CHAPITRE IV
La Politique Révisionniste.
On ne saurait reprocher à M. Paul Déroulède de n'avoir point en politique d'idées constantes. Dès 1888, comme on le verra dans les pages qui suivent, il réclame, en se proclamant « boulangiste » la revision de la Constitution pour la République, par une Constituante.
Dix ans après, au milieu des passions déchaînées par la funeste « Affaire », c'est la même campagne qu'il mène avec l'ardeur infatigable qu'on lui cormaît et c'est un programme identique qu'il développe, lors de sa première arrestation, devant la Cour d'Assises de la Seine, et quelques mois plus tard, devant la Haute-Cour.
Du fond de son exil, à Saint-Sébastien, il exhorte ses amis, dût-il même leur en coûter, à défendre le programme républicain-plébiscitaire exposé tant de fois par lui et dont l'application lui semble être le seul remède à la lamentable situation dans laquelle se débat le pays.
C'est sur ce même terrain nettement anti-parlementaire qu'à son retour en France, il continue la bataille et qu'à la veille des élections législatives de 1910 il entreprend une nouvelle propagande active. A Paris, en un magnifique discours prononcé au Théâtre du Gymnase et qu'on trouvera reproduit dans ce chapitre, et quelques semaines après, à Bordeaux, à Reims, à Glermont-Ferrand, dans d'autres discours non moins éloquents qui seront recueilhs, s'il y a lieu, dans un second volume, il expose les mêmes idées et formule le môme programme.
Mais à cette campagne vigoureusement entreprise par P. Déroulêde contre les « Quinze Mille » et contre le parlementarisme, un groupe important de députés de l'opposition substitua bientôt et uniquement une campagne de coalition parlementaire en faveur de la représentation proportionnelle.
Ne voulant ni s'associer à cette tentative, ni la combattre, le champion de la revision républicaine antiparlementaire fut naturellement contraint d'interrompre cette propagande si brillamment inaugurée dans tout le pays.
C'est là l'explication de sa réserve et de son silence, si regrettables à tous les points de vue.
C'est aussi là, l'un des motifs pour lesquels, comme Gauthier de Clagny, l'ancien député d'Angoulème s'est refusé à poser sa candidature lors des élections législatives qui \'iennent d'avoir lieu et dont il avait par avance, prévu les résultats.
Fl.-M.
A l'Assemblée générale de la « Ligue des Patriotes ».
Le '>5 novembre 1888, à l'Assemblée générale de la Ligue de^PatrioZ tenue à la salle Wagram, Paul Déroulède prononce cT discours dans lequel il explique l'entrée de ^^ Lrgue fff PaHotes dans la poUtique militante, à la smte du gênerai Boulanger :
Patriotes de la Ligue.
Il y a eu hier dix-sept mois que je n'ai eu l'honneur et la joie de me trouver parmi vous ; dix-sept mois que nous ne nous sommes entretenus, en réumon plenière, de la Ligue, de son passé, de son présent, de son
avenir. • •
Cptte fois-là, c'était, vous vous le rappelez, le 24 juin 1887 au Cirque d'Hiver. Il s'agissait de protester contre cet odieux procès de Leipzig si arbitrairement intenté à nos camarades d'outre-Vosges, si imquement iucTé par nos ennemis d'outre-Rhin, si indignement supporté par ce gouvernement d'impuissante faiblesse et d'éternelles concessions qui s'appelle la Repubhque
^^p^rv^usavoir exposé alors le but de notre réunion qui était de protester, au nom de la Ligue, et contre l'insolence prussienne et contre la pusillanimité gouvernementale, je vous faisais un rapide tableau de toutes les humiUations que nous avait valu l'humilité de nos gouvernants ; j'y rangeais 1 mexphcable renversement du général Boulanger, banni la
i84 QUf VIVE? FRANCE QUAND MÊMEl
veille du ministère de la guerre et je terminais en disant : « Si Gambetta vivait, ce n'est pas lui, ce grand tribun au cœur de soldat, qui eût jamais chassé de son poste le général Boulanger, ce soldat au cœur de patriote et de républicain. » {Vifs applaudissements.)
Et l'accueil que vous faites à mes paroles me rappelle celui qui leur fut fait ce jour-là. Je vois encore dans le Cirque d'Hiver la salle entière se soulevant frémissante d'indignation, superbe d'enthousiasme et de dévouement, et j'entends encore quatre mille bouches criant d'une seule voix : Vive le général Boulanger ! {Applaudissements répétés et cris de : vive Boulanger !)
Ce n'était pourtant pas la première fois que ce nom était ainsi salué par nos camarades de la ligue. Déjà le 14 juillet 1886 avait eu lieu la grande revue où nos amis, mêlés à la population parisienne, et échelonnés depuis Longchamps jusqu'à la place de la Concorde, avaient frénétiquement acclamé au passage le jeune et hardi ministre cher à la Nation, cher à l'Armée.
Déjà, dans la soirée du 16 octobre 1886, à la réception qui me fut faite à la gare du Nord — au retour de mon voyage de Russie — de mon voyage autour de l'Allemagne — vos vivats avaient également éclaté lorsque j'affirmai que, populaire même en Europe, notre général symboHsait aux yeux de l'étranger, pacifiquement mais résolument, nos chères idées d'indépendance nationale et de fierté française.
Rappelez- vous aussi sa présence le 11 novembre de la même année à la fête de g^^mnastique de l'Hippodrome, son admirable discours et l'unanime transport de la foule des Ligueurs mêlant dans leurs cris enthousiastes deux noms désarmais inséparables pour eux : la France et le général Boulanger.
Rappelez-vous encore, toujours en 1886, à notre Assemblée générale du 23 novembre, cette déclaration faite par moi, accueillie et soulignée par vous dans une triple salve de bravos : « Le général Boulanger a notre confiance. La Ligue marche désormais avec lui. Il est le porte-drapeau de la Patrie ! »
Et l'année suivante, dès le commencement de janvier 1887, n'est-ce pas votre Comité- Directeur qui, juste interprète de vos sentiments, s'est le premier indigné contre les premiers bruits du renversement du général, contre les premières menées des intrigants parlementaires qui préparaient sa chute autant par peur que par envie. Si quelques-uns d'entre vous l'ont oubhé, qu'ils rehsent le numéro du Drapeau du 24 janvier 1887, et ils verront que notre résolution était d'ores et déjà arrêtée, de protester pai^ tous les moyens en notre pouvoir, contre l'inqualifiable exclusion qui allait bientôt le frapper.
Aussi quand il fut avéré que cette exclusion était résolue, c'est encore et toujours la Ligue qui, dans la nuit du 26 mai, a fait poser ces affiches vertes par lesquelles des groupes d'électeurs, ligueurs pour la plupart, en appelaient du verdict des ministres parlementaires au vote de la patriotique population parisienne ; affiches qui, posées la veille même du scrutin, n'en ont pas moins réuni à Paris près de quarante mille voix protestataires.
Certes, notre prétention n'est pas de faire aux seuls ligueurs Thonneur du mouvement unanime et national qui pousse et qui soutient le général Boulanger, mais je dis que là, comme ailleurs, nous avons été des initiateurs résolus, et j'ajoute que si ce n'est pas exclusivement par nous, c'est assurément beaucoup grâce à nous qu'ont eu heu les deux manifestations décisives des volontés démocratiques : je veux parler du 14 juillet et du 2 décembre 1887, de ces deux journées où les
cris de : Vive la Nation ! vive Boulanger ! et à bas Ferry ! ont nettement posé pour la première fois le débat qui se poursuit aujourd'hui entre la politique antinationale des parlementaires, qu'ils s'appellent d'ailleurs Ferry ou Floquet, et la politique nationale des patriotes révisionnistes qui ont désormais pour chef M. le général Boulanger. Mais, je le répète, c'est en réalité le 24 juin 1887, à la réunion du Cirque d'Hiver que les patriotes de la Ligue avaient pris définitivement parti et que les ligueurs désintéressés s'étaient résolument ralhés autour de celui que nos paysans nomment si bien dans leur simplicité naïve : « Notre bon défenseur ». Oui, défenseur et non agresseur, car pas plus au dehors qu'au dedans, l'attitude du général Boulanger n'a été celle d'un homme qui attaque ou qui veut attaquer, mais bien celle d'un homme qui se défend ou qui veut nous défendre.
C'est du reste à cette date du 24 juin 1887 qu'a commencé sourde d'abord, puis bientôt éclatante entre les ferrystes et les boulangistes de la L. D. P., la lutte qui devait durer plus de dix mois pour aboutir à une scission violente entre ceux qui avaient comploté de livrer nos groupements à nos pires ennemis, et ceux qui comme vous et comme moi, mes chers camarades, entendaient rester logiques avec euxmêmes et se sentaient le courage et la volonté de marcher jusqu'au bout avec le peuple dans la voie nationale où nous étions entrés avec lui.
Et cependant, les mesures de perfidie et de trahison étaient bien prises, les mines étaient bien prêtes qui devaient faire sauter la Ligue et la jeter dans les bras de l'opportunisme. Des délégués triés sur le volet avaient été convoqués dans la salle de la Ligue des Patriotes ; Il était convenu que ces messieurs représentaient la Ligue, toute la Ligue ! Et ils étaient
quarante ! Ils avaient pour mission d'abord d'annuler l'approbation que venait de donner à ma conduite et à mes actes la majorité du Comité-Directeur, ensuite ils devaient transformer à leur guise et selon leur bon plaisir le programme et les statuts de l'association. Un des premiers objectifs de cette soi-disant réforme était de restreindre avant tout le droit de suffrage et de faire de nos assemblées générales une simple boite aux lettres, où silencieusement, sans explications et sans discours, un certain nombre de délégués privilégiés auraient eux seuls le droit de déposer des bulletins de vote tout préparés.
Malgré la composition très spécialement hostile de cette petite réunion, j'ai commencé par tâcher de convaincre nos anciens partisans de leur erreur, j'ai essayé de les ramener ou de les maintenir dans la ligne de conduite si nettement adoptée déjà par notre association, et après leur avoir exposé que ce serait une véritable désertion que d'abandonner aux mauvais jours celui que nous avions si passionnément suivi alors qu'il était au pouvoir, après leur avoir démontré l'impossibilité pour toute association démocratique de limiter le droit de suffrage, enfin après leur avoir déclaré que loin de songer à restreindre ce droit j'avais l'intention de l'étendre également à tous les ligueurs, je leur ai catégoriquement posé cette question : « Vous connaissez mes idées, vous avez entendu mon programme et mes projets ! Combien y en a-t-il parmi vous qui soient avec moi, combien qui soient contre moi ? »
Vingt et un se levèrent contre, et dix-huit pour. Alors, mes chers camarades, fort de mon dévouement à votre cause et sûr de votre approbation prochaine, j'ai dit à cette assemblée ainsi divisée : « Les dix-huit qui sont avec moi sont la Ligue, qu'ils restent ! Les vingt et un qui sont contre moi, sont des ferrystes,
qu'ils sortent ! » Et ils sont sortis ! {Double salve d'applaudissements. Cris : Vive Déroulède ! A bas Deloncle.)
Non, mes amis, il ne faut nommer personne, pas plus dans vos reconnaissances que dans vos rancunes ; il faut nommer la Ligue, la Ligue seule, la Ligue impersonnelle, cette admirable corporation où nous marchons tous à rangs serrés, coude à coude, et cœur à cœur. Nous ne sommes rien que les serviteurs d'une idée et nous ne devons désormais connaître que trois mots : « La Patrie, la République, le général ^owlajxgev )). (Applaudissements. Vive Boulanger /) Au lendemain de ce divorce entre les ferrystes et les boulance ne fut sur toute la ligne, sur la ligne des journaux opportunistes surtout, qu'un feu roulant d'injures, d'agressions et de mauvais présages. « La Ligue se meurt ! La Ligue est morte ! » s'écriaient joyeusement et ironiquement nos ennemis qui croyaient réellement l'avoir tuée.
Ah ! oui, sans doute la Ligue était blessée et, qui pis est, elle était blessée par ses propres troupes.
En réalité bien peu de nos soldats nous avaient quittés, mais un bon tiers de nos états-majors opportunistes, membres délégués ou présidents de nos comités divisionnaires étaient passés à l'ennemi avec armes et bagages, avec bagages surtout, car ces partisans du régime parlementaire en comprennent admirablement le côté pratique et il est tels et tels de nos comités dissidents qui, en se séparant de nous, ne se sont nullement séparés de nos recettes. Il en est même qui ont continué à se servir de nos imprimés pour percevoir nos cotisations. Je laisse à notre dévoué collgib orateur M. Gallian, le soin de vous expliquer, avec sa compétence particulière, par quels désastres financiers et administratifs nous avons passé et comment nous en sommes sortis, grâce à nos dévoués camarades du
Comité- Directeur et des comités parisiens, grâce aussi au travail et à l'énergie de Pierre Richard, notre infatigable secrétaire général.
Le parti auquel la Ligue se rattachait si bravement n'avait guère alors pour lui que deux ou trois journaux, ce qui limitait fort nos moyens de défense comme nos moyens d'action. Quant au général, malgré les éloquentes manifestations électorales suscitées sur son nom par l'intuition patriotique de notre ami, Georges Thiébaut, il n'était alors qu'une généreuse mais impuissante victime du parlementarisme, qu'un soldat populaire menacé et combattu par tous les hommes en place et à peine entouré d'une poignée d'hommes de cœur dont la fidélité ne calculait pas ses chances, mais qui se groupaient autour de lui dans un loyal sentiment de justice et d'indignation.
En face de nous, contre nous et contre lui, se dressaient toute la troupe des gens au pouvoir, toute la tourbe des parlementeurs, toute la brigade des journaux ferrystes et floquettistes. Tout ce monde déversait sur nous, chaque jour, ses flots d'insultes et de calomnies. Parmi les plus acharnés à nous recruter des ennemis, à provoquer des démissions, à les publier ou à les commenter, il faut vraiment citer, hors pair, l'ex RépubUque française de Gambetta, l'ancien journal du grand patriote, tombé aujourd'hui aux mains de Joseph Reinach ! {Applaudissements. — A bas les ferrystes.)
Mais — et cela a été sur un point spécial, sur notre terrain particuUer, une des plus admirables manifestations de l'énergie française — plus nous avons été attaqués, plus nous nous sommes défendus. A chaque décharge opportuniste ou floquettiste qui décimait nos rangs, nous les avons serrés sans plaintes et sans peur, et à nous voir subir le feu si vaillamment, la ligne de combat s'est bientôt rétabUe, tout entière,
190 QUr VIVE? FRANCt: QUAND MÊME!
plus nombreuse, plus forte et plus résolue. Aux fuyards qui avaient lâché pied, incertains de l'avenir, ont succédé de nouvelles recrues pleines de foi française et de conscience nationale.
Et, non seulement la Ligue n'a pas faibli, mais elle s'est renforcée ; le nombre des ligueurs s'est augmenté chaque jour comme s'est augmenté et s'augmente quotidiennement le nombre déjà innombrable des partisans du général Boulanger.
Mais, je ^^ens de vous le rappeler, ligueurs, nous n'avons pas attendu ces témoignages éclatants de la faveur nationale pour marcher avec le général, nous les avons devancés, nous les avons même guidés.
C'est ce qui permet à la Ligue d'ouvrir fièrement ses rangs aux membres du comité républicain national. C'est ce qui permet aux membres du comité républicain national de se présenter amicalement à vos suffrages. Chercherons-nous maintenant si c'est nous qui nous fondons en eux ou eux qui se fondent en nous ? A quoi bon et que nous importe ?
La vérité, c'est que, eux et nous, avons déjà ser\i séparément la même cause et que nous allons maintenant la servir ensemble ; la vérité c'est que nous avons tous le même but : le bien public, la réforme répubhcaine, l'aboUtion et la disparition du régime de honte et de vol sous lequel nous vivons depuis dix-sept ans; c'est aussi que nous avons tous la même passion : la France ; le même allié : la Nation; le même chef : le général Boulanger! {Vifs applaudissements.)
Si donc, comme je l'espère, le vote de cette assemblée adopte la Hste que nous lui proposons, nous sortirons d'ici accrus d'une nouvelle force, mieux armés pour la lutte, et nos ennemis auront la douleur de voir cette Ligue qu'ils croyaient morte, vivante, debout, guérie, aussi patriote que toujours et plus boulangiste que jamais. {Cris de : Vive Boulanger !)
NOTES ET DISCOURS j91
Oui, « boulangiste ! » Pourquoi craindre le mot qui dit la chose ? Pourquoi ne pas le proclamer bien haut, à l'heure surtout où des politiciens affolés et de soidisant répubhcains ne prétendent à rien moins qu'à supprimer la liberté d'opinion et à tenir pour rebelle aux lois quiconque ne les admire pas pour leurs fautes et ne les bénit pas pour leurs méfaits. ; Parce que la Nation a eu dix-sept ans de patience et de résignation ; parce que toute souffrante et toute saignante qu'elle était du joug parlementaire, elle a silencieusement subi jusqu'à l'an dernier les inepties ou les exactions de ces détenteurs du pouvoir qui, ayant jadis été les premiers à dénier la légalité de la Constitution de 1875, sont aujourd'hui les premiers, et assurément les derniers, à la défendre; parce qu'enfin nous les avons atteints et convaincus de mensonge et de pahnodie, d'impuissance et d'incohérence, ils nous accusent de crime contre la sûreté de l'État !
Ah ! messieurs, c'est contre la sûreté de leur réélection qu'est notre crime et c'est là surtout que le bât les blesse ! {Bravos.)
Que réclamons-nous en effet qui nous attire tant d'anathèmes ? Que proclamons-nous qui vaille toutes ces colères ? Est-ce le renversement de la Répubhque ? Non ! non ! cent fois non ! Ce que nous proclamons, c'est la souveraineté du Peuplé !
Je l'atteste ici, eiTmon nom, comme au nom de tous ceux qui sont sur cette estrade avec moi ou dans les rangs avec vous, camarades, ce que nous demandons, c'est la fin de la Répubhque du marchandage et des tripotages, le renversement du gouvernement des exclusions et des intrusions, c'est l'avènement de la Répubhque des bons Français et des honnêtes gens. Car personne de nous ne pense à mettre en cause la forme même du gouvernement et le général Boulanger, et mes amis et moi sommes les premiers à vou-
loir et à revendiquer une République de réforme et de progrès, de justice et de liberté. {Très bien ! très bien ! — Vifs applaudissements.) D'ailleurs quelle est celle de nos paroles qui ait jamais contredit cette aflirmation ? On nous dit : Vous allez aux réactionnaires ! Non, messieurs, nous ne perdons pas les forces de la République, nous les grossissons et ce sont les réactionnaires qui viennent à nous. {Applaudissements.)
Cette République, le suffrage universel seul librement consulté a le droit et le devoir de nous la donner.
Vous savez, messieurs, ce qui s'est passé en 1875 ; vous vous rappelez que dans les discussions qui ont eu lieu à la Chambre au sujet de l'organisation des pouvoirs publics, organisation dont Gambetta contestait même le droit primordial, le rapporteur, M. Laboulaye, disait en propres termes : « Mais, messieurs, ce que nous vous proposons, vous ne savez donc pas ce que c'est ?
t C'est la royauté sans le roi^». Si bien qu'on peut réellement dire qirën~î875'~bn~'a fait le lit du roi pour y coucher la RépubUque. {Applaudissements.) Et bien, il faut refaire le lit du Peuple, les lois du Peuple. Il faut que le suffrage universel soit consulté, il faut que la Nation nomme une Constituante, car par la Nation seule peut et doit être faite la loi fondamentale. {Nombreuses marques d'assentiment.)
Je parlais plus haut, messieurs, de la patience du Peuple, mais, dans le Peuple même, parmi les plus patients, parmi les plus résignés, n'ai-je pas le droit de classer au premier rang les patriotes de la Ligue ?
Bien plus, pendant les cinq premières années de notre existence, nous n'avons rien voulu connaître des troubles de la politique intérieure. Pendant cinq ans, il a été convenu, il a même été statutaire que la Ligue des Patriotes ne s'occuperait pas de savoir qui nous gouvernait et comment nous étions gouvernés.
rsOTES ET DISCOURS 193
Mais le moyen d'ignorer l'éclat de nos désordres et de n'être pas touché par les éclaboussures de nos hontes ?
Protestataires pour l'.AJsace-Lorraine, et revendiquant la libération des provinces perdues, il a bien fallu nous rendre compte un jour que notre première protestation devait être contre le régime parlementaire, notre première revendication en faveur d'une réorganisation de la République.
Personne de nous n'a pu douter — je parle des hommes de bonne foi — que la politique extérieure est la résultante mathématique de la politique intérieuie.
La vaillance et le nombre même de l'armée n'y peuvent rien, car ce n'est pas elle qui dirige la diplomatie. L'intelligence et la fierté de la diplomatie n'y peuvent pas plus, car son influence dépend tout entière de la confiance que le gouvernement qu'elle représente peut inspirer à l'Europe. Et l'humilité de la diplomatie se traduit, hélas! chaque jour, vous le savez, par l'humiliation de la Patrie et de la Nation.
Mais, que d'efforts nous avons faits les uns et les autres pour résister à notre indignation, pour retarder l'instant logiquement fatal où la Ligue devait, elle aussi, prendre part aux tristes débats de la politique intérieure.
Nous avons vécu pendant cinq ans les yeux uniquement fixés sur la frontière, ne prêtant l'oreille qu'au bruit des canons prussiens roulant vers les Vosges, jusqu'au jour où il a bien fallu se demander ce qui se passait derrière nous, d'où venaient ce tumulte, ce désordre, ces scandales, cette apparence même de lâcheté et où il a bien fallu se répondre : tout cela, c'est la RépubUque parlementaire.
Pauvres braves gens que nous étions 1 II nous en a coûté de nous faire à nous-mêmes cet aveu. Aussi quand je pense au temps de naïve illusion dont je
parle, je ne puis m' empêcher, mes chers camarades, de nous comparer tous à une troupe de pèlerins qui, sincèrement résolus à se mettre en route, se sont fidèlement rassemblés sur la grande place du village et le dos tourné au cadran du clocher, attendent patiemment que l'heure sonne... sans même savoir si l'horloge fonctionne, si la sonnerie marche et si le grand ressort n'est pas faussé! {Bravos et rires approbatifs.)
Hélas ! plus que faussé, il n'avait jamais été placé, le grand ressort ! Et si les aiguilles ont parfois semblé marcher c'est qu'elles ont été tour à tour poussées du doigt par une longue succession d'horlogers ; je veux dire de ministres. {Nouvelle hilarité.)
Eh bien, messieurs, c'est à nous de lutter, c'est à nous de vaincre pour que les rouages soient mis en place et pour qu'ils reçoivent leur impulsion du seul moteur réguher en pays démocratique : le Suffrage universel.
On m'a prévenu qu'il y avait dans cette salle deux ou trois hommes chargés de savoir au nom du gouvernement ce qu'on pense et ce qu'on dit à la Ligue des Patriotes. Eh bien, qu'ils l'écoutent, qu'ils le sachent et qu'ils le répètent, car la Ligue des Patriotes le dit bien haut.
La Ligue a pour but la revision de la constitution par une Constituante ; elle a pour but d'ouvrir la République à tous les partis sans la livrer à aucun ; elle a pour mission d'agrandir la sphère d'action de la démocratie sans détruire ni rompre pour cela les vieux liens de l'unité française. Elle veut la sécurité dont les bienfaits s'étendent du comptoir à l'atelier, et des usines aux champs, la probité et l'économie sans lesquelles la perception des impôts n'est plus qu'une exaction ou qu'un vol, le respect absolu de la Loi telle que le peuple l'aura établie, et tel qu'il a seul le droit de l'établir.
Voilà ce que veut la Ligue, voilà aussi ce que veut le général Boulanger.
J'ajoute bien vite qu'elle n'abandonne pas, qu'elle n'abandonnera jamais cette cause sainte qui s'appelle la libération du territoire ; mais avant de libérer le territoire, elle libérera d'abord la nation. {Vwe approbation et applaudissements.)
Non, les Patriotes de la Ligue ne veulent pas la guerre ; mais ils ne veulent pas la servitude. Leur mot d'ordre est : Défense nationale contre les ennemis du dehors et du dedans ! Ils ne veulent pas que la France, cette grande et chère France, soit la proie ni de l'aigle prussienne, ni de la vermine parlementaire. Nous ne voulons être ni mangés, ni mordus ! Et nous sommes avant tout une société d'assurance mutuelle contre l'invasion, contre le pillage et contre l'anarchie. Nous ne repoussons la constitution usurpatrice de Versailles que parce que nous aspirons à une véritable Constitution nationale, à celle-là seule que peut légalement imposer à la France cette loi vivante qui s'appelle le Suffrage universel.
C'est pourquoi, faisant taire momentanément ses revendications extérieures, soucieuse de ne pas jeter témérairement son pays dans des compHcations étrangères, qu'il faut prévoir mais non provoquer, répudiant même comme un crime toute tentative de guerre qui ne serait à l'heure actuelle qu'une diversion et non un but, la Ligue des Patriotes ne crie pas seulement vive l'Alsace-Lorraine et vive la France ! elle crie aussi, pour le salut de la Patrie et par amour de la Nation :
A bas la République parlementaire !
