dans notre langue l'écrit remarquable que j'ai l'honneur de vous communiquer. Mais, pour éviter des retards, je me permets de le traduire moi-même, sans prétention et
à l'excommunication du pape la manifestation de M. Joseph Mazzini. Nous comprenons que l'Autriche ne puisse voir avec plaisir la réconciliation de deux choses qui ont paru jusqu'à présent ennemies, la liberté et la religion, le peuple et la papauté. Mais nous félicitons de sa démarche M. Mazzini, sans toutefois approuver toutes les idées de sa lettre, précisément parce que nous y voyons la confirmation de ces heureuses tendances qui, en Italie, réunissent peuples et princes dans un même but, font pactiser des idées trop longtemps proscrites, avec les pouvoirs établis, et changent la lutte en concours. Tout ce qui se rapproche, dans la Péninsule des éléments jusqu'à présent divisés, porte nécessairement ombrage à l'Autriche. A ce point de vue, nous ne nous étonnons pas des injures dont son organe semi-officiel poursuit M. Mazzini pour sa démarche auprès du saint-père. Il est vrai que, si VObservaieur autrichien voit dans M. Mazzini le chef d'une faction qui n'exclut pas même V assassinat comme moyen dans ses tentatives de bouleversement, en revanche il fait du gouvernement qui a organisé les massacres de Milan, l'expression la plus élevée et le symbole même de la nationalité italienne. On ne peut jeter au bon sens et à l'humanité un plus audacieux démenti. George Sand, a traduit lui-même la lettre du patriote italien, et l'a accompagnée de réflexions chaleureuses et écrites dans ce style éloquent qui lui appartient. Nos lecteurs liront avec un égal plaisir la lettre et le commentaire.
Note du Constitutionnel, 7 février 1848.
UNE LETTRE DE MAZZINI
en me bornant à Texactitude. C'est-à-dire que la beauté du style sera perdue. Le sentiment exprimé dans cette lettre est personnel à Mazzini, très original parce qu'il est très simple, et qu'il ramène la question italienne à la notion élémentaire du vrai et du juste, en politique comme en religion.
Au premier abord, quand nous nous plaçons au point de vue des choses et des idées actuelles, cette question paraît embarrassante, même pour les esprits justes, et je ne trouve point que la polémique, soulevée chez nous par le récent mouvement de l'Italie, l'ait éclaircie d'une manière satisfaisante. Pour les politiques froids, Pie IX est un généreux imprudent qu'il faut modérer. Pour les politiques exaltés, Pie IX est un bonhomme qu'il faudrait pouvoir compromettre afin de le dépasser. Pour les sceptiques, c'est un insensé, qui échouera dans une croisade inutile contre l'indifférence du siècle. Pour les orthodoxes, c'est un audacieux dont il faut se méfier, ou un saint qui renouvellera la face du monde. Pour les socialistes, c'est un impuissant condamné à lutter entre l'ancienne foi qui s'écroule et dont il soutient en vain les débris, et une régénération qui le tente, mais qu'il ne pourrait accomplir sans abjurer son orthodoxie et sans se faire hérétique. Ces divers jugements se heurtent contre la réalité et ne font point avancer le monde d'un pas. Le temps des miracles est passé. Le pape^ homme d'esprit et de bonnes intentions, n'est pas Grégoire le Grand , et il ne pourrait recommencer son œuvre , quand même il aurait hérité de son génie. Ainsi les
brûlantes espérances du peuple dévot de l'Italie ne trouveront pas en lui leur réalisation, et le parti antijésuitique, qui domine tout parti religieux en France, n'entraînera point, par ses éloges et ses bénédictions, Pie IX à détruire l'ordre des jésuites dans le monde. D'un autre côté, le pape est-il, par la force des choses réduit à une impuissance absolue? na-t-il rien à faire? est-ce pour rien que Dieu lui a donné plus d'intelligence et d'énergie qu'à son prédécesseur? L'idée chrétienne est-elle tombée dans une telle désuétude, que le chef de l'Église soit condamné à l'abjurer pour faire le bien? Enfin, le inonde moral est-il perdu sans ressources, et, dans ce qui reste debout de la puissance du passé, n'y a-t-il rien à respecter, rien à sauver, rien qui puisse aider au progrès de l'humanité, et servir de pont entre l'avenir et le présent? Affirmer que non, serait bien lugubre, et je crois qu'il y a devoir à chercher comment l'humanité nouvelle pourra continuer à développer sa vie, sans renier la cendre féconde où elle l'a puisée.
Je ne fais pas de politique, monsieur le rédacteur ; c'est pourquoi je puis dire tout ce que je pense : et pourtant je n'ai pas à le dire ici, oii je ne suis point appelé à une profession de foi, et on l'exposé de mes croyances religieuses serait tout à fait hors de saison. Je ferai comme mon noble ami Mazzini , qui s'est abstenu, dans sa lettre au pape, de dire son opinion sur les formes du culte à venir. Chacun porte une forme quelconque de l'avenir dans sa pensée^ à l'heure qu'il est, et il n'en peut résulter encore qu'une
UNE LETTRE DE MAZZINI
grande anarchie. Mais ce qui peut être dit par chacun de nous en passant devant le Gapitole chrétien, avec une salutation plus ou moins profonde, peut-il se résumer en peu de mots, et ce peu de mots peut-il être utile à tous, sans outrage pour ce temple respecté qui porte dans ses flancs toute l'histoire du passé de l'Europe? Oui, et ce peu de mots, le voici : « Saint- Père, soyez bon chrétien ! » Le développement de cette apostrophe ne sera ni long ni embrouillé : c'est la lettre de Mazzini. Je vais la mettre sous vos yeux ; après quoi, je n'ajouterai pour mon propre compte, qu'un bref commentaire.
a Très Saint-Père !
» Permettez à un Italien qui observe depuis quelques 'mois chacun de vos pas avec une immense espérance, de vous adresser, au milieu des applaudissements, souvent trop serviles et indignes de vous, qui s'élèvent autour de votre personne, une parole libre et profondément sincère. Dérobez, pour la lire, quelques minutes aux soins infinis qui vous accablent. D'un simple individu, animé de religieuses intentions, peut venir un conseil important. Et je vous écris avec tant d'amour, avec un tel ébranlement de toute mon âme, avec tant de foi dans les destinées de mon pays, que ma pensée devrait être la vérité.
