‹ Qui perd gagne. Dessins de René Lelong, gravés sur boisChapitre 3 sur 5 · UI PERD CXC-.SF · texte numérisé non relu

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elle eut froid, s'enveloppa d'un peignoir, et ses larmes, causées par la brusque secousse de la séparation, s'arrêtèrent. Alors elle fut stupéfaite de la rapidité de cet événement. On ne conduit les gens en prison que pour des crimes ou des vols : il était impossible que Farjolle eût volé, lui dont tout le monde vantait la conduite sérieuse dans les affaires. Combien de fois avait -elle entendu faire l'éloge de son mari! D'après ses vagues explications, elle devinait bien que Farjolle, ayant joué l'argent du commandant à la Bourse, l'avait perdu. Ça, c'était un malheur, une déveine, une affaire manquée ; mais Emma ne pouvait comprendre qu'il y eût là dedans un délit quelconque, un vol. « 11 a bien perdu notre argent en même temps. C'est donc une mauvaise affaire qu'il a faite, voilà tout. »

Pourtant, on ne vous met pas en prison pour une mauvaise affaire. Il y avait autre chose, évidemment. (Juoi ? Elle ne tarderait pas à le savoir puisque Farjolle lui écrirait.

Sortir? à neuf heures du matin, c'était de la folie. Et puis, voir qui? Quoi dire? Quelles démarches tenter dans cette circonstance qui restait pour elle mystérieuse et inexplicable ? Elle attendrait les nouvelles chez elle, sans bouger.

Emma enleva son peignoir et se recoucha. La chaleur douce du lit l'envahit et elle se remit à pleurer. Elle murmura : « Que se passe-t-il donc, mon Dieu, et lui, où est-il maintenant ? » Elle ^onna la bonne :

— Les journaux sont-ils là ?

— Oui, Madame.

Elle y jeta un coup d'oeil machinalement. Peu à peu, elle s'assoupit, son sommeil fut agité et un eau-

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chcmar la ré\eilla. La bonne rentra dans la chambre.

— Madame, le juge de paix vient mettre les scellés- Emma se leva, continuant à ne rien comprendre. Us

juge de paix la salua et lui dit :

— Nous allons mettre les scelles, voulez-vous être constituée gardienne >

Elle répondit : « Je veux bien, '> sans savoir. Le magistrat lui expliqua ce que cela voulait dire. Une inquiétude la saisit.

Emma assista à la formalité judiciaire de la pose des scellés et vit que l'on plaçait des bandes de papier au hasard, sur les meubles. Elle demanda au juge de paix pourquoi son mari était en prison. Le magistrat lui répondit qu'il l'ignorait et que ça ne le regardait pas.

Elle resta jusqu'à quatre heures de l'après-midi, errant dans l'appartement, attendant, les idées tout à fait brouillées.

Des porteurs de journaux du soir crièrent sous les fenêtres. Elle envoya la bonne chercher un numéro. Aux dernières nouvelles, elle lut :

« Le directeur d'un journal financier, la Bourse indépendante^ M. Farjolle, a été arrêté ce matin et écroué au Dépôt. » Rien de plus, une ligne insignifiante pour ce gros événement qui la bouleversait. Alors, elle devina que leur situation était perdue, quoi qu'il arrivât. Elle voulut lire d'autres journaux du soir. Tous annonçaient l'arrestation, dans un coin de leur première page, sèchement. Un seul disait sévèrement : « Un faiseur de dupes, comme il n'y en a que trop sur le pavé de Paris, etc. »

Une plus grande tristesse s'empara d'elle ; elle n'éprouva aucune colère contre i'arjolle. Néanmoins,

puisque c'était public, elle allait s'habiller et sortir. Elle irait \oir Joséphine, une amie en réalité, à qui elle pouvait se confier et demander un conseil. Joséphine demeurait complètement avec Moussac, avenue de l'Opéra. Elle"] se rangeait, ne « vadrouillait » plus, faisait des économies. Elle se montra charmante avec la <' patronne » et même des larmes lui vinrent aux yeux.

— C'est un grand malheur, s'écria-t-elle. Qui est-ce qui aurait cru ça de lui ?

— C'est de la déveine, ma pauvre Joséphine. 11 n'est pas méchant, Farjolle, ni malhonnête.

— Et puis, vous l'aimez, n'est-ce pas, patronne? Elle répondit :

— Oui, beaucoup.

Joséphine continua :

— Je vais vous accompagner au bureau de .Moussac et il vous donnera des nouvelles. Il doit savoir un tas de choses.

Elles se rendirent toutes les deux place de la Bourse. A la porte de la maison, Emma refusa de monter.

— Non, je n'ose pas.

— Nous allons, dit Joséphine, aller au café et nous le ferons appeler par un garçon.

Elles prirent des bocks. Joséphine écrivit un mot :

— Portez ça, à côté, chez M. Moussac; il y a une réponse.

Le garçon revint bientôt.

— Ce monsieur me suit.

Moussac apparut, en souriant. Il fut surpris d'apercevoir Emma, la salua, et frappant avec sa canne :

— Garçon, un bock.

— Mon vieu.N, dit Joséphine, il s'agit d'être gracieux

avec Emma. L)'abord, explique-lui la situalion, cette malheureuse est affolée.

.Mûussac reprit gravement :

— Il y a de quoi ; l'arjollc a commis là une bêtise impardonnable. C'est un véritable scandale à la Bourse, où il jouissait d"une bonne réputation... (^ela ne vous

touche en rien, -Madame, certainement...

— Il est perdu, n'est-ce pas ?

lit Emma.

— Dans les affaires, il est perdu. On ne pardonne pas de pareilles stupidités... Quant à moi. j'ai été étonné.

— II va aller en prison >

— Il y est déjà ; puis il passera en police correctionnelle.

— 11 sera condamné >

— Je le crois. Justement, on est très sévère aujourd'hui pour ces affaires-là..

— A quoi peut-il cire condamné r

— Hum! peut-être à six mois de prison, peut-être plus, ou même moins. Cela dépendra des circonstances.

— 11 m'écrira ?

— Et vous pourrez aller le voir, Madame.

Emma le remercia et partit. Joséphine l'accompagna. Dans la rue, elle lui dit :

— Dinez avec moi, patronne, ce soir, je vous en prie.

— Non, ma pauvre Joséphine, je préfère diner seule. Joséphine hésita, puis dit :

— Écoutez, j'espère que vous ne vous gênerez pas avec moi... Je ne connais pas votre situation, mais si vous avez besoin d'argent...

Emma répondit :

— Merci, j'en ai encore un peu. Plus tard, je ne dis pas.

Lorsqu'en rentrant rue Taitbout, la bonne lui tendit l'enveloppe sur laquelle elle reconnut l'écriture de Farjolle, elle la décacheta avec anxiété, craignant d'y trouver des paroles de désespoir, des phrases pleines de sanglots. Après la lecture, Emma fut un peu rassurée et son énervement de la journée se calma. Farjolle n'avait pas l'air de trop souffrir : il ne se plaignait pas trop amèrement. Le ton de la lettre était d'un homme résigné, mais qui a confiance dans l'avenir. « Le juge d'instruction a été très poli à mon égard, disait-il. Il voit la différence qui existe entre moi, qui ai eu de la guigne, et un filou vulgaire. » Il ajoutait plus loin ; « Tu pourras venir me voir à Mazas chaque semaine, le jeudi ou le dimanche pendant la durée de l'instruction qui n'est pas très compliquée et qui ne sera pas longue. II suflîra d'en demander la permission au juge d'instruction ; je l'ai prévenu que j'étais marié- En atten-

QUI P H R I) i j A G N E 2 4 I

danl. cciis-moi par le retour du courrier. Nous causerons de nos affaires de vive voix. •■ Il lui recommandait aussi de ne tenter aucune démarche chez ses amis. Elle lui repondit :

« Mon chéri,

« Va, je ne t'en veux pas du malheur qui nous arrive et je me fais plus de chagrin pour toi que pour moi. Je ne souhaite qu'une chose, c'est que tu n'aies pas trop de peine. Je t'aime toujours, mon chéri. J'irai demain demanderau juged'instruction l'autorisation de te voir à Mazas. Tu m'expliqueras bien dans quelle position nous sommes, afin que nous puissions prendre un parti. On est venu mettre les scellés ici et à ton bureau . Je suis triste d'être toute seule, mais je pense à toi et je t'aime bien. Je t'embrasse, mon petit chéri.

Ta femme, Emm.\. »

— C'est aujourd'hui jeudi, se dit Emma. J'aurai l'autorisation demain et je le verrai dimanche.

Elle descendit mettre la lettre à la poste, elle-même, afin que la bonne ne vil pas l'adresse : Prison de Ma:{cis. Au coin de la rue Taitbout et du boulevard, elle crut reconnaître la tournure d'un monsieur qui parlait à un commissionnaire. Elle allait s'éloigner, mais le monsieur leva les yeux et leurs regards se croisèrent. C'était Paul \'elard. Il fit un pas en avant ; elle qui. les rares fois où par hasard ils se rencontraient, feignait de ne pas le voir, fut prise cette fois d'une émotion soudaine et, une seconde, instinctivement, s'arrêta. Alors, \'elard quitta le commissionnaire et se trouva devant elle. 11 ùta son chapeau. Emma balbutia : « Bonsoir, monsieur. » \'elard, d'une voix timide, répondit :

— J'envoyais ce commissionnaire chez vous, Madame. .. avec un mot... Tenez, le voici, le mot. Ce n'est pas la peine de le lire maintenant... Je vous disais que j'étais

entièrement à votre disposition... et que si je pouvais vous être utile...

Tristement, elle dit :

— Je ne crois pas... Vous êtes bien gentil tout de même. Elle lui tendit la main.

— Il n'y a plus rien à faire. FarjoUe est en prison; regardez.

QV\ PERD r. AGNE 24-;

nie lui montra l'enveloppe. Prison de Af.Tfj^. ajoutant :

— FarjoUe ma ccrit qu'il hcrait à .Mazas demain dans la journée et de lui répondre là. Il aura ma lettre en arrivant.

— \'oulez-vous me permettre de vous accompagner jusqu'à la poste? dit N'elard. Nous causerons en route.

Elle y consentit et prit son bras sans le regarder.

— J'ai des renseignements sur l'affaire de Farjolle, continua \'elard. En déjeunant ce matin au cercle, j'ai eu la nouvelle de son arrestation et le commandant m'a tout expliqué. Il est furieux, mais si on lui rendait son argent, il retirerait sa plainte et Farjolle aurait de grandes chances de s'en tirer.

Heureuse d'avoir enfin des détails précis, Emma l'interrogea encore. .\près avoir mis la lettre à la poste, \elard la raccompagna jusqu'à la rue Taitbout. en faisant un long détour.

— En admettant, ce qui est d'ailleurs impossible, que nous trouvions l'argent du commandant, est-ce que Farjolle sortirait de prison immédiatement ?

— Non, dit \'elard, j'ai consulté un membre du cercle qui est avocat. .Même si le commandant retirait sa plainte, Farjolle pourrait passer en police correctionnelle, parce que l'abus de confiance est avéré. Ça dépend du juge d'instruction. Par malheur, il est tombé sur Hardouin.

— Comment savez-vous cela ?

— Je vous dis, continua \'elard avec des intonations tendres dans la voix, que je me suis occupé de vous toute l'après-midi; je suis allé au Palais de Justice... Je n'ai cessé de penser à vous.

2 [4 '-^UI l'F.Rl) (", AGNE

Elle lit « merci » en s"appuyant légèrement sur s"in bras.

— Par malheur, je le répète, il est tombé sur Hardouin qui est très sévère et qui a été déjà chargé, depuis un an, d'une dizaine d'affaires de ce genre : celles de Sclim, de Bachelard et de biei d'autres...

— Oui, Farjolle m'a parlé souvent de ceux-là...

— Ils ont été condamnés avec une extrême rigueur...

— Ah!

— Selim à trois ans de prison, Bachelard à cinq, le maximum.

— Oh ! mon Dieu, fit elle.

— Rassurez-vous. C'étaient des affaires intiniment plus graves que celles de Farjolle. Il y avait eu des centaines de plaintes déposées contre eux. Je crois que Farjolle n'a contre lui que la plainte du commandant.

— II n'est pas malhonnête, mon mari, allez.

— Eh! je le sais bien, reprit \'elard. II y a quelques années, on se serait contenté de le faire appeler au parquet ; il aurait déposé une caution et il aurait eu tout le temps de s'arranger avec le commandant. Aujourd'hui malheureusement, la justice est bien dure pour les affaires financières, à cause de tous ces scandales... Cependant, si vous aviez l'argent de Baret, s'il retirait sa plainte, Farjolle serait presque sûrement acquitté en correctionnelle, avec un bon avocat.