Vive la RépubHque nationale !
{Triple salve d'applaudissements et cris : Vive la République ! Vive Déroulède !)
Deirant la Cour d'Assises.
Le 23 février 1899, au retour des obsèques du président Félix Faiire, en pleine affaire Dreyfus, Paiil Déroulède tentait d'entraîner la brigade du général Roget pour marcher sur l'Elysée. Arrêté le soir même dans la cour de la caserne de Reuilly où il avait harangué les troupes, et emprisonné à la Conciergerie, il fut traduit devant la Cour d'Assises de la Seine.
Le président de la Ligue des Patriotes pour expKquer et justifier son acte, « sa tentative de délivrance nationale » prononça aux audiences des 29, 30 et 31 mai, ce véritable réqtiisitoire contre le Parlementarisme et les Parlementaires.
Avec iine admirable clairvoyance il y prévoyait déjà tous les scandales politiques, toutes les humiliations extérieures, toute l'anarchie sociale auxquels nous avons assisté depuis dix ans et comme remède aiix maux profonds dont souffre ce pays, formulait tout un système de gouvernement — qu'il exposera à nouveau l'année suivante devant la Haute-Cour — et auquel d'ailleurs il reste invariablement attaché :
Messieurs les Jurés,
Qu'on appelle affaire de la Place de la Nation ou affaire de la caserne de Reuilly, notre tentative du 23 février dernier, ce n'est, ni dans cet étroit espace, ni dans cette seule journée qu'elle peut être renfermée. Elle date de plus haut et \dent de plus loin.
Il ne m'en sera pas moins très facile de résumer en quelques lignes les seuls faits retenus contre moi par l'accusation. Je n'en ajouterai aucun autre, ne voulant pas m'entendre reprocher une fois de plus par M. Charles Dupuy de grossir mon rôle et n'ayant nulle envie d'imiter la grenouille de la fable, qui tente d'égaler l'animal en grosseur. [Rires.)
Voici telle quelle la version officielle :
Le 23 février 1899, Place de la Nation, j'ai saisi par la bride le cheval d'un général qui marchait en tête de sa brigade ; j'ai tenté de le décider à nous suivre
mes amis et moi à l'Elysée, je n'y ai pas réussi, et, le soir même, après avoir été arrêté à la caserne de Reuilly, j'ai été transféré à la Conciergerie, où Marcel Habert et moi habitons encore.
Tel est du moins le récit adopté. Je n'y contredis pas.
Il est un seul détail ajouté après coup, du reste, contre lequel je proteste énergiquement. Il est faux qu'après avoir tâché d'entraîner le général avec ses soldats, j'aie jamais pensé à entraîner les soldats sans leur général.
Je sais bien que l'adjonction de ce petit détail devait avoir pour conséquence de nous faire garder en prison en vertu de l'article 25 de la loi sur la presse, mais si la conséquence s'est trouvée justifiée, les prémisses n'en étaient pas moins absolument injustes.
J'ai pu vouloir me servir de l'armée comme d'un instrument libérateur. Jamais il n'est entré dans ma pensée de briser l'instrument lui-même pour en utiliser les tronçons. J'ai pu proposer une révolte à un général, je n'ai pas prêché l'indiscipline à ses troupes. Toute ma vie passée est là pour l'attester. Quant aux autres inexactitudes contenues dans l'acte d'accusation, qui n'ont, elles, d'autre but que de travestir ma tentative réfléchie en une sorte de délire patriotique, je ne les discuterai même pas.
Suis-je donc venu par hasard et à tout hasard place de la Nation ? Mes accusateurs le prétendent. Ne m'étais-je concerté avec personne avant de me lancer dans une tentative au moins risquée ? Mes accusateurs l'afïirment. Ai- je donc agi tout à la fois comme un illuminé et comme un aveugle ? Mes accusateurs l'insinuent.
Eh bien, soit ! Aussi bien, puisque les première juridictions préparatoires ont décidé qu'elles tien draient mes aveux pour nuls et non avenus tant qu'il
ne seraient pas plus complets, puisque j'ai été ainsi placé, et que je vais l'être sans doute encore tout à l'heure, entre la délation ou le ridicule, je n'hésite pas, je préfère le ridicule.
Mais de ce que je suis résolu à ne rien dire ici de plus que je n'ai dit ailleurs, de ce que ma tentative doit rester inexpliquée, ne fût-ce que pour être renouvelable, il ne s'en suit pas que je renonce à en faire connaître les motifs. Au contraire. Plus les républicains parlementaires ont intérêt à faire douter de la sagesse de mes idées en insistant sur l'apparence déraisonnable de mon action, plus j'ai le devoir, moi répubUcain plébiscitaire, de vous bien convaincre que l'homme, qui faisait dépendre de cette action la purification de la République et la délivrance de son pays, ne peut pas avoir joué une pareille partie sur un coup de dé et par un coup de tête.
Je pressens, je sens même nettement que mes opinions ou mes doctrines, résolument plébiscitaires encore mal connues, vont avoir à se heurter en vous à des doctrines et à des opinions contraires.
Aussi, je fais appel à toute votre bienveillance, messieurs les jurés, à toute votre patience et surtout, laissez-moi vous le dire, à tout notre commun amour pour la France qui devra seul en réalité inspirer votre jugement, comme il a seul, je vous l'affirme, inspiré ma résolution et ma conduite. Il me faut le sentiment de cette sympathie entre nous pour que je puisse utilement me défendre. Je ne prendrais même pas la parole si je croyais avoir en face de moi quelques-uns de ces nouveaux français cosmopolites pour qui l'idée de nation n'est plus qu'une théorie surannée. L'anarchie de ces fous qui ne veulent plus d'État, s'est doublée aujourd'hui de l'anarchie de ces lâches qui ne veulent plus de Patrie. Ces deux doctrines ont le même principe : Le refus de tout devoir.
Vous êtes, vous, de ceux qui préfèrent leur famille aux autres familles, leur peuple aux autres peuples ; à ceux-là et devant ceux-là je puis et dois ouvrir tout mon cœur.
M'absoudrez- vous ? je ne sais ; mais je suis sûr que vous me comprendrez.
Ce n'est ni par goût ni par ambition que je suis entré dans la politique. De même qu'en 1870 j'ai renoncé à mon épée d'ofïïcier de mobiles pour prendre le fusil de soldat et marcher plus vite à la frontière, de même j'ai renoncé à ma plume d'écrivain pour prendre la parole dans les réunions populaires et me jeter directement dans la mêlée.
Je n'ai pas cherché à me faire une situation, j'ai quitté, il m'est presque permis de dire, j'ai perdu celle que je pouvais avoir dans les lettres pour me consacrer au service de mon pays.
Aucune déception, aucune déconvenue ne m'a aigri ; je ne me suis pas révolté contre le gouvernement delà France, parce qu'il avait lésé en moi quelque intérêt personnel, mais parce qu'il nuisait à la nation.
Du reste, ce n'est pas dès la première heure que je me suis mêlé des affaires publiques. Resté officier jusqu'en 1877, j'ai été forcé de quitter l'armée à la suite d'une chute de cheval qui m'avait brisé le pied gauche. Redevenu homme de lettres, j'ai essayé de continuer à servir l'armée par mes écrits et j'ai vécu hors de toute politique jusqu'au jour où j'ai vu les répubhcains féodaux, comme je les appelais déjà, se coaliser pour renverser Gambetta.
Depuis la guerre, j'avais conservé une ardente et cordiale admiration pour le grand tribun, qui avait été l'âme de la défense nationale et en qui je voyais
l'âme de la délivrance future ; je savais que, lui aussi, était anxieusement préoccupé de l'éparpillement des forces gouvernementales et je ne doutais pas que le grand patriote ne parvint à reformer tôt ou tard, entre ses mains viriles, le faisceau des pouvoirs de l'État. Je ne lui avais jamais caché ces espérances, il ne les avait jamais contredites.
Combien de fois lui ai- je pai4é de la nécessité de reviser notre absurde constitution, fût-ce par une dictature. Les objections qu'il faisait à mes projets étaient uniquement de circonstances, non de principes. Une seule phrase pouvait les résumer toutes : « Ils n'en ont pas encore assez fait, le pays ne comprendrait pas )). « Ils » c'étaient les députés.
Et ce n'est pas seulement en tête à tête avec lui que je tenais ce langage et que j'obtenais ces réponses. Je me rappelle qu'à un déjeuner d'amis, qui eut lieu peu de jours après sa chute, je lisais, aux applaudissements de ses fidèles, une pièce de vers qui se terminait ainsi :
L'obstacle, ce sont eux ; le ralliement, c'est toi.
Hélas ! à quelques semaines de là, le ralliement avait disparu. La mort aveugle, la mort stupide frappait en plein cœur la France et la République, aiTaehant à nos espérances nationales du dehors et du dedans tout le trésor de forces vives que contenait en lui l'un des meilleurs Français que j'aie connu, le plus grand républicain que j'aie aimé.
Je ne me trompais guère en comparant alors cette disparition à une défaite. La politique qui suivit sa perte fut le démenti de toutes ses vues, le contraire de toutes ses indications. Ce ne fut pas seulement la démocratie en deuil qui eut à pleurer son plus fier champion, c'est la Patrie, c'est l'Alsace-Lorraine. On jeta la France dans une politique coloniale sans issue
comme sans profit. On leurra le peuple de fausses promesses. On intronisa de plus en plus l'omnipotence pai'lementaire, domestiquant les ministres, renvoyant les présidents, mettant à sac les deniers publics, joignant le gaspillage au pillage, la concussion à la corruption, jusqu'au jour où, lasse de tant de misères, de détresse et de honte, la nation saisit au hasard, et comme à tâtons, le premier moyen de salut qui sembla s'offrir à elle. Je ne veux pas refaire ici l'histoire d'un mouvement d'opinion dont l'avortement brisa et découragea pour longtemps les résistances du pays. Légitime dans son but et, quoi qu'on en ait dit, absolument légal dans ses moyens, le boulangisme fut bien plutôt une aspiration qu'une conspiration nationale. Personne, non pas même nous, messieurs, ne suivait l'homme pour l'homme môme. Pourquoi ne pas le dire puisque cela fut ainsi ? Le parlementarisme exténuait et ruinait déjà la Nation. Douloureusement inquiets des destinées de la France, nous étions résolus, dans toute la force du terme, à renverser cette nouvelle Bastille, pire que l'autre, puisqu'elle emprisonne tout un peuple, et mieux gardée que l'ancienne, puisqu'elle a pour geôliers les 800 parlementaires. Pour cette destruction nécessaire avant toute reconstruction, la popularité du général Boulanger qui fut notre œuvre, était notre levier. Osons tout dire : Répubhcains sincères, mais encore plus ardents patriotes, nous ne le servions pas, nous nous ser^^ons de lui.
Le malheur fut que d'une incontestable et patriotique bravoure sur le champ de bataille, l'héroïque soldat n'eut pas tout l'esprit de décision et d'initiative indispensable aux luttes politiques. L'erreur de ce bon Français fut de se laisser prendre par nous sans s'être par avance résolu à se donner tout entier. Il eut des scrupules intermittents, des haltes inexcusables alors qu'en de telles conjonctures, il n'y a dans un sens ou
dans l'autre qu'une seule ligne de conduite : le refus définitif ou la définitive acceptation.
Qui veut servir la cause du peuple, s'y voue et s'y dévoue. Celui qui ne fait que s'y prêter agirait mieux en s'y refusant. Mais l'expiation fut hors de proportion avec l'erreur et aussi bien, ce n'est à aucun de ceux qui ont arraché le général Boulanger à sa carrière d'officier, à aucun de ceux qui, plus encore que ses adversaires, ont contribué à briser son épée et peut-être sa vie, à prononcer sur leur victime une seule parole de reproche. Il a, somme toute, fait ce qu'il pouvait faire, et si le service a été incomplet, si l'échec a été désastreux, les partisans d'une République meilleure n'en avaient pas moins trouvé en lui leur premier guide.
Sa grande, sa généreuse folie a été de croire à la délivrance possible par le fonctionnement pacifique et successif du suffrage universel. Il ne se rendait pas compte de la part de sacrifices et de compromissions individuels que représentait chacune de ses élections.
Il ne fait pas bon d'être, en des temps pareils, je ne dis pas un député, mais un électeur d'opposition. Or, tout ce qu'un peuple peut faire pour un homme, avec l'arme faussée du scrutin d'arrondissement, les électeurs de France l'avaient fait pour le général Boulanger. Il avait eu sa part de plébiscite. Puis l'énergie des partisans se lassa de l'inaction du chef et la roue parlementaire, un instant soulevée par des milUers de bras populaires, retomba plus lourde que jamais sur l'échiné des pauvres gens qu'elle recommença de plus belle à écraser. L'ivresse du triomphe fut telle chez nos vainqueurs qu'ils en oublièrent immédiatement et les craintes de la défaite et les motifs de l'attaque et jusqu'à la possibihté d'un retour offensif. Tous les désordres, toutes les incohérences, toutes les hontes du régime éclatèrent plus violents et plus malfaisants que jamais. Dix ans se passèrent, au cours desquels surgit
d'abord Tignoble affaire du Panama. Se riant des misères du petit peuple, ne tenant compte ni de ses droits ni de ses plaintes, uniquement soucieux de sauvegarder ses amis, le gouvernement mit tout en œuvre pour étouffer le scandale et prêta aux coupables la complicité cynique de sa protection.
L'éruption de ce volcan de boue à peine éteinte, un autre fléau plus pestilentiel, plus délétère, s'est déchaîné encore sur notre pauvre France : l'affaire Dreyfus. Le Panamisme était un symptôme de décomposition sociale, le Dreyfusisme est un symptôme de décomposition nationale.
De tous les griefs qu'un bon citoyen peut avoir contre le parlementarisme, il n'en est pas un de plus impardonnable que celui-là. A l'heure actuelle, toute solution, quelle qu'elle soit, s'il peut y avoir solution, est déjà trop tardive pour être efficace. Un gouvernement n'est pas seulement responsable de ce qu'il fait, il l'est aussi de ce qu'il ne fait pas et de ce qu'il laisse faire. Il y a des crimes d'inertie.
Avoir la garde de la sécurité, du repos, de la prospérité d'une nation, être placé à la tête d'un grand état pour veiller sur lui, pour le protéger, pour le défendre et le livrer pendant trois années entières, par intérêt politique, par combinaison ministériella, par peur ou par ambition, aux criminels meneurs d'une campagne qui a plus épuisé, plus ruiné, plus divisé la France que tous nos lendemains de guerre civile, c'est une défection si honteuse, une si misérable désertion, qu'il n'est plus en vérité un seul terme pour qualifier un pareil fait et dans ses causes et dans ses conséquences...
Je n'ai jamais douté, quant à moi, ni de la réalité du crime commis contre la France en 1894, ni de l'équité de la condamnation prononcée. Mais s'il peut y avoir dans le pays deux opinions sur la trahison de
Dreyfus, il ne peut y avoir qu'un seul avis sur la trahison du gouvernement. Personne n'a plus réellement attenté à la sûreté de l'État que cette succession de ministres qui l'ont tous si mal et si inutilement défendu.
Voilà pourquoi ce que les uns et les autres appellent, selon leurs passions ou leurs craintes, le péril cosmopolite, le péril anarchiste, le péril financier, le péril juif ou protestant, tout cela n'a pour moi qu'un seul nom et qu'une même cause : la maladie parlementaire.
L'attentat que nous avons voulu commettre Marcel Habert et moi, est avant tout une tentative de guérison française et un essai de salut public.
« Quand un gouvernement a mis la Patrie en péril par ses fautes, on le destitue. »
Cet axiome de droit révolutionnaire est de date plus récente que la phrase de La Fayette sur « les devoirs sacrés de l'insurrection », plus proche de nous que la déclaration de Casimir Périer, — l'ancien — sur « la légitime résistance du peuple à l'agression du pouvoir ». 11 est daté du 4 septembre 1870 et signé: Trochu, Arago, Gambetta, Jules Favre, Jules Ferry, Jules Simon, Henri Rochefort.
La question de fait n'est pas douteuse. Aucun changement de régime n'a lieu sans destitution. Les questions de droit restent donc uniquement les suivantes : Le gouvernement issu du 4 septembre méritet-il, oui ou non, d'être destitué lui-même par un nouveau 4 septembre, a-t-il même jamais été légalement constitué depuis sa naissance ?
<; On ne peut pas disputer au peuple le droit de se donner à lui-même la Constitution par laquelle il lui plaît d'être gouverné », avait dit Mirabeau. Et Rous-
seau avant lui, avait écrit : '< Le peuple soumis aux lois doit en être l'auteur et cela s'applique surtout aux lois constitutionnelles «.
Quant à la déclaration des Droits de l'Homme, elle concluait nettement : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation ».
La Nation souveraine a-t-elle jamais été consultée sur les lois constitutionnelles de 1875 ? Le peuple de France a-t-il jamais conféré à aucun mandataire le droit de les lui imposer ?
Vous avez répondu d'avance, messieurs les jurés. Vous savez tous l'usurpation commise par l'Assemblée de 1871. Cette assemblée, vous vous le rappelez, était en grande partie composée de royalistes. Leur élection n'était pas le signe d'un retour du pays vers les institutions monarchiques.
Mais la nation épuisée aspirait à une paix rapide. Elle ne voulait confier la mission de la conclure ni à l'ancien parti impérialiste responsable à ses yeux de la déclaration de la guerre, (on ignorait encore la fausse dépêche d'Ems), ni au nouveau parti républicain continuateur résolu de la défense du Pays.
C'est alors que, par une sorte d'instinct équitable, la majorité des électeurs avait porté son choix sur le parti royahste qui, resté à l'écart des affaires publiques depuis vingt ans, n'était courageusement rentré en ligne que pour combattre avec nous l'envahisseur et semblait ainsi devoir être l'arbitre le plus impartial et le plus digne en même temps d'une douloureuse situation qui n'était pas son œu\Te.
Il serait injuste, il serait ingrat de ne pas reconnaître que, même en consentant sous le couteau à l'inoubliable arrachement de nos deux provinces, cette assemblée élue pour faire la paix, avait tout d'abord très patriotiquement accompli son mandat. Nous lui devons aussi, ne l'oublions pas, la réorganisation de
nos forces par les premières lois militaires qui décrétaient le service obligatoire pour tous, instituaient les régions de corps d'armée et fortifiaient les frontières.
Par malheur, cette besogne tutélaire une fois accomplie, elle fit ce que font toutes les collectivités humaines que rien n'entrave ; elle abusa ! Elle s'enivra, elle aussi, de sa toute-puissance et de législative qu'elle était, elle se proclama constituante.
Alors commença à s'élaborer dans le silence des bureaux une loi organique qui n'avait pour but que l'organisation de la royauté.
Les répubhcains, les démocrates ne s'y trompèrent pas. Et, dès le premier débat public, les protestations éclatèrent violentes et formelles. Vous n'avez pas le pouvoir constituant, leur disait le général Faidherbe et Gambetta s'écriait à son tour. « Vous avez si peu le pouvoir de constituer que si vous me donniez la République, je n'en voudrais pas ».
L'édifice royal n'en continuait pas moins à s'échafauder dans l'ombre. Mais devant les résistances du pays qui se faisaient jour à chaque élection partielle, les diplomates du parti consentirent à inscrire, sur le fronton du monument, le mot de « République » et les plus récalcitrants ne discutèrent bientôt plus l'étiquette, rassurés qu'ils étaient sur son absolue fausseté.
Branche aînée et branche cadette avaient bientôt reconnu avec joie dans cette nouvelle loi républicaine une bonne vieille loi monarchique d'origine anglaise et d'esprit germanique qui leur avait déjà servi par deux fois : La charte octroyée de 1814 et la charte bâclée de 1830. Comment s'y seraient-ils trompés d'ailleurs ? M. de Laboulaye n'avait-il pas pris soin de leur dire du haut de la tribune : « Mais vous ne voyez donc pas que cette RépubUque-là c'est la royauté sans le roi ».
Tout d'abord, les républicains clairvoyants et désintéressés s'indignèrent ; la clause de revision inscrite, grâce à eux, dans l'article 8 fut longtemps pour eux la clause libératrice. Ils l'invoquaient, ils la brandissaient même comme la première des revendications démocratiques. Ce fut leur grand cheval de bataille jusqu'en 1878. Puis la revendication parut moins urgente, le désintéressement se calma, la clairvoyance s'endormit. Les républicains étcdent devenus la majorité et, en voyant fonctionner à leur profit les rouages de cette constitution naguère maudite, ils s'aperçurent bien \âte que cette royauté sans le roi n'était autre chose que la royauté du Parlement. Les plus ardents révisionnistes étaient devenus du coup les plus fervents constitutionnels.
Et de même que les monarchistes impénitents avaient tranquillement dépouillé le peuple du droit de constituer, de même les répubUcains convertis se refusèrent sciemment à lui restituer le droit de reviser. Ils lui disputèrent même le droit de ratifier.
Ce ne fut plus la Répubhque, ce fut la Constitution qui devint intangible. Malheur alors aux républicains qui invoquaient la souveraineté nationale ! On ne leur ménageait ni les reproches, ni les injures. On les disqualifiait au besoin. « Quiconque n'est pas parlementaire, n'est plus républicain ! » Il était facile de répondre que ni Danton, ni Robespierre n'étaient républicains parlementaires, que ni Rome, ni Athènes, ni l'Amérique, ni la Suisse n'étaient des républiques parlementaires et que les deux vieilles républiques plébiscitaires de l'antiquité représentent un millier d'années dans l'histoire du monde, tandis que notre régime oUgarchique n'a qu'une durée d'un quart de siècle. Mais
s'il était facile de répondre, il était impossible de se faire écouter.
Et du centre à l'extrême gauche de nos Assemblées, c'a toujours été un haro de colère, quand un démocrate indépendant ose prétendre que l'élection du Président de la République appartient au Peuple, quand il a l'imprudence d'affirmer que le Suffrage universel cesse d'être universel quand il est restreint et qu'il essaie de démontrer qu'il n'y a pas démocratie là où il n'y a pas plébiscite ou référendum.
Nos nouveaux aristocrates tirent un trop grand profit de leurs privilèges pour tolérer qu'on les leur conteste. Encore moins y renonceront-ils jamais d'euxmêmes.
Autant prêcher la restitution d'une montre volée à quelqu'un qui y a déjà fait graver son chiffre.
Les nuits du 4 août demandent des esprits plus généreux, des cœurs plus désintéressés que n'en possède notre égoïste noblesse d'argent. Et, il faut le reconnaître, leur féodalité à eux est autrement forte, autrement puissante que celle de jadis : leur main mise sur la France n'est pas partielle, elle est totale.
A eux, toutes les places, toutes les fonctions, tout le gouvernement, à eux l'impôt. A eux, par eux et pour eux, les préfets, les ministres, les présidents de Répubhque. Ce n'est pas seulement la confusion du pouvoir exécutif avec le pouvoir législatif, c'est son absorption, son écrasement, sa fin.
De là une tyrannie collective, anonyme, irresponsable telle que l'avait prédite et combattue Montesquieu, quand il disait : « S'il arrivait que le pouvoir exécutif fût confié à un certain nombre de personnes tirées du corps législatif, il n'y aurait plus de liberté parce que les deux puissances seraient unies ». Et il ajoutait : « Lorsque dans la République le Peuple a la souveraine puissance, c'est une démocratie, lorsque
la souveraine puissance est dans une partie du peuple, cela s'appelle une aristocratie ».
C'est en vérité la contre-révolution qui trône. 1789 avait investi le peuple du pouvoir constituant ; 1848 lui avait donné le plébiscite ; 1870 lui a tout enlevé. Le renversement de l'Empire n'a été selon le mot de Montesquieu que l'avènement «d'une aristocratie» sans titre et sans droit et la souveraineté nationale un instant entrevue à l'aube de la liberté, a disparu, anéantie sous la souveraineté parlementaire.
L'aveu en a été naguère publiquement fait par l'un des plus autorisés de ces privilégiés républicains.
Vous vous rappelez la discussion qui eut lieu l'autre jour à la Chambre au sujet de l'augmentation des salaires des membres du Parlement « augmentation réclamée par M. Antide Boyer, un de mes collègues au Palais-Bourbon, qui fut aussi, je crois, un de mes prédécessem^s à la Conciergerie, sans laquelle il confessait qu'il serait bien difficile à un député de rester honnête ».
Il s'agissait, pour les membres des deux Chambres, d'être « portés » à 15.000 au Heu de 9.000. Messieurs nos honorables à vingt-cinq francs pensaient qu'ils seraient plus honorables encore à quarante et un francs cinquante. Sentiment parfaitement juste, mais un peu déplacé à l'heure où le budget de la France est en déficit de onze millions et où l'inscription d'une dépense nouvelle de cinq millions et demi pour gratification législative eût un peu ressemblé à un véritable défi jeté aux réclamations toujours ajournées des humbles et des petits. Heureusement pour elle, la majorité de la Chambre l'a compris. Non pas qu'aucun député ait osé dire à ses collègues que notre représentation nationale était déjà payée plus qu'elle ne valait. Comme le Bridoison du Mariage de Figaro, ils ne se disent pas ces choses-là à eux-mêmes.
