QUI
— Tais-toi donc, ce n'est rien. Tiens I tu ne sais pas, si i'dtais riche? Je payerais tes petites dettes, les plus ennuyeuses, celles qui géneat dans la rue. Je suis sûre
— Peut être.
— Tu es gentil, au fond, et je t'aime bien. Quand tu serais riche, ce serait ton tour, n'est-ce pas?
Elle répéta à plusieurs reprises :
— Je t'aime bi€n, va, je t'aime bien. Nous sommes très amis, nous deux, mon chéri.
Cette circonstance rendit leur union plus intime. Le
soir, Farjolle lui tendit cinquante francs, empruntés au cercle, en lui disant :
•^ C'est tout» ce que j'ai pu trouver. J'aurai le reste demain.
Elle refusa de les prendre et il consentit à les garder. Les jours suivants, ils eurent des conversations sérieuses. Elle l'interrogea sur son métier et lui demanda en quoi il consistait.
— La publicité, en quoi ça consiste > Hum ! ce n'est pas commode à t'expliquer. On fait un peu de tout...
Il lui montra la quatrième page d'un journal qu'il avait dans sa poche.
— Regarde là : Bretelles écossaises, les seules qui ne rétrécissent pas. C'est moi qui ai levé cette affaire-là, ça me rapporte cent cinquante francs par mois. Mais c'est une bagatelle : on peut gagner énormément d'argent.
— Il y a de l'avenir alors? fît-elle.
— Je connais des gens qui gagnent deux cent mille francs par an les bonnes années... Un tas d'affaires autour... C'est le meilleur métier aujourd'hui... Fichus, les autres! Seulement il faut de la chance, des relations ., Ça viendra...
— Deux cent mille francs par an! C'est trop, mon chéri. On serait si heureux avec dix ou douze mille, vingt mille au plus.
— Vingt mille ! le petit Velard, que je vois au cercle et. qui a vingt-cinq ans, les gagne les vingt mille, et il commence à peine... Ah! on va vite, mais les débuts sont joliment durs quand on n'a pas de relations.
Emma voulait des détails. Comment des négociants, des industriels, dépensaîent-ils tarît d'argent pour que
leurs noms soient dans les journaux ou sur les murs> quel intérêt?...
— Quel intérêt? ma pauvre enfant, tu n'es pas assez au courant pour te rendre compte de ces choses-là... Sans la réclame, la publicité, personne ne vivrait plus maintenant. Il n'y a qu'à en profiter.
Elle restait interdite sous le mystère de ce métier bizarre et sentait confusément que Far jolie avait raison.
Ils ne se quittèrent presque plus et combinèrent des projets pour l'avenir. Emma négligeait la blanchisserie, ce qui inspira à Joséphine cette réflexion : « La patronne se dérange. » Ses soupçons s'aggravèrent lorsque la patronne l'envoya en tournée chez les clients, réclamer les notes et réaliser. Er^fin, Emma avoua ses nouvelles dispositions. Décidément elle lâchait la blanchisserie et le commerce; elle avait trouvé un acquéreur.
— Oui, ma petite Joséphine, je me marie...
Joséphine et les autres ouvrières furent subitement
émues par la gravité de ce mot.
— Vous vous mariez sérieusement?
— A la mairie et à l'église; je deviens M™° Far jolie.
Le mariage avait été décidé entre eux, très rapidement. Au fait, pourquoi se « coller » et se priver des avantages d'une situation régulière? Ça résolvait aussi la question d'argent qui aurai fini par se compliquer. Le passé d'Emma et le passé de Farjolle se valaient et l'indulgence réciproque pour les petits accidents de l'existence n'est-ce pas ce qu'il y a de plus commode en ménage? Et puis, qui le saurait? Farjolle n'était rien, et personne n'avait intérêt à connaître sa vie. D'ailleurs ils allaient s'installer dans un autre quartier.
12 QUI i'KRD C.AONE
Le mariage eut lieu dans le plus bref dclai. Emma prit comme témoins deux clients, et lui, deux anciens camarades de la rive gauche qu'il rencontrait de temps en temps au café. A celte occasion, la patronne offrit à diner à ses anciennes ouvrières et les quitta en leur recommandant de ne pas trop se galvauder. La nuit de leurs noces, ils ne se crurent pas obligés de faire des excentricités.
Ils louèrent, avenue de Clichy, un appartement sur la cour, au quatrième, composé de trois pièces cjtiguës et mal éclairées. Emma préleva deux mille francs sur ses économies pour acheter des meubles et subvenir aux premiers frais. Ils s'offrirent même une bonne. Farjolle, moyennant un acompte, se réconcilia avec un tailleur de sa jeunesse, qui le voyant revenir solvable après lant d'années, se sentit saisi dune immense considération et lui prédit un grand avenir. Il lui confectionna une redingote, sous laquelle Farjolle prit tout desuiteunair cossu et sérieux. Il avait un peu de ventre, malgré ses privations antérieures, phénomène qu'il expliquait par sa vie paresseuse et certaines habitudes d'alcoolisme. Un commencement de calvitie, qui accentuait jadis son aspect misérable, lui alla bien dès qu'il eut des vêtements neufs. Il fut désormaip rasé avec
soin, sauf la moustache. Quoique de taille médiocre, court de jambes et carré d'épaules, il ne manquait pas d'une distinction facile et extérieure.
Les deux mille francs ne durèrent pas longtemps, mais Emma l'avait prévu, et, pleine de confiance, versa résolument dans le ménage un supplément de fonds.
Farjolle montrait d'ailleurs une activité extraordinaire. Il sortait tous les matins, courant de client en client. A l'époque où, continuellement décavé, il s'agitait des heures pour trouver cent sous, il admirait ceux qui ont toujours quelques louis en poche et savent où dîner chaque soir. Il en était là, par un brusque changement du sort. Il ne tenait plus qu'à lui de monter et de grandir.
11 restait encore à Emma trois ou quatre mille francs, six mois d'assurés. La chance se prononcerait d'ici là, et, certainement, il gagnerait leur vie à tous deux avant que les provisions soient épuisées. Emma non plus n'en doutait i>as. Les nouvelles (Conditions de son existence ne la trouvèrent ni inquiète ni effarée : elle apportait, à la conduite de leur intérieur, cet ordre précis, cette implacable patience des femmes résolues à se défendre contre le hasard. Sentant qu'elle venait de risquer sa vie dans cette aventure, elle voulut, au moins, n'avoir aucune maladresse à se reprocher.
Avec une subtile intelligence, elle comprit que Farjolle ne changerait pas de mœurs du jour au lendemain, par le seul fait de la cérémonie matrimoniale, et ne passerait pas de l'extrême vagabondage à l'extrême régularité sans quelques oscillations.
— Tâche déjouer le moins possible, lui dit-elle. Tu
sais que tu n'as guère de chance. Un louis par-ci, par-là, c'est bien assez...
Mais Farjolle n'était pas vraiment joueur. 11 avait vu de trop près la duperie du jeu, tel qu'il est organisé à Paris dans les tripots, pour y engager de l'argent, « solide et honnêtement acquis », comme il se disait à lui-même, non sans fierté. « Jouer, pensait-il, c'est bon quand on n'a pas le sou. » Et peu à peu, il n'alla plus au cercle que pour voir des camarades uiiles, donner des rendez-vous, écrire une lettre ; il traversait dédaigneusement les salles de baccarat, visant plus haut que les vulgaires combinaisons des cartes.
S'aimaient-ils, les deux époux de ce ménage hasardeux? Ils n'étaient ni l'un ni l'autre de nature à se poser cette question. Emma était trop rangée et trop pratique pour tenir compte d'une chose qui ne se prêtait pas à des calculs faciles, et lui avait cessé d'être sentimental depuis sa première communion. Us ne s'ennuyaient pas ensemble et s'embrassaient parfois violemment. Mais les étreintes ne leur laissaient pas cette reconnaissance attendrie qui semble le sillage de l'amour. Ils n'y prenaient qu'un plaisir instantané, sitôt disparu, délayé dans les préoccupations quotidiennes.
Cependant lu patronne de la blanchisserie des Martyrs, qui n'était dans sa boutique qu'une forte fille, aimable à voir, devenait délicieuse sous la forme bourgeoise. Sa vigueur s'adoucissait dans des vêtements plus gracieux ; et à la chaleur de l'intimité, sa beauté un peu sombre prit du charme et de la tendresse.
Quant au passé d'Emma, à ces petites aventures ordinairement pénibles pour un mari, Farjolle avait beau s'interroger, songer a«u chef de bureau à qui il devait
l6 QUI PERD GAGNE
son installation : ça lui était égal. Cétait une lointaine légende dont le souvenir n'excitait en lui aucun trouble, ils n'en furent jamais gênés et en parlèrent à diverses reprises sans rancune : « Bah ! pensait FarjoUe, ces machines là n'ont plus d'importance, et qui est-ce qui n'a pas aujourd'hui quelque mauvaise histoire dans sa vie } On n'y fait plus attention »
Emma, quoique bourgeoise, ne devint ni prude ni maniérée. Son libre langage de Montmartre s'atténua à peine, et juste ce qu'il fallait pour éviter le scandale. Et si, parfois, elle n'hésitait pas à dire devant FarjoUe, en parlant d'une de leurs connaissances : « C'est un salaud » ou : « C'est un cochon », elle ménageait ses expressions dès quïl y avait quelqu'un. Ainsi, elle passa bientôt dans BatignoUes pour une femme maligne, élégante et distinguée.
Deux mois après leur emménagement, l'homme des Bretelles écossaises irrétrécissables, Borck, un Hollandais, cessa la publicité de ce produit, qui n'allait plus du tout. On s'était aperçu que les bretelles ne rétrécissaient pas, mais qu'elles cassaient, et cela avait suffi pour éloigner les acheteurs.
— La publicité a été mal faite, c'est sûr, dit Borck à FarjoUe.
Celui-ci se rebiffa...
— Allons donc ! c'est de votre faute. 11 ne fallait pas lésiner sur la réclame. Et puis elles cassent les bretelles... j'en ai fait l'expérience moi-même, vous ne pouvez pas dire le contraire.
— Possible, mais si la publicité avait été mieux menée, ça n'aurait rien fait, continua Borck, très entêté...
QOI PERJJ C.AC.NF. 17
Et ii ajouta :
— Je vais essayer une autre affaire.
— Uonne idée, excellente idée, répliqua Farjolle. Oh ! pour celle-là, vous pouvez être tranquille, je vais vous la soigner... J'en réponds
de celle-là... Qu'e que c'est ?
Borck parut contr rié :
— Ah! voilà... Ce que ridée n'est pas < moi... U s'agit de la cer un corset... C'est un de vos collèRues qui me l'a proposée et j'ai accepté.
— L'n collègue l s'écria Farjolle, navré de voir lui échapper un de ses rares clients- Vous ne me donnez pas votre publicité ?
— Puisque l'idée n
pas de moi, je ne puis „ .
— Et qui est-ce, ce collègue ?
— Velard, un petit, mince. Il est venu me trouver ce matin... U a une belle voilure.
— Je le connais, votre VelarJ, parbleu ! 11 se fourre partout...
— Il était ici à huit heures...
