CHAPITRE XIX
La France actuelle et l'Etat chrétien.
Après avofr établi, dans le chapitre précédent, l'obligation qui incombe à tous les chefs et à tous les citoyens d'un pays d'être chrétiens, dans leur vie sociale et publique, je dois conclure que la France, en particulier, est tenue d'être chrétienne, dans ses gouvernants et dans ses gouvernés, ou, en d'autres termes, que la France est obUgoe, en principe, de se constituer ou reconstituer catholigiiement au point de vue social.
Sur ce point, tous les cathoUques sont ou doivent être d'accord. Tous afiirment ou doivent affirmer que le gouvernement français, quelle que soit sa forme, est obligé d'être chrétien dans son action gouvernementale, et que les citoyens sont obligés, eux aussi, d'être chrétiens dans leurs actes publics et officiels de* citoyens.
Mais, étant donné l'état actuel de la France, en quoi consiste l'obligation qui pèse sur ses gouvernants et ses gouvernés d'être socialement chrétiens?
Faut-il que la France actuelle, pour être une nation catholiqiiemeiit constituée, proclame la religion catholique comme religion dominante et exclusive de toute autre religion, ainsi que cela avait lieu avant 1789?
Les catholiques les plus antilibéraux admettent que Fétat présent de la France demande que les faux cultes qui jouissent actuellement du libre exercice soient laissés en possession de cette liberté : c'est ce que reconnaissait Mgr l'évéque de Poitiers lui-même, il y a quelques années, et ce qu'il reconnaîtrait aujourd'hui encore, à plus forte raison.
Faut-il admettre du moin* que, tout en tolérant l'exercice des faux cultes existants, la France actuelle soit obligée, pour être catholiquement constituée, comme nation, de proclamer officiellement la religion catholique religion de l'Etat ou de la nation, et de faire un acte public et solennel de foi, en se déclarant soumise socialement au Christ et à l'Eglise?
(^'était ravis de l'éminent évêque de Poitiers, qui voulait que la France reconnût et proclamât officiellement les droits du Christ sur elle, sans que toutefois « cette profession authentique de la véritable croyance gênât en aucune façon une tolérance devenue nécessaire envers des dissidences invétérées (1). » Le même évêque demandait avec instance que la
(1) Œutres de Mgr Pie, t. V, p. 194.
religion catholique fût proclamée, sinon religion de l'Etat, du moins religion de la nation (1), en sorte que la France abjurât Terreur capitale de ce siècle, qui est l'extirpation sociale de l'acte de foi en Jésus-Christ et en son Eghse.
Que cette demande fût en elle-même juste et raisonnable; qu'il fût extrêmement désirable que la France actuelle, désavouant officiellement les faux principes de 1789, et en particulier la sécularisation de l'Etat, vînt à proclamer, dans un acte public et solennel, qu'elle entend désormais vivre socialement sous l'empire du Christ et harmoniser sa constitution et ses lois avec les principes et les règles du catholicisme : c'est ce qu'il n'est pas permis de nier.
Mais, pratiquement parlant, la France est-elle, à l'heure présente (était-ôUe même, en 1873), disposée à accepter la proclamation du catholicisme comme rehgion nationale, et à faire un acte public et solennel d'adhésion à l'empire social et politique du Christ? Voilà ce qu'ont pu et ce que peuvent se demander des catholiques, attachés d'ailleurs à la thèse de l'Etat chrétien. Suivant eux, la France qui, depuis près de
(If A dire vrai, je ne vois pas comment une religion peut être religion nationale sans être religion de YEtat, puisqu'une nation n'existe, comme nation, qu'avec et par son gouvernement. L'évêque de Poitiers croyait, si je ne me trompe, que les mots religion nationale seraient plus favorablement accueillis que les mots religion d'Eiat. Mais il entendait bien que la religion catholique fût reconnue comme la religion et des gouvernants et des gouvernés, religion qui, d'après la constitution qu'il avait en vue, devait diriger les uns et les autres dans l'accomplissement de leurs devoirs sociaux.
cent ans, sauf les quinze années de la Restauration, vit sous le régime de la liberté des cultes, sans religion d'Etat, n'est pas d'humeur présentement, du moins dans sa partie la plus influente au point de vue politique, à revenir sur ses pas; l'opinion publique égarée n'accepterait pas facilement une constitution ou loi qui reconnaîtrait la prééminence de la religion catholique, et la rétablirait religion de l'Etat; de mauvaises passions pourraient à cet égard se réveiller; d'ailleurs il u'y a pas aujourd'hui de majorité parlementaire assez chrétienne pour revenir à un meilleur état de choses; sous le régime actuel de l'égalité civile et politique et du règne des majorités, il est difficile que les catholiques partisans de l'ordre social chrétien deviennent assez nombreux au Parlement, pour pouvoir rétablir le catholicisme comme religion dominante etrehgion de TEtat; supposé même qu'ils pussent arriver à ce résultat, il suffirait, pour le mettre à néant, qu'une nouvelle majorité se prononçât plus tard en sens contraire, etc., etc.
