NOUVEAU VOYAGE DE PARIS A VANNES PAR RENNES
Je n'avais pas revu la Bretagne depuis le mois d( septembre de l'année 1831 ; mais, dans les derniei Jours du mois de juillet 1860, je résolus de m'y rendre pour assister au pèlerinage de Sainte-Anne d'Au-: ray. La dernière fois que j'avais visité le Morbihan, j 'étais attaché à ce noble et vaillant pays par le lien public d'un mandat donné et accepté. Les événements avaient rompu ce lien, mais en laissant subsister celui d'une reconnaissance et d'une. affection qui dureront autant que ma vie. Mon voyage, cette fois, avait donc un but exclusivement religieux, et cependant j'éprouvais une douce satisfaction à l'idée de revoir des lieux remplis de grands souvenirs, et des amis à qui j'avais voué une affection que le temps n*a pas affaiblie. Cette fois, au lieu de prendre le^ chemin de fer de Nantes, je pris celui de Rennes, parce que je devais m'arrêter un jour dans la maison de l'ordre de Sainte-Croix, fondé par le R. P. Moreau, et qui envoie ses ouvriers évangéliques à la fois dans nos campagnes et dans nos colonies les plus lointaines. Que d'événements intervenus depuis mon dernier voyage dans le Morbihan ! La scène du monde se renouvelle plus vite dans notre époque que dans toute autre. Des acteurs en descendent, d'autres y montent, et le spectacle changeant des choses humaines
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semble défier par sa mobilité le burin de l'historien, trop lent pour le suivre.
On dit que tous les voyages se ressemblent ; les voyages en chemin de fer ont particulièrement ce privilège. La vapeur court si vite, que les paysages qu'on laisse des deux côtés ne nous présentent guère que des arbres qui fuient avec un air effaré, comme s'ils appartenaient tous à cette foret menaçante qui marchait contre Macbeth. Le regard se fatigue à vouloir saisir ces perspectives fuyantes, et bientôt on ne cherche plus à discerner les objets devant lesquels on passe avec une rapidité qui finit par vous étourdir. Je no vous dirai donc pas si la route de Vannes par Rennes est plus ou moins pittoresque que la route de la môme ville par Nantes ; la distance est à peu près la même, les prix de transport n'offrent qu'une très légère différence, et la diligence qui conduit do Rennes à Vannes parcourt, à très peu de choses près, le même nombre de kilomètres que celle de Nantes à l'ancienne capitale des Vénètes. Que vous preniez l'une ou l'autre, vous aurez dix heures à passer dans une voiture étroite et mal construite, où vous serez serré, étouffé, secoué, et vous arriverez rompu, car il est remarquable qu'à mesure que les chemins de fer se multiplient et cherchent à réunir dans leurs wagons tous les genres do confort, les diligences deviennent de plus en plus incommodes et retournent aux coches, comme si elles craignaient de nous laisser des regrets. Il est vrai que sur le parcours de Paris à Vannes, par la double voie de Nantes et de
Rennes, elles jouissaient, en 1860, de leur reslé| Dans dix-huit-mois, le chemin de fer devait reliei Vannes à Paris. En une journée on devait aller d( Tune à l'autre ville, résultat désiré par les voyageursl qui descendaient tout meurtris de la diligence, appréhendé par Brizeux, qui craignait de voir sa chère Bretagne perdre, à la suite de ce dangereux rapprochement, sa physionomie originale et son auto-, nomie morale et intellectuelle.
Dans mon rapide voyage, il n'y eût pas d'incident. Je fus seulement témoin d'une de ces petites scènes" de mœurs que les fumeurs donnent chaque jour, sur toutes les lignes. J 'étais monté dans un wagon de première, où se trouvaient deux jeunes gens ; à peine étais-je assis, qu'on me fit la question de rigueur, tout en préparant les cigares, tant la réponse est prévue : « Monsieur, la fumée du tabac ne vous incommode pas? » Devant cette interpellation, le voyageur incongru qui a le malheur de ne pas fumer doit immédiatement porter la main à son chapeau, et remercier les fumeurs de cette suprême condescendance, en déclarant qu'il n'est pas incommodé par cette odeur de tabagie qui le prend à la gorge et infecte de son parfum acre et nauséabond les vêtements qu'il porte, de manière qu'en descendant d'un wagon on a l'air de sortir d'un corps de garde. Le mieux est de répondre à l'interrogation d'usage par ces mots plus aimables et plus empressés : « Au contraire. » Je suis ennemi du mieux qui est ennemi du bien, je me contentai donc de donner mon assenti-
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ment aux fumeurs par un simple mouvement de tête, qui voulait dire : « Je connais vos droits et mes devoirs. » En effet, au milieu de la multitude des fumeurs, un homme qui ne fume pas commence à devenir importun et^ridicule. C'est un misanthrope, un Alceste qui rompt en visière avec le genre humain, un être insociable qui cherche à se singulariser, et qu'il faut envoyer vivre avec les loups. Admirez la puissance d'un usage ! Au commencement, les fumeurs étaient modestes et se faisaient petits. Ils s'excusaient de leur mauvaise habitude et demandaient seulement qu'on voulût bien les supporter. Maintenant ils sont chez eux partout, et ce sont eux qui ont quelque peine à supporter ceux qui n'ont pas le même travers, et qui bientôt leur devront des excuses.
Au bout de quelques heures, nous descendions au Mans.
