Voyez le rapport du général Vaillant
2. On se rappelle peut-être la popularité éphémère du pauvre Angelo Brunetti, dit Giceruacchio. C'était un homme du peuple,
tions , poursuivi par trois colonnes françaises^ entouré par les Napolitains au sud, par les Autrichiens dans les Légations et en Toscane, Garibaldi sut passer au milieu d'eux, divisant sa petite colonne pour la dissimuler, faisant les marches et les contre-marches i les plus surprenantes. Serré chaque jour déplus près,i 1 n'eut bientôt plus d'asile que la petite république^ de Saint-Marin. Il s'y jette par des sentiers ardus et inexplorés, à travers des bois fourrés et des torrents impétueux. Là, le 30 juillet, il rendit leur parole et leur liberté à ceux que tant d'inutiles fatigues avaient découragés. Les magistrats de Saint-Marin , peu jaloux d'attirer sur leur pauvre pays les colères de l'Autriche, voulurent traiter de la reddition de ceux qui restaient.
» — Nous rendre? s'écrièrent aussitôt ces intrépides légionnaires : plutôt mourir I A Venise I à Venise!
» Garibaldi tressaillit alors , et , levant sa tête altière :
» — A qui veut me suivre, dit-il, j'offre de nouvelles souffrances, les plus grands dangers, la mort peut-être; mais des pactes avec l'étranger, jamais!
fort comme un athlète ^ hon, sensible, mais vaniteux et adonné au vin, qui, pendant quelques jours, eut le premier rôle dans les événements de Rome. Pie IX semblait alors marcher d'accord avec les réformes jugées par lui nécessaires, et le prolétaire, s'élançant sur sa voiture, agitait au-dessus de la tête du pontife une bannière où étaient écrits ces mots : Saint-Père, fiez -vous au peuple.
GARIBALDI
» Puis, s'élançant à cheval, il part, suivi de sa femme et de trois cents hommes restés fidèles à sa fortune.
» Les Autrichiens, occupés à se rendre maîtres de ceux de ses compagnons qui avaient posé les armes, à envoyer ceux qui étaient Lombards dans les prisons de Mantoue, à remettre ceux qui étaient Romains en liberté, après leur avoir fait donner à chacun trente coups de bâton, lui laissèrent le temps d'échapper et de poursuivre sa course aventureuse. A Cesenatica, le 3 août, il frète treize barques de pêche et fait voile pour Venise qui résistait encore. Il était déjà en vue des lagunes , lorsque les navires autrichiens , qui ravaient aperçu, lui donnent la chasse. Le vent devient tout à coup contraire, il ne peut fuir. Il essaye de passer à travers ses ennemis et de tenir ses barques unies; mais les Autrichiens parviennent à les séparer et à lui en enlever huit. Avec les autres, cependant, il échappe à force d'audace, et, le 3 août, il aborde, de nouveau, aux rivages romains. Il avait avec lui sa femme, ses enfants, Ciceruacchio et les siens, et deux ou trois autres compagnons, l'officier lombard Livraghi et le barnabite Ugo Bassi.
» Pendant deux jours, il continue sa route par terre, reçu, caché partout, malgré les menaces de mort pro~ férées par les Autrichiens contre quiconque lui donnerait asile. Sa femme^ épuisée, succombe à tant de fatigues. Il abandonne à regret ce pauvre cadavre, mais poursuit, portant son deuil dans son cœur, passe
à Ravenne, en Toscane, à Gênes, à Tunis, et, de là,
en Amérique. Giceruacchio et ses enfants, saisis, sont fusillés, dit-on, quoiqu'ils n'eussent pas pris les armes. D'autres prétendent qu'ils se noyèrent dans la fuite, au passage d'un fleuve. Livraghi, Ugo Bassi furent mis à mort sans jugement. Ce dernier ne put obtenir le viatique; des historiens sérieux assurent qu'avant de le tuer^ on lui arracha la peau des doigts et de la tête. Ce qu'il y a de sûr^ c'est que peu d'exécutions firent sur le peuple une impression si profonde. Aujourd'hui encore, il regarde Ugo Bassi comme un martyr. »
L'historien que je cite^ comme celui dont le récit m'a le plus frappé par sa droiture et son éloquente simplicité, ajoute :
(( Depuis que le calme est revenu à la surface, Garibaldi a de nouveau quitté l'Amérique pour se rapprocher de sa chère Italie et se tenir prêt pour les luttes de l'avenir. (M. F. -T. Perrons écrivait ceci en 1857). En attendant, il demande à son ancienne profession de marin les moyens de subvenir à son existence et à celle de ses enfants. Soldat héroïque, on l'a diversement jugé comme général, mais il a conquis l'estime de ses ennemis mêmes. Il y a peu de temps encore, le général autrichien d'Aspre disait à un haut personnage piémontais :
» — L'homme qui aurait pu vous être le plus utile dans votre guerre d'indépendance, vous l'avez méconnu, c'est Garibaldi. »
1. F. -T. Perrens. Deux ans de révolution en Italie, 1848-1849*
GARIBALDI
Quel que soit le personnage auquel 1 historien fait ici allusion, M. de Gavour s'est souvenu de la parole de rAutrichien, et Garibaldi, qui était, en 1852, commandant supérieur de l'armée péruvienne^ est revenu vivre à Nice, aspirant aux magnifiques événements qui s'accomplissent aujourd'hui avec son concours.
