DE PARIS A VANNES PAR ANGERS, LA LOIRE ET NANTES
Lorsqu'au commencement du mois de septembre 1830, je me rendis pour la première fois en Bretagne, la voie ferrée qui relie aujourd'hui Paris à Nantes et à Yannes s'arrêtait encore à Angers. Arrivé de grand matin dans cette ville, après un trajet de dix heures, je jetai un rapide coup d'œil sur le magnifique hôtel des ducs d'Anjou, puis je m'embarquai, à six heures du matin, sur le bateau à vapeur qui descendait la Loire, et je trouvai à bord quelques voyageurs dont le nom ou la personne m'étaient connus: le prince de Lucinge, MM. de Monti et de Mirabeau. Ceux qui ont fait par eau le voyage d'Angers à Nantes savent combien ce fleuve est, à cet endroit, magnifique de largeur, et combien, lorsque les eaux sont hautes, il présente un aspect imposant et majestueux. En mémo temps, les deux rives nous renvoyaient les souvenirs de la Vendée militaire, dont MM. Muret et Crétineau-
Joly ont raconté les fastes glorieux. Voici que, sur la rive gauche de la Loire, au-dessous d'Angers, dans un pays qui s'est appelé autrefois les Mauges, et qui a conquis dans l'histoire, par des prodiges d'héroïsme, un nom aujourd'hui immortel, la Vendée, nous voyons s'élever sur un monticule escarpé, appelé le mont donne, la petite ville de Saint-Florent.
Là, Bonchamp mourant sauva la vie à cinq mille prisonniers républicains que les Vendéens, exaspérés par les cruautés des bleus, voulaient mettre à mort. « Mon ami, avait dit à d'Autichamp le héros chrétien qui sentait venir la mort, c'est sûrement le dernier ordre que vous recevrez de moi, laissez-moi espérer qu'il sera exécuté : grâce pour les prisonniers ! » A l'instant plusieurs officiers sortirent de la chambre, et, montant à cheval, ces hérauts de la miséricorde et du pardon, qui portaient le testament de clémence dans lequel Bonchamp mourant venait d'écrire sa suprême et sublime volonté, allèrent répéter, de proche en proche, à la foule émue, ces mots qui sauvaient cinq mille vies : « Grâce aux prisonniers ! Bonchamp mourant le veut, Bonchamp mourant l'ordonne ! grâce aux prisonniers ! » A ces paroles, les paysans sentirent leur colère tomber. La plupart d'entre eux faisaient partie de l'armée de Bonchamp, et le vénéraient comme un père : ils n'avaient rien à refuser à cette agonie suppliante. Et puis la grandeur de l'action imposée à leur obéissance filiale, par le héros mourant, leur apparaissait dans toute sa splendeur : la Vendée, à cette heure de défaite et de revers où
l'on implore la pitié du vainqueur, ne demandait point grâce, elle pardonnait *.
Nous voyions en même temps s'étendre cette vallée en amphithéâtre dans laquelle se pressaient, dans les journées du 17 et du 18 octobre 1793, quatre-vingtdix mille personnes, soldats, femmes, enfants, vieillards, blessés, fuyant le meurtre et l'incendie, et apercevant derrière eux la fumée qui s'élevait de leurs villages brûlés par les républicains. Le passage de la Loire par les Vendéens devant Varades, le passage de la Bérésina par notre armée dans la retraite de Moscou, deux échos douloureux qui se répondent dans l'histoire ! Ce fut à Yarades, que nous apercevons sur la rive droite, que Lescure, blessé à mort, fît rassembler autour de son lit de douleur le conseil de la grande armée, et proposa de nommer général en chef Henri de la Rochejaquelein. M. Henri, comme l'appelaient les paysans, s'était caché dans un coin et pleurait à chaudes larmes. Ce brillant général d'avantgarde qu'on chargeait de conduire une retraite représentait qu'il n'avait que vingt et un ans et qu'il ne savait que se battre, et il demandait que l'on confiât à un autre un honneur dont il ne se reconnaissait pas digne. Mais il y avait déjà plus de six mois qu'il avait prononcé son immortelle harangue : « Si > avance, suivez-moi ; si je recule, tuez-moi; si je meurs, ven-
* M. Alfred Lallié a mis dans toute la liimièi-e de l'évidenco cette généreuse intervention de Bonchamp, contestée par des écrivains appartenant au parti opposé. Ses articles ont paru i\ Nantes, dans la Ilecue de Bretagne et de Vendée,
gez-moi ! » Et il marchait si bien et si vite en avant, le noble jeune homme, que les paysans avaient peine à le suivre. Il fallut donc qu'il se résignât à ce corn.mandement en chef, qui devait achever d'immortaliser son nom.