L'argument n'a été insolent que pour la Nation. Le voici dans toute sa candeur. Il est de l'honorable M. Charles Ferry :
« Les chapitres 42 et 43 du budget fixent l'indemnité parlementaire ; cette indemnité est la liste civile du souverain. Nous sommes les souverains. Quel est le souverain en Europe qui ait, de sa propre autorité, relevé sa liste civile ? »
Et, de peur que nous n'oubliions que leur république est plus despotique que toutes les monarchies constitutionnelles, où du moins « le roi règne et ne gouverne pas », il ajoutait cette phrase significative : « Depuis trente ans, le Parlement règne et gouverne ».
Quel règne ! hélas ! et quel gouvernement !
Il y a des usurpations qui se défendent et se justifient par des services rendus. Mais celle-là ! Où sont ses ser^âces ? Quelle est sa justification ?
Fortune publique, prestige extérieur, ordre intérieur, qu'ont fait de leur royaume républicain ces huit cents majestés parlementaires ?
La fortune pubUque ? Ils l'ont conduite de déficit en déficit jusque sur le seuil de la banqueroute. Et qu'ils ne viennent pas nous dire, comme le font certains d'entre eux, que les électeurs seuls sont responsables de cette dilapidation de nos finances. Jamais, en aucun temps, le principe démocratique de la consultation du peuple pour la levée des impôts n'a été plus ouvertement violé.
On se croirait revenu aux temps arbitraires et autocratiques que déplorait Vauban et dont parle Mézeray : « Le pouvoir de faire des impôts est demeuré à la discrétion du roi, sans prendre l'avis du Peuple ».
Qui peut, en effet, soutenir que ce soit prendre l'avis
du Peuple que de lui promettre à chaque période électorale, de diminuer ses anciens impôts et d'en créer pour plusieurs millions de nouveaux à chaque législature. Il semble que tout le fonctionnement de la machine parlementaire puisse se résumer ainsi : Tous les quatre ans le peuple a le droit d'entendre parler d'un certain nombre de réformes dont il n'entendra plus parler pendant quatre ans. L'exercice de ce droit est indéfiniment renouvelable.
Cependant dès 1788 les parlements de France avaient déclaré que ce serait anéantir le droit imprescriptible de la nation que de consentir à la perception d'impôts qu'elle n'aurait pas octroyés. Les cahiers de 1789 avaient à nouveau formulé ce principe. Le serment du Jeu de Paume l'avait répété. La Déclaration des Droits de l'homme l'avait proclamé. Toutes nos constitutions répubhcaines l'ont établi.
Mais les républicains ou mieux les « pubUcains » de 1875, n'y regardent pas de si près. Nos maîtres lèvent tribut sur nous comme des vainqueurs sur des vaincus.
C'est encore par une seconde violation des droits du peuple qu'ils se Hvrent annuellement au dépouillement des contribuables. Leurs mains débiles ne trouvent d'énergie que pour prendre.
Je n'entrerai pas ici. Messieurs, dans le détail des chiffres qui établissent notre déplorable situation financière. Je n'en donnerai qu'un rapide aperçu et je n'irai pas chercher mes critiques dans la bouche d'adversaires du régime. C'est un ancien ministre, M. le sénateur Antonin Dubost, qui parlera pour moi.
« Depuis dix ans, a dit M. Dubost, depuis 1889, l'augmentation des dépenses représente un chiffre de 400 millions ». soit environ 40 millions par an et il prévoit que dans quelques années, « si on continue de ce train-là », le budget de la France sera de quatre milliards.
Après lui, un autre sénateur, l'honorable M. Hugot, de la Côte-d'Or, a rappelé que la dette de la France s'élevait à un total de plus de trente-sept milliards et demi, si bien qu'on a pu dire que chaque Français vient au monde avec mille francs de dettes.
L'un et Pautre de ces honorables sénateurs signalent également que 415.671 fonctionnaires publics, soit enwon 15 fonctionnaires par 1.000 habitants, émargent au budget pour une somme de 627 millions.
Il n'y avait en 1849 que 188.000 fonctionnaires coûtant deux cent quarante-cinq millions.
Or, de 1849 à 1899, tandis que la population de la France n'augmentait que de 10 %, le nombre de ses employés augmentait, lui, de 110 % et leur traitement de 150 %.
Ce n'est peut-être pas un grand progrès, mais c'est à coup sûr, une des plus grandes progressions de ce demi siècle.
L'ancien ministre, M. Antonin Dubost, ne peut s'empêcher de trouver la situation un peu lamentable. Rien de plus instructif que cette plainte d'un ancien dispensateur de places pris d'inquiétude à l'aspect de l'œuvre à laquelle il a lui aussi collaboré. « Où allonsnous ? )) s'écrie l'ex-garde des sceaux. Eh bien ! mais, nous allons précisément là où la majorité des parlementaires nous pousse chaque année par les épaules : à la ruine. Cette plaie des fonctionnaires béante aux flancs de la France, qui donc l'a ouverte sinon euxmêmes ? D'où sont sortis tous ces faméliques qui nous grugent, sinon de leur cHentèle qu'ils font entretenir et rétribuer par le Peuple ?
La caste régnante a ses leudes comme autrefois les rois francs et, si elle ne leur distribue pas précisément des fiefs en nature, elle n'en prélève pas moins pour eux une dîme en espèces sur tous les produits de la terre de France.
NOTES ET DISCOURS 2t3
Au fond, cette généreuse distribution de places est un placement. Ce sont les véritables gardes du corps du régime parlementaire que tous ces sinécuriens qui n'ont cure que de leurs patrons. Ce n'est pas pour nous qu'ils fonctionnent, c'est pour eux.
Habilement répandus sur toute la surface du territoire, ils veillent sur la France comme des entrepreneurs sur un chantier; ce sont les contre-maîtres des maîtres de l'usine parlementaire.
Comme les membres de ce vaste conseil d'administration qui nous administre si mal sentent très bien que c'est du nombre de leurs gardiens de caisses que dépend la sécurité de leur association, plus leur pouvoir devient précaire, plus ils en multiplient les agents.
Ils ont si bien rempli notre vieux patrimoine national de leurs parasites qu'un jour est venu où les limites du pâturage ont été trop étroites pour le troupeau des dévorants.
Telle fut même une des causes premières de cette ruineuse expansion coloniale sans colons où la gloire incontestée de nos généraux et de nos soldats nous console mal de cette criminelle prodigalité d'or et de sang. Loin de moi, Messieurs, l'idée de renier les avantages futurs d'une plus grande France d'outremer ; mais peut-être eût-il été plus urgent sinon plus sage, de commencer par rétablir l'intégrité de toute notre vieille France d'outre-Vosges.
En principe, une politique coloniale venue à son heure, peut être profitable à une nation fortement organisée, qui a un trop plein de population et un surcroît de production. Mais les débouchés d'un peuple vaincu n'ont jamais servi de passage qu'aux peuples prépondérants.
Déposer des comptoirs n'est rien, il faut les imposer.
Le fait de transporter par delà les mers le terrain des conflits internationaux n'empêche pas le règlement de ces conflits de n'avoir lieu qu'en Europe. Et qui courbe le front devant ses voisins, n'est guère en état d'aller relever la tête dans une des quatre autres parties du monde. Car nous en sommes là, hélas ! Ni l'organisation, aujourd'hui achevée, d'une des plus nombreuses armées du monde, ni l'alliance avérée avec un des plus puissants empires du continent, ne semblent nous avoir rendu le droit de parler haut.
Nous demandions tout à l'heure ce qu'avaient fait nos parlementaires de notre prestige extérieur ; ne posons pas une question si ambitieuse ; contentonsnous de leur demander ce qu'ils ont fait de notre indépendance et de notre fierté nationales.
Notre diplomatie, en dehors de quelques intrus à elle imposés par la politique, n'est cependant ni plus mal recrutée ni moins intelligente que la diplomatie des autres États.
Notre armée est, je le répète, une des premières du continent.
D'où vient donc que ces deux admirables éléments d'influence extérieure pèsent d'un poids si léger dans la balance européenne ?
Du changement incessant de nos ministres, direzvous ? Oui, sans doute, cela aussi déséquilibre les rapports internationaux d'un État. Mais l'orientation de la boussole nous nuit plus que ses oscillations.
Au fond, depuis plus d'un quart de siècle, Gambetta et M. Flourens exceptés, les changements de personnes au département des affaires étrangères ont moins contribué à nous mettre en mauvaise posture en Europe que la transmission ininterrompue, que la fixité permanente d'une même doctrine ou, disons le mot, d'une même consigne exclusivement basées l'une
et l'autre sur la fragilité du régime parlementaire.
Cette consigne est tout entière condensée dans ce cri à la fois impératif et suppliant : <( Pas d'affaire ! » et la doctrine s'explique et se commente ainsi : « Ne se servir en aucun cas ni de la force diplomatique, ni de la force militaire pour résoudre aucune question ; couper court aux difficultés ouvertes par de rapides concessions. Le moins de pourpairlers, le plus de détente et le plus d'entente possibles ». Voilà le programme ! Et pourquoi ?
Pourquoi toutes ces soumissions sans résistances ? Pourquoi tant d'humilité, tant de faiblesse pour ne pas dire plus ? Avec un corps diplomatique, intelligent et instruit, appuyé sur dix-neuf corps d'armée, solidement et matériellement prêts ?
Est-ce donc uniquement par philosophique horreur de la guerre et pour épargner l'efîusion du sang français ? La guerre ? mais ils l'ont faite quatre ou cinq fois, bien qu'ils ne l'aient jamais déclarée.
Les multiples expéditions en Tunisie, ou au Tonkin, au Dahomey ou à Madagascar nous ont coûté au total plus de morts d'hommes, plus d'effusion de sang, plus de perte de forces vives que ne nous en eût demandé une décisive campagne contre l'Allemagne.
Non ! non ! Ce n'est pas leur pitié pour nos chers petits soldats qui les arrête, c'est leur pitié pour euxmêmes, leur inquiétude pour leur impuissance gouvernementale.
La seule perspective d'une guerre continentale, heureuse ou malheureuse, les épouvante. Ils se sentent aussi incapables de supporter le choc en retour d'une défaite que l'explosion libératrice d'une victoire. Aussi, après vingt-neuf ans d'une hypocrite préparation, qui n'en a pas moins abouti à l'organisation solide de notre armée de terre, les voilà qui changent d'adversaires, de peur d'avoir à combattre l'ancien, les voilà qui nous
déclarent, toujours avec la même arrière-pensée de ne s'en pas servir, qu'il faut maintenant réorganiser notre armée de mer et construire des flottes.
N'en doutez pas pourtant ; ils ne veulent pas plus faire la guerre à l'Angleterre qu'ils n'ont jamais voulu faire la guerre à l'Allemagne ; l'amiral ou le général victorieux, voilà l'ennemi !
Les partisans de cette politique de simulacre vous diront peut-être que toute cette armature de fer n'est que le verrou de sûreté derrière lequel la France laborieuse progresse et grandit.
Mensonge ! odieux mensonge !
Sur le grand marché des affaires européennes, la part de bénéfice que peut réaliser une nation est en raison directe de son influence extérieure. La France ne grandit pas, elle décroit. Donner à l'Europe la notion, hélas ! trop évidente, qu'on est décidé à ne prendre les armes ni pour la revendication de ses droits, ni pour la défense de son honneur, ni pour la protection de ses intérêts, c'est livrer tout un peuple à la merci et à la risée des autres peuples.
L'étranger, dont la main jalouse a si perfidement attisé nos troubles intérieurs, et s'essaie si visiblement à frapper au cœur nos institutions militaires, n'avait que faire de tant s'évertuer.
Tant que le Parlement régnera et gouvernera comme le désirent les parlementaires, la prépondérance allemande et la suprématie anglaise n'auront pas de meilleurs auxiliaires en France que notre conseil des ministres.
Même sur le terrain économique, nos concurrents nous éliminent et nous bafouent sans tenir aucun compte de la solidité d'une épée qu'ils savent ne devoir jamais sortir du fourreau. Nos traités de commerce n'ont de clauses en apparence favorables que celles qui correspondent à des avantages beaucoup plus grands
concédés à nos voisins. Ainsi d'année en année glisse et descend de rang en rang notre vieille et grande nation ; ainsi sombrerait la France que ses alliés euxmêmes finissent par mener au lieu de la suivre, par entraver au lieu de la seconder.
Je sais bien que la vanité de nos chefs d'État se console avec les admirables défilés du 14 juillet, avec les visites princiéres, avec les expositions universelles trois fois renouvelées, et enfin et surtout avec l'espérance que Paris sera en 1900 la table d'hôte de tous les souverains étrangers... sans exception ! Ils le rêvent du moins.
Mais la fierté nationale et l'intérêt pubhc ne s'y trompent pas. Toutes les bannières, tous les oriflammes tricolores, qui flotteront bientôt du Trocadéro au Champ de Mars ne feront oubher au peuple ni l'absence de nos trois couleurs sur les murs de Metz et de Strasbourg, ni l'arrachement de notre drapeau à Fachoda, ni même le déclin graduel et continu de notre prospérité commerciale.
Voilà au dehors l'œuvre de ces ouvriers de destruction.
Les intentions de quelques-uns étaient-elles sur certains points meilleures que les actes de tous ? C'est possible. Les institutions sont- elles plus mauvaises que les hommes ? Je le crois. Mais leur positivisme pratique nous a depuis longtemps enseigné qu'il n'y a lieu de tenir compte ici-bas que de la politique des résultats. Ils seraient mal venus à se plaindre d'être jugés d'après leurs principes.
La prodigalité financière dont je parlais plus haut, qui semblait n'avoir eu pour but et qui n'avait pour exphcation que l' affermissement à tout prix de leur
pouvoir arbitraire, a-t-elle seulement eu comme conséquence d'assurer l'ordre intérieur ?
Hélas non ! Par un phénomène inverse et pourtant légitime sinon logique, ces acheteurs de consciences ne sont même pas parvenus à s'acquérir de l'autorité.
Ce qu'ils ont installé à coup de millions sur leur trône doré, c'est l'anarchie.
Un gouvernement, digne de ce nom, doit trois choses à la nation qu'il gouverne : le progrès social sans désordre, la prospérité publique basée sur la stabilité de l'État, la liberté sous la loi, dont nul ne peut excepter aujourd'hui la liberté de conscience qui implique la liberté de croyance.
Pour le progrès social, je veux bien reconnaître que de timides tentatives ont été faites, mais aussitôt suivies de réaction et de restrictions.
Du reste, comme depuis trente ans, l'habitude a été prise de tout promettre sans rien donner et comme la certitude qu'on ne donnera rien est au fond de toutes ces promesses, la surenchère électorale a exaspéré les esprits et déchaîné les programmes.
Ce n'est plus le légitime droit au profit et au travail que l'aspirant député s'engage à assurer aux ouvriers des villes et des campagnes, c'est le droit à la paresse.
Ce n'est plus seulement la fraternelle améUoration du sort des travailleurs qu'il leur fait entrevoir, c'est l'écrasement et la disparition des patrons.
Ce n'est plus seulement une plus équitable proportion entre le salaire et les bénéfices, c'est la confiscation des bénéfices.
Ce n'est plus la successive arrivée de chacun à une situation plus heureuse, c'est l'arrivée immédiate de tous au même niveau de fortune, comme si de la ruine générale pouvait naître une seule prospérité individuelle.
Ainsi va s'exaltant et se propageant de cervelle en
cervelle, la chimère de la dépossession violente, seule solution offerte à la misère de ceux qui écoutent par l'impuissance de ceux qui parlent.
Oui, sans doute, il y a une question sociale, mais cette question sociale n'a pas et n'aura jamais une solution parlementaire. Il faut avant tout un pouvoir fort, non pas héréditaire, ni viager, mais stable, mais solide qui ne puisse promettre que ce qu'il veut donner, qui soit tout à la fois assez sage et assez hardi, assez vigoureux et assez juste pour imposer aux uns les sacrifices nécessaires en limitant chez les autres les exigences excessives.
C'est ainsi qu'on pourrait avoir le progrès social sans désordre, tandis que sous le régime actuel nous n'avons que le désordre social sans progrès.
Il en va de même de la prospérité pubUque ; en disant qu'elle reposait sur la stabilité gouvernementale, j'ai déclaré par là que cette stabilité étant inexistante, la prospérité n'existait guère.
Quelle transaction à longue échéance peut-on faire avec un gouvernement sans lendemain ? Quels capitaux oserait-on engager, quelle grande entreprise commencer ? L'argent honnête découragé et inquiet se cache ou s'enferme dans des placements sûrs mais immobiles.
L'agiotage tend à remplacer et à dominer l'industrie. Le négoce vit de coups de bourse et d'accaparements. Nous en arrivons à cette douloureuse constatation : la suprématie de l'argent supprimant dans tous ses efforts, dans tous ses droits, la souveraineté nationale et la démocratie laborieuse.
Parlerai-je de la Liberté et de l'Egalité sous la Loi ? Elles ont depuis longtemps cessé d'être. Hier même dans ce Palais de justice on poursuivait les croyances et les idées des uns, tandis que les propagandes des autres y sont ouvertement et illégalement protégées.
Bien plus, il y a des crimes innocents quand ce sont des parlementaires qui les commettent. Pour un simple citoyen, le vol d'un pain, c'est la prison ; la mendicité, c'est la prison. ^lais, pour sénateurs et députés, la concussion, la prévarication, l'escroquerie, Panama et les chemins de fer du Sud, c'est le non-lieu ! la mise hors de cause ! l'acquittement ! Pour ces coupables-là, ni Code civil, ni Gode pénal, il y a un code parlementaire.
Et comme les politiciens n'ont pas encore pu assez ouvertement fausser la loi ni en supprimer tous les articles qui pouvaient les atteindre, ils ont fait pénétrer leur virus constitutionnel jusque dans les rangs, et même, hélas! jusqu'au sommet de la magistrature.
Oui, Messieurs, il faut bien le constater, puisque cela est ; à côté de très beaux, mais de trop rares modèles d'indépendance, nobles figures de magistrats, dignes des temps anciens, ces destructeurs de France en sont arrivés à engendrer une justice à leur image, non plus aveugle celle-là, mais clairvoyante. Clairvoyante pour ses intérêts personnels ou pour les intérêts des siens et c'est peut-être la pire création du parlementarisme qu'un troisième ordre de magistrature, — ni assise, ni debout, — la magistrature à genoux.
Est-ce là tout ? S'en sont-ils tenus là, ces corrupteurs et ces corrompus, qui ont ébranlé l'édifice social tout entier en substituant des piles de pièces de cent sous aux piliers d'airain de l'honneur et de la justice.
Eh bien, non ! il leur en fallait encore davantage ; l'immunité parlementaire ne leur suffit pas, l'impunité judiciaire ne les contente pas : la protection ministérielle ne les rassure pas, il leur faut, il leur a fallu la comphcité présidentielle. Je touche là, Messieurs, dans
la personne du Président de la République à un des vices les plus graves du régime actuel.
L'honnêteté individuelle de l'homme n'est pas en jeu ; alors même qu'il était ministre de l'intérieur, il n'a commis à son profit ni acte d'indélicatesse, ni acte de prévarication, mais il n'en a pas moins protégé, défendu, couvert, des concussionnaires et des prévaricateurs.
Qu'il l'ait fait pour rester au pouvoir, ou seulement pour que le pouvoir reste aux mains de son parti, la faute n'en est pas moins lourde et le mot de complicité n'est pas trop fort pour de pareilles complaisances.
Du reste, le vrai danger du parlementarisme, ce n'est pas le nombre des coquins, c'est le nombre des indulgents.
Les vrais bandits sont rares, même à la Chambre ; mais ceux qui les tolèrent, ceux qui les couvrent, ceux même qui les défendent uniquement parce que ces bandits sont des coreligionnaires pohtiques, ceux-là sont innombrables. C'est sur la majorité de ces indulgents que s'appuie la toute-puissance de la minorité des malfaiteurs.
Combien sont-ils les députés qui ont trempé leurs mains dans les eaux sales du Panama ? Combien sont-ils qui ont rempU leurs poches dans la frauduleuse escroquerie des chemins de for du Sud ? ou qui émargent aujourd'hui à d'autres caisses qu'à celles du Palais Bourbon ? Une poignée peut être. Toujours la même.
Qui fait leur force ? leur audace ? leur impudence ? Le silence, l'indulgence, la protection de tous les autres.
La complicité active est, sans doute, un crime plus grand que la complicité passive, mais elle est d'une conséquence moins désastreuse.
Quand les électeurs ont investi les députés de leur confiance, ce n'est pas pour qu'ils se protègent les uns et les autres, c'est pour qu'ils défendent les intérêts de la nation.
Le parlement, même sous la Constitution qui nous régit, n'est pas institué que je sache pour former une société de secours mutuels contre la loi. Encore moins doit-il être un syndicat financier où le groupe Vlasto pactise avec le groupe Cornélius Herz, où le groupe Cottu s'entend avec le groupe Arton.
Mais si graves que soient les complaisances des collègues pour les collègues — ce qui, sous le nom bénin de camaraderie, n'est autre chose que l'abandon de tout contrôle — combien plus grave est l'intervention protectrice des membres du gouvernement en faveur des coupables.
A ceux-là ce n'est plus seulement le droit de contrôle qu'on leur a confié, c'est le droit de répression, c'est ledroit de justice.
La grâce après la condamnation, l'amnistie après le châtiment, passe encore, mais le silence sur les fautes, le subterfuge pour assurer l'impunité, les faveurs aux coquins, cela devient, en fait et en droit, une autre, une seconde, une pire coquinerie.
Il y a d'autres malhonnêtetés que celles qui consistent à prendre l'argent d'autrui, d'autres escroqueries que de s'approprier le bien du prochain. La confiance pubhque aussi est un dépôt ; la sauvegarde des intérêts du peuple aussi est un fidéi-commis. La défense de la fortune pubhque aussi est une dette.
Or vous entendrez tout à l'heure un ancien, un vrai magistrat, vous dire quel mandataire peu scrupuleux, quel fidéi-commissaire parjure a été le ministre de l'intérieur du cabinet Ribot.
Et, bien avant lui, à la Chambre des députés, il y a un an, M. Viviani désignait au mépris populaire cette justice à deux visages que nous savons avoir été dans cette circonstance un ministre à deux faces. Cette flétrissure infligée au plus puissant protecteur d'Arton et des panamistes a été affichée sur ces mêmes murailles
OÙ un an après, le peuple de France pouvait lire, non sans surprise, un message présidentiel signé du nom de ce même protecteur.
Que la vie privée de M. Loubet soit irréprochable, soit ! mais ce n'est pas pour l'honorabilité de sa vie privée qu'il a été élu Président de la RépubHque. C'est pour sa vie pubhque. Ce n'est pas non plus parce que sa vie publique l'a fait juger meilleur républicain, meilleur citoyen que MM. Dupuy ou Méhne, Deschanel ou de Freycinet, non ! la" vérité déplorable est que ce qui aurait dû être une raison pour écarter M. Loubet du rang suprême, est précisément ce qui l'y a fait monter.
Sa compHcité passée était le gage de sa compHcité future. Son inertie ne rassurait pas moins que son indulgence. Sa médiocrité était un garant. Son impopularité même, un espoir. Il serait, il était plus qu'aucun autre l'homme, la créature, la chose du Parlement. Avec lui ni poursuites à redouter, ni reproches à craindre : on le tenait.
Messieurs, en 1711, en Angleterre, le ministre Horace Walpole n'avait lui non plus rien détourné personnellement des deniers pubhcs, mais il avait, lui aussi, couvert les prévaricateurs et les concussionnaires. Le ministre Walpole fut chassé du Parlement d'.Ajigleterre, le ministre Walpole fut jugé, condamné et enfermé dans la tour de Londres. En France, aujourd'hui Walpole serait à l'Elysée, Président de la République française, Grand-Maître de l'Ordre national de la Légion d'Honneur!
Sans doute. Messieurs, un tel langage est pénible à entendre ; il est encore plus douloureux à tenir. Vous pouvez douter, vous, de la justesse de mes
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griefs, mais combien il faut que je sois pénétré de leur vérité pour que je les formule ainsi publiquement.
Vous avez le droit et j'ai besoin moi-même de chercher un peu de consolation en me tournant vers l'avenir. Si grave que soit cette situation, elle n'est pas désespérée. Il ne faut jamais désespérer d'une nation de braves gens, comme la nôtre.
L'odieuse constitution qui enveloppe la France, fausse ses mouvements, a^dlit son geste et entrave sa marche, n'est, Dieu merci! pas une tunique de Nessus, ce n'est qu'une robe d'emprunt jetée par surprise sur ses épaules.
Et puisque après l'en avoir revêtue malgré elle, les parlementaires se refusent à la lui enlever, puisqu'ils s'obstinent à imposer à notre patrie bien-aimée ce travestissement anglo-germanique, contraire à toutes nos traditions, à tous nos instincts de vieux Gaulois, nous, les plébiscitaires, nous ferons tout pour l'en délivrer.
Que la lutte soit longue ou qu'elle soit brève, que la délivrance soit tardive ou rapide, elle sera.
Et la formule libératrice est tout entière contenue dans ce court décret : « La souveraineté nationale est rétablie. Le Président de la RépubUque française est élu et rééligible par le Suffrage universel directement consulté ».
