‹ Qui perd gagneChapitre 2 sur 5 · IL A ÉTÉ TIRÉ A PART · texte numérisé non relu

IL A ÉTÉ TIRÉ A PART

N"» là 5. — 5 exemplaires sur papier du Japon aucien avec un

dessin original et une double suite de fumés sur Japon ancien et sur Chine.

N»» 6 à 25. — 20 exemplaires sur papier de Chine avec double suite

sur Japon mince et sur Chine.

No» 36 à 50. — 25 exemplaires sur papier vélin à la forme.

En 1887, Farjolle se décida à épouser sa blanchisseuse. A làgc de trente ans, c'est une des plus graves, résolutions que puisse prendre un homme. .Mais, vraiment, cette Cïistence d'hôtels meublés, de garnis vagues d'où on l'espulsait sans piiié dès qu'il n'avait plus d'argent, devenait intolérable. Ainsi, depuis des années, il traînait du quartier Lalin à .Montmarlre, et parfois jusque dans les ruelles des extrêmes faubourgs, une vieille malle, seul objet au monde dont il fût propriétaire. Cette malle eiit contenu, à la rigueur, douze chemises, un habit noir et deux vctemenis complets, en fori;ant un peu. bes circonstances indépendantes de sa

volonté avaient toujours empêché Farjolle de faire celte expérience.

Lorsqu'il abandonna ses études de médecine, aprè^ un examen malheureux, il vécut d'abord dans les tripots qui, à ce moment-là, pullulaient. LeUong des boulevards, leurs, larges fenêtres aux rideaux rouges raccrochaient les passants, et de la Madeleine à la Bastille, un pstt ! continuel vous attirait autour des cagnottes profondes. 11 suffisait, pour entrer, de présenter poliment sa carte au valet de pied.

Farjolle se nourrit quelques mois des miettes qui tombaient de la table de baccarat, empruntant, jouant, truquant. Puis il se lia avec des agents de publicité et esquissa ce. métier de la réclame fantastique et indéfinissable. Cela lui procurait, de temps en temps, un billet de banque qu'il risquait aussitôt.

A vingt-cinq ans, il retourna chez lui, à Rouen, où sa mère venait de mourir ; il y resta trois mois pour liquider la situation et rentra à Paris avec quinze cents francs environ. Pendant le trajet en chemin de fer, l'idée lui surgit d'employer celte somme à une œuvre pratique, comme l'achat d'un mobilier et le payement des dettes pressantes. A la deuxième station, il se voyait installé dans un petit entresol de la rue de Douai qu'il avait visité jadis par curiosité ; à Mantes, son projet lui parut irréalisable, et, lorsqu'il franchit les fortifications, il ne se faisait plus ai;icune illusion sur le sort de son héritage. En effet, le même fiacre qui porta ses bagages dans un hôtel le conduisit à son tripot familier où il perdit, à quelques sous près, les quinze cents francs, dans la nuit.

Le lendemain, il se réveilla à cinq heures de l'après-

midi et sourit sans amertume en pensant à l'enlresol de la rae de Douai. Il se rappela qu'il avait rendu la veille un louis à un garçon de jeu et il se hâta d'aller le lui réemprunter. Son existence ordinaire recommença.

Ses .histoires de femmes étaient fort simples, ses intrigues ne variant que suivant le prix qu'il y mettait et la rué qu'il choisissait. Une fois, pourtant, il se crut amoureux d'une modiste, lui fit la cour et le soir du rendez-vous définitif n'eut pas d'argent pour lui payer à dîner. 11 ne sut jamais où avait dîné la modiste ce soir-là. Le souvenir de cette aventure s'effaça bientôt.

La trentième année le surprit sans qu'il lui fût arrivé quelque chose de saillant ou d'imprévu, un grand chagrin, une joie, une émotion.

Il avait essayé de plusieurs professions sans s'y appliquer et sans réussir. Trois ou quatre mois reporter au journal Vlufonné où il gagnait par-ci par là vingt-cinq francs les jours d'incendie ou de catastrophe ; quelques mois aussi employé chez Letourneur, le grand banquier.