Le bateau fuit en déployant au-dessus de nos têtes son blanc panache de fumée, et nous nous séparons de la grande armée vendéenne, que nos souvenirs voient remonter vers Ingrande, tandis que nous descendons vers Ancenis. A mesure que nous continuons notre route, et surtout quand nous approchons de Nantes, le lit du fleuve s'élargit. A peu de distance de la grande ville, qui ne compte pas moins de cent huit mille habitants, au nord l'ErdTe, au sud la Sèvre, se jettent dans la Loire, qui grossit de plus en plus. Lorsqu'enfin Nantes apparaît à nos regards, nous nous rendons compte, en voyant les nombreux bras de la Loire et la largeur de son cours principal, de la difficulté que présentait l'attaque de la ville, située sur la rive droite du fleuve et de l'échec qu'éprouva l'armée vendéenne lorsque Gathelineau, qui avec son impétuosité ordinaire avait pénétré jusqu'à la place Yiarmes, fut atteint d'un coup de feu.
Il semble que la Providence, qui a dessiné le cours des eaux sur la terre que nous habitons, et qui a élevé les coteaux et creusé les vallées, ait prédestiné l'emplacement où s'élève Nantes à recevoir une grande ville. En effet, la cité, construite dans cette situation, domine le cours et les deux rives du grand fleuve de la France de l'ouest, et les deux rivières, qui, cou-
lant en sens opposés, lui apportent le tribut de leurs oaux, augmentent encore l'importance politique, militaire, commerciale de cette situation. Napoléon, dans ses dictées de Sainte-Hélène, a exprimé ce jugement : « Maîtres de Nantes, a-t-il dit, de cette grande ville qui leur assurait l'arrivée des convois anglais, les armées royales pouvaient sans danger manœuvrer sur les deux rives de la Loire et menacer Paris. Si, profitant de leur étonnant succès, Gharette et Gathelineau eussent réuni leurs forces pour marcher sur la capitale, c'en était fait de la république. » Hélas ! Gathelineau avait à alléguer devant l'histoire une excuse trop valable à laquelle n'a pas songé Napoléon ; suivant le mot sublime d'un paysan son parent : « Le bon Gathelineau avait rendu à Dieu la grande âme que celui-ci lui avait donnée pour venger sa gloire ! La ville de Nantes, qui a pour armes un « navire équipé d'or aux voiles d'argent, au chef aussi d'argent semé d'hermines, l'écu couronné d'un cercle comtal, avec la devise : Favet Neptunus eunti » est une belle et grande cité, quoiqu'elle ait bien quelques plaintes à élever contre Neptune, qui accumule les sables dans le lit de la Loire trop large en cet endroit pour que son cours soit assez rapide. Le sol de l'ancienne cité ne s'élève pas beaucoup au-dessus du fleuve, qui^l'inonde à l'époque des grandes crues. Mais les nouveaux quartiers, bâtis sur les pentes douces qui descendent vers la Loire, sont plus sains que les anciens, et les maisons construites en pierres blanches qui se prêtent facilement aux fantaisies de la sculpture, à l'exclusion du