7) Et d'abord, il est nécessaire, Très Saint-Père, que je vous dise quelque chose sur moi-même. Mon nom est probablement arrivé jusqu'à vos oreilles , mais accompagné de toutes les calomnies, de toutes les
erreurs, de toutes les absurdes conjectures, que les polices, par système, et beaucoup d'hommes de mon parti, par ignorance et pauvreté d'intelligence^ ont accumulées autour de vous. Je ne suis ni destructeur, ni homme de sang, ni haineux, ni intolérant, ni adorateur exclusif d'un système ou d'une forme créée dans mon esprit. J'adore Dieu et une idée qui me paraît divine, l'Italie une^ ange d'unité morale et de civilisation progressive pour les nations de l'Europe. Ici et partout, j'ai écrit du mieux que j'ai pu contre les vices de matérialisme, d'égoïsme, de réaction, et contre les tendances destructives qui entachent beaucoup d'hommes de notre parti. Si les peuples se soulèvent dans un violent effort contre l'égoïsme et le mauvais gouvernement de leurs oppresseurs, moi^, tout en rendant hommage à la sainteté des droits populaires, je mourrai probablement un des premiers pour vouloir m'opposer aux excès et aux vengeances qu'une longue servitude a mûris. Je crois profondément à un principe religieux, supérieur à toutes les règles sociales, à un ordre divin que nous devons chercher- à réaliser sur la terre ; à une loi, à une volonté providentielle que nous devons tous, selon nos forces, étudier et seconder. Je crois aux inspirations de mon âme immortelle, à la tradition de l'humanité qui me convie avec tous les actes et avec la parole de tous ses saints au progrès incessant de tous, et par l'œuvre de tous mes frères, à la commune amélioration intellectuelle, à l'accomplissement de la loi divine.
» Dans la grande tradition de Thumanité, j'ai étudié
UNE LETTRE DE MAZZINI
la tradition italienne, et j'y ai trouvé Rome deux fois directrice souveraine du monde, d'abord par les empereurs, plus tard par les papes. J'y ai trouvé que chaque manifestation de la vie italienne est une manifestation de la vie européenne, et que toujours, quand l'Italie succombe, l'unité morale de l'Europe commence à se dissoudre dans l'analyse, dans le doute, dans l'anarchie. Je crois à une autre manifestation de la pensée italienne, et je crois qu'un autre monde européen doit se dérouler du haut de la ville éternelle qui eut le Gapitole et le Vatican. Et cette croyance ne m'a jamais abandonné, malgré les années, la pauvreté, les désillusions, et des souffrances que Dieu seul connaît I Tout mon être, tout le secret de ma vie, sont dans ce peu de paroles. Mon intelligence peut errer, mon cœur est toujours resté pur. Je n'ai jamais menti, ni par peur, ni par espérance. Je vous parle comme si je parlais à Dieu au delà de la tombe.
» Je vous crois bon. Il n'y a pas d'homme aujourd'hui, je ne dirai pas en Italie, mais en Europe, qui soit aussi puissant que vous. Vous avez donc, saintpère, d'immenses devoirs à remplir. Dieu les mesure aux moyens qu'il accorde à ses créatures.
» L'Europe est dans une crise effroyable de doutes et de désirs. Par l'œuvre du temps , hâtée par vos prédécesseurs et par la haute hiérarchie de l'Église, les croyances sont mortes. Le catholicisme s'est perdu dans le despotisme. Le protestantisme se perd dans l'anarchie. Regardez autour de vous ; vous trouverez des superstitieux ou des hypocrites, des croyants,
point. L'intelligence inarche dans le vide. Les corrompus adorent le calcul, les biens matériels. Les bons invoquent et espèrent. Personne ne croit. Les rois, les gouvernements, les classes dominantes combattent pour un pouvoir usurpé, illégitime, depuis qu'il ne représente plus le culte de la vérité, ni la volonté de se sacrifier pour le bien de tous. Les peuples combattent parce qu'ils souffrent, parce qu'ils voudraient jouir à leur tour. Personne ne combat pour le devoir, personne ne combat par ce motif que la guerre contre le mal et le mensonge est une guerre sainte, la croisade de Dieu. Nous n'avons plus de ciel; partant, nous n'avons plus de société.
» Ne vous faites pas illusion, saint-père, ceci est l'état de l'Europe.
» Mais l'humanité ne peut vivre sans ciel. L'idéesociété n'est qu'une conséquence de l'idée-religion. Nous aurons donc plus ou moins prochainement une religion et un ciel ; nous retrouverons la vie, non dans les rois et les classes privilégiées, leur condition même exclut l'amour, âme de toutes les religions, mais dans le peuple. L'esprit de Dieu descend sur ceux qui se rassemblent en son nom. Le peuple a souffert durant des siècles sur la croix. Dieu le récompensera en lui donnant la foi.
» Vous pouvez, saint-père, hâter ce moment. Je ne vous dirai pas mes opinions individuelles sur le futur développement religieux, elles importent peu. Je vous dirai que, quel que soit le destin des croyances actuelles, vous pouvez vous mettre à leur tête. Vous
UNE LETTRE DE MAZZINI
pouvez faire qu'elles revivent, si Dieu veut qu'elles se transforment ; que, partant du pied de la croix, dogme et culte se purifient en s'élevant d'un degré vers Dieu père et éducateur du monde ; vous pouvez vous placer entre les deux époques, et guider le monde vers la conquête et la pratique de la vérité religieuse, en détruisant l'odieux égoïsme et la stérile négation.
» Dieu me garde de vous tenter par l'ambition ; elle me semblerait profaner vous et moi. Je vous appelle au nom de la puissance que Dieu vous a concé<^lée, et qu'il ne vous a concédée que pour accomplir une œuvre bonne, rénovatrice, européenne. Je vous appelle, à être, après tant de siècles de doute et de corruption, l'apôtre de l'éternelle vérité. Je vous appelle à être le serviteur de tous; à vous sacrifier, s'il le faut, pour que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme elle l'est dans le ciel; à vous tenir prêt à glorifier Dieu dans la victoire, ou a répéter avec résignation, si vous succombez, les paroles de Grégoire VII : « Je » meurs dans l'exil parce que j'ai aimé la justice et » haï Tiniquité. »
» Mais, pour cela^ pour accomplir la mission que Dieu vous a confiée, deux choses vous sont nécessaires : être croyant et unifier V Italie, Sans la première condition, vous succomberez au milieu du chemin, abandonné de Dieu et des hommes. Sans la seconde, vous n'aurez pas le levier avec lequel seulement vous pouvez opérer des choses grandes, saintes et durables.
