LES OUVRIERS BOULANGERS DE PARIS
pour visiter toutes les boulangeries; mais je crois qu'en place de faire leur devoir, leur occupation est de manger les petits pains au beurre et autres friandises de ce genre, et de se regarder dans les glaces pour voir si leur cravate est bien mise. Et ils se gardent bien de descendre dans l'intérieur du travail, crainte de blanchir leurs beaux habits noirs. Nous avons adressé une pétition à M. le préfet de police, ornée de six mille signatures. Nous lui demandions l'aboUtion des placeurs, et que les nouveaux bureaux soient dirigés par la police pour qu'il n'y ait plus d'injustice ni de passe-droit ; chaque ouvrier aurait donné deux francs par mois, travaillant ou ne travaillant pas. Cet argent aurait servi à payer les frais de bureau et à secourir les malades ; et^ au bout d'un certain temps^ on aurait pu fonder une maison pour la vieillesse et les estropiés. Vous voyez que cet argent aurait été bien employé, plutôt que de le voir entre les mains de tous ces coquins de placeurs qui nous mettent à la mendicité.
j) Autrefois, les fours contenaient de soixante à soixante et dix pains de quatre livres; aujourd'hui, tous ceux que l'on construit sont de cent à cent trente. Nous avons plus de mal et nous sommes moins payés. Où il faudrait quatre ouvriers, il n'y en a que trois; où il y en a deux, il en faudrait trois. Les travaux sont si pénibles, qu'un ouvrier qui y passe deux mois n'est plus reconnaissable. Ce n'est plus qu'un spectre vivant. Nous travaillons seize à dix-huit heures pour quatre francs et deux livres de pain. Les ouvriers des
autres corps d'état, lorsqu'ils travaillent la nuit, elle leur est payée double, et nous qui passons toutes les nuits et une partie des jours à suer sang et eau, voilà comment nous sommes récompensés. Tous ces détails que je vous dis, c'est l'exacte vérité, et je suis prêt à le prouver s'il le faut. Ainsi je vous supplie, au nom de l'humanité et de tous mes semblables, de vouloir bien avoir la bonté de faire mettre cela dans les journaux, à seule fin que les personnes de bien prennent nos intérêts et nous mettent sous leur protection, puisque le préfet de police n'a pas répondu à la demande que nous lui avons faite.
G Je suis, etc.
» Ouvrier boulanger. »
Voilà le tableau énergique et brutalement vrai des souffrances de l'ouvrier. Et quel ouvrier! celui qui prépare le plus nécessaire de nos aliments, l'aliment réputé le plus pur et le plus sain I Une insigne malpropreté, dont l'ouvrier lui-même est révolté et qui, lui coûte la santé et la vie, préside à ce travail qui, dans une société bien organisée, devrait être honoré comme une fonction noble et quasi religieuse. C'est le pain que la religion a choisi pour le symbole eucharistique, comme le don le plus précieux que la terre offre aux hommes et qui offre réellement l'image de la communion universelle, puisque tous les hommes civilisés, depuis le plus riche jusqu'au plus pauvre, en font la base de leur nourriture. Eh bien, le boulanger