L'habitude de passer la nuit au cercle et de se lever à l'heure du dîner étant incompatible avec un travail assidu, il renonça bientôt à toute occupation régulière et se borna à traiter de menues affaires de publicité, suivant l'occasion. Il ne montrait une apparence de volonté et d'audace que dans cette lutte avec le client, et les rares fois qu'il se leva avant midi, ce fut pour forcer des industriels à « faire de la réclame » dans Y Informé.

Un hasard heureux — la publicité de Bretelles écossaises, conquise par un vigoureux boniment — lui permit de payer quatre-vingts francs par mois deux pièces

4 ■ gui PERD GAGKE

meublées dans la rue des Martyrs. Une suile de coïnei-

dcnces fortuites lui fit solder son loyer exactement et il

eut, pour la première fois de sa vie, la sensation d'un

crédit quelconque dans un quartier.

La conquête de la patronne de la Blanchisserie des

Martyrs le récompensa de

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la patronne qu'a- vec, respect et aucune

n'eût osé risquer la moindre gouaillerie à son sujet", car elle imposait par son allure résolue et la hardiesse de ses yeux noirs.

Non pas qu'Emma Favard étalât avec une ostentation de mauvais goût une venu d'ailleurs inusitée sur la butte Montmartre.

— Tiens ! mes petites, leur disaif-elle en leur offrant, après le travail, du vin blanc et des marrons, vous pen-

. QUI PERD CiAGNE S

sez bien qu'à vingt neuf ans, je n'en suis pas à ma première bêtise. Mais je nai jamais pris le premier venu et je ne me suis pas donnée à tort et à travers, comme Joséphine que voici.

— Oh ! Madame, hasarda Joséphine, une grande de vingt-deux ans, très paresseuse.

— Vous êtes idiote, ma chère, à votre âge et avec une figure pareille... mais oui, un brin de toilette, vous seriez gentille. . Vous êtes idiote de traîner dans les bals avec des pas grand'chose. Je ne vous conseille pas la vertu, ça ne me regarde pas, et d'ailleurs il est trop tard. Seulement soyez raisonnable et ménagez -vous. Un jour, vous aurez peut-être besoin de votre frimousse, et vous Taurez usée dans les bastringues. Vous ne supposez pas que vous vous tirerez d'affaire en repassant des chemises,* n'est-ce pas>

Les ouvrières, attentives et intéressées, souriaient :

— Voulez-vous que je vous avoue tout, continua la patronne. Eh bieti ! j'ai vingt-neuf ans, je suis plutôt bien, hein>...

— Rudement bien ! murmura Joséphine.

— Et vous me croirez si vous voulez, j'ai eu quatre hommes, pas un de plus, pas un de moins. Le premier, à dix-huit ans, pour commencer, quand je travaillais chez une modiste, rue NoUet, aux Batignolles. 11 m'a duré trois ans ; il était très gentil : je ne sais pas ce qu'il est devenu. De vingt et un à vingt-cinq ans, deux autres. Je ne vjDus donne pas de détails, c'est toujours la même chose. A vingt-cinq ans, un chef de bureau du ministère est devenu amoureux de moi ; j'ai demeuré avec lui jusqu'à Tannée dernière. Il n'avait pas beaucoup d'argent, mai»* j'ai tout de même trouvé le moyen de

faire des économies, quatre mille francs. .Et quatre mille francs qu'il m'a donnés quand il s'est marié, ça fait huit mille. Je ne l'ai pas trompé, parce que les difficultés dans l'existence, ça m'ennuie. Alors, j'ai pris cette boutique pour m'occuper, et voilà un an que ça marche.

— Et depuis le chef de bureau, Madame > Rien ?... demanda une des ouvrières.

La patronne réfléchit un instant.

— Rien, jusqu'à il y a huit jours.

— Le monsieur du quinze, un brun ! s'écria Joséphine.

— Monsieur Farjolle ! Je l'avais deviné, dit une autre.

Elle avoua sans rélicences. .

— Oui, M. Fairjolle, M. René Farjolle .. Je me suis laissée aller.

— Il est très gai, fit remarquer Joséphine, et il a l'air d'un bon garçon.

