‹ Qui trop embrasse...: Comédie en un acteChapitre 20 sur 99 · MAU · texte numérisé non relu

MAU

Oui, Xérca était célèbre comme Thaïs, sa danse,sa beauté, ses mœurs légères ont défrayé la chronique. La pauvre femme, un amant jaloux l'a tuée en plein théâtre, d'un coup de couteau au cœur. Elle est morte à 33 ans.

FANNY, (qui est rentrée el qui sort emportant la paille.) Comme le Christ.

MAUD, (avoo mélancolie.)

Dire qu'il y a des milliers d'années de ça. Des centaines de générations ont passé.

ROBERT, (même jeu.)

Néréa est morte. Son squelette n'est probablement [plus qu'une fine poussière grise.

MALU Et cette table est là.

Toute fragile.

MAUD Gardant encore ses couleurs d'autrefois.

ROBERT, (riant.) Nous n'allons pas nous attendrir.

xMAUD, (riant.)

Non! 11 doit y avoir son nom gravé sur une plaque d'argent au milieu de la table... Il me l'a dit...

ROBERT Son nom ? Ah I oui, je vois. Mais il y a deux plaques.

MAUD

Je sais. Mais c'est la plus grdinde.{Ellesepenche.) Sene vois rien. Où est-ce ?

ROBERT, (indiquant.) Là!

Mx\UD

C'est son nom, tu crois, ces petits signes qui ressemblent à des cacas de mouche?

ROBERT, (sévèrement.) Des cacas de mouche ! C'est de l'écriture cunéiforme.

MAUD Oh ! pardon ! (Un temps.) Si onsoupait !

Soupons !

(Us s'asseoient.)

MAUD, (elle lui sert des huîtres) Je suis follement gaie, ce soir. Et toi ?

ROBERT, (vague.) Oui.

MAUD

Remarquables, ces huîtres. Le citron les crispe. Elles vivent encore. Moi, je les mâche. J'adore ça. Tu crois que ça souffre, une huître?.

ROBERT Maud, tu le fais exprès.

MAUD Non, je t'assure. Tu n*admires pas mon couvert ?

ROBERT C'est vrai. Il est nouveau.

MAUD

Un service complet que Chanluce m*a acheté à la dernière vente Drouot. Ces couverts avaient appartenu à la princesse de Vendôme. Tu vois, la couronne fermée avec les fleurs de lys. Il a beaucoup de goût, Chanluce.

ROBERT, (froidement.) Beaucoup.

MAUD

Il paraît que c'est tW-s chic chez lui. C'est plein d'oeuvres d'art. D'ailleurs, les réceptions qu'il donne dans son hôtel sont très élégantes. Tu devrais y aller. C'est un monde utile à connaître. Je t'inviterai à dîner avec lui. Vous ferez connaissance,

ROBERT Ce n'est pas la peine.

MAUD

Mais si. D'ailleurs je lui ai déjà parlé de toi. Je lui ai montré tes dessins. Il les trouve très bien. S'il pouvait te les acheter, c'est ça qui te ferait de l'argent de poche.

ROBERT, (haussant les épaules.) C'est stupide.

MAUD

Je sais ce que je dis. Tu as beaucoup de talent. Ta tamille ne t'encourage pas assez.

ROBERT Ah ! pour ça !.,

MAUO

Mon pauvre chien ! Mais nous arrangerons ça, tu verras. Nous les placerons tes dessins. J'en parlerai à Jean Kéran, le directeur de l'Etendard. C'est un vieil ami. Il n'a rien à me refuser. Pas, s'il te prenait tes croquis au journal^ c'est ça qui te ferait une petite rente ?

ROBERT, (énervé.) Ne t'inquiète donc pas de mes dessins.

MAUD

Tu es trop modeste. Tiens, sonne donc, {hannyentre,) Fanny, enlève-nous ça. ^'ne aile de perdreau ?

ROBEUT Tu m'en donnes trop.

Fais un vœu. C'est le premier gibier de la saison, Joseph Kahn a tiré ces perdreaux avant hier. H me les a envoyés. C'est gentil, pas ?

ROBERT, (horripilé.)

Très gentil.

MAUD

Prends encore u;; peu de Champagne. Mais si. C'est le Champagne que tu aimes, du demi-sec. Il vient de la cave du baron.