■ Borck, monsieur Borck, je n'ai pas de
l8 QUI PERD GAGNE
conseil à vous donner. Mais vous avez eu tort de manquer de confiance en moi. Tant pis pour vous î
Farjolle fit mine de s'en aller, Borck. qui craignait de s'être fait un ennemi, le rattrapa.
— Écoutez, mon cher monsieur Farjolle, l'affaire n'est pas encore conclue. Voyez Velard, entendez-vous avec lui... Enfin, arrangez-vous. Si vous pouviez faire l'affaire à vous deux, ça vaudrait mieux. Revenez me trouver demain...
Farjolle sortit du magasin, un peu consolé. Mais ce petit Velard, vingt-cinq ans, imberbe, quel aplomb tout de même ! Il l'admirait malgré sa déception. En dînant, il raconta tout à Emma, qui lui dit :
— 11 n'est pas plus fort que toi, ce Velard. Seulement, il a plus l'habitude du métier, il est plus actif. Tâche de te lier avec ce garçon. Voilà de bonnes relations dans ta partie.
— Je le connais un peu, j'ai joué à l'écarté contre lui, au cercle où il déjeune presque tous les matins. J'irai demain, à onze heures...
On déjeunait dans la vaste salle à manger du cercle, par petites tables de deux, de quatre, de huit. Le repas coûtait quatre francs, café compris. On prenait un ticket, en entrant, et on le remettait après les horsd'œuvre au maître d'hâtel. L'administration avait renoncé au crédit à cause de l'abus. Les membres du cercle sérieux, ceux qui exerçaient une profession, les gens d'affaires, déjeunaient à onze heures ; à midi et demi ou une heure, arrivaient les oisifs, couchés tard, ayant joué au baccarat une partie de la nuit, éreintés. Ordinairement, ils causaient, pendant tout le repas, des coups surprenants qu'ils avaient subis la
veille et échangeaient des considérations sur le jeu.
La table la plus bruyante était près de la porte, en entrant. Les habitués, des remisiers, deux rédacteurs d'un journal du soir qui sortaient de rimprimeric et Brasier, qui avait au cercle une grande réputation d'esprit, se plaignaient à haute voix des imperfections du service et exigeaient des plats supplémentaires. Dès qu'un membre du cercle pénétrait dans la salle à manger, ils racontaient immédiatement sur son compte quelque histoire malpropre qui égayait le repas. Brasier surtout excellait dans ces sortes de récits et il les disait d'une façon froide très comique. Il passait pour un homme roublard parce qu'il possédait des rentes et ne les perdait pas au jeu. Il les augmentait, au contraire, par une conduite habile et prudente au baccarat, et de la veine.
Il était grand, brun, très vigoureux et ne craignait pas les bagarres... Far jolie arriva, donna deux ou trois poignées de main, et demanda à quelqu'un :
— Avez-vous vu Paul Velard, ce matin } J'ai à lui parler. .
Brasier répondit :
— Non, il n'est pas encore venu, mais il ne tardera pas. Déjeunez donc avec nous, en attendant. Comment se fait-il qu'on ne vous rencontre jamais, vous ? Rangé >
— Marié depuis un mois.
— Compliments : ça ne se voit pas trop.
Brasier entama sa côtelette et déclara avec dégoût qu'elle était immangeable. Puis se tournant vers Farjolie :
— 11 est en retard, le petit, aujourd'hui.
Et, suivant le penchant naturel de son esprit, il ajouta : ' — 11 doit être en train de terminer quelque canaillerie.
— Oh ! fit Farjolle.
Les autres sourirent, prêts à approuver.
— Je ne peux expliquer son retard que comme ça, car il est très régulier, continua-t-il de sa voix brève et méchante. Étonnant, ce gamin ! levé à huit heures du matin ; à l'heure du déjeuner, il a déjà f... dix personnes dedans ! Ça ne traîne pas avec lui. Je Taime beaucoup, mais quelle fripouille !
C'était le mot favori de Brasier et il l'appliquait à peu près à tout le monde.
— Auriez-vous une affaire avec lui, Farjolle ? Dans ce cas, vous êtes flambé. D'ailleurs vous êtes marié maintenant, vous n'avez plus aucune défense...
Farjolle protesta.
— Allons donc, mon cher. Ça saute aux yeux : vous n'êtes pas de force avec Velard. Il ira loin, ce gosse ! Indélicat, cynique et d'une fripouillerie ..
Il y eut, soudain, un silence. Brasier, étonné, leva les yeux, et vit Paul Velard très pâle, à un pas de lui. Il avait certainement entendu la dernière phrase, prononcée à haute voix. Les convives cessèrent de manger ; un garçon qui passait un plat s'arrêta, curieux.
Brasier retroussa tranquillement sa moustache et attendit, tandis que Velard, tout décontenancé, songeait : « Il y a vraiment des situations stupides. Qu'estce que ça peut me faire qu'on m'appelle canaille ? » Il fut tiré d'embarras par Farjolle qui lui tendit la main.
— Comment allez-vous, mon cher ? Justement, je vous cherchais.
Ces quelques paroles rompant le silence 'général suffirent à lui rendre son habituel aplomb. 11 serra la main de Farjolle avec effusion.
— Tiens ! puisque vous êtes là, mon cher ami, vous allez me rendre un service...
Et il le prit ostensiblement par le bras et lentraîna. Tout le monde en conclut qu'une affaire d'honneur s'engageait. 11 ne restait plus qu'à patienter. Farjolle revint au bout de dix minutes et se rassit à côté de Brasier qui buvait lentement son café.
— Nous allons arranger ça, hein> voulez-vous >...
— Vous êtes son témoin > Voici les miens, répondit Brasier.
Et il désigna d'un geste Radowski le remisier et Jean Dariot le journaliste, qui s'inclinèrent.
— Finissons notre café, nous causerons après déjeuner, en fumant un cigare, dit Farjolle.
Il pria le commandant Baret de l'assister. Le commandant, homme d'une cinquantaine d'années, rond et jovial, décoré de la Légion d'honneur, accepta sans même demander de détails. C'était le témoin naturel des membres du cercle : on l'appelait commandant à cause de cela et aussi parce qu'il connaissait à fond l'histoire de la guerre de 1870. Entre autres campagnes, il avait présidé le fameux duel au pistolet de l'an dernier, toujours entre deux membres du cercle, à la suite d'un scandale de jeu. Dans cette rencontre, le baron D... accusé de tricher, logea une balle sous la sixième côte de son adversaie, laquelle balle fut extraite par le propre médecin du cercle, et la blessure ellemême fut pansée avec de la charpie appartenant à l'administration. Tout se passa donc en famille.
Les quatre témoins réunis, le journaliste parla le premier :
— Messieurs, je suppose que vous êtes résolus à arranger cette affaire, qui ne repose sur rien...
— Le fait est, fit remarquer le commandant, qu'il n'y a pas eu insulte directe, comme Tannée dernière, au pistolet... pan ! c'était autre chose.
FarjoUe intervint :
— Brasier a traité de fripouille... à haute voix...
— Tout est dans les circonstances, afnrma le journaliste... D'abord, lorsqu'on l'a traité de fripouille. Velard n'était pas présent. Il y a là une nuance : quand les gens sont absents, on exagère toujours. Notez que Brasier n'a jamais eu avec lui que d'excellents rapports... Vingt fois je l'ai entendu dire de Velard que c'était une fripouille, mais ils dîneht souvent ensembl.\.. Je prétends donc qu'il y a, dans ce cas, débinage, blague, plaisanterie. Insulte, non.
FarjoUe fit : « Hum ! »
— Et la preuve, c'est que Brasier a dit, devant nous tous, avant que Velard n'entrât dans la salle à manger... Vous vous le rappelez, n'est-ce pas, Radowski ?... « C'est une fripouille, mais je l'aime beaucoup. » Donc, plaisanterie, tout simplement...
— Je veux bien admettre, déclara FarjoUe, que nous sommes en présence d'une simple plaisanterie. Alors, vous ne ferez aucune difiiculté de l'inscrire dans un procès-verbal.
Le commandant rédigeait les procès-verbaux comme personne. Il se mit en avant : ^
— Parfaitement, un petit procès-verbal qui arrangera tout... M. Brasier ne fait pas d'excuses... jamais d'ex-
cuses, ça ne se fait plus ; il reconnaît seulement qu'il y a eu malentendu... fausse interprétation... Je vais vous rédiger ça en cinq minutes.
Les quatre témoins signèrent.
— 11 n'est pas trop tard, dit Dartot, j'ai le temps de le porter à la feuille. 11 paraîtra ce soir.
F'arjoUe avait rendcz-vous dans un cafc, près de la Bourse, avec Vclard qui le remercia chaleureusement,
— Nous dînons ce soir ensemble, je vais envoyer un mot au commandant, au cercle.
— 11 faut que je prévienne chez moi, alors? dit Farjolle.
Velard sourit :
— Une femme ? Bon ! mais j'ai une idée... Emmenezlà, j'emmènerai ma bonne amie, Jeanne d'Estrelle...
Elle est très chic, vous devez avoir lu son nom dans les journaux...
Far jolie hésita à lui dire qu'il était marié, véritablement marié. D'ailleurs, une occasion superbe de se lier tout à fait avec Velard, si malin ! Et puis, si Emma ne voulait pas, il trouverait un prétexte.
— Entendu 1 je monte jusqu'à la maison. Rendezvous au restaurant...
— Je retiendrai un cabinet.
Mise au courant des événements de la journée, Emma approuva la conduite de son mari et augura favorablement de la manière pacifique dont l'affaire s'était terminée. Elle accepta le dîner, et se hâta de revêtir sa toilette la plus convenable, une loiletie de bourgeoise modeste mais qui ne se prive de rien. Comment avait-il pu supposer qu'elle serait froissée de diner avec Jeanne d'Estrelle, une cocotte ? Quelle importance cela a-t-il ? Est-ce que tout le monde nest pas mêlé maintenant ?
— Nous sommes mariés, parce que ça s'est trouvé " comme ça ". C'est plus commode, je ne dis pas; avoue cependant qu'il faudrait être bien bêle pour s'en vanter et mépriser les autres- Nous avons besoin de
gagner de Targent et de vivre à notre aise... après, nous verrons.
— Oh ! je ne fais pas le difficile et je m'en moque autant que toi. Tu Tas dit : ça n a pas d'importance.
11 employait souvent cette expression qui lui rendait de grands services dans ses raisonnements. Grâce à elle, il tranchait bien des petites difficultés intimes, par exemple la question des premiers amants d'Emma, du chef de bureau... Pas d'importance le chef de bureau : elle le lui montrerait dans la rue, il ne se détournerait même pas. Velard venait d'être traité de « fripouille », il n'y songeait déjà plus, sûrement. Demain, lui et Brasier se serreraient la main... Pas d'importance.
— Au fait, dit il, en arrivant devant la porte du restaurant, achetons le journal de Dartot. 11 vient de paraître, il contient sans doute le procès-verbal.
Au même instant, un coupé s'arrêta. Paul Velard et une dame en descendirent.
Paul tenait le journal à la main et sa figure marquait une grande satisfaction.
— Nous présenterons ces dames là-haut. Le commandant doit y être déjà, il est très exact.
