‹ Qui trop embrasse...: Comédie en un acteChapitre 15 sur 99 · PIERRE, MARTHE · texte numérisé non relu

PIERRE, MARTHE

PIERRE

Comment, vous ?

MARTHE

Je suis en avance. Je ne puis rester que jusqu'à six heures et demie.

PIERRE

Eh bien ! un peu plus vous tombiez sur votre mari.

MARTHE

Ah I mon Dieu !

PIERRE

Nous sommes seuls.

MARTHE

Fermez bien la porte.

PIERRE

Voilà! (11 va pour rembrassër.) Ah! que je VOUS aime.

(Il se cogne le front au chapeau de Marthe.) Ça ne VOUS fait rien. (Illui retire sa voilette et son chapeau.; Ah ! que je VOUS aime !

J'avais si peur que vous ne vinssiez pas !

MARTHE

J'étais décidée, mon ami.

Ah 1 mettons-nous là, voulez- vous... Que je vous aime! C'est bien vous... Vous n'avez rien oublié... Vos jolis yeux... votre bouche... vos menottes. Vous avez tout apporté ?

MARTHE

Et tout cela est pour vous, mon ami !

PIERRE

Oui... pour moi... Un peu de malaga ?

MARTHE

Non, merci. . . plus tard.

PIERRE Oui... (Il boit).

MARTHE

Ah ! mon Pierre ! il y a si longtemps que j'attendais cette minute. Viens ici près de moi. Câline-moi.

PIERRE

Oui.

MARTHE

Je t'étonne, je le vois bien; tu ne t'attendais pas à trouver une amoureuse dans cette petite femme frêle qui rougissait sous ton baiser. Mais je ne puis mentir, comme les autres.

PIERRE

Comme tu as raison !

MARTHE

Je ne suis pas une névrosée ou une vicieuse. Je suis venue ici pour commettre un crime délicieux et je te u dis tout simplement : je t'aime, tu es mon amant, je

t'aime !

PIERRE

Comme tu as raison ! (Silence).

MARTHE

Ah ! mon Pierre, ne te crois pas obligé d'user vis-àvis de moi de ces exquises délicatesses qui te firent chérir tout d'abord, Ne crains pas de m'effrayer. Je suis toute à toi. Je me donne toute à toi. (silence.)

PIERRE

Comme tu as raison! (Silence).

Je ne sens plus rien. Tu vois, je ferme les yeux.

(Elle renverse la tête sur la poitrine de Pierre .)

PIl^RRE

Oui, c'est cela : dors... Tu peux dormir, . , Fais dodo, mon loulou, fais dodo dans mes bras.

MARTHE

Pierre !

PIERRE

Chut r

MARTHE Déjà six heures 1 (La pendule tonne six heures.) ^\

PIERRE

Comme le temps passe quand on 'aime ! Un silence).

MARTHE

Pierre !

PIERRE

Chut!

MARTHE

Eiubrasse-moi.

PIERRE Oui ! (11 l'embrasse.)

Mieux !

QUI TROP EMBRASSE... t) 1

PIERRE Oui. (111 embrasse.)

MARTHE

Ah ! mon chéri ! Oh ! comme tu embrasses bien!... Fais de moi ce que tu voudras !

PIERRE

C'est curieux.

MARTHE

Quoi?

PIERRE

Je ne sais pas ce que j'ai...

MARTHE

Gomment ?

PIERRE

Je ne sais pas. C'est Forage.

MARTHE

L'orage ? Il n'y a pas d'orage.

Quand le ciel est sans nuage et si bleu , c'est qu'il y a de l'orage. Et je le sens de loin. Il viendra demain

matin... demain soir... il viendra quand il voudra^ mais il viendra, — et je suis nerveux... impressionné...

mais ce n^est rien, (ll boit un verre de malaga.)

MARTHE, se levant.

C'est gentil ici ! C'est bien arrangé, c'est gentil !

PIERRE

Oui, c'est central...

MARTHE

Cette chambre est intime. Elle a une âme. On reconnaît l'homme de goût.

PIERRE

C'est un petit tapissier qui s'est occupé de tout cela. Un petit tapissier très consciencieux. Il arrivait de bonne heure avec un seul ouvrier. Il clouait. Je le regardais clouer. C'est très spécial un tapissier qui «loue !

MARTHE

C'est votre chambre ici ?

PIERRE

Oui, c'est la... c'est ma...

Je suis sûre qu'elle est jolie.

PIERRB

Oh ! bien ordinaire, comme toutes les ôhambres, quelques chaises, un fauteuil, une table.

MARTHE

Et un lit.

PIERRE

Non... oui... Il y a un lit! Oh! un tout petit lit

(geste du lit minuscule.) Pas très commode. Uneseule place,

et encore. Un lit pour dormir, quoi î

MARTHE Ah!

PIERRE

Ce qui est agréable, c'est qu'elle donne sur la cour. Alors, vous comprenez, il ne passe pas beaucoup de voitures. Il y a bien un sacré perroquet. Un perroquet qui répète tout le long du jour...

MARTHE

Tu m'aimes, dis ?

