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DISCOURS

prononcé à la Chambre des Députés, le 27 juin 1899

Projet de révision des lois Constitutionnelles

M. LE Président. — M. Paul Dérouléde demande la parole pour déposer un projet de résolution en faveur duquel il demande l'urgence.

La parole est à M. Paul Dérouléde.

M. Paul Dérouléde. — Messieurs, je serai très bref. {Bruit.)

M. BussiÈRE. — Va-t-on parler de coup d'État ?

M. Paul Dérouléde. — Le ministre compétent n'est pas là. (Bruit.)

Je réclame l'urgence pour un projet de revision des lois constitutionnelles. [Mouvements divers.)

Conformément à l'article 8 de la loi constitutionnelle de 1875 disant que les Chambres peuvent délibérer séparément pour la re\'ision de la loi constitutionnelle ; conformément à l'article additionnel de la loi du 13 août 1884, qui écarte la revision pour la forme républicaine, que personne de nous ne met en question [Exclamations ironiques à droite et au centre), — que

je ne mets pas en question! — je demande que la loi constitutionnelle soit revisée sur cette base :

« La Chambre, jugeant nécessaire d'effacer des lois constitutionnelles les dispositions contraires à la souveraineté du Suffrage Universel, décide qu'il y a lieu de reviser les lois constitutionnelles. »

M. Lasies. — Très bien ! très bien !

M. Paul Déroulède. — Si je demande l'urgence, c'est parce que je crois que nous sommes assez pressés dans nos délibérations. Le ministère doit avoir, en effet, grande hâte de nous donner des vacances pour se donner des pleins pouvoirs. {Très bien ! très bien ! à droite et sur quelques bancs de V extrême gauche.) Je ne voudrais pas que pour l'exercice de ces pleins pouvoirs la campagne que je compte mener contre la constitution de 1875 pût risquer d'être troublée par quelques agents trop zélés comme une menée factieuse et comme une agitation séditieuse.

Je reconnais que la Répubhque est intangible, mais je sais que la Constitution ne l'est pas. C'est elle que je prétends et attaquer et combattre aussi bien au Parlement que hors du Parlement, et j'entends faire connaître au pays qu'il peut y avoir une autre république que la répubhque parlementaire.

J'ai déjà dit à cette tribune que le but que je poursuis est de substituer à la répubhque du Parlement, pour et par le Parlement, une répubhque du Peuple, pour et par le Peuple.

Je réclame l'urgence et je dépose une demande de scrutin public. {Bruit à V extrême gauche et à gauche.)

M. Alexandre Bérard (.\in). — Je demande la parole.

^^ LE Président. — La parole est à M. .Alexandre Bérard.

M. Alexander Bérard (Ain). — Je demande à la Chambre de vouloir bien renvoyer la proposition de

M. Déroulède, sans se prononcer sur l'urgence, à la commission qui est chargée d'examiner les diverses propositions relatives à la revision des lois constitutionnelles. [Très bien ! très bien ! à gauche et à V extrême gauche.)

M. LE Préside>^t. — La parole est à M. le président du conseil.

M. Waldeck-Rousseau, président du conseil, ministre de V intérieur et des cultes. — Je n'ai pas besoin de dire à la Chambre que le commentaire très court et d'ailleurs très réservé de l'honorable M. Déroulède n'est cependant pas pour ralher le gouvernement à ses idées.

M. René Viviani. — Messieurs, l'honorabla M. Déroulède demande une revision plébiscitaire ; l'honorable M. Déroulède dirige — et c'est son droit — sa proposition de revision contre le Parlement.

Je tiens à dire que je voterai contre l'urgence pour indiquer que, sur ce point, mon opinion est bien nette. Je suis pour le régime de la parole et non pour le régime du sabre. {Vifs applaudissements à gauche et à V extrême gauche.)

M. Paul Déroulède. — Je demande la parole. {Exclamations à V extrême gauche.)

M. LE Président. — La parole est à M. Déroulède.

M. Paul Déroulède. — M. Viviani a parlé, j'ai bien le droit de lui répondre. {Bruit sur les mêmes bancs.)

Mais enfin, laissez-moi parler ! Ce sera beaucoup plus vite fait si vous m'écoutez.

M. LE Président. — Messieurs, je vous prie de faire silence.

M. Paul DérouLtÈde. — Avant qu'on ne vote sur

l'urgence de ma proposition, il n'est pas possible que j'en laisse travestir le sens par M. Viviani. M. Viviani est monté à la tribune pour faire un commentaire de ce que j'ai dit. Je tiens à lire de nouveau... {Interruptions et bruit à V extrême gauche.)

Si je suis remonté à cette tribune, si ma proposition prend des airs de débat, la faute n'en est pas à moi. Ce n'est pas moi qui suis venu modifier les termes de ma proposition, si bien qu'à l'heure qu'il est on ne vous propose pas de voter sur ce que j'ai lu, mais sur l'interprétation donnée par M. Viviani. Il est de mon droit, il sera de votre devoir de me laisser rétablir le texte de ma proposition. Je demanderai à M. Viviani lui-même en quoi il a été parlé de la République plébiscitaire ou de la dictature du sabre dans ma proposition?