Il tourna ses yeux vers Emma.

— Écoutez, Emma, je vais vous dire des choses sérieuses. Je ne suis pas riche et ne je dispose pas de sommes considérables, quoique je gagne pas mal d'argent. J'ai de côté une cinquantaine de mille francs, dont je n'ai pas besoin, je les tiens à votre disposition. Je

suppose, d'après ce que j'ai appris, qu'ils vous suffiront. Elle fut troublée et des larmes lui échappèrent, sous sa voilette. Elle murmura :

— \'ous êtes gentil, allez, bien gentil... bien gentil, mon ami.

— Acceptez-vous?

— Il pourra sortir de prison, alors. Far jolie?

— Ou du moins il n'y restera probablement que le temps de la prévention.

Elle répéta :

— Oui. vous êtes bien gentil.

— C'est que je vous aime toujours, répondit N'e'ard. Toujours, Emma, depuis...

— Oh î ne parlez plus décela, lit-elle.

— Je vous adore et j'ai aussi de l'affection pour FarjoUe.

— J"ai de l'affection aussi pour vous, moi. malgré tout, dit Emma.

Ils arrivèrent à sa porte.

— Je rentre chez moi, m.on ami, j'ai besoin de repos.

— \'ous verrez FarjoUe dimanche, n'est-ce pas? Informez-vous du nom de son avocat ; je vous donnerai l'argent et vous vous entendrez avec lui.

Elle sonna.

— Encore un mot. Emma. \'ous êtes seule, maintenant et triste. Dinez avec moi demain, cela vous fera une distraction et j'aurai peut-être du nouveau à vous apprendre...

Elle lit : « Oui, si vous voulez. »

— Je n'irai pas chez vous. Je vous attendrai là, au coin. Nous dinerons au restaurant... A demain, dites, à demain >

Emma lui sourit et baissa la tête.

— J'ai espoir que tout s'arrangera, dit \'elard, pendant que la porte se refermait.

\'elard avait hésité longtemps. Pour un garçon raisonnable et qui gagne sa vie dans les affaires, c'est une importante résolution que de donner cinquante mille francs à une femme. Il supposa que ses amis se moqueraient joliment de lui s'ils connaissaient une pareille folie et que peut-être même des clients perdraient de leur confiance. La folie était d'autant plus grande que cette femme, il avait été son amant, il l'avait possédée bien des fois. Ainsi, pour revoir une ancienne maîtresse, il allait dépenser, dilapider cinquante billets de mille! Il considéra cela comme une de ces actions héroïques, un de ces dévouements sublimes auxquels vous pousse un invincible amour et il s'enorgueillit.

Jusqu'à présent ses caprices ne lui avaient pas coûté cher, il avait plutôt la réputation d'un homme serré et excessivement pratique dans toutes les questions d'argent. Il savait faire bonne contenance lorsque des femmes lui reprochaient sa parcimonie.

\'ers la vingtième année, sa figure imberbe et fraiche, son air gamin lui valurent des succès. Une horizontale célèbre s'éprit de lui, un soir après souper, et il resta plusieurs mois avec elle. 11 ne gagnait pas un sou. à cette époque, et débutait sur le pavé de Paris : son amie se montra délicate et maternelle. X'elard conserva de cette liaison l'habitude de ne pas distribuer de l'argent aux femmes avec exagération. Ses maîtresses ne comptaient pas sur lui dans les circonstances difficiles.

Sa veine dans les affaires ne le rendit pas dépensier : il avait, en outre, du bonheur au jeu, et les cinquante

mille francs d'Emma conslituaient les deux tiers à peu près de ses économies. 11 se décida à les perdre pour la posséder encore.

Depuis la scène de la rue Clément-Marot, le souvenir d'Emma l'obsédait. Rien n'avait pu faire disparaître l'impression de ces heures où il la serrait éperdument entre ses bras. Il ne se couchait pas une nuit dans son lit, sans se rappeler qu'elle y avait été étendue à son côté, sans revoir la façon dont elle se déshabillait. Elle se déshabillait lentement, rangeait avec soin ses jupons et sa robe. Jamais elle ne voulut qu'il l'aidât et lui permettait seulement de déboutonner ses bottines. Alors, elle montait sur le lit en souriant.

Après six mois, les moindres détails revenaient troubler son esprit. Aucune autre femme ne put le divertir. 11 chercha, dans des cafés de nuit, des filles qui ressemblaient vaguement à Emma et éprouva des désillusions. Il était horriblement jaloux d'elle. Il sut qu'elle rencontrait parfois Letourneur chez des amis communs, et, à la Bourse, il entendit le banquier parler d'elle dans les termes les plus chaleureux. Sans savoir exactement pourquoi, il était spécialement jaloux de Letourneur. 11 se souvenait que, dès les premiers jours, son attitude vis-à-vis d'Emma l'exaspérait.

Généralement Letourneur se montrait avec les femmes assez impertinent, et, à l'occasion même, grossier. Il n'avait pas de maîtresses régulières, se contentant de caprices passagers pour des figurantes ou des écuyères qu'il payait très cher. Avec Emma, au contraire, il était d'une galanterie méticuleuse. Il lui faisait des compliments. \'elard croyait qu'elle lui plaisait.

Certes, il n'y avait aucune raison pour qu'Emma

ccdi'it jamais à un homme de plus de cinquante ans, ni beau, ni élégant, quelconque. Excessivement riche, voilà tout. En réalité, ce qui l'horripilait surtout chez Letourneur, c'était sa richesse. Que ne peut-on faire quand on a tant d'argent >

Ce fut la première idée qui lui vint au bruit de l'arrestation de Farjolle : « Pourvu qu'elle ne s'adresse pas à Letourneur. » Parbleu, oui, Letourneur lui donnerait l'argent ; il le sentait, mais à quel prix ! Il se dit : « Je le lui donnerai, moi, je ne veux pas qu'elle ait affaire à celui là. 11 me dégoûte trop. »

A la table du cercle, on jugea de manières très diverses l'événement de la journée. Dartot, le journaliste, entièrement au courant, répandit la nouvelle le premier, à midi. Les convives ordinaires. Brasier, le commandant, \'elard et quelques autres s'apprêtaient à déjeuner. A midi précis, Dartot arriva :

— Eh bien! vous ne savez pas la grande nouvelle)

— Non, quoi ?

— Vous ne savez rien >

— On vous dit que non. Dépêchez-vous...

Dartot, fier que personne ne sût un événement avant lui, scanda ces mots :

— Le bon EarjoUe a été arrêté ce matin, à huit heures, pour une foule d'escroqueries. C'est un des rédacteurs du journal qui l'a appris à la préfecture. \'ous lirez ça ce soir aux Dernières nouvelles.

Brasier et le commandant se regardèrent sans rien répondre. Les autres convives jetèrent des exclamations, et le maitre d'hôtel n'hésita pas à s'approcher de la table, saisi d'une grande curiosité.

— Oh ! par exemple. Farjolle arrêté, étes-vous sûr ?

QI'I r>F.RI) (.A(.NF.

dans

— Absolument certain.

— C'est inouï, qu'est-ce cju'il a fait ?

— On parle d'un pouf énorme, de sommes perdues à la Bourse, de chèques faux, d'un tas de saletés...

Le commandant crut devoir protester :

— \'ous exagérez. Dartot.

lîrasier, à son tour, prit la parole :

— Dartot exagère énormément. Je ne vous conseille pas de mettre ces blagues-là journal.

— Vous êtes peut-être mieux informé que moi, vous, Brasier? fit Dartot ironiquement.

— Pour sûr. cher enfant, pour sûr qui se délectait.

— Étonnant, ce Brasier! FarjoUe a été arrête à huit heures du matin. On vous l'a peut-être dit à huit heures et quart >

— Plus tôt encore ?

— Admirable ! A huit heures cinq ?...

— Raillez, spirituel jeune homme. Je connais votre nouvelle depuis huit jours !

— Non, celle-là est forte !

Brasier, froidement, ajouta :

reprit Brasier,

— Oui, mon cher, le commandant et moi connaissions cette nouvelle depuis huit jours. Si nous ne l'avons pas dit, c'est que nous sommes des gens discrets, n"est-ce pas, commandant?

— Discrets, toujours, tit le commandant visiblement ému.

— Mais puisqu'il a été arrêté ce matin !

— Il a été arrêté ce malin, fit Brasier, sur une plainte qu'a déposée contre lui le commandant, il y a une semaine environ.

Le commandant se vit tout de suite très entouré et raconta la pénible histoire du système de d'Alembert, avec une mine déconfite.

Il fut vivement félicite pour son énergie, mais il n"en tira pas vanité. Au contraire, il se contenta de dire :

— Il est bien dur pour un ancien militaire qui a joué toute sa vie au baccarat, d'être obligé de cesser, à mon âge.

La conduite de Brasier à l'égard d'un camarade tombé dans le malheur était correcte. Tandis qu'au cercle on commençait à considérer Farjolle comme un simple escroc, lui, le défendait.

— Avec la confiance que Farjolle inspirait à tous ses clients, il aurait pu faire un pouf vingt fois plus considérable. Je trouve même qu'il a été relativement honnête dans cette circonstance...

— Oh ! ce Brasier !

— Je ne dis pas qu'il ait commis une action d'éclat. Mais, enfin, nous serrons tous les jours la main à des gens qui ont fait cent fois pis et qui sont encore en liberté. Je ne veux nommer personne.

Immédiatement, on cita plusieurs noms autour de lui.

-je soutiens qu. FarjoUcest au moins aussi honnéu

•* -"7f du v.ai. oui, dans ce que dU Brasier, fi. que.quun. FarjoUe a eu de la guigne.

Urasie,- se rendU au bureau de 17»/o,-m. pour son uetenir avec X'erugna du fait du iour. X erugna étala d'abord sa sympathie pour F ariolle.

C'était un très bon gar.on et il y a des momen ou je regrette de ne pas lui avoir prêté les ctnquante

mille...

— Il n'est pas trop tard, fit Brasier.

- Hum! Voyons, entre nous, Brasier... Tu connais Mouslc. n-est!ce pas > Tu es môme très 1. avec lu. et moi aussi. Eh bien! qui aimerais-tu mleu^^0K a Mazas, Moussac ou Far)olle>

■ Enfant, de me poser une pareille question ! Tu aimerais mieux y voir Moussac, évidemment.

- Ce plaisir, dit Brasier, nous sera peut-être reserve pour nos vieux jours. M^nc.nc

11 est beaucoup plus malin que lar)olle, Moussa..

— Tiens, sans ça !

N'erugna se mit à rire :

- Il a dû faire une bonne tête, FarjoUe, quand on 1 a arrêté... Tu sais quon l'a arrêté à huit heures du matin, dans son lit, comme un criminel. ^

- Cest dégoûtant, fit Brasier, on na plus aucun égard

pour la finance. .

- Iras-tu le voir à Mazas, toi, dit Brasier > Crois-tu que ça lui ferait bien plaisir >

^ Ecoute-moi bien. Brasier, je prends des informations sur son affaire et, s'il suliit de lui prêter cinquante

mille francs pour le tirer d'embarras, ma parole d'honneur, je les lui prêterai peut-être.

— Tu es une grande âme. Verugna...

Verugna eut un accès de gaieté sincère et bruyante.

— Farjolle, retour de Mazas, sera étonnant, et je crois qu'il m'amusera beaucoup... Ah! ah 1 ce pauvre F'arjolle ! Et sa femme, qu'est-ce qu'elle devient?

— Je ne suis jamais inquiet pour les femmes, déclara Brasier sentencieusement.

— Maintenant, continua \'erugna, tu vas m'aider dans un travail délicat. Il s'agit d'annoncer l'arrestation de F'arjolle dans Y Informé d'une façon convenable. Je compte sur ton tact.

Il s'assit à son bureau.

— Rédigeons la note à nous deux.

A ce moment, .Moussac entra dans le cabinet de \'erugna et on le pria de collaborer. Moussac n'avait pas, au sujet de l'arrestation de Farjolle. les idées légères et sympathiques de ses amis. Il approuva le parquet en tous points.

— Je trouve qu'on n'est même pas assez sévère... On devrait traiter ces gens-là comme des bandits.

— Moi, objecta Brasier, je suis pour l'indulgence.

— Parce que vous n'êtes pas dans les affaires. Il faut qu'un homme d'affaires n'ait rien à se reprocher.