» Soyez croyant : haïssez d'être roi, politique.
homme d'Etat; ne transigez point avec Terreur, ne vous entachez point de diplomatie, ne faites point de pacte avec la peur, avec les expédients, avec les fausses doctrines d'une légalité qui n'est qu'un mensonge inventé quand la foi manque. Ne prenez conseil que de Dieu, des inspirations de votre cœur, et de l'impérieuse nécessité de réédifier un temple à la vérité, à la justice, à la foi. Demandez à Dieu, recueilli dans un enthousiasme d'amour pour l'humanité, et, en dehors de toute considération humaine, qu'il vous enseigne le chemin. Puis marchez-y avec la confiance du triomphateur sur le front, avec l'irrévocable résolution du martyr dans le cœur. Ne regardez ni à droite ni à gauche, mais devant vous et au ciel. A chaque chose que vous rencontrerez sur votre voie^ demandez-vous à vous-même : « Ceci est-il juste ou injuste, » vérité ou mensonge, loi de Dieu ou intervention » des hommes? » Pubhez hautement le résultat de votre examen et agissez en conséquence. Ne vous dites point : (( Si j'agis et si je parle de cette manière, » les princes de la terre me désapprouveront, les am- » bassadeurs donneront des protestations et des » notes. » Que sont les querelles d'égoïsme des princes et leurs notes devant une syllabe de l'Evangile éternel de Dieu? Elles ont eu jusqu'à présent de l'importance ^ parce que, fantômes elles-mêmes, elles n'ont eu contre elles que des fantômes. Opposez-leur la réalité d'un homme qui voit l'aspect divin, inconnu aux princes, des choses humaines, la conviction d'une âme immortelle, qui a la conscience d'une haute mis-
UNE LETTRE DE MAZZINI
sion, et tout cela disparaîtra devant vous, comme les vapeurs amassées dans les ténèbres, s'effacent devant le soleil qui monte sur l'horizon. Ne vous effrayez pas des embûches. La créature qui accomplit un devoir n'est pas une chose qui dépende des hommes, mais un être qui relève de Dieu. Dieu vous protégera. Dieu étendra autour de vous une telle auréole d'amour, que -ni la perfidie des méchants, ni les pièges de l'enfer ne pourront la traverser.
» Donnez un spectacle nouveau, unique, au monde, vous aurez des résultats nouveaux, inattendus, insaisissables à tout calcul humain. Annoncez une ère nouvelle, déclarez que l'humanité est sacrée et fille de Dieu; que tous ceux qui violent ses droits au progrès, à l'association, sont dans la voie de l'erreur; que Dieu est la source de tout gouvernement; que les meilleurs par l'intelligence et par le cœur, par le génie et par la vertu^ ont à être les guides et non les maîtres du peuple. Bénissez quiconque souffre et combat. Blâmez, désavouez quiconque fait souffrir, sans avoir égard au nom qu'il porte et à la qualité qu'il revêt; les peuples chériront en vous le meilleur interprète de la pensée divine, et votre conscience vous fournira des prodiges de force, des consolations ineffables.
j) Unifiez l'Italie^ votre patrie! et, pour cela, vous n'avez pas besoin d'agir, mais de bénir quiconque agira pour vous et en votre nom. Rassemblez autour de vous ceux qui représentent le mieux le parti national. Ne mendiez point Talliance des princes. Dites-
nous : « L'unité de l'Italie doit être l'œuvre du XIX® siècle», et cela suffira. Nous agirons pour vous. Laissez libre la plume^ libre la circulation de l'idée, sur ce point, vitale pour nous, de l'unité nationale. Traitez le gouvernement autrichien, lors même qu'il ne menacera plus votre territoire, avec le mépris dû à un gouvernement d'usurpation en Italie et ailleurs. Combattez-le avec la parole du juste, quel que soit le lieu où il machine les oppressions et la violation du droit. Invitez, au nom du Dieu de paix, les jésuites alliés de l'Autriche en Suisse, à se retirer de ce pays, où leur présence prépare une prochaine et inévitable effusion du sang national. Donnez une parole de sympathie publique au premier Polonais de la Gallicie qui viendra vous implorer. Montrez-nous, enfln, par un acte quelconque, que vous ne tendez pas seulem^ent à améliorer la condition matérielle du petit nombre de vos sujets, mais que vous embrassez dans votre amour les vingt- quatre millions d'Italiens qui sont vos frères ; que vous les croyez appelés de Dieu pour cimenter le pacte de la famille unitaire; que vous bénirez la bannière nationale de quelque côté qu'elle se déploie portée par des mains pures; et laissez-nous faire le reste. Nous ferons surgir autour de vous une nation au développement libre et populaire^ à laquelle vous présiderez de votre vivant. Nous fonderons un gouvernement unique enEurope, qui détruira Tabsurbe divorce établi entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, et dans lequel vous serez désigné pour représenter le principe dont les hommes élus pour
UNE LETTRE DE MAZZINI
représenter la nation feront Tapplication, Nous saurons traduire en un fait puissant l'instinct qui frémi d'un bout à l'autre de la terre italique. Nous vous susciterons des soutiens actifs parmi tous les peuples de l'Europe. Nous vous trouverons des amis jusque dans les rangs des Autrichiens, nous seuls, parce que seuls nous avons l'unité de vues et croyons à la vérité de notre principe que nous n'avons jamais trahi. Ne craignez point d'excès de la part du peuple quand vous l'aurez lancé une fois sur cette voie. Le peuple ne commet d'excès que quand il est laissé à sa propre impulsion sans un guide qu'il vénère. Ne vous arrêtez pas devant l'idée d'être le promoteur d'une guerre. La guerre existe partout, ouverte ou latente, mais prête à éclater, fatale, inévitable. Il n'est point de force humaine qui puisse la contenir. Et moi, je dois vous le dire franchement, saint-père, je ne vous adresse pas ces paroles parce que je doute de mes doctrines, ni parce que je vous regarde comme un moyen unique, indispensable à l'entreprise. L'unité italienne est une loi de Dieu. Portion du dessein providentiel et vœu de tous, même de ceux qui se montrent à vous les plus satisfaits des améliorations locales, et qui, moins sincères que moi, projettent d'en faire un moyen de rassemblement général, elle s'accomplira avec vous ou sans vous. Mais je vous la signale, parce que je vous crois digne d'être l'initiateur de cette vaste entreprise; parce que votre initiative abrégerait de beaucoup les voies, et diminuerait les périls, les souffrances, le sang qui sera versé dans la lutte, parce que, avec vous, cette
lutte prendrait un caractère religieux et perdrai beaucoup des dangers de la réaction et des désordres civils; parce qu'on obtiendrait en même temps, sous votre bannière, un résultat politique important, et un résultat moral immense ; parce que la renaissance de ritalie sous l'égide d'une idée religieuse, d'un étendard, non des droits seulement, mais des devoirs, laisserait bien loin derrière elle toutes les révolutions des autres pays, et placerait immédiatement l'Italie à la tête du progrès européen ; parce que, dans vos mains, réside le pouvoir de faire que ces deux termes. Dieu et le peuple, trop souvent et fatalement désunis, triomphent tout d'un coup dans une belle et sainte harmonie, pour diriger le sort des nations.
» Si j'étais près de vous, j'invoquerais de Dieu la puissance de vous convaincre par le geste, par l'accent, par les larmes. Je ne puis que confier froidement au papier le cadavre, pour ainsi dire, de ma pensée. Peut-être même la certitude que vous avez lu et médité un instant ce que j'écris, ne me parviendra-t-elle jamais. Mais je sens un besoin impérieux de remplir ce devoir envers l'Italie et envers vous, et, quelle que doive être votre pensée, il me semblera être plus en paix avec ma conscience.