Je ne vous dirai rien de cette ville, où je retrouvai le souvenir de M^^ de Lescure se frayant àgrand'peine un passage dans la grande rue, encombrée d'hommes, de chevaux et de voitures traînées par des bœufs, qui fuyaient pêle-mêle après la déroute do l'armée vendéenne. Pendant les douze heures que j'y passai, je suis resté dans la maison de Sainte-Croix, magnifique établissement où le catholicisme a montré une fois de plus cette fécondité inépuisable, cette vertu créatrice qu'il tient de son fondateur et qui fait sortir de rien toutes choses. J'emportai de ce rapide séjour beaucoup de bons souvenirs et une belle parole duR. P. Moroau
figure pleine de puissance, d'originalité et de vie, qui s'est plusieurs fois offerte à mon esprit dans la suite démon voyage, pendant que je lisais les Moines d'Occident, de M. de Montalembert, ces ancêtres spirituels des moines de nos jours. Cette parole, la voici. Avant de construire la maison d'habitation nécessaire à son ordre, le P. Moreau commença par construire son église, monument remarquable qui ne coûta pas moins de quatre cent mille francs. Un personnage considérable lui fit remarquer qu'il avait manqué à toutes les règles de la prudence humaine en bâtissant son église avant de bâtir pour son institut une maison d'habitation.
« A tout seigneur tout honneur, répondit le P. Moreau. J'ai commencé par loger Dieu, c'est maintenant à lui de me loger. »
Dieu l'a logé en effet, et bien logé. On ne remarque point ces miracles du catholicisme, parce qu'ils recommencent tous les jours.
Après un séjour de douze heures au Mans, je repris le chemin de fer, et je charmai les heures du trajet du Mans à Rennes en continuant la lecture des Moines d'Occident, de M. de Montalembert. Les heures s'envolaient à tire-d'aile pendant que je m'enfonçais sous les sombres arcades des vieux cloîtres, relevés un moment par la plume de cet enchanteur. J'admirai cette introduction jetée devant l'ouvrage comme un majestueux portique. J'y trouvai cette fierté de pensée et cette vivacité de sentiment, ce flot qui jaillit intarissable de cette riche intelhgence comme une source d'eau
vive ; ce mélange de préoccupation des choses contemporaines avec le souvenir de choses du passé, qui donne un charme particulier à cet ouvrage à double perspective ; cette personnalité hardiment accentuée au milieu des médailles effacées de notre temps ; ce juste enthousiasme pour les vertus des moines, avec un aveu sincère des abus qui ont amené la ruine de leur institut ; cette indignation généreuse contre les spoliateurs, et cet humble acquiescement à la justice de Dieu s'accomplissant par l'injustice des hommes ; toutes ces qualités, enfin, nuancées de quelques défauts qui donnent une physionomie originale et séduisante aux œuvres de M. de Montalembert. Tout entier à cette lecture, je n'avais pas la conscience du temps qui s'écoulait et nous entrions dans la gare de Rennes que je rn'en croyais encore assez loin ; il était neuf heures du soir.
Pour se rendre de la gare à la ville, il faut traverser la Vilaine sur un pont. J'allai descendre à l'hôtel de France, rue de la Monnaie, afin de m'assurer une place pour Vannes dans la diligence du matin ; mais, par une de ces combinaisons imaginées, ce semble, pour le plus grand ennui du voyageur, on ne pouvait me donner de place que conditionnellement, et dans le cas seulement où les voyageurs arrivant de Paris le lendemain matin n'auraient pas retenu toute la voiture. Je me levai inutilement à cinq heures du matin ; tout était pris. Je le regrettai d'autant plus, que ce contre-temps me faisait manquer le grand jour du pèlerinage d'Auray,
qui est le 23 juillet. Il fallut bien me résigner et nie dire que sainte Anne donnait audience tous les jours aux pèlerins. Je trouvai, grâce à l'indication d'un brave Breton qui stationnait devant l'hôtel, une autre i diligence qui partait le soir à neuf heures. J'y arrêtai ma place, et, après avoir fait une longue visite âmes amis du Journal do i?<?n«es, que j'avais aimés jusque-là sans les connaître, comme on s'aime entre gens qui ont les mômes sentiments et les mêmes idées, mais que j'eus un grand plaisir à voir, je résolus de consacrer le reste de ma journée à parcourir Rennes.
Rennes, cette ville ducale, aux anciens États de Bretagne et aux vieux parlements, la préférée de notre reine Anne de Bretagne, n'a pas réalisé l'idéal que son nom avait évoqué dans mon esprit. Il est vrai qu'il ne reste guère à l'antique capitale de la Bretagne de son long passé que son nom. C'est du terrible incendie de 1720 que date la transformation de la ville. Cet incendie, qui s'alluma dans la nuit du 20 au 21 décembre chez un menuisier de la rue Tristain, s'étendit sur une grande partie de la ville ; " les flammes ne s'arrêtèrent qu'au bout de sept' jours, après avoir consumé huit cent cinquante maisons.
