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RÉPUBLIQUE

LETTRES AU PEUPLE

Tu vas exercer ton droit, apporter la lumière de ton âme, et le vote de ta conscience. Patience, et la justice vivra.

A toi, peuple, aujourd'hui comme hier.

Paris, 7 mars 1848«

aujourd'hui et demain

0 peuple ! quand je t'écrivais, il y a quelques jours : (( Tu vas être aimé, parce que tu es digne de l'être, » je ne me trompais pas, et ma foi, sur ce point, est restée inébranlable. Tous les jours, dans le domaine de la réalité qui se touche au doigt, nous voyons qu'un individu méconnu et calomnié recouvre d'autant plus d'estime et d'affection, qu'il a moins mérité de perdre l'affection et l'estime d'autrui. Gomment n'en serait-il pas de même dans la vie générale à l'égard d'une classe immense outragée par la peur des lâches^ réhabilitée par son propre héroïsme? Mon espérance n'est donc pas une illusion généreuse ; c'est un raisonnement positif, vulgaire même à force d'être prouvé.

Mais, oii j'ai failli, où j'ai rêvé comme un enfant, j'en conviens de tout mon cœur, c'est dans la courte durée du temps que j'attribuais, dans ma pensée, à cette prompte réconciliation, à cette solennelle effusion de fraternité, à cette confiance sans bornes qui devaient rapprocher dès aujourd'hui toutes les classes,

et rendre les privilégiés d'hier jaloux de se perdre et de se confondre dans les rangs glorieux du peuple !

Pardonne-moi, peuple^ de t'avoir trompé. Va, j'étais de bien bonne foi : pouvais-je croire, pouvais-je imaginer seulement, pouvais-je trouver dans mon propre esprit l'idée d'une rancune, d'une ruse, d'une trahison, d'une ingratitude possibles de la -part d'un seul de mes semblables après de pareils jours ! Non! j'aurais cru outrager l'humanité dans mon cœur, en doutant à ce point du retour sincère et complet de tes ennemis.

Eh bien, quelques jours se sont écoulés, et mon rêve n'est pas encore réalisé. J'ai vu la méfiance et l'affreux scepticisme, funeste héritage des mœurs monarchiques, s'insinuer dans le cœur des riches et y étouffer l'étincelle prête à se ranimer; j'ai vu Tambition et la fraude prendre le masque de Vadhésionj la peur s'emparer d'une foule d'âmes égoïstes, les amers ressentiments se produire par de lâches insinuations ; ceux-ci cacher et paralyser leurs richesses, ceux-là calomnier les intentions du peuple, faute de pouvoir condamner ses actes; j'ai vu le mal enfin, moi qui n'avais vu que le bien, parce que j'avais tenu mes regards attachés sur toi; j'ai vu des choses que je ne pouvais pas prévoir, parce que, aujourd'hui encore, je ne peux pas les comprendre.

Sortons de nous-même, pourtant. Essayons de constater et d'expliquer ces choses déplorables. La charité nous commande cet effort si nous voulons être justes, car la justice sans charité n'est plus la justice, et personne ne comprend cela comme toi, peuple aux

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grands instincts, coutuinier des grands actes de miséricorde 1

Toutes les fois que nous voudrons appliquer la justice selon les lois divines, c'est-à-dire avec une pensée supérieure aux lois humaines du passé, nous verrons que cette justice même nous commande la pitié pour toute vengeance.

Sachons donc pourquoi ils ne sont ni braves ni généreux, ces hommes qui nous méprisaient et nous faisaient la guerre, il y a quelques jours, et que nous n'avons ni châtiés, ni humiliés, ni menacés depuis que nous sommes les plus forts.

Voici, peut-être : ils ne comprennent pas. Oui, c'est tout simple. Ils vivaient seuls; ils vivaient entre eux, c'est la même chose ; ils ne voyaient pas, ils ne connaissaient pas le peuple. Le peuple ne s'était pas répandu sur la place publique. Il vivait dans les ateliers, et le dimanche on ne se rencontrait point, les riches ayant coutume de se renfermer et de se cacher ce jour-là. Et puis la vie du peuple était toute cachée aussi, toute concentrée dans son cœur, il ne lui était pas permis d'agir, de parler, de respirer, de vivre en commun. Toute réunion sympathique au dehors était surveillée, on dispersée, ou violentée. On ne savait point si le peuple avait les mœurs de la liberté; on croyait qu'une fois maître du forum, il y sacrifierait des victimes humaines. On avait les visions maladives qui se lèvent dans la solitude. Les hommes sont si peu mauvais naturellement, que, quand de mauvaises institutions changent leurs instincts et faussent leurs

besoins, ils deviennent insensés. Ainsi, tandis que les idées tournaient à la folie, les sentiments tombaient en paralysie.