« Donc, disent les (Catholiques dont je me fais l'écho, il faut en prendre son parti, se contenter d'un régime plus en rapport avec l'état actuel de la France, et ne pas exiger hic et nunc la proclamation publique de l'Etat chrétien. Il suffit que, d'une part, ceux qui président aux destinées de la France, la gouvernent et veuillent la gouverner chrétiennement, sans le publier officiellement, et que, d'autre part, les citoyens soient disposés à observer dans leurs actes sociaux les règles chrétiennes. Il n'est pas nécessaire, absolument parlant, que les gouvernants et
les gouvernés français fassent présentement un acte public et officiel de foi dans le règne^ocial du Christ. Quand tous les Français, ou du moins la plupart d'entre eux, seront convaincus de la vérité de la thèse de l'Etat chrétien, il sera facile alors de proclamer cette thèse et de déclarer le catholicisme la religion de l'Etat. Commençons par un minimum de gouvernement chrétien pour arriver à mieux plus tard. »
« Nous concevons, répondront d'autres catholiques, qu'avec un gouvernement parlementaire ou républicain où la majorité fait loi, majorité (\m.^l également peut n'être pas catholique, il est difficile d'établir un gouvernement chrétien. Mais cependant si la constitution avait déclaré d'avance, implicitement ou explicitement, que les règles de la religion cathohque ne pourraient être violées par aucune loi civile, et que les efforts de toute majorité viendraient expirer devant cette loi fondamentale, cela suffirait pour que l'ordre chrétien régnât (1) ; or si tous les catholiques français étcùcnt assez vaillants et décidés à ne pas rester parqués dans Vhypothèse, il est permis de penser qu'avec un gouvernement conservateur, surtout aux mains des calholiques en majorité, la France pourrait, comme son histoire et ses intérêts le
(1) Oui. du moins tant que durerait la constitution. Car si la constitution venait à être abolie par une majorité non catholique, ce qui est possible aujourd'hui où tous les non catholiques, qui autrefois n'avaient pas même do droits civils, jouissent des mêmes droits politiques que les catholiques, et peuvent arriver au pouvoir, c'en serait fait de nouveau du règne social du Christ dans notr^ pays.
demandent, renoncer ostensiblement et formellement à ce principe essentiellement révolutionnaire de l'Etat indépendant du Christ et accepter co7istUiitmmelletnent la royauté sociale du Sauveur du monde. »
Certes, je ne nie pas que, sous le coup de certains événements, il puisse, tôt ou tard, surgir en France un gouvernement assez chrétien, assez fort, assez influent pour provoquer. Dieu aidant, un mouvement national à la suite duquel le règne social du Christ serait officiellement proclamé dans une constitution nouvelle, agréée par la grande majorité du pays : c'était là ce qu'espérait, en 1873, l'illustre évêque de Poitiers, si désireux de voir s'implanter de nouveau en France la monarchie chrétienne dans la personne de M. le comte de Chambord. Assurément, le docte et vaillant prélat regardait non seulement (^mme possible, mais comme assez facilement réalisable, avec le retour de ce Prince si religieux, la proclamation officielle et publique du règne social du Christ, ou du catholicisme, comme religion nationale. Mais, tout en ayant combattu avec un talent hors ligne pour la thèse de l'Etat chrétien, tout en ayant désiré et demandé vivement que la France renouât expressément son alliance avec l'Eglise par un acte officiel et public de foi, a-t-il jamais enseigné formellement qu'elle fût rigoureusement obligée d'agir ainsi; et a-t-il déclaré en termes précis qu'un gouvernement ne pouvait régir chrétiennement la France actuelle, qu'à la condition de rétabhr la religion catholique comme dominante ou prééminente en droit, et comme reli-
gion de TEtat ou de la nation, quitte à tolérer l'exercice d'autres cultes ?