On profita de ce désastre pour reconstruire les rues sur un plan régulier. L'ingénieur Robelin et l'architecte Abeille dessinèrent le plan d'une ville nouvelle, en indiquant l'emplacement des grands édifices projetés pour son embellissement : parmi les
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améliorations arrêtées, il faut compter la rectification du cours de la Yilaine au moyen d'un canal. Ceci explique comment toute la partie centrale de Rennes m'apparut comme une ville moderne, tirée au cordeau. C'est une nouvelle venue du dix-huitième siècle qui étale ses jeunes splendeurs, tandis qu'alentour s'enchevêtrent, comme les fils d'un rouet tombés des mains d'une fileuse bretonne, les rues étroites, noires et tortueuses de la vieille cité, avec leurs maisons de bois chères aux archéologues et aux artistes. Je ne trouvai réellement à admirer dans Rennes que l'ancien palais du Parlement, qui, gardant sa destination, est aujourd'hui le Palais de Justice. I^a cathédrale, en style bas-roman, a quelque chose de lourd et d'écrasant; l'église Saint- Germain est médiocre ; celle de la Toussaint, comme la plupart des églises des jésuites, est plutôt ornée que belle. La pierre de granit dont on s'est servi dans la construction de ces églises, et qui noircit promptement, leur donne un air d'antiquité prématuré. Je m'arrêtai assez longtemps devant la croix monumentale de pierres mêlées de dorure érigée sur une des places de la ville, en face d'une allée sombre et touffue, et à laquelle on monte par des degrés ; elle semble s'élever sur une petite colline comme sur un trône. C'est de là que le P. Rauzan prêcha, en 1817, une mission. Les quais de la Vilaine sont d'un aspect l)ittoresque et la grande plaine, toute couverte de verdure, qui s'étend de l'autre côté, repose agréablement les yeux.
Vers dix heures du soir, je m'embarquai pour Vannes. Je n'ai rien à dire de cette course de nuit, qui ne me permit de rien voir. J'avais pour compagnon dans le coupé un négociant de Paris qui, né à Rennes, menait sa femme jeune encore au pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray, pour lui demander, à ce que j'appris par leur conversation, d'envoyer à leur foyer une de ces petites têtes blondes qu'on appelle quand on ne les a pas, et qui sont, comme l'a dit un ancien, autant de gages que nous donnons contre nous à la fortune, cuisants et chers soucis que tout le monde veut avoir, frais sourires qui coûtent quelquefois plus tard bien des larmes ! Depuis longtemps déjà le soleil s'était levé, lorsque, à quelques lieues de Vannes, en passant dans un gros bourg qui célébrait la fôte de son patron, j'admirai le gracieux porche d'une église. La foule était si grande, qu'elle n'avait pu tenir tout entière sous les voûtes du sanctuaire et qu'elle débordait au dehors. Je retrouvai la Bretagne que j'avais en vain cherchée à Rennes. Ces chrétiens aux longs cheveux, qui, agenouillés à la porte de la maison de la prière, suivaient du regard les progrès du saint sacrifice qui s'accomplissait à l'intérieur, et se joignaient du fond du cœur aux oraisons du prêtre, me rappelèrent ces pèlerins de Sainte-Anne dont les cantiques, retentissant en notes graves et tristes au milieu de la nuit, m'annoncèrent, à mon premier voyage, que j'avais passé le pont gigantesque de la Roche-Bernard et que j'étais entré dans le Morbihan. Une heure après, j'étais à Vannes.
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EÉRONIK. — SAINTE-ANNE. — KERLÉANO. — KÉRANTRÉ
Comme à mes précédents voyages, j'avais fait retenir ma chambre à l'hôtel du Dauphin, situé sur le Cours, presqu'en face du collège d'où M. Rio sortit en 1815, avec ses jeunes et vaillants camarades, pour faire cette campagne qu'il a racontée dans sa Petite Chouannerie^ livre où la sève de la jeunesse coule à pleins bords et où l'on sent palpiter ces cœurs de seize ans qui, noblement prodigues de leur vie, ne savent ni compter les sacrifices ni calculer les périls.
Toutes les fois qu'on demeure un certain nombre d'années sans visiter un pays, on s'étonne, en y arrivant des vides qu'y a faits la mort et des changements qui se sont opérés dans les habitudes et dans les mœurs. C'est la pensée qui me saisit au moment où j'arrivai à Vannes. Ce saint et excellent évêque, le dernier descendant, je crois, de Duguesclin, qui m'avait reçu la première fois dans son grand séminaire avec tant de bienveillance et avec une simplicité apostolique, et qui, pendant que ses professeurs profitaient des vacances pour faire une partie de boules, m'avait raconté quelques épisodes de la première Révolution à Vannes, en me désignant du doigt le lieu où l'on fusillait les prisonniers de Quiberon qu'on faisait sortir dix par dix du jardin du grand séminaire transformé en prison, — il était morti
Le curé de Saint-Patern, cœur d'or et volonté de granit, qui avait exercé une si grande influence dans le déparlcment en 1848 et 1849, — mort !
Le général Joseph de Gadoudal, que, dans mes deux premiers voyages, j'étais allé visiter, à deux kilomètres d'Auray, dans sa maison de Kerléano, où il était resté, comme une fidèle sentinelle, devant le monument de son formidable frère, jusqu'à ce que Dieu l'eût relevé de sa faction, — mort !
Le marquis Lemintier, cet homme de bien et de sens qui m'avait si courtoisement reçu dans sa maison de campagne de Limoges, située à peu de distance du canal, et plusieurs autres personnes qjie j'aurais aimé à revoir, avaient aussi cessé de vivre; et jusqu'à mon hôte du Dauphin, que je ne trouvai plus là et qui avait succombé à une maladie de poitrine dont il était déjà atteint, je crois, quand je quittai Vannes. — Tous morts !