ROBERT, (se levant)

Merci.

MAUD

Tu te lèves ?

ROBERT, (sèchement.)

Je n'ai plus faim, {Il prend machinalement une cigarette du baron et l'allume.)

MAUb

Tu fais la tête.

* ROBERT

La tête, pourquoi?

MAUD

Je ne sais pas. Pour rien. Ça rie te changerait pas. Tu es nerveux depuis quelques jours.

ROBERT, (brusquement.)

Ecoute, ça m*ennuie de venir chez toi.

MAUD, (interloquée.) Bien!

ROBERT

Oui. Je ne viendrai plus. Nous nous verrons ailleurs où tu voudras, n^importe où. Je prendrai un appartement.

MAUD Tu n'as pas le sou.

ROBERT

Je trouverai de Targent. Mais tu comprends, ici, ce n'est plus possible . Il y a trop de choses ici, trop de choses qui ne sont pas à moi.

MAUD Comment ?

ROBERT

Oui. Tes amants sont avec nous, même quand nous sommes seuls.

C'est à eux tout ceci.

MAUD

C'est à moi.

ROBERT

Ils te Font donné et moi j'en profite.

Tu es bête !

ROBERT

Jusqu'aux mets que je mange. Jusqu'au vin que je bois. Jusqu'aux cigarettes que je fume, {Il jette sa cigarette,)

MAUD C'est logique ! Tu es mon amant de cœur.

ROBERT J'ai l'impression que tu m'entretiens.

MAUD Je ne t'ai même jamais donné d'argent.

ROBERT, (furieux.) Je n'accepterais pas.

MAUD

Si tu étais Tamant d'une femme du monde, toutes ces petites choses te sembleraient toutes natnrelles.

ROBERT Une femme du monde ne reçoit pas tant de cadeaux.

MAUD

AUonc donc ! Quand une femme du monde est jolie, c'est pire qu'une grue.

ROBERT

' Mais avec les amants que tu as, et ceux que tu tiens en réserve, comment veux-tu que je sache si tu m'aimes?

MAUD Il me semble que je te le prouve.

Ça ne prouve rien.

MAUD Merci.

ROBERT Non. Tu le prouves aussi au baron.

MAUD, (souriant.) Tu ne peux pas être jaloux du baron.

ROBERT

Soit, celui-là î Mais il y a de Chanluce. Il est beau garçon, et parfois, ça peut te faire plaisir.

MAUD, (sincère.) Oui.

30 LES DEUX COUHÏISANES

HOHEKT, (furieux.) Ah ! lu vois !

MAUD

Ce n'est pas de ramoiir.

IU)IJKRT

Pourquoi n'est-ce i)as de l'amour ?

C'est ton amant, et il ne l'enlrelient pas.

MAUD, (avec nuance.) Il ne m'entretient pas, mais il m'enrichit.

KOBEKT, (qui ne comprend pas.)

Ah!

MAUD

Mes meubles, ce guéridon, ces tableaux, ce dessus de cheminée, et, tiens, ces couverts, c'est lui qui me les a donnés. Cette bague que lu aimes tant, vient de lui. Ce collier que tu as Irouvé si joli, c'est encore de lui. Les glaces Louis XV de ma chambre à coucher, tu sais... ces glaces où... Eh bien, c'est toujours de lui.

ROBEIiT, (impartial.) Oui. lia du goûl, je ne dis pas...

MAUD

C'est un artiste. Alors, quand je descends en moi-même, je ne sais plus si ce que j'aime en lui c'est les cadeaux qu'il me donne... ou la manière dont il sait me les donner.

Enfin, il n'en est pas moins vrai que tu trompes le baron avec nous deux.

MAUO

Ce n'est pas l'a même chose. Si le baron apprenait que je le trompe avec Chanluce, il pourrait en concevoir de rirritalion, il ne saurait être jaloux.

ROBERT Pourquoi ?

MAUn

Farce qu'il se rendrait compte que puisque Chanluce embellit ma maison qui est aussi la sienne, il y a de sa part comme une association anonyme. Au contraire, il se dirait que j'ai du tact, que je n'ai pas voulu abuser de sa générosité et que j'ai préféré m'adresser ailleurs.