Est-ce à dire. Messieurs, que cette élection directe du chef de l'État soit ou doive être la suppression totale du Parlement ? En aucune sorte, mais cette restitution au Peuple d'un représentant spécial le met à l'abri des exactions et des oppressions trop librement pratiquées par la collectivité omnipotente d'un Parlement sans contrôle et sans contrepoids. Conformément à la vieille doctrine de Montesquieu, de Jean- Jacques, de Mirabeau, de Danton, et de tant d'autres qu'on pourrait appeler les Pères de l'éghse républi-
NOTES ET D[SCOURS 225
caine, nous ne demandons que l'application du principe vital de la séparation des pouvoirs.
Et comme c'est de la confusion du Législatif et de l'Exécutif qu'est venu tout le mal, c'est aussi à la séparation absolue qu'il faut demander la guérison de la plus tyrannique et de la plus illogique des anarchies. Un président de la République indépendant par l'origine et dans l'exercice de ses pouvoirs, voilà la clef de voûte de toute démocratie qui veut vivre sans cesser d'être une Nation et d'avoir un État. Au lieu de se préoccuper uniquement pour son élection et pour sa réélection, de contenter et de ne gêner en rien ses huit cents électeurs actuels, le président plébiscité devra s'occuper des dix millions de Français qui l'ont élu et avoir constamment présents à l'esprit, sinon au cœur, ses devoirs envers la totalité de la nation.
Ses ministres choisis par lui seront uniquement responsables devant lui, comme il le sera uniquement luimême devant le Peuple. Au lieu de les prendre au hasard des combinaisons politiques il les désignera sur leur capacité et sur leur spécialité, et ce sera un spectacle qui surprendra les générations nouvelles que de voir un diplomate aux affaires étrangères, un ingénieur aux travaux pubHcs, un financier aux finances, un magistrat à la justice, un général à la guerre, un marin à la marine. Il n'est en effet qu'un ministère purement politique, le ministère de l'intérieur. En cas de conflits qu'il faut prévoir, un tel Président aurait lui aussi et bien plus efficacement, bien plus sincèrement que notre Président parlementaire, le droit de dissoudre les Chambres et de consulter le pays. Dissolution et consultation qu'il se déciderait d'autant moins à risquer arbitrairement que de la réponse que pourraient lui faire ses électeurs dépendrait forcément sa réélection personnelle.
Car il importe qu'il soit indéfiniment rééligible,
d'abord pour laisser le peuple juge des services rendus et des services à rendre, ensuite parce que c'est de la clause de non rééligibité inscrite dans la loi organique de 1848 qu'est né le coup d'État de 1852.
Bon serviteur, il sera gardé ; mauvais, il sera chassé. Et, comme ce serait son impopularité qui l'empêcherait d'être réélu, cette même impopularité lui rendrait impossible toute tentative d'usurpation.
Ni coup d'État gouvernemental, ni coup de force révolutionnaire n'ont jamais abouti qu'avec l'approbation tacite et par le consentement quasi unanime du pays. D'autres m'ont objecté que ce mode d'élection exposait un peuple au danger de l'engoûment et de la surprise. Mais la campagne électorale présidentielle ne se fera pas dans l'ombre et ne durera pas qu'un jour. Elle donnera heu, comme toutes les campagnes électorales, à des débats, à des réunions pubhques où la voix des représentants des diverses régions de la France sera entendue, où elle sera écoutée en raison de l'influence personnelle de chacun d'eux. Il y aura discussion, il y aura discernement, il y aura choix. Cela se passe ainsi, même dans l'élection à deux degrés du Président de la Répubhque des États-Unis, qui est au fond une véritable élection directe et plébiscitaire, puisque le mandataire une fois choisi pour aller porter au congrès le vote des provinces, n'a plus le droit d'y rien changer. Cela est si vrai, que le seul choix des délégués présidentiels fait connaître, six mois d'avance, quel sera le futur président. Cette mission de seconde main, qui me semble tant soit peu superflue, est analogue en fait à celle que remplissent chez nous les gendarmes quand ils emportent purement et simplement au chef-lieu du département les résultats des votes des communes.
Et puis, pourquoi cette indigne méfiance du suffrage universel ? parce qu'il a demandé, un jour, au général
Boulanger de briser ses chaînes ? Mais d'abord cet accès d'enthousiasme pour lui n'était déjà, je le répète, qu'un accès de colère et d'indignation contre le régime. Il n'était ni illogique, ni irréfléchi, le mouvement qui poussait la France à demander sa libération à un libérateur quel qu'il fût.
Le vrai crime est d'avoir exaspéré le pays. Il ne faisait qu'user de son droit de défense. Et rien ne prouve, rien ne permet de dire que sa hberté une fois conquise, la Nation n'eût pas confié à une Constituante la tâche d'établir une nouvelle constitution répubhcaine. Nous l'affirmions tous alors, et nous n'avons rien fait ni rien dit qui ait mis personne en droit d'en douter. Mais enfin, avant Boulanger, à l'époque plus hbérale des candidatures multiples, quels avaient été les hommes dont les noms furent mis en avant pai' le plus grand nombre de départements ? Thiers et Gambetta. Etaient-ce les plus mauvais, les plus inintelUgents, les plus indignes ? Qui oserait le dire ? Assurément les choix du Peuple, quand il est libre de les faire, correspondent toujours à ses aspirations et à ses besoins; mais ses aspirations et ses besoins, ce sont ses droits.
Elle est de Montesquieu aussi cette affu-mation : « Le Peuple est admirable pour choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son autorité ^).
Je ne dis pas, Messieurs, que les détenteurs actuels du pouvoir aient intérêt à s'en rem^ettre au Peuple du choix de son guide, je dis qu'après l'abîme de misères et d'humihations où ils nous ont conduits, ils n'ont plus le droit de s'y opposer.
Plébisciter le chef de l'État ! il n'est que ce moyen de couper court à ce va et vient d'ambitions qui est l'essence du parlementarisme. Tout y est et tout n'y peut être que candidatures. Candidat-député, on devient candidat-ministre, puis candidat-président du conseil, puis candidat-président de la République.
Personne ne remplit ses fonctions pour ses fonctions mêmes. C'est l'anarchie dans la compétition avant d'être l'anarchie dans l'exercice des pouvoirs publics.
Quant à ceux qui prétendent remédier aux désordres présents en faisant prendre les ministres en dehors des Chambres par un président que les Chambres ont choisi elles-mêmes, c'est vouloir substituer les crises présidentielles aux crises ministérielles. Ce n'est pas du tout renforcer l'Exécutif, c'est encore l'affaiblir.
Le vieux mot latin dont je me sers pour désigner en bloc toute la réforme constitutionnelle que je préconise, est suspect, je ne l'ignore pas à uu grand nombre de bons républicains. On en a fait habilement le synonyme de confiscation de la liberté, alors que, par le sens môme du terme, il est la constatation de l'exercice plénier des droits du peuple.
Plehei Scita vel Décréta. Tel fut le premier cri d'émancipation des plébéiens de Rome en arrachant enfin le pouvoir aux patriciens. Ce n'est donc pas une raison parce que le plébiscite a naguère servi à fonder l'em-* pire pour qu'il ne serve pas aujourd'hui à restaurer une République.
Rendre la parole au Peuple, refaire la France à son image, redonner, grâce à lui et par lui, une tête virile et un cœur généreux à cet Etat qui n'a plus ni cœur ni tête, voilà le but; quant au moyen, il a été clairement indiqué dans ce lambeau do phrase jeté par moi l'autre jour au général Roget : « Un Quatre-Septembre miUtaire sans effusion de sang ».
Pronunciamento, ont dit les uns ; en aucune sorte.
Le pronunciamento est une conspiration exclusivement militaire. C'est un groupe d'officiers qui se décide à tenter un coup et l'opération ne peut avoir heu qu'avec des soldats et des sous-officiers de métier que leur chef tient dans la main comme un faisceau. C'est l'anéantissement du Pouvoir civil.
Coup d'Etat, se sont écriés les autres. Pas davantage. Le coup d'État est une opération purement gouvernementale qui ne peut être accomplie que paj des gens déjà au pouvoir.
Le vrai nom de l'acte qui a échoué, mais qui n'échouera pas toujours, c'est la révolution populaire soutenue par V armée. Le général qui nous eût suivis n'eût été que l'escorte du peuple. Le gouvernement qui se fût constitué sous sa gai^de n'eût été que le libérateur du suffrage universel et le gardien respectueux des urnes.
S'il en est parmi vous qui, tout en approuvant mon programme et mon but, s'inquiètent ou s'indignent même du moyen préconisé, je reconnaîtrai bien volontiers avec eux que mieux vaudrait qu'il n'y eût pas plusbesoin de révolution populaire, de que révolution miUtaire pour modifier ce qui est, mais croyez-vous qu'il suffira d'un mouvement de vos lèvres ou des miennes, balbutiant pour la millième fois : « Cela ne peut pas durer )), pour que tout ce qui dure depuis vingt-huit ans, cesse tout d'un coup, comme par enchantement ?
Vous avez soif d'honnêteté, ô honnêtes gens, vous avez faim d'ordre et de quiétude, ô gens paisibles, et vous savez bien que ce ne sont ni vos soupirs ni vos plaintes qui obtiendront jamais cette légitime aumône des mains parlementaires.
Puis, je vous l'ai dit et je vous le répète encore, il ne saurait y avoir changement de régime sans renversement de pouvoir.
Seulement, vous voudriez bien, n'est-ce pas, que les artisans de délivrance ne soient pas des fauteurs de troubles et vous leur diriez volontiers :
« Cassez tout, mais n'abîmez rien ».
Eh bien ! si ! il faudra momentanément abîmer quelque chose, le moins de choses possible assurément,et c'est même pour obtenir ce minimum de dégâts qu'il est nécessaire d'unir la nation en armes à la nation sans armes.
Prenez-en votre paiti, frères français, il n'y aura plus de liberté pour nous sans libération : on ne nous restituera que ce que nous reprendrons.
Cotte reprise ne peut être accomplie que sous deux formes : ou bien le soulèvement isolé d'une partie du peuple, légalement et forcément alors combattu par l'armée, c'est-à-dire beaucoup de luttes, beaucoup de deuils et beaucoup de sang, ou bien la marche parallèle et simultanée du peuple et de l'armée, c'est-à-dire le balayage rapide, l'ordre dans le tumulte, la Adctoire sans larmes. Choisissez.
Que s'il s'élève au fond de vos consciences répubhcaines une appréhension secrète de l'avènement possible d'un pouvoir exclusivement militaire, qui serait lui aussi une autre forme de tyrannie, à laquelle je ne voudrais condamner ni moi, ni personne, dites- vous que c'est précisément ce mélange de civils et de soldats qui empêcherait, et pré^^endrait peut-être, cette autre forme d'usurpation. Car enfin ce que je propose à l'armée de faire avec nous, n'avez-vous pas le sentiment qu'un j our pourrait venir où elle l'exécuterait toute seule ?
Oh ! sans doute, un tel langage sonnera mal aux oreilles des héritiers du 4 septembre.
Dès demain, le Palais-Bourbon, dès ce soir peutêtre, le Palais de l'Elysée retentira de leurs protestations indignées. Ils déclareront du haut de leur ci^^sme impeccable qu'il est criminel de vouloir jeter l'armée dans la politique. Je leur répondrai que c'est eux d'abord qui ont laissé jeter de la politique sur l'armée à pleines mains, à pleins seaux, à pleins baquets. Je leui' répondrai qu'il est impossible que les mêmes hommes, qui en 1869 reprochaient grossièrement à l'Empire de ne s'appuyer que sur des baïonnettes inintelligentes, que ces mêmes hommes qui traitaient de vil prétorien le moindre factionnaire montant la garde à la porte des Tuileries, aient la prétention d'avilir et
iNOTKS ET DISCOURS 231
d'abêtir encore plus notre armée nationale, notre armée à nous, en faisant de nos fils et de nos frères les sentinelles muettes, aveugles et sourdes de leurs prétoires et de leurs maisons de banque.
Non! je n'ai pas dit à nos petits soldats de désobéir à leurs chefs, non, je ne leur ai pas conseillé de déserter le drapeau de l'ordre et de passer au service do l'émeute. J'ai supplié un de leurs généraux d'avoir pitié de la France, de la République et de la Patrie.
J'ai jeté cet appel le lendemain du jour où l'elevation au rang suprême d'un ancien ministre, politiquement flétri, avait soulevé ma conscience et marqué un degré de plus dans l'abaissement.
Devant l'acte de discipline du général Roget, la révolution du dégoût a fait une courte halte.
Mais elle reprendra sa mai^che, et il faudra bien que l'armée suive à l'heure décisive où la main du peuple saisira, brutale et souveraine, la bride dorée qui s'est arrachée l'autre jour à mon étreinte.
Le salut est là et il viendra de là pour la Répubhque et pour la Patrie !
Vive l'Armée 2
La population parisienne vient, daix<5 un jour de fièvre et d'enthoiiiasme, d'acclamer à la revue du U Juillet comme un triomphateur le commandant Marchand qui à son retour en France, au lendemain de Fachoda, s'est prononce %aolemment contre « la campagne des infâmes ». , ,p • -n 4.
Paul Déroulède réimit la Ugue des Patrwtes le 16 juillet 1899, dans le Théâtre de la République, bondé d assistants du centre au parterre, et prononce cet important discours qui complète et précise le progi-amme poUtique deja développe devant la Cour d'assises de la Seine :
Français et Françaises, Car c'est- avant tout l'amour de la France qui, par cette belle journée d'été, nous a fait renoncer les uns
23'i QUI VIVE? FRANCE QUAND MÊME!
et les autres à la fraîcheur des bois, au repos de la campagne, aux promenades familiales et champêtres, pour nous réunir ici dans cette salle de théâtre où ne vous attendent ni un spectacle, ni un concert, mais un fraternel entretien sur notre pauvre et chère patrie ! {Applaudissements prolongés.)
Merci, mesdames, merci, amis, de cet accueil tout débordant d'espérance et de confiance. Si jamais homme au monde a été récompensé au delà de ses mérites, si jamais serviteur du pays a vu devancer les services, non encore rendus, par une- explosion de gratitude et d'affection, c'est bien celui qui, dès son entrée parmi vous, à la première parole tombée de ses lèvres, voit se dresser devant lui toute frémissante, cette dévouée phalange de bons Français.
A tant d'affection, à tant d'ardentes sympathies, je n'ai pourtant encore qu'un seul titre, le sacrifice al^solu de moi-même au bien de la Nation et à la grandeur de la Patrie.
Mais ce sacrifice, il ne m'a pas été encore donné de l'accomplir utilement pour l'œuvre que je poursuis avec vous et que vous poursuivez avec moi.
Sachons patienter, sachons attendre et sachons surtout ne pas douter.
La grande journée d'avant-hier, qui a été véritablement un 14 juillet national, bien supérieur à tous les 14 juillet de ces derniers temps, a fait résonner aux oreilles de nos indignes gouvernants la voix même du Peuple et le jugement définitif de la Nation.
Nous n'avons eu pour cela ni à honnir les coupables, ni à conspuer les infâmes. Il nous a suffi, pour nous faire comprendre d'eux, pour être compris des uns et des autres, d'acclamer le drapeau.
— « Vive l'Armée ! » Que d'éloges et de blâmes dans ces deux mots ! Vive l'Armée qui se sacrifie ! l'Armée qui souffre, l'Armée qui veille ! Vive ce qu'il y a à
l'heure actuelle, de meilleur et de plus pur dans notre/t France : l'esprit d'abnégation, l'esprit de discipline, \ l'esprit de solidarité, l'esprit de patrie! Ce cri unique, i qui a retenti depuis le champ de manœuvre de la revue jusqu'à la porte des casernes, n'était-il pas en même temps la condamnation et la flétrissure de tous ces politiciens de bas étage, quel que soit le rang auquel ils sont montés ?
A quoi bon crier : — A bas les Ministres ! A bas les Présidents ! A bas les Panamistes ! A bas les Dreyfusards! A bas les Parlementaires et le Parlementarisme ! les Corrupteurs et les Corrompus !
Est-ce que ces deux mots-là ne disent pas tout ce qu'il y a à dire : — ;( Vive l'Armée ! »
Oh ! oui, vive l'Armée ! qui est notre dernier honneur, X notre dernier recours, notre suprême sauvegarde.
Modeste et résignée comme elle l'est, peut-être ne comprend-elle pas tout ce que le Peuple met en elle d'espoir national et de foi patriotique ? Peut-être a-t-elle besoin de se sentir encore plus sûre d'être en communion d'idées avec la foule des boi Fr^nç^i^ 2.-— car, Dieu merci ! nous sommes encore la foule.
Pour nous aider à secouer le joug des sectes et des coteries, peut-être hésite-t-elle encore à franchir le Rubicon dérisoire qu'a tracé pour elle une Constitution usurpatrice de tous les pouvoirs et violatrice de tous les droits ? Que nos cris d'hier, que vos acclamations de tout à l'hem^e. que mon discours d'aujourd'hui la rassurent et l'éclairent. Le Peuple est avec elle : qu'elle soit avec le Peuple !
Je ne lui fais pas l'injure de lui conseiller de marcher avec nous pour se venger, elle, je lui demande, je la supplie de venger la Nation, de servir et de sauver la République qu'on déshonore, la France qu'on tue.
Vous qui comptez des amis, sinon des parents parmi
nos officiers, dites-leur bien ces choses, faites-les leur bien comprendre.
Que si quelqu'un des grands chefs nous oppose le ,* respect de la Constitution et de la Loi, parlez-lui du j I respect de la Patrie, du salut du Peuple, — lois i j suprêmes ! — Rappelez-lui, rappelez à tous ceux qui feignent de l'oublier, qu'il n'y a jamais eu de révolution sans entente de la Nation et de l'Armée.
Cette entente peut être tardive ou immédiate. Mais pourquoi la vouloir tardive ?
Car enfin, même quand l'Armée doit finir par marcher avec le Peuple, si elle ne commence pas par le suivre elle commence par en recevoir et pai' lui rendre des coups de fusil. Et, des deux côtés, il y a mort d'hommes, mort de Français. Est-ce là la conception généreuse de ceux qui me reprochent de vouloir établir par avance l'union du Peuple et de l'armée ?
Il n'est aucune autre issue à la crise que nous traversons. C'est de l'union que je préconise que naîtra la liberté ; c'est le seul dénoûment possible, rapide, - tuyiaire et laon sanglant. Nos admirables soldats sont
! depuis vingt-huit anales gendarmes des parlementaires contre la France, il est temps qu'ils deviennent les gendarmes de la France contre les parlementaires.
Si je vous parle ainsi. Patriotes, si je fais plus que vous initier à mes conceptions, si je vous associe à ma tâche, c'est que, — tout en étant d'abord et de droit le représentant de la Charente, — après l'absolution des jurés de la Seine, après le contact établi de vous à moi, après toutes nos ententes et nos manifestations communes, je me sens de fait, indirectement, mais réellement, le représentant des bons Français de Paris.
N'est-ce pas vous, Parisiens de cœur et d'action, qui avez salué mes premières déclarations de guerre aux Dreyfusards, à la salle Guyenet? N'est-ce pas vous qui
VOUS étiez rendus innombrables à mon appel avenue de Wagram ? N'est-ce pas vous qui m" avez juré fidélité au manège Saint- Paul, vous enfin dont les ovations récentes ont consacré mes efforts comme elles vont décupler mon courage ?
Je suis bien un peu votre mandataire à vous tous qui m'acclamez ainsi, et la prédilection de Paris pour moi est une véritable élection sans bulletins de vote, mais à mains levées. — C'est donc presque comme votre élu que je viens soumettre mon programme d'Angoulême à votre acceptation parisienne.
Vous savez dans quelles conditions d'indépendance et de bravoure, les Charentais m'ont accordé leurs suffrages.
Car ce n'est pas par surprise et après coup que j'ai déclaré la guerre au gouvernement et à la Constitution. Ma campagne électorale est pure de tout mensonge, et le choix que mes électeurs ont fait de moi a eu lieu en pleine connaissance de cause et en pleine conformité de volonté.
Si vous voulez pour député, leur disais jo quelqu'un qui fasse vos commissions auprès des ministres, ou quelqu'un qui soit un quémandeur de places, de bouts de rubans et de bureaux de tabac, bref quelqu'un qui fasse de son bulletin de vote un coupon d'actionnaire, prenez l'autre.
Mais si vous voulez pour député quelqu'un qui soit le champion du Bien pubUc, le défenseur des droits, des libertés et de la souveraineté populaires et qui, pour mieux servir la France, soit obligé de moins bien ser%ir la Charente, prenez-moi. — Et ils m'ont pris.
Leur indépendance et leur désintéressement ne se sont pas arrêtés là. Je ne leur ai pas caché que pour modifier l'odieuse Constitution qui nous régit, cette Constitution où le désordre règne et où la Loi ne gouverne pas. il fallait s'attendre, s'ils me nommaient, à
me voir recourir aux moyens révolutionnaires. — Et ils m'ont nommé.
Et, quand, au sortir de la Conciergerie, je suis allé les remercier à Angoulême, avec Marcel Habert, de toutes les sympathies charentaises qui avaient si hardiment bravé les indiscrétions de la poste et de nos geôliers pour venir nous encourager jusqu'au fond de notre prison, c'est par des acclamations et par un vote de confiance de dix mille d'entre eux qu'il m'a été répondu : — Vous avez bien agi, agissez encore ! {Cris de : Vive la Charente ! A VElysée, Déroulède I)
Oui, j'irai, nous irons ensemble à TÉlysée, non pour m'y installer, mais pour en balayer ceux qui y sont. N'est-ce pas la mission que m'a confiée Angoulême, que m'a renouvelée Paris et dont l'accomplissement sera le soulagement de la conscience publique et de la fierté nationale ?
A la fin de mon dernier interrogatoire, le magistrat chargé d'instruire l'affaire de la place de la Nation me posa brusquement un jour cette question .
— Si Ift '^ ouvcment insurrectionnel que vous avez tenté avait réussi, quel rôle vous étiez-vous réservé ?
Voici quelle fut alors ma réponse. Voici ce qu'elle serait encore aujourd'hui :
— Mon œuvre accomplie, je remettrais à d'autres le gouvernement de la République. Je ne suis qu'un tribun du Peuple. — {De longs bravos et des vivats répétés interrompent un instant Vorateiir. Cris mêlés de Vive Déroulède et vive Marchand !)
J'en arrive, messieurs, au but principal de cette réunion, qui est de vous faire connaître par quelle République meilleure j'entends remplacer l'exécrable
République que nous avons — car vous le savez, je suis sincèrement républicain.
Le parlementarisme, dont la République est malade depuis 29 ans, lui a fait tant de tort et nous a fait tant de mal, qu'un certain nombre de Français se sont détachés d'elle. Mais, n'en doutez pas, la masse du pays l'aime toujours fidèlement ; la Nation espère encore, comme je l'espère moi-même, qu'elle peut être guérie de sa maladie constitutionnelle et qu'il suffira pour la rétablir dans sa force et dans sa beauté de la tirer du marécage pai^lementaire et de la retremper aux flots vivifiants de l'océan populaire.
Ceux qui disent le contraire en parlent en hommes d'études ou en gens du monde.
Sans doute, eux aussi, ils aiment le Peuple, mais ils ne sont pas allés comme moi mettre la main sur son cœur, ils n'ont pas prêté comme moi l'oreille aux bruits et aux cris de la foule.
Leur politique de laboratoire et leurs dissertations de salon les trompent eux-mêmes.
C'est assurément de bonne foi que les partisans de monarchies se tournent vers leurs prétendants et leur font signe qu'ils n'ont qu'à venir. S'ils regai'daient derrière eux, ils verraient combien ils sont seuls, ils comprendraient l'inanité et même le danger de leur appel. La France ne peut plus et ne veut plus être l'héritage de personne.
Le prince qui franchirait la frontière, sur le conseil et sur la foi de ses imprudents amis, pourrait peut-être donner une belle réception dans l'un des salons de ses fidèles, mais la rue aurait bientôt fait de troubler la fête. La soirée serait sans lendemain. Le retour ne pourrait aboutir qu'à un second départ et ce ne seraient pas, je l'affirme, les paysans de nos campagnes qui s'y opposeraient.
Que ce soit ou non un mal, et qu'on le veuille ou non.
la politique d'hérédité du pouvoir a fait son temps ; ce qu'il faut à notre démocratie, c'est une séparation des pouvoirs, c'est une unité de direction, c'est une autorité consentie par le Peuple et responsable devant lui.
La France, quoi qu'en pense M. Waldeck- Rousseau, n'est pas le patrimoine des parlementaires ; elle n'est pas non plus celui des princes, quoi qu'en pense M. Paul de Cassagnac. La France est aujourd'hui le patrimoine de la démocratie française.
Villes et villages aspirent à être gouvernés, à être protégés par un guide de leur choix, mais ils n'aspirent pas à abdiquer entre les mains de ce guide le choix de son successeur ou le droit de lui continuer leur confiance. Les troupeaux d'hommes ont disparu.
Le droit divin qui créait des chefs dynastiques a fait place au droit humain qui ne peut créer que des chefs temporaires. Mais encore faut-il que cette création soit l'œuvre de tous, accomplie à ciel ouvert comme dans les vieilles assemblées gauloises et non la ténébreuse machination de quelques-uns, intronisant furtivement l'un des leurs comme dans les ghildes germaniques.
