‹ Qui trop embrasse...: Comédie en un acteChapitre 3 sur 99 · SCENE I MAUD, JEAN · texte numérisé non relu

SCENE I MAUD, JEAN

MAUD, entre, regarde autour d'elle, retire son chapeau qu'elle pose dans la chambre à côté. On sonne. Elle va ouvrir. Entre Jean.

Vous? c'est gentil de venir me dire adieu avant votre départ. Pierre est sorti, mais il ne tardera pas à rentrer.

JEAN

Je savais que Pierre était sorti. Je viens de l'apercevoir, mais c'est pour vous voir seule que je suis monté.

MAUD

Quel air grave ! Il se passe quelque chose !

JEAN

Mon Dieu ! oui, une chose très normale, mais à l'idée de laquelle j'ai peine k m'habituer, une chose qui ne devrait pas me surprendre, étant donné qu'avec la certitude de mourir, c'est le seul fait dont, en venant au monde, un homme puisse être convaincu. Ehî bien, malgré moi, je suis ahuri.

Mais de quoi s'agit-il?

JEAN

Ma chère amie, vous aimez Pierre?

MAUD

Vous le savez, voici quatre ans que je suis sa maîtresse. Nous vivons presque ensemble. Je ne l'ai pas trompé... môme en imagination. Il y a peu de femmes mariées capables d'en dire autant. Mais pourquoi?

JEAN

Ne me posez pas de questions, c'est moi qui vous en pose. Répondez-moi comme au juge d'instruction. Que faites-vous tantôt, entre cinq et six heures?

MAUD, étendant la main.

Je jure de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Dînant à Saint-Germain chez des amis Je prends un train à la gare Saint-Lazare à cinq heures.

JEAN

Avec Pierre?

Non. Pierre prend le train de sept heures. Il a affaire en ville. M'expliquerez- vous?

JEAN

Mon Dieu ! c'est une chose banale, mais un peu difficile, un peu désagréable à avouer. Ma femme me trompe.

MAUD, riant malgré elle.

Votre femme! Ah! mon pauvre ami. Ce n'est pas possible. Comment! vous aussi... je vous demande pardon, c'est plus fort que moi, je ris. . . mais c'est nerveux. . . je vous plains beaucoup. Il faut venir nous voir plus souvent. Nous vous consolerons. Au fond, vous l'avez dit (elle rit...) C'cst si banal! Il faut tacher de remédier à cela, ou bien, vous êtes philosophe, de vous résigner, mais pourquoi... oiie rit — j'en suisiluUée — est-ce à moi

'lO QUI TROP EMBRASSE...

que vous venez raconter vos (elle rit), vos (elle rit) malheurs?

JEAN

Réfléchissez I avec qui voulez-vous que ma femme me trompe, si ce n'est avec le plus intime de mes amis?

MAXJD, .riant.

Je ne puis m'empêcher... c'est plu s fort que moi... qui vous fait. .. par qui êtes- vous. . .

Dame!... Pierre.

MAUD, avec un haut-le-corps.

Pierre ! Et vous ne le disiez pas ! Avec Pierre, et vous venez m'annoncer cela tranquillement, le sourire aux lèvres? Et vous ne bondissez pas à l'idée que votre femme vous trahit, et vous...

JEAN

Il faut tâcher de remédier à cela, ou de se résigner, vous le disiez à l'instant même.

MAUD

Je disais... je disais cela, lorsqu'il s'agissait de vous... Je vous demande pardon, mon ami.

JEAN

Allez donc ! c'est si naturel !

MAUl)

C'est que j'aime Pierre! je l'aime férocement et je suis jalouse! férocement jalouse. Et vous êtes sûr?

JEAN

Lisez, c'est un billet mal déchiré par ma femme.

MAUD, lisant.

c( N'oubliez pas notre premier rendez-vous ».

JEAN

Oui, ça n'y est pas encore.

MAUD, continuant sa lettre.

« Notre premier rendez-vous demain chez moi à cinq heures et demie. Enfin, ma chérie, enfin! Avant votre départ qui me déchire l'àme, il faut que je puise dans un baiser suprême la f(u*ce de no pas vous aimer pendant trois mois. A demain... Je t'adore. — H y a, je t'adore. — Si^né : Pierre. » — Ah! le misérable, le misérable! mais je vais me venp^er. Vous ne songez donc pas ii vous venger?

JEAN

Si, vengeons-nous.

MAUD, nerveuso.

Vengeons - nous ! (Jean la prend par la taille). Ah ! pas

comme ça !

JEAN

On aurait toujours pu commencer par ça.

MAUD

Je sais ce que je ferai. Pierre rentrera, je lui mettrai ce billet sous le nez, je l'enfermerai dans sa chambre à double tour, je...

Déplorable, ce moyen, déplorable I La violence n'a jamais servi de rien. Plus on élève d obstacles entre deux amants, plus on donne à l'amour des ailes pour les franchir.

MAUD

Mais...

JEAN

Ecoutez -moi sans m'interrompre, cela vous sera difficile, la devise des femmes étant : quand j'aurai fini

QtJI TROP ExMBRASSE... l3

de parler, je parlerai. Un petit effort sur vous-même. C'est promis?

MAUD

Oui.

JEAN

Au fond, Pierre vous aime.

MAUD

Ah ! oui ! d'un joli amour. Pierre vous aime, c'est charmant !

JEAN

Là, qu'est-ce que je vous disais ? Vous voilà partie . Au fond, Pierre vous aime. Il a pour Marthe cette curio site sympathique et sensuelle qu'on accorde à la femme de son ami, et un désir qu'augmente sans cesse le charme irritant d'une muflerie à commettre. Son raisonnement est celui-ci : J'aime Jean de tout mon cœur. Pour avoir envie de le trahir, il faut vraiment que mon amour pour sa femme soit irrésistible. Hélas I ne résistons pas ! Ananké !

Page 1