ROBERT r Et moi ?

xMAUD

Toi. (;a n'a aucun rapport. Toi, tu es le monsieur qui ne donne rien, qui n'a pas de raison sociale, toi, tu es, je te le répète, le petit amant de cœur. Si le baron apprenait ma liaison avec Chanluce. il se dirait ; elle m'a trompé. S'il apprenait ma liaison avec toi, il se dirait: elle m'a trahi... Je ne sais pas si je me fais bien comprendre...

ROBERT, (vexé.)

Trop bien. Car puisque je ne donne rien et que je suis ton amant, je deviens une manière de ma...

MAUD, (froissée.)

Tais-toi ! Quelle manie tu as de vouloir toujours employer de gros mots. Mon Dieu, que les hommes ont peu le sentiment des nuances ! Mets-toi donc une bonne fois dans la tète que tues quelque chose de spécial... de spécial et d*exquis. Tu es le camarade et en même temps l'amant, à qui, bien entendu, on ne donne rien.

ROBERT, (furieux.) Encore !

MAUD, (continuant.)

Mais si on ne lui donne rien, on est ravie et en même temps un peu fière de lui montrer ce qu'on a reçu. Il se dit alors flatté : Cette femme dont on paie si cher les caresses, se livre à moi pour mes beaux yeux. D'autres ont partagé ses faveurs, mais ils n'ont jamais été sûrs qu'ils étaient employés pour eux-mêmes, moi, au contraire, j'en suis sûr. Et alors on sourit comme tu souris en ce moment... Tiens! embrasse-moi!... Et réjouis-toi dans ton cœur, c'est toi qui les fais tous cocus !

ROBERT, (satisfait.)

Je crois que tus as raison !

(Il Tembrasse.)

M AUD, (sur ses genoux.)

Grosse bête I Ecoute.. . H y a un petit mot aujourd'hui, pour désigner ce que tu es... un petit mot gentil... Tu es le gigolo.,.

ROBERT^ (de nouveau Yexé.)

Otn^ je sais. Mais c'est encore un de ces mots nou*» veaux, ifn palliatifinventé pour les besoins de la cause»

MAUO

Le mot est nouveau, mais la chose est ancienne, n y a eu de tous temps des gigolos, mon chéri, seulem:ent, on ne leur avait pas encore trouvé de nom, voilà tout.

C'est vieux comme le monde.

ROBERT, (un peu rassuré.) Tu crois ?

MAUD

Si je crois!.. Tiens, je suis sûre que d^jà au temps des Pto... des Ptol... Comment dis-tu ça ?

ROBERT Des Ptolémée,

MAUD

Eh bien, je suis sûre qu*au temps des Ptoiéméej le gi^ golo existait déjà. Je suis sûre que Néréa, qui était riche et belle et qui ne devait pas manquer de miches sérieux, avait, elle aussi, dans sa vie, un petit bonhomme comme toi, son gigolo...

ROBERT Peut-être...

MAUD

Ah ! si la table pouvait parler. Certes, il a du appuyer sa main frémissante sur le rebord du bois, les jours où seul admis dans la chambre intime, le gigolo regardait le corps de Néréa se cambrer dans Teau tiède du bain... Dis donc ?

ROBERT

Quoi?

MAUD

Si qu'on la faisait tourner la table ?

ROBERT Pourquoi faire ?

MAUD

Nous pourrions évoquer Tesprit de Néréa. Peut-être un peu d'elle vibre encore dans ce bois fragile.

ROBERT Tu crois aux tables tournantes ?

MAUD Comme au bon Dieu ! Oh I veux-tu, dis ?

ROBERT, (l'approchant de la table.)

Tu espères vraiment que ça va parler, cette machinelà ?

MAUD, (s*asseyant à la table, les mains sur le bois.) Je ne sais pas, — On peut toujours essayer.

ROBERT

On peut.

MAUD

Esprit I Etes-vous là ? {Borbert rit.) Nou, ne ris pas.,. C'est idiot ! Il faut être sérieux... {Reprenant d'une voix grave,) Esprit I Etes- vous là ?.,.

(La table ne bouge pas.)

ROBERT

La peau !

MAUD

Tu m'agaces !.. Eteins les deux bougies.,, lly a trop de lumière...

(Robert souffle les deux bougies. Demi-obscurité sur la

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