A LA PRÉSIDENCE DE LA RÉPUBLIQUE
Qu'est-ce que prouve cette énorme majorité de suffrages en faveur de celui de tous les partis qui représente le moins la République? Au premier abord, la réponse semble devoir être celle-ci : La majorité des Français n'est pas républicaine ; et sans aucun doute le parti de la réaction va se prévaloir de cette considération. Eh bien, la réaction se trompera quant au fond de la question: le peuple est républicain quand même, et il ne sera pas si facile qu'on le pense de lui enlever sa souveraineté.
Le peuple n'est pas politique, voilà ce qu'il faut reconnaître, et ce dont il ne faut point s'étonner. L'éducation politique est le résultat de Taction poli-
^90 QUESTIONS POLITioUES ET SOCIALES
tique. Cette action est si nouvelle chez le peuple, qu'il est impossible d'exiger de lui la prévoyance, le calcul, le jugement des hommes et des choses, en un mot toute cette science des faits qui constitue la raison politique. Le peuple tend au socialisme, dont le point de départ est le sentiment de son droit et de ses besoins. Il y a longtemps que nous sommes d'accord sur ce point, que le socialisme ne peut se passer de la politique et que la politique ne peut se .passer du socialisme. Penser autrement, c'est vouloir séparer le corps et l'âme, la volonté et l'action. Pour avoir été politique et non socialiste, la République modérée est arrivée à mécontenter le peuple. Pour être socialiste et non politique, le peuple arrive à compromettre par un choix imprudent le principe même de sa souveraineté. Mais un peu de patience. Dans peu de temps, le peuple sera socialiste et politique, et il faudra bien que la République soit à son tour l'un et l'autre.
Je m'inquiète peu du personnel des gouvernements, ou du moins je m'en inquiète beaucoup moins que du grand symptôme de l'opinion populaire. Les hommes montent au pouvoir et tombent aussitôt. Ils s'usent en peu de jours. Les uns nous trompent^ les autres se trompent eux-mêmes. Ce sont là des vicissitudes secondaires dans l'histoire d'une démocratie. L'histoire désormais changera de caractère. Ce ne sera plus seulement le récit des faits et gestes de certains hommes; ce sera principalement l'étude des aspirations 3 des impressions et des manifestations des masses. Ce qui vient de se passer est un grand fait.
un grand enseignement. Le souverain nouveau, l'être collectif a manqué de prudence et d'habileté. 11 est jeune^ l'enfant-roi; il a les travers de son âge. Il est téméraire, romanesque, impatient. Il ne supporte pas les corrections injustes et cruelles. Dans sa colère, il brise ses liens et ses jouets. Naïf et crédule, il se fie au premier venu; mais, pour avoir tous ces défauts-là, il n'en a pas moins l'instinct des plus grandes choses et le germe d'une puissance sérieuse. Il ne pardonne guère à qui Ta froissé, et en cela est-ce lui, est-ce nous qu'il faut blâmer? J'avoue que j'ai à cet égard de grands doutes. Nous autres gens expérimentés, rendus prudents par l'âge politique, nous faisons parfois des transactions que nous croyons utiles. Ainsi, sans soutenir le général Cavaignac, les plus républicains d'entre nous eussentencore préféré ses succèsàceluide M. Louis Bonaparte. Le peuple n'en a pas jugé ainsi, même l'élite du peuple. Les socialistes prolétaires des grands centres ont voté pour le dernier, en haine des formes de la répression de juin. C'est que le peuple ne sacrifie jamais le sentiment dont la politique pure fait trop souvent bon marché. Gomme l'enfant, il obéit à son cœur plus qu'à la raison d'autrui. Et qui osera dire que le cœur ne soit pas meilleur conseil de la raison?
Pour mon compte, j'avoue que je me sens peuple par ce côté-là, que je n'ai jamais pu pardonner au parti modéré la sécheresse qui a en quelque sorte provoqué les délires de juin et la fureur qui les a réprimés, lorsque les conseils du sentiment eussent
pu éviter ou adoucir les horreurs de la collision. La majorité de l'Assemblée nationale a été sans entrailles. La bourgeoisie a été livrée à une terreur morale qui a exaspéré la lutte, et le général Gavaignac, en qui se personnifiait alors la sévérité de l'Assemblée et Feffroi moral de la bourgeoisie, a dû expier^ cinq mois plus tard, le rôle terrible et malheureux dont les circonstances l'avaient accablé. Soyons humains et plaignons un peu cet honnête homme à qui Dieu a refusé l'élan de la foi à l'heure qui pouvait sauver; mais soyons justes aussi, et voyons si les griefs du peuple ne le sont point.
Il connaissait à peine Gavaignac; il n'a vu d'abord en lui qu'un sabre au service de la majorité parlementaire. Il a même espéré que la lutte terminée, cet homme, par respect pour le nom sacré qu'il portait, provoquerait à des actes de clémence et se placerait comme un médiateur entre la réaction victorieuse et le peuple vaincu. Il ne l'a point fait, et le peuple est si bon, qu'il a excusé encore cet homme en le jugeant peu capable. Mais quoi! chaque jour démontre au peuple que le général Gavaignac a de l'intelligence et du talent. Dans les questions personnelles, ce caractère que l'on comparait à la Fayette, s'élève au-dessus de lui-même. Il fait preuve d'habileté, il est orateur, il rallie à lui, même après le choix d'un ministère juste milieu, les sympathies de nombreux républicains dans l'Assemblée nationale, dans la garde nationale de Paris, dans les communes, dans l'armée. Il s'empare surtout de TAssemblée, il la passionne presque. Dès qu'on
s'attaque à sa personne^ il devient éloquent, serré, clair et fort. Il déjoue les attaques les mieux combinées. Il forme un parti puissant en apparence, puisqu'il s'appuie un peu partout; et, dans les provinces, des républicains sincères , ardents , irréprochables (nous en avons vu) abjurent leurs griefs, passent réponge sur la sombre tragédie de juin, et votent pour Cavaignac, croyant voir en lui, non leur idéal, mais rtiomme nécessaire à la circonstance, le sauveur de la République menacée par le parti bonapartiste.
Et, pendant que le général Cavaignac faisait ce beau rêve de force et de gloire, pendant que le parti bonapartiste se livrait à des intrigues dont la candide majesté du suffrage universel doit le faire rougir à rheure qu'il est, que faisait le peuple, le peuple qui n'est pas politique, qui n'entend rien aux questions de forme; le peuple qui, d'un bout de la France à l'autre, dans les villes et dans les campagnes, avec connaissance de cause ou sans le savoir, est purement socialiste, c'est-à-dire jaloux de son droit et pénétré de ses besoins? Eh bien, le peuple disait : « Général Cavaignac, vous êtes plus habile qu'on ne le pensait. Donc, vous êtes plus coupable. Vous aviez assez de talent pour entraîner l'Assemblée nationale, vous l'avez fait à votre profit et jamais au nôtre. Vous vous êtes fait décerner des brevets de mérite au nom de la patrie ; vous n'avez pas obtenu l'amnistie de nos déportés. Vous avez fait des discours de six heures pendant lesquels vous avez charmé votre auditoire^ et où il ne s'agissait que de vous. Mais vous n'avez
jamais eu un mot pour nous, et, dans la discussion des articles de la Constitution, d'où dépendait notre sort, vous n'avez pas eu une parole à dire, pas une inspiration, pas un élan, pas un cri du cœur ; vous ave^z laissé croire que vous étiez incapable. Eugène Cavaignac, vous êtes jugé! vous avez cru tenir dans la majorité de l'Assemblée la majorité de la nation. Eh bien, vous allez voir' que vous vous êtes trompé, et que le peuple n'abdique pas sa souveraineté en la déléguant. Restez avec les vôtres. Nous proclamons l'élu de notre fantaisie, un étranger, un inconnu, pour rendre votre défaite plus sensible et plus mémorable. »
Ce raisonnement, les prolétaires socialistes des grands centres;, ceux-là qui savent assez bien ce qu'ils font, l'ont posé à M. Ledru-RoUin en lui annonçant qu'ils votaient pour Louis Bonaparte en haine de Cavaignac, et, dans les campagnes, la grande masse des prolétaires agricoles a fait de même sans bien s'en rendre compte. Elle s'est vengée d'une République bourgeoise qui Ta leurrée de belles promesses, et qui n'a trouvé pour planche de salut que l'impôt sur le pauvre. Quand on lui disait que cet impôt était de l'invention d'un partisan de Louis Bonaparte : « C'est possible, répondait le paysan ; mais Louis Bonaparte n'a pas encore fait de mal, puisqu'il n'était rien, et nous voulons essayer de celui-là. » En repoussant le favori de l'Assemblée, le peuple protestait non contre la République dont il a besoin, mais contre celle que l'Assemblée lui a faite.