Le commandant, en effet, fumait depuis un quart d'heure des cigarettes sur le sofa de velours rouge du cabinet. Il s'était mis en habit noir. « Toujours en frac, dans les dîners de duel, même s'il n'y avait pas eu rencontre effective. » C'était son principe.
Il fit des compliments aux femmes, avec sa galanterie raffinée de témoin. Paul les présenta.
— Madame Jeanne d'Estrelle... Madame Farjolle... Emma pensa : « Elle a bien l'air d'une cocotte, mais
bonfie fille. » L'autre ne pensa rien et se mit à bavar-
der en enlevant son chapeau devant la glace. Les deux jeunes gens étalèrent le journal sur la table et se penchèrent pour lire le procès-verbal imprimé, parmi les échos de Paris.
« On nous communique le procès-verbal suivant. . . »
— Parfait ! dit Velard, on ne peut mieux rédigé, décidément. Plus je le relis... Le commandant a un chic pour ces choses-là !
Le commandant,. par modestie, déclara que c'était très facile, « une tournure de phrase à prendre, seulement ». Puis il ajouta :
— C'est autrement délicat de rédiger un menu. Supérieur, le vôtre, mon cher. J'ai jeté un coup d'œil... 11 n'y a à changer que le clos-vougeot en chambertin. Le chambertin, ici, est le meilleur vin de la cave.
Pendant le repas qui dura jusqu'à onze heures du soir, le commandant raconta des histoires de duels où il avait servi de témoin, le fameux de l'an dernier, une balle dans le flanc... pan ! Un de ses favoris, celui-là.
Après le potage, Jeanne d'Estrelle et Emma causaient familièrement. Jeanne, les cheveux blonds ébouriffés, gesticulait et éclatait de rire presque à chaque mot. Elle était célèbre par sa gaieté et son entrain dans le monde de la fête : aussi on l'invitait à toutes les parties de plaisir afin de ne pas s'ennuyer.
— Hier, ma chère, figurez-vous, je me suis couchée à six heures du matin. Paul était éreinté... Oh! il est solide pourtant... On a joué au poker toute la nuit : cette Léa est si joueuse ! Dès qu'on arrive chez elle, il faut cartonner. Je ne me rappelle plus si j'ai gagné ou perdu...
— Tu as perdu, j'en suis sûr, affirma Paul.
— Tu crois? Vous connaissez Léa, n'est-ce pas, ma chère >
Emma répondit, d'un air négligent :
— Non.
— Non ? C'est étonnant. Vous êtes la seule. Il n*y a pas longtemps que vous vous amusez alors ?
— Je ne m'amuse pas beaucoup, dit Emma, et nous ne sortons guère.
— Un vrai collage, quoi ! s'écria Jeanne d'Estrelle, éclatant de rire.
Farjolle fit un geste. Emma sentit qu'il allait se lancer dans des histoires, un tas de détails oiseux; au milieu d'un diner, en cabinet particulier, ce n'était guère le moment. Elle l'arrêta d'un regard qui voulait dire : « N'embêtons pas ces gens-là, avec nos affaires de ménage. » Et elle éclata de rire, comme Jeanne.
On déboucha une bouteille de Champagne. Jeanne tendit son verre, trempa son nez dans la mousse, et, tout à coup, sans raison, dévisageant Emma :
— Vous ne savez pas ce que vous devriez faire, vous ? Vous devriez vous teindre les cheveux en blond ! Ça vous irait parfaitement bien... Ma parole, avec vos yeux noirs, vous seriez épatante...
— Ça, c'est drôle, dit Farjolle.
Tout le monde se mit à rire, surtout Paul Velard, car il était amoureux de sa maîtresse, à cause de la réputation universelle d'esprit qu'elle avait.
— Bonne idée. Madame, la mode n'est plus aux brunes.
— D'autant plus, ajouta Jeanne, qui se leva de table et passa sa main sur la tête d'Emma, d'autant plus que vous avez des cheveux superbes. ma chère... Vous,
ne VOUS imaginez pas ce que ça donnerait, e'n blond, ces cheveux-là.
Le commandant fut de cet avis et Emma déclara qu'elle réfléchirait.
Ils sortirent du restaurant très gais. A la porte, le commandant quitta la société pour aller au cercle. Velard proposa de marcher jusqu'à la Madeleine et de boire un bock dans une brasserie qui devenait chic à partir de minuit. Desgommeux mettaient même l'habit noir ou le smoking pour y être vus mangeant des sandwiches.
La difficulté survenue entre les deux jeunes gens, à propos des Bretelles écossaises, fut tranchée à l'amiable. Le lancement du nouveau corset échut à Far jolie.
— C'est une machine de rien du tout, d'ailleurs, lui dit son concurrent, et vous aurez delà peine à tirer de l'argent de ce Borck qui est d'une avarice sordide. N'ayez aucun égard pour lui. c'est un conseil que je vous donne.
— Une machine de rien du tout ! Vous en parlez à votre aise. Vous gagnez des sommes énormes, vous, et quelques centaines de francs de plus ou de moins ne vous comptent pas... Mais, moi, je commence...
; — Encore un bock. Mesdames ? répondit Velard.
— Je te crois ! fit Jeanne d'Estrelle. Les conversations sérieuses m'aftèrent. Vous avez raison, monsieur Farjolle, de vouloir gagner de l'argent. Ce que c'est utile ! Tenez, ce gosse-là, à vingt-cinq ans, il roule sur l'or... II est vrai que tu es malin, mon chéri. L'autre jour, il m'a donné une broche en diamants qui ne lui coûtait pas un sou... Ce n'est pas un reproche.. Une affaire de publicité, comme il dit ! Vlan ! ça y était. Sont-ils bêtes, les. bijoutiers !
35 QUI [■RRD GAGNE
— Je te prie de ne pas débiner mon Ctat, Jeanne, dit Velard.
— Allez, ma petite Emma, ne voosinquiélc?,pas. Pau! csl un bon garçon, quoique roublard : il fera gagner de l'argent à votre homme tt vous n'habiterez plus les Batignolles !... Oh ! là là, s'il me fallait habiter les Batignollesl
Paul Velard, fatigué des émotions de la )ournée, fit observer qu'il élaît temps de s'aller coucher, et les deux couples se séparèrent après un grand nombre de poignées de main. Emma promit à Jeanne de dîner avec elle " un de ces soirs ■>, et les deus jeunes gens fixèrent un nouveau rendez-vous pour le lendemain.
La. rédame de Vlnfornté élait une des plus coûteuses de Paris, car \' Informé passait pour un journal indépendant et bien renseigné, ainsi que son titre l'indiquait explicitement. Les spéculateurs, les boursiers, les Il hommes d'affaires " de toute catégorie, gens sérieux et qui n'aiment pas les blagues, composaient sa clientèle assidue et nombreuse. Il affectait de mépriser la politique et de n'avoir pas d'opinion. Cela faisait partie de son programme, de ce fameux programmequi avait presque déterminé une révolution dans le journalisme parisien : " VJtiformé n'aura pas d'opinions, il n'aura que des nouvelles. « Et les nouvelles qu'il r
les donnait avec ostentation, en gros caractères. Personne n'en doutait. « V Informé n'a pas d'opinion politique. Dans quel intérêt lancerait-il de fausses nouvelles > » Si, par hasard, il en lançait une, il ne la rectifiait jamais et il n'en faut souvent pas davantage pour qu'une fausse nouvelle devienne exacte.
Borck, l'homme aux bretelles, tenait, par-dessus tout, à la publicité de ïinformé. Extrêmement chère, celte publicité ; mais, pour imposer son corset il ne reculait devant aucun sacrifice... N'était-ce pas ïinformé qui avait fait, l'an dernier, la vogue fabuleuse des Pastilles anti-névralgiques, dont la propriété constituait aujourd'hui une fortune >
— Arrangez-vous d'abord avec lui, avait dit Borck à Farjolle. Nous nous occuperons des autres journaux ensuite. Je veux des articles et de grandes réclames à la quatrième page. Vous connaissez Verugna, le directeur?
— Certes, répondit Farjolle. Et je le connais encore mieux que Velard, attendu qu'à mes débuts, j'ai été rédacteur à son journal.
Il avait autrefois, en effet, rédigé des accidents de voiture dans ïinformé et collaboré à un incendie important. Néanmoins, il pria Paul Velard de le représenter à Verugna, qui ne se souvenait peut-être plus de lui. Ils se rendirent, à six heures du soir, la seule heure où l'on trouvait le directeur, à l'hôtel de ïinformé. Us s'assirent dans l'antichambre et Velard tendit sa carte au garçon.
— Monsieur le directeur n'est pas encore arrivé.
A ce moment, le secrétaire de Verugna traversa l'antichambre et aperçut Velard.
— Bonsoir, vous. Vous attendez Verugna> Et, à l'oreille, il lui dit :
— Ne restez pas ici au milieu de tous ces gens-là, montez à la rédaction. Le patron est en retard ; il a fait la noce toute la nuit.
— Ah bah!
— Je l'ai vu, à midi, couché. 11 avait une sale mine et il m'a dit qu'il dormirait jusqu'au dîner. 11 mène depuis quelques jours une existence idiote avec cette femme !
— Une nouvelle >
— Une espèce de fille, pas mal d'ailleurs, qu'il a ramassée dans un bal de Montmartre. Toujours un peu crapules, ses goûts, vous savez... 11 dépense beaucoup d'argent pour elle. .
Il n'y avait pas de meilleure expression pour caractériser les goûts de Verugna : ils étaient « crapule ». Il aimait les filles dégingandées, tapageuses et grossières.
Personnellement, il avait l'air très distingué ; petit, brun, l'œil ironique, des dents superbes, élégant de costume. C'était une surprise de l'entendre, dès qu'il ouvrait la bouche, proférer des paroles d'une malpropreté extraordinaire, des jurons et des imprécations de barrière. 11 n'allait pas dans la bonne société, à cause de cela.
Il parlait d'une voix douce, d'un timbre agréable, et ses gestes étaient gracieux.
Il ne se contentait pas de dire des saletés, à lout propos, entre deux phrases sérieuses ; il en faisait. On citait de lui des actions dégoûtantes, qui écœuraient tout le monde autour de lui, mais le réjouissaient énor-
mément. Et quand il riait de ces choses, son rire était enfantin et communicalif.
Il changeait souvent de maîtresses et ne s'attachait pas à elles. Cependant il fut amoureux plusieurs fois: Tamour se devinait chez lui à la façon particulièrement ordurière dont il s'exprimait devant sa maîtresse. Il faillit même avoir une passion pour une danseuse d'un établissement public, jolie fille, maigre et pâle, qui se grisait chaque soir. Il la lâcha parce qu'elle devint tellement malade de la poitrine qu'elle ne pouvait plus boire. Mais il se conduisit bien avec elle, lui paya une chambre séparée de. la salle commune à l'hôpital et assista à ses obsèques, dont il fit les frais.
Il était très riche. Son père était mort, en France, quand il avait seize ans. Il en profila pour ne paS* terminer son éducation et s'amuser uniquement. Sa mère lui donna de l'argent sans récriminer.
A trente ans, il s'ennuyait dans la vie, autant que possible. Tous ses camarades de fête lui avaient emprunté de l'argent, ?iucun ne le lui avait rendu, et cela lui suffit pour mépriser l'humanité. Il se mit à être impertinent et volontaire ; il ne put plus fréquenter" que des êtres inférieurs à lui par la fortune et qui l'approuva'ent pour ne pas se fâcher avec un homme si riche.