En supposant que tel a été l'enseignement formel de Mgr Pie, et qu'il eût fait à M. le comte de Chambord l'obligation d'établir la religion catholique comme religion de l'Etat, ou comme religion nationale, en remontant sur le trône de ses pères, insisterait-il aujourd'hui d'une manière aussi pressante pour que le roi futur, — si la royauté venait à être rétablie, — ou que les représentants de la nation consentissent à décréter que la religion catholique sera désormais la religion de l'Etat ou de la nation, et pour que le gouvernement et la France s'engageassent publiquement à conformer leurs actes sociaux aux lois du catholicisme (1) ?
A dire vrai, je ne sais trop ce que l'évêque de Poitiers penserait à ce sujet.
Pour moi, sans prétendre que la France actuelle soit arrivée à un tel état qu'elle ne puisse prudemment proclamer la religion catholique religion d'Etat, et la mettre dans un rang à part en ses lois, je n'oserais accuser d'erreur libérale les catholiques français qui s'exprimeraient ainsi :
« La France n'est point en situation de supporter une religion nationaley ou une religion d'Etat, parce que, si la religion catholique est la religion de la grande majorité des Français, \Si partie influente de la nation, celle qui exerce une action politique considérable, quoique catholique de nom, repousse, à
(1) Toujours est-il que, dans l'entrevue de M. de Chesnelong avec M. le comte de Chambord, cette question ne fut pas traitée.
tort, saQS doute, toute idée de religion d'Etat ou de religion nationale : c'est là un fait dont la prudence commande de tenir compte; il ne faut pas brusquer les choses, et avant de réclamer d'une manière intempestive un changement constitutionnel ou législatif, il faut ramener peu à peu les esprits aux idées vraies et les préparer ainsi à désirer, à vouloir ce changement. « Il est difficile, disait il n'y a pas longtemps LéonXIÏI, d'arriver en un instant à un but. L'amélioration lente, insensible est donc dans la nature des choses humaines, d'autant plus que dans votre patrie (le Pape s'adressait à des Allemand's) où n'existe plus l'unité de foi, l'antagonisme de l'Eglise protestante avec l'Eglise cathoUque oblige à chercher un modus Vivendi (1). »
Pour s'affermir dans leur manière de voir, les catholiques dont je parle pourraient alléguer ces autres paroles de Léon XIII, s'adressant aux délégués d'un groupe de la presse catholique belge :
« Les œuvres des hommes ne sont pas parfaites : le mal se trouve à côté du bien, l'erreur à côté de la vérité. Il en est de même de la constitution belge : elle consacre quelques principes que je ne saurais jamais approuver comme Pape; mais la situation du catholicisme en Belgique, après une expérience d'un demi-siècle, démontre que, dans l'état actuel de la société moderne, le système de liberté établi dans ce pays est le plus favorable à l'Eglise. Les catholiques belges doivent donc s'abstenir d'attaquer cette
(1) V. La Scienza e la Fede, 16 mai 1886.
constitution, mais ils doivent la défendre (1). »
Et, dans une audience accordée au baron d'Anethan le 28 avril 1879, Léon XIII disait : « ... Je n'ai cessé de répéter que vos institutions sont appropriées au caractère de la nation. J'ai été à même d'étudier la mise à exécution de votre constitution, et j'ai reconnu qu'elle sauvegarde les droits des catholiques. Ce serait aller à rencontre des vues du Saint-Siège que d'attaquer ou de blâmer votre pacte gouvernemental. Les catholiques doivent y être soumis sans arrièrepensée. J'espère que cette question est définitivement résolue, et que plus un catholique ne la soulèvera. Je ne puis que confirmer les déclarations faites à ce sujet par mon secrétaire d'Etat (2). »
Conformément à ces paroles du Saint-Père, S. Em. le cardinal secrétaire d'Etat, dans une lettre au Nonce apostolique, du 25 juillet 1880, s'exprimait ainsi : « Si le Saint-Père, Léon XIII, a recommandé le respect à la constitution (belge) existante, en cela il n'a fait qu'imiter l'exemple de ses glorieux prédécesseurs Grégoire XVI et Pie IX, ainsi que des évêques de Belgique. Car la constitution, quoiqu'elle renferme des principes que l'Eglise, comme l'a déclaré le Saint- Père, ne pourra jamais approuver, garantit cependant à l'Eglise ses libertés les plus précieuses et ne met pas par elle même en péril la foi et les mœurs des catholiques. » (Je note, en passant, que Pie IX,
(1) Dépêche de M. Reusens, du 3 mars 1879. La Belgique et le Vatican, p. 89.