» Croyez, très saint père, aux sentiments de vénération et de haute espérance que professe pour vous votre dévoué^
» Joseph Mazzini.
» Londres, 8 septembre 1847. »
UNE LETTRE DE MIZZINI 189
Cet appel au pape a beaucoup de force, et pourtant il a beaucoup de respect et de simplicité. Gomment se fait-il que personne n'ait encore dit à Pie IX ces choses si sensées et si chrétiennes? Il me semble que.^ jusqu'ici, on s'est trompé dans les prières qu'on lui a adressées, dans les encouragements qu'on lui a donnés. On a cru pouvoir le considérer comme un souveverain politique, et l'appeler à résister à l'Autriche par les talents de l'homme d'Etat ou du général d'armée. En France, dans les séminaires, il y a plus d'un jeune lévite dont le cœur bat à l'idée de déposer l'encensoir pour prendre un fusil de munition, et, dans leurs rêves dorés, ces enfants de l'Église se voient chassant le soldat autrichien du parvis de Saint-Pierre, et proclamant la liberté politique de TEglise et la suprême autorité morale du saint pontife, libérateur des peuples. Le peuple de Rome, par un instinct sacré, crie chaque jour aux oreilles de Pie IX: Coic/age, saint-pèrey courage! Mais quoi! le pape peut-il et doit-il descendre dans l'arène des passions et des controverses humaines, et voulez-vous donc que, le glaive en main, il inaugure au Vatican la constitution d'une nouvelle Église ? Non, c'est lui demander ce qu'il ne peut pas vouloir, c'est l'épouvanter par des conseils hors de portée, c'est exiger de lui un rôle que la société présente lui dénie. Saisi de frayeur, il reculera plutôt que d'encourir le soupçon de solidarité avec les doctrines officielles qui ne sont pas les siennes; et déjà, vous le voyez, dans une allocution au consistoire, faire des vœux stériles pour la malheureuse
Pologne, qu'il n'ose nommer, et parler avec horreur d'écrits et de personnes dont il craint de paraître le complice. Pauvre pape! fnute de comprendre sa mission réelle, on le met dans de grands embarras, et son cœur est sans cesse aux prises avec sa conscience. Il se fierait volontiers, mais il craint d'être trompé. C'est qu'en effet nous le trompons tous, quand nous disons : « Soyez philosophe, et vous sauverez l'Italie et l'Église. »
Comment voudrions-nous que le pape fût philosophe? Et, s'il pouvait en avoir la pensée, quelle philosophie voudrions- nous qu'il professât? Quelle doctrine à l'usage d'un prêtre et du chef d'une Église quelconque, avons-nous prêchée et répandue dans le monde? Sera-ce \q culte de la raison^ que notre révolution nous a légué pour toute doctrine? Mais ce culte de la raison a porté ses fruits, et la raison nous a enseigné l'égoïsme. La raison individuelle nous prescrit de nous tenir tranquilles, de laisser égorger notre voisin, et de ne nous plaindre que si on s'avise de toucher à notre bourse. La raison individuelle nous enseigne que la raison du plus fort est toujours la meilleure; que, si la Russie hache et dévore la Pologne, cela ne nous regarde point ; et que, si l'Autriche veut opprimer l'Italie, le pape doit fermer les yeux plutôt que de s'exposer à sa ruine. Ne demandez donc point au pape de supprimer ou de soutenir les jésuites, car les jésuites sont dangereux, et ils ont prouvé qu'ils pouvaient se débarrasser des rois et des papes philosophes, La raison de chacun chez soi est la plus sûre ;
UNE LETTRE DE MAZZINI
et, le dirai-je? malheureusement le pape court le danger de se laisser gagner à Thérésie du siècle et de devenir philosophe rationaliste, homme d'État, souverain constitutionnel. Pour peu qu'on s'effraye trop, vous verrez qu'à force d'être catholique officiellement, comme on feint de l'entendre aujourd'hui, il frisera l'athéisme. Dieu en préserve son âme honnête et la conscience de l'humanité !
Si le pape peut encore peser dans les destinées du monde, c'est en restant chrétien. Laissons-le être catholique orthodoxe et ne lui demandons pas de porter la main à l'édifice du culte. Ne lui demandons pas non plus d'être un habile souverain, très compétent sur les chemins de fer, les caisses d'épargne et autres bienfaits de la civilisation, qui porteraient atteinte à la poésie et à la grandeur de son rôle. Un pape industriel fermerait tristement la liste des successeurs de saint Pierre. Qu'il ne soit ni voltairien, ni conservateur, ni babûuviste, ni malihusien. Qu'il soit chrétien! et le malaise de nos âmes cessera. Ceux de nous qui ont gardé l'antique croyance deviendront meilleurs et comprendront que le christianisme est l'amour de l'humanité et la destruction de l'esclavage. Ceux qui l'ont perdue se sentiront mieux préparés à l'examen et ne seront pas poussés à la réaction de l'athéisme, par les crimes commis au nom de Dieu envers l'humanité. Et, si les adeptes du culte de la raison voulaient bien s'en donner la peine, ils feraient une distinction bien aisée. C'est que ni Voltaire ni la Révolution n'ont prétendu prêcher la raison individuelle,
pas plus que le Christ n'a prêché la soumission des papes aux pouvoirs temporels, et leur silence en face de la Pologne égorgée, de l'Irlande mourant de faim, de tous les peuples exploités par la caste des riches. Les philosophes ont cru à une raison collective^ qui pouvait suffire à l'homme pour exercer ses droits et pratiquer ses devoirs. Ils se sont trompés, en croyant que cette raison se passerait d'idéal et que l'intérêt de chacun, bien entendu, serait l'intérêt de tous. Ils se sont trompés, et, en voulant détruire l'enthousiasme du dévouement représenté par l'image sublime du Crucifié, ils ont échoué : le Crucifié est resté debout, et nous n'avons gagné à cette fausse route que Thypocrisie officiellement proclamée dans le monde, des souverains athées qui permettent au pape d'exister encore, à la condition qu'il tolérera leur athéisme et qu'il bénira leurs mains rougies du sang des peuples; des nations indifférentes au meurtre de leurs sœurs; des papes qui aimeraient mieux voir étrangler et rôtir des millions d'hommes que d'être soupçonnés de communisme ou, moins encore^ de tolérance envers telle ou telle personne, dont les idées ont prouvé quelque hardiesse d'interprétation. Étrange misère des temps! ô Pie IX! si vous vouliez seulement être chrétien selon la doctrine de Jésus, vous ne vous inquiéteriez guère de nos discussions philosophiques, de nos petites sectes, de nos grands journaux et de tous les rêves de notre esprit en travail I Eh quoi ! votre mission est bien claire et bien facile I Vous avez une main levée pour bénir ou pour anathématiser. Et cette
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main est le symbole de la conscience du genre humain. On vous demande d'avoir l'Évangile devant les yeux, et de ne pas vous tromper, en abaissant votre droite paternelle sur la tête des meurtriers. Resterezvous immobile par prudence? Engagé dans le labyrinthe de la diplomatie, bornerez-vous votre action à gouverner sagement un petit peuple, et n'aurez-vous pas un mot de blâme ou d'appui à mettre dans la balance des décisions humaines? Vous qu'une longue habitude du genre humain proclame l'arbitre par excellence, l'avocat de Dieu sur la terre, aurez-vous deux poids et deux mesures pour les attentats commis contre l'humanité? Les foudres du Vatican sont-elles à jamais éteintes pour les têtes couronnées, et ne frapperont-elles plus que les faibles et les proscrits? Hélas 1 s'il en était ainsi, vous ne seriez plus chrétien, et vous ne seriez pas même philosophe à la manière de Voltaire, car Voltaire plaida pour Calas, comme vous avez à plaider pour la Pologne, pour l'Irlande, pour la France, pour Pttalie, pour le monde !