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granit employ«5 dans le reste du département, donnent à cette charmante cité un aspect pittoresque et riant qui contraste avec les scènes de mort dont ces lieux ont été témoins. Là, tomba Gathelineau, le Saint de l'Anjou, ce glorieux paysan sorti du rang sous le drapeau blanc, comme un élu de Dieu et de la victoire, pendant qu'à la frontière d'autres jeunes victorieux, d'une origine aussi humble, sortaient du rang sous le drapeau tricolore. C'est encore sur la place Viarmes que, quelques années plus tard, l'illustre Gharette fut fusillé après avoir répondu aux juges, qui lui demandaient pourquoi il avait repris les armes : « Pour ma religion, pour mon roi et pour ma patrie. » Je demandai à voir cette place où Carrier avait établi le quartier général de ses meurtres, d'oii partirent les ordres homicides qui envoyèrent sous les bateaux à soupapes tant de victimes destinées à être englouties dans la Loire, qui charriait chaque jour des cadavres à la mer. C'est à cette époque que Va7'7née révolutionnaire de Brutus composée de trois compagnies : les volontaires de Marat au nombre de soixante hommes seulement : les éclaireurs de la montagne, et les hussards américains composés de nègres et de mulâtres, se forma à Nantes pour aider l'exterminateur révolutionnaire dans son effroyable besogne. Quand la religion et le sens moral se retirent du cœur de l'homme il va plus loin que la bête fauve dans le goût du meurtre et la soif du sang. L'homme qui peut s'élever jusqu'à l'ange peut descendre jusqu'à Satan, et il y a vraiment quelque chose de diabolique dans la
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figure des monstres révolutionnaires de cette époque : Marat, Carrier et leurs émules avaient le génie du mal, comme saint Vincent de Paul avait le génie du bien.
Un de mes amis de l'Ouest, M. Edouard de Kersabiec, que j'étais allé voir, voulut bien m'indiquer aussi la maison qu'habitent les demoiselles du Guigny, ces deux loyales Vendéennes qui donnèrent asile à la duchesse de Berry, en 1832 ; la sœur de M. de Kersabiec, mademoiselle Stylite, était la fidèle compagne de la princesse. Deux humbles servantes, Charlotte Moreau et Marie Boissy, se trouvèrent au-dessus do toutes les séductions d'un gouvernement qui disposait d'un budget d'un milliard. Si l'esprit court les rues à Paris, l'honneur court les routes en Vendée. Madame aussi heureuse que Charles II dans son malheur, trouva plus d'un Pendrill parmi les paysans de l'Ouest, et cette terre de fidélité lui offrit plus d'une fois le chêne de Boscobel, célébré par Joubert, l'ami de Fontanes ot de Chateaubriand. Ce fut dans la maison do mesdemoiselles du Guigny que Madame, en sortant avec ses vêtements à demi consumés d'une cachette placée derrière la plaque d'une cheminée rougie par le feu, dit au général Dermontcourt, qui l'avait poursuivie dans toute la Vendée :
« — Général, je me remets à votre loyauté.
— Madame, répondit le général, vous êtes sous la sauvegarde de l'honneur français. »
Mes moments étant comptés, je me contentai de jeter un coup d'œil sur le reste des vitraux de l'église
de Saint-Nicolas, au nombre des plus beaux qui fussent en France, et sur l'admirable monument qu'avec l'aide du ciseau du célèbre Michel Golumb Anne de Bretagne éleva à son père François II. Ce tombeau, sur lequel l'image de marbre du duc François II est couchée est un remarquable spécimen de la sculpture au xv*siècle. Les statues de femmes adossées aux quatre coins du monument, les anges qui soutiennent les oreillers sur lesquels repose la tête du duc dormant son dernier sommeil, et jusqu'à la levrette de Bretagne et au lion accroupi aux pieds du trépassé, concourent à l'expression de morne majesté de ce beau morceau. Le temps vole, il faut partir ; à sept heures j'étais dans le coupé de la petite diligence qui conduisait, en dix heures environ, de Nantes à Vannes.