Le problème à résoudre est donc le suivant : arracher aux parlementaires leur privilège d'élection présidentielle, restituer ce droit au Peuple.
Que si certains d'entre vous s'étonnent, comme l'ont fait certains d'entre mes amis de la Charente, que cette modification constitutionnelle, si simple, si nécessaire, si juste en soi, ne puisse avoir Heu que par arrachement, je leur rappellerai ce qui s'est passé dans la séance de la Chambre du 22 juin dernier.
C'était au lendemain de l'étrange formation du cabinet Waldeck-Gamfîet-Millerand.
Après une crise ministérielle, qui avait été une longue démonstration d'anarchie, on était arrivé à la composition d'un ministère qui était par lui-même
un véritable prodige d'iacohérence. L'heure semblait donc bien choisie pour demander à messieurs les députés s'ils ne croyaient pas qu'il y avait enfin Heu à reviser les lois constitutionnelles, d'autant qu'un grand nombre d'entre eux avaient inscrit cette réforme dans leur profession de foi.
Je déposai une demande de revision des lois constitutionnelles sur le bureau de la Chambre.
J'étais sans grande illusion sur le succès de ma proposition. Je pensais bien qu'elle serait repoussée et que cette démonstration serait faite, une fois de plus, qu'il n'y a pas à compter sur le Parlement pour réformer le Parlement. C'était au fond une justification, pour le passé comme pour l'avenir, de mes tentatives révolutionnaires. Mais je n'avais pas espéré, je l'avoue, que cette justification serait aussi complète. J'avais à peine prononcé le mot de « Revision de la Constitution », qu'un toile s'éleva de toute la salle avec vociférations, cris de bêtes féroces, regards de haine et poings tendus.
Je vis clairement alors combien avait raison cet ancien ministre qui, consulté par moi la veille sur le sens énigmatique d'une phrase de M. Waldeck- Rousseau, relative à la défense « du patrimoine des parlementaires )), m'avait répondu :
— Vous me demandez ce que ça signifie ? Eh bien ! Mais cela signifie que Waldeck- Rousseau leur promet de défendre leur galette, à ces hommes.
Je n'ai rien voulu changer à la bassesse cynique de cette expression qui peint si bien le bas cynisme de nos honorables.
Et, non seulement il faut toujours leur promettre '( de la galette à ces hommes », mais il faut encore leur affirmer que le four ne chauffera que pour eux.
Ils en sont arrivés à ne plus considérer la France que comme une vaste armoire à provisions dont ils
doivent seuls avoir la clef, et à ne regarder le Président de la Répul^lique que comme un officier de bouche auquel il faut qu'ils aient seuls droit de commander leurs repas.
La perspective d'être obligés de restituer au Peuple l'élection présidentielle les épouvante et les affole.
C'est pourtant une restitution à laquelle il faudra qu'ils se résignent de gré ou de force. {Cris de : A bas le Parlement.)
Je sais que ma campagne les exaspère et qu'ils ont déclaré que je serais arrêté si je continuais à les braver. Il y aurait, messieurs, quelque chose de pire que d'être aiTêté par eux, ce serait de m' arrêter moi-même, de renoncer spontanément à ma liberté et de couper court par crainte, â la manifestation de ma pensée, de mes espérances et de mes résolutions.
Advienne que pourra ! Ce gouvernement d'occasion et ce ministère d'infamie ne m'intimideront pas.
Il n'est pas en la puissance des dreyfusards et des
panamistes de me faire changer de langage tant que je
pourrai parler et, au milieu des braves gens que vous
êtes, je leur crache au visage mon mépris et mon défi.
{Braç'os enthousiastes. Toute la salle est debout acclamant
Vorateur. Cris furieux de : A bas Panama ! A bas les
traîtres !)
Le programme d'Angoulême est tout entier dans cette formule :
« Tous les représentants du Peuple à la présidence de la République et au Parlement sont élus et rééUgibles par le Suffrage universel directement consulté ».
Telle est la base de la République plébiscitaire. Le Peuple doit faire par lui-même tout ce qu'il peut faire. Or, en dépit des mensonges intéressés de messieurs les membres du Parlement, le Peuple peut élire le prési-
dent de la République, les sénateurs et les députés. [Cri : A bas le Sénat !)
Si c'est son nom qui vous choque, mon cher camarade, je suis tout prêt à le changer. Nous l'appellerons, si vous le voulez, « le Conseil des Anciens » ; mais, si je suis d'avis qu'il ne faut qu'une Chambre pour constituer, je pense qu'il en faut deux pour gouverner.
Il n'est pas besoin, après tout ce que j'ai dit ici et ailleurs, de m'étendre longuement sur les graves inconvénients de l'élection du Président de la République par le Congrès.
Celui qu'on décore vainement du beau titre de premier magistrat de l'État n'y joue, en réahté, que le rôle du plus infime comparse. Il est quelque chose comme le président honoraire des deux Chambres : rien de plus.
Que les parlementaires aient pu jadis, s'ils l'eussent voulu, étendre ses prérogatives au lieu de les restreindre, je n'y contredis pas, mais il est trop tard. Que ce soit en se conformant à la Constitution ou en la déformant, ils ont purement et simplement annihilé et asservi leur président parlementaire.
Cet inconnu qu'ils choisissent entre eux comme le plus maniable, quand ce n'est pas comme le plus compromis, est l'endosseur forcé de leurs fautes et l'enregistreur silencieux de leurs volontés. Cet homme, placé au-dessus d'eux comme un abri, n'a d'autre mission que de les couvrir.
Ces messieurs du Parlement, qui s'intitulent volontiers la France légale, n'ont qu'un médiocre souci de la France nationale, c'est-à-dire du Peuple et, comme leur mandataire à l'Elysée n'est élu et ne peut être réélu que par eux, le soi-disant chef de l'État vit les yeux fixés sur ces deux boussoles déséquilibrées qui s'appellent le Palais-Bourbon et le Palais du Luxembourg.
Toute son orientation est là. Voilà pourquoi tout va à la dérive, tout se précipite vers le naufrage.
Il est temps, plus que temps, de substituer au représentant spécial des deux Chambres le représentant réel de la Nation.
Certains parlementaires inquiets, sinon dégoûtés des résultats de leurs prérogatives, en sont arrivés à admettre que les ministres doivent être pris en dehors des Chambres. Tel est, par exemple, ra\ds de l'honorable sénateur de la Charente- Inférieure, M. Bisseuil. Comment ce réformateur a-t-il pu vi\Te six mois dans l'atmosphère politicienne de l'une ou de l'autre assemblée sans s'être pénétré de cette idée que tant que le Président de la République restera prisonnier des deux assemblées, il est incapable de faire, même en dehors des Chambres, un choix de ministres qui ne soit pas absolument conforme à la volonté des Chambres ?
Ces nouveaux titulaires de portefeuilles seront, tout comme les anciens, désignés et imposés par les divers chefs de groupe. Ce sera un gouvernement parlementaire par personnes interposées, mais ce sera toujours le gouvernement parlementaire avec son incohérence, son maix-handage de places et de faveurs, son irresponsabilité et son anarchie ; on ne renversera peutêtre plus les Ministres pour prendre leurs places, on les renversera pour mettre à leurs places des fonctionnaires qui soient à la merci et à la discrétion des Députés.
Si, par miracle, le Président de la République fait un choix indépendant, s'il s'obstine à prendre réellement en dehors des Chambres ou à maintenir contre le gré des Chambres des Ministres qui soient en désaccord avec elles, ce ne seront plus des crises ministérielles que provoqueront messieurs les grands électeurs, ce seront des crises présidentielles.
« Se soumettre ou se démettre ». le pitoyable élu du Congrès n'aura jamais d'autre alternative.
NOTES ET D[SCOURS 243
La réforme ministérielle de M. Bisseuil n'est donc pas seulement inefficace, elle serait dangereuse. Elle ne serait pas seulement moins bonne que l'organisation actuelle, elle serait pire.
Pour que les Ministres soient les réels secrétaires d'État du Pouvoir exécutif, il faut commencer par instituer un Pouvoir exécutif dans l'État.
Que le Président de la République, élu par le Peuple et par cela même indépendant du Parlement, prenne ou ne prenne pas ses ministres dans les Chambres il importe peu.
Responsables devant lui, qui n'est lui-même responsable que devant le Peuple, les agents du Pouvoir central font partie intégrante de ce pouvoir. On peut les contredire, on peut les combattre, on ne peut les abattre au gré des caprices et des intérêts du moment.
Le Corps législatif avec ses deux Chambres n'en reste pas moins le contrôleur du Pouvoir exécutif. Les Ministres du chef de l'État jouent alors devant le Parlement le rôle d'avocats du gouvernement devant un jury national. Il est clair que, s'ils parlent mal, s'ils plaident mal, s'ils ne savent ni se faire écouter, ni se faire croire, leur patron présidentiel sera le premier à les remplacer.
Certains esprits généreux, tels que mes collègues, MM. Alphonse Humbert et Gerville-Réache, redoutent, qu'en cas de conflit, notre président plébiscitaire n'impose impérativement sa volonté, qu'il ne fasse acte de tyrannie, ou d'usurpation. Pourquoi l'élu du Peuple qui doit toujours être rééligible, voudrait-il confisquer des pouvoirs qu'il ne dépend que de lui de mériter à nouveau ?
M. Alphonse Humbert a-t-il oubhé que c'est surtout l'interdiction d'être réélu qui a poussé le prince Louis au coup d'État de 18;") 1 ? Président de la République élu par le Suffrage Universel mais non pas immé-
diatement rééligible, Louis Bonaparte avait demandé que la Constitution de 1848 inscrivît par voie de revision, la libre réélection du président. La proposition fut rejetée. Les représentants décidèrent imprudemment et illogiquement, qu'alors même que le Peuple serait content des services du chef de l'État républioain, il n'aurait pas le droit de lui renouveler son mandat. Véritable déni de justice qui eut pour première réponse une usurpation illégale, et, pour deuxième réponse, un plébiscite approbateur de sept millions de suffrages.
Mais, disent encore mes contradicteurs, s'il craint de n'être pas réélu, pourquoi ne ferait-il pas le coup de force qui le maintiendrait au pouvoir envers et contre tous ? Pourquoi ? Par une raison historique hors de contestation ; que ce soit une révolution, ou un coup d'État, il n'y a jamais eu de coup de force qui ait réussi envers et contre tous; s'il y a conflit entre le président de la République et les assemblées, s'il dissout les Chambres pour consulter le pays et que le pays lui donne tort, c'est sa réélection à lui qui est perdue, et, comme il aura contre lui le courant populaire, ce n'est pas son coup d'État contre les Chambres qui réussirait, ce serait la Révolution contre lui.
Il peut prendre le pays pour juge, entre lui et ses représentants, mais quand le pays se sera prononcé, il ne peut pas le prendre comme point d'appui pour agir au rebours des volontés qu'il viendra d'exprimer.
Quant au coup d'État fait contre toute \Taisemblance, contre toute possibilité de réussite, contre le Droit, contre la Loi, contre le Suffrage universel, il est en fait tout aussi possible sous une présidence parlementaire que sous une présidence plébiscitaire.
Reste la proposition qui consisterait à séparer le pouvoir législatif du pouvoir exécutif en confiant aux conseils généraux l'élection présidentielle. Outre que
ce ne serait là, selon moi, qu'un misérable expédient uniquement employé par crainte et par méfiance du Suffrage universel, outre que cela rendrait plus possibles la pression et la corruption électorales, le résultat immédiat en serait surtout d'infuser un poison politique nouveau dans les veines des assemblées administratives.
Or, une des grandes améliorations que j'attendrais de l'élection du Sénat par le Suffrage universel serait précisément de délivrer les assemlilées départementales et communales de toutes les préoccupations politiques, qui en faussent l'esprit et en modifient le recrutement.
Voilà vingt-neuf ans bientôt qu'au lieu de choisir les administrateurs de la commune ou du département sur leurs capacités et sur leur valeur personnelle, on force les électeurs à se placer à un point de vue qui n'a rien à voir avec la bonne gestion des deniers publics. La première question, en examinant les titres d'un candidat conseiller n'est pas : — Comment administrera-t-il ? Mais : — Pour quel sénateur votera-t-il ?
J'ignore l'arrière-pensée politique que pouvait avoir l'assemblée royaliste de 1871 en créant cet électorat particulier. Peut-être voyait-elle dans l'organisation de ce suffrage restreint un frein à la marche du suffrage universel qui l'inquiétait ? Peut-être, maîtresse là aussi de la majorité, voulait- elle faire alors de ces divers groupes un centre de résistance, une sorte de citadelle contre la République ?
Toujours est-il que, sur ce poiut comme sur tant d'autres, les événements ont déjoué les espérances dos réactionnaires. En tout cas, je ne vois pas sous quel prétexte on s'acharnerait à conserver dans nos lois organiques ce rouage aussi illogique que nuisible.
Il n'y a aucune raison sérieuse pour que le Peuple
délègue à qui que ce soit les droits électoraux qu'il peut exercer par lui-même. 11 y a de graves raisons pour mettre les deux Chambres directement en contact avec le Suffrage universel.
J'admets assurément que l'utilité de deux Chambres ne se comprend que par une différence d'attributions. Mais je nie que cette différence d'attributions ne puisse résulter que d'une différence d'origine. En éloignant, comme on l'a fait, le Sénat de tout contact direct avec la volonté populaire, on en est arrivé à le rendre non pas seulement étranger, mais contraire à ses volontés.
Ce qu'on appelle son indépendance n'est, en réalité, que la liberté pour lui de ne tenir compte d'aucune des aspirations, d'aucune des indications du Suffrage universel. Il en est résulté, non pas seulement un retard dans le Progrès, mais bien une misérable hypocrisie dans toutes les tentatives de réformes. Le reproche sur ce point ne s'adresse pas au Sénat luimême ; il est la cause du mal, il n'est pas l'effet.
l!ne partie, une grande partie de la Chambre des Députés ne vote souvent tel ou tel projet de loi, d'apparence généreuse et libérale, pouvant léser sur certains points les intérêts et les égoïsmes individuels, qu'avec l'espoir que le Sénat y mettra son veto.
Combien de fois ai- je entendu les cyniques de cette politique de mascarade s'écrier après avoir déposé leur bulletin de vote dans l'urne : J'ai voté cette loi pour mes électeurs ; mais je suis tranquille ; le Sénat est là, la loi ne passera pas.
Et les trois quarts du temps, en effet, le Sénat, qui n'a guère, lui, à se préoccuper de ses électeurs, le Sénat ne laisse rien passer qui nuise aux intérêts des élus.
Je ne demande pas, notez bien, de remplacer cette digue toujours fermée par une écluse toujours ouverte.
Je reconnais très volontiers que si l'on veut placer à côté d'une Chambre d'initiative, comme doit l'être
toujours la Chambre des Députés, une Chambre de contrôle comme il faut que le soit le Sénat, il importe qu'il y ait une différence et dans le recrutement et dans la durée du mandat. L'éligibilité des députés restant ce qu'elle est, je modifierai sur les bases suivantes l'éligibilité des seuls sénateurs :
Les conditions, d'âge — {au moins quarante ans) — et la durée du mandat {neuf ans) peuvent être utilement maintenues. Il n'y aurait à ajouter que les deux clauses suivantes :
1° IJ'élection des sénateurs se fait au suffrage direct et universel.
2^ Nul ne peut être élu sénateur que dans le département ou il est domicilié et où il est inscrit à V une des contributions directes.
Que l'on joigne à cela une délimitation stricte des attributons des deux Chambres, l'initiative appartenant exclusivement aux députés, le contrôle suspensif du Sénat étant limité à trois années et le Président de la République pouvant toujours interposer son arbitrage, à condition de rendre le pays juge du conflit en dissolvant l'une ou l'autre des deux Chambres et l'utile et sage organisation de la démocratie est assurée.
Quant à la rédaction même des lois, elle redeviendrait la mission spéciale du Conseil d'État.
Il va sans dire que toutes les lois d'exception et de restriction seraient abolies et que c'est par le scrutin de liste que le Suffrage universel serait dorénavant consulté.
Je crois fermement que plus la Nation est libre dans ses votes, mieux elle vote. Ce n'est pas à elle qu'il faut demander compte du choix de ces dernières années. EUe est les trois quarts du temps et dans les trois quarts des départements, placée entre ces deux alternatives : ou voter pour un gouvernement qu'elle mé-
prise, mais avoir alors sa part de faveurs locales, ou voter contre le gouvernement et se voir disputer tous ses droits et jusqu'à sa place au soleil.
Le scrutin d'arrondissement n'a pas été seulement un moyen d'émietter sa volonté, c'en a été la mutilation et l'étouffement. On a créé par là des cercles de fonctionnaires au milieu desquels les électeurs sont traqués. Ils ont été pris de lassitude ; les scandales de la Chambre s'étendant, hélas ! de la droite à la gauche, ils ont fini par prendre un tel mépris des hommes politiques qu'ils n'attachent plus guère d'importance à la différence des opinions. Leur jugement est qu'ils se valent tous et qu'aucun d'eux ne vaut rien.
L'impuissance où ils sont de changer par leur vote quoique ce soit à ce qui est a comme terrassé leur fierté civique. Ils sentent bien que le moule électoral dans lequel tombe tous les quatre ans le métal en fusion, ne peut jamais fabriquer que des projectiles sans portée et sans pénétration, et il n'a pas 'moins fallu que l'odieuse tentative des cosmopolites, qui ont entrepris de dénationaUser la France, pour sonner le réveil et rallier les cœurs.
La foule a repris tout à coup le sentiment exact et passionné de ce qu'elle peut et de ce qu'elle doit faire pour se défendre. Faisons appel à sa conscience et elle répondra. Rendons la parole au Peuple et il parlera. Restituons-lui tous ses bulletins de vote et il en usera pour le bien de la Patrie et de la République.
Lorsque la grande Révolution a substitué à l'antique formule : « à chacun selon sa naissance » cette nouvelle règle : « à chacun selon ses ceuvi'es », ce n'a pas été pom" en arriver à instituer ce troisième principe : (' tout à quelques-uns, rien aux autres ».
Le Suffrage universel n'est véritablement l'égalité que si la part sociale d'influence sur les affaires de la Nation est égale pour tous ; le Suffrage universel n'est
NOTES ET DICSOURS 249
la liberté que si l'expression de la volonté populaire est exactement exprimée et directement obéie. Le Suffrage universel n'est la fraternité que lorsque tous les fils d'une môme nation, riches ou pauvres, petits ou grands, fraternisent sans distinction de classe ou de parti devant l'urne électorale d'où doivent sortir les destinées de la Patrie et le gouvernement de l'État.
Oui, le Suiïrage universel est le droit primordial des démocraties. Oui, c'est un honneur et un pouvoir que le titre de citoyen français, et il n'est plus aujourd'nui d'autre noblesse.
Mais plus le titre est précieux, moins il doit être accordé à la légère. Plus le Suffrage universel doit avoir d'action, plus doit être rigoureusement examiné le certificat d'origine de ceux qui auront à le faire agir.
Le malheur de notre chère France est de ne pas se méfier. Elle n'a pas seulement ouvert ses portes à l'étranger, elle lui a livré ses clefs, elle l'a fait asseoir à son foyer, dans ses Palais, au sein même de ses Conseils, et peu à peu les nationalisés ont dominé la Nation.
Rappelez-vous ce tableau de Rome tracé par le grand Bossuet et dites-moi si ce n'est pas de nousmêmes qu'il parlait :
— « Rome épuisée se fit tant de nouveaux citoyens, qu'à peine pouvait-elle se reconnaître elle-même parmi tant d'étrangers qu'elle avait imprudemment naturalisés. Le Sénat se rempHssait de barbares. Le sang romain se mêlait. L'amour de la patrie par lequel Rome s'était élevée au-dessus de tous les Peuples du monde n'était pas naturel à tous ces gens venus du dehors ».
Et nous aussi, Français, l'amour de la Patrie nous avait élevés au-dessus des autres peuples. Et nous aussi nous voilà la proie de « gens venus du dehors » qui ont rempli nos assemblées de «barbares», pour qui notre instinct national n'est pas naturel.
En 1666, Colbert exigea des gentilshommes qu'ils fissent preuve d'un certain nombre de quartiers de noblesse pour rester inscrits au livre d'or de l'aristocratie. Exigeons, nous aussi, un certain nombre de quartiers de nationalité ou de nationalisation pour laisser prendre parmi nous titre de citoyen et rang d'électeur.
Nous avons assez souffert, nous avons assez patienté, on nous a assez trompés, trop exploités.
Quelle que soit l'issue légale du procès Dreyfus, il faut qu'il ait une issue nationale : la libération de la France odieusement asservie à l'étranger. Ces misérables naturalisés aidés de nos renégats cosmopolites ont été encore plus traîtres à la France que le traître Dreyfus. Ils ont ouvertement conspiré contre l'idée de Patrie. Nous démoraliser, nous démilitariser, nous dénationaliser, voilà leur triple but.
Si nous ne sommes pas des fous, résignés à notre propre suicide, il ne faut plus les laisser faire.
De nouvelles lois de naturalisation, même avec effet rétroactif, sont nécessaires ; elles sont même indispensables si nous voulons vivre.
Tout croyant que je suis, je ne suis pas clérical. Le cléricalisme est une introduction et, disons-le mot, une intrusion de la religion dans la politique. J'ai dit bien haut, toujours et partout, que je n'étais ni pour le gouvernement des curés, ni pour un gouvernement contre les curés, mais je suis encore moins pour le gouvernement des rabbins et des pasteurs.
Assez de temporisation stupide, assez d'hospitaUté bête ; il est déjà dur de penser que la France est l'asile de nuit de l'Europe, il est inadmissible que le Palais- Bourbon, que le Palais du Luxembourg, puissent devenir la table d'hôte des naturalisés de Genève, de Jérusalem et de Berlin.
A chaque nation sa patrie ! Mon ami, Edouard
Drumont, dont je ne partage pas toutes les passions, mais dont je ne puis mieux faire que d'égaler la passion patriotique, ne m'en voudra pas de reprendre sous sa plume une devise de la Ligue des Patriotes sortie jadis de mes lèvres, voilà plus de quinze ans : La France aux Français.
S'il est un endroit où cette vérité doit être inscrite en lettres de feu au-dessus même des trois mots d'ordre de notre Démocratie républicaine : — Liberté, Egalité, Fraternité, — c'est sur le fronton de tous nos palais législatifs.
Arrière aux cosmopolites ! Et, comme le dit cette fière statue de Lucien Pallez : a Halte-là/ » Halte-là à l'invasion des naturalisés.
Je ne demande pour cela ni l'extermination, ni l'expulsion de ces quarts de Français ; je demande seulement qu'ils n'aient plus le droit de gouverner la France, qu'ils n'aient plus le moyen de la défigurer en la représentant. .Je ne veux ni leur massacre, ni leur exode, mais je me refuse à leur domination et à leur maîtrise.
Ce n'est dépouiller personne que de ne plus vouloir qu'on nous exploite. Ce n'est tuer personne que de vouloir qu'on nous laisse vivre.
Mais, pas de fils d'étrangers dans nos assemblées électorales ! pas de nationalisés à la tête et sur la tête de la Nation !
Cette réforme fondamentale ne peut, je le sais, entrer du jour au lendemain dans nos lois, mais elle peut trouver place sur l'heure dans notre programme elle peut être une des conditions à exiger pour l'admission dans notre parti. Il ne dépend que de nous de doubler notre campagne plébiscitaire d'une campagne exclusivement française. Il suffira de prendre l'engagement de ne soutenir de notre propagande, de notre influence et de nos votes, que des citoyens français, fils et petits-
fils de Français. Ce doit être une des règles du parti républicain plébiscitaire dont mon ami Marcel Habert soumettra tout à l'heure le programme général à la ratification de vos suffrages.
Le pire danger de la République parlementaire est d'être à la fois un État financier et un État international. L'un ne va pas sans l'autre. D'ailleurs, les manieurs d'or n'ont pas plus de patriotisme que l'or n'a de patrie. Et tant que le palais de la Bourse est une succursale du Palais- Bourbon, la France est à la merci de l'Étranger.
Aussi, l'agent qui me guettait hier au pied de la statue de Strasbourg, pom' m' arrêter au moindre mot séditieux, aurait été en droit de me sommer de le suivre, s'il avait compris combien il y avait de révolte de colère et de dégoût dans cet unique cri qui expri-, mait tout à la fois mon indignation contre ce qui est et mon invincible espérance dans ce qui doit être : — Vive la République... française ! [Applaudissements. Toute la salle se lève en acclamant Déroulède. Vorchestre joue la Marseillaise.)
La République Piébiseitaire.
Dans ce discours adressé de Saint-Sébastien au vice-président de la Ligue des Patriotes, Heni'i Galli, poiu- être lu au meeting tenu au Manège Saint -Paul, le 23 mai 1901, Paul Déroulède expose le mécanisme et le fonctionnement du sj'Stème plébiscitaire qu'il préconise pour la République :
Pour venir à vous du fond de l'exil, ma pensée emprunte aujourd'hui la voix vibrante de mon fraternel ami Henri Galli. Je ne veux pas soumettre son dévouement, qui est pourtant à toute épreuve, à l'ennui de vous dire lui-même tout le bien que j'en pense ; je me contenterai de réclamer pour lui votre confiance
la plus absolue comme en un autre moi-même. Et je vous demanderai de le reconnaître désormais, moi absent, non pas seulement comme le Vice-Président, mais bien comme le Président effectif de notre vieille Ligue des Patriotes reconstituée et transformée, en une nouvelle Ligue des Patriotes- Républicains-Plébiscitaires.
