Questions sociales
En son récent discours dp. Saint-Mandé, dont l'écho s'est répercuté au delà même de la France, M. Waldeck-Rousseau (1) exprimait, avec un sensible accent de mélancolie, l'espoir que plus tard -on passé ne se lèverait pas contre lui pour Taccuser d'avoir été un égoïste ou un inutile. Le porte-parole des ouvriers, comme devinant ce noble souci chez
(1) M. Wal'leck-Rousseau, né à Nantes le 2 décembre 1846, fut élu pour la première fois député de Rennes en 1879, nar 8.703 voix sur 9.586 votants. Réélu aux élections générales 1h 1881, il fut ministre de l'Intérieur dans le cabinet Gamhetta, du 14 novembre 1881 au 26 janvier 1882, puis dans le dernier cabinet Jules Ferry, du 20 février 1883 au 31 mars 1885. I/IlIe-et-Vilaiue le réélut pour la troisième fois en 1885, mais il ne se représenla pas en 1889. Après une retraite consacrée i peu près exclusivement au Palais, M. Waldeck-Rousseau -e laissa nommer sénateur de la Loire, le 7 octobre 189 i \ l'élection Présidentielle du 17 janvier 1895, motivée par lu Ithuission de M. Gasimir-Pericr, il obtint 184 voix au premier tour de scrutin et se désista au second. P»éélu sénateur de la Loire aux élections générales du 3 janvier 1897, il a été appelé a la tète du gouvernement le 22 juin 1899. On sait qu'avec la présidence du conseil il s'est réservé le ministère de l'intéri-,'ur et dés cultes.
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Tauteur responsable de la loi sur les syndicats professionnels, Pavait d'avance rassuré en rappelant, aux applaudissements de l'assistance entière, qu'il n'est aucune période de son activité parlementaire qui^ ne démontre l'excellence de ses sentiments à l'égard des travailleurs. Et il est vrai que M. Waldeck-Rousseau n'a pas attendu que la question sociale fût remise à la mode pour étudier les questions sociales, et s'appliquer à les résoudre dans la mesure de ses moyens.
Son père était lui-même passionné pour les problèmes économiques. Membre de l'Assemblée constituante de 1848, il fit partie du Comité du travail •avec les B.istiat, les Louis Blanc, les Jules Simon, les Victor Considérant, — curieuse réunion des théoriciens les plus opposés! C'est là que le bon Mari in Nadaud à la barbe fleurie connut le représentant de la Bretagne. Longtemps après, il se portait garant, lui qui n'évoquait pas sans une forte émotion ces « temps héroïques », de la sollicitude avec laquelle son collègue à la Constituante approfondissait les multiples propositions sociales jaillies de la Révolution de Février. Sur quoi, M. Waldeck-Rousseau, »par exception oubliant sa réserve habituelle, avouait que la question de l'émancipation raisonnée et progressive des travailleurs constituait, en eflet, le meilleur et le plus sacré de son héritage personnel.
Cet héritage, loin de le dissiper, il l'a singulièrement agrandi, et ce pour le plus grand bien de son pays. Si les passions politiques permettaient à la bonne foi de prononcer toute seule, chacun lui rendrait sur ce point l'hommage qui lui est dû. Mais c'est la règle des partis de se refuser entre adversaires le bénéfice des services les plus évidents. On s'insulte, on se déchire, on se hait, ou l'on croit se haïr, et, dans l'exaltation des polémiques, dans la
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pratique courante — inconsciciite souvent — do l'injustice, on perd de vue cet avenir si proche qui rendra aux événements leurs exactes proportions, aux hommes leurs mérites respectifs, à la vérité tout son éclat. C'est précisément parce que M. Waldeck- Rousseau ne s'est point laissé intimider par les critiques plus ou moins vives des uns et des autres, imperturbablement tenace toujours, qu'il a pu accomplir avec bonheur Tune des plus importantes réformes sociales de la troisième République.