~ Maintenant, bonsoir, mes enfants. Mon amoureux va venir : c'est son heure. Il faut fermer la boutique.

Au début de leur liaison, Farjolle arrivait vers dix heures du soir et il couchait dans la chambre de la patronne, située à l'entresol au fond de la cour. Il s'en allait le malin avant déjeuner pour surveiller quelques clients, mettre en train des affaires, voir des camarades dans un café de la rue Montmartre. Ils couchaient parfois chez lui à l'hôtel et, alors, Emma réparait un peu le désordre de son installation sommaire de garni, cousait des boutons à ses vêtements, enlevait des taches.

Ils se plaisaient l'un à l'autre beaucoup et n'avaient pas, au courant de leurs nuits communes, une minute

de regret ni d'amertume : lui, délivré enfin de l'écœurement de ses amours ordinaires; elle, désennuyée par la bonne humeur de Farjolle et le sans-gêne de ses façons.

11 lui raconta sa misère, sa décave, comm^ il disait d'un mot plus élégant, qu'il s'était souvent passé de diner et qu'il avait couché sur les canapés des tripots. Ces histoires l'amusaient.

— Oh ! moi, s'il me fallait être inquiète du lendemain, je crois que j'en finirais avec l'existence... Je n'ai jamais souhaité de faire la fête et j'aurais pu, cependant .. Être tranquille et m'amuser gentiment quand l'envie m'en prendra, je ne désire rien de plus.

Leur liaison durait depuis trois mois. Ils dînaient maintenant tous les soirs ensemble, tantôt au restaurant, tantôt chez Emma par économie. Car la patronne connaissait la cuisine, le ménage et tout ce que comporte l'éducation des femmes à Montmartre.

Un matin, de bonne heure, ils furent réveilles par des coups très violents frappés contre la porte de la chambre. Farjolle sauta à bas du lit, pris de la vague inquiétude de quelque chose de désagréable.

— Qui est là >

— Ah! c'est vous, monsieur Farjolle! cria une voix bourrue. Je vous trouve enfin, ouvrez donc.

— Je ne peux pas, je ne suis pas seul; mais je passerai chez vous cette après-midi... à trois heures juste, répondit Farjolle, croyant se débarrasser de son créancier par la précision de sa promesse.

Le visiteur tourna le bouton de la porte et appuya. En même temps, il chaësait du pied les deux bottines disposées le long du mur, et ce geste brutal signifiait

évidemment : « Quand on a des bottines comme ça, on paye ses*deltes. »

— Je resterai ici tant que vous n'ouvrirez pas. J'en ai assez, à la fin, eh! Monsieur!... Si ça n'est pas honteux de ne pas payer sa nourriture... Voulez-vous ouvrir, oui ou non ?

Emma se leva brusquement, en colère :

— Qu'est-ce que c'est que ce monsieur-là >

— C'est le patron d'une table d'hôte où j'ai mangé l'année dernière... Je lui dois une note.

— Beaucoup?

— Deux cents francs, je crois, à peu près.

— Il faut le payer, c'est assommant, ce potin!

Elle ouvrit la porte. Le créancier se précipita dans la chambre et s'arrêta court en voyant Emma, en camisole, qui le regardait courageusement. 11 tendit un papier qu'elle lui arracha des mains.

— Asseyez-vous là, et tâchez de vous tenir tranquille. Je vais chercher de la monnaie... Vous n'aurez pas beaucoup de clients, vous, avec ces manières-là. ..

Elle traversa la rue, rentra chez elle et revint bientôt.

— Acquittez votre note, on va vous payer, dit-elle au créancier qui s'empressa de remplir cette formalité.

Et il disparut, avec le remords de n'avoir pas fait à Farjolle^un crédit plus important... Alors, Emma s'approcha de son amant, qui, assis sur le bord du lit, semblait tout penaud, et l'embrassa.

— Es-tu bête de te faire de la bile pour cette misère ! murmura-t-*elle doucement; Tu me dois deux cents francs : voilà un malheur !

— Je les trouverai cette après-midi, je m'arrangerai, répliqua Farjolle, je ne veux pas de ça.. .

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