Mais espérons que les nobles intentions de Pie IX sauront triompher de tous les sophismes, et que, quand cet homme de bien aura expérimenté la mauvaise foi et la perfidie des puissances, ses bons instincts, égarés seulement par une prudence erronée, reviendront à la vérité. Il aura bientôt éprouvé cette foi puniquô de la diplomatie, qui a toujours perdu les grands caractères des chefs des peuples, et paralyse l'élan de la vie chez les nations. Bientôt il sera enveloppé dans ce dilemme à l'ordre du jour, que le gouvernement,
français lui posera à la moindre alarme : « Le pouvoir spirituel est à vous; contentez-vous de cela^ et n'empiétez pas sur le domaine temporel, qui nous appartient exclusivement et où vous n'avez rien à voir. En d'autres termes : Réglez la discipline du clergé, l'ordre des processions, le rythme des chants sacrés, si bon vous semble, mais ne soyez pas le juge de nos actions ; parlez du ciel à ceux qui croient au ciel, et ne vous mêlez pas de demander le règne de Dieu et de la justice sur la terre. Votre royaume n'est pas de ce monde ; vivez en paix et laissez mourir ce que nous voulons tuer. Vous n'êtes qu'un prêtre, c'est dire que, pour nous, vous n'êtes qu'une momie. Votre empire s'étend sur les catacombes du passé : nous vous interdisons Taccês de la vie. »
0 pape! quand on vous tiendra ce langage, vous serez bien fort pour répondre, si vous le voulez. Vous pourrez leur demander, à ces régulateurs de la vie des hommes^ ce que c'est que ce pouvoir spirituel que vous tenez de l'institution divine, si ce n'est pas le droit souverain de tout voir, de tout juger, de tout condamner ou de tout absoudre dans les actions humaines; si vous n'êtes pas le seul homme en Europe qui ait ce droit suprême, et dont la franchise sacrée échappe à toutes ses lois civiles. Oui, certes, ce droit, vous en jouissez encore, et il n'est point de coaUtion de rois qui puisse vous en déposséder. Gomme souverain temporel, vous n'êtes qu'un petit prince et vous devez peu vous soucier de ce titre. Mais vous êtes moralement au-dessus de tous les souverains,
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au-dessus de tous les citoyens du monde. Vous êtes le souverain des consciences, vous êtes le seul citoyen vraiment libre de l'univers. Et quelle liberté sainte et sublime que celle qui, protestant du fond de l'exil ou des cachots, retentirait dans le monde comme la voix même de Dieu! Tout le pouvoir spirituel est là^ toute la force^ toute la légitimité d'une institutiou consacrée par les siècles est dans cette liberté et vous n'en profiteriez pas pour renverser le sophisme du pouvoir temporel! Il y a bien longtemps que le chef de l'Église est mort ou avili sur le siège pontifical. Ce mutisme peut devenir une mortelle paralysie. Il appartient à Pie IX de rompre ce long silence de la peur ou de l'ineptie. S'il ne le fait pas, il est probablement le dernier pape. Homme intelligent et brave, qui l'en empêcherait? Le manque de foi. La papauté finirait par un sceptique. Voilà pourquoi on lui crie une parole qui doit retentir dans son cœur : « Courage, sainlpèrel soyez chrétien! »
Février 1848.
La révolution est accomplie ; la république est conquise. C'est aujourd'hui, dans nos provinces, un fait avéré, un décret du ciel qu'il faut accepter, quel que soit le degré d'amour ou de confiance qu'il inspire.
La république est la plus belle et la meilleure forme des sociétés modernes. Il serait faux de dire que c'est un rêve de Tâge d'or applicable seulement à des hommes primitifs. Les républiques du passé ont été des ébauches incomplètes. Elles ont péri parce qu'elles avaient des esclaves.
La république que nous inaugurons n'aura que des hommes libres, égaux en droits. Elle vivra; elle est à la hauteur du temps oii nous sommes ; qu'aucun de nous ne soit au-dessous d'elle. Condamner l'idée de larépubhque, c'est se condamner soi-même. Dire qu'elle est impraticable , c'est se reconnaître indigne
de la grandeur et de la noblesse qu'elle confère à l'homme. La fierté de chaque citoyen serait blessée et avilie par une protestation contre le principe qui fait de lui le soutien, l'égal, le frère de tous ses semblables.
Tout homme de bien se réjouira au contraire, tout homme de bien se consacrera de toute son âme et de tout son cœur à une œuvre qui lui fait trouver sa dignité et sa sécurité dans une alliance indissoluble, dans une communauté d'intérêts avec la société entière. Avec le régime que nous venons de détruire par l'aide de Dieu et la volonté de la providence, le riche était aussi malheureux que le pauvre. Ces deux classes se sentaient dangereuses^ hostiles l'une à l'autre. Le pauvre craignait la trahison et la tyrannie du riche, le riche craignait la colère et la vengeance du pauvre. Ses nuits étaient souvent sans sommieil. Il pouvait craindre de trouver un voleur et un assassin dans tout homme pressé par la faim.
Cet état de choses contre nature doit cesser prochainement, et il cessera nécessairement aussitôt que des lois sages et grandes assureront l'existence et le travail à tous les Français. Les classes aisées auront l'honneur de prendre l'initiative, et l'intervention de la garde nationale de Paris entre le roi et le peuple est une manifestation non équivoque de la raison et de la sagesse de la classe moyenne.
Paris vient de donner un grand exemple au monde. Paris est la tête, le cœur et le bras de la France. Et, quand je dis Paris, je n'entends pas localiser l'action
et le génie du peuple français ; Paris n'est le foyer de la vie que parce qu'il est le rendez -vous de la France entière. Les indigènes de la métropole ne sont qu'une fraction du grand corps social. La France va vivre et agir à Paris, comme Paris va manœuvrer au Champ de Mars. Paris, c'est vous, c'est moi, c'est nous tous, et loin de renier les actes prodigieux qui s'accomplissent dans son enceinte, nous devons mettre notre orgueil national à en prendre la solidarité, à en partager la gloire.