Non, ce n'est pas cela. Il dit co... Ah ! oui, oui... Si, je t'aime, laisse-moi t'expliquer commentée t'aime. Je t'aime idéalement, put*ement, chastement.

MARTHE

Ah!

PIERRE

Oui. Qu'est-ce que les mots? Qu'est-ce que les baisers ? Faible moyen de rapprocher les âmes. Ah ! les âmes ! Ton âme ! mon âme ! nos âmes !

MARTHE

Tu m'aimes bien ?

PIERRE

Auprès de mon amour les grandes amours pâlissent. Ah ! les grandes amours !

MARTHE

Oui, Yseult et Tristan.

PIERRE

Pliilémon et Baucis. Ah! Philémon !

MARTHE

Manon et Des Grieux.

PIBRRB

Héloïse et Abélard. Ah ! Abélard !

Il est tard, Pierre, le temps s*en va.

PIERRE

Le temps fuit ! Est-ce divin, ce temps qui coule comme de Teau à travers nos doigts enlacés ? Ecoute-le fuir. Il fait dans le silence le bruit d une source. D'ailleurs, est-ce bien le temps qui ftdt? Ronsard a dit :

Le temps s'en vbi le temps s'en va, madame... Las ! le temps, non, mais nous, nous en allons. '

C'est nous qui partons, ma chérie. C'est toi qui t'en vas, petit à petit, insensiblement, mais sûrement. C'est toi, hélas ! qui vas partir.

MARTHE

Oui, Pierre, k six heures et demie, il faut que je m'en aille. Ne passons pas ces chers instants à murmurer des vers... Prends-moi contre toi. Prends-moi toute, je ne t'en aimerai que davantage.

PIERRE (Il pleure.)

Ah ! que je suis malheureux !

MARTHE

Comment !

PIERRE

Te quitter ! Songer que dans trois jours je vais te quitter pour des mois !

N*y pense pas. Profite de la minute heureuse.

PIERRE

Je ne peux pas. Je ne peux pas ne pas y penser. Je t'aime trop. Retarde ton voyage.

MARTHE

Cest impossible, tu le sais. Ne songe pas à ces choses. Je tâcherai que nous nous aimions encore demain.

PIERRE

C'est cela, tu reviendras demain.

MARTHE

Je te le promets.

PIERRE

Demain. A quelle heure reviendras- tu demain ?

MARTHE

Mais, mon chéri, je ne sais pas, nous verrons. Ne sommes-nous pas heureux ainsi ? Pourquoi cette inquiétude, quand l'heure présente peut être si douce ?

PIERRE

Dis-moi à quelle heure tu reviendras demain.

MARTIip

Mais...

Dis-moi rheure 1 Dis-moi l'heure!

MARTHE

Oh!

PIERRE

Songe quelle joie ce sera pour moi de me dire : elle va venir, celle que j'aime, que j'adore, qui est ma maltresse, car tu es ma maîtresse. Dis-toi bien qae tu es ma maîtresse.

MARTHE

Je suis obligée de vous croire sur parole.

PIERRE

N'éprouves-tu pas un immense bonheur à te murmurer cette phrase suprême : J'ai un amant, j'ai pris un amant ! Car je suis ton amant. Dis-toi bien que je suis ton amant.

MARTHE, se levant.

Oui. '

PIERRE

Que fais-tu? tu as l'air fâchée.

MARTHE Moi ? Pourquoi? (Elle met son fhapeaii)

PIERRE

Et VOUS mettez votre chapeau...

Nous n'avons plus rien à nous dire. Vous êtes mon amant. Je suis votre maîtresse. C'est fort bien.

QUI TROP EMBRASSE... 5q

PIERRE

Vous êtes fâchée, je le vois. Voua ave» tort, vous ne pouvez pas comprendre.

MARTHE

Mais si, je comprends. Vous me donnez rendez-vous pour me prier de repasser le lendemain : quoi de plus naturel ?

PIERRE

Ne vous en allez pas ainsi. Je vais vous expliquer.. C'est, c'est l'énervement... l'émotion...

MARTHE

Ne continuez pas, vous allez être ridicule. Je vous préfère encore autrement.

Je vous assure que d'ordinaire je ne suis pas comme cela.

MARTHE

Je vous demande pardon.

PIERRE

Ce n'est pas ce que je voulais dire. Comme tu es méchante î

6o QUI TROP EMBRASSE...

MARTHE

Mon cher, je vous prie, ne me tutoyez plus. Ouvrezmoi la porte; voulez- vous?

PIERRE

Vous partiriez sur une mauvaise impression. Vous allez... méjuger mal. Je vous jure que ce ne m'était jamais arrivé.

MARTHE

Je vous ai déjà demandé pardon. Vous ne voulez pas ouvrir?

PIERRE, héroïquement.

Et si je ne voulais pas?

MARTHE

J'ouvrirai donc moi-même. (Elle ouvre la porte. On entend la clef dans la serrure.)

MARTHE, reculant.

Quelqu'un !

PIERRE

Nom de nom ! C'est Maud !

QUI TROP EMBRASSE... 6l

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