FANNY, ROBERT
ROBERT, (très jeune, imberbe, fleur à la boutonnière,
chapeau melon.)
Madame n'est pas encore rentrée?
FANNY
Non, monsieur Robert, madame est au théâtre, mais elle attend monsieur.
ROBERT, (tandis qu'il parle, Fanny le débarrasse de 'son pardessus et de son chapeau. Il apparaît en costume de soirée. Regardant la pendule.) Onze heures ! Elle m'avait dit qu'elle serait ici à onze
heures. En retard, comme d'habitude.
FANNY
Monsieur Robert est injuste. Madame c^l t : . .i exacte que peut Tètre une parisienne qui est jolie
ROBERT C'est avec le baron qu'elle est allée au théâtre?
FANNY
Oui, et même le baron a ai)porté à madame un petit cadeau qui fera plaisir à monsieur Robert.
ROBERT Ah!
FANNY
Mille cigarettes, des cigarettes turques, à bout doré. {Prenant une boite sur le (juéridon,) Monsieur désire en griller une?
ROBERT Je veux bien.
FANNY,(s'asseyant aussi et allumant une cigarette.) Elles ont un parfum agréable.
ROBEKT
Il y a longtemps, Fanny, que vous êtes au service de madame?
FANNY Dix ans.
ROBERT Dix ans !
FANNY
Ça vous rajeunit ça, monsieur. Il y a dix ans, vous ne songiez pas encore à faire la fêle !
ROBERT J y songeais!
FANNY, (souriant.)
Oh I monsieur! Avec quoi?
(Un. temps.)
ROBERT
Est-ce que moisieur de Ghanluce est venu aujourd'hui?
FANNY
Non, il est venu hier. Même il a fait apporter à madame un petit cadeau qui fera plaisir à monsieur Robert.
ROBERT Ah!
FANNY
Ont bouteilles de Champagne, le Champagne préféré de monsieur Robert, du demi-sec. Monsieur va en goûter.
(Elle verse du Champagne dans un verre.)
ROBERT, (buvant.) Il est bon.
10 LES DEUX COUKTIS.LNES
FANNY, (buvant aussi.)
Très bon.
(Cn temps.)
KOBEKT
Qui vient le plus souvent ici? Monsieur de Chanluce ou le baron?
FAXNY
Monsieur de Chanluce. Monsieur de Chanluce vient trois t'ois par semaine, monsieur le baron, lui, est plus âgé. 11 vient moins fréquemment. H vient... tant qu'il peut.
ROBERT Et il ne vient... personne d'autre?
FANNY
Oh ! madame est une l'emmc très fêtée, très entourée. C'est une artiste. Elle reçoit beaucoup de monde.
ROBERT Oui, mais je parle de visites... plus intimes.
FANNY
Oh ! monsieur ! Madame n'a que les deux amis qu'elle avoue à monsieur.
ROBERT Oui.
FANNY
Certainement. Madame est une honnête femme, elle est Adèle à tous ses amants.
ROBERT
Ah?
FANNY
Monsieur Robert a de la chance I A son âge, être aimé par ce qu*il y a de mieux à Paris.
ROBERT C'est vrai.
FANxNY
Si c'est vrai ! Une femme comme madame ! Une femme qui a fait la Commère dans la Revue des Folies-Moulin- Bergcrc : une femme qui a sa photographie sur les boulevards à côté de celle du roi d'Angleterre ! Ah I pour sûr, monsieur Robert est bien tombé. Une vraie bonne fortune. D'ailleurs, ça se comprend, monsieur Robert est si gentil !
ROBERT Vous trouvez ?
FAxNNY
Nous somme tous de cet avis-là, ici. J'en parlais l'autre jour encore avec le cocher : de tous ces messieurs qui viennent voir madame, c'est monsieur Robert le plus sympathique.
ROBERT
Tenez. Fanny, vous êtes une brave fille. Voilà vingt francs.
FANNY, (avec un beau sourire.)
Non.
ROBERT Vous ne voulez pas.
FANNY
C'est un beau mouvement. Ça me fait plaisir. Mais je ne veux pas.
ROBERT Pourquoi ? Vous n'acceptez pas de petits pourboires ?
FANNY
Des autres, si, mais pas de monsieur. Monsieur Robert est encore dans sa famille, il a besoin de son argent de poche. Je sais trop ce que c'est qu'un jeune homme.
ROBERT Ah?
FANNY
Oui. J'ai un ami, moi aussi, de l'âge de monsieur Robert. Il déjeune avec nous dans la cuisine tous les dimanches. Il est employé au Louvre. Mes jours de sortie, nous allons, quand il fait beau, à la campagne. C'est moi qui régale des voitures ; et quand il pleut nous allons au théâtre ; c'est moi qui régale des places. De temps en temps, il m'apporte un petit bouquet de violettes, et moi je lui donne une épingle de cravate, une canne, un petit bibelot ; avant-hier je lui ai donné une montre. Je l'aime bien.
Il â une figure très douce^ pas de moustache et des yeux de fille. C'est un type dans le genre de monsieur Robert.
ROBERT Ahl
FANNY
Et je ne le trompe pas ! J'ai un autre amant chef cuisinier dans un grand restaurant, mais celui-là, ce n'est pas pour le sentiment, c'est pour la stabilité. — Une cigarette ?
ROBERT, (froissé.) Merci.
FANNY
Voyez-vous, monsieur Robert, toutes les femmes de mon âge pensent de même. Nous avons toutes dans la vie un petit coin de poésie qui ne nous rapporte qu'en bonheur. J'ai trente ans comme madame. J'ai besoin de protéger quelqu'un, de sorte que j'ai mon petit ami. J'ai mon petit Gustave, comme madame a son petit Robert. Le prénom change, la position sociale aussi. Voilà tout.
ROBERT, (furieux) Très peu !
FANNY
Comment ?
Rien.
FANiNY
On a sonné. C'est madame.
(Klle va ouvrir.)