Il avait une extrême pénétration des gens qui l'entouraient et on ne le « roulait » plus que difficilement. II s'en vantait volontiers, et s'il secourait un camarade dans la misère, il lui faisait cyniquement comprendre qu'il n'attendait de lui aucune reconnaissance. 11 entreprenait des affaires pour s'occuper, pour brutaliser des hommes, manier des intérêts, montrer la force et la grandeur de sa fortune.
Il aimait assez Brasier, dont le cynisme excitait le sien. Ils se tutoyaient et, dans des soupers intimes, faisaient assauts d'injures et de gros mots.
Ce fut Brasier qui lui sugge'ra l'idée de fonder un journal :
— Voilà l'occupation qu'il te faut, car si tu continues, tu finiras par être complètement abruti et tu me répugneras trop pour que je continue à te fréquenter. Le principal élément du succès, c'est l'argent, et tu en as cent fois plus que ne mériterait un voyou de ton espèce.
Cette idée l'emballa. Oui, fonder un journal, remuer des capitaux, avoir de l'influence, dominer des employés de toute sorte,^voilà ce qui lui convenait...
— Tu pourras être grossier et impertinent à ton aise... tu auras un prétexte, au moins, lu seras quelque chose.
Sa première conception fut simplement de créer un journal d'affaires ; peu à peu il l'élargit, voulut un journal complet, plein d'informations, jetées pêle-mêle ; — pas de littérature'; trop difficiles à manier les littérateurs, trop exigeants, trop susceptibles, — le vrai journal nécessaire à des gens pressés, indifférents, pratiques. L'//î/or me parut, précédé par une réclame gigantesque, et son succès fut énorme, tout de suite.
Verugna ne tarda pas à être un personnage considérable. Sa mère aVait eu l'ingénieuse idée de le faire naturaliser Français à vingt et un ans. Il était né au Brésil, comme Verugna le père.
La pauvre femme parlait peu de son époux. Les rares occa?ions où elle prononçait son nom, c'était pour dire : « Nous étions alors à Rio-de-Janeiro, à la Plata, à San-Franscisco, aux Indes. » Évidemment
toute leur existence s'était écoulée très loin. Son mari avait dû la trimballer dans les cinq parties du monde, et aujourd'hui, grasse, fatiguée, indolente, elle n'aspirait qu'à se reposer sur des chaises longues, sans songer à rien. Le fait certain est que le père Verugna avait réalisé une fortune immense. Quelles en étaient les origines ?. Il ne restait pas de témoin pour les raconter. Les uns parlaient de mines d'argent, d'autres de bénéfices fantastiques dans des commerces inavouables, d'autres de jeu.
Brasier, suivant sa coutume, prétendait que la fortune de Verugna était le résultat de formidables canailleries , de ces canailleries dont les canailleries parisiennes ne sauraient même donner une idée approximative .. « Des crimes inouïs dans des déserts... Ça se rencontre tous les jours, là-bas... C'est très naturel, on ne le remarque pas. Ni justice, ni responsabilités, un pays de sauvages. »
Cette opinion ne l'empêchait pas d'être fort lié avec Verugna, et ils ressentaient l'un pour l'autre une réelle sympathie.
Brasier lui faisait parfois de.s plaisanteries de mauvais goût. Ils avaient joué une nuit au baccarat et Verugna lui avait gagné une somme assez ronde. Depuis lors. Brasier refusa de jouer avec lui, et quand Verugna proposait une partie :
— Ah ! non, par exemple, tu es trop heureux au jeu. Je ne dis pas que tu te triches, mais tu as dû avoir un ancêtre qui trichait... Tu triches par atavisme... Tu n'y es pour rien, toi, tu e» honnête, c'est l'ancêtre qui est coupable.
Verugna adorait ces façons-là.
Tous les mois, Brasier rendait visite à la mère qui occupait, dans l'avenue des Champs-Elysées, un somptueux appartement avec quatre salons en enfilade où elle ne recevait jamais personne. Il l'aimait beaucoup, elle auséi. « Avoir eu un mari et un fils comme ceux-là, ce n'était pas d'une femme ordinaire, certainement. » Elle était atteinte de la manie du whist, et pendant cette soirée mensuelle, où elle faisait un mort entre son fils et Brasier, elle sortait de son alanguissement habituel. Elle riait, elle racontait des histoires. A minuit, quand ses partners disparaissaient, elle retombait dans son rêve.
Verugna allait chaque soir au journal, sur lequel il exerçait un contrôle actif, surveillant l'administration, la rédaction, les garçons de bureau. De nombreux visiteurs le guettaient dans l'antichambre : des journalistes, des courtiers d'annonces, jusqu'à des hommes politiques. Il recevait les courtiers d'annonces d'abord, les affaires avant tout.
Ce jour-là, comme il était en retard, il fit prier tous ces messieurs de repasser, sauf Paul Velard, qui ne venait jamais pour rien.
— Quoi de nouveau, hein ? Vous avez quelque chose en train... Dites vite... J'ai mené une vie de patachon, cette nuit, je n'en puis plus.
Velard lui présenta Farjolle.
— Mon cher, voici un de mes amis, un garçon un peu timide, mais très intelligent. Il commence à peine et ne connaît pas grand monde... 11 a besoin de vous pour une affaire... • *
— Asseyez-vous donc, jeune homme, dit Verugna. Il me semble que je vous ai vu quelque part ?
Farjolle, interdit, murmura :
— J'ai fait un peu de reportage, chez vous, il y a deux ans.
— - Ah ! c'est ça, s'écria \'crugna. J'ai une mémoire des gueules...
Paul Velard rit aux éclats et Farjolle qui comprit immédiatement la situation, se tordit.
Verugna, joyeux, le regarda d'un air tout à fait sympathique.
— \'ous avez bien fait de lâcher le reportage, jeune homme... La publicité vous mènera joliment plus loin. Maintenant, allez-y de votre boniment.
Le directeur de VInfonné était en belle humeur. Il proposa à Farjolle des conditions d'un bon marché exceptionnel.
— Vous ferez payer le maximum à votre client, ça va de soi, et vous garderez la différence pour vous, plus la commission : vous avez une bonne têie, je veux être gentil avec vous.
Farjolle se confondit en remerciements. Une véritable aubaine pour lui !
Quand il avait affaire à de pauvres diables de courtiers, crevant la faim, Verugna ne se montrait pas trop féroce : souvent même il se laissait entraîner par de véritables mouvements de générosité. Mais il aimait qu'on le remarquât, qu'on le remerciât avec force démonstrations. Il ne devenait impitoyable qu'avec les industriels riches, les banquiers qui lançaient une affaire et avaient besoin de son journal. Ceux-là il les faisait « marcher ferme », il les « salait », il les écrasait de la puissance de sa publicité, moins par avarice que
pour satisfaire son goût de domination et son immense mépris de tout le monde.
Il se moquait bien du mince bénéfice de la réclame des Bretelles écossaises! Et que lui importait d'humilier FarjoUe, si peu de chose, si misérable devant lui ? L*an dernier, lorsque Lctourneur avait lancé sa fameuse émission, le jeu en valait la peine. Aussi quel acharnement après ce financier ! quel orgueil de l'avoir vaincu et réduit à merci! Letourneur n'oublierait jamais ce que lui avait coûté sa rencontre avec Verugna, dans la foret des affaires.
— Nous vous quittons, et merci encore, dit Velard en tendant la main au directeur.
— Certes oui, merci, ajouta Farjolle. Vous ne pouvez pas vous figurer, Monsieur, quel service vous m'avez rendu...
Et, comme se parlant à soi-même :
— C'est inouï ce qu'on peut faire, d'un mot !
Paul Velard regarda son camarade à la dérobée, cet enthousiasme lui paraissant exagéré.
— Diable ! il est plus malin qu'il n'en a l'air, l'ami ! Verugna lire sa montre.
— Allons, bon ! elle est en relard, cette sacrée femme ! sept heures et demie.
— Ah! ah! vous attendez... madame, dit Velard. Adieu, nous partons !
— Au contraire, fit Verugna. Restez tous les deux avec moi... Nous allons simplement dîner au restaurant, puis au Châtelet voir une féerie. Elle adore les féeries, Joséphine.
— Impossible, répliqua Velard, je dîne chez Jeanne. Nous traitons des rastaquouères.
43 Ql'l l'ERD GAI-.SE
— Voyons, mes enfants, ne m'abandonnez pas. Si vous croyez que c'est dtûle de manger en lélc à tête avec une femme et d'aller à une féerie idiote!.,. Vous, Farjolte, vous êtes libre, j'espère... Restez donc avec
moi-
îpondit :
moi, je suis libre...
Entendu, alors, je vous ic- Je vais vous présenter à Joséphine- Vous verrez, elle est « rigolotte ». Bonsoir, mon petit Velard, à bientôt.
Un coupé s'arréia à la porte de l'hôtel.
— La voilà justement, Joséphine !
Elle entra dans le bureau le Verugna et embrassa iruyammenl le directeur.
Nous avons un convive, oir, M. FarjoUe, que je te te..- Attendez-moi une se- ^^..^^, je monte à la rédaction et je suis à vous.
Dès que Verugna fut sorti, Joséphine s'avança rapidement vers Farjolle et, souriant :
— La patronne va bien ?
— Hein ?
— Vous ne me reconnaissez pas, monsieur Farjolle?... Joséphine, l'ouvrière de -M™^ Favard, la blanchisserie des Martyrs.
— Oui, il me semble... en effet.
— Oh ! mais rassurez-vous, monsieur Farjolle, je suis bonne fille et je ne dirai rien à Verugna... .
— Je ne m'en cache pas, dit Farjolle.
— Je serais si contente de la revoir, Madame.
— Venez à la maison, ça nous fera plaisir.
Il lui donna son adresse.
— J'ai connu Verugna à TÉlysée-Montmartre, ajouta Joséphine, et il y a un mois que nous sommes ensemble.
Verugna revint.
— Dépêchons-nous de dîner. Tu vas rater le commencement de la féerie.
— Je m'en fiche de la féerie, déclara Joséphine. Je suis très contente, ce -soir, et je veux bien dîner d'abord. Je verrai le commencement une autre fois.
Ils montèrent tous les trois dans le coupé et Joséphine s'assit sur les genoux de son amant. Pendant le trajet, Farjolle réfléchit :
« Prévenir Emma par un commissionnaire qu'il ne rentrerait que très tard... Hum! il faudrait faire arrêter le coupé, déranger Verugna. Mauvais ! Emma ne serait pas inquiète : elle comprendrait qu'il était arrivé quelque chose d'important. Car enfin, c'était important pour lui, excessivement important. Qui lui aurait dit ce matin qu'il dînerait avec Verugna) Quelle veine! Quand Emma saurait ça !... »
Ils descendirent devant un restaurant célèbre du quartier du Châtelet, sur les quais. Verugna leur offrit un dîner luxueux, car ce fut Joséphine qui le commanda et elle choisit les vins les plus coûteux de la carte, sans se soucier aucunement de leurs crus. En fait de plats, elle
demanda ce qu'il y avait de plus compliqué ; Verugna l'excitait dans ce débordement de gourmandise et Farjolle manifestait une grande admiration d'une telle magnificence.