Croyez bien què c'est là le grand ascendant de Louis Bonaparte, c'est de n'avoir encore rien fait sous la République bourgeoise. Le prestige du nom est quelque chose ; mais le paysan est toujours positif, même lorsqu'il est romanesque. Que l'élu de son choix le frappe d'un nouvel impôt, vous verrez à quoi lui servira son nom.
Quant à nous, il nous faut examiner sérieusement cet acte imprévu de souveraineté populaire, et ne pas nous laisser surprendre par le dégoût et le découra-» gement. C'est bientôt fait de dire que le peuple est fou, que le paysan est bête. Mais que les hommes inteUigents ^'interrogent consciencieusement^ et ils verront que leur cœur, pour être moins spontané et moins simple que celui du peuple, n'est pas plus fort et plus généreux que le sien. Le peuple croit à un nom! Il a donc encore la foi qui nous manque. Il se fie à des promesse^ 1 11 a donc l'instinct profond de la loyauté. Il condamne sans appel ceux qui l'ont trompé et accablé ! Il n'est donc pas si faible ni si flottant. Sans doute, nous pouvons trembler pour lui, nous autres qui avons la vue plus longue; mais, quel que soit le danger où il se précipite, suivons-le, pour l'aider à en sortir ou pour y périr avec lui; car de maudire et de dédaigner le peuple, parce qu'il secoue notre influence et s'expose en dépit de nos conseils, c'est une impiété et un blasphème. Ne recommençons pas la fable du maître d'école. Nous n'empêcherons pas la rivière de couler et les enfants déjouer au bord. Nous avons maintenant peu de politique à faire, puisque le souve-
rain veut agir tout seul. Mais nous lui devons la propagande des idées, afin qu'il sache peu à peu les moyens de réaliser ce qu'il veut. Quant à moi, je ne sens aucun dépit contre le peuple, lors même qu'en apparence il apporte à cette révolution une solution passagère tout opposée à mes vœux. De tous les hommes, de tous les partis politiques que j'ai vus passer depuis quarante ans, je n'ai pu m'attacher exclusivement à aucun, je le confesse. Il y avait toujours en dehors de tous ces hommes et de tous ces partis un être abstrait et collectif, le "peuple^ à qui seul je pouvais me dévouer sans réserve. Eh bien, que celui-là faSiSe des sottises; je ferai pour lui dans mon cœur ce que les hommes politiques font dans leurs actes pour leur parti : j'endosserai les sottises et j'accepterai les fautes.
21 décembre 1848.
AUX MODÉRÉS
Tandis que la majorité de l'Assemblée nationale vote une prolongation indéfinie d'exil et de captivité pour les transportés de juin, on assure que le ministère fait construire une prison d'État dans une île d'un hectare d'étendue {Nossi-Bé, sur les côtes de Madagascar), et que cette prison est destinée à recevoir les déportés de Douions et ceux qu'on espère obtenir de la haute cour de Versailles. Ce climat est mortel pour les Européens, mortel à coup sûr. En outre, cette petite colonie est exposée aux ravages des Madécasses. Dernièrement encore, la garnison française y a été égorgée. Tels sont les renseignements donnés par les journaux, et auxquels le ministère, mis en demeure de répondre, n'a point donné de démenti, non plus qu'aux préparatifs faits pour reléguer nos déportés dans cet in pace politique.
Démocrates socialistes, je ne m'adresse point à vous ici. Vos cœurs sont assez navrés ; votre indignation est assez profonde ; vous auriez besoin d'espérance et de consolations plus que d'excitation à la colère. Je m'adresse aux modérés de tous les partis, non pas à ceux qui se parent de ce titre menteur pour se livrer aux fureurs de la réaction. Non, j'invoque les vrais modérés, car il y en a parmi nos adversaires comme parmi nos coreligionnaires. J'invoque tous les hommes de mœurs douces, tous ceux qui ont de la conscience et des entrailles. Il y en a encore beaucoup en France, malgré nos discordes civiles ; je crois que c'est le grand nombre, et qu'en dehors du monde officiel où s'agitent les passions politiques, l'esprit français est à la douceur^ à la prudence, à l'équité, à la modération, en un mot. C'est notre défaut, car nous subissons trop souvent l'injustice, mais c'est aussi notre vertu, la vertu des masses ; car, lorsque les masses sont maîtresses du terrain, elles pardonnent tout et ne vengent rien. Elles l'ont toujours prouvé. Les minorités seules sont violentes.
Jfe ne crois pas me tromper, malgré tout ce que les partis, soit à tort, soit à raison, se reprochent les uns aux autres. Jamais la France ne sera un pays de cruauté. Si nous avons nos fatales journées, nos luttes terribles, nous n'en sommes pas moins, pour la plupart, cléments par lassitude ou par générosité le lendemain. Je le répète, les minorités qui oppriment sont seules vindicatives. Mais consultez la grande âme de la nation, vous la trouverez toujours
AUX MODÉRÉS
française, c'est-à-dire toujours loyaie, toujours ennemie du meurtre à froid, de l'assassinat prémédité, des lentes tortures, des supplices, en un mot. La France a horreur de tout ce qui rappelle l'inquisition.
Et pourtant les minorités vindicatives usurpent l'influence qui égare les majorités, et réussissent à les rendre, sinon complices, du moins solidaires de leurs forfaits.- Des pensées infernales éclatent dans l'âme malade de quelques hommes aux croyances sinistres, et ces pensées se répandent comme l'invisible poison des grandes épidémies. Tous ne sont pas frappés, mais plusieurs succombent , et beaucoup éprouvent un malaise affreux. Leur vie, leur âme, leur raison semblent un instant ébranlés.
Modérés vrais, hommes doux et sages, vous dont la politique serait toute de prudence et de conciliation, si vous n'étiez sans cesse les jouets ou le prétexte des mauvaises passions des méchants et des habiles; voyons, majorité bourgeoise delà France; vous qui êtes républicains progressistes de bonne foi, et qui ne rejetez les tentatives de progrès rapide que parce que vous n'y croyez pas encore ; vous dont l'opinion est encore prépondérante, et que la Providence a peut-être placés sur la route des pensées ardentes pour leur enseigner ce qu'il faut respecter dans les droits du passé;, — laisserez-vous accomplir en votre nom un forfait de plus, un crime honteux, que chacun de vous, consulté à part, réprouverait^ je n'en doute pas? Laisserez-vous, au nom d'une prétendue raison d'Etat, une minorité qui n'est pas vous, et qui ne tient
le pouvoir que de vous, vous engager dans la voie funeste des vengeances hypocrites? L'autoriserezvous, par votre silence ou votre indécision, à vous rendre odieuse au peuple, qui n'a pas versé une goutte de votre sang en février, et qui, même après le désespérant malentendu de juin, compte arriver à s'entendre avec vous, à vous rassurer, à vous traiter fraternellement ?