La classe moyenne a acquis désormais assez de lumières pour comprendre ses devoirs. La nécessité l'eût contrainte tôt ou tard à associer le peuple à ses libertés représentées par les droits politiques. La classe moyenne n'a pas attendu que le peuple irrité lui réclamât impérieusement ses droits. Elle s'est séparée hardiment d'une fraction insensée qui croyait à la durée de ses forces et qu'un souffle a renversée. Elle s'est levée sans provocation de la part du peuple ; elle s'est placée devant lui en disant: « Vous ne briserez le peuple qu'en marchant sur nous! » C'était un beau rôle à remplir , le plus beau que l'histoire de la bourgeoisie ait jamais enregistré. Elle l'a compris. Elle a conquis l'amour et la confiance du peuple en mêlant son sang avec le sien. Qu'elle les conserve, et qu'au lendemain de cette victoire si belle, elle ne craigne pas d'en recueillir les fruits.
Le peuple, investi d'une puissance dont it n'a jamais fait usage et dont il ne comprendra la portée que dans quelques jours, est disposé à accorder toute sa con-
fiance à la bourgeoisie. La bourgeoisie n'en abusera pas. Elle ne se laissera point égarer par de perfides conseils, par des alarmes vaines, par de faux bruits, par des calomnies contre le peuple. Le peuple sera juste, calme, sage et bon, tant que la classe moyenne lui en donnera l'exemple. S'il était trahi, si on faisait servir le premier exercice de ses droits politiques à le tromper ; si, par d'indignes manœuvres et de coupables -influences, on lui faisait élire des représentants qui abandonneraient sa cause, l'union serait détruite. Le peuple irrité violerait peut-être le sanctuaire de la représentation nationale, et nous verrions recommencer les luttes d'un passé que peuple et bourgeoisie condamnent et repoussent à l'heure qu'il est.
La société périrait un instant dans cette lutte formidable. La République se relèverait, parce qu'elle est désormais le cœur, le besoin et la conquête du peuple. Les peuples ne périssent pas, les sociétés renaissent de leurs propres cendres. La République a disparu sous Napoléon et sous les Bourbons. Louis- Philippe n'a pu l'empêcher de revivre. Elle s'agitait depuis dix-huit ans sous vos pieds. La voilà plus vivante que jamais.
Mais pourquoi faudrait-il qu'elle recommençât ses excès , ses désastres et tout le travail du demi-siècle qu'elle a traversé? Quand il lui est si facile de s'ouvrir un chemin nouveau^ et de quitter ceux où elle a laissé du sang et des ruines, qui donc serait assez impie, assez insensé pour la contraindre à retourner èn arrière? Si quelques hommes y songent, j'espère,
je crois qu'ils sont peu nombreux et peu forts. Cependant il ne faut pas fermer absolument les yeux sur le mauvais vouloir de ces hommes, ils peuvent égarer des hommes de bien , que les hommes de bien s'en préservent et ne se laissent pas sacrifier à des ambitions hypocrites et folles. Qu'ils ne se rendent pas solidaires des crimes qu'ils réprouvent et qu'ils ont châtiés en chassant la royauté et ses favoris. Qu'ils ouvrent franchement les bras au peuple et qu'ils l'aident à se gouverner lui-même sagement et généreusement. Autrement, nous marcherons à l'anarchie à laquelle le peuple opprimé et misérable ne risque guère, et où les intérêts de la classe moyenne risquent tout.
Pour que les élections satisfassent le peuple, il est de toute nécessité que le peuple soit personnellement représenté à l'assemblée de la nation ; ce serait une faute énorme que de ne pas admettre en principe et de ne pas encourager en fait l'élection de deux citoyens au moins par département, choisis dans le sein même du peuple : un ouvrier des villes et un paysan. C'est un acte politique dont les esprits purement politiques sentiront l'importance. C'est une satisfaction, une garantie à donner à ce peuple qui a conquis ses libertés avec vous, qui ne les eût peut-être pas conquises aussi aisément et aussi vite sans votre concours, mais qui les eût conquises pourtant avec quelques journées et quelques barricades de plus. C'est un honneur qu'il saura bien se donner à lui-même, mais qu'il revendiquera avec énergie si vous le lui disputez. Et pour-
quoi voudrait-on provoquer l'énergie du peuple quand il est disposé à tant de sympathies et d'effusion cordiale? pourquoi irriter le' lion qui s'est fait homme? On ne le tromperait pas longtemps désormais. Si on égarait sa religion^ si on cherchait à l'endormir encore avec de fausses promesses, on commetterait un grand crime social, car on rendrait terrible et implacable une classe docile à la loi, amie de l'ordre, patiente dans la souffrance et généreuse après la victoire. On détruirait dans son âme l'effet du souffle de Dieu. On contrarierait la Providence, et on ne tarderait pas à être abandonné par elle.
Ces avertissements sont superflus, nous l'espérons bien. Le temps des girondins et des montagnards est passé sans retour. La nouvelle Assemblée constituante n^a point de combats à livrer. Elle a des questions à résoudre, des problèmes à étudier, elle accomplira ce rude travail et ce grand œuvre en appelant le peuple à son aide, comme le gouvernement provisoire, habile en cela autant que probe, lui en donne l'exemple en ce moment. Par la bonne foi de ce travail en commun avec le peuple, le gouvernement provisoire éclaire la conscience du peuple et la sienne propre. Que rassemblée des représentants de la nation suive cette voie, et nous lui répondons de la vertu du peuple et de son respect pour les délibérations législatives.
3 mars 1848.
LETTRES AU PEUPLE
HIER ET aujourd'hui
Bon et grand peuple^ aujourd'hui que la fatigue de ta noble victoire commence à se dissiper, résume un 'peu ton histoire depuis huit jours ; essuie ton sang, ta sueur et tes larmes, agenouille-toi devant Dieu; et, à cette heure sainte et solennelle où tu vas reprendre la chaîne sacrée du travail, médite un instant sur tes destinées. Descends dans ta conscience, interroge ton cœur, qui ne fait qu'un avec tes pensées ; recueille-toi, bénis la Providence, et, avec Taide divine, connais-toi toi-même.
Un abîme où ton sang a coulé sépare ton existence d'hier de celle d'aujourd'hui ! Hier , tu semblais
écrasé, anéanti par la souffrance : la pairie était en danger plus qu'elle ne le fut jamais à Taurore de notre République, car la honte pesait sur nous et la honte est mortelle à cette nation qui s'appelle la France. Hier, tout semblait perdu, et ceux mêmes qui voyaient de près la puissance du mal la croyaient établie pour longtemps encore. Bien peu triomphaient dans leur démence; beaucoup s'alarmaient vaguement du lendemain: aucun ne se sentait la force de résister. La plupart de ceux mêmes qui possédaient cette puissance impie étaient plus près d'applaudir à sa défaite que d'aider à son triomphe ; car, Dieu en soit loué ! brave peuple, tes vrais ennemis ne sont pas nombreux: partout l'impie est un être d'exception, et celuilà seul qui ne connaît pas Dieu méconnaît son semblable.