. — Bien, Moussac; bien, voilà qui est parlé, dit \'erugna. Attention, j'écris .. \'ou5 me reprendrez.

-Verugna n'avait pas de prétentions littéraires et n'écrivait jamais une ligne dans son journal. 11 jugeait les articles sévèrement et les déclarait souvent idiots. Pourtant il rédigeait les réclames avec un certain goût.

QUI PERD (i A l". N E

arjMlle. a etc arrclé en éclatant de rire...

Il traça quelques mots, qu'il li>ait tout haut au fur et à mesure.

(( Notre excellent confrcrc. A\.

hier matin... '>

— Ah ! non, je me trompe, dit-i cette note-là, c'est s'il avait été décoré delà Légion d'honneur.

Brasier fut content. Moussac, au contraire, qui visait secrètement à la croi.x: et faisait des démarches depuis cinq ans.

n'aimait pas les plaisanteries sur la Légion d'honneur. Il haussa les épaules :

— Ce n'est pas fort, murmura-t-il.

— So5^ons sérieux, reprit \'erugna, que dites-vous de ceci :

(i Un Parisien bien connu dans le monde des cercles et de ' - laBourse,.M.Farjolle...

Moussac désapprouva encore :

— Bien connu, bien connu ! Farjolle n'était pas bien connu.

— Mais si. mais si, dit Brasier. Je prétends que Farjolle était un homme bien connu. Il allait à toutes les premières, à preuve qu'il y allait dans votre loge ou dans celle de \'erugna... \'ous ne nierez pas que vous lui prêtiez votre loge r

— le le regrette.

2^4 QUI PERD OACiXE

— Vous n'avez qu'à chercher dans la collection de 17nfonné : « Remarqué parmi les assistants. MM. Moussac. FarjoUe, etc., etc. ■>

Moussac fit une grimace.

— Moi je mettrais tout simplement : « Le directeur de la Bourse indépendante, un de ces journaux linanciers fondés pour faire des dupes... »

Brasier protesta.

— Allons donc I ce n'est pas vrai, Farjolle était un garçon très sérieux. Je vous révélerai même un détail. Moussac. qui vous surprendra. Farjolle n'a eu qu'une plainte contre lui, c'est celle du commandant. Et encore sur les quatre-^ingt mille francs du commandant, il n'en avait mangé que cinquante mille.

— Il a peut-être laissé le reste dans sa caisse, dit ironiquement Moussac.

— justement, mon cher. Ft il Ta offert au commandant.

— Comme c'est malin, dit Moussac, et il v a vraiment de quoi l'admirer !

Brasier s'adressa à \'erugna.

— Lève-toi, je vais rédiger la note, moi. Et il écrivit :

« Le directeur du journal financier la Bourse indépendante, M. Farjolle, a été mis provisoirement en état d'arrestation. Une instruction est ouverte. M. Farjolle était un Parisien bien connu dans le monde des cercles et de la Bourse, où il comptait de nombreuses sympathies. » *:

— \'oilà qui est gentil, convenable et qui ne dépasse pas la mesure.

Verugna s'extasia sur cette rédaction qui fut adoptée, malgré les protestations de .Moussac

A sept heures du soir, Emma descendit et trouva \'elard au coin de la rue. Elle était moins triste. Dans la journée, elle avait vu le juge d'instruction et savait par lui que Earjolle avait été transféré à jMazas le matin. Le juge lui donna une autorisation pour entrer à la prison. « J'irai le voir dimanche, dit-elle, à N'elard, après-demain. "

— Il aura choisi son avocat et vous pourrez agir. Les cinquante mille francs sont à votre disposition.

— je recevrai sûrement une lettre demain matin. Il aura eu la mienne en arrivant.

— Où voulez-vous diner, Emma?- demanda \'e]ard.

— Pas dans le cfoartier, un peu loin, avenue de Cli-

2 s 6 QUI l'E RD (". AGNE

chy, par exemple, dans un restaurant qui ctait près de chez nous, Tannée dernièrelis montèrent dans une voiture. Elle se laissa embrasser, comme autrefois. Ils dînèrent en cabinet particulier et \'elard fut très convenable d'abord. Ils ne causèrent pas de leur liaison antérieure, se parlant au contraire comme d'anciens amants qui ne se sont jamais quittés. De temps en temps, \'elard lui baisait la main.

Au dessert, il se pencha vers elle et voulut la saisir. Elle lui dit doucement, en l'éloignant :

— Je suis encore tout émotionnée, mon ami. J'irai chez vous dans deux ou trois jours.

— \'ous me le promettez?

— Je passerai l'après-midi avec vous lundi prochain, je vous le promets, quand j'aurai vu mon mari.

Elle rentra se coucher à neuf heures. La bonne lui tendit une lettre.

— C'est un garçon de bureau qui l'a apportée dès que Madame a été sortie.

Emma la décacheta et vit une carte de visite de Lctourneur avec ces mots au-dessous du nom : o Prie madame Farjolle de vouloir bien passer à son bureau demain de deux à quatre pour affaire importante. »

« Ce ne doit pas être une mauvaise nouvelle, se dit Emma. Qu'est-ce qui nous arriverait encore aujourd'hui) » Toute la nuit, elle pensa à Letourneur, se rappelant combien cet homme si puissant avait toujours été galant et aimable avec elle. Elle s'imagine que Farjolle lui avait peut-être emprunté de l'argent. « Ce n'est probablement pas une forte somme et Letourneur est bien au-dessus de ces choses-là. Il ne nous créera pas

de nouveaux ennuis. » Et puis, si Letourneur s'adressait à elle, à une femme, ce n"ctait pas pour des questions d'affaires. L'intervention de Letourneur ne pouvait donc amener que de bons résultats.

Elle s'habilla tout en noir. Les toilettes simples et uniformes lui seyaient le mieux : le noir en hiver, le clair en été. En toilette de soirée, elle était moins jolie, moins personnelle que sous ses costumes de ville, lorsque, dans la rue, elle marchait d'un pas solide et régulier, le regard calme, ni élégante ni vulgaire. Depuis deux jours, ses yeu.x: entourés de bistre paraissaient plus luisants.

Letourneur la reçut dans son cabinet, une pièce haute et vaste, dont les quatre fenêtres s'ouvraient sur de grands jardins silencieux. A travers les rideaux on apercevait les branches nues des arbres. Un couloir, couvert de tapis épais, séparait Letourneur des bureaux de la banque et l'isolait dans son travail.

Le banquier s'avança au-devant d'Emma. Un peu gros, de taille moyenne, vêtu d'une façon quelconque, avec une chemise à col bas, à cause de son cou très court, il avait dans l'attitude un aplomb tranquille. Sa figure se résumait en une forte moustache grise et des yeux clairs. Le sommet de son crâne était chauve.

— Je vous remercie, Madame, d'être venue... Asseyezvous donc. . 'Vous n'êtes pas pressée >

Emma, intimidée, répondit :

— Non, .Monsieur, je vous écoute.

— J'ai beaucoup de choses à vous dire, continua Letourneur, beaucoup de choses, et je ne sais pas par où commencer...

11 souriait, re^-ardant Emma, debout devant elle. Il

2=) s QUIPERDGAGNE

fit quelques pas dans son cabinet : Emma, plus intriguée qu'inquiète, le suivait des^'^eux. Elle avait une main dans son manchon et de l'autre tenait son parapluie appuyé sur le bout de sa bottine.

— Laissez-moi vous dire d'abord que vous êtes charmante, tout à fait charmante... Quant à Farjolle, c'est un brave garçon pour lequel j'ai beaucoup de sympathie ; et ce n'est pas parce qu'il a commis une bêtise que je l'abandonnerai.

Emma se leva, émue, et se rapprochant de Letourneur...

— \'rai, bien vrai > M. Aloussac prétend qu'il est perdu.

— Moussac a tort. Dans ce genre d'accident, on n"est jamais perdu quand on peut rembourser. J'ai fait la fortune de Moussac qui m'a empêché d'être éclaboussé par un omnibus, ce qui vous prouve que je ne suis pas ingrat. Farjolle ne m'a rendu aucun service, mais son caractère me plait .. et vous. Madame, je vous trouve charmante et extrêmement intéressante.

Il la conduisit sur le canapé et la força de s'asseoir. Il s'assit à son côté.

— Oui, extrêmement intéressante, je vous le répète, cent fois supérieure aux femmes et aux maîtresses de ces messieurs qui appartiennent un peu à tout le monde... \'ous, on sait que vous aimez votre mari et que vous avez horreur de la noce...

— Oh! c'est le mot, horreur! Je ne serais heureuse qu'à la campagne... comme cet été, ajouta-t-elle avec un petit soupir qui lui mouilla les yeux.

— Ne pleurez pas. Madame, et surtout ne vous croyez pas perdue à jamais : Moussac est un niais de

QUI l'KRD (-. AC.NK

vous avoir mis celte idée en tète. Même si Farjolle passe en correctionnelle, ce qui est probable, il sera acquitté pourvu qu'il rembourse ses clients... Il n'y a

presque pas de doute là-dessus et je me charge de certaines démarches qui seront décisives.

Emma se tut, pensant à \'elard. Letourneur reprit

— Quel est le passif, à peu près ? Vous l'a-t-on dit ?

— Une cinquantaine de mille francs.

— C'est un enfantillage. Ces cinquante mille francs sont à votre disposition à partir de cette minute.

Elle ne put s'empêcher de sourire imperceptiblement.

Letourneur se servait juste des mêmes expressions que\'elard : « Ces cinquante mille francs sont à votre disposition .. »

— Je ne vous demande pas si vous acceptez... ^'ous commettriez, en refusant, une bêtise encore plus grande que celle de FarjoUe... D'ailleurs j'ai une autre... proposition à vous faire.

Il se remit à marcher dans son cabinet, s'arrêtant parfois devant Emma et la regardant. Elle fut sur le point de lui dire : « Je les ai, les cinquante mille francs ! » Mais elle sentit que ce serait une maladresse, une faute.

— Il y a un fond de vérité dans ce que vous a dit Moussac, pourtant. Il ne faut pas vous figurer que Farjolie, acquitté, sera porté en triomphe. Avant quelque temps il ne pourra guère rentrer dans les affaires. Comment gagnera-t-il sa vie >

Emma n'avait pas encore songé à cela, absorbée par les graves soucis du moment.

— Nous ferons comme nous pourrons, balbutia-t-elle. L'important est de le sauver.

Letourneur tourna autour de la grande table couverte de papiers, les remuant distraitement, sans parler. Une vive curiosité empoignait Emma. Enfin le banquier se rassit auprès d'elle.

— Écoutez-moi bien, .Madame... Ne m'interrompez pas, ne protestez pas, ne vous... indignez pas. \'ous donnerez votre opinion après.

Elle fit un geste avec son manchon et releva sa voilette.

— Je vous ai dit que je vous trouvais charmante, et vous me... plaisez, vous me plaisez beaucoup, plus qu'aucune femme que je connaisse... ^■ous me rendrez

cette justice que je ne vous ai jamais fait la cour... D'ailleurs, si vous preniez un amant, ce ne serait pas un homme comme moi. Aujourd'hui, vous êtes dans une situation exceptionnelle, vous avez besoin de sauver votre mari et vous-même... Rassurez-vous, je ne vous mets pas le marché en main. Les cinquante mille francs que je vous ai promis, vous allez les avoir dans un quart d'heure, quoi que vous me répondiez. Je vous les donne comme ami...

Elle se contenta de s'incliner sans dire un mot, troublée.

— 11 s'agit d'autre chose. \'otre mari va rester en prévention à -Mazas un mois, un mois au moins. Les juges d'instruction ne se pressent pas dans ces affaireslà ; on nomme des experts : ça n'en finit plus. Quand il sortira, vous n'aurez pas un sou, vous serez bien embarrassée pour vivre. Moi, je distribue chaque année cent cinquante ou deux cent mille francs à des filles de rien du tout qui me plaisent cinq minutes et qui me dégoûtent après... Le voulez-vous cet argent ?

Elle ne sut que répondre, déroutée par ces paroles inattendues. Il continua, à voix basse :

— Il est à vous, je vous le donne, pour ce mois où vous serez sans votre rnari, seule. Personne ne le saura jamais. Votre mari sorti de prison, jamais je ne vous en parlerai plus, jamais je ne ferai la moindre allusion... iMais j'ai vraiment une passion pour vous, depuis longtemps... Ce sera le meilleur souvenir de ma vie...