(( Depuis cinq ans, Garibaldi vivait retiré avec ses fils sur une petite île située entre la Sardaigne et la Madeleine, l'île de Gaprera. Il faisait de l'agriculture sur une grande échelle, défrichait des terrains incultes, élevait des constructions rurales destinées à de vastes exploitations. De temps à autre, on l'apercevait, arrivant à Nice sur un petit cutter qu'il avait à sa disposition comme moyen de transport pour ses matériaux. » (M. Anatole de la Forge.)
Ainsi cet esprit actif et sérieux est propre à tout, et les loisirs que la guerre lui laisse sont consacrés aux travaux de première utilité. Cette fécondité d'intelligence est remarquable, et montre une haute raison dans une nature impétueuse. Nous citerons encore avec plaisir M. A. de la Forge pour dire que a les hommes les plus considérables et les plus considérés de la ville, ceux de la colonie française, Alphonse Karr en tête, savent combien Garibaldi est estimé làbas. Ce vaillant soldat dont la réputation comme homme privé est inattaquable, a su se concilier la sympathie et le respect de tous ; ses adversaires pohtiques eux-mêmes reconnaissent l'honorabilité de son caractère ». {Le Siècle, 26 mai 1859.)
« La première fois que je l'ai vu, dit Alphonse Karr
(les Gucpcs, mai 1859), et que j'ai eu l'honneur de lui serrer la main, c'était à un banquet d'ouvriers, à propos d'un baptême. J'étais assis à côté de lui. Il fut calme, réservé et simple. Cette simplicité se montrait dans toutes ses habitudes. Je le rencontrai ensuite de temps en temps, au bord de la mer, dans le quartier retiré du Lazaret. Le dimanche, il jouait aux boules avec les marins. »
Sans doute le roi de Sardaigne et M. de Cavour ont vu en lui sinon quelque chose de plus, du moins quelque chose de différent de tous les héros qu'ils pouvaient et qu'ils ont su opposer à l'ennemi de la patrie. Ils ont vu dans Garibaldi ce que le peuple y voyait déjà, une sorte de chevalier des anciens jours, un apôtre de la délivrance, un initiateur comnie nous l'appelions^ car ils lui ont donné la mission qui convenait à sa prestigieuse destinée, à son influence soudaine, au charme de sa parole inspirée, de sa physionomie , et à l'entraînement de sa foi patriotique. Chargé de soulever les populations contre l'Autriche et d'annoncer la bonne nouvelle tout en harcelant l'ennemi, il remplit un rôle complètement neuf dans l'histoire. Il fait de la révolution au profit de la royauté, et il la fait sciemment, résolument, loyalement^ sans être ni dupe ni trompeur.