Tu as été grand ! tu es héroïque de ta nature; ton audace dans le combat, ton sublime mépris du danger, n'étonnent personne. Personne au monde n'eût osé nier hier les prodiges quêtes vieillards, tes femmes et tes enfants savent accompUr. Mais, hier encore, toutes les aristocraties du monde avaient peur de toi, et, doutant de ta clémence, pensaient qu'il fallait arrêter ton élan, ceux-ci par les armes de la violence, ceux-là par les armes delà ruse. Tu avais prouvé cependant déjà que tu savais vaincre et pardonner ; mais on avait accumulé tant de maux sur ta tête, depuis dix-huit ans surtout, on avait laissé commettre tant de forfaits contre toi, qu'on regardait ta vengeance, sinon comme légitime, la vengeance ne peut jamais
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l'être, mais comme inévitable. Tuas prouvé une fois de plus au monde, et d'une manière plus éclatante, qu'en aucun des jours consacrés par l'histoire, que tu étais la race magnanime par excellence. Doux comme la force! 0 peuple que tu es fort, puisque tu es si bon ! Tu es le meilleur des amis, et ceux qui ont eu le bonheur de te préférer à toute affection privée, de mettre en toi leur confiance, de te sacrifier, quand il Ta fallu, leurs plus intimes affections, leurs plus chers intérêts, exposé leur amour-propre à d'amères railleries; ceux qui ont prié pour toi et souffert avec toi, ceux-là sont bien récompensés, aujourd'hui qu'ils peuvent être fiers de toi, et voir ta vertu proclamée enfin à la face du ciel. Venez tous^ morts illustres, maîtres et martyrs vénérés, venez voir ce qui se passe maintenant sur la terre; viens le premier, ô Christ! roi des victimes, et, à ta suite, le long et sanglant cortège de ceux qui ont vécu du souffle de ton esprit, et qui ont péri dans les supplices pour avoir aimé ton peuple 1 Venez, venez en foule, et que votre esprit soit parmi nous. Le peuple intelligent, qu'on a volontairement et criminellement privé de la connaissance de sa propre histoire, ignore beaucoup de vos noms, et a méconnu peut-être plus d'une fois vos œuvres. Mais il lui faudra bien peu de temps pour tout savoir, car il est jeune ; et, pour illuminer son esprit, il ne faut que quelques paroles de vérité recueillies par son cœur. Que sera donc ce peuple dans quelques années, quand luimême, prenant le soin de se gouverner, aura créé- le moyen de s'instruire? Tu vas régner, ô peuple! Règne
fraternellement avec tes égaux de toutes les classes ; car la République, cette arche sainte de l'alliance, sous les ruines de laquelle désormais nous devons tous périr plutôt que de l'abandonner, la République, cette forme par excellence des sociétés durables, proclame et consacre devant l'univers^ qu'elle prend à témoin de son serment, l'égalité des droits de tous les hommes. Tu vas régner, tu vas être initié aux lumières de ceux de tes frères qu'hier encore on appelait tes maîtres. Tu vas, en échange de la science sociale qu'ils avaient en vain cherchée sans toi, mais dont ils possèdent les éléments tout préparés, leur donner la lumière de ton âme, qui est toute d'instinct, et dont la pureté n'a été ternie par aucun sophisme.
Ne t'y trompe pas,ô peuple! les savants du siècle ne savent pas tout. Quelques uns ont menti: plusieurs ont cherché avec sincérité ; beaucoup se sont trompés, en cherchant trop loin une vérité qui était proche; aucun, à l'heure qu'il est, ne pourrait sans crime ou sans folie, te dire qu'il possède la vérité absolue. Et comment le pourrait-il? oîjl l'aurait-il donc trouvée? Est-elle dans les livres? Oui, jusqu'à un certain point. Elle est dans les religions, dans les traditions, dans les grandes œuvres de l'esprit humain, dans les enseignements de l'histoire^ dans les inspirations de la conscience individuelle, comme dans l'action éternellement progressive et collective de l'humanité ; mais elle y est d'une manière incomplète, tantôt trop abstraite, tantôt trop relative. Elle ne s'y trouve point formulée pour l'application immédiate ; elle n'est pas
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raisonnée et amenée à point pour la grande circonstance où nous sommes, et qui nous a surpris tous, maîtres et disciples, simples et docteurs.
Mais ne nous plaignons pas de cette surprise de la Providence ; bénissons, au contraire, la main divine qui nous précipite sur le chemin de la vérité ; que personne ne dise: « C'est trop tôt, nous n'étions pas prêts; nous ne savons que faire. » Non, non, quand le tocsin populaire ébranle la voûte des cieux, quand la nuée s'entr'ouvre, quand le voile du temple se déchire du haut en bas, c'est que l'heure est venue, et que l'esprit de Dieu va se faire entendre. Nous eussions bien pu vivre encore dix ans, vingt ans, cent ans, dans cet état de fausse paix qui n'était qu'une guerre monstrueuse entre le cœur et l'intelligence, sans faire un pas de plus vers la vérité. Le calme de la mort ne féconde rien, et, tu le sais bien, ô peuple logique et sensé de la I^rance, que tes prétendus maîtres s'égaraient de plus en plus dans leur misérables systèmes d'économie politique et de gouvernement ! Tes amis mêmes travaillaient péniblement: la lumière d'en haut ne leur envoyait qu'un faible reflet ; la solitude desséchait leur âme ou décourageait leurs recherches. Parmi les meilleurs, plusieurs devenaient fous, plusieurs périssaient de tristesse^ et ceux qui vivaient encore d'une vie saine et complète auraient fini par subir le même épuisement: il n'est pas permis d'en douter.