(2) Dépêche du baron d'Anethan, du 28 avril 1879. La Belgique et le Vatican, p. 103.
avant Léon XIII, avait déjà répondu à M. d'Anethan, qui lui disait que certains catholiques attaquaient la constitution belge, au nom du Syllabus : « Il serait bien préférable que les journalistes ne s'occupent pas de ces questions » ; et quant au Syllabus, « il y a, dit le Pape, des personnes qui s'obstinent à ne pas le comprendre tel qu'il est, »)
Je sais que la Belgique n'est pas la France, que les institutions de ces deux contrées diffèrent entre elles; aussi le Saint-Siège pourrait ne pas s'exprimer de la même façon au sujet de notre pays; cependant je n'oserais, je le répète, accuser de libéralisme plusieurs catholiques, uniquement parce qu'ils croiraient qu'à cette heure, il faut se contenter de réclamer légalement le droit commun pour l'Eglise, et jugeraient inopportun de soulever la question de \Etat chrétien, au point de vue immédiatement pratique, si toutefois ces mêmes cathoUques professaient, d'une part, que, pour être dans l'ordre, tout Etat doit être chrétien, et admettaient, d'autre part, que le régime du droit canonique est préférable, en soi, au régime du droit commun (entendu à la moderne); car ce serait être libéral, suivant la juste remarque de M. Jules Morel, que de préférer, pour la sauvegarde de l'Eglise, ce même droit commun au droit canonique (1). {Somme contre le catholicisme libéral, préface générale, p. xli.)
(1) Que penser de ceux qui se contenteraient de dire : La thèse de VEtat chrétien rj'est pas une thèse irréalisable, mais elle ne se réalisera plus, selon toute apparence, sous l'enipire des idées de plus en plus régnantes? Je leur répondrais : Qu'en savez-vous?
J'entends d'ici une objection :
Avec votre manière de voir, me dira-t-on, on se contentera de rester dans V hypothèse ; sous prétexte de prudence, on laissera dormir la thèse; et la France cburra de plus en plus à sa ruine.
Ma réponse sera bien simple, et tout lecteur qui la méditera ne sera point tenté de voir dans mon livre ce qui n'y est pas, à savoir un encouragement à laisser dormir la thèse et à se contenter de Y hypothèse.
J'ai établi, en effet, que tout gouvernement comme tout peuple devaient être constitués chrétiennement, c'est-à-dire soumis, dans leur vie sociale et politique, aux règles chrétiennes.
La France surtout, à raison de sa destinée providentielle, de son histoire, est tenue tout particulièrement à cette soumission. Mais à quoi l'oblige cette soumission? Ou, en d'autres termes, quelles senties conditions exigées pour que la France, considérée
En attendant, travaillez dans votre sphère et de votre mieux à sa réalisation [Fais ce que dois, advienne que pourra), et je les renverrais au passage suivant du discours de Mgr l'évêque de Poitiers : « Il ne faut pas se heurter (dit-on) à des impossibilités. —Des impossibilités ! mais c'est dit bien vite. L'Eglise, qui a pour elle cette grande ressource qui se nomme le temps, n'accepte pas ce mot tout dun couj). Le divin Sauveur Jésus-Christ a prononcé cet oracle : ^< Ce qui est impossible auprès des hommes n'est pas impossible auprès de Dieu « ; et l'épouse de Jésus-Christ, durant sa carrière de dix-huit siècles, a expérimenté souvent l'accomphssement de cette parole. L'énumération serait trop longue de ces revirements subits de l'opinion, de ces retours inattendus des choses, de ces interventions manifestes de la Providence qui ont fait revivre tout à coup, au sein de la société chrétienne, les institutions et les principes dont le rétablissement avait été déclaré impossible » (Discours sur saint EmiUen.)
dans son état actuel, soit une nation vraiment chrétienne ou catholique ?
1° La première condition est que son gouvernement, quelle que puisse être sa forme, se regarde comme obligé de régler sa conduite gouvernementale d'après les lois divines et aussi d'après les lois ecclésiastiques dont l'Eglise exigerait hic et nunc l'observation.
2° La seconde condition est que les citoyens, au moins dans leur grande majorité, se regardent, eux aussi, comme obligés de conformer leur vie civile et politique à ces mêmes lois.
Maintenant, si je me demande quelles sont les lois divines et les lois ecclésiastiques auxquelles doive actuellement se soumettre la France pour être une nation chrétienne, je réponds que la France doit observer 1° semper et pro semper, comme le dit la théologie,- les lois divines qui prohibent le mal; 2** les lois divines qui commandent le bien quand et où urge leur obligation; 3° les lois ecclésiastiques obligatoires pour ceux à qui elles s'adressent, de la façon et dans la mesure voulues par l'Eglise.