Une nouvelle surprise m'attendait en entrant à l'hôtel : la simplicité bretonne, qui m'avait frappé à mes premiers voyages, avait en partie disparue en cédant l.a place à l'élégance et à la recherche parisiennes. On m'introduisit dans une chambre, au rezde-chaussée, tapissée avec soin et meublée d'un lit moderne en acajou avec rideaux de mousseline blanche : je n'y dormis pas mieux que sous l'immense baldaquin d'indienne qui abritait, à mon premier voyage, mon lit d'une simplicité morbihannaise. Secrétaire, commode en acajou, sièges dans le nouveau style, pendule d'un nouveau modèle, rien n'y man-
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quait, pas même une caisse à bois couverte de tapisserie. Le progrès matériel pénètre partout, mais, presque partout, il pénètre seul, en laissant le progrès moral derrière lui. Il y a neuf ans, le domestique m'avait servi maigre le vendredi et le samedi, sans prendre mes ordres, comme si la chose allait d'ellemême ; cette fois il me demanda si je faisais maigre le samedi. En questionnant quelqu'un du pays, j'appris qu'il fallait attribuer ce relâchement de l'austérité bretonne aux travaux du chemin de fer de Vannes, qui amenaient beaucoup d'étrangers dans la ville.
Je me hâtai de courir au logis de mon ancien collègue et ami, l'abbé Lecrom, un des chanoines de la cathédrale, et, une heure après, nous étions en route pour Sainte-Anne d'Auray. Notre équipage n'était pas brillant; c'était une voiture légère, couverte de toile, traînée par un de ces petits chevaux bretons, sobres devant le râtelier, infatigables au travail, qui ont plus de fonds que d'apparence. Partis à huit heures, nous étions à dix heures à Sainte-Anne, que je ne décrirai pas, parce que j'en ai déjà fait la description dans mon précédent récit. Le grand jour du pèlerinage était passé, puisque nous étions au 26 juillet; la veille, plusieurs milliers de personnes avaient assisté à la procession solennelle, et c'était le matin, à cinq heures, qu'on avait célébré la messe du haut de la Scala-Sanla devant les pèlerins, qui avaient passé la nuit sur la lande voisine en chantant des cantiques ; la plupart étaient partis, et nous en avions rencontré un bon nombre sur le chemin. Cependant l'église
était encore pleine. Je remarquai ces beaux types de ; Bretons et de Bretonnes qui m'avaient déjà frappé jBn 1851, lorsque j'étais venu au pèlerinage de la Saint- Michel, la simple et rustique beauté des femmes et des filles, la force et la stature carrée des hommes, la dignité et le recueillement de ces physionomies ouvertes et pleines d'assurance. Après la messe, nous fîmes visite au supérieur, et, sans accepter son invitation obligeante pour le jour même, nous lui promîmes de revenir le lendemain. Nous remontâmes à midi dans notre véhicule et nous prîmes le chemin de Kéronik, château héréditaire où résidaient le vé-: nérable comte Harscouët de Saint-Georges et son fils.
Bien que Kéronik ne soit pas très éloigné d'Auray, nous n'y arrivâmes qu'à deux heures. A partir de Pluvigner les chemins deviennent très difficiles, et il fallut manœuvrer la voiture à travers d'immenses ornières. Je reconnus l'endroit où, à un précédent voyage, le conducteur du cabriolet où j'étais assis demanda le chemin à un petit pâtre breton, qui paissait sept ou huit moutons bien chétifs et deux chèvres dans un maigre pâturage. Mon cocher, qui était gallo, c'est ainsi qu'on appelle dans le pays ceux qui n'appartiennent pas à la race bretonne, se fâcha très fort contre le pauvret, qui ne comprenait pas le français, et affirma que le jeune gars y mettait beaucoup de malveillance.
— Il en met tout autant que vous en mettez à ne pas comprendre le breton, lui dis-je en riant.
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Et cette observation fit tomber sa colère.
Cette fois nous pûmes nous diriger d'après les indications recueillies à Pluvigner. Avant d'arriver au château nous rencontrâmes çà et là quelques groupes de pèlerins attardés, qui, lorsque les mouvements de terrain leur permettaient d'apercevoir à l'horizon la tour de Sainte-Anne, fléchissaient le genou et récitaient dévotement leur chapelet. Sainte-Anne, pour les pèlerins bretons, c'est quelque chose d'analogue à ce qu'était Jérusalem pour les Croisés. On ne nous attendait plus à Kéronik, mais la réception qu'on nous fit n'en fut ni moins bienveillante ni moins cordiale. Après dîner, nous allâmes faire une assez longue promenade dans le parc. Le château de Kéronik est une de ces simples et belles habitations seigneuriales qui, assises au milieu de grands ombrages et devant de fraîches eaux, respirent le calme et la sérénité. Le paysage est agreste et d'une beauté sévère, et un peu mélancolique. Dans ce lieu sauvage et retiré, où l'on se trouve en face de la nature, de soimême et de Dieu, on comprend que les consciences calmes et pures peuvent seules se plaire. En longeant un beau lac sur lequel s'ébattaient des cygnes, nous aperçûmes de loin des faneuses, qui donnaient un peu de mouvement et de vie à ce paysage endormi et immobile. Selon l'usage du pays, ce sont les hommes qui présentent les bottes de foin au bout de la fourche, et les femmes qui, debout sur les charrettes, les arrangent. Un peu plus loin nous vîmes passer un piqueur à cheval, conduisant douze beaux chiens ;
c'est la meute de Paul de Saint-Georges. Fidèles à leurs devoirs de propriétaires comme à tous leurs autres devoirs, son père et lui savent que l'absence de ceux qui possèdent est une cause de gêne et de souffrance pour ceux qui ne possèdent pas et dont la seule richesse est le travail ; ils résident donc toute ^j l'année dans cette terre solitaire et retirée, et la seule distraction de Paul de Saint-Georges est d'aller ': chasser le sanglier dans la forêt de Camors, où ceformi-j dable gibier abonde, et dont on aperçoit de Kéronik^ les sombres ombrages noircissant l'horizon.