Sa caractéristique principale, c'est à coup sûr d'être un réformateur. Cette appellation, à cause de Tabus fâcheux qui en a été fait, et parce qu'elle a quelque chose de vague et de pompeux, déplairait à son esprit mesuré et précis. Il n'en a pas moins été l'un des réformateurs les plus hardis qui aient occupé le pouvoir en Franc.3 depuis longtemps. Il l'est aujourd'hui comme par le passé, car, pas plus qu'il y a vingt ans, il n'ignore que toute modification réalisée en appelle d'autres, les sociétés ne progressant qu'en se transformant selon leurs besoins nouveaux. Mais, du fait qu'il attend, lui aussi, un état meilleur, qu'il pense que la démocratie y doit tendre sans cesse par une évolution morale, intellectuelle, matérielle, qu'il s'est efforcé, et qu'il s'eiforce encore maintenant, de lui procurer des moyens légaux et puissants de s'affranchir, de s'élever, de s établir, est-ce à dire qu'il soit possible de « l'étiqueter », de le classer dans un groupe donné de sociologues à parti pris, de Ihéoricieiis? Docteur es sciences sociales, ill'est certainement, mais l'estil de telle sorte qu'on le puisse rattacher étroitementrà l'une quelconque des écoles multiples qui, depuis cent ans, ont rêvé, en toute bonne foi, de changer les conditions du travail d'après des règles immuables, de les soumettre aux dogmes rigides
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d'une doctrine d'autant plus redoutée, parfois, qu'elle semble à dessein emprunter des aspects plus redoutables? On y tâcherait difficilement.
Cependant, à ne rien celer, lorsqu'il montre les syndicats professionnels comme devant être des générateurs d'associations ouvrièi'es, les agents décisifs de la grande évolution qui est à ses yeux la solution de l'avenir : soit l'accession du salariat à la propriété industrielle et commerciale, lorsqu'il 'avance que le travail doit s'élever de l'isolement à l'organisation coUeclive, qu'il faut que cette organisation soit puissante, intelligente et forte, ce langage, applaudi de ceux-là mêmes qui veulent comme lui conserver la propriété individuelle, rappelle, par des analogies d'expressions, le discours adressé par Louis Blanc aux délégués des travailleurs, le 3 avril 1848 : « Rappelez-vous, disait aux ouvriers parisiens le célèbre historien, que Tassociation est féconde pour le bonheur; la fraternité, c'est la science de la richesse; soyez frères, vous serez riches... » Et l'idée aussi, à y bien regarder, n'est pas très différente; mais des deux hommes illustres qui l'ont exprimée en des termes presque identiques par instants, l'un effrayait le capital, l'autre le rassure; l'un l'attaquait, l'autre le séduit ; en un mot, tandis que Louis Blanc apparaissait un révolutionnaire intraitable, M. Waldeck-Rousseau s'offre en médiateur conciliant, et c'est parce qu'ils lui ont reconnu cette qualité, avec quelques autres, que les esprits modérés ont fait crédit à la politique sociale du lieutenant de Gambetta.
Que la méditation de l'histoire des grands bouleversements sociaux, que la connaissance réfléchie des problèmes posés au long du siècle, qu'une expérience précoce des lois et des transformations inévitables de l'industrie, que les leçons paternelles aussi
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aient décidé de la vocation de M. Waldeck-Rousseau, il se peùj;. Au vrai, toutefois, il semble Tavoir embrassée sans plan préconçu, nous voulons dire sans thème a priori. Ce n'est point qu'il n'ait réglé son action, son esprit de réformation, d'après des principes mûrement pesés. Mais les seuls dont il se réclame, et c'est là une originalité à une époque avide surtout de nouveautés, c'est simplement les anciens principes de la Révolution française.
Les mots-idées qui enthousiasmaient nos pères de 1789, ces mots-types qui ont perdu pour beaucoup de nos contemporains jusqu'à leur sens jadis si lumineux, aujourd'hui retenus dans les partis tout au plus comme des mots de passe à l'usage des candidats, M. Waldeck-Rousseau, parce qu'il les comprenait et qu'il les aimait, les a jugés suffisants à inspirer, à diriger toute sa politique de réformes. Solidarité humaine, fraternité sociale, égalité des droits, liberté individuelle, il ne lui a pas paru indispensable d'éprouver d'autres sentiments pour incliner sa raison vers la recherche d'un devenir meilleur. Et, pénétré du sublime évangile d'émancipation, il s'est attaché, sans le crier trop haut, car il est de ceux qui pensent qu'il vaut mieux agir un peu que de parler beaucoup, il s'est attaché à l'appliquer avec fidélité dans les formidables contlits modernes pour les mieux apaiser.
Fils intelligent et reconnaissant de la Révolution d'où sont sortis le peuple et la boui;geoisie, il s'est refusé à voir entre ces deux enfants d'une môme mère des frères fatalement ennemis, il n'a jamais voulu admctti'e, comme une vérité démontrée, qu'entre ces deux libérés, ces deux affranchis, il fût utile d'étouffer le souvenir vivifiant des chaînes brisées d'un môme effort, qu'il fût nécessaire, pour assurer par étapes le bonheur universel, de séparer