Non, vous ne le voudrez pas, et vous pouvez Tempêcher. On ne nous accusera pas, quand c'est à vous que nous nous adressons, de vous demander une action trop énergique, une opposition dangereuse pour la tranquillité publique. Votre arme à vous, et c'est peut-être la plus puissante, la plus invincible qu'il y ait aujourd'hui en France, c'est l'opinion! L'opinion publique, devant laquelle les pouvoirs enivrés reculent toujours, c'est vous qui la faites. Eh bien, que votre jugement flétrisse donc d'avance ces raffinements de cruauté, et surtout cette perfidie qui ne vous sera jamais sympathique, quelque peur qu'on réussisse à vous inspirer.
Mon Dieu, oui, la peur ! C'est elle seule qui rend la conscience muette dans les temps agités. Le courage physique, nul ne peut dire que vous ne l'ayez point. Tout Français a celui-là. Mais le courage moral, on a pris à tâche de l'énerver chez nous. Tel citoyen qui se battrait héroïquement contre l'Europe coalisée, tremble aujourd'hui devant l'ombre d'une idée. « Laissez-nous égorger quelques hommes, lui crie-t-on, et avec ces hommes mourront les idées
AUX MODÉRÉS
que vous redoutez. » Mensonge! Thistoire tout entière vous crie, de son côté, que les idées se dégagent de la mort, comme les plantes du germe en dissolution.
On n'échappe point au règne des idées. Quand leur temps est venu, la persécution leur donne tout leur développement. A vrai dire^ ce ne sont pas les idées par elles-mêmes qui vous effrayent, vous les avouez bonnes, et vous avez continué de nous dire : « S'il était possible que, sans faire de mal à personne, on fît du bien à tout le monde, nous vous aiderions. » — Ce que vous redoutez, c'est l'ébranlement, ce sont les déchirements, les convulsions, les désastres qui ont marqué jusqu'ici les transitions sociales. Votre crainte est légitime, et, s'il fallait qu'un incendie général dévorât l'humanité pour la faire renaître de ses cendres comme le phénix, peu de gens seraient assez fanatiques de rénovation pour allumer le feu.
Mais ces convulsions, ces désastres sont-ils donc inévitables? Quelque ardentes que soient les idées, si elles doivent avoir des avantages et des dangers, ne voulez-vous donc compter pour rien devant les flots de l'avenir, pour encourager ce qu'il y aura d'excellent, pour entraver ce qu'il y aura d'excessif? C'est là votre mission pourtant; mais savez-vous bien que vous y manquerez , savez-vous bien que vous serez impuissants, si vous vous laissez déconsidérer et annihiler par une froide adhésion aux excès des hommes du passé? Si vous ne vous jetez pas entre les combattants pour empêcher les excès et les vio-
lences d'aujourd'hui, qui donc vous écoutera et vous respectera demain si la violence s'exerce en sens contraire ?
L'idée est implacable de sa nature. Mais Dieu n'at-il pas mis dans le cœur de l'homme une correction, un contrepoids à l'absolutisme de sa logique ? Ce correctif, c'est le sentiment et la véritable logique ; après tout, c'est l'équilibre du sentiment et de l'idée. Il faut que le jour de la justice vienne pour la démocratie; mais, pour que ce soit la vraie justice, la justice de Dieu dans l'homme, il faudra que le sentiment de la charité et de la fraternité préside à son action. Par là seulement, le monde peut échapper au cataclysme que provoque aujourd'hui un régime de violence et de haine.
Hommes de sagesse et de modération, songez-y. Votre rôle doit commencer aujourd'hui, vous ne devez plus être la masse inerte dont on méconnaît trop les vertus privées, parce que, depuis vingt ans^ elle a trop désappris les vertus publiques. Voyez où vous mènent ces théories diaboliques de compression et de vengeance que vous tolérez sans les aimer, devant lesquelles vous semblez dire comme le patient sous le scalpel d'un chirurgien malhabile: <( C'est effrayant, c'est cruel ; mais peut-être que cela nous sauvera, » Non, non ! ces horribles expériences ne vous sauveront pas. Vous seuls pouvez vous sauver. Soyez justes, soyez intègres : vous l'êtes dans le cœur, du moins ceux de vous à qui je m'adresse, en qui j'espère. Mais soyez-le hautement. Refusez l'absolution
AUX MODÉRÉS
de Topinion à ceux qui croient vous plaire en faisant le mal.
Tous les jours, le mal s'accomplit sous vos yeux. Vous laissez faire. Il le faut bien, direz-vous, ou il faut détruire l'ordre que nous respectons, que nous chérissons. Eh 1 sans porter la moindre atteinte à cet ordre que vous ne voulez modifier que par la légalité, n'avez-vous pas mille moyens de faire savoir le vœu de votre moralité politique, le jugement de votre conscience ? Hier, vos mandataires décrétaient la proscription des princes, pêle-mêle avec celle des prolétaires exilés sans jugement. Aujourd'hui^ on travaille dans l'ombre à donner la mort à des condamnés auxquels la loi a fait grâce de la vie. Demain, que ferat-on encore? Que ne fera-t-on pas si on ne pressent pas en vous une opposition morale, une autorité de la conscience publique supérieure à celle du fait ?
Et vous, président de la République^ vous qui fûtes victime aussi de la raison cVEtatj vous qui deviez tout au nom de celui qui mourut du supplice de Prométhée, sur le rocher de Sainte-Hélène, n'aurez-vous pas aussi une parole d'équité, un mouvement de réprobation, en présence d'un crime semblable qui va s'accomphr sous votre responsabilité ? Les têtes qu'on veut briser sont moins illustres peut-être, mais elles sont chères au peuple, elles sont sacrées du moment que la loi s'est interdit le droit de les livrer au bourreau. Fussent-elles coupables^ c'est encore un crime, c'est encore un mensonge que de faire subir la peine de la déportation dans des conditions certaines de
mort, II y a dans cette feinte clémence qui supprime Téchafaud pour infliger le supplice de la mort en détail quelque chose d'atroce ; et le juge, le bourreau même, oserait-il dire au dernier des criminels: « La loi garantit ta vie ; mais ta vie, il me la faut. Je trouverai moyen de la prendre. A défaut de la ciguë, que je ne puis te verser, je dispose d'un poison subtil qui pénétrera en toi par ton souffle, par tous tes pores. Je n'ose te tuer là parce qu'on nous voit, mais pars, je suis pressé de t'assassiner loin d'ici! »
Nos martyrs ne demandent point de grâce. Ils iront d'un front serein boire le poison qu'on leur prépare; mais en dormirez-vous plus tranquilles, vous, au prétendu repos de qui on les aura immolés par trahison ?
Novembre 1849.
LA GUERRE
Ce matin, j'étais un poète, un rêveur. Hier, je n'étais rien du tout, j'étais malade, abattu par la fièvre du beau et perfide mois de mai. Mon lourd sommeil s'était rempli d'un rêve monotone, obstiné. Je croyais marcher dans une foule armée, sous un ciel noir, par une nuit de rafales et de nuées. Des hommes noirs se pressaient à mes côtés, j'étais un homme noir moimême. Nous avancions, parlant tous ensemble sans tumulte, mais avec feu, et nous nous disions, tous à chaque instant, les uns aux autres :
— Avançons, serrons-nous I que personne ne s'arrête, que personne ne se retourne si ce n'est pour appeler, presser et encourager ceux que le vent et la nuit retardent.
Et cette route sans fin était pleine, pleine à n'y pas mettre un piéton de plus. Pourtant des chariots, des
canons, des chevaux, sillonnaient à chaque instant la vague humaine, et on les aidait à la traverser, et tout avançait comme par miracle, la multitude augmentant toujours, et touchant, comme un fleuve sombre, aux deux bouts du sombre horizon.