Après notre promenade, nous rentrâmes, et, dans une longue causerie, nous parcourûmes les divers sujets qui préoccupaient déjà, l'été dernier, les esprits, et j'admirai la fermeté de jugement et la droiture de cœur de notre noble et vénérable hôte," l'un des types les plus élevés de cette société de laj Restauration, que j'ai entrevue dans ma première jeunesse, beau temps où l'honneur, ce guide incor-: ruptible et sévère, n'avait pas encore cédé sa place à l'intérêt et à l'amour du bien-être dans la plupart des foyers. A huit heures, on vint prévenir que le souper était servi. Nous nous rendîmes à la salle à manger. Je retrouvai cette coutume pieuse des temps passes qui m'avait déjà ému et édifié à mon premier voyage dans le Morbihan. Avant de nous mettre à table , la prière du soir fut dite en commun, afin de permettre aux domestiques et aux ouvriers de la terre qui se lèvent avec le jour d'aller prendre du repos. Vàni Ces anciennes
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maisons, les traditions demeurent immuables au milieu de la mobilité continuelle des événements, et la stabilité des mœurs lutte contre les révolutions, comme les roches granitiques de la côte du Morbihan contre les flots qui les assiègent. M. de Saint-Georges père est, comme il y a dix ans, agenouillé à huit heures du soir sur sa chaise, au milieu de sa famille, de ses hôtes et de ses domestiques et, quoiqu'il y ait des ecclésiastiques présents, c'est lui qui, en vertu du droit patriarcal, dit la prière du soir. Sa voix est peut-être un peu moins sonore, sa figure un peu plus plissée; mais la taille est toujours droite, l'intelligence ferme ; l'accent, la piété, les paroles, sont les mêmes. Je me demande si dix années se sont vraiment* écoulées entre ces deux prières du soir que j'ai entendu réciter par la même voix, avec la même dévotion, dans le même lieu. N'est-ce pas la veille que je me suis agenouillé ici? Tant d'événements écoulés, tant de révolutions, ne seraient-ils qu'un rêve ? C'est une belle image de la permanence des croyances, des idées et des sentiments au milieu des sables mouvants du dix-neuvième siècle. Pour ajouter à l'illusion, je vais coucher dans la même chambre et dans le même lit où j'ai passé la nuit dix ans auparavant, à l'époque de la Législative. Tout est àsa place, et je retrouve le tableau généalogique des Harscouët de Saint-Georges au dessus de la cheminée. Les ancêtres doivent être satisfaits de leurs descendants : ils n'ont pas en vain laissé ,des enseignements et des exemples : les uns ont été
compris, les autres suivis, et la grande devise qui résume à elle seule toute les devises chevaleresques : Noblesse oblige^ trouve ici sa vivante application.
Le lendemain matin, 29 juillet, entre cinq et six. heures du matin, nous prîmes congé de nos hôtes et nous remontâmes, l'abbé Lecrom et moi, dans notre modeste voiture traînée par notre petit cheval breton. Nous cheminâmes en silence ; l'abbé Lecrom allait dire la messe dans le sanctuaire de Sainte- Anne, et j'y devais faire mon pèlerinage. A huit heures et quelques minutes nous arrivions. Quoique ce fût le troisième jour, il y avait encore beaucoup de monde, et l'église était complètement remplie. Dans cette nef, visitée par tant de chrétiens qui ne sont plus, et oii tant d'âmes pieuses se sont épanchées devant Dieu, on respire un parfum de foi et de prière, (^q^ ex-voto qui, suspendus aux voûtes, attestent le bienfait en témoi gnant la reconnaissance, redoublent la confiance envers Celui qui invite ceux qui sont chargés à venir lui demander la force de porter leur fardeau. Après la messe, nous passâmes dans le petit séminaire, et l'on nous montra les bannières qui, données par de hauts personnages sont portées dans la procession solennelle de la fête de sainte Anne. Nous fîmes ensuite honneur à un déjeuner maigre auquel nous avait invités le supérieur du petit séminaire. La conversation se prolongea longtemps. Il y avait là des esprits d'élite, de ces âmes à la fois élevées et sereines, dont la conversation a un charme particulier, parce qu'elle calme l'esprit tout en échauffant le cœur. On parla un ,^
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peu de toute chose, de notre temps d'abord, qui, comme tous les temps, a ses misères, puis des grands ouvrages qui soutiennent et qui consolent, des deux premiers volumes des Moines cVOccident, que mes hôtes ne connaissaient pas encore, et dont je parlai avec cet enthousiasme récent etdepremierjetqui se communique aisément. Puis j'interrogeai le recteur d'Hoëdic, auprès duquel je me trouvais placé, sur les récits qu'on m'avait faits de cette île où la simplicité de l'âge d'or semble avoir prolongé son empire.
J'appris de lui que ces récits étaient pour la plupart exacts. Il est tout dans son île : l'autorité civile, car seul il sait lire et écrire, comme l'autorité religieuse ; il est curé de droit, et de fait il est maire. C'est même lui qui préside à la distribution de la boisson ; les pécheurs de cette île sont rationnés, pour qu'il n'y ait pas d'excès : un litre aux hommes, un demi-litre aux femmes et aux adolescents ; les bénéfices sont consacrés à soutenir les veuves et les orphelins. Ceci me rappelle une histoire que j'entendis raconter, dans l'un de mes premiers voyages, par le vicaire de l'Ileaux-Moines. Deux hommes d'Hoëdic s'étaient disputés en faisant leurs moissons et s'étaient battus à coups de faux. Les blessures n'étaient pas graves mais le sang avait coulé! Le recteur les manda devant lui.