Mais vienne à surgir la question de savoir si la France, certainement obligée d'être chrétienne dans sa vie sociale et publique, est par là même obligée de déclarer qu'elle aura désormais la religion catholique comme religion d'Etat, et qu'elle protégera l'exercice de son culte au point de vue légal d'une façon spéciale; je comprends que les catholiques se divisent à ce sujet. Les uns diront que ni le droit divin, ni le droit ecclésiastique n'imposent à la
France, telle qu'elle est aujourd'hui, une telle obligation, les autres diront le contraire.
Si les premiers appuyaient leur dire sur cette erreur que l'Etat, comme Etat, ne doit pas avoir de religion, ou sur cette autre erreur condamnée par le Syllabus, à savoir que « à notre époque il n'est plus expédient que la religion catholique soit regardée comme l'unique religion de l'Etat, à l'exclusion de tous les autres cultes, » ou sur cette fausse maxime que TEtat doit protéger également tous les cultes en eux-mêmes, il est évident que ces cathohques seraient à bon droit accusés de libéralisme.
Mais si, en repoussant ces erreurs, ils disaient simplement : 1° que la proclamation d'une religion d'Etat en France pourrait avoir à l'heure présente de tels inconvénients que cette proclamation ne saurait être ni ù' obligation, ni de conseil; 2° que \ annonce solennelle de la protection légale réservée spécialement à l'exercice du culte catholique serait de nature à produire une réaction fâcheuse contre ce culte ; s'ils ajoutaient en outre que certainement l'Etat resterait toujours obligé de se conformer, dans ses actes gouvernementaux, à toutes les lois divines et ecclésiastiques, obligatoires hic et mine, et qu'il ne peut ni ne doit tenir en même estime le culte catholique et les autres cultes, encore qu'il n'accorde pas plus de faveurs légales à l'un qu'aux autres, non par un principe d'indifférence, mais dans l'intérêt même du culte catholique, je ne vois pas, à dire vrai, qu'une telle opinion fût condamnable.
Les adversaires de cette opinion pourraient, il est
vrai, dire à ses partisans : Vous vous trompez sur l'état de la France. Qu'un prince franchement chrétien, comme M. le comte de Chambord, ou un héros catholique, se lève, ait le courage de proclamer la religion catholique religion de l'Etat, et de lui assurer la protection spéciale qui lui est due, tout en accordant la tolérance à d'autres cultes existants, et la France applaudira à cet acte éminemment catholique.
Je ne nie pas, et je désire vivement qu'il en puisse être ainsi; mais je comprends que d'autres ne partagent pas cette manière de voir, et je ne crois point me tromper en disant tout simplement qu'on ne saurait condamner comme libérale l'opinion de ceux qui diraient que la France peut être reconstituée chrétiennement sans proclamer publiquement la religion catholique, comme religion d'Etat, et sans lui assurer officiellement une protection spéciale dans l'ordre purement civil.
Soit, dira-on; mais cela n'est pas à dire, ni surtout à publier.
Et pourquoi donc?
Dans un livre comme le mien, où je me propose de distinguer ce qui est certainement vrai ou faux de ce qui est douteux ou libre, de faire le triage entre les idées libérales au mauvais sens du mot et celles qui ne le sont point, ne dois-je pas indiquer au lecteur les solutions qui s'imposent à lui, et celles qu'il peut accepter ou ne pas accepter sans être accusé de libéralisme? Dois-je lui laisser ignorer qu'il n'est pas obligé d'admettre telle solution, si
cette solution surtout lui paraissait inacceptable? Il faut compter avec les préjugés de notre époque, et penser que des hommes politiques, récalcitrants jusqu'ici à l'Etat chrétien, entendu de telle façon, pourraient ne pas lui être opposés, s'ils savaient qu'il est compatible avec telle ou telle institution à laquelle ils tiennent.
J'ajoute : le point capital en cette question, c'est d'amener la France à effacer de sa législation tout ce qui est contraire aux règles divines et ecclésiastiques, et à se conformer désormais, dans sa vie sociale et publique, à ces mêmes règles. Ne peut-elle pas en venir là sans proclamer formellement le catholicisme comme religion d'Etat et sans cesser de protéger de la même façon légale, je ne dis pas les cultes existants en eux-mêmes, mais ceux qui les exercent.