C'est de sa pensée intime, c'est de son œuvre morale, que nous sommes ici le plus frappés. Ses exploifs sont en ce moment dans toutes les bouches, et cette figure poétique, rehaussée de tout l'attrait de l'inconnu, préoccupe, en France, les cœurs et les imagi-
GARIB ALDI
nations d'une manière sensible. Nous n'en sommes pas surpris. Garibaldi ne ressemble à personne, et il y a en lui une sorte de mystère qui fait réfléchir. Les têtes légères veulent peut-être qu'il doive son prestige à la jeunesse, à la beauté ; les uns disent à sa force physique, à sa voix de stentor ; les autres disent à sa taille gigantesque, à son costume de théâtre, etc. Heureusement rien de tout cela n'est vrai aujourd'hui, et le prestige dure encore. Garibaldi porte le costume qui convient à son emploi militaire, il n'est plus de la première jeunesse, il a plus de noblesse et de sérénité dans la physionomie que de beauté dans les traits. Il n'a rien d'un mastodonte ni d'un brigand; il est plutôt d'une nature délicate et choisie où l'àme règne sur le corps et lui communique avant tout sa puissance. Il a la voix douce, l'air modeste, les manières distinguées, une grande générosité et une immense bonté unies à une fermeté inflexible et à une équité souveraine. C'est bien l'homme du commandement, mais du commandement par la persuasion ; il ne peut gouverner que des hommes libres. Il n'a sur eux que les droits sacrés de la parole donnée et reçue. C'est quelque chose d'enthousiaste et de religieux qui n'a pas d'analogue dans les troupes régulières, et qui forme un épisode des plus étranges dans le temps où nous vivons, au milieu d'une guerre dirigée par de savants calculs et une sévère discipline. Eh bien, ce contraste d'une petite armée de partisans, marchant pour son compte avec la seule préoccupation de vaincre ou de mourir, n'a pas une
seule fois entravé ou contrarié les plans réguliers de l'armée alliée ; et, tout au contraire, Garibaldi, entouré de héros invincibles, à la fois téméraires comme des lions et rusés comme des renards, a poursuivi à sa guise et à sa manière son œuvre personnelle, lancé en avant aux flancs de l'expédition comme un boulet qui ricoche, comme un brûlot qui surprend et dévore, mais surtout comme un apôtre qui persuade, soulève l'indignation^ ranime les courages et brise les fers en criant au peuple opprimé : « Aide-toi, le ciel t'aidera ! »
Et on s'est méfié en France, quelque part, sous l'influence de souvenirs brûlants, de cet homme de fer et de cette âme de feu, sans comprendre la grandeur de sa conduite et de son dévouement. C'est l'ennemi du nom français, disait-on ; c'est le défenseur de Rome ; lâchons le mot, c'est un républicain et un socialiste.
A présent, il faut bien se taire, car, républicain ou non, constitutionnel ou radical, disciple de Manin ou de Mazzini, il est là, ne devant pas permettre qu'on lui demande compte de son opinion, et bravant chaque jour la mort pour le triomphe de la cause que les rois ont embrassée. Et les rois ont confiance en lui, sans que le peuple songe à en douter, sans que les anciens et les nouveaux amis du grand partisan se battent dans son cœur ni autour de sa gloire, sans qu'une voix s'élève en Italie pour lui reprocher d'avoir trop fait pour la république hier et de trop faire pour la royauté constitutionnelle aujourd'hui.
GARIBALDl
C'est qu'il est des caractères d'exception au-dessus de toute atteinte sérieuse. La calomnie, le soupçon, aucun reproche ne peut pénétrer For pur de leur cuirasse, a Tout pour la patrie » est leur devise. On sent que nulle considération d'amitié, de prudence, de crainte de l'opinion ne pèse dans la balance quand il s'agit du devoir. Ils savent qu'ils ne peuvent inspirer de défiance fondée à ceux qu'ils servaient hier, non plus qu'à ceux qu'ils servent aujourd'hui ; et^ quand cela serait, ils crieraient : Quand même! et se jetteraient dans le feu en faisant abnégation de tout, même de leur honneur apparent, comptant sur la justice de l'histoire et sur le jugement de Dieu dans le cœur des hommes de bien.
C'est que de tels hommes ne représentent pas tant une idée particulière qu'un sentiment général. Ils résument l'âme d'une nation, et, si l'on voulait y bien regarder, on verrait dans celui ci une sorte de personnification de l'Italie renaissante, avec son passé douloureux , ses drames poignants , sa patience muette, son génie d'action exubérant^ et surtout cette haine du joug étranger qui fait taire en elle tout vain orgueil et toute discorde funeste quand l'heure est venue d'être ou de n'être pas.
Nohant, 4 juiUet 1859.