— Vous n'avez jamais dîné ici, Farjolle!
— Jamais. Je ne suis pas allé dix fois dans ma vie dans des restaurants chics. Dame! vous savez, c'est bigrement cher.
U reprit d'un vin qui coûtait vingt francs la bouteille, et Verugna, enchanté, en fit venir un autre, eacore plus cher. Lui, buvait très peu, ayant l'estomac affaibli.
— Vous arriverez à vous tirer d'affaire, vous aussi. Il ne s'agit que de guetter l'occasion. Voyez Moussac, une de vos gloires. . .
— Moussac, de chez Letourneur, le banquier... Eh bien?
— Vous ne savez pas la cause de la fortune de Moussac?
— Non. •
— Ah ! ça, mais vous ignorez l'histoire de France, mon cher !... Moussac, il y a trois ans, était plus dicavé que vous, il mourait de faim, positivement; il ne gagnait pas cent francs par mois à des métiers fantastiques... il m'a tapé de cent sous je ne sais combien de fois... Un beau jour, sur le boulevard, il voit un monsieur qui allait être renversé par un omnibus. Il était tout près du monsieur, il le prend par le -bras et récarte, sans courir le moindre danger. Le monsieur avait eu une peur horrible. Il appelle Moussac son sauveur, et lui donne sa carie. C'était Letourneur, le ban* quier, tout bonnement. Le lendemain, Moussac va
QUi PERD GAGSE 4s
prendre de ses nouvelles ; Lctoorneur s'informe de sa situation et lui accorde la publicité de toutes ses affaires... Aujourd'hui, ça lui rapporte dans les deux cent mille francs par an... Qu'est-ce que vous dites de ça>
— Je dis, répondit Farjolle. que, dorénavant, je regarderai attentivement les omnibus dans Paris.
Le directeur de l'Informé, qui aimait les plaisanteries faciles, &e mit à rire, et Joséphine également.
— Croyez-vous, continua Verugna en montrant sa maîtresse, que cette gamine-là aussi n'ait pas eu de la chance de se trouver à l'Élysée-Montmartre il y a trois semaines > Elle était blanchisseuse, n'est-ce pas, Joséphine >
Joséphine pour ne pas gêner Farjolle, essaya de détourner la conversation, mais celui-ci dit tranquillement :
~ J'ai eu l'avantage de voir Madame plusieurs fois
dans sa boutique, rue des Martyrs. Je demeurais vis-àvis avant mon mariage.
Joséph'ne, très étonnée, balbutia simplement :
-Oui.
— Vous êtes marié, vous } fit Verugna.
— Et j'ai même épousé la patronne.de la blanchisserie où M"° Joséphine travaillait.
— C'est vrai, affirma Joséphine, il a épousé la patronne.
Verugna, à ces mots, fut pris d'un accès d'hilarilé indescriptible. Il ne pouvait plus se retenir, tant il était joyeux de celte révélation, et il jetait dans la salle silencieuse du restaurant des éclats de rire sonores. Des dîneurs s'arrêtèrent pour le regarder, et le patron passa sa tête à travers la porte.
— Vous avez cpbusé la patronne de Joséphine > Oh ! oh ! c'est exquis, très drôle ! Vous avez joliment bien fait... Oh! oh! oh! Tu me plais beaucoup, décidément!
Joséphine pensa que Verugna manquait de tact et froissait Farjolle. Celui-ci, au contraire, riait de bon cœur, et le dîner se termina d'une façon gaie et cordiale. Le directeur de V Informé continua de tutoyer le courtier qui ne cessa de lui parler respectueusement. Il l'appela cependant Verugna tout court.
Ils allèrent au spectacle, puis souper. Farjolle rentra chez lui à deux heures du matin.
11 traversa rapidement la salle à manger et pénétra dans la chambre, éclairée par une bougie placée sur la table de nuit. Emma était couchée, elle lisait. Farjolle, avec une légère appréhension, s'avança vers le lit et embrassa sa femme au front.
— Je dormais presque, dit-elle. Qu'est-ce que lu as fait ?
— Je vais l'expliquer ça! Tu n'a pas été trop inquiète >
— J'ai été inquiète jusqu'à neuf heures. Puis j'ai supposé que si tu ne me prévenais pa^s, il devait y avoir quelque chose d'important... Pas d'ennui, hein ?
— Au contraire...
— Bon. Je me suis couchie un peu plus tôt et j'ai lu ce roman. Il est très ennuyeux. Tu es tout rouge, qu'est-ce que tu as?
— J'ai été obligé de souper, je n'ai plus l'habitude, j'ai un peu mal à la têt«. Je suis allé au théâtre... Devine avec qui j'ai dîné >
— Déshabille-toi d'abord, mon chéri. Tu me raconteras tout ça dans le lit.
Il but un verre d'eau sucrée, enleva ses vêtements et se coucha. Emma se recula pour lui faire de la place. H ressentit aussitôt linexprimable bien être que provoque la tiédeur d'un lit déjà chauffé et il s'étira en murmurant :
— Dieu ! qu'on est bien chez soi !
— Maintenant, demanda Emma, et ton affaire ?
Farjolle s'étira de nouveau, ronronnant sous les couvertures, car il gelait dehors et il avait pris froid aux pieds. Il chercha une position commode pour raconter son histoire, se mit sur le dos, sur le ventre, et finalement de côté, regardant sa femme. Alors il s'allongea tout à fait, enfoui jusqu'au nez Emma arrangea l'oreiller qui glissait.
— Eh bien ! je t'écoute.
Il sortit la tête, cachée entre les draps.
— Devine avec qui j'ai diné?
— Comment vcux-tu que je devine ça? Avec Velard ? Il est gentil, ce gamin. Il a une maîtresse stupide, j'irai la voir.
— Non, pas avec Velard, reprit- il.
• — Avec qui? Tu m'impatientes, à la fin. Dis-moi avec qui! Il n'y a pas besoin de tant de façons pour me dire avec qui tu as dîné !
Et d'un brusque mouvement, elle tira son bras, moitié nu. 11 était rond, mat et robuste.
— J'ai dîné, articula Farjolle avec un homme qui a plus de trente millions à lui... avec Verugna, le directeur de V Informé.
Emma l'avait souvent entendu parler de Verugna comme d'un homme extraordinairement riche et puissant. Elle sourit, se pencha sur lui, très intéressée :
— Allons donc !
Ils se rapprochèrent. Farjolle l'embrassa sur la joue et lui raconta les détails de son entrevue dans le cabinet du directeur, l'invitation à dîner, lui seul, Velard dînant en ville.
— Sais-tu qu'il t'a rendu un rude service, ce petit? s'écria Emma.
Pendant une seconde, lïmage de Velard, imberbe, pâle, élégant, lui traversa l'esprit.
— Très grand, je n'en disconviens pas, dit Farjolle. Mais le plus drôle de l'histoire, c'est que la maîtresse de Verugna... tu la connais beaucoup, la maîtresse de Verugna.
— Moi !
— C'est cette ouvrière, mince, que tu avais au magasin.
— Joséphine!
— Cest ça! Joséphine. Verugna Ta rencontrée à l'E- Ivsée-Montmatre.
— Elle ne le quittait pas, observa Emma. Elle était d'une paresse !
— Et il en est devenu amoureux fou. Il lui a meublé un appartenant dans le quartier des Champs-Elysées.
Emma se releva, s'assit sur son lit, croisa les bras et dît.
— Ça, par exemple, c'est épatant !
— Recouche toi ma chérie, tu vas t'enrhumer. Il n'y a rien d'épatant à ça, c'est très commun, à Paris.
Elle n'en revenait pas.
— Cette Joséphine! Elle qui était déjà noceuse, elle va pouvoir s'en payer... Il lui donne beaucoup d'argent >
— Tu penses! Trente millions de fortune... Elle est vêtue comme une duchesse.
Emma se recoucha.
— Elle a de la veine.
— Euh! il ne doit pas être commode tous les jours pour une femme, Verugna !
— Ah ! voilà, fit-elle. C'est le mauvais côté de cette existence... Il faut supporter tout le monde, faire la noce, souper avec le premier venu. L'argent qu'on gagne est vite englouti. Sans ça, tiens ! Combien y en a-t-il qui puissent mettre quelques sous de côté et vieillir à leur aise?
— Aucune, ma chérie.
— Au fond, il vaut mieux faire comme nous : être tranquilles et ne pas se lancer dans des aventures.
— Tu as raisoii. A propos elle m'a demandé de tes nouvelles, Joséphine. Elle veut te voir, je lui ai donné notre adresse.
— Je ]a reveirai avec plaisir. Voilà bien deux mois, au moins, que nous avons quille le magasin.
— Il me semble qu'il y a des annces. Tu le rappelles, hein ! rue des Martyrs ? Je ne pourrais plus mener celle vie-là. Comme on s'habitue à la tranquillité !
Emma regarda le coucou qui marquait trois heures.
— Oh ! qu'il est tard, dit-elle, bonsoir, mon chéri, je m'endors.
Elle l'embrassa et lui tourna le dos, einportant, dans le mouvement de ses hanches qui bombaient, une partie des couvertures.
Farjolle reprit de la couverture et lui tourna le dos également-
Emma se teignit en blonde- Préalablement elle consulta son mari. Croyait-il que ça lui irait, ainsi que le ■ prétendait la « cocotte de Velard » ? Farjollc n'avait pas d'opinion sur ces détails de toilette et la laissa libre d'agir à sa guise. Elle se décida.
L'opération dura deux jours. Assise devant le poêle, elle iit sécher ses cheveux dont les nattes épaisses roulaient jusqu'à terre. Farjollc n'avait jamais aussi bien remarqué qu'ils étaient magnifiques i il le lut dit. Elle hésita entre plusieurs genres de coiffure et, après un grand nombre de comparaisons et d'expériences, choisit les cheveux frisés sur le front, légèrement ébouriffés. La cocotte ne s'était pas trompée : cela lui adoucissait
52 QUI PERD OAONE
le teint et, avec ses yeux noirs, composait une physionomie plus distinguée, plus attirante. Même elle observa qu'elle portait mieux la toilette et que, maintenant, dans la rue, les passants la regardaient davantage.
La jsemaine qui suivit, une voiture à deux chevaux s'arrêta avenue de Clichy, à leur porte. Une dame vêtue d'un manteau de loutre demanda M'"' Farjolle à la concierge. Cétait Joséphine qui venait embrasser la patronne. Elle manifesta une joie immense et Emma la reçut cordialement.
— Êtes-vous heureuse, patronne ? interrogea Joséphine. Ça vous est égal que je vous appelle patronne, entre nous >
— Appelle-moi donc Emma, simplement. Je suis très heureuse : tu sais que je ne souhaitais pas les falbalas, le luxe. Et toi >
— Oh ! moi, c'est un rêve. J'ai des chevaux et deux voitures.
— Il est gentil avec toi, ton amant >
— Extrêmement gentil. Mais vous êtes changée, vous ? Qu'est-ce que vous avez >
— Je suis teinte, répliqua Emma en souriant.
Trouves-tu que ça me va ?