J'étais fatigué, mais la pensée de me reposer ne pouvait pas me venir. Tout marchait, il fallait marcher, et, dans cette foule sérieuse à l'œuvre, il y avait de la gaieté française, des rires et des mots. L'un disait : .
— Ce n'est pas nous qui peinons le plus, c'est la terre forcée de porter tant de monde, et pourtant elle ne dit rien.
Un autre, s'adressant à moi :
— Tu vois bien que tant de jambes en mouvement ont la force de porter une armée.
Et, dans le rêve, je trouvais un sens clair et juste à ces vagues plaisanteries. Je sentais que la force active s'impose fièrement à la force inerte, et que beaucoup de jambes portant beaucoup de cœurs, une légion marchait en effet plus vite et mieux qu'un seul homme.
A plusieurs reprises, je m'éveillai et me demandai pourquoi, pour qui j'avais fait tant de chemin. Le dormir et le rêver me répondaient, un instant après : '
— Va toujours, tu es un soldat. La nuit est longue et noire, la route se perd dans les ténèbres, mais là-bas, là-bas, au pointer du jour, tu verras l'Italie.
Ce mot magique nous conduisait tous.
— Ne vous inquiétez pas de moi, leur disais-je, j'ai la fièvre et ne sens plus mes mouvements; mais vos
LA GUERRE
jambes me portent et mon fusil tient tout seul sur mon épaule. Le vent qui passe étourdit mes oreilles, mais quelque chose parle dans ma tête et je suis une ombre, une âme qui va où vous allez.
Quand vint le jour, je vis non pas l'Italie, mais les horizons bleus de ma tranquille vallée, La fièvre était dissipée, le rêve évanoui^ presque oubUé, j'allai respirer les parfums de l'aubépine et marcher dans les muguets humides. Je n'étais plus soldat, j'étais un rêveur, un poète.
* — Qu'ai-je à faire, disais-je, de m'imaginer que ma pensée doit suivre cette armée? que m'importe, à moi qui ne peux rien pour elle et à qui les actes de la force sont à jamais interdits? Enfants et femmes, poètes et vieillards, goûtons le repos que le destin nous donne, oublions les grandes énergies de ce monde; saluons le mois de mai, le rossignol et les primevères. Ce monde, il est fait pour nous, les faibles, des dons éternellement beaux de l'éternellement jeune nature. Et que nous font à nous, artistes, les rois et les nations, les traités et les guerres, le bruit des armes et le canon des forteresses? Tout cela n'empêchera pas ce brin d'herbe de se baigner en paix dans ce filet d'eau; et je rêvai tout éveillé que j'étais le brin d'herbe, et que les armées passaient si loin, si loin de mon rivage, que je pouvais me dessécher là, aussi sourd, aussi tranquille, aussi indifférent que je l'étais le jour qui m'y vit naître.
Pourtant, quelque chose battait dans mon cœur malgré moi, et c'est en vain que je me conseillais
d'être heureux et d'accepter les deux loisirs de la vie. Tout à coup retentit une voix claire qui me criait :
— Écoute, écoute vite, je passe ! Je passe et je ris de ton monde de poète endormi. Le vrai monde que je conduis, c'est la pensée. Le tien n'est qu'un rêve. Ton Éden est vide, et la vie des choses sans celles des êtres pensants, n'est qu'un néant paré pour quelques fêtes de spectres. Écoute et crois, je suis la voix de l'humanité qui s'éveille, je suis la fête et le chant, le cri et le cantique de la vie.
Alors, sans comprendre quelle était cette voix qui remplissait de sons éclatants la terre et les airs, je me sentis ému et je lui demandai :
— Toi qui passes si vite, dis-moi qui tu es, oii tu vas, et de quel droit tu me dis d'ouvrir mon âme à tes paroles.
— Je suis la guerre, répondit-elle, et je vais franchir les Alpes. Tu me connais. Je t'ai bercé sur les champs de bataille, au bruit de mes tonnerres et de mes fanfares. Enfant de ce siècle, tu es né au son du canon, et les premiers morts que tu as vus, avaient des balles ennemies dans le cœur ou dans la tête. Dans ce temps-là, on m'appelait la gloire et tu bégayas ce mot sans l'entendre. Aujourd'hui que tes cheveux blanchissent et que ton pas se ralentit, tu veux quelque chose de plus qu'un mot sonore pour me comprendre et me saluer : comprends et salue, je suis la fraternité sublime 1 Les peuples sont frères, les hommes doivent vivre en paix, la gloire sans l'équité n'est qu'une chimère : je le sais mieux que toi, moi
LA GUERRE
qui ai tant sacrifié de victimes humaines. Eh bien, c'est pour cela qu'aujourd'hui je suis debout; c'est pour cela que je vais embrasser le monde et armer encore les hommes contre les hommes, arroser de sang les fleurs des Alpes et les riches guérets de la Lombardie. C'est que le fort a voulu écraser le faible, et moi, l'esprit de lutte et de fierté, l'ange des rémunérations, j'ai secoué le sommeil de l'égoïste^ j'ai suscité le vouloir des puissants, j'ai armé la France, j'ai parlé à l'intelligence des riches, à l'héroïsme du soldat, au cœur du peuple : et je vais défendre le faible, je vais délivrer l'opprimé, je vais rendre une terre volée à ses légitimes possesseurs^ je vais secourir un peuple qui veut redevenir lui-même. Adieu, je suis pressée, rapide comme l'éclair, résolue comme la foi. Toi, pauvre poète, regarde fleurir les bluets et courir les nuages, puisque tu ne peux marcher dans mon chemin terrible ; mais que ton cœur me suive, ou qu'il se flétrisse comme le figuier de l'Évangile.
La voix se perdit dans le lointain, et je sortis comme d'un nouveau rêve. Qui donc avait ainsi traversé ma paix intérieure, et emporté mon âme loin de son doux sanctuaire? L'ange des armées? Je m'éveillais tout à fait. Cette voix qui m'avait fait entendre tant de choses, c'était celle d'un clairon qui passait le long d'un mur de jardin. Rien de plus.
Rien de plus ! mais que fallait-il de plus pour comprendre ce que l'archange m'avait dit par cette voix claire et pénétrante? Elle passe, et des légions la suivent. Elle court, elle avance, et des milliers de
héros volent, électrisés par ses vibrations énergiques. Oui;, des héros, tous ces petits hommes, pâles encore, mal équipés, tous ces petits Français, dont le corps agile tient si peu de place au soleil, mais dont l'élan miraculeux soulève parfois le monde ; enfants de Tatelier ou de la charrue, ils s'en vont les yeux encore humides des pleurs du départ.
— Eh mon Dieu, oui 1 quitter sa mère, sa fiancée son champ, ses amis ! quel déchirement, hélas ! Et que nous importe l'Italie? Que nous ont fait les Autri-î chiens? Combien d'années nous allons perdre ! Qu de gêne chez nous, où noire travail faisait tant besoinl Nous reviendrons estropiés, si nous revenons !
» Oui, voilà ce que l'on disait hier; mais aujourd'hu le drapeau flotte et le clairon sonne 1 On se hâte, on s'élance, on arrive; on sent déjà l'odeur de la poudre, il s'agit d'être le héros! Eh bien, la belle affaire! nous y voilà, car nous sommes nés comme cela. Adieu les faiblesses et les attendrissements.
» Il faut se battre? Bien, allons ! ce n'est pas difficile, et, chose étrange! c'est une ivresse qui monte au cœur. Qui est-ce qui pleure? qui est-ce qui tremble parmi nous? Personne, voyez! Nous avons le sac sur le doS; nous sommes soldats, nous chantons, nous sommes fiers^ nous sommes beaux; le baptême du sang va laver tout, et l'égoïsme du paysan, et la gaucherie naïve du conscrit, et la légèreté française du jeune artisan des villes, et même l'inconduite de quelques-uns qui n'étaient bons à rien, disait ron, et qui rachètent ici leurs écarts et leurs fautes par un cou-
L A GUE il RE
rage de lion. Oui, oui! ici tout est vite effacé. Le dévouement ennoblit tout. Tenez ! la mort vole sur nos têtes : tous, nous l'attendons de pied ferme, et ceux qu'elle emportera laisseront un nom purifié par le feu.