Tu f es levé dans ta force, et on a vu que ta vraie force c'était ta bonté; alors, chez quelques-uns, la peur s'est changée en une confiance exagérée. « Ce peuple n'est pas méchant, ont-ils dit. Il n'a d'effrayant que l'aspect. Par la douceur, on peut le prendre, par de belles paroles on peut le séduire. Voyez comme il est patient, voyez comme il est simple : en vérité, nous avions tort de le craindre et de l'enchaîner. Nous eussions pu lui donner plus de hberté^ et il n'en eût pas abusé. Arrière la royauté, qui nous a privés si longtemps d'un instrument aussi docile et aussi malléable! Notre pouvoir n'eût pas été ébranlé par la violente secousse d'hier, si on eût accordé le suffrage universel il y a dix ans. Gomment donc 1 mais c'est un plaisir que d'avoir affaire à des électeurs qui ne comprennent rien au mécanisme des intérêts publics, et qui ont la droiture et la candeur de l'enfance ! Un peu de patience, et nous le mènerons où nous voudrons. Or donc, vive la République I Nous déclarons que nous avons toujours été républicains, et quand nous nous disions conservateurs, c'était pour mieux trahir et précipiter la monarchie. A présent, concertonsnous. Affectons une grande et soudaine terreur, ce bon peuple aura pitié de nous, et, un peu vain de sa réputation de générosité, il nous rassurera, il nous caressera pour nous engager à rouvrir les sources de la fortune pubUque, selon le procédé bien connu du

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luxe, dont il ne peut pas encore se passer d'être Tinstrument et la victime. Certainement, vive la République! Resserrons nos dépenses, frappons de mort pour un instant nos capitaux, afin de frapper le travail. Et, quand le bon peuple verra qu'il ne peut pas vivre si nous ne voulons pas qu'il vive, il viendra à nous et nous vendra son vote, c'est-à-dire sa liberté, sa conscience, son avenir. Une fois maîtres du terrain, nous lui ferons des lois libérales, ce qui signifie ayant une apparence de liberté, mais d'où la véritable liberté sera escamotée. Et puis nous recommencerons à le faire travailler, nous augmenterons quelque peu son salaire, et tout sera dit. Alors, trois fois vive la République ! »

Voilà comment ces hommes-là raisonnent. Eh bien, ces hommes-là sont fous. Ils croient que le peuple est niais parce qu'il est probe ; ils le croient stupide parce qu'il est généreux.

Entre ces hommes-là et le peuple, il y en a d'autres qui ont encore peur, parce qu'il n'ont pas trouvé de courage dans une inspiration perverse. Ceux-là sont peut-être sincèrement républicains, mais ils ne comprennent pas la portée sociale de la Révolution, et ils ne connaissent pas le peuple non plus. « Prenez garde, disent-ils, le peuple est plus fin que vous ne pensez. Il comprend fort bien ses intérêts, et, si vous le trompez, il vous brisera. Il est communiste au fond; il veut faire table rase, et il n'en cherche que le prétexte ou Toccasion. Il fera voler en éclats les portes de TAssemblée constituante, et vous serez forcés de vous sauver par les fenêtres. Pendant que les ouvriers de

Paris violeront ainsi le sanctuaire de la légalité sur tous les points de la France, les ouvriers des provinces briseront vos machines, brûleront vos forêts, pilleront vos domaines ; nous aurons la guerre civile. Vous verrez recommencer les horreurs du passé, et les passions que vous aurez allumées ne respecteront rien. Adieu la civilisation, adieu la France, adieu l'humanité. Ce sera un cataclysme universel. Quant à nous, nous sommes convaincus qu'il faut faire tout ce que veut le peuple. Comment donc, tout! et plus encore. Vous trouvez le gouvernement provisoire trop patient et trop humain ; nous le trouvons trop ferme et trop équitable. Il nous tient sur un volcan. Hélasl nous n'avons qu'une ressource, c'est de flatter le peuple. Vous vous vantez de lui couper les ongles? nous, nous lui baiserons les griffes. Ce cher peuple ! ce bon peuple! Doublons son salaire d'emblée, et ne lui laissons pas le temps de demander quelque chose. Mettons-nous à sa merci 1 II est si bon, que, si nous faisions mine de le contrarier, il nous mettrait en pièces. »