— Écoutez, patronne — je ne peux pas vous appeler Emma, c'est plus fort que moi — depuis quelque temps, j'en vois des femmes chics, des femmes qui ont des hôtels... Eh bien > ma parole, il n'y en a pas une qui vous arrive à la cheville. Vous êtes cent fois mieux.
Ce compliment lui fit plaisir, intérieurement.
— Sais-tu que j'ai vingt-neuf ans passés >
— Vingt-neuf ans > s'écria Joséphine. En voilà une affaire ! Si vous croyez qu'elles ont vingt-neuf ans,
toutes ces femmes? Elles voudraient bien. Les plus chics en ont quarante ou quarante-cinq. .Mais, vous, paironnC; vous ne ferez jamais des bêtises : on voit que
sez SI |e I encourage. .-
— Tu es bien mignonne et tu es une bonne fille. L'n mot par-ci, par-là, ça aidera joliment.
~ Il a un drôle de caractère, Verugna, un caractère de tille i il aime qu'on reste avec lui, qu'on lui fasse la cour, qu'on rie quand il dil des blagues. Votre mari l'a deviné; il est malin sous son air range et convenable.
votre mari. Vous avez bien fait de vous mettre avec cet homme-là.
Emma Tinvita à dîner pour le soir ; elle refusa. Elle allait à une première avec Verugna dans une baignoire. Mais ce n'était qu'une partie remise ; un jour que Verugna dînerait en ville, elle « s'amènerait ». Elle organiserait aussi une dînette, chez elle. On tâcherait de s'amuser.
Elle proposa d'envoyer des billets de théâtre. Emma accepta : « Nous n'allons jamais au spectacle, dit-elle, parce que c'est trop cher. » Elle descendit avec Joséphine, pour acheter quelque chose dans le quartier, et quand celle-ci monta en voiture, elle lui fit, de la main, un geste gracieux.
Elle suivit la voiture des yeux, sans éprouver un sentiment de jalousie ou de colère. Elle entra dans la mercerie, prit deux sous de fil, jeta un regard sur des journaux illustrés étalés à la vitrine d'un papetier, puis remonta.
Depuis qu'il fréquentait Verugna, son mari rentrait souvent en retard pour dîner.
Il arrivait, frileux, enlevait son pardessus, embrassait Emma, approchait ses pieds du poêle. Il mangeait avec un gros appétit, n'importe quoi. 11 n'était pas gourmand et sa femme avait renoncé à lui préparer des plats sucrés. Il préférait des plats sérieux, des plats de ménage, des ragoûts. A l'époque. où il se voyait réduit à la nourriture fade des tripots de bas étage, ou à la ratatouille des gargotes borgnes, il avait toujours envié la cuisine bourgeoise de la famille, n'étant vagabond que par nécessité, par paresse, non par goût.
Une de ses plus grandes satisfactions quand il se
maria, fut de manger du pot-au-feu régulièrement. Emma lui en servait tous les dimanches et il ne manquait jamais de prononcer, à ce sujet, des paroles de contentement. 11 n'aimait pas le dessert, mais buvait, après chaque repas, deux tasses de café où il versait quelques gouttes de cognac.
En deux mois il n'avait pas gagné un sou. Les Corsets de Borck lui donnèrent son premier bénéfice, cinq cents francs de commission, grâce à la complaisance et à Tappui de Verugna. Le soir où- il les toucha, il y eut entre les deux époux un épanchement de tendresse. Il apporta à sa femme un bouquet de fleurs, sorte d'attention qui n'était pas dans ses habitudes ; elle le prit par la taille et l'embrassa au cou en riant. Ils firent des projets pour l'été.
— Si ça marche encore un peu, lui dit-elle, nous louerons quelque chose sur le bord de la Seine, pendant les grandes chaleurs. Il n'y a rien à faire à Paris, à ce moment-là, et la vie sera plus économique.
Il garda, sur les cinq cents francs, cinquante francs d'argent de poche, et versa le reste dans le budget du ménage.
Le directeur de Y Informé éprouvait décidément pour FarjoUe une assez vive sympathie. 11 lui envoya gratuitement le journal, faveur dont il était avare. Emma le lisait au lit chaque matin, s'intcressant aux articles, demandant combien ils rapportaient, étudiant surtout la quatrième page, les réclames. Elle montrait à son mari de grands clichés : vastes magasins du... ou bons d'épargne de...
— Hein ! si tu avais eu cette affaire-là ?
— Ça viendra, répondait FarjoUe.
Elle s'imaginait que tous les articles cachaient quelque réclame et s'ingéniait à la trouver. Farjolle lui expliqua qu'il fallait bien remplir le journal avec un tas de choses : elle eut un sourire dédaigneux et déclara que la plupart des articles n'avaient aucun intérêt. Son mari l'approuva.
Elle acheta quelques bibelots, des japonaiseries bon marché, pour orner leur logement : elle acquit aussi, d'occasion, à l'Hôtel des ventes, un canapé rouge très propre qu'elle mit dans la salle à manger ; et se fit confectionner, avenue de Ciichy, deux peignoirs, un blanc et un bleu, qui lui allaient à merveille.
Le bruit de l'intimité de Farjolle avec le directeur de V Informé se répandit parmi le petit monde où circulent ces potins. Des conversations s'engagèrent au cercle, à ce sujet. Brasier qui, par ses relations avec Verugna, se trouvait être plus au courant que personne, affirma que Farjolle était un garçon très intelligent :
— Au fond, il est peut-être aussi canaille que les autres ; mais au moins il n'est ni prétentieux, ni malotru, ni arrogant.
— Au contraire, même il paraît, dit quelqu'un...
— Mettons qu'il soit un peu plat avec Verugna. Un détail exquis, tenez ! Verugna le tutoie et il ne tutoie pas Verugna.
— Allons donc !
— Qu'est-ce que ça fait > reprit Brasier, tout le monde a besoin de vivre. .
Jusqu'à ce moment, on n'avait jamais parlé de Farjolle, à la table du cercle. 11 n'existait pas. étant un ponte quelconque, qui risque de temps en temps, au baccarat, un louis divisé en quatre pièces de cent sous.
On ne songeait pas à lui demander sa profession. D'ailleurs, disait Brasier, on n'a plus besoin de profession, ça ne sert à rien.
— Que faisait il donc avant, Farjolle>
— Avant quoi }
— Avant Verugna.
— Je l'ai rencontré dans tous les tripots de F^aris.
— Qui n'a-t-on pas rencontre dans tous les tripots de Paris? s'écriait Brasier.
— Il crevait de faim.
— Qui est-ce qui n'a pas crevé de faim }
Et Brasier haussait les épauleç. Quelle manie de sinformer d'où venaient les gens qu'on fréquentait ?
A cause de Verugna, lui et FarjoUe se lièrent davantage. Brasier amusait Joséphine et il lui faisait la cour. Verugna, qui n'était pas jaloux, s'en « fichait » absolument. Vis-à-vis de la maîtresse du directeur, l'attitude de Farjolle était paternelle, familière, avec une pointe de respect. Quand Brasier et Verugna s'injuriaient « pour rire »>, il acquiesçait alternativement aux saillies de l'un et de l'autre.
11 connut, grouillant autour de Vlnfonné^ le nombreux personnel de la publicité, depuis des êtres faméliques et xléguenillés jusqu'à Moussac, un des héros du métier, auquel il fut présenté dans le cabinet du directeur.' Il vit là des gens étonnants, entre autres un bossu nommé Piquetot qui se démenait comme un diable et courait toute la journée par les trottoirs, cherchant dx^s idées. C'est lui qui avait inventé d'intercaler des réclames dans le titre du journal, trouvaille ingénieuse qui le mit en évidence immédiatement.
Farjolle fut bientôt classé, raccrocha deux ou trios
clients, gagna en un mois quelques centaines de francs. Rien de sûr encore, rien de fixe, une bonne posture seulement pour guetter de plus grosses affaires. Il était enfin dans la circulation.
Il rencontrait souvent Paul Velard, qui le traitait maintenant d'égal à égal.
Velard lui demandait des nouvelles de M'^^ Farjolle, qu'il n'apercevait nulle paît, ni aux premières, ni au Cirque*
— Oh ! nous avons une existence très simple et nous ne sortons guère.
Une fois, Farjolle lui dit :
— Où dînez-vous ce soir ?
— Je n'en sais rien, je n'ai pas d'invitation Jeanne dîne chez des amies...
— Si vous étiez bien gentil, vous viendriez à la niaison. Ma femme sera enchantée de vous revoir ; elle sait que vous m'avez aidé beaucoup et vous garde de la reconnaissance. Dame ! vous savez, nous avons un intérieur modeste, un intérieur des BatignoUes. Si çâ ne vous effraye pas >
— Comment donc ! mon cher, mais j'accepte avec plaisir, répliqua Velard. M"'° Farjolle est charmante. ..
Ils prirent un pâté.
~ Il n'y a peut-être pas assez à manger, dit Farjolle. Nous ne recevons jamais personue.
Emma, surprise, reprocha à son mari de ne l'avoir pas prévenue.
— Nous venons d'arranger ça à l'instant, ma chérie. Elle disparut, alla mettre son peignoir, le bleu, celui
qu'elle préférait et où elle se trouvait plus jolie :
— Vous m'excuserez, n'est-ce pas, monsieur Velard >
Elle était vraiment charmante avec le peignoir bleu, et Paul Vclard s"inclina devant elle, la trouvant très bien.
— Vous ne remarquez pas quelque chose? lui dit-elle. Regardez mes cheveux.
— Tiens ! en effet, je médisais aussi-.. N'estce pas que nous avions raison , Jeanne
et moi : avouez, Farjolle, que nous a- I vions raison?
— Certainement, répondit ceîui-ci.
— A propos, elle va bien, Al'" Jeanne d'Estrcllc? demanda Emma.
Velard répondit : 'l ' , '
— Nous sommes en froid. Elle fait trop ' ' '■ la noce, c'est fatigant. D'abord, Madame, f 'i Jeanne et moi il ne faudrait pas croire que
ce soit une de ces liaisons... Ah I non, par exemple. Nous sommes plusieurs de Paris, dans ses relations, sans compter les Drcsiliens ..
— Quels Brésiliens? fit Emma, ne comprenant pas.
— Des Brésiliens quelconques. Ils sont là pour les diamants. Trop décavés, les Parisiens, pour offrir des diamants aux femmes, .
— Ah ! bon '. j'y suis, dit Emma en riant.
Farjolle découpa le pâté et Velard se lança dans des
6o QUI PERD GAGNE
histoires légères, Il avait de la blague et devenait très gai dès qu'il ne s'agissait plus d'affaires. Son visage, imberbe et jeune, impassible quand il causait sérieusement, se détendait dans Tintimité entre camarades. Sa gaminerie de vingt-cinq ans reparaissait.
Il avait un nez pointu, cruel avec les clients, mais farceur avec les amis. Il marchait raide dans la rue, sous un pardessus étroit, serré à la taille ; mais il n'avait pas son pareil pour chahuter ou faire des grimaces à l'occasion.
Il amusa Emma, qui ne riait pas aux éclats, ordinairement. Quant à FarjoUe, qui ne se tordait pas pour si peu, il se contenta de sourire avec bonhomie.
A un détour de conversation, il fut amené à dire :
— C'était avant notre mariage...
