SCÈNE V Les Mêmes, moins VLPHONSE
Maud. — Alors parle, explique-loi.
Jacques. — Oui, aussi bien, n'est-ce plus lenable. Tout le temps. Blanche par-ci, Blanche par-là. Tout à l'heure, je t'ai raconté ces histoires pour que tu fasses attention à moi, pour l'impressionner, pour que « tu me voies », comme tu dis. Mais maintenant que tu m'aiimes, maintenant que tu m'as vu, il n'y a plus aucune raison.
Maud. — Qu'est-ce que tu dis?
Jacques. — Je dis que Fanny Desbrais... Je dis que Blanche...
Maud. — Eh bien?
Jacques. — Eh bien, je ne les connais pas.
Maud. — Tu ne les connais pas ?
Jacques. — Je les connais de vue, naturellement, et un ami m'a donné certains détails.
Maud. — Tu n'as jamais été l'amant de Blanche?
Jacques. ; — Jamais.
Maud. — Ni de Gilberte ?
Jacques. — Ni de Fanny. Tu vois donc que tes jalousies, que tes craintes...
. Maud. — Ça c'est trop fort.
Jacques. — Qu'est-ce que tu as?
Maud. — Ce que j'ai?
Jacques. — Oui, tu as l'air de le regretter.
Maud. — Le regretter? Tu es fou!... Gomment veux-tu que je puisse regretter ?
Jacques. — Je ne sais pas. Tu as l'air.
Maud. — Je suis étonnée, voilà tout..., étonnée.
Jacques. — J'ai employé cette petite supercherie tout à l'heure... J'ai eu tort, évidemment... Mais n'est-ce pas, quand on aime... Tu ne m'en veux pas ?
Maud. — Pas du tout.
Jacques. — Et tu n'attaches aucune importance ?. . .
LX BONÎfE INTENTION 29
Maud. — Aucune importance\ (Elle sonne, Alphonse entre,) Yonlezvous dire à Mlle Gerbaut que je suis désolée, que* je la verrai demain.
Alphonse. — Bien, Madame.
Jacques. — Mais tu la verras ce soir, puisque tu veux que nous allions aux Variétés.
Maud. — Non, j'ai réfléchi. Je dîne ici. [A Alphonse,) Faites la commission à Mlle Gerbaut.
(Alphonse sort. — Un temps.)
Jacques. — Maud, tu n'es pas contrariée?
Maud. — Contrariée ? De quoi?
Jacques. — De rien, évidemment, de rien, je disais ça sans raison... sans aucune raison ! Ça n*a d'ailleurs aucune espèce d'importance. (// allume une cigarette,)
Maud. — Non... (Elle tousse,) Je vous en prie, ça me fait tousser.
Jacques. — Pardon ! (Il jette sa cigarette,)
Maud. — Vous fumez des cigarettes de la régie, c'est intolérable !
Jacques. — Vous fumez... Tu me vouvoies?
Maud. — Je trouve inutile que tout le monde soit au courant de notre liaison.
Jacques. — Mais il n'y a personne.
Maud. — 11 pourrait entrer quelqu'un... Et d'ailleurs c'est un pli à prendre.
Jacques. — Décidément, si j'ai eu tort tantôt de te conter un petit mensonge, j'ai eu plus tort encore en t'avouant la vérité.
Maud. — Ah ! Je vous en prie, ne revenez plus là-dessus. Pour qui me prenez-vous?... Croyez- vous par hasard que je vous ai cédé parce que vous me disiez avoir fait la conquête de quelques-unes de mes amies ? Me croyez-vous capable d'une pareille faiblesse, et vous imaginez-vous que c'est par une ruse aussi grossière qu'on peut s'emparer d'une femme comme moi? Je vous ai cédé... Voulez-vous savoir pourquoi je vous ai cédé ?
Jacques. — Dame ! parce que tu m'aimes ?
Maud, interloquée, — Eh bien, naturellement. J'allais le dire, parce que je vous aimais.
Jacques. — Ah I Maud ! ma petite Maud, il ne faut pas m'en vouloir. Nous pourrons être très heureux... nous pourrons... Maud. — Je vous demande pardon... on téléphone.
30 LA BONTTE INTEÎÎTIO:!
Jacques. — Ah ! bien !
Maud, au téléphone. — Allô ! oui, j'écoute, oui, oui, c'est moi. Ce soir? Mais naturellement, avec plaisir. J'ai M. Tlierland à dîner. AUo! vous le connaissez ! Oui, certainement ; un gentil garçon. Nous dînons à huit heures. Comment, sept heures et demie. Nous allons au Vaudeville? Avec plaisir, mon bon ami ! AUo! ne coupez pas, Mademoiselle. Allô ! oui, ravissant. Je Fai reçu, ravissant. Vous avez fait des folies. Alors à sept heures et demie... Je vous attends. [Elle rit,) Chutl voulez-vous vous taire ? Pas par le téléphone. A tout à l'heure. (Elle remet le cornet en place, A Jacques.) Quel charmant homme !