Enfants? vous avez raison. Hier, vous étiez des hommes comme les autres, c'est-à-dire peu de chose; aujourd'hui, vous voilà bénis^ relevés, et le dernier d'entre vous est déjà mille fois plus que l'indifférent qui se croise les bras et qui raille.
Devant une guerre qui n'a pour but qu'une vaine gloire, il est permis au philosophe de dire, en voyant partir les jeunes soldats :
Voilà les victimes de l'orgueil et de l'ambition!
Mais ici, ce n'est plus possible : c'est une guerre sainte, et tout soldat devient un confesseur de la foi nouvelle. Qu'il comprenne ou non sa mission à l'heure du départ, il la remplira, parce qu'il est de cette race qu'en un instant la lutte électrise, la vérité éclaire et l'enthousiasme sanctifie.
Gomme je me disais cela, mes yeux tombèrent sur une petite plante que j'avais arrachée dans les sentiers du Piémont, il y a quatre ans, et qui a bien voulu prendre racine et revivre chez moi. Elle abonde dans les sables rouges du littoral génois. Elle est en fleur aujourd'hui, et elle est de la couleur sanguinolente des terrains qui l'ont produite. C'est le sèrapias cordigère. Sa corolle présente la forme d'un cœur, en effet; un cœur sanglant comme celui de la pauvre Italie. Elle y croît sans culture. Nos soldats vont la
briser sous leurs pieds sans la voir, et elle recevra des gouttes du sang français sur sa robe de pourpre. Chère petite fleur! chère Italie! je sentis mes yeux pleins de larmes. Je pleurais de ne pouvoir être un soldat!
Oui, chère Italie, sœur de la France, on naît chez nous avec ton amour dans le cœur. C'est un instinct passionné qui lutte et qui souffre comme le tien lutte avec l'amour de la liberté. Quand on met le pied sur ton sol et que l'on te voit éteinte et comme morte sous le poids de l'étranger, on est tenté de te maudire et l'odeur de tes sépulcres vous navre et vous glace. Mais, si tu fais un mouvement, si tes morts ressuscitent, si tes enfants accablés se relèvent, si tu jettes un cri d'appel et de détresse vers nous, à son tour, notre sang se ranime et bouillonne. Oui, c'est bien une voix du sang, et nous volons vers toi, entraînés par une puissance qui ne raisonne plus, et qui fait bien de ne pas raisonner.
Raisonner sur quoi? Elle est tombée par sa faute, cette infortunée? elle nous a méconnue souvent? elle a été victime de mille erreurs? elle a été égarée par la superstition, paralysée par le dégoût, vaincue par les délices de son climat, endormie par les pompes de son culte et l'orgueil de ses beaux arts ? — Soit, c'est possible ; mais la voilà qui souffre et qui crie. Entendez-vous? on la brise, on la torture, cette reine déchue de Tancien monde, cette déesse de l'intelUgence, source immortelle du feu sacré des nations I Courons, j il faut la sauver. Quelle âme française peut se fermer
LA GUEUKE
quand cette grande Niobé se tord sur son rocher, et lève vers le ciel ses beaux bras prêts à retomber pour jamais sur ses flancs pétrifiés! Marchons, et marchons vite ! Quel que soit le lendemain de la bataille et les secrètes pensées des divers champions qui s'unissent aujourd'hui pour la défendre^ il ne s'agit pas de régler ses futures convenances, d'enchaîner les formes de son développement; il s'agit de ne pas souffrir qu'on l'égorgé ; il s'agit de la rendre à ellemême, et quiconque parle politique à cette heure, quiconque a un système, un projet, un parti pris, une arrière-pensée en dehors de la croisade, est un impie et un mauvais frère : n'est-ce pas, Garibaldi?
Courez donc, vous qui avez des ailes 1 Suivez ces démons de zouaves, orgueil de la guerre, — ces intrépides et agiles chasseurs de Vincennes que j'ai vus confusément dans mon rêve, mêlés à l'immense ligne des fantassins de toute arme, ces fiers cavahers, ces puissants artilleurs dont les chariots sonores faisaient trembler et gémir la terre. Et vous, pauvres petits paysans étonnés, coupez vos longs cheveux gaulois et allez en paix. Quand vous reviendrez, vous porterez haut la tête !
C'est que vous aurez vu là-bas de grandes choses. Si rien n'est plus déplorablement illogique que l'Italien asservi, rien n'est plus beau que de le contempler dans le retour de sa volonté et de sa force. Comme le Français, l'Italien ne sait rien être à demi. N'est-ce pas un tempérament d'artiste? Vous ne le verrez jamais marcher droit et ferme sous le bâton comme
les autres esclaves. 11 tombe ou il se couche par terre en disant :
— C'est assez. Je suis perdu. Marchez-moi sur le corps, mon âme n'est plus ici.
Mais, à la moindre lueur d'espoir, voilà ce moribond qui fait des miracles. Vraiment cette terre italienne est bien celle qui rendait la vie à Antée, et il ne sera pas possible de la réduire. Détrompez-vous, césar allemand, le Vésuve est aux Alpes, et vous ne marcherez point là sans rencontrer Téruption éternelle grondant toujours sous vos pieds incertains. Voyez déjà ce qui arrive 1 Toute cette aristocratie de nom ou d'intelligence qui se lève, s'échappe, se dévoue, donnant tout à la sainte cause, corps et biens, au lieu de pactiser paisiblement avec l'oppresseur, c'est là un grand spectacle. Et cette France que l'on croyait morte aussi dans les tristes émotions du jeu, dans la soif de l'or, dans le luxe, dans la stérile splendeur des monuments et des jardins, celle France matérialiste et railleuse qui se joue de tout et ne sait rien vouloir... où est-elle aujourd'hui ? Allez voir de l'autre côté des Alpes, si elle dort ou si elle existe, la vraie France de nos pères, la vieille gloire rajeunie et redorée par l'élan fraternel !
Son rôle recommence, ou plutôt il commence tout à fait, car c'est la première fois qu'elle a écrit sur son drapeau, en marchant vers l'Italie : Tout pour elle et rien pour nous! Honte et malheur à nous si cette parole n'était pas sincère ! mais elle l'est^ le monde nou* veau l'a dictée au génie de la guerre, et le Dieu des
LA GUERRE
armées, qu'on invoque aussi dans le camp ennemi, Tentend et le bénit, car c'est sa cause même, c*est la cause de la divine équité qui est au bout de nos baïonnettes. Ne doutons pas, ou tout est perdu. Fermons nos oreilles et nos esprits à ceux qui raisonnent froidement devant la lutte grandiose que TEurope attend pour être ou n'être pas. Ne nous souvenons pas d'hier, ne nous inquiétons pas de demain. Quels que soient nos théories et le libre sentiment de nos cœurs, vivons aujourd'hui ! Quel que soit le système qui nous gouverne, voulons avec lui ce qui est beau et juste. Il y a ici quelque chose enjeu qui est plus fort que lui et nous. Il nous est permis de crier: Vive l'Italie ! crions-le bien haut et de toute notre âme î
Amis, renoncerons-nous donc pour cela à nos croyances et à nos affections ? Non 1 on ne change pas de religion à nos âges. Mais regardons justement ce qui se passe aujourd'hui en Italie. Toutes les opinions personnelles ont fait un religieux silence. Les souverains marchent à côté des libres penseurs, et, dans les mêmes rangs^ la monarchie absolue, et la monarchie constitutionnelle, la république tempérée ou fédérative, et le radicalisme unitaire, vont combattre le même ennemi, refouler la même invasion. C'est là un fait grand comme le monde, et il semble que la main de Dieu se soit étendue pour confondre dans une même tâche les croyante du passé avec ceux de l'avenir, les serviteurs du fait avec les apôtres de l'idée. C'est que le temps est peut-être venu où ceux qui voulaient marcher prudemment et ceux qui deman-
daient à courir seront contraints, par un mystérieux décret de là haut, à s'avancer du même pas vers un certain progrès dont les uns doivent se contenter pour un temps donné et auquel les autres sont fatalement entraînés, dès aujourd'hui, à se soumettre. Un roi chevaleresque et un ministre patriote, deux grands cœurs en vérité, se sont rencontrés, et leur persistance héroïque a réveillé l'Italie. Ils ont appelé à eux ceux qui semblaient ne jamais devoir leur obéir, et quelque chose de magnanime, d universel, de sacré, ; l'amour de la patrie, a fait taire toute discussion de ] part et d'autre. Charité sainte! voici ton premier triomphe depuis bien des siècles et c'est vraiment le . règne de Dieu qui commence. Et voici la France, ha-J hituée à recevoir de TltaUe le souffle des nouveautédl divines, qui tressaille et bondit, en s'écriant commet elle : n'examinons pas, agissons !