Penché vers elle, il ne la toucha pas, n'essaya pas de saisir sa main, mais sa voix tremblait. Emma avait la tête qui bourdonnait, les tempes qui battaient. Dans son esprit, de confuses idées défilaient, où il se mêlait

cependant une joie secrète, inavouée, vague. Lelourneur parla plus vile :

— Non seulement vous sauverez Far jolie, mais votre avenir est assuré. Vous inventerez n'importe quoi pour votre mari... Ça n'est qu'un détail... Vous n'êtes même pas obligée de le lui avouer, cet argent. Est-ce que je vous répugne... trop, pour un mois > Je vous le répète : après ce sera fini, fini, fmi. Et vous n'aurez pas d'ariii plus dévoué, plus discret... Dites? est-ce que je vous répugne trop ?

Emma répondit très bas :

— Non.

Puis elle se leva. 11 se leva aussi.

— Vous consentez ?

Elle se tut.

— Dites « oui ».

Énervée, elle se mit à pleurer doucement.

— Dites « oui », je vous en supplie. Je vous considère comme une très honnête femme... Quand verrez-vous Farjolle ?

— Demain, dimanche.

— Apportez-moi des nouvelles chez moi, dimanche soir. En attendant, dites « oui ". Vraiment je vous aime...

Emma lui tendit la main.

— Je vous verrai demain soir... je m'en vais maintenant, je suis souffrante.

Letourneur la retint.

— L'ami a une petite formalité à accomplir. Je ne veux pas vous charger d'une grosse somme. Vous rentrez chez vous ?

— Oui.

— Dans une heure, on vous apportera cinquante mille francs. Ceux-là, dites à Farjolle que je les lui prête et qu'il me les rendra quand il voudra.

Dans la rue. elle se sentit étourdie et se hâta de rentrer, voulant être seule, mettre ses idées en ordre, se reconnaître au milieu de toutes ces complications. Un secrétaire de Letourneur arriva presque en même temps, lui remit une grande enveloppe et disparut. Emma s'enferma dans sa chambre et décacheta l'enveloppe qui contenait cinq liasses de chacune dix billets de mille francs. Elle ne put s'empêcher de tressaillir de joie, et sa pensée se reporta vers Letourneur. Elle murmura : « C'est un bien brave homme. » Puis l'image de Velard se présenta à son esprit : « 11 est gentil aussi, lui, car il est beaucoup moins riche que l'autre. » Elle éprouva subitement de la tendresse pour tous les deux. Malgré son attendrissement, elle ne put s'empêcher de sourire. Etait-ce bizarre tout de même? Du jour au lendemain, leur situation changeait. Le gros malheur qui avait bouleversé leur existence, devenait une simple épreuve, un mauvais moment à passer, après lequel dts années heureuses commenceraient.

L'idée qu'il lui faudrait être pendant un mois la maîtresse de Letourneur ne la scandalisa pas longtemps. Ni lui ni X'elard ne lui plaisaient. Non, en réalité, pas plus \'elard que Letourneur. Son amour pour Farjolle, ou plutôt le besoin de vivre avec lui, la dominait absolument. Mais elle considéra ce sacrifice de sa personne comme une nécessité : les circonstances étaient trop graves, Farjolle avait été trop durement éprouvé par son arrestation, il allait être obligé de rester un mois en prison, peut-être ; c'était bien le moins que, de son

côté, elle y mit du sien, pour le bonheur commun : « Mon pauvre chéri, je le verrai demain. »

En sortant de Mazas, elle se rendrait chez Letourneur, c'était convenu, et dans un mois ce serait fini complètement. Elle serait débarrassée de \xlard, de Letourneur, et elle aurait une somme énorme : deux cent mille francs.

Deux cent mille francs !

la somme qu'ils avaient toujours ambitionnée pour se retirer à la campagne, loin des ennuis de Paris, FarjoUe avait travaillé et n'avait pas réussi . Eh bien ! l'argent viendrait comme il pourrait... Elle se chargeait de tout avouer à son mari, plus tard, de façon à ce qu'il n'eût pas trop de chagrin. Oui; certainement, un jour, elle serait contrainte de tout avouer à Farjolle; mais, entre eux, ce serait vite oublié.

Emma renferma les billets de banque dans l'enveloppe et les plaça dans un petit meuble. Sa tristesse avait un peu disparu et elle fit des projets d'avenir. Elle revit la ferme des Ardoises visitée l'été dernier, la maison de M. Lequesnel avec les vastes cheminées, les moutons rentrant à l'étable, les poules picorant dans la bassecour. « Tiens, si j'écrivais à M. Lequesnel ? Je ne risque rien de lui demander si la ferme est toujours à vendre. »

QUI PERD GAGNE 26s

Cette résolulion l'emplit de joie. Elle traça sur l'enveloppe, en souriant ces mots : « M. Lequesnel, propriétaire, à la ferme des Ardoises, par Mantes. » Puis elle sonna la bonne :

— Portez cette lettre à la poste.

Farjolle, dans sa cellule, à Alazas, n'était pas trop malheureux. Il se portait bien et faisait venir ses repas de la cantine. La mauvaise qualité de la nourriture ne le gênait pas, car il n'avait jamais été gourmand. Le directeur de la prison lui donna la permission de fumer, et le surveillant montrait des égards pour lui. Bien enveloppé dans son pardessus, il lisait des romans qu'il s'était procurés avec une autorisation, les Trois Mousquetaires, la Reine Margot, Rocambole . On y voyait mal par la lucarne grillée. Farjolle se penchait sur son livre. « Il me semble que je suis dans un wagon de chemin de fer. »

Deux fois par jour il se promenait dans le préau, jetant un regard indiiïérent sur l'entilade sombre et régulière formée par les murailles de la prison. Quand on le ramenait à la cellule, il allumait une cigarette, s"étendait sur la couchette, rêvassait, puis lisait. Les quatre murs, peints à la chaux. d"un blanc sale, les barreaux de la lucarne ne lui suggéraient pas des réflexions amèrcs.

11 se laissait entramer par les événements et triomphait facilement des pensées pénibles qu'ils lui suggéraient de temps à aulre. « Je ne peux rien faire, à quoi bon me tourmenter ? » Il ne comparait pas sa situation actuelle avec les années écoulées : cela ne lui venait pas à l'esprit. En songeant à Emma, il se disait : « Nous nous tirerons toujours d'affaire, tous les deux. » Comment ? 11 ne se rendait pas bien compte, mais avait confiance. La lettre de sa femme lui fit plaisir. Ils s'aimaient, et quoi qu'il arrivât, ne se quitteraient jamais.

L'idée du scandale, des potins de ses camarades, ne lui causait aucun désespoir. « Quels tas de brutes, tous ces gens-là ; ma foi, ce me sera un soulagement de ne plus les fréquenter. "

La preuve que cela lui était égal, c'est qu'il choisit comme avocat Jacques Vernot, un membre de son cercle qui avait déjà une certaine réputation au palais, quoique très jeune. Il plaidait rarement, et se faisait faire beaucoup de réclame dans les journaux, grâce à ses relations. C'était un garçon d'une trentaine d'années, très spirituel, très drôle en société et fort répandu dans le monde de la fête. 11 gagnait peu d'argent de son mélier, mais vivait convenablement et dinait tous les soirs en ville.

Farjolle le préféra à un avocat plus connu, parce qu'il serait à son aise avec lui. Son cas n'était pas tellement complique qu'il fût obligé d'avoir recours à un maitre du barreau. 11 valait mieux pour lui un garçon léger, sachant ce que c'est que l'existence, pas solennel ni embêtant.

Jacques \'ernot accourut avec empressement et entra dans la cellule de Farjolle en sifflotant un air à la mode :

•:— Bonjour, l-"arjolle, ça va bien? Je suis à votre service, mon cher, tout à fait, lui dit-il, en lui serrant la main...

Farjolle le remercia.

— Vous connaissez la situation ?

— Vaguement, j'en ai entendu parler au cercle, j'ai vu un mot insignifiant dans les journaux .. Je suis enchanté que vous m'ayez choisi... Au premier abord, ça ne me paraît pas exorbitant, votre affaire ?

Mis au courant par Farjolle dans les moindres détails, Jacques Vernot fut rassurant :

— Oui, vous passerez en police correctionnelle, il ne faut pas compter éviter ça, mais j"ai bon espoir.

— N'est-ce pas ?

— C'est même delà guigne que vous ayez été arrêté... 11 a fallu que Ion confiât votre affaire à Hardouin, qui est très raide... Enfin, c'est fait. Ce qui est excellent pour vous, c'est que vous ayez laissé trente mille francs sur les quatre-vingt mille... J'insisterai là-dessus.

— Peu de gens eussent agi comme moi, remarqua Farjolle.

— En effet, mon cher.

— Mais le meilleur de votre affaire, continua Jacques

QUI PERD Ci A ONE

\'crnot, c'est le commandant. Celui-là, par exemple, je le salerai à raudiencc. Un vieux joueur, enragé, coureur de tripots... Le tribunal n'aime pas les joueurs. Ala parole, je crois que ça ira très bien.

Puis, ils parlèrent d'autre chose. Jacques Vernot raconta à Farjolle les derniers événements du cercle. La veille un banquier avait perdu cent mille francs.

— J"ai gagné cinquante louis avec un.

Farjolle le félicita.

— \'ous serez probablement appelé la semaine prochaine chez le juge d'insiruciion. Je le saurai et je viendrai vous revoir le lendemain. Au revoir, / mon cher.

Un jour seulement le séparait du dimanche. Une nouvelle lettre d'Emma le prévint qu'elle avait une autorisation du juge d'instruction. Toute la nuit, dans sa couchette, entre les draps grossiers sous lesquels il se pelotonnait pour n'avoir pas froid, il pensa à sa femme. Il dormit peu. L'entrevue serait pénible pour tous les deux, malgré leur amour réciproque qui survivait à cette catastrophe.

Après le déjeuner, le lendemain, le surveillant entra dans la cellule.

— 11 y a une visite pour vous à la geôle, suivez-moi. Une brusque émotion le secoua. Ce fut une sensation

rapide et douce. 11 boutonna son pardessus, arrangea

ses cheveux. Il aurait voulu se regarder dans une glace pour constater s'il n'avait pas trop changé, si sa mauvaise mine n'effrayerait pas Emma. « Au fait, quelle tête dois-je avoir? » se dit-il. Le surveillant marcha à côté de lui dans les couloirs.

— C'est une dame qui vous attend.

— Oui, je sais.

— C'est votre femme ?

— C'est ma femme, oui !

Une porte grillée s'ouvrit. FarjoUe se trouva dans une pièce circulaire, haute de plafond, mal éclairée. 11 y avait des bancs en bois contre les murs. Le gardien lui désigna dans un coin une dame tout en noir, assise, et resta près de la porte. Il s'avança rapidement, reconnut Emma. Ils se prirent la main en tremblant; puis ils s'embrassèrent sur la bouche, longtemps, en silence.

Emma avait les larmes aux yeux.

— Oh ! mon pauvre chéri, mon pauvre chéri, c'est toi! dit-elle la première à voix basse, en le touchant au cou, aux bras, à la poitrine. Tu n'es pas malade, tu ne souffres pas ? Viens, que je te regarde 1

Elle examina sa figure attentivement.

— Non, tu n'as pas trop mauvaise mine. Je t'aime, mon petit chéri. Je t'aime bien, va !

Farjolle murmura :

— Eh bien, ma pauvre fille, voilà ! C'est triste, mais que veux-tu y faire?...

Emma s'appuya sur son bras, comme s'ils marchaient ensemble dans la rue, et à voix plus basse :

— Tu sais.. . J'ai l'argent.

— Quel argent?

gri l'ERD GAONK

— L'argent que tu dois au commandant...

— Tu as cet argent-là. comment?

Elle dit, en parlant très vite :

— J'ai les cinquante mille francs que tu dfiis au commandant, je les ai à la maison. Donne-moi l'adress» de ton avocat, je les lui

porterai demain... Ah!

oui. ..c'est Letourneur, qui t'aime beaucoup...

Tiens ! voici la carte que j'ai reçue de lui...

J'y suis allée. C'était pour te rendre ce seivice... Il m'a dit qu'il avait beaucoup de sympathie pour toi et qu'il ne t'abandonnerait pas dans cette circonstance... 11 me les a donnés tout de suite ..

Lis la carte qu'il m'a envoyée, je te l'ai apportée.

Farjolle saisit la carte de Letourneur sur laquelle il vit : " Letourneur prie madame Farjolle de passer chez lui demain de deux à quatre pour affaire importante. » Sa figure s'éclaira.

— Sapristi, voilà une chance 1 . . . Ah ! ce Letourneur... Tu me croiras si tu veux, ma chérie, j'avais un pressentiment qu'il me tirerait d'affaire... Par exemple, c'est urre sacrée veine !