— Je vais, dit-il, vous faire embarquer et vous livrer à la justice.
— Oh ! monsieur le recteur, épargnez-nous ! s'écrièrent les deux délinquants.
— Je le veux bien, mais à une condition, c'est que
VOUS VOUS soumettrez sans mot dire à la peine que je vais vous infliger, et je vous avertis d'avance qu'elle sera sévère.
— Plutôt que d'être livrés aux gendarmes, nous nous soumettrons à tout, monsieur le recteur.
— Eh bien, dimanche prochain, vous vous présenterez tous deux à l'église avec un cierge d'un écu, et vous vous tiendrez agenouillés devant l'autel de la sainte Vierge, votre cierge allumé à la main, pendant toute la grand 'messe. Je monterai en chaire et j'avertirai l'assistance de l'amende honorable que vous subissez pour racheter l'offense que vous avez commise envers Dieu, en portant l'un sur l'autre vos mains homicides.
L^s libres penseurs se récrieront peut-être contre cette résurrection de la pénitence publique. Je ne proposerai sans doute pas de généraliser dans notre temps le genre de répression appliqué par le recteur d'Hoêdic ; mais, en bonne conscience, quand on a commis une faute, ne vaut-il pas mieux s'agenouiller devant Dieu que de se courber devant les hommes? N'était-il pas préférable en outre de demander à ces deux délinquants, violents mais honnêtes, une amende honorable à l'église, où ils devaient librement s'agenouiller pour se relever amnistiés et meilleurs, que de les livrer aux gendarmes, qui les auraient conduits dans une prison d'où, par un long contact avec le crime, ils seraient peut-être sortis pervertis ?
Brizeux, qu'on rencontre partout en Bretagne, car il a tout chanté, a redit dans son poème des Bretons^
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cette innocence de mœurs et cette simplicité primitive :
Une chaîne d'îlots ou de roches à pic
De Saint-Malo s'étend jusqu'aux îles d'Hœdic ;
Iles durant six mois s'enveloppant de brume,
De tourbillons de sable et de flocons d'écume.
Des chênes autrefois les couvrirent, dit-on :
Chaque foyer n'a plus qu'un feu de goémon.
Parfois, derrière un mur où vivait un ermite
Dont le vent a détruit la cellule bénite,
Derrière un mur s'élève un figuier pâle et vieux,
Arbre cher aux enfants, seul plaisir de leurs yeux.
La tristesse est partout sur ces îles sauvages,
Mais la paix, la candeur, la foi des premiers âges ;
Les champs n'ont point de borne et les seuils point de clé ;
Les femmes d'un bras fort y récoltent le blé ;
De là sortent aussi, sur les vaisseaux de guerre.
Les marins de Bretagne, effroi de l'Angleterre.
Après un échange d'affectueuses paroles, nous prîmes congé de nos hôtes du petit séminaire, qui est très florissant, car il compte trois cent cinquante élèves, et, remontant dans notre voiture, nous repartîmes pour Vannes. A mon dernier voyage, j'avais visité le général Joseph de Gadoudal dans sa maison de Kerléano, située à deux kilomètres d'Auray ; je voulus, cette fois, voir sa digne fille ; j'avais à lui porter des nouvelles de son excellent frère Georges de Gadoudal et de ses neveux. Le recteur d'Auray, que nous rencontrâmes, nous indiqua le chemin le plus court pour nous rendre à Kerléano, mais non pas le meilleur. Sans doute les Morbihannais, qui sont d'excellent marcheurs, supposent charitablement
téll
queceux qui les interrogent sont doués d'une légèretéj égale à la leur et ont comme eux des jarrets d'acier. Il nous fallut gravir une rampe presqu'à pic, et, sans les branches d'arbre auxquelles je me rattrapai, comme un mauvais cavalier se rattrape au pommeau ; de sa selle, je ne sais vraiment pas si je serais jamais arrivé. On appelle cela, en Morbihan, un chemin; dans tout autre pays on appellerait cela un mur. Quand nous eûmes gravi la pente, assez semblable à^ ce chemin du ciel dont Bossuet a dit qu'on y grimpe^ plutôt qu'on n'y marche, j'aperçus la petite maison où, en 1830 et en 1851, j'étais allé voirie général. Dès ma première visite, en 1830 j'avais trouvé le général malade et affaibli : un coup d'apoplexie, dont il avait avait été frappé, l'avait laissé paralysé d'un cùlé. Il était affaissé et triste, mais intelligent et toujours bienveillant et affectueux. Sa fille, comme un ange gardien, veillait sur son vieux père et lui consacrait ces trésors de tendresse maternelle que Dieu a mis dans le cœur de la femme, et qui remontent comme ils descendent ; Sophocle l'a admirablement compris dans son Antigone ; Shakspeare le comprend aussi, quand il fait dire à Cordélia :
0 iny dear fatlier ! Restorcitiou hang This medicine on my lips ; and let ihis kiss, Repair those violent harms, that my two sisters Hâve in thy révérence made !
Et dans la même scène, quelques lignes plus haut: \
0 you kind gods, Cure this sreat breack in liis abiised nature !
SAINTE-ANNE d'aURAY 83
The untun', det and jarriug sensés, 0 wind up
Of this child-changed father !