Je pose cette question non pour renier aucune de mes idées personnelles que je n'ai pas l'habitude de cacher, mais parce que ce n'est pas sur ces idées ni dans ces idées qu'a été rédigé mon projet.

M. LE Président. — Il ne s'agit pas du fond, que vous n'avez pas le droit de discuter en ce moment, monsieur Déroulède, mais simplement de la déclaration d'urgence.

M. SîMYAN. — Ayez donc le courage de proposer ce que vous voulez réellement. ( Très bien ! très bien ! à gauche et à V extrême gauche.)

M. Krauss. — Pourquoi êtes-vous ici ? Vous n'êtes pas pour la Répubhque parlementaire ! Nous n'avons pas à vous entendre. {Très bien ! très bien ! à Vextrême gauche.)

M. Paul Déroulède. — Vous ne me ferez pas faire ce que je ne veux pas faire, vous ne me ferez pas dire ce que je ne veux pas dire avant l'heure.

Voici les termes de mon projet de résolution :

« La Chambre, jugeant nécessaire d'effacer des lois

constitutionnelles les dispositions contraires à la souveraineté du suffrage universel, décide qu'il y a lieu à reviser les lois constitutionnelles. » (Interruptions et bruit à r extrême gauche.)

M. Krauss. — Dites donc tout de suite le régime que vous voulez !

M. Paul Déroulède. — Messieurs qui m'interrompez, quand vous parlez je vous écoute sans plaisir, mais je vous écoute. Faites-en autant.

Je vous demande où est l'idée de République plébiscitaire dans cette formule. {Nouvelles interruptions et bruit à gauche et à V extrême gauche.)

Vous ne m'empêcherez pas de dire ce que je suis et ce que je pense. Ce que je propose est une formule de revision, absolument impersonnelle, large, générale. Commençons par en adopter le principe, par en reconnaître l'urgence, après quoi chacun sera libre d'apporter ses modifications et ses projets.

M. LE Président. — Mais c'est le fond que vous discutez, monsieur Déroulède, je vous rappelle à nouveau formellement à la question.

M. Paul Déroulède. — On a bien discuté sur le fond quand on a dit que ce que je demandais, c'était un sabre. {Très bien ! très bien ! à droite et sur divers bancs.)

Je n'ai pas prononcé les paroles qu'on me prête. J'en appelle à la bonne foi de M. Viviani, et je répète encore une fois ma formule :

« La Chambre, jugeant nécessaire d'effacer des lois constitutionnelles les dispositions contraires à la souveraineté du suffrage universel, déclare qu'il y a lieu à reviser les lois constitutionnelles. » {Murmures à V extrême gauche et à gauche.)

Vous murmurez. Messieurs ? Mais savez-vous seulement de qui elle est, cette formule ? Je l'ai empruntée textuellement à un projet de M. Camille Pelletan,

qui date déjà d'une quinzaine d'années. Car il y a longtemps qu'on réclame la revision sans l'obtenir. {Bruit à V extrême gauche.)

Je ne me fais moi-même aucune illusion et si j'ai déposé une demande de scrutin public, c'est que je tiens cette fois encore à faire repousser ici cette proposition. Il est important pour la cause que je sers de démontrer au peuple que la revision ne sera jamais consentie pai' les parlementaires, jamais réalisée par le consentement des bénéficiaires du régime.

C'est pour aujourd'hui l'unique résultat que j'attends de ce vote.

M. SiMYAN. — Je demande la parole.

M. Paul Déroulède. — Je suis quant à moi un plébiscitaire convaincu. {Bruit à V extrême gauche.) L'émancipation pleine et entière du suffrage universel est le but que je poursuis.

Vouloir rendre la parole au Peuple n'est pas, que je sache, vouloir l'opprimer. Je vous le demande, en toute sincérité, de quel côté est la liberté et de quel côté est l'oppression, de quel côté le progrés ou la réaction ? {Applaudissements à droite et sur divers bancs.) Est-ce du côté de ceux qui veulent se fier à la souveraineté populaire ou de ceux qui en ont peur ? {Interruptions à gauche et à V extrême gauche.)

M. Alexandre Bérard. — Votre régime nous a conduits à Waterloo et à Sedan î

M. Paul Déroulède. — Comment ! je propose de consulter le Peuple, de réunir une Constituante, et c'est vous qui criez à la tyrannie ! J'ignore si, comme vous semblez le craindre, le Peuple une fois consulté nous répondra en nous donnant un sabre comme arbitre. Je n'examinerai pas même si vous ne mériteriez pas que ce sabre s'imposât directement à vous pour faire tout rentrer dans l'ordre ; j'ajouterai que ce

n'est pas tout à fait là la solution que je souhaite. Mais croyez-vous que la nation ait lieu d'être si contente de votre système de suffrage restreint, et ne craignez-vous pas qu'elle ne se demande en effet ce que vos vingt-neuf ans de parlementarisme ont fait pour elle tant au point de vue social, qu'au point de vue national ? (Exclamations à gauche et à V extrême gauche. Bruit prolongé.)