Elle fit tranquillement :

— Oui, c'est de la veine.

— Une veine énorme, inouïe... Tu as Targent à la maison?

— Oui, dans un tiroir.

— Des billets de banque ou un chèque?

— Cinquante billets de mille francs.

Farjolle se frappa sur la cuisse et sa conliance dans Tavenir éclata.

— Je suis sauvé... J'ai vu mon avocat, et j'avais même des chances d'être acquitté sans rendre sonargent à cet imbécile... A plus forte raison maintenant... Sans compter que je ne passerai peut-être pas en correctionnelle... En tout cas, ça n'a plus aucune importance, car l'acquittement est certain...

— Je l'espère, dit Emma.

— Ne te tracasse plus : je te dis qu'il est certain; tu iras demain chez Vernot, tu lui donneras l'argent pour qu'il aille immédiatement le porter au parquet... Dis-lui de venir me voir le plus tôt possible.

— 11 [vaudrait mieux que tu ne passes pas en jugement.

— Effectivement, mais je n'y puis rien. Ça dépend du juge d'instruction... iMais enfin, tant pis, il faut se faire une raison. L'essentiel est d'être acquitté.

— Tu le seras, dis, n'est-ce pas, mon chéri?

— Il n'y a pas de doute... Ce serait une guigne invraisemblable. Pourquoi me condamnerait-on ?

Elle dit :

— Est-ce que je sais ?

Mais Farjolle était plein de confiance. Il oubliait son arrestation, l'endroit où il était, les émotions des jours précédents.

— Je te répète que la situation est e.xceilcntc. L'appui

d'un homme comme Letourneur me rassure sur l'avenir. Je peux rétablir nos affaires avec lui et gagner encore de l'argent. Qui est ce qui n'a pas un petit accroc dans sa vie?

Emma, triste tout de même, répondit :

— Ne faisons pas de projets, mon chéri. Sors d'abord de prison et puis nous verrons.

— N'oublie pas d'aller remercier Letourneur de ma part.

Elle eut un vague sourire et regarda Farjolle avec tendresse :

— J'irai un de ces jours.

— Vas-y le plus tôt possible, c'est une connaissance précieuse.

Elle pensa que Letourneur l'attendait tout à l'heure et embrassa son mari passionnément.

En apercevant des cigares que lui avait apportés Emma. Farjolle devint presque gai. 11 en prit un, regarda la marque qui était sa manière favorite, le fit craquer entre ses doigts.

— Il n'est pas trop sec; tu as très bien choisi, tu es bien gentille.

Le surveillant s'approcha :

— Il faut rentrer.

La porte de la geôle s'ouvrit à plusieurs reprises. Des personnes voulaient voir des prisonniers. Farjolle dit au gardien :

— Je suis à vous.

Puis à Emma :

— Surtout, ne te fais plus de mauvais sang. .Moi, je suis résigné et je crois que ça finira bien. A dimanche prochain.

Emma s'éloigna lentement. Sur le boulevard Diderot, elle héla un fiacre :

— 60, rue de Monceau !

Letourneur habitait là, tout seul, un hôtel assez vaste.

Il avait quitté, après sa séparation, une magnifique demeure aux Champs-Elysées dont le luxe restait environné de légendes. Pendant les deux années où il ne s'aperçut pas que sa femme le trompait, l'hôtel ne cessa de flamboyer dans des fêtes continuelles, queM'"'^ Letourneur dominait de sa beauté célèbre. Puis vint le scandale du flagrant délit, dans un cabinet particulier de restaurant, sur le boulevard, à huit heures du soir : on ne se rappelait plus guère les détails de l'histoire, qui datait de dix ans. M""' Letourneur s'était mise à courir l'Europe, et récemment le divorce avait terminé cette aventure. La fortune de Letourneur était de celles dont l'imagination ne prévoit pas la chute. Le banquier dépensait pour son plaisir autant qu'il pouvait, aimant surtout les femmes, et toutes les horizontales de Paris douées de quelque éclat avaient touché à sa caisse.

Depuis dix ans, son intervention dans la galanterie parisienne était bienfaisante. Il avait lancé des débutantes qui pataugeaient, consolidé des anciennes qui s'écroulaient. 11 ne se faisait aucune illusion, ayant épuisé la jalousie avec sa femme légitime et, maintenant, celles même à qui il donnait le plus d'argent ne le trouvaient pas ridicule.

Il ne fréquentait guère le monde, avait la famille en horreur, ne se plaisait que dans ce milieu de collages vagues, de boulevardiers, de noceurs et de filles où Moussac était une personnalité. Il fut étonné d'y rencontrer une femme comme Emma et, peu à peu, sans

presque s'en apercevoir, arriva à la désirer. La catastrophe de Farjolle lui parut une occasion favorable. Peut-être n'aurait-il jamais essayé, malgré son cynisme, d'acheter Emma, bourgeoise rangée, régulière et modeste ; mais cette circonstance le décida. Il ne voulut pas la marchander, tenant à se montrer généreux et indifférent à Targent, offrant une somme qui serait une excuse.

L'hôtel de Jenny Heward, une de ses premières toquades, lui avait coûté cinq cent mille francs. Il ne les regrettait pas. « Je peux bien donner, se dit-il, la moitié à celle-là qui me plait dix fois plus et que je serai le seul à avoir. " Cette liaison avec Emma aurait encore l'avantage de ne durer que quelques semaines et de ne pas encombrer sa vie. Il ressentait aussi une volupté particulière à la laisser très heureuse, après lui.

Dans un petit salon retiré et sombre, tapissé de tentures rares, il l'attendait impatiemment. Quand un domestique l'eut introduite, il la prit par les deux mains, l'attira sur un divan large, et paternellement s'inquiéta de sa santé.

— Vous avez vu votre mari, Madame ?

— Oui, je sors de la prison... Nous avons bon espoir. Je n'oublierai pas ce que vous avez fait, Monsieur, et je vous suis très, très reconnaissante.

Il la déganta et lui baisa les poignets.

— Dame, j'abuse un peu de la situation... Elle reprit, embarrassée :

— Je ne vous. . . en suis pas moins reconnaissante.

— Vous comprenez, à mon âge et tel que je suis, je n'ai pas la prétention de me faire aimer d'une femme

comme vous ; seulement je tacherai que le sacrifice ne soit pas trop... douloureux.

Emma ne sut quoi répondre. Letourneur continua :

— Ce qui me consolera de vous faire... souffrir... Elle eut un petit geste de protestation.

— Oui, ce qui me consolera, ce qui m'enlèvera mes... remords, c'est le plaisir que vous aurez à vous trouver bientôt indépendante, hors d'ennui... Ma mauvaise action aura eu un bon résultat.

En souriant, elle dit :

— Oui, c'est vrai.

Il s'approcha d'elle, et la saisissant doucement par la taille, l'embrassa à l'oreille. Elle fronça les sourcils sous cette caresse et ses lèvres devinrent sèches. Alors Letourneur lui enleva son chapeau et la baisa sur la figure et sur les cheveux, sans violence. Il lui disait des mots d'amitié, de dévouement tendre, pour écarter la répugnance qu'il devinait.

Emma, par un effort de volonté, s'abandonna d'une façon gracieuse, plutôt comme une femme qui succombe que comme une femme qui obéit. Letourneur éprouva une sensation inattendue et profonde.

II la supplia de rester à diner avec lui à l'hôtel :

— Emma, faites cette journée unique dans ma vie et inoubliable... Ne me quittez pas tout de suite... Passez la soirée avec moi.

— Je suis bien émue, répondit-elle, j'aurais besoin d'être seule.

— Dînez seulement ici, vous partirez après dincr. Elle finit par y consentir, et ils mangèrent en léte à

tête; Letourneur lui racconta des histoires pour la distraire et. elle écoutait attentivement pour ne pas relié-

QUI PKRD GAONK 277

chir. 11 lui parla de sa femme et de ses malheurs en ménage, lui fit le récit du flagrant délit, ce qui troubla Emma et l'intéressa. Puis il afficha un mépris énorme de toutes les femmes et de tous les hommes qu'elle connaissait : de Moussac, de \'erugna, de Joséphine, de Noëlle, de Brasier... Emma en éprouva une joie véritable.

— C'est un vilain monde, dit-elle.

— Un monde stupide pour lequel vous n'êtes pas faite... Moi, j'y vis parce que je suis seul et que je m'y ennuie moins qu'ailleurs...

\'ers la fin du repas, une certaine intimité régnait entre eux. Emma, moins énervée, n'apercevait qu'à travers un rêve la scène de tout à l'heure sur le divan. L'étrangeté de la situation diminuait son dégoût. Elle fit part à Letourneur de ses projets de campagne.

— Je n'ai d'autre ambition que de me retirer avec Farjolle, si c'est possible.

— Vous ferez une ménagère exquise, Emma, quant à moi, je pepserai longtemps à vous...

Au moment de se séparer, il lui dit :

— Pour cette vilaine question d'argent, ne vous en préoccupez pas, ma chère amie. Je vous enverrai un chèque que vous toucherez quand il vous plaira...

Elle balbutia : « Merci. »

— Quand reviendrez-vous me voir? demanda-t-il en souriant.

— \'ous seriez bien gentil de me laisser un ou deux jours... Je suis souffrante, énervée...

— Vous ferez ce que vous voudrez. Emma...

— Vous recevrez un petit mot de moi, ici... bientôt...

278 QL'I PERD GAGNE

— Je vais faire atteler et vous accompagner jusque chez vous. Il est tard...

— Non, je vous en prie, j'aime mieux rentrer toute seule, à pied.

— Vraiment ?

— Oui, vraiment, j'ai besoin de marcher...

Dans la rue elle alla vite, présentant sa figure au vent froid qui soufflait. Elle pensa à Velard avec qui elle avait rendez-vous le lendemain et eut un mouvement de colère. « Par exemple, celui-là peut garder son argent. J'en ai assez d'un. »

Cependant, elle fit une réflexion :

« Il n'a pas de chance avec moi, ce petit. » Certainement, elle éprouverait avec lui moins de répugnance qu'avec Letourneur. Même, en le revo^^ant si doux, si gentil, tout prêt à lui rendre service, elle avait ressenti du plaisir; mais elle n'allait pas s'amuser pendant que Farjolle souffrait en prison. Letourneur était nécessaire : le petit, non. Tant pis pour lui. « D'ailleurs, il n'est pas riche et il gardera son argent; ce sera toujours ça. "

Un instant, avant de réfléchir, parmi le désordre de son esprit, elle avait supposé qu'elle pourrait être à la fois la maîtresse de \'elard el de Letourneur; que, dans sa grave situation, cela n'avait rien d'extraordinaire ni de scandaleux. Aujourd'hui, la première expérience faite, elle renonçait à cette idée avec dégoût... Oui, c'était bien assez d'un, et d'ailleurs un seul suffisait pour sauver Farjolle... Une fille peut-être, une Noëlle, une Joséphine, prendrait aussi les cinquante mille francs de \'elard. Elle se complut dans la pensée de cette supériorité.

« Je n'irai pas au rendez-vous; il sera affolé et nous nous expliquerons de vive voix. '>

L'explication eut lieu le lendemain. Velard attendit toute Taprès-midi chez lui ; il ne désespéra qu'à sept heures du soir. 11 se trouvait dans un état de surexcitation extraordinaire. Pendant cette journée du lundi, Emma, au contraire, s'était calmée. .Elle avait reconquis la quiétude naturelle de son esprit ; et elle envisageait la situation sans désespoir. L'emprisonnement de Farjolle n'était plus qu'une question de temps et, pendant quelques semaines, elle en serait quitte pour supporter Letourneur. En songeant à l'avenir, elle le ferait avec moins de répulsion.

M" Jacques \'ernot fut rassurant quand, d'après les indications de Farjolle, elle lui apporta les cinquante mille francs.

— Je vais tenter une démarche auprès du juge d'instruction. Une faut pas vous dissimuler, .Madame, qu'on ne relâchera probablement pas votre mari, quoiqu'il ait remboursé. Mais je crois pouvoir répondre de son acquittement en correctionnelle... Sa position est excellente aujourd'hui.

— Ce sera-t-il long?

— Hum! la longueur de l'instruction dépend absolument de la bonne volonté de AL Hardouin. 11 a nommé un expert : ces messieurs ne se dépêchent pas ordinairement et compliquent les affaires les plus simples... En tout cas. maintenant, cela ne dépassera pas un mois ou un mois et demi...

— Il va rester encore un mois en prison, alors ?