Peuple ! méprise les flatteries des poltrons et déjoue les artifices des traîtres. N'estime pas ceux qui te ménagent par crainte ; n'estime que ceux qui vont vers toi la poitrine découverte, quand même tu es irrité, et qui te disent en face : ce Expliquons-nous ! » Jamais, dans Tavenir, tu ne recommenceras le passé. Dans le passé, tu as été l'homme du passé, tantôt sublime, tantôt criminel. Reconnais la faute de tes pères, et pourtant vénère et bénis le nom et la mémoire de tes pères ; ils ont eu les vertus de l'avenir, en dépit des égarements

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du temps où ils vivaient. C'est pour cela qu'ils sont à la fois grands et coupables ; et ceux qui haïssent et condamnent tes pères d'une manière absolue, font le procès à Dieu même, qui n'éclaire la conscience humaine que par degrés. Mais tu serais aussi coupable de recommencer littéralement le passé, que nous le serions tous de maudire l'histoire de l'humanité et la loi de la perfectibilité fondée sur l'imperfection même.

Oh! non, peuple, le passé n'est pas l'idéal. Le souvenir est lié au regret ; l'avenir ne comporte pas la pensée des nécessités fatales. Si l'homrne vertueux et enthousiaste tombe parfois dans les égarements qu'il n'avait pas prévus, et dont il aurait détesté la prescience, l'homme honnête et religieux n'admet pas la possibilité du mal ; et, si l'avenir n'est pas pur pour nous comme le soleil, nous ne sommes pas dignes de la République. La Répubhque est un baptême, et^ pour le recevoir dignement, il faut être en état de grâce. L'état de grâce, c'est un état de l'âme où, à force de haïr le mal, on n'y croit pas.

Fie-toi donc à ceux qui se fient à toi ! Ceux-là seuls sont en état de grâce. Fais demain ce que tu fais aujourd'hui, c'est-à-dire n'obéis qu'à la vérité; mais cède toujours devant la vérité. Souris donc de pitié devant ceux qui te flattent, que ce soit pour t' égarer à leur profit ou pour se préserver de ta colère. Laisseles passer, et ne reçois de leçons que celles de ta conscience où l'idéal a pénétré. Ne te venge de ces frayeurs qui t'insultent que par le calme du dédain. Tu

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n'auras plus jamais besoin de frapper, car personne n'osera jamais plus te porterie premier coup. Que tes vivantes murailles s'interposent tranquillement pour forcer l'humanité au respect d'elle- même. Cette muraille est invincible; c'est la pensée d'un grand peuple ! Elle sera aussi impénétrable au souffle de l'imposture qu'elle l'a été à la mitraille du canon.

Je ne parle point ici, en particulier, à quelques-uns qui ont encore l'instinct de la vi olence, et qui brisent par ignorance, en quelques endroits, ces machines destinées à devenir le salut de l'ouvrier. Il n'est point de famille oii il n'y ait quelque enfant terrible ; et, quand on parle à la famille, c'est par le silence gardé en public sur les fautes individuelles qu'on fait sentir ces fautes à l'individu. Mon rôle n'est point ici de faire une police de détail. C'est toi que cela regarde, peupie justicier, qui te moralises et te réprimes de ta propre voix et de tes propres mains. Quelques incidents fâcheux ne dérangent rien à l'harmonie des choses humaines, imparfaites de leur nature, encore une fois, parce qu'elles sont perfectibles. Ce qui te domine, peuple, chère et grande famille, c'est la pensée de l'ordre. Tu trouves la société dans un désordre affreux, et tu es soudainement inspiré par une pensée de haute sagesse, c'est qu'on ne corrige pas le désordre par le désordre. Quelles que soient les nuances infinies de ta croyance sociale, ton premier soin est de maintenir la société dans l'état où tu la trouves. Tu sais que c'est le seul moyen de la modifier et de la changer. Tu sais qu'en la passant sous le rouleau, tu ne fertiliserais pas

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une terre qu'il faut commencer par remplir de semence. Ceux qui ont la crainte de te voir agir d'une manière aussi sauvage font vraiment preuve d'idiotisme pour eux-mêmes.