Parmi les vaillants et les vaillantes fidèles de la L. D. P. plus d'un et plus d'une regrettent, je le sais, la transformation ; il en est même qui disent la déformation de notre ancien titre. Il en coûte à des Patriotes avant tout de ne pas rester des Patriotes tout court. Personne ne le comprend mieux que moi, mes amis, mais nous sommes à une heure où un parti qui ne veut pas être suspecté, doit avoir, avec un programme qui justifie pleinement son titre, un titre qui fasse nettement comprendre son programme.
Amants passionnés de la Patrie, serviteurs jaloux de la République, champions irréductibles du Plébiscite, arborons résolument ces trois mots qui expriment si bien ces trois choses et ne plaçons au-dessus d'eux que la première et immuable devise de la L. D. P. : « Qui vive ? France. Quand même ! » {Applaudissements prolongés.)
Pourquoi la L. D. P. est devenue politique.
Vous ne me refuserez pas, j'en suis sûr, votre consentement définitif à ce redoublement d'épithètes si utilement qualificatives pas plus que vous ne me l'avez refusé il y a dix ans, lorsque, dans des circonstances semblables, mais par un procédé inverse, je vous demandais une suppression non moins pénible pour nous tous. Il ne s'agissait de rien moins que de biffer de l'en-tête de nos statuts une généreuse épigraphe que nous y avions jadis inscrite ensemble avec
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tant d'espérance et de joie. «Bonapartistes, légitimistes, orléanistes, républicains, ce ne sont là chez nous que des prénoms, c'est Patriotes qui est le nom de famille. » Ainsi parlions-nous.
Lorsque les yeux fixés sur la frontière, Et front baissé, comme un bœuf au laboiu* J'allais rêvant à notre France entière Des miu-s de Metz au clocher de Strasbourg.
Nous étions tous alors des Patriotes sans épithètes et, selon le refrain de ma chanson :
Je n'étais, moi, qu'un sonneur de clairon.
[Cris de : Vive Déroulède ! Vive la Ligue !)
Si la politique qui menace de pénétrer aujourd'hui jusqu'à la caserne est entrée un jour dans nos rangs, la faute, vous le savez, n'en est pas à moi. Tant que je l'ai pu, j'ai gardé à notre association son but impartial de revanche et de préparation des forces vengeresses. Il a bien fallu, n'étant ni sourd, ni aveugle, que les honteuses clameurs des politiciens me fissent regarder ce qui se passait derrière nous et, une fois retourné, il m'a bien fallu reconnaître qu'un autre devoir encore plus urgent, encore plus primordial, si je puis dire, réclamait tous mes efforts et tous les vôtres.
C'est en 1886, à Buzenval, au milieu des drapeaux rouges criminellement déployés sur la tombe de nos soldats, et cela en présence et avec l'approbation de certains députés, que j'ai compris pour la première fois dans quel état d'anarchie nous étions tombés et que, pour la première fois, j'ai déclaré qu'avant de délivrer l'Alsace et la Lorraine il fallait libérer la France. {Triple salve d' applaudissements.)
Beaucoup d'entre vous sont encore là qui doivent s'en souvenir.
Hélas ! il y a quinze ans de cela et ni l'une ni l'autre
libération n'est accomplie. L'Alsace-Lorraine est toujours hors de France, la France n'est pas encore hors de peine. {Applaudissements prolongés.)
A dater de ce jour-là, j'ai pris rang dans la mêlée des partis et j'ai hardiment poussé la Ligue à m'y suivre. Fatalement amené à la nécessité de combattre d'autres républicains pour tâcher d'obtenir d'eux une autre Répubhque, j'avais, comme aujourd'hui, plus qu'aujourd'hui peut-être, le devoir et le besoin d'affirmer mes convictions répubhcaines, mais je n'avais plus le droit d'appeler à mon aide les Patriotes de tous les partis puisque j'étais moi, du parti républicain et que, tout en attaquant avec fureur, avec mépris, avec haine le régime parlementaire, c'était pour la Répubhque que j'allais combattre. Ainsi a disparu de nos appels l'épigraphe que je viens de rappeler, ainsi y est apparue cette autre inscription : « La Nation, la Loi )\ J'en avais cette fois emprunté les termes à cette immortelle Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, que les mauvais citoyens et les tristes hommes du Palais- Bourbon semblent, pour la plupart, n'avoir découverte que depuis ces jours-ci, et dont ils semblent n'avoir jamais connu les principes.
La révision républicaine par une Constituante.
Cette première transformation de la Ligue porte un nom déjà inscrit dans l'histoire, nom longtemps honni par beaucoup de républicains sincères, mais que je n'ai, moi, jamais répudié et dont ne doivent rougir que les Boulangistes qui demandaient au général Boulanger autre chose que le salut de la France et la réorganisation de la République. Ce ne fut le cas d'aucun de nous. La Ligue des Patriotes n'était pas seulement la garde d'honneur du boulangisme, elle en était l'honneur. Sans compromissions, sans faiblesse, sans con-
cessions d'aucune sorte aux réactionnaires de toutes les réactions, tous misérablement blottis dans les étatsmajors du premier parti national, les Ligueurs n'ont jamais agi, jamais parlé qu'en serviteurs intransigeants de la République. Il est certaines de nos éclatantes protestations transmises et portées par moi au Comité de Londres qui, avec l'appui loyal d'Henri Rochefort, ont désorganisé les candidatures royalistes et contribué à l'échec final de ces restaurateurs de monarchie qui ne conspiraient au milieu de nous que pour conspirer contre nous. {Cris de : Vive Rochefort ! Vive la République du peuple !)
Dans ce même esprit et après une intervention analogue, également émanée de la Ligue, le Comité National avait voté dès le mois de mars 1889 une déclaration ainsi conçue : « Nul ne pourra se dire candidat boulangiste qui n'acceptera pas la Révision pour la République par une Constituante. »
Si ce jour-là même, et dans cette même déclaration, le principe plébiscitaire ne fut pas inscrit à côté du principe républicain, c'est que le général Boulanger n'aimait pas le mot, que beaucoup d'autres n'aimaient pas la chose. Ma proposition fut donc rejetée; mais elle fut faite. Je le rappelle surtout pour ceux qui osent dire que mes convictions plébiscitaires sont entachées d'un intérêt personnel ; je le rappelle aussi pour ceux qui feignent de croire que mon programme est récent, oubliant trop volontiers que, dès mon entrée dans la vie politique le Plébiscite figurait et qu'il a toujours figuré depuis en tête de toutes mes professions de foi. Il est certain que si ce jour-là le général Boulanger avait consenti à être le parrain de notre nouveau baptême, il y aurait plus de dix ans que la Ligue eût pris le nom qu'elle doit porter aujourd'hui et que vos oreilles et vos esprits, mes chers ligueurs, seraient habitués à ces nouvelles appellations qui les étonnent
encore. Du reste, en voici brièvement résumés le sens et la portée : « Républicains, parce que Patriotes, Plébiscitaires, parce que Républicains ». (Cris de : Vive la République du Peuple ! Vii>e Déroulède !)
La République intangible.
Car n'en doutez pas, c'est faire acte de patriotisme que d'affirmer soit par résignation, comme l'ont pu faire certains d'entre vous, soit par conviction, comme nous le faisons nous-mêmes, que la République est intangible et que nous n'y voulons pas et que nous n y laisserons pas toucher.
Il n'est pas d'erreur plus dangereuse, il n'en est pas de plus complète que de croire que la République peut être impunément jetée bas par un coup de surprise. Le coup de surprise serait bientôt suivi d'un coup de tocsin et ce serait sur-le-champ une lutte acharnée où le Peuple en armes me compterait, moi aussi, parmi ses défenseurs.
Qui d'entre vous, Patriotes, voudrait de gaîté de cœur jeter la France dans la plus cruelle et dans la plus longue des guerres civiles ?
Que si l'on nous objecte que Marcel Habert et moi avons failh lui faire courir ce même risque dans la journée du 23 février 1899, je réponds sans crainte qu il n'est pas de plus grossier mensonge. Oui, si nous avions voulu toucher ce jour-là à la République le reproche serait fondé car la résistance populaire eût été ce que je viens de dire qu'elle sera. Mais autre chose est de vouloir arracher la Répubhque au joug des Parlementaires, autre chose de vouloir la renverser. L'un est même le contraire absolu de l'autre. {Cris de : A bas les Parlementaires !)
La voie que nous avions prise pour arriver à la délivrance est précisément la seule qui n'eût pas coûté
258 gui VIVE? FKANCE QUAND MÊME!
une goutte de sang français. Qui, en effet, soit par discipline, soit par tradition, défendrait probablement le gouvernement des parlementaires contre un assaut de la multitude indignée ? L'.\rmée ! mais l'Armée seule. (Applaudissements prolongés.)
Et nous ? Avec qui voulions-nous précisément marcher à l'assaut de cette nouvelle Bastille ? Avec qui avons-nous essayé de faire cause commune ? N'est-ce pas avec l'armée ? Et non pas du tout, comme on l'a écrit, pour livrer la France à une dictature militaire, mais bien pour faire de la force militaire la protectrice de la Nation, la libératrice de ses droits, la gardienne des urnes populaires, largement et librement réouvertes. La proclamation que j'ai lue moimême devant la Haute-Cour et qui devait en cas de réussite être affichée sur les murs de Paris, en est l'incontestable témoignage. « Avant peu de jours le Peuple sera convoqué dans ses comices : il nous fera connaître sa volonté, nous la ferons respecter. » Tel était notre langage, parce que telle était loyale, certaine, évidente, notre inébranlable résolution. Je ne reviens pas ici sur les motifs de notre échec déjà récemment affirmés par moi et je ne veux que démontrer combien peu sanglantes eussent été en tous cas les conséquences de notre tentative. (Cris de : Vive Déroulède ! Vive Marcel Haheri !)
A qui fera-t-on croire que ce jour-là, qu'aujourd'hui même, que demain un seul homme du Peuple de France se lèvera résolu à se faire tuer pour la défense du régime parlementaire ? Qui osera soutenir que des hordes de députés, de sénateurs, voire de conseillers municipaux en armes, se seraient précipités à notre rencontre pour faire un rempart de leur corps au Parlementarisme menacé ? Personne, non, pas même les plus révolutionnaires d'entre eux. N'est-ce pas M. Paul Brousse qui, quelques jours après, écrivait ces lignes
caractéristiques dans la Petite République ou dans la Lanterne : « Si le coup de M. Déroulède eût réussi, M. Yves Guyot, moi et cent autres nous étions le lendemain en Angleterre. » Détermination pénible à coup sûr, mais qui n'indique pas toutefois une intention de résistance désespérée.
C'est, qu'en effet, ceux-là même qui vivent du système tout comme ceux qui ne font que le supporter, ne gardent plus depuis longtemps aucune illusion sur l'attachement du pays à cette fausse République. La mise en régie de la France n'a pas donné de tels résultats que les Français puissent être dévoués jusqu'à la mort à leurs innombrables régisseurs. Ils sentent bien qu'un parti qui les attaquerait sans que personne puisse croire qu'il attaque aussi la République, aurait aussitôt pour complices des millions de consciences révoltées.
Mensonges des Parlementaires.
Aussi, est-ce moins pour nous châtier de notre tentative avortée que pour en empêcher quelque heureux renouvellement qu'ils se sont évertués à nous entourer, Marcel Habert et moi, de tout un cercle de royalistes à nous parfaitement inconnus, mais dont la présence sur les mêmes bancs, dans le même procès et devant la même Haute-Cour devait avoir pour effet de fleurdeliser notre Drapeau et de faire prendre deux des serviteurs les plus dévoués et les plus fidèles de la Nation pour deux agents secrets de la royauté. {Applaudissements prolongés.)
Ce n'est même que parce que leur coup n'a pas réussi au plein gré de leur perfidie que les parlementaires nous ont mis hors de France Marcel Habert et moi. Si nous étions sortis des débats de la Haute-Cour aussi suspects qu'ils le rêvaient, et aussi déshonorés
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qu'ils l'ont voulu, notre discrédit leur eût suffi. Ils nous eussent volontiers laissés circuler en France comme deux corps sans âme, si nos âmes ne s'étaient pas affirmées violemment et passionnément Républicaines. L'acquittement du Jury populaire de la Seine avait doublé nos forces, la propagande que nous avions commencée dès le lendemain avait multiplié nos partisans. Nos idées, si dangereuses pour tous les privilégiés actuels, faisaient de plus en plus leur chemin. Voilà pourquoi sans crimes nouveaux, en dépit d'un verdict légalement sans appel, un mandat d'arrestation faussement motivé nous a livrés à un arrêt de bannissement qui n'était, lui, même pas motivé du tout. {Triple salve d'applaudissements. Cris de : A bas la Haute-Cour !)
Quelles sont-elles donc ces idées qu'ils redoutent tant de nous voir répandre ? Que disons-nous donc de si hardi et de si nouveau qui soit de nature à tellement troubler le Peuple, à surprendre, à séduire et à égarer l'esprit des foules ?
Hélas! mes amis, nous ne sommes pas des novateurs, tout au plus serions-nous ou voudrions-nous être des rénovateurs. Les Principes sont vieux que nous défendons, plus que vieux, centenaires !
Le Plébiscite républicain, Gouvernement Direct du Peuple.
Politiquement, socialement, financièrement, une maxime de la Révolution a dit depuis longtemps tout ce que nous redisons : A chacun selon ses droits, pour chacun selon ses œuvres, de chacun selon ses ressources. Egale participation au pouvoir ; juste rémunération du travail, équitable contribution à l'impôt ; toute la République est contenue dans ces trois termes.
Nous n'étudierons aujourd'hui que le premier, aussi
bien est-ce sur celui-là que doit reposer la base même de Tédifice républicain normalement construit.
Que ce soit les Déclarations de 1791 que l'on étudie ou celles de 1793 que l'on consulte, il ne saurait y avoir deux avis sur ce point : « Les hommes naissent libres et égaux en droits. La souveraineté réside dans le Peuple. » Elles s'expriment ainsi l'une et l'autre et pour plus de clarté la Déclaration de 1793 ajoute encore : « Chaque citoyen a un droit égal de concourir à la formation de la loi et à l'élection de ses mandataires. » {Cris de : Vive la République du Peuple ! Applaudissements nourris.)
Marcel Habert et moi nous n'avons jamais demandé davantage. Nous pourrions ajouter qu'il est pour lui comme pour moi tel article de la même Déclaration établissant que le 23 fé^Tier 1899 nous n'avons fait «qu'exercer le plus sacré des droits et accomplir le plus indispensable des devoirs, «mais je ne m'adresse pas à des hommes comme vous pour les apitoyer sur les injustices qui nous sont personnelles, je ne leur parle que pom- les convaincre de la justice de notre cause. Puissent-ils véritablement penser, puissent-ils dire sincèrement, après nous avoir entendus, qu'il n'est pas de République plus répubUcaine que la République Plébiscitaire.
La responsabilité ministérielle.
Chasse au portefeuille.
Je sais bien que ce n'est pas tout à fait là l'opinion d'un très jeune et très honorable ancien ministre, M. Poincaré, qui, dans son dernier discours de Nancy, vient de classer délibérément notre parti parmi les partis de réaction. J'ai trop longtemps vécu dans les milieux parlementaires pour être surpris que l'air ^dcié qu'on y respire trouble les meilleurs cerveaux, jusqu'à
leur faire perdre avec la notion du juste et de l'injustt le sens réel des mots et des phrases.
C'est cependant un très parfait galant homme que M. Poincaré, je dirai même de lui, sans crainte de m'avancer trop, qu'il est tout à la fois l'homme honnête dont parle La Bruyère et l'honnête homme dont on ne parle jamais sans égards. C'est, en outre, un esprit singulièrement fm et cultivé, plus qu'un lettré, un homme de lettres ; on a de lui certain petit pamphlet publié dans la Revue de Paris, et qui ferait bien la plus merveilleuse brochure de propagande à mettre entre les mains de tous ceux qui conserveraient l'ombre d'une illusion siu" l'état d'âme de nos ministres, lem'S occupations, leur caractère et leur inutilité. M. Poincaré ne prononce pas expressément ce mot, mais il le fait si bien venir à l'esprit qu'il monte aux lèvres. Non pas qu'il veuille dire par là qu'il est inutile d'être Ministre, mais bien que les Ministres sont à peu près rendus inutiles de par l'ingérance perpétuelle des Chambres.
Son discours de Nancy n'est du reste qu'un nouveau chapitre de cette remarquable étude, seulement cette fois-ci, c'est la situation contraire qu'il étudie. Sa première œu^Te aurait pu s'intituler : « De l'effet des préoccupations parlementaires sur l'esprit des Ministres ». Celle-ci pourrait avoir pour titre : « De l'effet des préoccupations ministérielles sur l'esprit des Chambres ». Pensée écrite ou pensée parlée ont toujours d'ailleurs chez M. Poincaré la même justesse de critique et le même manque absolu de toute conclusion. {Applaudissements unanimes.)
Quelques lignes avant il adressait un pressant appel aux répubhcains « qui devraient, dit-il, être unis par l'identité ou tout au moins par la similitude de leurs aspirations politiques », mais il indiquait spirituellement lui-même le grand obstacle à cette union ; il est en effet bien difficile, n'est-ce pas, de se rejoindre
dans les ténèbres et le judicieux critique nous déclare tout franc que « ce qui contribue le plus dans les Chambres à obscurcir les questions, c'est qu'elles y sont toujours dominées par les préoccupations ministérielles ».
Voilà un reproche dont la vérité n'échappe à personne. Il est en eiïet indéniable, comme le constate ce jeune docteur ès-sciences parlementaires, que le souci de faire arriver ou de faire partir tel ou tel Ministère, voire simplement tel ou tel Ministre, est un obstacle quasi absolu à la bonne gestion des affaires publiques.
Seulement il est non moins évident que ce souci et cet obstacle ne sont eux-mêmes que le produit du fonctionnement normal de notre anormale Constitution. Comment Messieurs les Parlementaires se livreraient-ils à cette perpétuelle chasse au portefeuille, si cette chasse ne faisait pas partie de leurs droits régaliens ? {Applaudissements.)
Peut-être M. Poincaré est-il d'avis que cette redoutable responsabilité des Ministres devant les Chambres a par trop abouti à la domination des Chambres sur les Ministres, peut-être pense-t-il comme beaucoup de ses anciens collègues tombés comme lui, que ces chuteslà sont très fâcheuses et qu'il serait temps de retirer leur boule à tous ces abatteurs de quilles.
Mais, si M. Poincaré est un politique assez sage pour le penser, il est un trop sage parlementaire pour le déclarer. Ce n'est pas lui qui s'imagine que la question serait réglée d'un mot et qu'il suffirait de décréter que les Ministres choisis et désignés par le Président de la République ne sont responsables que devant lui. Sa sagacité, dont je parlais plus haut, l'a mis en garde contre ce qu'une pareille perspective peut avoir de tentant, car il comprend fort bien, tout ce qu'elle aurait de décevant. Ce ne serait déplacer le danger que pour l'accroître.
Lorsque dans le fonctionnement traditionnel du Parlementarisme le Président de la République se sépare des Ministres qui ont cessé d'avoir l'oreille du Parlement, ce n'est nullement parce qu'il est d'accord avec la majorité sur les motifs de leur vote de méfiance, mais, c'est uniquement parce que s'il ne renvoyait pas ses Ministres au premier signe de mécontentement de ladite majorité, il attirerait sur lui-même la responsabilité qu'il préfère de beaucoup laisser à d'autres. Et pourquoi ne se soucie-t-il pas de l'encourir, cette responsabilité ? mais par la bonne raison qu'il est luimême dans la main des Chambres. Non seulement tous ces parlementaires qui l'ont élu pourraient lui faire l'affront et lui causer le préjudice de ne pas le réélire; mais ce qui serait plus douloureux encore, ceux qui l'ont créé peuvent le détruire et ils ont pour cela, non seulement mille et une de ces roueries qui ne fonctionnent qu'avec la complicité de quelques membres du cabinet, mais deux ou trois moyens constitutionnels très connus, très employés et tout à fait irrésistibles sous le régime actuel : Refus de voter le budget, par exemple : c'est la démission de Mac-Mahon ; ou encore refus de constituer un Ministère : c'est la chute de M. Grévy ; ou enfin refus de laisser le chef de l'État exercer son droit da dissolution : c'est, avec quelques subterfuges en plus, le levier de départ de M. Casimir- Périer. (Applaudissements.)
M. Poincaré a parfaitement compris, lui, combien plus précaire encore serait la situation du malheureux Président, combien plus redoutable le moindre conflit, le jour où ces Ministres devenus les porte-paroles directs du chef de l'État porteraient au Parlement des paroles qui ne seraient pas écoutées. Aux responsabilités des Ministres devant un Parlement dont tous les membres sont plus ou moins élus comme eux par le Suffrage Universel, on aurait tout bonnement substitué
la responsabilité de M. le Président de la République devant ses propres électeurs présidentiels. Le blâme ou la méfiance ne l'atteindrait pas par contre coup comme aujourd'hui, ils le frapperaient tout droit et en plein visage. Or, puisque tout le mal intérieur, toute l'anarchie gouvernementale viennent précisément de ce que le pouvoir exécutif réellement désarmé est à la merci du pouvoir législatif toujours libre de s'organiser en dictature collective, ce ne serait pas, que je sache, amoindrir le mal ni faire cesser l'anarchie que d'enlever au Président de la République, justement inquiet, le tampon ministériel savamment interposé entre son dos et les coups de bâton de ses huit cents maîtres. (.4 bas les Parlementaires !)
Voilà pourquoi, tous ceux qui n'étant pas absolument dépourvus de logique, demandent que les Ministres soient pris par le Président en dehors des Chambres et responsables devant lui seul, sont bien forcés d'en arriver à demander que ledit Président ne soit plus pris par les Chambres et soit uniquement responsable devant le Peuple, c'est-à-dire en bon français : « plébiscité ».
M. Poincaré a si bien deviné où le conduirait une conclusion quelconque donnée à ses critiques, qu'en bon parlementaire qu'il est, après avoir déploré que toutes les questions soumises au Parlement « n'y soient jamais discutées que sous la domination des préoccupations ministérielles » il s'est bien gardé de proposer aucun remède à la maladie constitutionnelle dont il a si bien décrit les ravages.
Quant à nous, dont l'inébranlable conviction est que l'affaire Wilson, l'affaire de Panama, l'affaire Dreyfus ne sont que des phases diverses et des crises successives de « l'affaire parlementaire », ce n'est ni d'un changement personnel, ni d'une meilleure méthode de travail, ni d'un nouveau règlement intérieur des
Chambres que nous attendons le salut de la Franc e et la guéridon de la République. {Applaudissements prolongés.)
Le chef de l'État représentant du Peuple.
L'assemblée monarchiste de Versailles a volontairement imposé aux Républicains qui s'en accommodent maintenant volontiers une Constitution décapitée et un Suffrage Universel amoindri. Au lieu de la monarchie qu'ils attendaient, c'est la pire et la plus vorace des oligarchies qui est venue. Mais ce n'est pas à une dynastie quelconque qu'il faut demander de donner une tête à la France, c'est à la nation. C'est par l'égalité électorale enfin rétabb'e que la démocratie doit réorganiser la République. La loi organique de 1875 n'est pas à modifier, elle est à abolir. La loi libératrice, la loi future, un seul article peut la résumer tout entière : « Tous les représentants du Peuple au Sénat, à la Chambre des députés et à la présidence de la République sont élus par le Suffrage Universel directement consulté. (Vive la République Plébiscitaire !)
J'espère vous avoir démontré l'urgence et la nécessité de la réforme qui émancipera le chef de l'État de l'oppressive tutelle des deux Chambres en faisant dp lui le premier des représentants du Peuple. J'ajoute que l'élection du Président de la République par la Nation tout entière, élection toujours renouvelable tout autant de fois que la Nation a besoin de ses services, n'est pas seulement la conséquence normale du libre exercice de la souveraineté populaire ; elle est la base première sur laquelle repose toute la reconstruction de la République Plébiscitaire.
Il me reste à vous dire maintenant pourquoi, selon nous, les deux Chambres doivent être toutes deux issues du Suffrage universel.
Examinons d'abord l'éternelle objection toujours présentée dans une de ces phrases toutes faites qui ne sont faites que pour dispenser de réflexion ceux qui les prononcent et pour s'imposer comme un axiome à ceux qui les écoutent. Cette objection la voici : « Les différences d'origine des pouvoirs peuvent seules établir leurs différences d'attributions. Un Sénat élu par le même suffrage que la Chambre n'a ni de raison d'être ni la possibilité de fonctionner utilement ».
Autant d'erreurs que de mots. {A bas les parlementaires !)
Le rôle du Sénat.