Eh bien, quel que soit l'avenir, quelques déchirements, quelques désillusions qui nous attendent (il faut bien en prévoir et s'y résigner d'avance, toute œuvre humaine est soumise à cette loi implacable), ceci est un grand moment dans l'histoire. Plaignons ceux qui ne le comprennent pas^ et bénissons cette milice ardente qui, au péril de la vie, va résoudre le plus grand événement du siècle, tandis que nous regardons fleurir les iris au bord des eaux et les fauvettes bâtir furtivement leurs nids sous la fouillée nouvelle. Ils souffrent déjà, nos martyrs delà cause sainte : les jours sont pluvieux et les nuits glacées. Ils dorment là-bàs à même la terre, sous le dur cHmat des
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grandes Alpes ; ils souffrent et ils chantent, nous diton. Au matin, un rayon de soleil, entre deux nuées^ réjouit leurs yeux éblouis par les glaces éternelles des hautes cimes. C'est le soleil d'Italie, et, quelque troublé qu'il soit par les caprices d'un printemps plus rude encore que le nôtre, il a un prestige qui réchauffe l'âme. Ils traversent des villes, des hameaux, on leur jette des fleurs, on les salue de cris passionnés, et ils ne sentent plus ni la fatigue de la veille, ni l'appréhension de celle du lendemain. C'est que, comme TltaHen, le Français vit par le cœur, et que ces rudes natures militaires sont les plus impressionnables qui existent. Le mépris de la douleur physique et de la mort, cette vertu des sauvages et des peuples fatalistes, n'est pas, comme on le croit, ce qui caractérise le soldat français. Il aime la vie ; il la sent avec une intensité extraordinaire, et pourtant nul ne sait souffrir et mourir comme lui. C'est que les enfants de notre peuple ont l'enthousiasme qui donne du prix au sacrifice; c'est qu'ailleurs, c'est une forte machine qui se brise, et que, chez nous, c'est une chaude existence qui se donne.
Comme je pensais et parlais ainsi avec moi-même, je vis le brin d'herbe auquel, une heure auparavant, j'avais identifié mon humble destinée, se tordre sous un coup de vent et prendre, avec grâce et souplesse, toutes les attitudes de la fatigue et de la souffrance ; mais, certain qu'il ne souffrait réellement pas, je le méprisai d'être insensible dans sa vaine beauté, et je remerciai Dieu de m'avoir fait vivre jusqu'à ce jour
avec la conscience de mon être ; ce jour anniversaire douloureux d'un événement qui avait commencé par un élan populaire aux cris de Vive l Italie! et qui finit par une ivresse fatale où périt la liberté des deux peuples.
Aujourd'hui, en dépit de quelques timides protestations et de certaines méfiances mal raisonnées, ce cri suprême est parti encore une fois du sein de la France. République ou monarchie, elle le jette vers les cieux. Il a déjà franchi les monts et la mer, et le monde attentif l'écoute avec une émotion profonde.
Il l'écoute avec stupeur aussi; cela est si grand, si beau, qu'il ne peut pas le croire. De l'autre côté du Rhin, on se demande si la France est sincère. Noble Allemagne de Luther, de Leibnitz, de Gœthe et de Lessing, peux-tu en douter? Marcheras -tu derrière l'Autriche dans cette expédition barbare qui a pour but la spoliation de la terre où fleurit roranger, l'égorgement de la hberté de conscience et le triomphe de l'idée farouche qui dressa des potences et des bûchers à tes pères, les martyrs de la Réforme?
Est-ce possible que l'éternel malentendu des discussions politiques prolonge les luttes impies, fausse toutes les idées^ dénature toutes les situations et pousse les peuples aux plus énormes, aux plus criminelles inconséquences morales? Non, nous ne pouvons le croire^ nous qui^, en dehors de toute polémique de parti, voyons dans la jeunesse allemande une autre sœur de la France et de l'Italie ! Philosophes, nos maîtres, étudiants, nos frères, est-ce vous qui fondrez sar Rome pour y forcer le pape à rallumer les
LA GUERRE
bûchers de l'inquisition ? Qu'est-ce que ce teutonisme dont on veut effrayer ici le groupe des esprits incertains? Qu'est-ce que cet orgueil germanique, irrité^ nous dit-on, de l'attitude généreuse de la France? Ah! enfants de la vraie Allemagne, vous ne comprenez donc pas? Vous, les penseurs par excellence, vous ne voyez donc pas clair dans les faits? Quelle est cette fatalité effroyable qui nous diviserait au j ourd'hui, quand vous devriez, comme nous, porter au delà des Alpes, le plus pur de votre sang pour le rachat de la liberté !
On craint chez vous, dit- on, que les armées françaises n'envahissent encore une fois votre sol sacré. Craignez ceux qui feignent de croire possible le retour de ces choses inouïes. La France sait bien ce qui l'a perdue, elle ne veut plus repasser par ces chemins perfides de la vaine et fausse gloire. Ce qu'elle fait aujourd'hui, c'est ce que vous feriez, si l'esprit de la Saint-Barthélemy^ se réveillant en elle, elle voulait faire du chef de l'Eglise romaine le bourreau de tous les dissidents. Aujourd'hui pourtant sa pensée est claire, elle veut que toute croyance soit respectée, la foi catholique comme les autres, mais que rien ne soit imposé par la force brutale, les vexations, la spoliation, le cachot et les supplices. Voilà ce qu'elle veut et même ce qui lui est permis de proclamer : et elle vous défie, vous nés des grandes protestations de la conscience, de jurer que le cri de vos consciences ne lui répond pas : « Vive donc l'Italie, »
Nohant, 15 mai 1859.
GARIBALDI
Un an ne s'est pas écoulé depuis le jour anniversaire de la naissance de Garibaldi. — Ce même jour, nous écrivions sur ce héros quelques pages que nous réimprimons aujourd'hui et que nous ferons suivre des réflexions suggérées par la nouvelle situation de l'Italie.
A travers les sentiers emportés par les pluies d'orage et semés des formidables débris écroulés la veille, je marchais, il y a quelques jours, dans un pays sublime. Ruines imposantes des antiques volcans, les montagnes, couvertes d'immenses pâturages, avaient revêtu leurs robes vertes, diaprées de renoncules et de narcisses. Un beau soleil faisait étinceler encore des neiges obstinées, tandis qu'à deux
pas de l'éternel hiver, les vaches tachetées broutaient en paix les fleurs nouvelles, et qu'un grand aigle décrivait, avec son ombre portée, des cercles majestueux et lents sur la vaste arène des prairies.