Mais, avant l'éclosion et la fructification de cette semence que tu vas répandre de tes propres mains en faisant une constitution nouvelle, il faut encore attendre, encore souffrir, sans doute. De quelque façon qu'on s'y prenne, le bonheur absolu n'est pas de ce monde, et tout progrès implique un déchirement, une souffrance, un travail. Il est évident que nous entrons dans une ère de grands labeurs, de grandes émotions, et par conséquent de grandes douleurs pour les âmes généreuses. Mais quelle est belle et précieuse, ô peuple I cette souffrance qui va donner la vie aux générations futures ! C'est le travail de renfantement qui brise le sein maternel et qui réjouit la Providence! Oui, nous entrons dans une grande époque, et qui nous était bien due après une si longue et si honteuse inaction ! Ne faiblis pas dans l'accomplissement de tes hautes destinées, peuple français, initiateur éternel des nations civilisées! Et ne te plains pas de ton rôle ; c'est le plus rude et le plus beau que Dieu ait encore confié à la race humaine.

Je ccois que c'est là ce qu'il faut te dire, à toi, martyr des siècles, fils du Christ ! Ils blasphèment également, ceux qui disent que l'homme est né uniquement pour souffrir, et ceux qui disent que l'homme ne doit pas souffrir. La vérité est que le devoir est de souffrir pour une cause sainte, pour la cause de tous,

Le mensonge, c'est de dire, comme M. Guizot, qu'il faut éternellement des pauvres et que le travail est un frein.

Un frein ! Quelle infamie de rabaisser au rôle d'instrument de torture la lâche chère et sacrée que Dieu a donnée à Thomme! Non, le but de la vie n'est pas la souffrance ! Dieu est trop juste et trop bon pour avoir fait du désespoir le terme de cette vie qu'il a placée sous Tégide de l'espérance. Le but, c'est d'être heureux par la foi et par la gloire d'avoir créé le beau et le bien. Le chemin qui mène à ce but, c'est une alternative de souffrances plus ou moins vives et de satisfactions plus ou moins complètes. La douleur entre donc dans notre destinée, et ceux qui veulent s'y soustraire sont des égoïstes. La douleur est sainte, la douleur est bénie du ciel ! non pas la douleur qu'une pensée impie inflige et prescrit à plusieurs au profit de quelques-uns, mais la douleur que chacun accepte au profit de tous. C'est là le sacrement de vie; recevons-le religieusement, et nous nous sentirons ensuite au niveau des plus grandes choses.

Ils te calomnient, ceux qui disent que tu combats pour des questions matérielles, et que tu ne vois dans le taux du salaire et dans la durée des heures de travail qu'une condition de bien-être physique! Sans doute , tu as droit à ce bien-être, à ce repos; mais ceux qui te connaissent savent bien qu'il y a là pour toi une question supérieure à celle du pain qui nourrit le corps. Tu veux le pain de l'âme ; tu veux la lumière, l'instruction, le temps de lire, de méditer, d'échanger

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ta pensée^avec celle de ton semblable. C'est une conquête intellectuelle que tu réclames ; et ce qui a fait la grandeur de tes pères, ce qui nous oblige à les admirer, alors même que nous déplorons les tragédies de leur existence, c'est qu'au temps des plus épouvantables souffrances matérielles, au temps de Iç famine, de la guerre et de l'éjjouvante, ils oubliaient tout pour la vie publique, pour le salut de la patrie, pour la gloire qu'ils nous ont léguée.

Nous n'aurons plus les mêmes tragédies, mais nous aurons encore de mauvais jours à traverser. Nous y sommes dès aujourd'hui, dans ces jours de souffrance morale et physique. Eh bien^ voudrions-nous ne pas y être ? voudrions-nous ne pas avoir conquis ces larges blessures^ ne pas subir cette gêne momentanée, ces privations, cette fatigue de tous les instants? Non, mille fois non ! la République mérite bien tous ces sacrifices. A^oii5a^;on5 encore de la misère à son service^ disait naguère un de tes enfants sur la place publique. Mot sublime, et qui suffirait à la grandeur d'une nation !

Plains-les, ceux qui ne comprennent pas une pareille pensée ! plains-les, ceux qui tremblent devant toi I ils sont assez punis par le malheur de ne pas sentir en eux la confiance et l'enthousiasme qui élèvent à ton niveau toute âme droite, tout courage de Français! plains-les, ce sont les émigrés du présenti Ils ne fuient pas derrière la frontière ; mais leur conscience déserte la cause publique et leur âme renie 1 patrie !