Aujourd'hui le Milanais est délivré^ le centre de ritaUe a proclamé le principe de l'unité. La Sicile est
soulevée contre le Bourbon de Naples, et Garibaldi est en Sicile. Le bruit de ses victoires y a précédé sa descente, et aujourd'hui, 26 mai, on ignore, làoiije suis, si Palerme n'est pas en son pouvoir. Il y a, plus que jamais, de la légende dans cette vie aventureuse, mais cette légende, c'est encore de l'histoire. — Rien ne paraît impossible à Garibaldi. — En vain les proclamations napolitaines le déclarent battu et vaincu. Personne n'est dupe, l'histoire parle déjà, et d'avance elle dit : <( Il est vainqueur. »
Est-il possible qu'il succombe? Non ! Il a tout osé encore une fois : encore une fois^ il a tout risqué. Avec une poignée de braves dignes de lui, il va combattre une armée formidable ; le mystère et le prestige l'accompagnent; un miracle se fait pour qu'il puisse débarquer : l'imagination le cherche avec anxiété dans le labyrinthe des montagnes. La panique est dans le camp ennemi. On fuit avant peut-être de l'avoir aperçu. La terreur est à la cour de Naples. Tout ceci ressemble à un poème. Cet homme^ presque seul, devient l'homme du prodige. Il fait trembler les trônes, il est l'oriflamme de l'ère nouvelle. L'Europe entière a les yeux sur lui et s'éveille chaque matin en demandant oii il est et ce qu'il a fait la veille. .
C'est qu'il porte en lui la foi des temps héroïques, et, dès lors, les merveilles de la chevalerie reparaissent en plein xix® siècle. Le monde n'est donc pas mort? Qui donc disait qu'il était vieux,, que rien d'invraisemblable n'était plus possible dans cet
GARIBALDl
âge de raison et de lumière, que rien de grand ne pouvait plus émouvoir une civilisation trop avancée et trop positive? Beaucoup de gens habiles, beaucoup d'esprits forts disaient cela hier ; mais que disent-ils aujourd'hui?
Et qu'importe ce qu'ils disent? Oii sont ces gens-là et que font ces grands esprits quand il s'agit de chasser l'étranger et de reconquérir la liberté? Voilà un seul homme, sans argent, sans pouvoir et sans appui, aux prises avec tous les obstacles que l'homme peut rencontrer dans la société constituée, et, en un ciin d'œil, cet homme a des amis, des partisans dévoués, des compagnons intrépides, des populations palpitantes autour de lui. Il est donc tout-puissant l'homme qui croit ! Il dit un mot à l'oreille, il fait un signe dans l'ombre : les braves accourent, les moyens s'improvisent, les peuples se lèvent, les dangers reculent avec les obstacles, le monde frémit d'un bout à l'autre et prononce la déchéance du souverain menacé avant même qu'il ait perdu un seul homme. On sent que cela est fatal aujourd'hui ou demain, que la conscience humaine lèvent, que le doigt de Dieu est levé, que Garibaldi tombant sous une balle, serait encore en esprit et en apparition surnaturelle à la tête de ses légions victorieuses, et que son nom seul continuerait les prodiges de sa volonté.
L'Italie a aujourd'hui trois hommes éminents sur la brèche, sans compter ceux qui s'abstiennent, mais qu'émeuvent toujours les profondeurs de l'instinct populaire en lui prescrivant avec éloquence et pas-
sion l'unité nationale et Técrasement total de Tétranger. Ceci n'étant point une discussion de principes^ mais un cri de notre cœur vers l'Italie et la liberté, nous ne parlerons que du trio très extraordinaire et très significatif qui représente en ce moment les trois termes subitement rapprochés de la crise : hier, aujourd'hui, demain. Deux de ces hommes se ressemblent beaucoup : Victor-Emmanuel, s'il n'avait pas la douleur d'être roi, serait avec Garibaldi sotis la tente. Retenu par des considérations respectables et des engagements impérieux^ il est forcé d'attendre le moment oîi voœ populi^ vox Dei consacrera son droit et son devoir, le plus sacré des droits politiques quand on en est investi par l'appel ardent des masses, le plus beau de tous les devoirs, celui de constituer une grande nation vivant par elle-même. Le roi Victor- Emmanuel représente donc le droit de l'Italie, et ce droit, par une faveur de la Providence, tombe aux mains d'un homme proverbialement loyal. Disons, en passant, que la qualification populaire de re galantiiomo n'est pas traduite suffisamment par notre mot d'honnête homme. Notre vieille locution française de galant homme est beaucoup plus littérale. Elle exprime une nuance plus italienne et par conséquent plus vive. Elle implique quelque chose de plus qu'une vulgaire et inoffensive probité^ elle entraîne l'idée de bravoure et de fierté chevaleresque.
Entre ces deux âmes brûlantes, un esprit tenace et profond protège le destin de l'Italie. Guai! malheur^, comme disent les Italiens, le jour ol^i la sagesse et la
GARIBALDI
persévérance de M. de Gavour ne rassembleraient plus les rênes de ce quadrige si malaisé à conduire : la noblesse, le peuple, Tarmée, le clergé, le passé et le présent devant travailler de concert pour Tavenir.