A l'abri des plus hautes cimes, sur ces plateaux élevés, derniers sanctuaires de la vie pastorale, quelques êtres humains, clair semés dans les chalets, semblaient devoir ignorer que le monde était en feu, et qu'au delà de ces incommensurables horizons où l'œil devine les Alpes, le canon grondait plus haut que le tonnerre, tandis que les vautours planaient sur des champs de bataille.
Et pourtant, ces hôtes de l'éternelle solitude, ces gardeurs de troupeaux, ces enfants de l'herbe et des nuages, qui, durant les jours de l'été, deviennent étrangers même à leur famille, savaient la guerre et connaissaient les noms des braves.
Et nos guides parlaient de l'Afrique et racontaient Gonstantine, en nous demandant si les soldats d'aujourd'hui avaient plus de mal et de fatigue qu'ils n'en avaient eus eux-mêmes.
Dans ce calme austère de la nature, une émotion, un étonnement, une attente trouvait encore des cœurs à faire battre. «Sommes-nous les maîtres là-bas? Avançons-nous? Gagnons-nous des batailles? »
Et^ là comme ailleurs, dans les chaumières comme dans les châteaux, dans les hameaux comme dans les villes, partout sur les routes et à travers les champs, chacun vivait hors de soi ; le cœur avait suivi l'élan guerrier^ et les reposoirs rustiques de la Fête-Dieu
GARIBALDI
portaient, en lettres de bluets, de rnargueriles et de coquelicots, cette légende étonnée de se trouver là tracée par la main des femmes et des enfants : « Gloire au Dieu des armées ! »
Peut-être en était-il ainsi aux jours de la foi naïve, au début des premières croisades. Dès lors aussi, il s'agissait de délivrance. On savait^ ou on croyait savoir, qu'il y avait au loin des chrétiens opprimés, appelant les braves à leur secours, et une pensée généreuse fut le prestige de ces premières expéditions,
Aujourd'iiui, c'est encore une croisade au nom de la liberté ; mais non plus seulement la liberté matérielle de quelques coreligionnaires ; c'est la liberté physique et morale de tout un peuple qui se montre digne de revivre. Aujourd'hui, c'est encore la lutte de la civihsation contre les idées oppressives de la barbarie ; mais c'est une lutte encore plus rehgieuse, car les questions de culte ne sont là pour rien, et il s'agit du principe d'indépendance sans lequel l'homme ne peut croire à rien, ne peut aimer réellement rien, au ciel ni sur la terre, puisqu'il n'existe plus, du jour oii il ne compte plus parmi les nations.
Tout le monde sent si bien cette vérité, que les dispositions du peuple lombard inspiraient des doutes au commencement de la guerre. On pouvait compter sur la partie éclairée de cette nation ; mais le paysan qui, en tout pays, redoute le changement et supporte toutes choses à la seule condition que Ton ne marchera pas sur le sillon qu'il vient d'ensemencer^ celuilà, le patient, le prudent (logicien au jour le jour),
pouvait bien regretter l'ordre établi à tant de frais, le fait consacré par des années de chagrin, de souffrance et de résignation.
Et cependant, il n'en a pas été ainsi. Ce peuple s'est levé, il a compris, il a salué le Piémont, la France et la liberté. On n'a jamais pu le rendre allemand ; il n'a pas oublié le nom et les instincts de la patrie, ou, s'il les a méconnus, un jour que lamoisson était belle, un jour qu'il disait en lui-même : Périsse l'Italie, périsse le monde plutôt que ma récolte ! » un autre jour est venu où il a coupé joyeusement son blé nouveau pour le répandre dans l'auge des chevaux de ses libérateurs.
Ses libérateurs sont forts et braves, magnanimes et dévoués. Ils sont nombreux, car, dans cette guerre terrible , depuis le chef d'État jusqu'aux soldats, tout paye de sa personne avec une bravoure incontestable ou une audace splendide. Si l'on voulait dire quel est le héros principal de cette campagne, on serait embarrassé, et, à coup sûr, il faudrait en mettre plus d'un aux premiers rangs.
Mais il est des noms que certaines circonstances romanesques rendent plus accessibles à la sympathie de l'homme des campagnes, et je ne fus pas étonné, ces jours-ci, de voir le portrait de Garibaldi chez les montagnards dévots du Velay et des Gévennes. Cet aventurier illustre, que naguère certains esprits craintifs se représentaient comme un bandit, était là exposé parmi les images des saints.
Et pourquoi non? pourquoi ne prendrait-il pas sa
( r A lU B A L D I
place parmi les patrons du pauvre peuple, lui qui, par rapport à son peuple italien, est l'initiateur de la foi nouvelle ? Voyez si sa parole ne ressemble pas à celle des premiers chrétiens ! Ce n'est pas la thèse politique, ce ne sont pas les théories matérialistes de l'intérêt personnel qui sont dans sa bouche, a Je vous apporte, leur dit-il, le péril, la fatigue et la mort. C'est le salut de l'âme et non le repos de la vie que je viens vous prêcher. Levez-vous donc et suivez-moi ! )) Voilà ce qu'il dit aux paysans italiens, et ceux-ci se lèvent et marchent, obéissant à l'appel de l'enthousiasme. Et l'on dit que le temps des miracles est passé 1
Non! le temps des miracles durera autant que la race humaine sur la terre, sans qu'il soit besoin désormais de faire intervenir le renversement des lois extérieures de la nature. C'est dans le cœur humain que s'accomplit l'éternel prodige, le sublime désaccord des appétits matériels et des besoins de la vie supérieure, ceux-ci faisant taire ceux-là, même dans leur plus légitime appel, et réveillant la soif du martyre dans l'être engourdi qui disait et croyait n'avoir besoin et souci que du pain du corps. A l'esprit froid qui calcule les probabilités rationnelles des futurs événements humains^ le miracle ne se présente jamais, et c'est pourtant le miracle qui résout toutes les questions en apparence insolubles , et déjoue toutes les opérations de la logique la mieux établie.
L'esprit vraiment éclairé devrait donc compter toujours sur le miracle et lui faire la part bonne dans
Tavenir. Il nous semble qu'il y a un très simple moyen d'éprouver la certitude de l'intervention divine sur laquelle on peut compter en effet : c'est de s'assurer que la cause qu'on lui livre est réellement digne d'elle. Quand cette cause est juste, Dieu parle, il consent à être béni comme Dieu des armées, il met. dans le sein des hommes qu'il suscite une sainte fureur à laquelle rien ne peut résister et une abnégation digne de ces temps anciens que l'on est convenu de vanter et qu'à chaque instant le présent surpasse, même aux époques de lassitude, de scepticisme et de raillerie.
L'homme est ainsi fait. Dieu merci, et ce n'est pas un rêve de le croire. Isolément, vous le trouverez toujours et partout pétri des mêmes "misères, imbu des mêmes erreurs et incapable de se rendre heureux ou sage, tranquille ou fort dans son œuvre personnelle. Mais toujours et partout vous le trouverez capable de ressentir ces grandes commotions électriques, grâce auxquelles, à un jour donné, tous deviennent sublimes.
C'est que l'homme est plus grand et meilleur qu'il ne le croît et qu'il ne le sait. Tout son mal est d'avoir encore la vie matérielle trop difficile sur la terre. Il s'y absorbe, il oubHe que, plus il se détache de l'intérêt commun, plus il s'affaibht et se ruine. Il lui faut des cataclysmes pour sentir que sa vie est celle des autres, comme celles des autres est la sienne.