« 0 mon père bien-aimé ! que ne peux-tu trouver le rétablissement de ta santé sur mes lèvres ! Ah 1 puisse ce baiser réparer le mal que t'ont fait mes deux sœurs I Et vous, ô divinité bienfaisante, rendez à lui-même ce père, qui est devenu un enfant ! »
Je la revis encore une fois en 1851. Le mal avait fait des progrès , et le général n'était plus que le reste de lui-même ; la paralysie commençait à lui ùter la mémoire et je ne suis pas bien sûr qu'il m'ait reconnu. Je quittai tristement ce noble vétéran de l'honneur et de la fidélité, avec le pressentiment que je ne le verrais plus. Je retrouvai en effet, en 1860, M"® Virginie de Gadoudal seule dans la petite maison de Kerléano ; elle avait une tombe de plus et une tombe bien chère à garder. C'est elle qui veille maintenant auprès du monument de Georges de Gadoudal : rotonde en pierre avec un portique soutenu par deux colonnes en fonte, sorte de columba rium antique et qui n'est pas même terminé à l'inté rieur, mais où Ton trouve du moins un autel au pied duquel j'ai entendu la messe en 1851 et en 1868, et devant lequel on peut prier et méditer.
Après cette visite, nous allâmes, jusqu'au château de Kérantré, visiter M™» Henriette de Gouvello, une de ces nobles femmes qui, suivant les traditions de leur famille, vivent pour les autres, et que le pauvre bénit comme une seconde providence. Le chemin est à peu près impraticable, et, partis en voiture nous arrivâmes à pied, en laissant derrière nous notre vé-
bicule à demi brisé. C'est un proverbe dans le pays que les Gouvello gardent les deux boucbes du Morbihan (de la petite mer). Du côté d'Auray, le château de Kérantré appartient à M"»® Henriette de Gquvello, et, du côté de Sarzeau, nous retrouverons le château de Kérevenant, propriété de M. le marquis de Gouvello, et qui, par son architecture, rappelle les villa de ritalie.
Il était tard quand nous arrivâmes à Vannes. Fatigué de tant de courses, je soupai rapidement et je me couchai. A peine avais-je posé la tête sur l'oreiller, que je m'endormis ; mais mon sommeil, plein des souvenirs des deux journées précédentes, auxquels venaient se mêler les impressions de mes autres voyages, me présenta dans des visions incohérentes et confuses les images et les idées qui s'étaient succédé sous mes regards et dans mon esprit. Tantôt je voyais la tour de Sainte-Anne se dresser imposante et vénérable au bout de la grande lande; j'entendais les pas pressés des pèlerins et leurs cantiques, et les cloches tintaient V Angélus. Tantôt je m'enfonçais dans les vertes solitudes de Kéronik, et j'éprouvais un charme indicible à sentir les grandes ombres descendre sur mon front, tandis que mes yeux scrutaient la profondeur des eaux transparentes et que le silence des bois laissait parvenir à mes oreilles les notes perlées du rossignol. Et puis je me trouvais toute coup transporté à Kérantré ; mais, mon imagination reculant de trente ans en arrière, j'avais sous mes yeux le spectacle que j'avais entendu décrire. On était à l'époque
du voyage de M™» la duchesse de Berry dans la Vendée et la Bretagne, c'est-à-dire en 1828 ; la petite mer, très profonde en cet endroit, était couverte de navires de haut bord magnifiquement pavoises ; le rivage disparaissait sous la foule portant ces costumes pittoresques et ces larges chapeaux qui caractérisent la Bretagne ; les paroisses marchaient au son du biniou en portant leurs bannières, et les salves de l'artillerie se mêlaient au bruit des cloches sonnant à pleines volées. Puis tout à coup, comme il arrive quand le vent balaye ces villes et ces palais fantastiques qu'une invisible palette a peints dans les nuages, cette vision disparut et fut remplacée par une autre. J'étais sur la lande de Mi-Voie, dont le chêne existait encore et se dressait comme le gigantesque témoin de cette lutte de géants. Je voyais Beaumanoir arriver à la tête de sa vaillante bande, et Bemborough se présenter à l'autre extrémité avec les Anglais. Gomme l'a dit un poète breton contemporain du combat, dans le dialecte de Gornouailles : « Combien sont-ils, mon jeune écuyer? — Combien ils sont? Je vais vous le dire. — S'ils sont trente comme nous, en avant, amis et courage ! Droit aux chevaux avec les fauchards î ils ne mangeront plus notre seigle en herbe ! — Seigneur saint Kado, donnez-nous force et courage, afin qu'aujourd'hui nous vainquions les ennemis de la Bretagne. Si nous revenons du combat, nous vous ferons don d'une ceinture et d'une cotte d'or, et d'une épée, et d'un manteau bleu comme le ciel. Et tout le monde dira en vous regardant : .< Au paradis
comme sur terre, saint Kado n'a pas son. pareil * ! » C'était le combat des Trente. La mêlée commençait par le choc des deux troupes , semblables à deux blocs d'acier ; puis la lutte se poursuivait, ardente, terrible, implacable. Sous les coups des courtes époes bordelaises, des marteaux d'armes, des haches etdesépieux, les armures se brisaient comme le verre, le sang coulait, les forces s'épuisaient, et Beaumanoir, blessé et haletant, demandait un ; peu d'eau pour étancher sa soif. J'entendais le cri de Geoffroy du Bois, aigu et strident comme le chant de latrompctte : Bois ton sang, Beawnanoir, et ta soif passera ! Alors des images plus douces remplaçaient ces images de guerre. Les vainqueurs, conduisant après eux les vaincus survivants, rentraient, au son de joyeuses fanfares, au château de Josselin, dont les tours pointues déchiraient les nuages ; les nobles dames s'avançaient sur leurs haquenées au devant de ce cortège.