Certes, M. de Cavour a en lui une notion très raisonnée de ces trois termes ; mais il a été plus p spécialement élu par la destinée des temps modernes ' pour ménager les droits du premier. Garibaldi s'élançant, impétueux, vers l'avenir, représente le terme extrême. Certes, il est condamné par ses instincts et par le sentiment de sa mission orageuse à s'irriter contre des entraves parfois nécessaires aux yeux du I ministre. Le roi Victor-Emmanuel est chargé de tout ■ le poids du présent, et il a reçu avec le patriotisme et la loyauté une certaine sérénité de caractère, une santé de Tâme et du corps qui est une force nécessaire à sa périlleuse situation.
Ces trois hommes peuvent-ils se désunir sans un immense danger pour la cause commune ? L'instinct des masses, qui regardent à distance, — et ce n'est pas un mauvais point de vue pour résumer l'ensemble des choses, — pressent que le salut de la Péninsule est au prix de leur union secrète et profonde.
Et nous oserons le dire, nous dont les instincts suivent résolument Garibaldi dans ses audaces, nous qui croyons que, dans les heures de lutte suprême, les idées doivent faire place aux actions et les réflexions aux élans, nous émettrons pourtant cette opinion qui nous est imposée par un sentiment général,
— on pourrait dire universel, — que, si le roi Victor- Emmanuel et Garibaldi sont le bras et Tépée de l'Italie, M. de Gavour est le bouclier sans lequel ces preux ne seraient point préservés des flèches de l'embuscade. Cette égide de la raison s'est étendue entre l'Italie militaire et l'Europe hostile, méfiante ou insensible. Celui qui la porte et la maintient, a protégé les luttes homériques, il a enflammé les cœurs français pour la délivrance^ il a donné confiance aux partis tièdes, aux esprits craintifs, si dangereux, on le sait, dans leur inertie. Il a rassuré les intérêts, et dès lors toutes les classes se sont levées comme un seul homme ; Tabstention est devenue une honte publique, honte qui se fût justifiée vis-à-vis d'elle-même, en se retranchant derrière la crainte des idées trop nouvelles et trop exclusives.
Nous ne prétendons pas dire que toute autre doctrine que celle de la royauté constitutionnelle n'eût jamais pu chasser l'étranger, même sans la glorieuse intervention de nos troupes. L'Italie a prouvé qu'elle pouvait faire, à elle seule, de grandes choses ; mais les maintenir dans l'assentiment de la majorité des autres puissances, se défendre d'être écrasée brutalement par les unes, abandonnée lâchement par les autres, voilà ce qu'elle n'aurait pu faire avant un demi-siècle, et voilà ce que la prudence de M. de Cavour a su faire au sein du passé, encore debôut autour de lui. Représentant un seul principe opportun et applicable en Italie, il a donc contribué à sa délivrance pour une si large part^ qu'il y aurait une
GARIBALDÏ
grande ingratitude et un réel aveuglement à le nier.
Nous n'ignorons pas que nos vœux pour l'union de ces trois hommes peuvent paraître inadmissibles à beaucoup d'esprits lancés dans la politique italienne, à la suite de l'un des trois noms qui jettent en ce moment un si grand éclat sur elle. Ils peuvent blesser des sentiments naïfs et chauds que nous respectons quand même, des croyan'ces austères que nous ne combattons que dans l'opportunité de leur application^ certaines de ces croyances étant les nôtres en principe et pour toujours. Mais nous avons l'intim.e conviction que quiconque aime l'Itahe veut qu'elle vive en ce moment par toutes ses forces, par toutes ses grandeurs, par tous ses fibres, par toutes ses gloires. En présence de la lutte nouvelle et formidable, que cache le silence de l'Europe et le faux sommeil de l'Autriche, il faut que l'un ose tout, que l'autre fasse beaucoup, que le troisième veille toujours.
Cela est impossible, à ce qu'il semble. Le passé sera toujours l'obstacle de l'avenir, l'avenir sera toujours le rebelle menaçant le passé, et dans leur fatal antagonisme, le présent n'accomplira jamais son évolution historique qu'à travers des déchirements profonds et des luttes désastreuses.
L'histoire le dit ; mais l'histoire enregistre aussi des exceptions splendides, des déviations prodigieuses à cette loi terrible. Elle constate que rien de grand, rien de beau, rien de durable ne s'est accompli dans le monde sans un effort surhumain de la volonté de la conscience et de la prudence humaines. Là où
Tune des trois a fait défaut, le vent d'orage a passé en maître farouche et la nationalité s'est reconstituée avec effort et lenteur sur des ruines, quand elle n'a pas péri.