Je serais tenté de croire que les chemins de fer ont diminué la patience humaine en raison directe de ce qu'ils ont ajouté à la vitesse de la locomotion. Les enfants gâtés de la vapeur voudraient qu'on attelât des chevaux de course aux diligences, et je n'oserais affirmer qu'il ne se rencontre pas des gens disposés à trouver la vapeur paresseuse depuis l'avènement du télégraphe électrique. « Marche ! marche ! » c'est le cri de notre temps, et Dieu sait pourtant où l'on arrive et comment on arrive ! On est moins pressé en Bretagne, et notre attelage cheminait assez lentement. A la pâle lueur de la lune, qui éclairait la route de ses rayons douteux, j'apercevais quelques échappées du paysage, et un de mes compagnons de voiture voulait bien me fournir les explications que je lui
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demandais. La lune, sortie de dessous un nuage, donnait en plein quand nous arrivâmes à la Roche- Bernard. Au moment où nous allions nous engager sur le pont immense, aux arches gigantesques et étroites, qui domine de cent pieds au moins les plus hautes marées, j'aperçus le cours delà Vilaine, roulant vilainement ses flots sombres- et tristes à travers un paysage de rochers. J'ai rarement vu de paysage aussi désolé que celui-ci ; on dirait que ce lieu a été le théâtre d'un cataclysme de la nature, et l'imagination placerait volontiers, sur les bords maudits et : déserts de la Vilaine aux flots noirs, le souvenir de > quelqu'un de ces grands crimes qui effrayent l'humanité.
Ordinairement on descend de voiture pour passer le pont de la Roche-Bernard ; le mouvement d'oscili lation, que les grands vents qui viennent de la mer impriment au tablier de ce pont gigantesque effraye beaucoup de voyageurs et surtout de voyageuses, et je me hâte d'ajouter que leurs appréhensions ne sont pas tout à fait sans motif. Il y a quelques années, en effet, le pontsur lequel j'ai passé en 1850 et 1851 fut emporté par un coup de vent. J'ai entendu depuis raconter, par un bon et respectable prêtre de la province, que, se trourant dans une voiture publique, par le plus beau temps du monde, sur le pont de la Roche-Bernard, il eut toutes les peines du monde à se défendre contre les instances d'une voyageuse que la peur avait jetée dans une crise nerveuse, et qui voulait absolument qu'il lui donnât l'absolution, sauf
à entendre plus ' tard sa confession. Cette furie de dévotion s'apaisa au bout du pont et ne dépassa pas la dernière arche. Ne rions pas trop de cette femme ; combien y en a-t-il parmi nous qui n'aient pas à se reprocher quelque bonne résolution prise au milieu du péril, et, dès qu'il vient à disparaître, oubliée ?
A peine avions-nous fait quelques pas au delà du pont, que j'entendis un bruit de voix qui chantaient sur un rythme lent et mélancolique des paroles dont je ne comprenais pas le sens; des pas cadencés marquaient la mesure de ce chant grave et monotone : « Qui peut chanter à cette heure, et que chantet-on? demandai-je à mon compagnon de voyage.
— Ce sont, me répondit-il, des pèlerins bretons- qui n'ont pu se trouver à Sainte-Anne le jour du grand pardon, et qui se rendent, en chantant des cantiques à ce sanctuaire révéré pour faire leur pèlerinage particulier. Nous sommes en Morbihan. »
Je demeurai pensif et silencieux, et, quelques minutes après, je vis passer les pèlerins. Les hommes et les femmes marchaient par bandes séparées, et on pouvait juger, au pas allègre et allongé des marcheurs, qu'ils arriveraient vite au but de leur pèlerinage ; la foileurdonnait des ailes. Je me souvins involontairement des vers au mètre rapide do Brizeux :
Courage, pèlerins, nous sommes sur la terre ! De nos souliers de cuir frappons-la hardiment. L'ouragan est passé, le soleil nous éclaire, Il séchera le sel 4e notre vêtQment.
Marchons avec saieté, marchons léfirôremeut.