Du reste, je m'en rapporte en cela, comme en tout ce ^que j'ai écrit, à la décision du Saint-Siège. Seulement, je ne pense pas que le Pape voulût exiger de la France actuelle tout ce que quelques-uns de mes amis voudraient en obtenir: il pourrait se contenter d'abord d'un moindre bien, pour arriver plus tard à un mieux, qui serait peut être, à cette heure, l'ennemi du bien. Je ne nie pas d'ailleurs que Dieu puisse, d'zm coup de sa droite, disposer les hommes et les choses de manière à leur faire accepter volontiers le mieux au lieu du simple bien. Je le désire de tout mon cœur. Mais je n'admettrais pas facilement que, sans une intervention spéciale de Dieu, la France pût accepter complètement le régime que
l'auteur du livre \^ Libéralisme es^impecAe' préconise avec raison pour l'Espagne qui, grâce à Dieu, n'a jamais eu ni la liberté, ni même la tolérance légale des cultes, et que Garcia Moreno eût été capable de faire, dans une France révolutionnaire depuis cent ans, ce qu'il a lait dans une contrée, catholique à l'espagnole, où l'unité de foi a toujours régné de par la loi civile et politique.
En résumé : 1" Tous les catholiques doivent s'accorder, pour repousser comme une erreur la doctrine de l'indépendance de l'Etat vis-à-vis du catholicisme, et pour affirmer que les sociétés temporelles doivent être, d'après l'ordre établi de Dieu, constituées chrétiennement.
S'' Tous les catholiques doivent se proposer cet état normal, non comme un pur idéal auquel on ne saurait pratiquement viser, mais bien comme un but auquel on doit pratiquement tendre et vers lequel on doit diriger ses efforts.
3° Quant à la ligne de conduite à suivre à ce sujet, des catholiques ont pu ne pas s'accorder.
Les uns ont dit : « Arborons franchement le drapeau de la thèse" de l'Etat chrétien; prêchons hautement cette vérité, demandons -en à cor et à cri l'application actuelle : c'est le seul moyen de salut qui nous reste : en avant ! » Or, il faut avouer que cette lactique vaillante a produit de bons résultats, et a contribué à remettre en honneur la vraie thèse dans beaucpup d'intelligences qui la perdaient ou qui l'avaient malheureusement trop perdue de vue.
Honneur, dirai-je, et actions de grâces sincères à tous les catholiques qui, à la suite de Mgr de Poitiers, ou avant lui, ont marché sous le drapeau de TEtat chrétien ! Honneur en particulier au journal VU7iiv€rs, en qui tout esprit impartial doit saluer un des plus vaillants et des plus fermes champions non seulement de l'Etat chrétien, mais encore des doctrines romaines et antilibérales!
D'autres ont dit : « Nous ne suivrons pas cette tactUjuc militante et nous resterons sur le terrain du di'oit commun; là, nous travaillerons à refaire les esprits, et à préparer peu à peu la restauration du règne social de Jésus-Christ. Nous arborerons le drapeau de y hypothèse y et nous irons piano, pianissimo, pour ne pas heurter des préjugés vivaces qui pourraient se traduire plus tard en une réaction funeste contre les intérêts de l'Eglise. >^
Si ces derniers catholiques n'ont vu dans le droit commun qu'un moyen exceptionnel d'assurer, en une certaine mesure, la liberté de l'Eglise à l'époque actuelle, et non le moyen normal de garantir tous ses droits, on ne saurait leur infliger, pour cela, le nom de libéraux. Mais on devrait regarder comme libéraux au mauvais sens "du mot ceux-là qui verraient dans la situation sociale, où la pratique de la thèse est impossible ou plus difficile, \iïi progrès et non une décadence (1).