Fasse le ciel que notre aspiration ne soit pas vaine, et que, sur les débris des autorités criminelles en délire, l'unité politique italienne se constitue sur un sentiment d'unité morale et philosophique I
Fasse le patriotisme, — vertu sublime à laquelle, en de certains paroxysmes, tout doit être sacrifié, — que l'une des forces vives de l'âme italienne n'étouffe pas violemment les deux autres ! S'il en était ainsi, il faudrait verser des larmes amères sur la plus noble tentative et sur la plus belle espérance qui fut jamaisi
Espérons que le miracle commencé s'accomplira, que la révolution patriotique de l'Italie ne périra pas comme toutes les révolutions ont péri pour avoir trop vite usé leurs hommes, et que celle-ci comprendra le nouveau et grand exemple qu'elle est invitée par Dieu même à donner au monde.
Nohant, 26 mai 1860.
LETTRE A UN AMI
« Où en êtes- vous, me dis-tu, dans ces jours de trouble et d'angoisses ? Où sont allés les rêves de ceux qui, s' élevant au-dessus du temps présent, contemplaient dans l'avenir la terre embellie par la famille humaine ? »
Pauvre famille ! voilà, en effet, (( deux races dont le génie particulier devait se servir mutuellement de contre poids dans la marche et le progrès de l'universelle intelligence », forcées de s'égorger pour des questions diplomatiques où la lumière de Topinion n'a pas encore pénétré, autant dire forcées de s'égorger sans savoir pourquoi.
« Il est trop tard, ajoutes-lu, pour philosopher, il faut agir. »
Sans doute, il faut agir, et la question n'est pas douteuse, il faut combattre ; mais après ? Quel fruit
recueillerons-nous de ces immenses désastres? L'héroïsme du soldat est une ivresse : il a fait le sacriCice de sa vie, il n'est plus dans les conditions normales de la vie. Le soldat français surtout a cette prodigieuse surexcitation que ses ennemis même reconnaissent et admirent. Mais, au lendemain des combats homériques, les nations armées, palpitantes, exaltées, se retrouvent-elles tout à coup dans les conditions de raisonnement et de prévoyance qui empêcheraient à jamais le retour de ces atroces étreintes avec la mort ?
Peut-on concevoir la pensée de détruire une race au profit de l'autre ? Le mal que nous font nos ennemis, ne retombe-t-il pas sur eux-mêmes, par la loi absolue de la solidarité humaine? « Pas un Prussien, disent les belliqueux purs, ne sortira de France ! » Si nous étions chez eux, ils diraient de nous la même chose. Qu'en dit là haut le Dieu des armées? Encore une fois, pauvre famille humaine ! et ajoutons: pauvre Dieu, que celui qui est investi par les hommes du devoir de tuer le plus d'hommes possible I
Oui, mon ami, je suis plongée dans la douleur à la veille des batailles décisives ; je le serai encore le lendemain, quelle que soit l'issue. Elle ne peut être que fatale à tous, à moins d'un grand réveil de l'esprit public, qui est plus à espérer pour la race latine que pour les autres. L*esprit germanique, en particulier, bien plus étendu dans un sens que le nôtre, semble absorbé dans une passivité sociale qui exclut ou paralyse le sens pratique. Nous ne pouvons pas, nous.
LEïTKE A UxN AMI
nous abstraire des préoccupations du droit et de la justice de notre cause. C'est pour cela qu'on a appelé la France le Christ des nations. On peut rappeler ce mot, aujourd'hui qu'elle est de nouveau mise en croix à la face des nations stupéfaites.
L'esprit public se réveillera-t-il? La question est là depuis le début de la guerre. C'est à ce rîioment qu'elle eût dû être résolue. Juger le pouvoir exécutif, lui accorder ou lui retirer la confiance publique et passer outre à la défense du pays, tel eût été le devoir d'une majorité qui, dès nos premiers revers^ n'a pas trouvé un mot pour accuser ou défendre le pouvoir absolument responsable. Étrange mutisme , unique peut-être dans l'histoire !