On peut discuter l'utilité d'une seconde Chambre destinée non pas à arrêter, mais à suspendre pour un temps plus ou moins long mais qui devrait toujours être limité, les décisions de la première Charnbre. Mais, cette utilité une fois admise et ses attributions de contrôleurs une fois précisées, il n'y a, en réalité, que trois différences qu'il importe d'établir entre les deux Chambres : une différence d'âge, une différence de situation personnelle, une différence dans la durée et dans le renouvellement du mandat ; telles sont, du reste, celles que l'on trouve inscrites dans la Constitution française de l'an III et dans la Constitution belge de 1831. Personne n'ignore, en effet, que de par ces deux lois organiques appliquées toutes deux par des hommes et dans des milieux si différents, le Conseil des Anciens et le Conseil des Cinq-Cents en France, tout comme le Sénat et les représentants en Belgique, étaient et sont identiquement élus par le même collège électoral. Ce qui n'empêche pas les Sénateurs belges de contrôler les Représentants et ce qui n'a pas empêché les Cinq-Cents d'avoir été contrôlés maintes fois par les Anciens. Au fond, le vrai motif de ce prétendu besoin d'une dualité d'origine est le même que
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la soi-disant nécessité de faire élire le Président de la République par des électeurs spéciaux et, dans les deux cas : le motif n'a qu'un seul nom, la peur du Peuple. [Triple applaudissement.)
Que les ennemis cachés ou avérés du Suffrage universel pensent tout bas ou disent tout haut que plus la main populaire est éloignée des urnes électorales, que plus, sa part d'influence est petite dans les affaires de l'État et mieux ces affaires marcheront au gré de ceux qui les font marcher, c'est une théorie comme une autre, pire qu'une autre selon moi, mais bonne ou mauvaise, elle peut encore s'exphquer sinon se défendre. Je ne dis pas, notez-le bien, que ce soit celle de M. Poincaré, je dis que quiconque défend le parlementarisme actuel tel qu'il est et tel qu'il fonctionne, ne peut pas invoquer d'autre raison.
Deux politiques : Aristocratie et Démocratie. Origine du Plébiscite.
En réalité, depuis que le monde est monde, il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais en politique que deux esprits : l'esprit aristocratique et l'esprit démocratique. Il n'y a même peut-être jamais eu que deux camps : les plébéiens et les patriciens.
C'est à Rome, en pleine république, et non pas du tout sous une monarchie que cet éternel conflit a le plus visiblement existé ; et pendant de longues années il n'y eut pas de tentative de libération plébéienne qui n'ait coûté la liberté ou la vie aux défenseurs des droits du Peuple.
Tout comme l'égoiste réaction parlementaire d'aujourd'hui va clamant sans cesse : « La Répubhque c'est le Parlement ! » ainsi les patriciens romains du haut de leurs chaires curules s'écriaient orgueilleusement : « La Répubhque c'est le Sénat ». Ce n'en fut pas moini
un jour « le Plébiscite ». Et quand à Rome même les anciens partis irrités de la perte ou du partage de leurs privilèges ne voulurent plus que ce fût « le Plébiscite », ce fut l'Empire. Car l'Empire est de façon sénatoriale et non pas du tout de création plébiscitaire. L'histoire est là pour l'enseigner. César Auguste, César Tibère, César Néron, n'ont été investis de leurs droits, soutenus dans leurs brigues, et fmalemeut élus empereurs que par le Sénat. Si bien qu'en dépit de toutes les légendes, ce n'est pas le Plébiscite qui a fait l'Empire romain, mais bien l'Empire romain qui a tué le Plébiscite à coups de sénatus-consultes, et le premier, le pire, le plus servile des Césariens de Rome, ce fut le Sénat {A bas la Haute-Cour !)
Notre éminent accusateur, c'est M. Poincaré que je veux dire, me pardonnera, j'en suis sûr, de me défendre ainsi d'une accusation qu'il n'a peut-être pas tout à fait formulée dans ces termes; mais je n'en ai pas moins tenu à lui prouver, pièces en main, que même dans le passé il n'était pas plus juste de qualifier les Plébiscitaires de Césariens qu'il ne l'est aujourd'hui de les traiter de réactionnaires.
Un dilemme.
Ou je me trompe fort, ou il y a bien plus de réaction à se refuser à agir contre une loi oppressive qu'il n'y en a à agir violemment pour s'en délivrer. Sinon, les révolutionnaires de 1792 qui ont réagi contre la royauté, ceux de 1830 qui ont réagi contre les ordonnances de Charles X, ceux de 1848 qui réagissaient contre le suffrage censitaire de la monarchie de Juillet seraient au même titre que Marcel Habert et que moi de véritables et d'abominables réactionnaires.
Moins sévère que l'orateur de Nancy dans mon jugement sur ce parti républicain progressiste dont
chaque membre, M. Méline en tête, vient chaque jour déclarer que tout va mal sans chercher à modifier rien pour que tout aille mieux, je me contenterai de dire que ce parti est une des plus curieuses reproductions sous une forme républicaine de l'antique, respectable et toujours inutile parti conservateur. Qu'ils le veuillent ou non, ils tiennent une des premières places dans le camp ou dans le clan de tous nos néo-patriciens. Eux aussi ils veulent bien un peu de Peuple dans la RépubHque, mais le moins possible, n'est-ce pas ? Et cependant combien ils seraient embarrassés, eux surtout, pour répondre en réunion électorale à cette simple question : Pourquoi, dans une démocratie se servant depuis cinquante ans du Suffrage universel, formée depuis trente ans par l'instruction obligatoire, y a-t-il encore, sous la République, des catégories spéciales d'électeurs ? Pour quel motif, par suite de quelle déchéance le Peuple qui est reconnu apte à faire des députés est-il déclaré incapable de faire des sénateurs et indigne d'élire le Président de la RépubHque ? Par quelle porte dérobée nos adversaires s'évaderaient-ils de ce dilemme : « Ou le Suffrage universel est bon ou il est mauvais. S'il est mauvais, il ne vaut rien pour aucune élection. S'il est bon, il est bon pour toutes. » {Vwe la République plébiscitaire !)
Je ne crois pas que M. Poincaré, qui est pourtant un avocat de grand talent, non plus que M. Méline, qui parle souvent fort bien, pas plus que M. Millerand ou M. Viviani eux-mêmes, qui sont deux vrais orateurs, se tirent jamais à leur honneur de cette indiscrète question.
Le jour où le premier électeur venu sera assez hardi pour leur poser ce problème, je ne crois pas qu'aucun d'eux soit assez téméraire pour le résoudre autrement qu'en s'inclinant devant l'iné^àtable nécessité de restituer au Peuple tous ses droits.
Il en serait de même assurément si la question de l'élection des sénateurs était également discutée. Je ne vois pas bien, en effet, sur quels éclatants services on pourrait baser la défense du suffrage restreint, réservé à l'usage de MM. les représentants de l'administration préfectorale.
La comédie Parlementaire.
Je sais bien que le Sénat actuel compte à son actif deux Ilaute-Cour et une demi-douzaine de condamnations politiques, mais est-ce vraiment pour cela qu'il a été institué ? Rien ne prouve d'ailleurs que les parlementaires de la Chambre basse n'étaient pas tout aussi disposés que ceux de la Chambre haute à faire la même besogne « pour la défense de leur patrimoine, » comme disait leur ministre. Tout prouverait même le contraire, ne fût-ce que notre exclusion par eux de la loi d'amnistie, suivie de l'arrachement toujours par eux, de notre mandat de représentant du Peuple. {Triple salç>e d'applaudissements.)
La vérité est que, malgré des apparences d'hostihté bruyantes, le Sénat est cher et utile à la Chambre des députés parce qu'il sert d'excuse à tous les échecs des lois démocratiques et de prétexte à la non réalisation de toutes les promesses généreuses.
Combien de fois, n'avons-nous pas lu dans les comptes rendus de nos ex-collègues de la Chambre : « Oui, citoyens, j'avais voté cette loi, mais c'est le Sénat qui l'a empêché de passer ». Combien de fois avons-nous entendu, dans ce salon de la Paix où se préparent tant de guerres contre le bon sens et contre le bon droit, ce même député dire à un autre collègue : « Oui, mon ami, j'ai voté cette loi, elle est déraisonnable, elle serait même dangereuse, mais ça fera bien pour mes électeurs, et puis le Sénat ne le laissera pas passer. » C'est à ces hypocrites
calculs qu'il faut couper court en donnant au Sénat le même intérêt électoral à laisser passer les lois que peuvent en avoir MM. les députés à les présenter. Et que l'onserassurejl'égoisme collectif des assemblées ne s'en livrera pas pour cela à une sm-enchère de propositions incendiaires. Au contraire. C'est parce qu'ils ne donnent rien qu'ils promettent tout. Aussitôt que la facilité de promettre sera doublée de la faculté d'exécuter, vous verrez tomber ces feux de paille, allumés par l'intérêt politique, et que l'intérêt personnel n'éteindra peut-être que trop vite et trop complètement. Il ne saurait donc y avoir grand inconvénient à ce que, tout en étant moitié moins nombreux que les membres de la Chambre des représentants, les membres du Sénat fussent élus eux aussi par le Suffrage Universel, il y aurait même à cela beaucoup d'avantages, quand ce ne serait que l'introduction d'un peu plus de loyauté dans les débats législatifs.
Quant aux députés eux-mêmes, hormis ce nom de député qui n'a aucun sens en République, puisque la Nation ne nous députe plus vers personne, et hormis le rétablissement pour eux comme pour les sénateurs du scrutin de liste, qui n'est, en réalité, qu'un scrutin plébiscitaire départemental, il n'y aurait, selon nous, rien à changer ni à leur mode d'élection, ni à la durée de leur mandat.
Je n'en dirai pas autant de l'étendue, aujourd'hui illimitée, de leur sphère d'action.
Nous pensons comme M. Poincaré et nous disons volontiers, comme lui, « qu'en matière financière, il serait à souhaiter que le Parlement procédât avec plus d'esprit de suite et de méthode et pesât toujours exactement les possibilités budgétaires ».
Demander de l'esprit de suite et de méthode au Parlement en une question quelle qu'elle soit, alors que l'on a soi-même reconnu que toutes les questions y
sont presque toujours dominées par les préoccupations ministérielles, serait vraiment faire montre d'une trop naïve confiance, s'il n'était pas bien facile de voir là une très mordante et très cruelle ironie. La méthode du Parlement n'est-elle pas précisément de n'en avoir aucune, monsieur Poincaré ? et lui avez- vous jamais vu d'autre esprit de suite que sa volonté de continuer à tenir en main les clefs du trésor public et d'en dilapider les fonds en prodigalités intéressées ?
Le budget.
Vingt-cinq ans de pillage et de gaspillage de nos deniers, vingt-cinq ans d'augmentation d'impôts nous ont suffisamment démontré avec quels poids et dans quelles balances sont toujours pesées les possibilités budgétaires. {Applaudissements prolongés.)
M. le Ministre Caillaux nous a fait pressentir naguère que nous glissons de plus en plus sur la pente qui conduit à la banqueroute. Il n'y aurait donc pas de réforme plus essentielle et plus justifiée que d'enlever à ce conseil d'administration qui nous administre si mal, dont l'irresponsabilité et l'anonymat font l'impunité, la gestion trop longtemps désastreuse de la fortune française. Que les représentants du pays partagent avec le chef de l'État répubhcain l'initiative pour les lois de réforme, là n'est pas seulement leur droit, là est leur tâche ; mais il est nécessaire et il ne sera que juste de leur enlever toute initiative financière.
Cette initiative, il faut la placer là où elle doit être, là où la responsabilité sera toujours visible, là où le responsable pourra toujours être personnellement incriminé. Nul équivoque mensonger ne permettrait plus à un Président créateur d'impôts nouveaux de s'abriter derrière l'éternel « Je ne suis pas seul », coutumière excuse des collectivités malfaisantes.
Il va sans dire que le budget n'en serait pas moins toujours voté par les Chambres, mais ce serait toujours le Président de la République et ses Ministres qui l'établiraient et qui le proposeraient.
Comme cela se passe en Angleterre, le Parlement garderait le droit de diminuer les propositions de dépenses, il ne devrait jamais avoir celui de les augmenter. Je ne suppose pas que les partisans du parlementarisme anglais, prototype du nôtre, désapprouvent notre projet et je suis sûr que tous les contribuables l'approuveraient.
Rendue plus désintéressée et plus sereine, la mission des mandataires du Peuple n'en resterait pas moins grande.
Même réduits au rôle de revision et de diminution des dépenses il leur restera encore à examiner et à établir la juste répartition des charges, il leur restera toujours à faire entrer dans la législation moderne plus de justice sociale, plus de protection ouvrière et de solidarité nationale. Mon antiparlementarisme ne va pas, on le voit, il n'est jamais allé, jusqu'à vouloir la suppression du Parlement. Mais, si nous n'exigeons rien de plus que la restitution au pouvoir exécutif de toute sa puissance d'exécution ; si nous nous contentons de vouloir remplacer l'omnipotence exorbitante du pouvoir législatif actuel par l'unique suprématie du Peuple, seul créateur et seul pondérateur des deux pouvoirs, nous ne saurions admettre qu'en dépit de cette réorganisation nouvelle, MM. les Parlementaires puissent toujours trouver un moyen détourné d'en arriver encore à leur fm. Cette fin n'est autre, vous le savez, que de rester les préfets des préfets, les ministres des ministres, les présidents du Président de la RépubUque, et ce moyen à peine détourné et déjà connu, consisterait soit en une réduction excessive, soit en un refus complet du budget.
Pas de dictature! — Le Peuple arbitre souverain.
Nous n'aurions donc rien fait, si après avoir séparé le pouvoir exécutif du pouvoir législatif, nous le laissions indirectement retomber sous le joug. Et nous aurions fait une bien mauvaise besogne, établi une justice bien boiteuse, si après avoir libéré la France de la dictature sans responsabilité de huit cents maîtres, nous la livrions pieds et poings liés à la dictatm-e sans appel d'un seul homme.
Il ne faut assurément pas que les Parlementaires puissent capricieusement refuser le budget et entraver à leur gré la marche des affaires du pays. Mais il ne faut pas davantage que le Président puisse jamais, même pour faire marcher les affaires du pays, décréter le budget et faire percevoir l'impôt non consenti. (Applaudissements.)
Mon compagnon d'exil, qui est devenu ici mon compagnon d'études avec la même vaillance qu'il s'était fait mon camarade de combat, Marcel Habert, vous a indiqué l'autre jour dans le Drapeau le système proposé par nous pour le règlement de tous les conflits, soit financiers, soit même politiques qui pourraient surgir entre les deux pouvoirs. Il vous a expliqué quelle soupape de sûreté permettrait au mécanicien en chef d'assurer le bon fonctionnement de la machine gouvernementale, alors même que de mauvais chauffeurs auraient entrepris de la faire sauter. Cette soupape, c'est encore, c'est toujours le Plébiscite !
Plus n'est besoin pour consulter le pays de le troubler par quelqu'une de ces dissolutions brutales toujours suivies d'élections de combat, son pacifique arbitrage suffira à faire connaître et à imposer sa volonté.
Est-ce l'Exécutif qui a raison ? est-ce le Législatif ? la Souveraineté nationale en décidera.
Et le verdict du Peuple en sera d'autant plus libre, qu'il faut établir en principe que de son jugement ne saurait résulter aucune crise.
Le Suffrage Universel montre la route et une fois remis par lui dans le bon chemin, ses divers mandataires poursuivent jusqu'au bout l'accomplissement régulier de leurs différents mandats.
L'orientation des élections futures seule pourra s'en ressentir, mais bien loin d'être un inconvénient, ce sera un avantage. Il y aura là un frein moral aux tentations de consultations trop répétées. L'intérêt des deux pouvoirs sera de commencer par essayer de se mettre d'accord, et ce ne sera jamais sans causes graves qu'ils porteront le débat devant le grand tribunal populaire dont la sentence arbitrale engagera toujours, plus ou moins, la future sentence électorale. {Bravos prolongés.)
L'établissement de cette suprême juridiction nationale ne serait, elle aussi, il faut bien le dire, qu'un retour au système préconisé par nos pères de la première Révolution. Les Républicains de 1792, bien avant les Bonapartistes de 1852, lui avaient déjà donné son vrai nom : l'Appel au Peuple.
A cet appel au Peuple, qui permet à la Nation de régler elle-même les questions en litige entre ses élus, nous ajouterions, nous, l'Appel du Peuple qui obligerait les élus à mieux régler ou à régler plus vite telle ou telle question. Il va sans dire que, comme cela se passe annuellement en Suisse sous le nom assez étrange de Référendum, notre Plébiscite spécial ne pourrait avoir lieu qu'à la suite d'un pétitionnement réunissant un nombre de signatures au moins égal au tiers ou au cinquième des électeurs inscrits. L'importance du chiffre des pétitionnaires servirait alors de base et de garantie à l'importance du motif de la pétition.
Maintenant, que les sénateurs remplissant certaines conditions d'âge et de domicile soient ou non élus pour neuf ans et renouvelables ou non par tiers ; que les députés le soient comme aujourd'hui pour quatre ans et que le Président de la République ne le soit plus, lui, que pour cinq années, ce ne sont plus que des détails que régleront aisément les futurs Constituants si, de gré ou de force, MM. les Parlementaires se décident un jour à laisser le Peuple reconstituer sa République.
Quel que soit l'avenir et par quelque chemin qu'il passe, il faut que la démolition, volontaire ou non, trouve la reconstruction toute échafaudée derrière elle.
Le Plébiscite, instrument de réforme républicaine et sociale.
C'est plus que de l'inconscience de parler sans cesse de jeter bas la République d'aujourd'hui, sans jamais dire par quelle République elle pourrait être remplacée. Il n'est pas qu'une forme de République. La République américaine ne ressemble pas à la République suisse qui ne ressemble pas à la République du Transvaal, et toutes trois n'ont elles-mêmes aucun rapport avec la République parlementaire. Il importe donc que chaque réformateur s'avance et dise haut et clair quelle sera sa réforme. En attendant que les autres s'y décident, voici la nôtre :
1° Plébiscite de création ou d'élection, soit par scrutin national, soit par scrutin départemental, pour tous les représentants du Peuple, le Président de la Répubhque étant, lui aussi, un représentant du Peuple ;
2° Plébiscite de consultation ou d'arbitrage, lorsqu'il y a conflit entre le Président de la République et les Chambres ;
3° Plébiscite de protestation ou d'évocation, le jour ■ où le Peuple, désireux d'obtenir soit le retrait d'une loi qu'il croit mauvaise, soit le vote immédiat d'une loi qu'il croit bonne, évoque devant lui l'affaire par un pétitionnement régulier. (Vwe la République du Peuple ! Vive Déroulède !)
Telle est, mes amis, telle doit être selon mon cœur, selon mes vœux, selon ma foi de républicain et de patriote, le trépied vital de la démocratie française.
Peut-être quelques-uns d'entre vous se demanderont-ils pourquoi je n'ai mêlé à TafTirmation de mon programme de réforme constitutionnelle l'exposé d'aucun programme politique proprement dit ; je leur répondrai que l'organisation plébiscitaire a pour but non pas de défendre ou de faire triompher telle ou telle idée, telle ou telle doctrine, mais bien de restituer et d'assurer à chaque citoyen français, quelle que soit son opinion, sa quote-part, c'est-à-dire sa part égale d'influence sur les destinées de la France et de la République.
Notre tâche étant de rallier le plus de Républicains possible à l'idée du plébiscite, mon devoir est de démontrer clairement que notre parti ne se compose pas seulement de ceux qui pensent comme moi sur tous les points, mais qu'il est largement ouvert sans restriction et sans méfiance à tous ceux qui veulent comme nous rendre la parole au peuple, et non pas pour lui faire voter en un jour son abdication, mais pour lui mettre en main pour toujours et à tout jamais le soHde faisceau de ses droits retrouvés et de ses libertés reconquises.
La \dctoire serait belle, n'est-ce pas, et elle vaut bien, morale ou matérielle, une suprême bataille. Quand, comment et où aura lieu la rencontre définitive, nul ne peut le dire, mais cela ne fait pas que l'entrée en campagne ne soit urgente, ni qu'il ne faille
apprendre sur l'heure le maniement de notre arme à nos futurs champions.
En avant! Pour la propagande.
Donc à vos rangs ! Patriotes de la vieille Ligue et RépuhUcains-Plébiscitaires de la nouvelle ! En marche pour la propagande ardente, active, infatigable ! Plantez et implantez nos idées dans tous les fronts ! Arrachez l'erreur, semez la vérité ! Refaites une conscience nationale, une âme répubUcaine, un cerveau viril à cette pauvre France alourdie de tristesse, épuisée de découragement !
Et quand elle sera redevenue ce qu'elle doit être, quand ce sera bien elle, La France, alors l' Alsace- Lorraine, qui n'a pas encore cessé de l'aimer malgré le triste spectacle de sa vie publique, qui ne l'a pas encore renoncée malgré notre apparente attitude d'oubU et d'abandon, retrouvant dans ses traits enfin dépouillés du masque repoussant qui les lui cache le cher et rayonnant visage de la Répubhque de nos pères, l'Alsace-Lorraine, qui la verra plus belle, plus généreuse et plus fière que tous les empires du monde, tendra plus que jamais vers elle, ses bras fraternels et confiants.
Pour l'Alsace-Lorraine, pour la France, pour toute la Patrie, pour toute la Nation : « Vive la RépubUque- Plébiscitaire ! »
L,a Faillite Paplementaipe.
A l'occasion du \'ingt-cinqmème anniversaire de sa fondation, la Ligue des Patriotes tint le 22 mai 1907 un meeting au Cirque d'Hiver, sous la présidence d'honnevir de M. de Marcère, sénatevir et ancien ministre et sous la présidence effective de
M. Gauthier de Clagny, député, Paul Déroulède y prononça ce discours :
Patriotes, car c'est bien en cette qualité, n'est-ce pas ? que vous êtes accourus dans cette salle si nombreux et si nombreuses, c'est bien en raison de notre amour commun pour la Patrie que vous avez fait à ma personne et que vous venez de faire à mon nom 03 chaleureux, cet émouvant accueil. C'est bien d'Elle, la France, que vous voulez m'entendre parler ; pour Elle, la France, que vous unissez vos pensées aux miennes, en cette soirée commémorative du vingtcinquième anniversaire de la fondation de notre Ligue.
A parler franc — et il ne me plaira jamais de parler autrement à une assemblée de bons Français — je n'étais pas sans inquiétude sur l'interprétation que les Parisiens pouvaient donner au silence gardé par moi depuis un si long temps.
Voilà dix-huit mois, depuis le discours du manège Saint-Paul, que je n'ai pris la parole à Paris. Je ne compte pas, en effet, ni comme des réunions, ni comme des discours, mes pèlerinages et mes hommages habituels aux ossuaires de Champigny et de Buzenval ; mais, si j'ai fidèlement et pieusement discouru pour les morts, n'en voilà pas moins un an et demi que je n'ai rien dit pour les vivants.
Vous venez de me prouver avec autant de clarté que de chaleur que votre instinct politique ne s'y est pas trompé et que vous avez pris ma réserve pour ce qu'elle était réellement, une tactique et une attente.
Mon ami Galli, qui est depuis si longtemps et qui restera longtemps encore, je l'espère, un de mes deux bras droits — car j'ai le bonheur d'en avoir deux, n'est-ce pas, Marcel Habert ? — mon ami Galli m'avait conté que, pendant la période électorale de 1906, un brave ouvrier lui disait : « Nous ne voterons cette fois pour aucun candidat nationaliste, car nous voulons
voir les radicaux à l'œuvre, et qu'ils ne puissent même pas dire que ce sont les harcèlements de l'opposition qui les ont gênés. »
Nous avons, sans en rien dire, profité les uns et les autres de ce conseil indirect.
Dans le discours mordant et spirituel, habile et courageux qu'il prononçait l'autre jour à la Chambre, l'éminent orateur qui préside cette réunion, Gauthier de Clagny, expliquait tout net à M. Clemenceau que ses amis et lui avaient fait taire momentanément leurs griefs contre le cabinet radical pour lui laisser le temps de faire ses preuves et en politique extérieure et en politique intérieure sans qu'aucun de nous puisse être accusé d'avoir troublé son orientation.
Gauthier de Clagny parlait pour lui et pour nous. Eh bien ! les preuves sont faites, n'est-il pas vrai ? et les critiques et les reproches que nous allons adresser aux ministres et aux ministériels du cabinet Briand- Clémenceau-Viviani ne sauraient plus maintenant ni orienter ni désorienter la course affolée de ces pirates sans boussole, sans étoiles et sans Dieu.
Il est en effet indéniable que jamais gouvernement plus incohérent n'a marché plus à l'aveuglette, que jamais faiseurs de lois n'en ont fait de pires ni de plus mal faites, et que si, comme je le crois, l'État est l'administrateur de la Patrie au nom de la Nation, jamais nation n'a été plus mal servie, jamais patrie n'a été plus mal administrée, jamais État n'a été plus incapable et plus coupable.
L'Impossible Alliance.
Mais, ceci dit pour la politique intérieure, à laquelle nous reviendrons plus loin, il faut reconnaître tout de suite — la loyauté l'exige et aussi, messieurs, l'affermissement de la situation de la France en Europe —
il faut reconnaître que notre politique extérieure est depuis quelques années une politique véritablement profitable aux intérêts bien compris de la nation et identique sur beaucoup de points à celle préconisée depuis vingt ans par la Li^ue des Patriotes.