Velard eut une figure étonnée et les regarda tous les deux.
— Mais oui, Monsieur, fit Emma... C'était avant notre mariage. Qu'y a-t-il d'extraordinaire à ce que nous soyons mariés, mariés tout à fait > Ça se voit, ces choses-là.
Elle était enchantée de cet incident. Velard s'excusa.
— De quoi donc vous excusez-vous? ajouta Emma.
— Ma foi. Madame, je m'excuse... J'aime autant tout vous avouer. Je vous croyais — tant pis, je lâche le mot, — je vous croyais collés. Vous ne m'en voulez pas?
— Pourquoi vous en voudrais-jc }
— Et moi qui vous présente Jeanne d'Estrelle et qui vous fais dincr avec elle en cabinet particulier?
— J'ai fait la connaissance de M"° d'Estrellc avec le plus grand plaisir.
(JU1 PEKU iJAGNE 61
— Elle est idiote, celte lille ! s'écria Velard.
— Pas du tout : elle est charmante, répliqua Emma.
— Aussi, que diable ! quand on est marié, on prévient le-î gens.
Une joie générale s'ensuivit et l'on servit le café au milieu des pro-
Velard conlinuait de s'excuser d'une façon comique qui réjouissait beaucoup Emma.
A minuit, ils accompagnèrent leur convive jusqu'à la station de voitures de la place Clichy. Velard offrit son bras à Emma. 11 faisait très froid. A l'angle des rues étroites qui débouchent sur l'avenue, un vent sec et glacial cinglait tout à coup le visage. A chaque instant,
Velard s'écriait : Brr ! et se retournait du côté d'Emma qui riait de cette exclamation. Elle affirmait que le froid était excellent pour la santé et quil n'y avait pas d'exercice plus réconfortant que de marcher par ce temps-là. Farjolle les suivait à peine, tant elle allait vite, entraînant le petit. « Sapristi, dit-il, ne vous dépéchez pas comme ça. » Ils s'arrêtèrent net pour l'attendre, et, imperceptiblement, machinalement, se serrèrent l'un contre l'autre, son coude, à elle, touchant sa poitrine. Ils se regardèrent...
Place Clichy, à la station, Velard lui serra la main.
— Vous ne m'en voulez plus. Madame, j'espère >
Elle eut un gentil mouvement de tête, et Velard frappa avec sa cannelé coffre d'un fiacre dont le cocher, qui buvait du punch chez le marchand de vins, accourut.
Il demeurait rue Clément-Marot, dans un entre-sol. Il avait choisi le quartier des Champs-Elysées, loin des boulevards et des cercles, pour être à l'abri des importuns, des raseurs, des gens qui viennent fumer une cigarette au coin de votre feu, parce que vous êtes sur leur chemin, et qui vous disent des banalités en attendant qu'il ne pleuve plus.
Après qu'il eut allumé le bec de gaz de son cabinet de toilette, il regarda sa montre. Minuit et demi. Une heure absurde polir se coucher. Il sentait qu'il ne dormirait pas. Qui est ce qui peut dormir à minuit et demi ? Eux, peut-être, là-bas, aux Batignolles. Ils devaient être déjà au lit. Il imagina Emma enlevant son peignoir, se déshabillant, montrant ses jambes nues. Elle avait à coup sûr des jambes magnifiques. Cela se devinait à la façon décidée, alerte, crâne, dont elle marchait. Lui
qui était maigre et sans mollets, il adorait cette beauté chez la femme. Jeanne d'Estreile lui plaisait fort, mais il ne s'était jamais « emballé » tout à fait sur elle, à cause de ses cuisses qu'elle avait plates et mal conformées. Jolie figure, certainement, mais voilà tout. Bon pour les rastaquouères de se laisser attraper par ça.
— Non, je ne me coucherai pas à cette heure-ci.
Il redescendit la rue Clément-Marot. Il entra dans la rue de la Trémoille. Aux fenêtres de trois ou quatre maisons, des lumières glissaient par le§ fentes des rideaux.
— Tiens ! pcnsa-t-il, il y a du monde chez Sylvia,
Il se rappela que Sylvia donnait une fête et qu'il était même invité.
« Je ne suis pas en habit, mais, tant pis, je monte. Je ne vais pas me gêner avec Sylvia. »
D'ailleurs, à Paris, personne ne se gênait avec Sylvia. Il fut accueilli dans le salon par des hourras ; deux femmes se jetèrent à son cou et lui firent boire du Champagne. Après quoi, il alla s'excuser auprès de la maîtresse de la maison.
Il but encore du Champagne, fit un tour de valse, mangea une sandwiche au foie gras. Il regarda sa montre.
— Quatre heures du matin ! C'est il bête de se coucher si tard.
Et il disparut à l'anglaise.
Le lendemain il se brouilla avec Jeanne d'Estreile, sous prétexte qu'elle fréquentait trop de rastaquouères, ce qui était exact. 11 s'ennuya toute la journée.
Il chercha un moyen de revoir Emma et songea à la formalité de la visite de digestion. Par malheur, Farjolle lui avait dit positivement en le quittant :
64 QUI PERD (iAGNE
— Il est entendu, mon cher, que vous ne vous croirez pas obligé de faire à Emma une visite de digestion. Nous sommes des gens sans cérémonie, et vous n'allez pas grimper aux Batignolles pour celte bêtise.
Oui, une visite, avenue de Clichy, eût été exagérée. Le théâtre valait mieux et, dès qu'il rencontra Farjolle, il lui dit :
— J'ai une loge pour demain aux Variétés. Avez-vous vu la pièce >
— Je ne vais jamais au théâtre.
— Je la mets à votre disposition, mon cher ami.
— Je vous remercie, ma femme sera enchantée.
— Vous la recevrez demain matin.
— Viendrez-vous avec nous ?
— J'irai, dans la soirée, faire un tour au théâtre, et présenter mes respects à M"™'- Farjolle.
Il loua une loge et l'envoya par la poste.
A l'occasion de cette sortie, Emma mit un chapeau neuf, des boucles d'oreille en diamant, présent du chef de bureau, et deux bracelets qui avaient la même origine. Elle sortait rarement ses bijoux qui étaient peu nombreux et de mince valeur, se contentant d'une alliance. La veille de leur mariage elle en avait acheté deux, une pour Farjolle et une pour elle.
Ils arrivèrent au lever du rideau. Au deuxième entr'acte, la porte de la loge s'ouvrit et Paul Velard se présenta, un sac de bonbons à la main. Farjolle et Emma ne s'amusaient.guère. Lui songeait à ses clients ; elle, n'aimait pas la musique d'opérette ni aucune musique. Elle accueillit Velard très gracieusement, mangea coup sur coup plusieurs bonbons. Il s'assit à côté d'elle.
Le rideau se leva, Emma demanda à son voisin ic nom d'une aclrice qui lui paraissait jolie. Velard répondit qu'à la ville elle était plutôt vilaine et sans distinction.
— Vous la connaissez donc > demanda- t-elle.
— Je l'ai rencontrée dans des soupers.
Ils écoutèrent. Velard cherchait, pour renouer la conversation à voix basse, , derrière l'éventail rapproché ,unc tournure de phrasé qui ne fût pas banale, indiquât qu'il l'avait n marquée, qu'il n'était pt venu au théâtre éco simplement de la mus!
comme tous ces imbéc bouche bée. Il ne trot pas. Il n'avait pas l'I galanterie discrète, détournée, composée d'allusions, de réticences et de sourires. Il se sentait plein d'inexpérience à ce jeu-là. C'était sa première affaire d'amour dans la bourgeoisie. Ah ! certes, si Emma eût été « collée » avec Farjolle, il n'aurait pas été embarrassé. Celui-làdc jeu, illesavait, et par cœur. Il le jouait souvent avec succès. Parbleu ! il avait eu pour maîtresses des femmes mariées. Mais c'étaient des femmes mariées qui trompaient leur mari de fon-
dation, ayant toujours au m'oins un amant, qu'elles changeaient deux ou trois fois Tannée. Dans ce cas-là, il n'y a qu'à se mettre sur les rangs, le tour de chacun arrive fatalement un jour ou l'autre.
— Oh ! le joli costume ! dit Emma en se penchant et en lui désignant une artiste.
— Elle en a bien besoin, la pauvre petite, répliqua Velard, car elle est très mal faite.
Emma dit ironiquement : « Ah ! »
— Du moins, c'est le bruit qui court.. Je n'en sais rien. Elle mangea un bonbon. La conversation tomba de
nouveau. Le rideau baissa. Pendant l'cntr'acle, Velard proposa de faire un tour au foyer et continua de chercher dans son esprit la tournure de phrase qui ne vint pas. 11 dut se contenter de galanteries quelconques.
Au dernier acte, il prit une résolution.
11 avança légèrement son pied, effleura le pied d'Emma et s'arrêta. Le pied ne remua pas. Sans avoir l'air de s'en apercevoir, elle lui dit :
— Il y a trop -de calembours dans la pièce, c'est fatigant.
Il pressa un peu plus fort et, tout le temps que dura l'acte, resta dans cette position, parlant à peine, envahi d'une vague émotion. Le visage d'Emma semblait pareil, souriant sans contrainte. A la fin de la pièce Velard était troublé et heureux. Mais lorsqu'elle se leva, il constata avec stupéfaction qu'il touchait le pied de la chaise et non celui d'Emma, et il fut étonné des résultats auquels on parvient avec un morceau de bois et de l'imagination.
Il en ressentit un violent découragement, comme si elle l'eût méprise et repoussé.
— Je suis trop bête, vraiment I
Far jolie s'était ennuyé durant tout le spectacle, et Velard les ayant quittés sur le boulevard, il s'écria :
— Quel plaisir peut-on trouver à écouter toutes ces sottises L
— Que veux-tu, mon chéri > répondit Emma, il faut bien passer le temps. Moi, je me suis moins ennuyée que je ne croyais.
Elle plaça le sac de bonbons de Velard sur la cheminée de la chambre à coucher. Il en restait plusieurs qu'elle mangea le lendemain après déjeuner, en disant :
— 11 est. gentil de m' avoir apporté ça, ce petit.
— Oui, dit Farjolle, il est très poli avec les femmes et il change de maîtresse à chaque instant. C'est un garçon sérieux, mais il s'occupe trop de ces choses-là.
— Dame! il est libre, ce gamin. Il faut bien qu'il s'amuse. Il a vingt-cinq ans, n'est-ce pas >
— A peine.
— Il ne les paraît même pas. Il en paraît vingt-deux, au plus. Est-ce vrai qu'il est brouillé avec Jeanne d'Estrelle?
— Il me Ta dit, je crois. Mais j'avoue que ça ne m'intéresse pas énormément,
Ce qui l'intéressa davantage fut une scène épouvantable, qui eut lieu un dimanche, dans le cabinet du directeur de ï Informé y entre Verugna et Joséphine. Il y avait Brasier, Moussac et lui. Ils causaient affaires ei échangeaient des considérations à propos de la situation politique et de son influence sur les cours actuels de la Bourse. Verugna connaissait personnellement les ministres et les déclarait tous idiots.