Jacques. — Qui ça ?
Maud. — Le comte de la Souche. Vous le connaissez. C'est mn être exquis.
Jacques. — 11 vient dîner, le comte de la Souche? "*
Maud. — Oui. Quelle heure est-il ?
Jacques. — Gomment ?
Maud. — Je vous demande l'heure.
Jacques. — 11 est six heures moins vingt. Pourquoi?
Maud. — Pour savoir... et pour que vous ayez le temps de vous mettre en habit. Léopold a une loge pour le Vaudeville.
Jacques. — Léopold ?
Maud. — Oui, Léopold de la Souche. (A Alphonse qui entre,) Dites en bas que M. le comte vient dîner, nous serons trois. Qu'on serve à sept heures et demie précises.
(Alphonse sourit, regarde Jacques puis sort,)
Jacques. — Alors, nous ne dînons pas à nous deux ?
Maud. — Non.
Jacques. — Et nous dînons avec Léopold.
Maud. — Oui.
Jacques. — Ça va être gai.
Maud. — Mon cher, vous manquez un peut de tact. Je connais Léopold depuis dix ans, et vous, je vous... connais depuis une heure.
Jacques. — Ah !
Maud. — Enfin... s'il y a quelqu'un qui pourrait être ennuyé de ne pas dîner seul avec moi, c'est...
Jacques. — C'est Léopold.
Maud. — Jacques, regardez-moi I Une fois pour toutes, je vous prie
de ne jamais me parler de Léopold. M. de la Souche est un parfait honnête homme.
Jacques. — Oh I je le crois innocent.
Maud. — Iln*estpas homme, lui, à se vanter de bonnes fortunes imaginaires, il ne m'a jamais menti, lui, il ne iri'a jamais conté qu'il • avaitété ramant de Blanche, lui. Il nem*a jamais dit, lui, que Gilberte...
Jacques. — Oh I zuti Ecoutez I... Non !
Maud. — Mon cher, si vous n'êtes pas content..., et d'ailleurs... quelle heure est-il ?
Jacques. — C'est ça, mettez-moi à la porte.
Maud. — Je vous demande d'aller vous habiller. »
Jacques. — Pour dîner avec le parfait honnête homme.
Maud. — Oh I Jacques, ne m'exaspérez pas.
Jacques. — Je vous préviens que rien ne me fera dîner avec Léopold*
Maud. — Alors, vous dînerez sans moi.
Jacques. — Eh bien, c'est entendu.
Maud. — Eh bien, bonsoir... {Jacques va à la porte*) Qu'est-ce que vous faites ? ',
Jacques. — Vous m'avez dit bonsoir, je m'en vais. i '
Maud. — Et vous reviendrez ? ^
JacqIbs. — Quand vous n'aurez plus Léopol à dîner.
Maud. — Vous êtes décidément un monsieur très chic. (Jacques s*arréte.) ^ ous compromettez des femmes que vous n'avez pas eues. Et pour une fois que vous réussissez à en avoir une... par ruse... par surprise... par violence... vous vous éclipsez aussitôt. (Jacques s*ap- ' proche,) C'est joli, c'est galant, c'est propre... Je vous remercie, mon cher, j'aurais dû m'en douter.
Jacques. — Voyons, Maud... ne' t'emporte pas... Tu ne supposes pas que... tu comprend très bien... enfin, enfin, j'ai tort.
Maud. — Vous m'avez fait... beaucoup de peine ! !
Jacqies. — Eli bien, je vais rester.
Maud. — .Non, vous allez vous habiller.
Jacques. — Oui, je vais m'habiller.
Maid. — Et vous dînerez avec...
Jacques. — Et je dînerai avec... oui.
Mald. — Et vous serez aimable?... Vous aurez le sourire.
Jacqi ES. — J'aurai le sourire et je serai aimable.
Maud. — Donnez la patte. Tu es gentil.
32 LA BO?i^E INTENTION
Jacques. — Eh bien, je file.
Maud. — Pas tout de suite. Quelle heure est-il ?
Jacques. — Cinq minutes de plus que tout à Theure.
Maud. — Alors, tu as encore cinq minutes ? Tu es pressé ?
Jacques. — Oh! voyons.
Maud. — Tu peux fumer une cigarette.
Jacques. — Non, ça te fait tousser.
Maud. — Je tousse quand je veux, tu sais. Fume !
Jacques. — Merci. Je n'ai plus envie.
Maud. — Fume, est-ce entêté un homme !
(^fal^d prend une cigarette dans un coffret , V allume et la remet à Jacques, Silence.) Maud. — Tu vas voir quelle délicieuse existence nous allons mener. Tu le crois, n'est-ce pas ?
Jacques. — J'en suis sûr.
(Silence.) Maud. — Au fond, je suis très facile à vivre. Tu le crois, n'est-ce pas?
Jacques. — Oui, oui, oui !
(Un silence.) Maud. — Nous avons un sale caractère tous les deux. Et alors.
(Silence. — Entre Alphonse.) Jacques. — Nous sommes faits pour nous entendre.