Je n'en ferai pas un mérite personnel au cabinet actuel ; mais, somme toute, M. Clemenceau, qui ne peut pas ne pas être anglophile, se conforme à la ligne de conduite si sagement et si fortement tracée à la diplomatie française par le ministre Delcassé.
Oui, messieurs, le ministre Delcassé qui a été un partisan de Dreyfus, le ministre Delcassé qui a marché avec le Bloc, le ministre Delcassé qui a fait partie du ministère de soi-disant défense répubhcaine, par lequel Marcel Habert et moi nous avons été si illégalement jetés sur les bancs de la Haute-Cour, oui, ce ministrelà s'est montré un excellent, un véritable ministre de défense nationale le jour où il a signé et fait signer par M. Loubet le fameux accord franco- anglais. Ce pacte indéchirable et tutélaire, qui, sans toucher à l'alliance russe, nous donne par surcroît l'alliance japonaise, cette entente féconde qui nous rapproche sûrement de l'Espagne et peut-être de l'Italie, nous a, en outre rendu l'immense service d'écarter de nos lèvres de vaincus l'amer, l'inacceptable calice de l'alliance allemande.
Ah ! mes amis, bien fous, bien misérables et bien lâches sont ceux qui ont parfois envisagé comme possible cette germanisation de la Nation et y ont vu un arrangement pratique et avantageux ! Plus misérables et plus lâches encore ceux qui oseraient attendre de cette vassalité dégradante, le rétablissement de l'ordre en France et la sauve-garde de leurs intérêts personnels.
Moi aussi, je veux l'ordre ! Moi aussi, je veux la sécurité de nos intérêts ! et la paix religieuse ! et la paix sociale ! Mais si jamais le gendarme prussien
apparaissait à la frontière pour mettre le peuple français à la raison, j'en atteste ici le souvenir de mon frère mort, je serais avec tous ceux, quels qu'ils soient, dont les baïonnettes repousseront l'étranger ! Car mon frère aimait la France comme je l'aime, et ce n'est pas une fois, mais mille fois, que lui et moi nous nous sommes répétés à nous-mêmes cette forte maxime du général Foy : « Quand il y a deux partis en France dont l'un est du côté de l'Etranger, il faut être de l'autre. )>
Et puis, patriotes, savez-vous ce que ce serait que l'alliance ou plutôt que la mésalliance allemande ? Ce serait d'abord, ce qui serait beaucoup, le mariage de la victime et du bourreau ; ce serait ensuite, ce qui serait trop, l'abandon de notre Alsace et de notre Lorraine ; ce serait enfin — excusez-moi de faire valoir maintenant des raisons purement pratiques, purement terre à terre à côté de ces principes d'honneur qui vous suffisent à vous tous, mais qui ne suffiraient peut-être pas à beaucoup d'autres — ce serait, dis- je, de par l'union douanière, résultat forcé de l'union diplomatique, de par l'entrée obligatoire de la République française dans le Zollverein impérial, ce serait la conquête, l'invasion, l'inondation de tout le marché français par les productions allemandes, par la camelote prussienne, par les confections berlinoises. Ce serait la ruine de nos usines, la fermeture de nos fabriques, la faillite de nos comptoirs, le chômage de nos ou^Tiers, la perte du pain quotidien pour les bouches françaises au seul profit des usiniers, des commerçants, des ouvriers et des ventres allemands.
Vous n'avez pas la naïveté de croire, je suppose, que l'Allemagne ne cherche si ardemment à se rapprocher de nous que pour nous embrasser ! \'ous n'avez pas, je l'espère, la légèreté de ne pas comprendre que, si même sans seconder la Prusse, nous lui laissons écraser l'Angleterre, — notre meilleure cliente, — nous per-
drions là du coup le plus fructueux de nos débouchés et le plus clair de nos ressources ; vous n'avez pas, vous ne pouvez pas avoir l'aveuglement de ne pas prévoir que le jour où la France en serait réduite à n'être plus qu'une simple banque que n'alimenterait plus la vente d'aucune exportation nationale, et dont les coffre-forts s'épuiseraient bientôt par l'achat continu des importations étrangères, ce jour-là serait la veille d'une immense banqueroute fatalement suivie d'une brutale saisie de notre terre par les garnisaires de S. M. Guillaume II.
Telle serait cependant, messieurs, la situation de notre pays si la pohtique pangermaniste l'emportait chez nous sur la politique anglaise. Tel est le péril, tels sont les malheurs, telle est aussi la honte dont nous a si patriotiquement préservés M. Delcassé et dont continuent à nous préserver, volontairement ou involontairement, bon gré ou mal gré, ses successeurs.
Pas de défaillance!
Cette constatation peut et semble déplaire à certains de nos amis qui gardent encore au cœur des légitimes rancunes contre l'abominable politique intérieure à nous infligée par les blocards d'hier et d'aujourd'hui. Mais, je vous le répète, Patriotes, il ne s'agit pas seulement d'être justes pour la satisfaction notre conscience ce qui est pourtant déjà quelque chose pour d'honnêtes Français comme vous et moi, il s'agit de n'être pas nuisibles à notre France, en cachant à l'étranger, en lui cachant à elle-même le rôle important, le rôle efficace qu'elle peut jouer et qu'elle joue, encore et quand même, sur l'échiquier européen.
Dans le même ordre d'idées et par les mêmes raisons patriotiques, je ne peux pas ne pas reconnaître également que les pires majorités qui se sont succédé au
Palais-Bourbon, y compris celle-ci, ont toujours voté unanimement cet énorme budget de la guerre de 800 millions dont la \Taie raison d'être est non pas seulement la défense, mais bien la reprise du sol national.
Et j'ajoute, non sans une joie profonde, que l'hirondelle de M. le chancelier de Bulow, M. Jaurès, est encore un oiseau rare, un oiseau unique dans la volière parlementaire, puisque, hormis lui, nul autre député né Français n'a encore osé parler à la tribune de la renonciation de la France à l'Alsace et à la Lorraine.
Que la majorité des collègues dudit Jaurès ne soit pas exclusivement composée de bons citoyens, je n'y contredis pas ; qu'il y ait même, si vous voulez, une sorte d'hypocrisie électorale de la part de ces éternels berneurs du suffrage universel à feindre un patriotisme qu'ils n'ont peut-être guère, j'y contredis d'autant moins que ce serait à l'honneur des électeurs français que cette simulation patriotique (s'il y a simulation) fût un sûr moyen de gagner des voix.
Encore une fois, je n'ai pas grande sympathie pour les blocards, ni pour la collectivité parlementaire prise dans son ensem.ble. Je reconnais que tout en nous armant matériellement ces pohtiqueurs maudits ont tout fait pour nous désarmer moralement ; bien plus, je déclare qu'ils ont commis un double crime de lèse-Patrie et de lèse-conscience en attaquant, en persécutant, en tentant de détruire notre vieille et indestructible religion catholique. Mais cela ne me fera pas dire que nous n'avons ni fusils, ni poudre, ni canons, ni projectiles, ni armée, ni aUiance. Cela ne me fera pas dire que nous sommes vaincus d'avance ; cela ne m'empêchera pas d'espérer que le jour où surgira le grand devoir, le jour où, selon le projet conçu par Bismarck en 1875, l'empereur d'Allemagne nous déclarera la guerre à cinq heures du matin pour entrer
en France à six heures, la nation entière, toute la nation, se mettra en marche pour reconduire l'Ennemi à coups de fusil et à coups de canon jusque sur la rive gauche du Rhin qui était, qui redeviendra et qui restera nôtre.
Ah oui ! je sais, il y a l'antipatriotisme, l'antimilitarisme, la grève de la mobilisation, la désertion en masse... Chansons que tout cela ! Tristes et hideuses chansons que la grande voix du canon d'alai'me arrêtera tout net dans la gorge des misérables égarés qui s'égosillent à répéter ces grands airs, je ne dirai pas de bravoure, mais de lâcheté, sous la baguette de Jaurès comme chef d'orchestre et à l'unisson d'Hervé comme choryphée.
J'en ai connu, j'en connais encore de ces anarchistes échevelés qui sont bien plutôt de malheureux Français exaspérés par les injustices du régime, et par les surenchères trompeuses des gouvernants qu'ils ne sont de mauvais Français irrémédiablement détachés de la France. Des véritables internationahstes, préférant toutes les autres nations à la leur, il en existe sans doute chez nous, mais bien moins qu'on ne pense, bien moins surtout qu'ils ne disent eux-mêmes. En cela, comme en tout, il y a les moutons de Panurge, et c'est Panurge qui est dangereux et non pas les moutons ; c'est sur les Panurges qu'il faut frapper, et non sur leurs suiveurs inconscients.
Et même eux, les vrais meneurs, les vrais agents de l'Etranger, les vrais amis de nos ennemis, combien sont-ils ? Cent ? Deux cents ? Mettons trois cents, pour ne pas être taxés d'optimisme.
Sur ces trois cents, une bonne moitié, sinon les trois quarts se seront déjà mis à l'abri aux premières approches du péril national qu'ils trembleront de voir devenir leur péril personnel ; et quant aux autres... Eh bien ! quant aux autres..., le salut du peuple est la loi
suprême : deux jours do cour martiale, vingt pelotons d'exécution, couperont court à leur criminelle propagande, — et que leur sang retombe sur la tête des rhéteurs qui en faisant d'eux des traitres à la France les auront conduits à cette mort ignominieuse.
La Faillite Radicale.
Le langage que je tiens aujourd'hui, messieurs, est comme tous les langages que j'ai toujours tenus à mon pays. Il n'est fait ni pour flatter ni pour leurrer ; il est fait, il voudrait du moins être fait pour servir et pour éclairer.
Assez et trop de gens jettent le désarroi dans les esprits et dans les cœurs. Mon rôle à moi est de sonner le ralliement et de dire en quoi, pourquoi et jusqu'où il faut se ralHer, en quoi et sur quoi doivent être fondées nos espérances et nos craintes.
Je vous ai dit mes espérances, et avant de vous dire mes craintes, je vous dirai tout de suite quel doit être, selon moi, notre ralliement.
Il faut nous rallier à toute la partie saine de la nation pour lui rendre conscience de sa force dont elle doute trop. Il faut nous ralHer à tous ces pau\Tes républicains modérés à qui il ne manque que le courage de leur modération pour leur insuffler un peu de notre esprit combatif ; mais il ne faut pas nous rallier, ni nous allier aux sectaires radicaux.
Leur présence au pouvoir ne saurait pas nous empêcher de faire sans eux, en dehors d'eux, au-dessus d'eux notre devoir de bons Français, de poursuivre à nous seuls ou avec nos alhés, — s'il en est qui nous recherchent et s'il en est même qui nous acceptent — notre propagande pour le relèvement de la Patrie et pour la purification de la Répubhque.
Et ce qui doit nous éloigner des radicaux et des
sectaires, ce n'est pas tant l'exagération de leurs programmes que l'évidence de leur mauvaise foi.
Y a-t-il, je vous le demande, un spectacle plus répugnant que de voir ces grands prometteurs de réformes, ces grands redresseurs d'abus n'accomplir aucune réforme, perpétuer tous les abus et ajourner la solution de toutes les questions sociales, y compris les retraites ouvrières, pour s'attribuer en hâte à eux-mêmes sans délibération ni discussion 6.000 francs de plus d'honoraires, si on peut appeler cela des honoraires ?
L'attribution est d'autant plus inouïe que ces salariés du peuple qui s'étaient engagés à le servir à raison de vingt-cinq francs par jour, n'ont pas même eu la pudeur de consulter leur grand patron sur cette nouvelle élévation de salaire.
II est \Tai de dire que l'illégitime augmentation des appointements parlementaires ne correspond qu'à peine à la très légitime augmentation des désappointements populaires. Ce sera sans doute pour compenser le discrédit qui s'attache de plus en plus aux fonctions de ces fonctionnaires politiques qui fonctionnent si mal qu'ils se sont décerné cette copieuse gratification. Notez d'ailleurs que cette nouvelle majorité n'en travaille ni plus ni moins que l'ancienne.
La plupart d'entre nos élus n'assistent même pas, vous le savez, aux séances des Chambres. Leur métier n'est qu'un long chômage et ces ouvriers législateurs ne légifèrent, les trois quarts du temps que par délégation.
Ah ! messieurs, voilà les « employés de la nation» que les ministres auraient bien fait de signaler à l'indignation publique comme « outrepassant leurs droits ». Les voilà les « délégataires » du pays qui sont en révolte contre leurs supérieurs. Le voilà « le syndicat d'intérêt » qu'il serait urgent de dissoudre et de reconstituer sur de nouvelles bases ! Qu'est-ce en vérité
que l'intermittente malfaisance de la Confédération générale du Travail à côté des méfaits continus de cette omnipotente Confédération générale de la Paresse, de l'Égoïsme et du Mensonge ?
Et l'autre jour encore, au cours de cette fameuse séance où M. Clemenceau et M. Briand se démentaient l'un l'autre pour plaire simultanément à toutes les nuances de leur majorité, y a-t-il jamais eu, en aucun Parlement du monde, une leçon d'immoralité publique plus flagrante et plus pernicieuse que l'attitude et le langage de ces deux ministres reniant à qui mieux mieux leur passé, se dépouillant comme d'un manteau de leurs convictions de la veille afm de ne pas lâcher leur morceau de maroquin rouge et se couchant à plat ventre dans la boue pour ne pas tomber.
Tout cela s'appelle, parait-il, le libre jeu des institutions parlementaires. Je le veux bien! Mais quel triste jeu alors ! Quels vilains joueurs ! et comme l'honnête préfet de police, M. Lépine, qui procède en ce moment à la fermeture de tant de cercles interlopes, doit sentir la main lui démanger quand son service l'appelle aux environs du quai d'Orsay ?
Traditionaliste !
Hélas, mes amis, nous voilà bien loin de ces sphères pures et idéales où avait commencé par vivre la Ligue des Patriotes, il y a vingt cinq ans.
Dans son improvision chaleureuse et \'igoureuse, mon ami, Gauthier de Clagny, qui est un vieux ligueur, vient de nous retracer l'historique de cette ligue non politique, de cette ligue impartiale et impassible, qui, les yeux uniquement fixés sur la frontière, écoutait, sans tourner la tête, monter et gronder derrière elle les rumeurs encore sourdes de nos dissensions intérieures. Il vous l'a dit, la Ligue n'avait alors pour but et pour
pensée que de former pour l'Armée une jeunesse forte et adroite, exercée au tir et à la gymnastique. Sa mission était d'aller par toute la France, non pas faire aimer la Patrie, car nul alors n'eut osé supposer qu'on pouvait ne pas l'aimer, mais la faire connaître, chercher à la faire servir de mieux en mieux par tous et préparer une sorte de mobilisation volontaire des esprits en faisant de la revendication de r.\lsace et de la Lorraine l'objectif, le devoir et le programme de toutes les générations en état de porter les armes. Conception sublime ! trop sublime sans doute et du haut de laquelle la réalité des faits devait nous faire cruellement retomber.
Rappelez- vous cette journée de janvier 1886 où à l'anniversaire de la bataille de Buzenval, à la fête funèbre célébrée en l'honneur des enfants de la France tombés sous le drapeau tricolore, apparut tout à coup, au milieu du cortège, tout un déploiement de drapeaux rouges. A notre refus de les laisser figurer à nos côtés, à notre menace de les enlever de force, un commissaire de police qui intervint répondit par l'autorisation officielle de laisser flotter et de laisser circuler les bannières sanglantes. La Ligue des Patriotes se retira, mais la politique, l'odieuse politique venait d'entrer pour jamais dans nos esprits comme elle venait d'essayer de se glisser dans nos rangs. Nous n'étions pas allés la chercher, elle était venue nous sauter aux yeux. Il nous fallut bien voir ce que nous ne regardions pas : l'anarchie en marche, la démagogie en liberté, le gouvernement complice ! Le lendemain, mon parti était pris. La Ligue des Patriotes devait faire et allait faire désormais de la politique.
a Celui-là commet une véritable désertion, a dit le président Roosevelt, qui trouve que tout va mal dans son pays et qui ne fait rien pour que tout aille mieux. »
Sans doute, messieurs, le fait d'arborer un ou plu-
sieurs étendards de guerre civile en une cérémonie exclusivement patriotique, n'était en soi-même qu'un symptôme affligeant du désordre des esprits. Mais le fait qu'un agent du gouvernement, secondé et poussé même par plusieurs députés présents, autorisât et protégeât cette promenade séditieuse était déjà unsigne de dissolution du corps social.
Par ce symptôme et par ce signe, les patriotes venaient de s'apercevoir que tout allait à la dérive à l'intérieur du pays français. Et le jour même, dans l'allocution que j'adressai aux ligueurs à la suite de cet incident, je formulais ainsi notre nouveau devoir : « Si nous voulons un jour délivrer du joug prussien les provinces perdues, commençons pai^ délivrer de l'anarchie les provinces gardées ».
Car si le traité de Francfort a mutilé la Patrie, la Constitution de Versailles a annihilé l'État.
Nous devons tous les désordres passés et présents à ce régime où tous les droits sont confondus, où MM. les députés, maîtres de tout par leurs votes de confiance ou de méfiance, placent, déplacent et remplacent à leur volonté, de haut en bas et de bas en haut, tous les bâtons de l'échelle gouvernementale, y compris le bâton présidentiel, et où les parlementaires sont, comme je l'ai dit cent fois, les préfets des préfets, les ministres des ministres, les présidents du président de la Répubhque.
Dès le lendemain les statuts de la Ligue furent modifiés. A l'ancien article nous imposant la neutralité en matière politique, mes amis et moi avons substitué un autre article nous imposant implicitement la lutte et le combat civique. En voici le texte : « La Ligue a pour but la revision du traité de Francfort et la revision de la Constitution de 1875 ».
A partir de ce moment, nous nous sommes consacrés à cette double tâche et nous avons porté l'effort de
notre propagande et le secours de notre organisation là où la patrie nous paraissait le plus immédiatement en danger. En effet, le patriotisme ne consiste pas à défendre seulement la France contre ses ennemis du dehors, il doit aller jusqu'à la défendre contre ses ennemis du dedans. Les moyens, les circonstances, les instruments choisis par nous pour en arriver tout à la fois et tout ensemble au relèvement de la patrie et à la réorganisation de la République n'ont pas toujours été les mêmes. On a donc pu nous accuser, non sans raison, d'a^^oir changé de projectiles, mais nous avons conscience de n'avoir jamais changé de but.
En 1887, à l'heure où les menées de l'Allemagne et une coalition de conservateurs et de répubUcains financiers ont jeté bas le jeune général au cheval noir, trop patriote et trop démocrate au gré de la majorité parlementaire, la Ligue des Patriotes s'est rangée autour de lui, osant vouloir et espérant pouvoir en faire le chef des deux revisions réclamées. La Ligue des Patriotes a donc été, à cette époque, résolument boulangiste avec Henri Rochefort, avec Andrieux, et même, je le dis en rougissant, avec Naquet !
Dix ans plus tard, en 1897, à l'heure où l'internationale israéhte commençait à « chambarder la France, » quand les dreyfusards, pires encore que Dreyfus, s'évertuaient à pervertir et à dénaturer l'âme française, la Ligue des Patriotes a été nationahste avec Jules Lemaître, avec Coppée et encore avec Rochefort et encore avec Andrieux ,et avec Drumont et aussi, mais cette fois je le dis hautement et non sans fierté, avec le grand honnête homme, avec le vénéré citoyen qui est assis à mes côtés, M. de Marcère.
Aujourd'hui enfin, en 1907, à l'heure où toutes nos traditions subissent et ont déjà subi l'assaut désordonné et furieux des sectaires de toutes les sectes ; à l'heure où toutes nos croyances sont menacées, que dis- je ?
NOTKS ET DISCOURS 293
sont frappées déjà et où la liberté de prier, qui est bien aussi une des formes de la liberté de penser, est déniée à des milliers de croyants et de croyantes, la Ligue des Patriotes est et doit être traditionaliste avec quiconque veut défendre la famille, la patrie, la religion.
Appel à rUnion.
Mais entendons-nous bien, ou plutôt entendez-moi bien, l'homme qui vous parle n'est ni royaliste ni bonapartiste, il est républicain.
Il est, sans doute, partisan d'une refonte totale des institutions républicaines, mais, en attendant que nous puissions faire entrer plus de suffrage universel dans l'organisation de l'État, je suis tout prêt à me rallier à l'ancien parti républicain progressiste, sous la seule condition qu'il se mette à justifier un peu mieux son nom. Il faut qu'il progresse et qu'il marche, qu'il piétine et qu'il stationne.
Car, en vérité, ce parti de braves gens et d'honnêtes républicains n'existe plus guère que de nom. Ce n'est, en effet, pas exister de fait que de lutter avec modération contre des adversaires immodérées, que de se refuser à tout crerutement nouveau quand l'ancienne phalange est décimée, que de repousser toute alliance par crainte de compromission. Dans les démocraties comme la nôtre, qui veut vivre doit combattre, qui veut combattre doit s'organiser, et l'on ne s'organise qu'en se groupant et qu'en acceptant une direction.
N'allez pas croire, messieurs, que c'est mon ambition personnelle qui me fait parler. La direction que je considère comme nécessaire, ce n'est pas moi qui veux la prendre. Je voudrais la confier, au contraire, à un chef tout désigné par les sympathies qui l'entourent, par le respect qu'il a su s'attirer, par le noble et haut caractère que lui reconnaissent ses adversaires eux-
mêmes : le très honorable, très honoré M. de Marcère. Si nous rénovons ensemble, groupés autour des idées de conservation sociales et de progrès républicain, l'ancienne Ligue des Patriotes pour en faire une Ligue d'éducation française et d'action électorale, je prierai, je suppHerai l'homme que vous venez de saluer de vos bravos d'être le nouvel Henri Martin de notre association ainsi renouvelée. Je reprendrai, quant à moi, mon poste de délégué, pour aller porter la parole par toute la France contre tous ceux qui propagent criminellement les odieuses doctrines des nations sans Dieu, des groupements sans patrie, des unions sans mariage, des procréations sans familles, des propriétés sans maîtres.
L'œuvre de régénération à laquelle je vous convie est déjà sans doute une œu\Te tardive, mais ce n'est pas une œuvre désespérée. Il ne faut jamais désespérer !
Ne croyez pas que ce soit mon exaltation qui vous parle ; c'est ma réflexion, mon raisonnement, ma mémoire.
Il y a dans un vieil auteur français du XVI® siècle, Guez de Balzac, deux phrases déjà vieilles de trois cents ans et qui nous présagent à elles seules trois cents années encore d'existence. Elles sont là, gravées dans mon cerveau ; elles sont aussi là imprimées dans mon cœur. Je me les répète sans cesse à moi-même.
Écoutez-les et faites-en, vous aussi, votre viatique d'espérance et de consolation. « La France, disait d'abord le vieux philosophe, est un vaisseau qui semble avoir pris la tempête pour pilote ».
Voilà le cri d'alarme qui semble tomber directement sur nous-mêmes, car la tempête a déjà brisé bien des agrès du vaisseau. Mais, spectateur attentif et réfléchi des événements passés de notre histoire, Guez de Balzac ajoutait avec sérénité : « Dieu prouve son amour pour la France par toutes les folies qu'il lui laisse commettre sans qu'elle en meure... »
Pendant huit ans les Armagnacs et les Bourguignons ont ensanglanté la France de leurs fureurs ambitieuses. Un traité de honte et de démembrement n'était pas même la conclusion de leurs criminelles folies... il n'en était que la suite et la France n'est pas morte !
Pendant cent ans, les Anglais et par eux les guerres civiles doublant les guerres étrangères ont ravagé la France, et la France n'est pas morte !
Un misérable évêque français, traître à sonDieu et à son prince, qui appelait le roi d'Angleterre son seigneur et qui qualifiait Jeanne d'Arc de sorcière, a fait brûler la Libératrice espérant arrêter la libération et faire périr la France !... Et la France n'est pas morte !
L'époque des revers, qui a si lugubrement terminé l'époque des triomphes de Louis XIV, a mis la France à deux doigts de sa perte. L'Europe était coalisée contre nous, les impériaux marchaient sur Paris... Et la France n'est pas morte !
La Révolution est venue, juste d'abord et équitable, mais bientôt furieuse, folle, sanglante et sanguinaire. La moitié de la France a décapité l'autre... Et la France n'est pas morte !
Enfin, et sans remonter si loin, sans nous arrêter même au souvenir de ces terribles journées de juin 1848, qui ont bien été pourtant elles aussi une crise redoutable, nous avons vu de nos yeux d'hommes, ou vous avez vu de vos yeux d'enfants autour de la pauvre France éventrée par les canons Krupp, tailladée par le sabre des uhlans, mutilée par le scalpel de Bismarck ; nous avons su surgir la Commune, l'orgie rouge de sang et de feu... Et la France n'est pas morte !
Et vous croyez que, parce qu'elle est plus lâche et plus basse, plus avilissante et plus vile, cette ripaille maçonnique et parlementaire n'aura pas une fin ?...
Allons donc !... La France n'est pas morte !