Joséphine arriva en retard, suivant sa coutume. Elle
était toute rouge et un peu dépeignée. Verugna lui demanda :
— Qu'est-ce que tu as fichu cette après-midi ? Elle tomba sur un fauteuil, essoufflée :
— Je me suis rudement amusée. Je suis allée au Moulin de la Galette, et ce que j'ai dansé, vrai !
— Tu as dansé dans ce bouge ! s'écria Verugna, en donnant un grand coup de poing sur un tome du Dictionnaire de Larousse qui traînait sur la table.
— Mais oui, quel mal y a-t-il ?
11 commença de jurer cinq ou six fois de suite, puis il cria ;
— Tu sais que je t'ai défendu d'aller danser dans les bastringues, quand je n'y suis pas. Tu as probablement tutoyé un tas de marlous, sales comme des peignes...
Joséphine, froissée, répliqua sèchement :
— Je les tutoyais déjà lorsque tu m'as connue.
— Quand je t'ai connue, tu roulais dans Montmartre en savates, je le sais bien, — et il lui donna à la file les noms les plus injurieux de son répertoire. — Mais comprends donc une chose : tu peux me tromper tant que tu voudras avec tous mes amis, je m'en f... , seulement je te défends d'aller danser sur les boulevards extérieurs quand je n'y serai pas, tu entends !
Elle haussa les épaules et répondit :
— C'est bon ! on n'ira plus, fiche-moi la paix.
Cette parole calma Verugna, et d'un ton plus doux il ajouta :
— Ecoute, mon enfant : que tu me trompes avec Brasier, ici présent, qu'est-ce que ça peut me faire ? Brasier est mon ami, je l'aime bien. . .
Joséphine se dressa furieuse i
— Je te trompe avec Brasier, moi ! Ah ! par exemple, elle est trop forte, celle-là- .-
— Tu ne me trompes pas avec Brasier ? fit Verugna, <£ tonné.
Brasier, alors, iiilervinl :
— Espèce de crétin, est-ce que tu crois que si je te trompais, je m'en cacherais? Mais je te l'aurais dit le jour même, espèce d'abruti ! Je te tromperai si je veux, d'abord : ça ne te regarde pas.
Ce langage avait le privilège de ravir Verugna dont la bonne humeur reparut immédiatement.
Pendant ce dialogue, Moussac et Far jolie, témoins muets, faisaient des gestes de pacification.
C'était toujours une aventure fort désagréable pour l'entourage de Verugna, lorsque celui-ci rompait avec sa maîtresse. Tant qu'il n'en avait pas trouvé une autre, il était grincheux, injuste, inquiet. Il renvoyait les rédacteurs, criait après les typographes, brutalisait tout le monde. Son secrétaire passait de mauvais moments, aussi s'employait-il à raccommoder le ménage dans l'intérêt du journal.
— Allons ! allons ! dit Moussac, cette petite discussion est terminée, n'en parlons plus. Vous venez tous les deux à la maison jeudi. Ce sera assez gai, je suppose.
Il invita aussi Brasier et Far jolie.
— J'espère que vous me ferez le plaisir d'amener M""*' Far jolie?
Joséphine n'avait pas menti en affirmant qu'elle ne trompait pas Verugna avec Brasier. Cette trahison n'eut lieu, en effet, que vingt-quatre heures après.
Les soirées de Moussac jouissaient sur le boulevard d'une réputation extraordinaire. Il n'en donnait que trois par hiver dans son magnifique appartement de l'avenue de l'Opéra : dijt fenêtres de salons sur l'avenue. Le compte rendu en paraissait dans les journaux. Moussac avait de vastes bureaux, place de la Bourse, car il s'occupait, en outre des émissions de Lelourneur, de banque et d'opérations financières de toutes sortes.
Comme il n'avait jamais compte, pour arriver, que sur le hasard, la veine, sa fortune subite et prodigieuse ne le surprenait pas, ni personne à Paris... Il la portait
aisément. Des journalistes célèbres, des banquiers, le personnel riche de la Bourse, des clubmen en vue, des actrices, des horizontales chics, assistaient à ses fêtes. Brasier n'en manquait pas une. Il adorait ce mélange exquis d'hommes et de femmes, de tant d'êtres différents et mutuellement hostiles.
La maîtresse de la maison était pour le moment Noëlle. Elle avait quitté le théâtre et vivait avec Moussac. Sa carrière d'artiste se bornait à des figurations dans les revues et des pièces à costume, où elle dévoilait un corps merveilleux. Moussac Tenleva à un Russe qui l'entretenait, et elle préféra une situation solide de femme presque légitime, avec un Parisien aimable, à l'argent capricieux de l'étranger. Ce qu'elle en avait vu de femmes laissées dans la misère par de grands seigneurs russes !
Elle allait partout au bras de son amant et on lui témoignait un grand respect. C'était d'ailleurs une justice à rendre à Moussac qu'il ne choisissait ses maîtresses qu'au théâtre ou parmi les horizontales d'un certain niveau. Avoir été la maîtresse de Moussac, constituait une bonne note dans la carrière d'une dame et servait à son placement ultérieur. Aucune de celles qu'il avait eues ne se trouvait actuellement dans une position médiocre et il en invitait à ses soirées avec leurs nouveaux amants.
On arrivait vers onze heures. Des tables de jeu dressées dans un salon étaient vîtes entourées. On y jouait le baccarat, l'écarté et le poker jusqu'au matin ; dans deux autres salons, des couples dansaient au piano. Le buffet, très soigné, offrait des mets raffinés et les meilleures marques de Champagne ; les boîtes de cigares et
de cigarettes ne se comptaient pas. On soupait quand on voulait, assis ou debout, au hasard.
Ce qui faisait le charme de ces réunions, c'est que Moussac en écartait soigneusement les intrus, les coureurs de fête et les amis trop décavés. Rien de gênant, dans une soirée, comme d'être « tapé » par un invité, opération que Brasier qualifiait de « tapage » nocturne. Certes, Moussac connaissait sur le pavé de Paris une quantité de pauvres diables besogneux, agents de publicité sans clients, journalistes sans place, compagnons de sa misère d'autrefois ; à l'occasion même il les secourait de cent sous ou d'un louis et leur promettait de s'occuper d'eux, mais il les tenait à distance le plus aimablement du monde. S'il traitait quelque ancien camarade, c'était au restaurant, jamais chez lui. Avenue de l'Opéra, il ne venait que des gens ayant une situation, de la fortune, de la tenue, un nom enfin dans une spécialité, théâtre, finance, journalisme, courses. Tous les invités étaient plus ou moins liés entre eux, beaucoup se tutoyaient. Ils se retrouvaient au cercle, aux premières, à la Bourse.
Par les femmes, les fêtes de Moussac méritaient aussi leur incontestable réputation parisienne. Pas de nouvelles venues, pas d'aventurières, sorties on ne sait d'où, éclaboussant les passants un jour et sur la paille le lendemain. Les femmes se connaissaient toutes entre elles, ainsi que les hommes ; elles vivaient en commun depuis des années, et leur histoire ne contenait pas de mystères. La plupart avaient eu les mêmes amants et les transitions s'étaient généralement effectuées sans scandale. Un ou deux duels par- ci par-là, mais pas d'issue fâcheuse, les deux adversaires réconciliés sur le
terrain ; en somme, une réparation suffisante pour des personnes civilisées.
On savait bien, par exemple, que Loïsa Vely, qui avait eu tant de succès après la guerre au théâtre des Folies-Dramatiques, actuellement avec iMatignon, était. Tan dernier avec le gros Block, de la Bourse. Le gros Block l'avait enlevée à Bridou, le propriétaire d'un journal de courses, Içquel en avait privé, quelques mois auparavant, un membre du cercle des Mirlitons qui l'entretenait depuis sa rupture définitive avec Sigismond, le directeur du théâtre des Bouffes du Centre.
. Il est clair que Loïsa n'avait pas quitté le gros Block pour Matignon, brusquement. Non. Block avait empiété pendant quelques jours sur son successeur, attendu que les fins de liaison sont comme les carrefours : il y a toujours de l'encombrement. Cela n'empêchait Matignon, le gros Block, Bridou et Sigismond de se tutoyer et de s'estimer.
Aucun Parisien réellement digne de ce nom ne pouvait ignorer ces détails d'histoire, sous peine de s'ex- . poser à toutes sortes de gaffes et de désagréments.
Loïsa Vely était une assidue des salons de l'avenue de l'Opéra. Elle jouait très cher et soupait très fort, appartenant à cette génération de femmes qui a encore de l'appétit.
Baudouin, le coulissier, venait de se marier avec Ki- Ki. Mais il fallait savoir que, depuis son mariage, elle ne supportait plus qu'on l'appelât Ki-Ki, nom qu'elle avait lucrativement porté pendant quinze ans, à Paris, en province, et à l'étranger. Ses intimes lui disaient « Madame » ou « Louise ». Quand Baudouin, par dis-
traction, prononçait le nom de Ki-Ki, il payait une amende.
Un cas sur lequel il importait de ne pas commettre d'erreur était celui de Totote. A la dernière soirée de Moussac, Totote était avec Steck, le bookmaker ; mais depuis, elle l'avait souffleté en plein pesage et, à cette soirée-ci, ce n'était plus Steck, mais Criquet, le grand comique parisien. Criquet était jaloux comme un tigre.
Sur toutes ces histoires de ménage, il n'y avait qu'à consulter Brasier. Il ne se trompait jamais, lui. 11 connaissait les dessous, les dates de liaison et les dates de rupture, l'ordre des successions, la chronologie des amants.
— Monsieur et Madame X... sont-ils mariés ou « collés » ?
Brasier répondait :
— Ils sont collés, seulement. Ils ont failli se marier en 1882. Mais au dernier moment, il a réfléchi qu'elle avait trop fait la fête et il s'est contenté de vivre avec elle maritalement. Ces gens-là ne se marieront pas avant l'année prochaine.
— Avec qui est Lionel maintenant ?
— Il est avec la femme de Sigismond, déclarait Brasier. .
Lorsqu'il apprit que Farjolle emmenait sa femme chez Moussac, Brasier lui dit :
— On va la débiner ferme, M^^ Farjolle, je vous préviens.
— Bah ! répondit Farjolle, tout le monde se débine à Paris. Ça n'a pas d'importance.
Brasier admira cette philosophie.
76 QUI PERD GAONE
Emma avait confectionné à la hâte une toilette de soirée, très simple, en noir. Dans l'antichambre de Moussac, Farjolle fut licurcui de rencontrer le directeur de VInformé et sa maîtresse. 11 aimait mieux ne pas entrer seul au milieu d'invités et sous Téclat des aréscnta sa femme.
Madame Farjolle.
lonsieur Verugna, irecteur de \'In-
V'erugna secoua latèteplutâtqu'il ne l'inclina. Emma et Joséphine se serrèrent la . main.
■On n'annonçait plus chez Mous- I.e maître de la irait supprimé cette se des chuchotements et parfois des éclats de rire scandaleux qu'elle provoquait.
Un domestique ouvrit la porte. Joséphine murmura : — Ce qu'on va se « raser » là dedans !
Les deux couples traversèrent ensemble les salons, Farjolle adressant la parole ostensiblement à Verugna qui souriait à droite et à gauche- Moussac vint à leur rencontre. Farjolle lui présenia Emma et il la présenta à son tour à la maîtresse de la maison, Noëlle, que des hommes entouraient.