(1) Nous ne pouvons admettre, dit M. de Beaulieu, que cette tolérance (ou le régime de l'hypothèse) exigée par la situation de l'esprit public qui n'est plus assez sain pour prétÇrer le régime de la vérité, puisse être considérée comme un progrès, et que
Voici, pour ma part, ce que je serais tenté de dire aux uns et aux autres :
Et d'abord aux premiers : Gardez votre zèle et votre ardeur pour le soutien et la défense de la thèse capitale de l'Etat chrétien; soyez fermes et intrépides contre tousses agresseurs ou mutilateurs; n'altérez pas cette thèse; ne Tenterrez pas; soyez en tout temps et en tout lieu les affirmateurs de la vérité intégrale, integratores veritatis, disait TertuUien. Tnspirez-vous en cela de l'Encyclique Immortale Dei, qui proclame avec tant de force et d'édat les vrais principes. Toutefois n'en croyez pas trop facilement l'application immédiatement possible dans tous les pays; sachez qu'autre est le rôle du théologien ou du moraliste, autre celui du législateur; que ce dernier ne peut pas toujours appliquer les vrais principes, même ceux qu'il reconnaît et ne doit pas cesser d'affirmer comme tels, et qu'il doit savoir tolérer certains maux pour en éviter de plus grands. Ne demandez pas trop, au point de vue pratique, s'il est à craindre que, par cette demande, on vous retire le peu que vous avez; et servezvous des libertés communes, autant que vous pourrez licitement le faire, pour arriver au mieux que vous désirez. Ne soyez pas tellement dans la thèse, que vous n'ayiez aucun égard à Xhypothèse qui s'impose, quoi qu'on dise et qu'on fasse (1). « La iorce,
l'époque qui voit surgir cette nécessité puisse être reconnue supérieure, à ce point de vue, aux époques de foi, lorsque l'attachement général à cette même vérité n'imposait pas cette nécessité. (De l'erreur libre, etc., p. 110, 111.) (1) Les passages suivants d'une lettre du R. P. Rosaven, jésuite,
a dit un catholique très antilibéral, n'est pas le moyen de ramener la situation normale, lorsque la tolérance est légitimée par cela même qu'elle est exigée par les circonstances. Ainsi donc, tant que l'opinion est trop généralement et trop formellement éloignée de la vérité, il faut éclairer cette opinion, il faut
à Mme Swetchine (en 1823), ont encore aujourd'hui une valeur qui, sans être décisive, n-'est pas à dédaigner : « La brochure de M. de Lamennais renferme de grandes vérités Vous reprochez au gouvernement, dirai-je à l'auteur, de donner des lois qui ne sont pas assez chrétiennes ; mais le gouvernement ne pourrait-il pas répondre : Donnez-moi un peuple chrétien à gouverner et je lui donnerai des lois qui seront la perfection de l'Evangile ? Un gouvernement peut -il se mettre en opposition avec la masse du peuple qu'il doit gouverner ? Un ancien législateur disait qu'il avait donné non les meilleures lois, mais les meilleures que le peuple put porter. Si les apôtres avaient fait un code de loi parfait, et qu'ils l'auraient présenté aux souverains de Rome, croyonsnous qu'ils l'auraient accepté, ou que, lacceptant, ils auraient pu le faire observer ? Avant de donner des lois chrétiennes aux peuples, il fallait les rendre chrétiens, et dès qu'ils cesseront d'être chrétiens, il ne dépendra plus des gouvernements de faire observer les lois du Christianisme. — Si donc vous voulez qu'on redonne à la France ses anciennes lois si chrétiennes, faites renaître dans les âmes des Français leurs anciens sentiments religieux ; mais ceci n'est pas l'affaire du gouvernement, ni des lois. Il faut de nouveaux apôtres ; il faut des missionnaires brûlant de zèle. C'est le clergé, dit-on, qui a formé le royaume de France, c'est le clergé seul, c'est-à-dire la religion, dont les prêtres sont les ministres, qui peut le réformer. Tout ce que le gouvernement peut faire est de favoriser les efforts du clergé ........
)' Quand on m'a convaincu que la législation en France est athée, qu'en résulte-t-il dans mon esprit? Que j'aimerais bien mieux que l'auteur éloquent, qui me donne cette triste conviction, employât cette même éloquence à diminuer le nombre des athées en France ! Lorsque le peuple sera religieux, le gouvernement fût-il atfiéf, sera bien obUgé de lui donner des lois religieuses, et,
la ramener à l'évidence » {L'Erreur libre y etc.,
Je dirais ensuite aux seconds : Rivalisez de zèle et
d'ardeur avec les premiers dans l'affirmation totale
de la vérité que vous avez craint ou semblé craindre
de mettre assez en lumière ; proclamez, vous aussi,
la thèse, et montrez-la comme le but vers lequel il faut
tendre, et dont il importe de se rapprocher de plus
en plus. Ne soyez pas tellement dans Yhypothèse, que
l'on vous soupçonne d'être dans \ antithèse, je veux
dire indifférents ou hostiles à la thèse (1). Gardez-
tandis qu'il sera impie, les lois les plus religieuses ne remédieront pas au mal. En lisant la brochure de M. de L., je n'ai pu m'empêcher, en rendant toute justice à ses intentions, de le comparer à quelqu'un qui querellerait un médecin de ce qu'il n'emplpie pas un très bon traitement en lui-même, mais que l'état du malade ne comporte pas. )^ Ce serait outrer la pensée de l'auteur de cette lettre que d'en conclure qu'un gouvernement ne pourrait et ne devrait pas, au besoin, — avec l'approbation expressive de l'Eglise, — agir et même prendre l'initiative en faveur de la religion.