Et d'où viennent donc celte maladie des intelHgences, ce progrès si lent et si obscur, ces solutions énigma-
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tiques, ces écarts d'imagination, ces parjures que quelques-uns peut-être ont commis sans malice, et parce que la foi les a abandonnés au milieu du chemin ? D'où vient donc cette sorte d'impuissance ou d'hésitation que tu rencontres avec effroi quand tu te trouves face à face avec les meilleurs et les plus forts esprits de notre époque ? D'où vient que d'un mot on ne peut résoudre le problème de ton existence quand tu croyais ce secret enfoui dans la pensée comprimée de tes amis ? Cela vient, ô peuple ! d'une vérité bien simple, mais bien absolue, dont tu seras bientôt pénétré toi même; et voici cette vérité: l'homme isolé n'est rien. La vérité ne se découvre au solitaire enfermé dans la cellule avec ses livres que d'une manière incomplète et voilée. Les assemblées choisies, les réunions d'hommes habiles n'en savent pas beaucoup plus long que les rêveurs solitaires, quand ces hommes habiles n'apportent au concours que leur lumière individuelle, sans s'être mis en rapport avec l'humanité vivante. Les morts nous enseignent beaucoup ; mais, en étudiant les livres, nous ne pouvons que tirer de la science du passé des inductions que l'avenir déjoue, et que le présent ne peut pas toujours justifier. Il faut apprendre l'histoire, il faut étudier les livres, il faut connaître le passé, il faut songer à l'avenir, cela est certain, et tu apprendras tout cela bientôt, toi, peuple logicien qui apprends si vite. Mais, avec cette science du passé et cette prévision de l'avenir, ton instruction serait bornée encore; elle serait fausse, comme celle des savants, si tu n'apprenais que cela. Il faut apprendre la science
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du présent, entends-le bien ! Le présent, c'est la vie, et la vie n'est pas dans Tisolement. Jusqu'à ce jour, les sociétés ont vécu sous le régime des castes : c'était l'isolement social. Chaque famille composant l'unité sociale était parquée dans des habitudes de privilège : privilège de loisir et de bien-être pour les uns, privilège de douleur et de travail incessant pour les autres. Dans cet état de funeste séparation, les membres de la famille générale, privés du contact nécessaire qu'ils doivent avoir entre eux, se méconnaissaient mutuellement. Privé de droits politiques, tu étais dans un état de minorité et d'enfance éternelle. Les docteurs de la science sociale agissaient comme ferait un père de famille qui tracerait a priori le système d'éducation de tous ses enfants, sans jamais consulter les aptitudes, les besoins, les aspirations de chacun d'entre eux. Une telle éducation ne produirait que des idiots ou des fous, et celui qui la concevrait et la mettrait à exécution serait fou lui-même. Ne t'étonne donc pas que tant de puissantes intelligences soient devenues malades sous ce régime coupable qui privait les habiles du concours des simples. Les simples sont aussi nécessaires aux habiles que la voix libre et pure de l'enfant l'est aux oreilles paternelles. Une portion de l'humanité ne peut pas se séparer par le cœur et la pensée du contact et du consentement des autres, sans tomber dans le faux et dans l'injuste.
Le présent, ô peuple 1 tu Tas trouvé: c'est la place publique, c'est la liberté : c'est la forme républicaine
qu'il faut conserver a tout prix ; c'est le droit de penser, de parler, d'écrire; c'est le droit de voter et d'élire les représentants^, source de tous les autres droits; c'est le droit qu'aucune forme monarchique ne peut consacrer; c'est le droit de vivre; c'est Tunique moyen de te rapprocher promptement de tes frères des autres classes, et de faire le miracle de l'union fraternelle qui détruira toutes les fausses distinctions, et rayera le mot même de classes du livre de l'humanité nouvelle.
0 peuple de France I tu as été si grand et si magnanime dans ton dernier combat, que tu as forcé tout ce qui ne t'aimait pas à t'estimer età te respecter. Il y a un prodige qui frappe quand on regarde à tous les étages de la société, c'est que la plupart de ceux qui croyaient te haïr hier se trompaient, et l'avouent de bonne foi. Ils redoutaient en toi un être imaginaire, le fantôme d'un peuple terrible, exaspéré, qui n'a jamais existé comme ils se le représentent, et dont les fureurs ont été des heures exceptionnelles dans ta longue et patiente existence. Ce fantôme est évanoui^ tu ne connais même plus la fureur dans tes moments de lièvre, tu ne connais que la vaillance, et ta fiève produit l'héroïsme au lieu de l'emportement. Ouvre les yeux, et profite de ta victoire. Tu vas être aimé parce que tu es digne de l'être, et les cœurs les plus insensibles vont s'ouvrir à l'amour fraternel, chaque jour davantage, à mesure qu'ils te connaîtront mieux et que leurs rapports avec toi vont se multiplier dans la vie répubhcaine. Continue de leur donner cet en-
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seignement chrétien de la charité, cher et grand peuple, qui es devenu le bras de la Providence et la voix de Dieu même ! Vois ! nous étions bien malheureux, presque aussi malheureux que toi, nous autres qui ne manquions jamais de pain, mais qui vivions loin de toi sous la loi de régoïsmO;, et qui appellions en vain l'appui et l'amour de nos frères dans la vie publique. Quel ennui mortel^, pour les coeurs honnêtes, que ce loisir amer qu'il nous était impossible de partager avec toi ! et qu'il était aride et fastidieux, ce droit que nous exercions de gouverner sans toi et malgré toi! Ceux d'entre nous qui ne s'en rendaient pas compte l'éprouvaient pourtant, ce dégoût d'une vie scindée et faussée dans son principe. Nous vivions comme une flotte naufragée que la tempête a dispersée sur des récifs, et dont les passagers meurent séparés par des abîmes, en se tendant les bras, sans pouvoir se porter secours les uns aux autres. Oui, le sort de rimmanité, divisée de droits et d'intérêts, est aussi horrible que cela, c'est la prison cellulaire, oii l'on devient stupide et insensé.
Une vie nouvelle commence : nous allons nous connaître, nous allons nous aimer, nous allons chercher ensemble et trouver la vérité sociale ; elle est au concours. Nous l'eussions cherchée en vain les uns sans les autres. Nous la trouverons, non pas sans doute demain, non pas peut être dans nos premières assemblées nationales, mais avec le temps, les essais, l'expérience, et surtout avec l'esprit d'union et de sincérité, sans lequel la République est
impossible. Ce progrès, qui eût fait un pas d'homme chaque siècle avec le régime d'hier, fera un pas de géant chaque année avec le régime d'aujourd'hui. Aide- nous, ô peuple fraternel, à conquérir l'égalité dont nous avons tous besoin, car le tyran^ tu le sais, est aussi malheureux que l'esclave, et l'expérience du règne qui vient de s'évanouir avait fait de la plupart d'entre nous des tyrans malgré eux. Le bien-être qu'on n'espère pas faire partager aux autres, et dont on jouit sans pouvoir l'étendre à tous ses semblables est un remords qui opprime Tâme et trouble le sommeil. Plains-nous de Tavoir subie si longtemps, cette souffrance indicible, et fais-la cesser, toi qui es la grande âme de la patrie et de l'humanité I
Résumons-nous, en nous serrant la main, avant de nous parler encore.
La vérité sociale n'est pas formulée. Tu voudrais en vain Tarracher de la poitrine des mandataires que tu as élus dans un jour de victoire. Ils la veulent à coup sûr puisque tu as cru en eux, et tu ne te trompes jamais dans tes grandes heures de Ubre inspiration.
Mais ils sont hommes, et leur science ne peut déroger à la loi de l'humanité.
La loi de l'humanité est que la vérité ne se trouve pas dans l'isolement et qu'il y faut le concours de tous.
L'isolement était le régime de séparation des intérêts et des droits.
Ce régime tombe à jamais devant ce mot sacré de