Le Corps législatif s'est contenté de changer un ministère sans prononcer le nom de celui qui avait remis à ce ministère le sort de la France. Paris s'est contenté de ce changement. Si, comme je le crois, ceci est une grande faute, difficile à réparer, la responsabilité doit peser sur tous* Le précepte mis à l'ordre du jour : Pas de politique î imposé par les uns, accepté par les autres, au Corps législatif et dans tous les rangs de la population active, me paraît le nœud d'une immense déception pour tous , car ce qui est minorité sur un point est majorité sur un autre. Il est certain que, depuis cette fatale transaction, le sentiment conservateur a regardé son triomphe comme assuré, tandis que le sentiment révolutionnaire regarde la question réservée comme le refuge de sa croyance. L'avenir ainsi atermoyé ne nous promet
pas le plus parfait accord entre nous, quand la lutte de races aura cessé de nous absorber.
A l'heure qu'il est, avec l'ennemi à nos portes, il est certes trop tard pour résoudre ce que nous avons laissé en suspens. En face de l'amour de l'humanité qui est une foi permanente et inahénable, se dresse l'amour de la patrie, sentiment plus exclusif et plus fiévreux. Qu'il était beau, cet amour sacré quand il rimait dans nos âmes avec liberté chérie/ C'est qu'alors il n'était pas en contradiction avec l'amour de la famille universelle. Dans les âmes pures et tendres qu'il exaltait, il avait un sens sublime, celui delà lutte contre le passé féodal, celui de l'espoir de la fraternité rétablie entre tous les hommes. Chanter la Marseillaise avec d'autres idées est désormais un sacrilège ; mais 92 et la Révolution tout entière n'ont-ils pas été profanés dans les souvenirs du temps présent?
N'importe. Il y a encore de l'écho pour les chants de triomphe patriotique, et, si nous devons, au contraire, suspendre nos harpes aux saules brisés par la mitraille, n'oublions pas qu'il y a pour les nations civilisées quelque chose de mieux à faire que la guerre à l'étranger. Il y a la lutte sociale, qui est tout le contraire de la guerre civile. La guerre civile, elle est facile à allumer. Il n'est pas besoin pour cela de talents militaires, il suffit de lancer Bazile et de calomnier. Si, comme il semble, il y a un parti qui emploie ces moyens bien connus pour amener des jacqueries dans toute la France, tenons-nous sur nos gardes, et laissons-nous massacrer plutôt que de répondre à
LETTRE A UN AMI
d'infâmes provocations. La France, toujours en tête de l'action, possède une arme que les Teutons ne lui arracheront pas, et qui est l'engin suprême des batailles de la volonté : le suffrage universel. J'ai entendu beaucoup maudire, dans ces derniers temps, même par des hommes sérieux, cette arme redoutable qui s'est tant de fois retournée dans nos mains pour nous blesser. Mais il en est ainsi de toutes les armes dont on ne sait pas se servir. Celle-ci est le salut universel de l'avenir. C'est cette mitrailleuse-là qui doit résoudre pacifiquement toutes les questions réservées dans les jours de trouble et d'épouvante, ne l'oublions pas 1
Le jour où elle fonctionnera bien, les fautes des pouvoirs, quels qu'ils soient, deviendront impossibles Dès aujourd'hui, éclairons-nous de nos revers. Battons-nous aujourd'hui^ cela n'empêchera pas de réfléchir demain, et notre cruelle épreuve ne sera peutêtre pas perdue. Mais ne croyons pas ceux qui nous disent que raisonner et comprendre sont des crimes d'État. Si l'on pouvait rire encore en ce temps désastreux, si le sang du cœur ne coulait pas par toutes les blessures de nos pauvres soldats, on trouverait plaisant ce cri des majorités en détresse; «Ne nous reprochez rien, réparez nos fautes ! »
Et cet autre axiome digne de Brid' oison : (( Vous compterez après la bataille. » Quoi? que compteronsnous? Aurons-nous autre chose à faire que d'embrasser nos vaillants frères noirs de poudre, de jeter des fleurs à ceux qui reviendront debout, de donner des
larmes à ceux qui ne reviendront pas? Sera-ce un jour de discussion et de colère, celui où ils rentreront parmi nous? Non, non, ce jour-là ne sera pas pour la lutte. On aimera trop pour trouver le temps de haïr.
Le lendemain de la crise sera donc inscrit à la date des réélections de tous les pouvoirs qui nous ont procuré les doux loisirs de 1870. C'est alors que la France entière fera son enquête et prononcera son verdict sur les représentants qui ont ainsi disposé d'elle.