— Je ferai de mon mieux, Madame, pour abréger la durée de ma prévention... Si nous avions eu l'argent au

28o QV : PERD C. ACjNE

lendemain de Tarrestation, la chose eût été facile. Le commandant aurait retiré sa plainte immédiatement... Aujourd'hui, FarjoUe a avoué l'abus de confiance devant le juge d'instruction et ce dernier en profite...

— Qu'est-ce que cela peut lui faire, pourtant > demanda Emma.

M" Jacques Vernot sourit :

— N'essayez pas de comprendre, Madame, les mys- ' tères de la justice...

Et pour montrer son esprit, il ajouta :

— Dès qu'un homme est à jMazas, par ordre d'un juge dïnstruction, il n'y a aucune espèce de raison pour qu'il en sorte... Ne vous effrayez pas, Madame, je plaisante...

Insensible aux charmes de la conversation, Emma répondit simplement : « Ah ! » et l'avocat pensa: « Elle est un peu bébête. »

— Je vous donnerai des nouvelles plus exactes cette semaine. J'aurai vu Hardouin, Farjolle. et nous saurons à quoi nous en tenir. Pour l'instant je vais m'occuper du commandant et lui faire retirer sa plainte : c'est le plus pressé.

Emma avait encore une épreuve ennuyeuse à supporter : congédier \'elard. Après quoi la situation serait simplifiée et il ne resterait plus qu'à attendre patiemment la fin, avec la certitude d'un résultat favorable.

Comme elle se mettait à table, on sonna à la porte. La bonne dit : « C'est M. Paul \'elard. »

— Faites-le entrer au salon.

En la voyant, le petit poussa un soupir de soulagement.

QUI l'ERD GAGNE 283

— Je VOUS croyais malade, Emma... 11 ne vous est rien arrive ?

— Rien, mon ami... Je n'ai pas eu le temps d'aller chez vous...

— Vous avez vu votre mari ?

— Oui, hier. Il est bien triste et j'ai eu beaucoup de chagrin.

\'elard hésita.

— \'oulez-vous venir diner avec moi, Emma, ce soir?

— Oh ! non, je ne suis pas habillée et d'ailleurs j'allais me mettre à table.

— Demain, alors ?

— Je tâcherai... je ne sais pas. J'ai tant de choses qui me tracassent maintenant...

— Je vous ai attendu toute l'après-midi, Emma... Vous ne pourrez pas venir demain, non plus? Aprèsdemain, alors ?

Elle se tut et Velard n'osa pas insister.

— J'ai sur moi... l'argent... je vous l'apporte... il faut vous dépêcher de le donner à l'avocat... Un jour de retard nuirait à votre mari...

Il mit la main à son portefeuille, Emma l'arrêta.

— Non, mon ami, vous êtes bien aimable, et je n'oublierai pas votre conduite dans cette circonstance... Mais Farjolle a écrit à des amis... qui lui ont envoyé ce qu'il fallait.

Velard fut très étonné et même tout d'abord ne comprit pas.

— Des amis lui ont envoyé cinquante mille francs... à Mazas?

Énervée, Emma dit :

— Non .. non... mais c'est l'avocat qui... Il les a trouvés enfin...

— J'aurais été si heureux de vous rendre ce petit service... si heureux. Emma.

— Ne vous fâchez pas, mon ami... Pour moi, c'est comme si vous nous l'aviez rendu... Je vous répète que je ne l'oublierai jamais...

— Ah ! l'argent est entre les mains de l'avocat ? reprit Velard, préoccupé.

Emma fit un mouvement dimpatience et. d'une voix brève :

— Je pense que tout va être fini, ces jours-ci ; Farjolle et moi nous sommes décidés à nous en aller loin de Paris, à nous retirer dans... son pays... Nous vivrons comme nous pourrons.

— Vous quittez Paris, tout à fait ?

— Tout à fait. Écoutez, je suis trop malheureuse depuis quelques jours ; j'ai hâte de sortir de cette disposition...

Elle lui tendit la main.

— Dites-moi adieu, mon ami, gentiment.

— Nous ne nous reverrons plus, Emma?

— Puisque nous partons...

Il marcha dans le salon, ayant encore beaucoup de choses à dire, ne sachant par où commencer. Une question lui monta aux lèvres.

— Quel est l'ami... qui donne les cinquante mille francs à Farjolle ?

Emma, crispée, fatiguée de la longueur de l'entretien, répliqua sèchement :

— Je l'ignore...

— Comment, il ne vous l'a pas dit? demanda \'elard

QUI PERD GAGNE 28s

avec une nuance Icgère d'ironie dans Je ton. Il est bien discret !

Et il ricana. Pour le coup, Emma haussa la voix :

— Il a fait ce qu'il a voulu...

Alors le petit jeta ces mots, avec une intention mauvaise :

— C'est peut-être Letourneur...

Emma s'avança vers lui, très rouge :

— Ça ne vous regarde pas... Allez-vous-en. moi je vais diner. Adieu...

— Ah! ah! c'est Letourneur... C'est drôle, bien drôle...

— Allez-vous-en !

— 11 est généreux, Letourneur.

Elle ne put se retenir dans sa colère, et brutalement répéta :

— Allez-vous-en !

Troublé, le petit essaya de s'excuser, mais Emma était exaspérée.

— Allez-vous-en, ou j'appelle la bonne... Je ne veux plus vous voir, vous comprenez...

— Emma, Emma, je vous adore! pardonnez-moi. Elle était près de lui. 11 lui saisit la main et répéta :

— Je vous adore...

11 voulut même la prendre par la taille : elle se dégagea, d'une secousse violente; Velard faillit trébucher.

Emma entra dans la salle à manger, l'abandonnant tout seul dans le salon.

Velard, étourdi, mit son chapeau sur sa tête et disparut, furieux :

— Je parierais que c'est ce bandit de Letourneur !... Y avait-il un moyen de le savoir exactement ? A quoi

bon ? Est-ce qu'il n'en était pas sur ? Sa jalousie le lui disait.

— Si jamais je peux lui faire une sale blague, à celui-là...

En tout cas, Emma était perdue pour lui... Il se raisonna, agitant sa canne, heurtant des passants, frappant du pied, et conclut :

^ Je suis idiot, ma parole d'honneur !

Le commandant faisait peine à voir. Au cercle, il errait dans les salles de jeu, d"un pas mélancolique, parlant peu, ne se mettant même plus en colère. Un duel qui eut lieu entre deux membres dont l'un avait accusé l'autre de tricher à l'écarté, le laissa froid. Il refusa de servir de témoin, fait unique dans sa vie. Lorsqu'il voyait perdre un banquier, il souriait d'un sourire amer et résigné : pendant les repas, si les convives discutaient du tirage à cinq, il ne prenait pas part à la conversation. Il confia à Brasier qu'il regrettait

d'avoir porté plainte contre Farjolle et que son argent lui paraissait irrémédiablement perdu. Brasier haussait les épaules.

— J'aurais mieux fait d'accepter les trente mille francs qu'il m'offrait, et de lui laisser du temps pour le reste. Décidément, je ne ferai jamais que des bêtises et je mourrai sur la paille.

M^ Jacques Vernot lui apprit les changements qui survenaient dans sa situation, et le commandant crut sortir d'un horrible cauchemar.

— Si je vais me désister ! Ah ! oui, et le plus tôt possible. Voulez-vous mon opinion sur Farjolle? C'est un excellent garçon et un très honnête homme... Ils sont là au cercle un tas qui le débinent et qui ne le valent pas... \'ous avez l'argent, n'est-ce pas ?

— Je ne l'ai plus, je l'ai déposé au parquet...

— Allons, bon! et quand le toucherai-je ? Je vous avoue que j'ai hâte...

L'avocat eu un sourire narquois :

— Quand vous le toucherez? Je l'ignore. Si vous vous imaginez qu'on touche de l'argent comme ça... !

— Mais il est à moi cet argent ? Y aurait-il une difficulté quelconque ? continua le commandant, que ses transes reprenaient.

— Il y a toujours des difficultés avec la Justice, répondit M^ Jacques Vernot, réjoui de prolonger les angoisses du commandant; j'espère néanmoins que vous le toucherez un jour ou l'autre, bientôt peut-être.

— C'est scandaleux ! Pourquoi ne me le rend-on pas tout de suite?

— Les experts n'ont pas seulement terminé leur rapport, et le juge d'instruction a autre chose à faire...

QUI PERD (lAG NE 280

Le commandant déclara :

— La Justice est décidément bien mal organisée dans notre pays.

Et il cita des nations où il supposait qu'on lui aurait rendu son argent immédiatement.

A partir de ce jour, il ne cessa de proclamer la loyauté et la bonne foi de Farjolle.

On chercha où celui-ci avait bien pu se procurer une pareille somme, et l'on fit des suppositions invraisemblables.

V'erugna dit à Brasier :

— Je les lui aurais prêtes, moi, les cinquante mille, s'il ne les avait pas trouvés... Mais où diable les a-t-il trouvés ?

— Ah! voilà... Nous ne le saurons jamais...

— Enfin, à ton avis, qui ça peut-être ? Brasier dédaigneusement, répondit :

— Tu n'es qu'une brute ! Je te répète que tu ne le sauras jamais, ni moi non plus. Quand il y a une femme dans une affaire, on ne sait jamais rien. D'ailleurs, je m'en fiche...

Débarrassée de \'elard, Emma a\ ait mis une grande régularité dans son existence nouvelle. Le dimanche, elle allait voir Farjolle à Mazas, lui apportait des douceurs, des cigares, du linge. Une fois par semaine, elle se rendait chez Jacques Vernot pour être au courant des phases de la procédure; le mardi et le vendredi elle dînait avec Letourneur dans l'hôtel de la rue de Monceau. Elle y arrivait à cinq heures précises, en sortait à neuf. Letourneur s'ingéniait à trouver des attentions délicates, lui faisait chaque fois cadeau de quelque bibelot. Au bout de cinq ou six rendez-vous, Emma put

290 QUI PERD Ci AU NE

surmonter sa répugnance, et en disant au cocher : « 60, rue de Monceau ! » elle n'avait plus ce serrement de cœur, cette appréhension douloureuse de la première entrevue. Pendant le diner, toujours précieusement servi, elle se surprenait à ne pas trop s'ennuyer. Letourneur ne manquait jamais de lui demander des nouvelles de son mari et lui donnait des conseils pour l'avenir. 11 ne la tutoyait pas, affectant une tendresse paternelle. Emma, sachant qu'il était d'habitude grossier avec les femmes et cynique, éprouvait de la reconnaissance pour ces procédés.

Huit jours à peine s'étant écoules, il lui remit, dans un élégant porte-cartes, un chèque de deux cent mille francs. En le prenant, Emma ressentit une émotion mêlée d'un peu de honte et regarda Letourneur d'un air timide. Elle craignait de découvrir sur ses lèvres un sourire méprisant. Le banquier avait, au contraire, la même figure bonhomme qu'en lui offrant des bonbons. Il l'embrassa sur le front et elle lui serra la main doucement.

La vue de ce chèque lui rappela un détail qui remontait aux débuts de son mariage : lors de l'affaire Griffith, FarjoUe était revenu de Londres avec un chèque, sur du papier tout pareil. Elle chassa des pensées tristes qui lui vinrent à ce souvenir.

Le propriétaire de la ferme des Ardoises, M. Lequesnel, répondit à sa lettre : la ferme était encore à vendre, M. Lequesnel serait enchanté de s'en débarrasser. Elle lui écrivit qu'elle allait consulter son mari et l'engager vivement à faire cette acquisition; qu'ils iraient tous les deux à Mantes, bientôt. La nuit, elle rêva qu'elle buvait du lait, aux Ardoises, avec Farjolle.

Cependant, elle ne se dissinaulait pas que, de ce côté, la situation était légèrement compliquée. Il faudrait, un jour ou l'autre, avouer à Farjolle qu'elle avait deux cent mille francs et que ces deux cent mille francs venaient de Letourneur. 11 ne serait pas long à comprendre. Comment prendrait-il ça? Elle réfléchirait d'ici à ce moment. Au fond, cette préoccupation ne la tourmentait pas trop. Farjolle lui avait pardonné Velard ; il pardonnerait bien Letourneur. « Et puis, c'est fait, tant pis! » Elle enferma le chèque. « Plus tard, je le montrerai à Farjolle et je ne le toucherai que lorsqu'il Taura vu. »

Au cours d'une visite à Mazas, Farjolle eut devant elle un petit accès de tristesse.

— Ce sera dur, dit-il, de recommencer les affaires... J'ai tout de même peur que cet accident ne me fasse du tort.