Mais aussi comme il le sent bien quand l'élan est donné I comme cette vie supérieure coule en lui à pleins bords^ comme elle le grandit, comme elle l'en-
«iAHIBALDï
lève à lui-même, comme elle lui fait paraître frivoles les grands intérêts et les bons raisonnements de la veille!. Le peuple aime le merveilleux^ cela est certain. Et il ne songe pas que le merveilleux par excellence, l'inouï, le fabuleux, c'est lui-même en de certains jours^ c'est le spectacle qu'il présente, lorsqu'il se jette en avant, corps et biens, après avoir toujours cru qu'il était sage et bon de rester en arrière.
Mais à ce pauvre peuple endormi qui doit^ bon gré mal gré, souffrir autant que ceux qui pensent et qui veulent, il faut des initiateurs ; Dieu le sait, et il lui en envoie. Il a ses élus pour cette mission du miracle, ceux que les antiques bibles appellent des anges, ceux que l'empereur Gharlemagne appelait ses Missi Dominici, Le monde moderne n'a plus de noms appropriés à cette tâche extraordinaire, et Garibaldi a reçu le titre vague et ondoyant d'aventurier.
Soit, si^ par là, on désigne Thomme des actions épiques et des initiatives surnaturelles. Qu'il accepte son renom fantastique ! Ce généralat de légende lui est acquis, puisque l'opinion, si libérale en fait de calomnie et si méfiante pour les bons, ne prête le bien qu'aux riches, et encore aux très riches. Mais, si l'on entendait par aventurier l'aveugle et brutal officier de fortune qui vend sa bravoure au plus offrant, on ferait injure à un des caractères les plus fermes et les plus purs des temps modernes. Assez de témoignages se sont élevés en sa faveur dans ces derniers jours, pour que cette noble figure ait déjà repris la place qui lui appartient dans l'histoire, et il deviendrait
presque de mauvais goût de la défendre contre de vains bruits et d'injustes méfiances. Si on s'en chargeait, il ne serait du moins pas convenable, selon nous, de chercher dans sa vie privée, dans ses passions, dans ses amours, le mot de ce roman intime que lui seul aurait le droit de révéler et de juger, et dont nous n'approuverions pas que la curiosité publique fût entretenue à la légère. On sait qu'il a aimé, qu'il a eu pour compagne une héroïne, et on sait où et comment il l'a perdue. En toutes choses, ce que l'on sait réellement de lui, suffit, et au delà, pour faire apprécier une existence de dévouements admirables, de douleurs poignantes et de courage à toute épreuve. Résumons-le rapidement d'après les renseignements les plus sérieux, et on dira comme nous que c'est plus qu'il n'en faut pour estimer f homme autant qu'on admire le héros.
Joseph Garibaldi, né à Nice le 4 juillet 1807 (il y a aujourd'hui même cinquante-deux ans, saluons son anniversaire I), est le fils d'un honnête marin, peutêtre d'un simple marinier, mais non d'un pauvre pêcheur^ car il reçut de l'éducation et fit de fortes études mathématiques, avec un remarquable succès. Sa famille était fort estimée, et lui-même, dès son enfance, fut aimé et respecté de ses compagnons de jeux et d'études. 11 était comme le défenseur naturel des plus faibles ; il était né comme cela.
Aventureux et intrépide, il entra dans la marine dès son jeune âge, et montra tout à coup que le sang-froid et la présence d'esprit faisaient de lui un homme
GARIBALDI
complet pour la guerre. Compromis à Gênes, en 1834, pour cause de libéralisme, il se réfugia en France, à pied, à travers les montagnes et sous le costume d'un paysan. Il passa deux ans à Marseille, absorbé par les mathématiques, car rien ne manque à cet homme d'action, c'est un esprit studieux et calme.
Cependant il fallait vivre et donner cours à cette activité généreuse dont sa patrie lui refusait l'emploi.
Il essaya de prendre du service comme officier de marine du bey de Tunis. Quelques mois de cette tentative lui parurent mal employés. Une république s'est constituée dans l'Amérique du Sud. Il traverse les mers et devient général de partisans contre Rosas qui n'eut jamais, dit-on, de plus redoutable adversaire.
En effet, c'était un invincible ennemi, l'homme à qui l'on offrait en vain, pour lui faire changer de parti, une fortune considérable. L'aventurier ne voulait pas s'enrichir. Il voulait se battre et tenir la parole qu'il avait donnée. Il se battit si bien et avec des partisans si admirablement exercés, que son nom ne tarda pas à devenir célèbre. C'est dans cette guerre que Garibaldi se forma à la brillante carrière qu'il poursuit aujourd'hui avec un nouvel éclat. C'est là que, monté sur un petit bateau de pêche pour faire, avec douze matelots et à la faveur du brouillard, une reconnaissance dans les eaux de l'escadre ennemie, il voit, la brume se dissipant brusquement, une goélette armée de six canons le bloquer dans une petite anse où il n'a que le temps de se réfugier. La nuit est venue et la goélette jette tranquillement ses ancres à deux portées
de fusil de la pauvre barque, en remettant au lendemain le soin de son inévitable capture.
Mais elle a compté sans le roman, sans le miracle, sans Taudace du partisan. Avec ses douze hommes, il tire la barque à terre, lui fait traverser le cap et va la remettre à flot sur l'autre flanc de la goélette ; avec ses douze hommes, il monte à Tabordage, fait l'équipage prisonnier et rentre triomphant sur le navire devenu sa conquête.
C'est là qu'une autre fois, à la tête de trois cents hommes, il est cerné par trois mille ennemis ; qu'il essuie leur feu sans bouger, les attend à la baïonnette, les disperse et les poursuit. C'est là qu'il forma cette fameuse- légion italienne dont on disait là-bas qu'elle n'était pas composée d'hommes, mais de diables, et que, quant à son chef, il ne serait jamais ni tué ni pris, ayant la force de cent hommes et le corps invulnérable.
Dès lors, Garibaldi devient un personnage épique. De retour à Nice avec une partie de ses légionnaires en 1848, il se jette corps et âme dans la guerre contre l'Autriche, et le prestige qu'il a cru laisser au fond de l'Amérique l'entoure d'une auréole nouvelle. Ce sont tous les jours des combats homériques, des coups de main d'une vigueur et d'un bonheur qui font croire aux uns que c'est le diable, aux autres que c'est Dieu qui dirigent son bras et préservent sa vie.
A Rome, où Garibaldi a couru au secours de la patrie menacée par le . César allemand, un funeste malentendu amène une collision entre la raison d'État
GARIBALDI
et le sentiment national, entre la France et l'Italie. De part et d'autre, le combat devient une question d'honneur. Garibaldi défendra son drapeau. L'armée française sait s'il l'a bien défendu, et le nom d'un tel adversaire reste honoré dans ses rangs ^.
On sait ce brillant combat de Palestrina, que, durant la trêve, le héros alla livrer à l'armée napolitaine avec une poignée de ses braves. On sait comment il la mit en fuite et rentra dans Rome, vainqueur et blessé, lui, l'invulnérable, qui reprendra quand même son prestige et sa puissance. On sait aussi son héroïque désobéissance qui amena la prise de Velletri.
Mais ce brillant poème a son chant d'angoisse et de douleur qui le complète ; c'est là qu'on aime le héros et qu'on pleure avec lui. Il le faut bien; c'est dans le malheur que ces grandes existences deviennent sympathiques et se rattachent à l'humanité parles larmes. La pitié est toujours d'une immense tendresse pour ceux dont l'énergie est immense^ et un grand cœur qui se brise est un spectacle qui brise tous les cœurs.
(( Le 2 juillet, sur le soir,, il était sorti de Rome avec quatre mille fantassins et huit cents cavaliers. Sa femme Anita, jeuneBrésilienne qu'il aimait tendrement, l'accompagnait. Elle lui avait déjà donné trois enfants, était enceinte du quatrième et n'en avait pas combattu moins bravement à ses côtés. Giceruacchio leur servait de guide 2. Embarrassé de bagages et de muni-