M. LE Président. — Monsieur Paul Déroulède, vous qui êtes un patriote, dites-vous... [Bruit à Vextréme gauche et à droite.)

M. Savary de Beauregard. — C'est précisément parce qu'il est un patriote qu'il parle comme il le fait.

M. Paul Déroulède. — Vous vous trompez, monsieur le président ; je n'ai jamais dit, dans cette enceinte, que j'étais ou que je n'étais pas un patriote.

M. PÉRiLLiER. — Vous êtcs la contrefaçon du patriotisme ! {Exclamations sur dii'ers bancs.)

M. LE Président. — Monsieur Déroulède, vous qui vous déclarez un patriote... {Interruptions à gauche et à r extrême gauche), vous devriez au moins ne pas oublier ce que la République a fait pour l'armée nationale. {Interruptions et bruit. — Applaudissements à gauche.)

M. Paul Déroulède. — Je prie mes collègues de la Chambre de vouloir me rendre cette justice que je fais bien rarement étalage de mon patriotisme dans cette Chambre et que j'y fais encore plus rarement appel au leur... et pour cause... {Exclamations à V extrême gauche et à gauche) ; la Patrie, j'en parle souvent au Peuple, mais ici {Vives interruptions à gauche et à r extrême gauche) ici, je vous parle surtout de vos intérêts... {Bruit sur les mêmes bancs.)

M. Simyan. — Venez donc en parler chez nous, du patriotisme ! Venez donc en parler dans nos départements !

M. Paul Déroulède. — Très volontiers; j'irai, dans tous les départements que l'on voudra, demander au Peuple si votre président élu par vous lui parait de beaucoup supérieur à ce que pourrait être et à ce que serait un président plébiscitaire. Je demanderai au Peuple si son chef à lui, quand il en aura un choisi par lui, tolérerait sans les réprimer votre désordre et votre anarchie... {Exclamations et bruit à gauche et à V extrême gauche.)

M. LE Président. — Monsieur Déroulède, je vous rappelle à l'ordre.

M. Paul Déroulède. — Ce n'est pas moi qui ai soulevé tout ce débat ; c'est M. Vi^aani, et je ne fais que lui répondre.

Oui, il se peut en effet que le peuple, consulté dans ses comices, déclare qu'il faut donner un maître à cette Chambre et un serviteur au pays... {Vives interruptions à Vextrème gauche, à gauche et sur plusieurs bancs au centre. — Bruit continu.)

M. LE Président. — Monsieur Déroulède, vous ne parlez pas en républicain... {Réclamations à droite et sur divers bancs. — Très bien ! très bien ! à gauche, à Vextrème gauche et au centre.)

M. Paul Déroulède. — Je suis aussi républicain que quiconque, mais je ne suis pas du tout parlementaire. Personne ne peut soutenir sincèrement qu'il n'y a qu'une forme de RépubUque. La Répubhque parlementaire est une Répubhque, soit ! Mais la Répubhque américaine, qui n'est pas du tout parlementaire et qui choisit son président en dehors des Chambres, c'est aussi la République.

M. SiMYAN. — Mais non, elle ne le choisit pas directement, vous le savez bien.

M. Paul Déroulède. — L'élection présidentielle américaine n'en est pas moins un véritable plébiscite. Je suis prêt, si vous le voulez, à vous le démontrer. {Bruit.)

A gauche. A la question.

M. Paul Déroulède. — J'y reviens, messieurs. Je tenais à déclarer et à expliquer à cette tribune, en dépit des protestations bruyantes des parlementaires, qu'il n'y a pas qu'une forme de République, et que la République du Peuple, la République plébiscitaire est plus qu'aucune autre une émanation logique et sincère du suffrage universel.

M. Alexandre Bérard. — La dictature ! votre République est celle de l'an VIII et celle de 1851 ; c'est elle qui a conduit la France à Waterloo et à Sedan. {Applaudissements à gauche.)

M. Paul Déroulède. — C'est au Peuple qu'il appartient de déléguer ses pouvoirs à qui et comme bon lui semble. {Bruit à gauche et à V extrême gauche.)

M. LE Président. — Je vous rappelle pour la dernière fois à la question, monsieur Déroulède.

M. Paul Déroulède. — La question est bien simple : mettez l'urgence aux voix, c'est tout ce que je demande. {Nouveau bruit sur les mêmes bancs.)

M. Gaston Doumergue. — Vous êtes un autoritaire et vous n'acceptez aucune autorité. Vous faites du parlementarisme, et vous le combattez.

M. Paul Déroulède. — Voici le résultat que j'attends de ce vote.

Ce n'est pas pour le Parlement que je parle, c'est pour le pays. Que les parlementaires de 1899, frères cadets des satisfaits et des repus de 1847, repoussent l'urgence, je le souhaite et je m'y attends. Ce qu'il faut, c'est faire voir une fois de plus à la nation que la République du Peuple a toujours été et sera toujours repoussée par les souverains du Parlement. {Applaudissements à droite et sur divers bancs. — Bruit prolongé à gauche et sur V extrême gauche.)

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