Attendez donc, vous que le général Trochu appelle les ardents^ épithète que vous ne devez pas prendre pour une injure, tant s'en faut ! Attendez, car, à cette heure, la France perd le meilleur sang de ses veines, et ce n'est pas à cette généreuse mère épuisée qu'il faut demander une goutte de plus. Attendez ! personne n'a le droit de penser à soi-même. Il faut soigner les blessés, enterrer les morts, et la besogne est effroyable I Attendez I le sentiment humain, remué dans ses plus douloureuses profondeurs^ n'a plus la pensée de sa propre conservation. Attendez, car l'histoire de ces terribles événements n'est pas faite, et il faut que Topinion s'éveille en pleine lumière I
Mais alors, quand chaque conscience aura jugé le fait épouvantable de cette guerre entreprise sans moyens de la faire, quand chacun aura fait le compte de ce qu'il a fallu de deuils et de sacrifices pour réparer les fautes commises , ouvre ton entendement, malheureuse patrie, et prononce sur tes destinées futures. Décide par ton vote si la vie des nations doit
LETTRE A UN AMI
être jouée à pile ou face sur des plans stratégiques, si le sang des hommes n'est bon qu'à engraisser la terre, si le génie humain n'a pas d'autre but que celui d'inoculer des moyens de destruction de plus en plus féroces, si la diplomatie est une chose mystérieuse et sacrée où l'État est responsable du plus ou moins d'habileté d'un agent, si enfin deux grandes nations doivent s'égorger pour relever le gant d'une querelle de cabinet.
S'il est prouvé que cela devait être ainsi, que la gloire d'un mutuel écrasement est le bien suprême, que la France ne peut respirer heureuse, libre et fière que dans cette atmosphère de poudre et cette vapeur de sang, que la richesse publique s'en accroît, que la repopulation confiée aux rachitiques épargnés par les conseils de révision doit amener de splendides résultats, enfin que tout est pour le mieux dans la meilleure des sociétés possible, dites-le, ayez le courage de le dire, vous qui ne dites rien maintenant, et tâchez de le persuader à la patrie décimée, foudroyée, brisée par la victoire autant que par la défaite.
Si, au contraire, la France est sûre de son opinion, si elle se sent l'énergie de protester en temps utile j contre la barbarie du préjugé, qu'elle attende son ! jour, et qu'en attendant elle coure au feu, qu'il n'est plus temps d'éteindre. Elle se battra beaucoup mieux avec la conscience de son droit qu'avec une préoccupation de rémunérP:tion immédiate. Que les ardents y courent les premiers. C'est à eux de donner l'exemple du patriotisme ; mais que les tranquillQS ne leur disent
pas qu'il faut faire taire l'amour de la liberté pour sentir celui de la patrie ; car ceci, c'est un blasphème. L'un de ces amours se puise dans Tautre : l'amour de la liberté, c'est l'amour de l'humanité, et les âmes vraiment héroïques le comprennent ainsi, même dans le formidable enivrement des batailles.
Nohant, 31 août 1870.
POST^SGRIPTUM
Cher ami, je t'écrivais il y a quatre jours. AUendonsI Paris n'a pas attendu. Il s'est levé, il a proclamé en même temps la patrie et la liberté ; il les a proclamés sans violence, sans menaces, dans un sentiment de fraternité admirable. Voilà du moins ce qu'on m'écrit, ce que je sais jusqu'à présent. Les dépêches nous apportent des noms aimés, dignes de toute la confiance du pays. Nos populations centrales^ affolées de terreur et de colère, vont se ranimer et savoir ce qu'elles font en marchant à l'ennemi. Paris aura proclamé la République sans effusion de sang ; je n'osais le rêver ! Qu'il sauve la patrie à présent, comme il a sauvé l'honneur et l'humanité !
Noliant, 5 septembre 1870.
LA République!
Elle est donc viable, puisqu'elle renaît de ses cendres par un cri unanime, par une volonté digne, sans effusion de sang, sans lutte fratricide !
Voici le troisième réveil ; il est idéalement beau. C'est même le quatrième, car il no faut pas oublier que 1830 fut républicain au début. Les combats pour cette noble conquête ont été s'amoindrissant, elle s'accomplit aujourd'liui avec un seul mot: ((Vive la France ! »
C'est donc l'état normal, l'état voulu de la conscience humaine. C'est le but inévitable du prodigieux travail de l'humanité. C'est le destin, allez, c'est la loi! L'intelligence^ la virilité humaine ne peuvent se développer qu'à l'air libre.
Le voilà, le Dieu des armées, il s'appelle patrie e liberté.
Salut, ô République I tu es en bonnes mains, et un grand peuple va marcher sous ta bannière après une sanglante expiation. La tâche est rude ; mais, si tu venais encore à succomber, tu renaîtrais toujours !
Le droit de l'homme est impérissable 1
Nohant, le 6 septembre 1870.