Attendons que l'air de la liberté les ranime ; donnons-leur le temps de comprendre et de guérir. Et, si leur âme est morte, laissons les morts enterrer leurs morts, comme dit l'Évangile.

Nous, notre affaire, c'est de vivre pour faire fructifier la vie. S'il faut souffrir encore, souffrir longtemps et beaucoup, souffrons ! Cette fois, notre souffrance ne sera pas perdue : l'avenir nous en tiendra compte; et, si nous mourrons à la peine, nous mourrons contents !

A toi, peuple, demain comme aujourd'hui !

Paris, 19 mars 1848.

AUX RICHES

La grande crainte, ou le grand prétexte de Taristocratie, à l'heure qu'il est, c'est Fidée communiste. S'il y avait moyen de rire dans un temps si sérieux, cette frayeur aurait de quoi nous divertir. Sous ce mot de communisme, on sous-entend le peuple, ses besoins, ses aspirations. Ne confondons point : le peuple, c'est le peuple ; le communisme, c'est l'avenir calomnié et incompris du peuple.

La ruse est ici fort inutile; c'est le peuple qui vous gêne et vous inquiète ; c'est la République dont vous craignez le développement ; c'est le droit de tous que vous ne supportez pas sans malaise et sans dépit. Un peu de réflexion vous remettrait pourtant l'esprit. La conquête que le peuple a faite de son droit vous arrache-t-elle donc des mains le droit que vous exerciez?

Vous croyez-vous sous le régime de la terreur ? Avons-nous demandé la tête du roi^ de la reine, des princes et princesses? Avons-nous rasé les châteaux, persécuté les prêtres? Demandons-nous la loi agraire?

D'ailleurs, outre que les fatales nécessités du passé n'existent plus et qu'il serait impolitique de faire des victimes, vous nous outragez, vous nous calomniez ; vous vous rabaissez vous-mêmes, si vous niez que, depuis plus d'un demi-siècle, nous ne soyons pas devenus plus humains, plus sages, plus éclairés, plus religieux. Prenez garde! la peur que vous avez nous prouve peu de confiance en vous-mêmes, et, si vous méconnaissez le progrès que nous avons pu faire, vous révélez que vous n'en avez fait aucun.

Cependant le temps a marché pour tous. A moins que vous ne regrettiez la violence et la tyrannie, vous n'avez pas le droit de supposer gratuitement que nous les regrettons.

Vous voilà donc épouvanté d'un fantôme créé par une panique dont tout Français devrait rougir, car la France est vaillante, héroïque ; ses femmes et ses enfants mêmes sont des soldats intrépides. Voulez-vous donc que le peuple dise que vous n'avez pas le cœur français^ et que la possession des richesses rend poltron et visionnaire?

Ce fantôme que vous n'osez même pas regarder en face, il vous plaît de l'appeler communisme. Vous voilà terrifié par une idée, parce qu'il existe des sectes qui croient à cette idée, parce que c'est une croyance qui doit un jour se répandre et modifier peu à peu

AUX RICHES

rédifice social. En supposant que son triomphe soit prochain, savez- vous que, si vous lui montrez tant de couardise ou d*aversion, si vous mettez vos mains devant vos yeux pour ne pas le voir, de même que si, vous armant de résolution, vous provoquez contre lui des haines aveugles, vous allez lui donner une importance, un ensemble, une lumière qu'il ne se flatte pas encore de posséder? Vous êtes toujours les hommes d'hier, vous croyez toujours que c'est parla lutte hostile et amère que vous pouvez sauver votre opinion. Vous êtes dans une erreur inconcevable. Vous ne voyez donc pas que Végalité^ à laquelle vous avez droit comme le peuple, ne s'établira que par la liberté? J'invoquerais aussi la fraternité^ si je pouvais croire qu'il existât parmi vous un cœur assez desséché pour que ce mot ne portât pas en lui-même toute sa définition, la santé de l'âme.

J'augure mieux de vos sentiments, mais je crains pour vos idées; je ne les trouve ni logiques ni rassurantes. Si vous ne les transformez pas, elles amèneront l'anarchie; non pas une anarchie sanglante: si elle éclatait sur quelques points^ le peuple, tout le premier, ce peuple généreux et ami de l'ordre, que vous ne connaissez pas encore, vous sauverait des fureurs du peuple; mais une anarchie morale qui paralysera les travaux de la nouvelle constitution et, par conséquent, la vie morale et matérielle de la France.