Alors, elle manifesta une confiance absolue :

— Je t'en prie, mon chéri, ne te fais pas de mauvais sang. Je n'ai aucune inquiétude sur l'avenir... Et j'ai un pressentiment que nous serons heureux un jour...

Farjolle fut réconforté. Il montrait un grand courage, une résignation tranquille dans cette aventure) supportant avec une humeur égale la monotonie des heures. 11 ne pouvait croire à une issue fâcheuse, maintenant qu'il avait restitué l'argent. D'ailleurs, il remarqua que M. Hardouin lui parlait moins durement depuis cette formalité, lorsqu'il l'appelait, dans son cabinet, pour les besoins de l'instruction.

Toutefois, ainsi que M- Jacques X'ernot le prévoyait, M. Hardouin refusa de rendre une ordonnance de nonlieu ; mais il dit à l'avocat des paroles rassurantes.

Un mois se passa. M^ Jacques Vernot se conduisit avec dévouement,' étudia l'affaire dans ses moindres détails, se disposa à prononcer une plaidoirie brillante et ingénieuse. Il avait bien des chances pour lui. le commandant ayant retiré sa plainte. Certainement, si on n'avait pas traversé une époque de scandales financiers continuels, de poufs quotidiens, Farjolle eût été remis en liberté. Dans ces affaires-là, les gens qui restituent sont assez rares.

— En conscience, disait Farjolle, je ne vois pas pourquoi on me condamnerait.

— II est infiniment probable qu'on ne vous condam-. nera pas... mais rien n'est certain en correctionnelle. L'abus de confiance est avéré, il y a donc délit.

Farjolle était à Mazas depuis cinq semaines. M^ Jacques Vernot entra dans la cellule, et retroussant sa moustache :

— Enfin, c'est pour après-demain ! j'ai eu du mal.

— Ah ! fit Farjolle, devenant subitement un peu pâle. . C'est après-demain, la correctionnelle r

— Après-demain. \'ous serez transféré au Palais vers midi.

L'avocat lui donna alors les dernières indications, des conseils sur les réponses qu'il devait faire au juge, sur l'attitude qu'il devait prendre.

— Ce sera dans les journaux, n'est-ce pas ? demanda Farjolle.

— C'est impossible à éviter.

Evidemment, il y aurait des camarades dans la salle de l'audience. Sans être une affaire célèbre, le procès Farjolle excitait une certaine curiosité dans le petit monde du boulevard et des cercles. Letourneur. \'^eru-

QUI PERD OAGNE 29^

gna et Brasier étaient cités comme témoins à décharge par la défense ; d"autre part, on pouvait compter sur une bonne déposition du commandant. Farjolle avait écrit à sa femme une lettre pleine de confiance. Emma combina sa journée : rester aux environs du Palais, dans un café, par exemple, en attendant l'arjolle, n'était pas pratique. Mieux valait ne pas bouger de chez elle. quitte à ne le revoir qu'un quart d'heure ou une demiheure plus tard. Elle le guetterait par la fenêtre.

Ea nuit qui précéda la comparution, Farjolle eut un sommeil agité. Il se réveilla deux fois, croyant être condamné au maximum de la peine; néanmoins, le matin, ses idées étaient nettes et toute appréhension avait disparu. Il trempa sa tête dans l'eau, peigna ses cheveux et s'habilla avec soin. A dix heures, il xît une promenade sur le préau, seul par faveur, en fumant une cigarette. Le surveillant le complimenta sur sa bonne mine, car Farjolle était vu à la prison d'un œil favorable par les autorités. Après déjeuner, on vint le chercher pour monter dans la voiture cellulaire. 11 faisait le temps lumineux et frais des premiers jours d'avril. A travers les barreaux de la fenêtre, le grouillement des passants intéressait Farjolle. 11 se dit : '< Je vais pouvoir me dégourdir un peu les jambes tout à l'heure. •> 11 repoussa avec énergie l'idée d'une condamnation. « Non, ce n'est pas possible... Il me faudrait revenir dans celte voiture.- . ce ne serait pas drôle. "

Au Palais de Justice, il sauta à bas.de la voiture, traversa rapidement les corridors, suivi d'un garde de Paris, et fut introduit dans la salle des prévenus.

Bientôt la porte donnant sur la chambre correctionnelle s'ouvrit et il entendit tout à coup un bourdonnement

de voix. Il se trouva assis sur un banc. Depuis dix minutes, il ne pensait plus à rien : un voile était tombé sur ses yeux et il ne distingua personne dans la salle emplie de curieux. A ces mots :

" Farjolle, levez-vous... » lancés par le président, il sentit Un frisson le secouer. Il se dressa; son sang-froid revint, et ses yeux virent clairement autour de lui. 11 y eut un silence : l'interrogatoire commença.

Le président du tribunal, les deux coudes sur le tapis, maniait un coupe-papier ; Tun des juges regardait au plafond ; l'autre, de temps en temps, consultait discrètement une montre.

Farjolle dit ses nom et prénoms, son âge, le lieu de sa naissance. Le président récapitula l'histoire de la Bourse indépendante d'une façon malveillante ; à toutes les questions, Farjolle répondait d"un ton doux et posé ; il sourit à une plaisanterie du magistrat sur le départ de certains financiers pour la Belgique et se rappelant le système de défense indiqué par son avocat :

— M. le commandant Baret avait des fonds en dépôt dans ma caisse depuis assez longtemps. Je les lui avais offerts plusieurs fois et il avait toujours refusé de les prendre pour ne pas être tenté de les risquer au baccarat. Une opération de bourse s'est présentée que j'ai crue excellente : je ne devais toucher de l'argent que quelques jours plus tard, comme le prouve la restitution que j'ai opérée, et je me suis servi, en attendant, des valeurs de mon client.

— C'est un abus de confiance.

— Je ne pouvais supposer que M. Baret eût besoin de son argent d'une minute à l'autre...

— Il a patienté huit jours.

QUI l'IiRD GXCSK 2yS

— je ne lui demandais que huit jours de plus. Ses fonds était chez moi depuis plus d'un mois. .

Le président ne s'acharnait pas trop sur FarjoUe. Il eut même, à propos du commandant, une phrase aigre sur la passion du jeu, et il reconnut que le directeur de la Bourse indépendante avait été correct avec tous ses clients, sauf Baret.

Un à un les témoins furent appelés. D'abord Letourneur. Interrogé par le président sur le mécanisme des journaux financiers tels que la Bourse indépendante^ le banquier déclara qu'il en existait très peu de sérieux, mais que le journal de Farjolle avait été de ceux-là. 11 ajouta qu'il avait toujours trouvé Farjolle extrêmement loyal et correct dans les affaires.

Verugna et Brasier déposèrent dans le même sens. Le président glissa adroitement un mot aimable à l'adresse de Vlnfornié.

Le seul témoin à charge se trouvait être, malgré son désistement, le commandement Baret. En présence du tribunal, il bredouilla. 11 raconta son histoire d'une façon inintelligible et s'attira des mots désagréables.

Alors, le substitut prit la parole et parla pendant trois quarts d'heure, réclamant un exemple sévère. Le remboursement, dit-il en substance, n'empêche pas qu'il y ait eu délit. 11 stigmatisa les aventuriers de la finance et insinua que Farjolle avait dû mener une vie immorale.

L'accusé, assis sur le banc, jetait parfois à la dérobée un regard vers la salle. Il reconnaissait maintenant quelques membres du cercle et vit, dans un coin, Noëlle et Joséphine qui souriaient. Après le réquisitoire du substitut, sa confiance était ébranlée : il essaya

d'observer l'effet sur la figure du président. Mais le magistrat avait simplement l'air ennuyé et distrait.

Al"^ Jacqurs \'ernot commença sa plaidoirie. Sa réputation d'homme spirituel et même badin était établie au Palais ; les juges l'écoutaient d'habitude avec plaisir.

11 glissa légèrement sur la question technique pour ne pas importuner le tribunal. Il s'acharna au .contraire sur le commandant et le couvrit de ridicule. Pourquoi le commandant exigeait-il ses valeurs dans les vingt-quatre heures ? Est-ce un père de famille qui a mis en dépôt le patrimoine de ses enfants ? Est-ce un négociant qu'un retard d'un jour peut conduire à la faillite? Non. Le commandant Baret n'est ni négociant, ni père de famille. iWéme, on l'appelle commandant et il n'a jamais occupé ce grade dans l'armée. C'est un égoïste, vivant seul, sans parents et sans amis. Sa vie s'écoule autour des tables de baccarat, dans les tripots. 11 est maniaque, chercheur de systèmes au jeu. -M"^ Jacques A'ernot parla au tribunal, avec une verve ironique, du système de d'Alembert et fit sourire l'assistance à plusieurs reprises.

D'où vient la fureur du commandant lorsque FarjoUe lui demande un délai de huit jours? De ce qu'il ne peut pas essayer le système de d'Alejnbert immédiatement. Et voilà pourquoi il dépose une plainte ! \'oilà pourquoi il n'hésite pas à briser une existence, à interrompre la marche d'un journal en plein succès ! Voilà pourquoi Farjolle est déjà resté plus d'un mois en prévention.

Si Farjolle avait eu véritablement l'intention de " mettre dedans » le commandant, il n'aurait pas gardé

intact dans sa caisse un reliquat de trente mille francs, l'n homme décide à faire un pouf ne s'arrête pas en chemin.

L'avocat insista beaucoup sur les trente mille francs. Puis il revint sur le commandant et le cribla de plaisanteries. Il l'appelait M. le commandant du cercle et disait qu'il avait assisté à plus de duels que de batailleSi

Remboursé, le commandant retire sa plainte. Dans une spirituells péroraison, M'-' Vernot lui souhaita de la chance au baccarat.

Cette plaidoirie obtint un succès énorme. Farjolle ne douta plus du résultat et vit, sans anxiété, le président et les deux juges se consulter à voix basse.

Le président prit des notes, et, au bout d'une dizaine de minutes, lut les considérants du jugement. Il y en avait plusieurs.

Au premier, Farjolle, étonné, crut à une condamnation; le second était moins dur; le troisième lui sembla contredire les deux premiers ; il ne comprit pas bien le suivant. 11 passait ainsi par de cruelles alternatives. A la fin, il entendit les mots : « Pour ces raisons acquitte Farjolle... » marmottés.

Il essuya avec son mouchoir la sueur qui coulait de son front. Le président ordonna la mise en liberté immédiate, et appela une autre cause.

Farjolle se hâta d'accomplir au greffe les formalités d'usage et disparut avec son avocat. A la porte du palais, ils trouvèrent Brasier et le commandant.

Le commandant serra la main de Farjolle avec de grandes protestations d'amitié.

— Très spirituelle, mon cher, votre plaidoirie, dit-il

à Jacques Vernot... Je ne serais pas étonné qu'elle me donnât la veine.

Brasier avait toujours son air froid et désintéressé.

— Bonjour, cher ami, ça va bien depuis le temps ?

— Très bien, je vous remercie, répondit Farjolle, et vous? Rien de nouveau?

— Rien. \'ous verra-t-on au cercle, tantôt? Farjolle répliqua sans affectation :

— Je ne crois pas, j'ai un tas d'affaires en retard.

Le commandant offrit de payer des bocks; Farjolle déclara qu'il était pressé.

— A un de ces jours, Messieurs.

Il prit un fiacre. Rue Taitbout, il pencha sa tête à la portière, aperçut sa femme à une des fenêtres de Tappartement. Il monta l'escalier ; la porte était ouverte Emma le saisit par le bras et l'entraina dans la chambre. Là, ils s'embrassèrent et se contemplèrent longuement. avec des regards humides, émus.

— Oh ! que c'est heureux, mon chéri, malgré tout que c'est heureux ! s'écria-t-elle.

— Oui, ma foi, c'est heureux! dit Farjolle. Sapristi, j'ai passé quelques mauvais moments.

Il se laissa tomber dans un fauteuil en murmurant :

— Je suis rudement fatigué !

— Repose-toi, mon chéri... Je t'ai préparé un bon bouillon, tu vas le boire d'abord.

— C'est une bonne idée. Après je ferai un peu de toilette et fc ne bougerai plus jusqu'au dîner.

Emma lui apporta une tasse. 11 but par petites gorgées, déclarant le bouillon e.N:cellent. Puis il voulut un verre de cognac, l'absorba d'un trait, se sentit reconforté. Alors il procéda à sa toilette.

QUI PERD GAONi: 30I

Elle l'aida à se déshabiller et lui donna une chemise de nuit. FarjoUe prit un bain de pieds. Pendant que ses pieds trempaient dans l'eau, il fuma une cigarette, et parfois des soupirs de satisfaction s'échappaient de sa poitrine. Il raconta les détails de l'audience, dit qu'il avait vu Noëlle et Joséphine dans la salle, se félicita des témoignages de Letourneur, de Verugna et de Brasier.