(1) On pourrait ici se demander si les catholiques français, dits militants, très fermes sur les principes, ont toujours suivi pratiquement la ligne indiquée par ce que j'appellerais la prudence romaine, et si d'autres cathoUques, aspirant à être prudents, n'ont jamais dévié des vrais principes romains, on les ont affirmés toujours d'une manière assez énergique. C'est ici le lieu de remettre sous les yeux de nos lecteurs les paroles de Léon XIII, dans son Encyclique Immortale Dei : ^ La défense du nom chrétien demande impérieusement que l'assentiment aux doctrines enseignées par l'Eglise, soit de la part de tous unanime et constant et de ce côté il faut se garder, ou d'être en quoi que ce soit de connivence avec les fausses opinions, on de les combattre plus
mollement que m le comporte la vérité A cette fin, de peur
que l'union des esprits ne soit détruite par de téméraires accusations, voici ce que tous doivent admettre : la profession inté-
vous de pactiser avec les libéraux qui affirment, non que le régime de la liberté ou tolérance doit être seulement établi dans certains lieux, sous l'empire de nécessités graves, mais qu'il doit être demandé et étendu partout parce que, suivant eux, ce régime est un progrès et un droit social.
Enfin, j'oserais m'adresser à tous les catholiques unis aujourd'hui dans la vérité et la paix, grâce à l'intervention de Léon XÏÏI, et leur dire : Arborez tous d'un commun accord le drapeau sans tache de la thèse ; ayez tous pour but la restauration sociale du règne du Christ ; mais procédez avec mesurer avec prudence, — j'entends avec une prudence chrétienne, — en vous servant des libertés qu'on vous laisse ou qu'on vous donne, pour tendre vers ce but. Ayez soin d'expliquer ce que vous entendez par ces mots di'Etat chrétien et dire à quelles conditions il est maintenant possible Sans perdre de vue la thèse et sans cesser d'y viser, travaillez surtout à gagner peu à peu les esprits à la vérité intégrale et complète en les éclairant et en évitant de les effaroucher soit par l'affirmation intempestive de doctrines vraies, qu'ils ne pourraientjDrésentement supporter, — surtout si on ne fait pas la distinction requise entre les principes et leur application, entre la théorie et la pratique, — soit par l'énoncé tranchant d'opinions contestables ?
Et, afin que votre accord persiste, sans danger de faire de faux pas ou d'inutiles démarches, groupez-
grale de la foi catholique, absolument incompatible avec les opinions rjui se rapprochent du naturalisme ou du rationalisme » et j'ajoute par là même du libéralisme condamn'^.
vous autour de l'Episcopat et du Saint-Siège. Si l'Eglise est ferme et vaillante, elle est prudente et longanime. A moins d'une intervention extraordinaire de Dieu, les réparations se font plus lentement que ne s'opèrent les ruines- Le Saint-Siège proclame les vrais principes à l'heure opportune, mais il ne demande pas nécessairement par là même qu'ils soient appliqués à cette même heure. Autre peut être le moment de la proclamation de la vérité ; autre le moment de son application.
Le temps n'est plus à la discussion, surtout à propos de certaines questions de droit public, difficiles à trancher par des journaux quotidiens, et que le Saint-Siège a seul qualité pour résoudre (1).
Le temps est à Y action et à la prière, à V action telle que la veut le Pape, ni plus ni moins, et à la prièrô que sa grande voix ne cesse de nous recommander avec tant d'instances et de tant de façons.
(1) C'est qu'en effet le droit canonique, qui, par suite de son développement dans les anciennes sociétés exclusivement catholiques, contient plusieurs dispositions concernant les relations de l'Eglise avec ces mêmes sociétés, a pour auteur principal le Pape lui-même. C'est donc au Pape qu'il appartient de décider souverainement si, en face des sociétés actuelles qui ont cessé d'être exclusivement catholiques, il faut s'en tenir, en principe, aux dispositions de l'ancien droit canonique, ou si les circonstances présentes demandent que l'EgUse, tout en réclamant absolument les droits que Dieu lui a donnés et tous ceux qui découlent de sa nature de société parfaite, consente à modifier comme elle l'a déjà fait, par la voie des Concordats, certaines règles de sa discipline.