Vous, riches, vous êtes plus intéressés que personne à empêcher cet engorgement de la sève qui

coule dans les veines du corps social; car tous les premiers vous y succomberez pécuniairement. Le pauvre sait souffrir et attendre. Il se passera plutôt de travail et de pain, que vous ne vous passerez de luxe et d'aisance. Il a la vertu du désespoir, vous n'aurez pas celle de la résignation.

Vous avez vu cette vertu, cette grandeur du peuple ; et, comme il vous est impossible de les nier, vous motivez votre répugnance à proclamer son droit, sur la crainte qu'il ne soit communiste. Hélas I non, le peuple n'est pas communiste; et cependant la France est appelée à l'être avant un siècle. Le communisme dans le peuple, c'est Tinfiniment petite minorité: or vous savez que, si les majorités ont la vérité du présent, les minorités ont celles de l'avenir. C'est pourquoi il faut témoigner aux minorités de l'estime, du respect et leur donner de la liberté. Si on leur en refuse, elles deviennent hostiles, elles peuvent devenir dangereuses, on est réduit à les contenir par la force, elles subissent le martyre ou exercent des vengeances.

Le martyre tue moralement ceux qni l'infligent, comme la vengeance tue physiquement ceux qui la subissent. Laissez donc vivre en paix le communisme ; car il vivra encore plus vite dans la guerre, et vous n'inspirerez de sagesse, de mesure et de patience à ses adeptes qu'en ne leur refusant pas la liberté de présenter leurs théories. Si elles sont folles et injustes, soyez tranquilles, le bon sens pratique du peuple les laissera tomber en souriant, comme il a laissé tomber la royauté ; si elles sont bonnes et applicables par

AUX RICHES

degrés, vous serez forcés vous-mêmes de les reconnaître, puisqu'au lieu de porter atteinte au droit actuel de la propriété, elles lui assureront se durée nécessaire.

Mais il existe quelque part, dit-on, des communistes immédiats qui veulent, par le fer et le feu, détruire la propriété et la famille. Où sont-ils ? Je n'en ai jamais vu un seul, moi qui suis communiste. Il y en a donc bien peu, ou leurs théories sont bien inconciliables avec celles de la majorité communiste. S'il existe une poignée de pauvres fanatiques qui ne se rattachent ni au plan inachevé et essentiellement pacifique de Pierre Leroux, ni à l'utopie romanesque et non moins pacifique de M. Gabet, n'existe-t-il pas aussi parmi vous des fanatiques de la richesse, des monarchistes exaltés qui auraient applaudi à un massacre général du peuple le 24 février? Nous faisons grâce à ces insensés, nous ne les recherchons pas, nous ne les comptons pas, nous ne vous rendons pas responsables de leur coupable démence, nous ne vous calomnions pas, bien que vous portiez comme eux le titre de conservateurs. Nous ne pensons pas même à eux, et surtout nous n'en avons pas peur.

Tranquillisez-vous donc! Le communisme ne vous menace point. Il vient de donner des preuves signalées de sa soumission légale à l'ordre établi, en proclamant son adhésion à la jeune République. Il a beaucoup d'organes différents, car c'est à l'état d'aspiration qu'il a le plus d'adeptes ; il en a jusque parmi les riches ; il en a chez toutes les nations et à tous les étages de la

science et de la hiérarchie sociale ; il en a qui ne sont point enrégimentés sous une bannière d'organisation, qui ne font partie d'aucune secte, parce qu'ils n'en trouvent pas la formule satisfaisante, et qu'ils aiment mieux conserver dans leur âme un idéal pur, que de l'exposer à des essais infructueux ; ceux-là aussi ont une foi inébranlable, et^ s'ils avaient encore cent ans à vivre sous un Louis-Philippe, ils mourraient avec la même conviction ; car le communisme, c'est le vrai christianisme^ et une religion de fraternité ne menace ni la bourse, ni la vie de personne.

Eh bien, de tous les organes de la foi communiste, pouvez-vous en citer un seul qui ait protesté contrôles lois qui régissent la propriété légitime et la sainteté de la famille ?

Qu'ont-ils donc fait pour vous épouvanter? Rien, en vérité ; et vous êtes troublés par un cauchemar !

Quant au peuple, vous le calomniez en disant qu'il penche vers le communisme immédiat. Le peuple, plus sage et plus brave que vous, ne s'alarmerait pas de quelques démonstrations coupables, il les réprimerait ; et, loin de perdre sa foi dans l'avenir^ il tirerait de ces excès une patience plus belle et une justice plus ferme.

12 mars 1848.

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