— La déposition de Letourneur surtout m'a été très utile.

— Ne parlons plus de tout ça, dit Emma. Maintenant, c'est fini...

Elle demanda :

— T'a-t-on rendu ta montre, au moins?

— Oui, on m'a r

ma montre et mon ^^^^ poite-feuille.

— Oh! mon pauvre chéri, lit tout à coup Emma, que tu as maigri ! Tu n'es pas malade ?

Farjolle sourit :

— Je ne me suis jamais aussi bien porté. J'ai un peu maigri, mais avec quelques jours de bonne nourriture...

Quand il eut terminé sa toilette, il mit un pantalon de flanelle, un vesion et des pantoufles, s'étendit sur sa chaise longue, alluma une autre cigarette :

— Dieu! qu'on est bien chez soi I

Emma l'embrassa encore tendrement. Peu à peu, il s'assoupit et elle s'occupa du dîner pendant qu'il dormait. La question du chèque de Letourneur s'agita dans son esprit. 11 fallait avouer évidemment et le plus tôt possible. A quel instant? En dînant? Cette nuit, au lit? Demain ? Le chèque était là, dans l'armoire à glace, sous le linge. La dernière entrevue avec le banquier avait été cordiale. Letourneur lui avait fait cadeau d'un bracelet de grand prix. Elle ne gardait pas un souvenir trop douloureux de cette aventure.

Une idée lui vint :

— Au fait, c'est ce qu'il y a de plus simple... oui... demain... là-bas à la campagne.

A l'heure du dîner, elle réveilla Farjolle d'une caresse légère.

— Hein ? quoi ! fit celui-ci.

— As-tu bien dormi, mon chéri? Te sens-tu mieux, dis?...

Il se leva :

— Je me sens très bien et j'ai une faim de loup.

Emma avait donné congé à la bonne; ce fut ellemême qui fit le service. Farjolle trouva sur la table les r'ats qu'il préférait; il mangea avec un appétit solide, et but plus qu'à son ordinaire.

— Veux-tu me faire un grand, grand plaisir, mon chéri ? dit Emma, au milieu du repas... Demain, quand tu te seras bien reposé toute la nuit, nous prendrons le train... Le temps est beau... Nous irons du côté de Mantes, comme l'été dernier. J'adore ce pays-là.

— Parbleu! moi aussi. D'ailleurs, j'ai besoin de prendre l'air.

— Nous monterons jusqu'à la ferme, tu te rappelles ?...

Ce mol rendit Farjolle triste. Il hocha la tête.

— La ferme ! En avons-nous fait des projets ? Hum ! Il va falloir joliment travailler maintenant pour nous tirer d'affaire, et encore...

— Ne te désespère donc pas, va ! Moi, j'ai confiance.

— Oh ! je ne désespère pas, rci)ondit Farjolle. Ce sera ennuyeux de recommencer, voilà tout... Mais enlin, rien n'est perdu.

Emma souriait, très heureuse au fond, désirant déjà être au lendemain.

— Tu n'as pas beaucoup souffert, c'est l'essentiel... Bientôt tu ne penseras plus à tout ça...

— Ce qui me préoccupe, dit Farjolle, ce sont les soucis matériels que nous allons avoir... Pour le reste, ça m'est bien égal et ça n'a plus aucune importance. Il me semble que c'est arrivé à un autre.

Emma lui servit son café, bouillant ainsi qu'il l'aimait. Il y ajouta de la fine Champagne.

— Bah ! nous verrons plus tard... Ne nous faisons pas de bile pour le moment.

— C'est ce qu'il y a de plus raisonnable, reprit Emma.

Elle lui tendit une bougie pour qu'il allumât son cigare et vint se placer à son côté, la tète appuyée contre son épaule, comme autrefois, lorsqu'ils combinaient des projets pour l'avenir. Une béatitude envahit Farjolle ; il fuma deux cigares consécutivement, en absorbant de la liqueur. Ils ne se parlèrent plus et restèrent quelque temps dans cette posture. Alors, Farjolle dit :

— Je commence à avoir sommeil... Si nous allions nous coucher >

304 QUI PERD GAONK

Ils passèrent dans la chambre. Farjolle se déshabilla rapidement et pénétra sous les couvertures. Il ressentit entre les draps blancs et frais un bien-être inexprimable, s"étira, changea de côté trois ou quatre fois, arrangea l'oreiller. Tantôt H s'allongeait, tantôt il se recroquevillait, et des murmures de contentement lui échappaient. 11 oubliait l'arrestation, la prison, la police correctionnelle, tous les ennuis qu'il venait de subir. Il n'avait plus que la sensation délicieuse du repos après une dure fatigue.

Autour de lui, la lampe éclairait ses meubles familiers. Emma, devant la glace, dénouait ses cheveux dont les tresses luisantes glissaient jusqu'aux reins. Parfois, elle détournait la tête et lui jetait un regard dans le lit.

Elle se coucha à ses côtés, en l'embrassant passionnément, et tous les mauvais souvenirs de leur existence, toutes leurs angoisses s'évanouirent dans l'intimité profonde de cette étreinte.

Le lendemain, Farjolle, en se réveillant, lut les journaux, constata que son procès tenait à peine en quelques lignes, sans commentaires.

Il sauta à bas du lit, en s'écriant :

— Allons ! tout va bien.

Il ne fut pas surpris de se revoir là. auprès de sa femme qui souriait, dans son intérieur hier encore bouleversé.

Une nuit avait suffi pour lui rendre son insouciance des événements accomplis, il ouvrit la fenêtre : le soleil éclairait la rue.

— Quel beau temps ! dit-il. Quand partons-nous ?

— Nous déjeunerons à onze heures et nous prendrons le train de midi et demi.

QUI PKRD GAGNE 30"^

Emma mit une robe claire et, par-dessus , une jaquette noire., Elle avait les yeux brillants et les joues un peu roses. De rares voyageurs montèrent dans le train et ils étaient seuls dans leur wagon. Dès qu'ils eurent dépassé la banlieue, ils regardèrent le paysage par la portière, nommant les pays qu'ils traversaient, les propriétés de gens connus, situés sur la ligne.

— Par qui sera louée la Maison-Verte, cette année-ci ? lit Farjolle.

— Nous le demanderons, en passant.

A Mantes, le chef de gare les salua :

— Comment allez-vous, monsieur Farjolle > 1/hiver s'est bien passé ?...

— Pas mal.

— Vous revenez par ici, cet été ?

— Peut-être...

Hors de la gare, Emma dit :

— Il ne sait rien, tant mieux !

— Est-ce qu'on sait ces bêtises là en province?- répondit Farjolle. Les gens sont moins idiots qu'à Paris.

Ils prirent la carriole qui leur a\ ait servi Tété précédent. Emma conduisit. Devant la Maison-Verte, ils s'arrêtèrent. Personne n'y était entré depuis eux.

— Elle est à louer, dit le jardinier. Vous l'aurez dans de meilleures conditions que l'année dernière, si vous voulez.

— Nous réfléchirons.

Ils tirent le tour de la propriété, descendirent jusqu'à la Seine. Un voile pâle et léger de verdure commençait à s'étendre sur le jardin. Les bords du fleuve étaient recouverts d'une vase jaunâtre et les branches maigres

et nues des arbres ne semblaient pas contenir les feuillages puissants de Tété.

Dans la maison, rien n'était changé. FarjoUe donna cent sous au jardinier et ils remontèrent dans la carriole. Le cheval avançait difficilement par les chemins détrempés et ils eurent de la peine à franchir la route sous bois qui conduisait à la ferme.

— M. Lequesnel est-il là?

— il est chez lui.

Ayant entendu un bruit de voitures, M. Lequesnel descendait le perron. Il les accueillit comme de vieilles connaissances, s'informa de leur santé et se plaignit de la sienne.

— J'ai eu des rhumatismes tout l'hiver, et aucun de mes enfants n'est venu me voir. Je me suis ennuyé énormément... C'est le dernier hiver que je passe ici... Je suis résolu à vendre ; aussi, si vous êtes toujours dans l'intention d'acheter...

— Hum ! fit FarjoUe, d"un ton attristé, je ne vois pas trop...

M. Lequesnel s'adressa à Emma.

— Votre dernière lettre, Madame, m'avait donné de l'espoir...

— Quelle lettre) fit FarjoUe. Tu as donc écrit à M. Lequesnel ?

Emma, en riant, répondit :

— Je voulais savoir, par curiosité, si la ferme était toujours à vendre, et j'ai écrit à M. Lequesnel en cachette.

— Quel enfantillage ! s'écria FarjoUe.

— Je vous assure, dit M . Lequesnel, que, pour le prix, vous ne trouverez pas mieux sur toute la ligne.

QUI PERD OAGNE

— Ce serait?. ..

— Soixante mille francs au lieu de soixante et dix mille. Oui, je ferai encore un sacrifice pour m'en débarrasser.

— Nous verrons, dit Emma.

— Voulez-vous me permettre devons offrir une tasse de lait, .Madame ? Je vais vous la faire préparer.

.M. Lequesnel s'éloigna.

— Quelle drôle d'idée, ma chérie, dit FarjoUe, d'écrire à ce brave homme !

— Bah ! ça ne nous engage à rien.

Emma porta la main à son corsage. Elle y avait, avant de partir, enfermé le chèque de Letourneur. Mais elle n'osa pas le montrer à Farjolle : « Non, se dit-elle, tout à l'heure. »

Ils parcoururent la ferme. Kllc enlra dans l'étable, caressa les vaches, jeta du pain aux poules et aux canards, tandis que Farjolle, au milieu de la cour, contemplait le bâtiment.

Emma cherchait un moyen simple de faire à son mari un aveu aussi délicat. Tout le long de la route, elle n'avait songé qu"à cela, et dix fois elle avait été sur le point de tirer le chèque de son corsage. En voyant Farjolle, les mains derrière le dos, si calme, la face épanouie au soleil, elle se décida.

Elle s'approcha de lui, le prit par le bras et d'une voix très douce :

— Mon chéri, je voudrais te dire un petit mot....

— Dis... Qu'y a-t-il?

— Pas ici... Viens sur la route... là.

Farjolle la regarda. Elle avait les yeux baissés et de la pâleur à la figure. Quand ils furent sur le chemin. Emma lui tendit le chèque, et, timidement, s'appuyant davantage sur son bras :

— Vois ça, mon chéri...

Farjolle prit le papier.

— C'est un chèque... un chèque de deux cent mille francs sur la banque...

11 lut la signature.

— Letourneur ! fit-il, extrêmement surpris...

— C'est à nous, mon chéri, murmura-t-elle.

— A nous?

— Oui.

— Letourneur t'a donné deux cent mille francs? Elle était toute pâle. Elle leva vers Farjolle des yeux

où de grosses larmes brillaient, et balbutia :

— Ne te fâche pas. je t"en supplie.

11 devina et devint subitement très rouge.

— Ah! dit-il,' en froissant le chèque avec la main, sans colère, je comprends...

Il dégagea brusquement son bras et se mit à marcher drr)it devant lui. les regards fixés à terre.

Emma resta d'abord immobile, stupéfaite. F^uis, instinctivement, elle le suivit, répétant : « Voyons, mon chéri, voyons. » Farjolle ne répondait point... elle hâta le pas, le rejoignit.

Il avait les sourcils froncés, l'air ennuyé. Elle se serra contre lui, ressaisit son bras.

— \'oyons, mon chéri, voyons...

Il répliqua froidement :

— Eh bien! reprends ça, c'est à toi.

— Mon chéri, mon pauvre chéri, tu étais si malheureux-.. J'ai voulu te sauver... Je t'aime tant. .. Je t'adore, va, mon chéri. . Je n'ai pensé qu'à toi-

Troublé, il répondit :

— Oui, j'ai été bien malheureux.

— Puisque je n'aime que toi, continua Emma, gardonsle, cet argent. Nous resterons chez nous... ici.

Il se retourna machinalement du côté de la ferme

— Ce que Paris me dégoûte !

— Oh ! tu consens, n'est-ce pas ? Dis-moi que tu veux... On sera si bien nous deux... si bien ! s'écria Emma, débarrassée de ses appréhensions avec une grande joie d'ans la voix.

Il fit un vague mouvement de la tête. Elle lui murmura passionnément à l'oreille :

— Je t'adore, mon amour.

M. Lequesnel les cherchait. 11 les aperçut de loin.

— Où étiez-vous donc ?

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