V> QUI )' F. RI) GAGNE
OU plutôt nous le tolérons quand nous avons affaire à des gens comme il faut.
Farjolle mangea avec appétit, et après déjeuner but lentement son café en fumant un cigare, les jambes croisées, ainsi qu'il faisait chez lui.
\'ers trois heures, le surveillant apparut de nouveau, accompagné d'un garde de Paris.
— Monsieur, dit-il. le juge d'instruction vous fait appeler.
— Ah ! tant mieux, s'écria Farjolle.
— Suivez le garde.
— Qui est mon juge d'insti-uction > - •
— M. llardouin.
Le garde de Paris et Farjolle franchirent la cour de la Sainte-Chapelle et arrivèrent dans le vaste couloir du Palais de Justice où sont situés les cabinets des magistrats instructeurs. Le nom de M. Hardouin était bien connu de Farjolle ; il l'avait lu souvent dans les journaux, à propos de crimes célèbres. Fréquemment, d'ailleurs, les journaux s'occupaient de sa personne ; des chroniqueurs traçaient son portrait et affirmaient « qu'il lisait dans l'âme des coupables ». Parmi les Échos on citait de lui des anecdotes et des mots d'esprit relatifs aux nombreux criminels dont il avait eu à s'occuper au cours de sa carrière. On lui devait la condamnation des trois derniers assassins, parmi lesquels un. entre autres, aurait certainement éciiappé à un juge d'instruction moins fort; mais M. Hardouin l'avait fait tomber dans un piège excessivement adroit, et le misérable avait fini par avouer son crime. Le juge était encore sorti grandi de cette affaire.
I^a légende voulait aussi que M. Hardouin fût, dans
son genre, un artiste. Les grands criminels, disait-on, rintéressaient et il se plaisait à jouer avec eux. Il les souhaitait impassibles, énergiques, cniètcs , rudes à vaincre. Au milieu de la lutte, il se surprenait à les aimer; il les admirait quand ils se défendaient bien, concevait du mépris lorsqu'ils faiblissaient. Dans le fameux procès \ar-
di, — une femme coupée en morceaux par cet Italien — lui et le coupable avaient fini par s'es timer réciproquement et éprouver Se crètement l'un poui l'autre une réelle sympathie. Le jour qu'on décapita \'ardi, llardouin fut même '' ? i
triste. Ces choses excitaient dans le public / un grand enthousiasme.
— II n'aura pas beaucoup de mal avec moi, pensa Farjollc.
On l'introduisit dans le cabinet du juge d'instruction. Assis à son bureau, M. Ilardouin maniait un coupepopier de la main droite, et de la gauche agitait un trousseau de clef pendu à la serrure d'un tiroir. C'était un homme de cinquante-cinq ans, maigre, rasé, chauve. De gros sourcils noirs cachaient ses yeux- A son côté se tenait le greffier, prêt à écrire,
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la plume penchée sur une feuille de papier blanc. Farjolle, décidé aux aveux les plus complets, n'éprouva aucune émotion en sa présence.
— \'ous avez été arrêté sur la plainte de .M. Isidore Baret. \'ous connaissez M. Isidore Raret ?
— Beaucoup, répondit Farjolle. Nous sommes du même cercle.
— \'ous êtes dans les affaires, continua le juge d'instruction, moitié agent de publicité, moitié boursier. \'ous avez fondé un journal, la Bourse indépendante, dont le but était d"extorquer de l'argent à des clients sous le prétexte fallacieux d'opérations de Bourse... La suite de l'instruction nous apportera des détails que nous n'avons pas encore. .M. Isidore Baret, ancien militaire, décoré de la Légion d'honneur, vous a confié des fonds, comme le prouve ce reçu de vous qui est en règle... Ces fonds, vous n'avez pu les restituer, car vous les avez perdus à la Bourse. \'oici le relevé de votre compte chez votre coulissier, M. Stirman, rue \'ivienne- Vous reconnaissez que ces faits sont exacts ?
Farjolle répondit doucement :
— A peu près.
— Ah ! fit le juge.
— Je dis à peu près, continua Farjolle, car je n'ai pas perdu tout l'argent du commandant ; je n'en ai perdu qu'une partie . (3n trouvera le reste, soit trente mille francs, en rentes sur l'État, dans ma caisse.
— Nous verrons bien.
— Aucun de mes clients de Paris ni de province n'a jamais eu à se plaindre de moi, et je n'ai jamais joué avec leur argent, comme Selim, par exemple.
— X'otre cas est pourtant identique à celui de Selim,
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Cl plus récemment de Bachelard. Il consliluc un abus de confiance et une escroquerie.
— Je le sais bien, approuva 1 arjolle d'un air indifférent et poli... J"ai été entraîné, je le regrette énormément.
M. llardouin le regarda avec son œil froid et songea : '< Il n'est pas malin. " Il eut un désappointement, lui posa encore quelques questions brèves; Farjollc avait hâte que tout fût terminé pour qu'on le laissât tranquille. .Maintenant le scandale était fait : rien ne pouvait plus l'atténuer. « Il n'y a qu'à attendre la fin patiemment sans trop se faire de la bile. »
— Oserai -je vous demander si l'instruction sera longue ? '
.M. Hardouin dit, d'un ton dédaigneux :
— Ce n'est pas probable.
11 ajouta :
— \'ous serez transféré à Alazas, demain matin.
— Est ce que ma femme pourra venir me voir ?
— \'otre maîtresse) fit M. Hardouin.
— Non, reprit Farjolle, ma femme légitime.
— Je lui donnerai l'autorisation d'aller vous voir à Mazas.
— Puis-je lui écrire ce soir >
— Oui.
M. Hardouin le congédia. Farjolle s'inclina devant lui avec une courtoisie parfaite. Le garde de Paris le ramena au Dépôt. Il écrivit à Emma, dina, puis se coucha. Il mit son pardessus sur le lit, afin d'avoir chaud, et ressentit un soulagement en s'étirant sous la couverture, quoique les draps fussent durs au toucher.
Il s'endormit rapidement, la têie un peu lourde, se
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ielicitant toutefois que son caractère lui permit de supporter avec résii^mation une aventure aussi désagréable...
« Combien de ,çrens à ma place, se désespéreraient. » pensa-t-il. en fermant les veux.
Emma reçut la lettre de son mari au moment de diner, dans leur appartement de la rue Taitbout, toute seule' Farjolle lui donnait les indications nécessaires pour l'aller voir à Mazas. La lettre était courte et Unissait par ces mots : " Je t'embrasse, ma chérie, et je te recommande surtout de n'avoir pas trop de chagrin. » Emma la posa sur la table ; puis elle mangea son potage, par petites cuillerées, distraitement, les sourcils froncés. La bonne, derrière elle, la servait avec une figure indifférente.
Elle n'avait pas déjeuné. Le matin après le départ de Farjolle, quancl elle se vit en chemise daiT^ la chambre,