Bientôt, passant avec elles le pont-levis ,- je me trouvais dans la cour d'honneur, en présence de la grande façade, qui, bâtie et décorée avec tant de richesse, dans le style de la Renaissance, étonne et charme les regards par Télégance inimitable de son architecture, qui s'épanouit en mille détails ravissants et en mille caprices gracieux, et semble fleurir sous le ciseau. J'étudiais d'un regard ravi ces mer-
* Chants populaires de la Bretagne, recueillis et publiés par Th. Hersart de la Villeraarqué.
veilles, cette floraison de l'art qui se joue des obstacles, et je trouvais avec bonheur la devise des Rohan : A plus, mêlée partout aux fantaisies de la sculpture, lorsqu'un grand bruit me troubla dans cette étude et bientôt me réveilla. J'allais croire que le duel des Trente recommençait.... C'était le domestique de l'hôtel du Dauphin qui m'apportait les lettres et les journaux arrivés le matin de Paris.
VANNES. — LA COUR DU CONNETABLE. — L ANCIEN PALAIS DES DUCS. — l'ancienne SALLE DES ÉTATS. — LA CA- THÉDRALE.
J'étais fatigué de ma course rapide, et je résolus de passer les journées du samedi et du dimanche à Vannes. Quelques promenades, des visites, des notes à prendre, mon itinéraire à fixer pendant les moments si courts que j'avais à rester dans le Morbihan, il y avait là de quoi remplir plus d'une journée. Vannes, la première fois que je la vis, me laissa une impression que deux visites successives n'ont pas changée. Certes, ce n'est point une belle ville, mais c'est une ville qui a un caractère, yne physionomie qui lui est propre, des souvenirs qui parlent à l'esprit et au cœur. Je sais que, de notre temps, on met avant tout les charmes de la ligne droite et les grâces de l'uniformité, dont nos pères assuraient que l'ennui était le premier-né. La
passion de la triangulation est devenue tellement dominante, que si la Sainte-Chapelle se trouvait par malheur sur le parcours d'un tracé, un de ces esprits pleins d'expédients, comme il s'en trouve, ouvrirait l'avis d'élever une baraque semblable à celle vulgairement connue sous le nom de Palais de l'Industrie, pour mettre ce délicieux monument sous remise. Je n'ai point le même enthousiasme pour les boulevards, les moellons alignés, le macadam et le badigeon, et j'aime mieux une ville irrégulièrement bâtie, moins géométriquement percée, avec des rues qui ne sont pas alignées au cordeau, pourvu qu'elle dise quelque chose au cœur et à l'esprit, qu'une ville mesurée et construite au compas, qui n'a ni un souvenir ni une émotion à donner.
Dans le passé. Vannes eut des sujets de gloire et de splendeur. Quand elle fut tombée, après de longues luttes, sous la domination des ducs de Bretagne, elle devint une de leurs résidences préférées. Sa position centrale au milieu de leurs États leur permettait de se diriger rapidement vers le point menacé, en cas de révolte ou de guerre contre des voisins ambitieux. Dans la presqu'île de Rhuys s'élevait la forteresse de Succinio, leur séjour habituel quand il y avait des points noirs à l'horizon ; cette forteresse, dont les ruines sont encore debout, comme un spectre du passé, avait des remparts surmontés d'un parapet saillant à mâchicoulis, et elle était flanquée de six tours. A un quart de lieue de
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Vannes, les ducs avaient une belle maison de plaisance. Dans l'enceinte même de la cité, ils possédaient « le chastel de la Motte, » antique édifice bâti originairement, dit-on, par le comte de Guevek, mais reconstruit entièrement pendant le xiii® siècle. En outre, le duc Jean II avait fait élever, en face de la Garenne, cette promenade, attristée aujourd'hui par un sinistre souvenir, « un autre chastel, très bel et très fort qu'on appelait Y Hermine ». Les murs de ce vaste bâtiment, en se joignant aux remparts de la place, contribuaient à en augmenter la force. Montfort et ses successeurs, Jean V, François I«f, Pierre II, François II et la dernière souveraine de la Bretagne ' sa fille, la duchesse Anne, habitèrent souvent ces demeures ducales. La cité, aujourd'hui calme, silencieuse et triste, retentissait du bruit des fêtes, des tournois et des carrousels. Elle était, avec Rennes et Nantes, un des sièges ordinaires de la cour ; et, après ces deux capitales. Vannes est la ville où les ducs ont réuni le plus souvent les états de Bretagne. Je ne puis résister à l'envie de rappeler un acte d'héroïsme chevaleresque, très honorable pour le nom français, qui eut lieu à Vannes, à l'époque des guerres où Montfort était allié avec l'Angleterre. Le comte de Buckingham occupait, avec ses troupes, la ville, qui n'avait pas volontiers reçu ces étrangers ; il avait fallu un commandement exprès du duc pour déterminer les bourgeois à ouvrir leurs portes. Encore, leurs députés se présentèrent-ils devant le comte de Buckingham, et lui dirent : « Monseigneur, ne vous
mettons nul contredit à entrer en notre ville ; mais nous voulons, pour apaiser le peuple, autrement vous ne seriez pas assur (e/z sûreté), que vous nous juriez sur saintes évangiles que quinze jours après que vous en serez requis, vous vous partirez de cette ville, et ferez partir les vôtres, et ne ferez ni consentirez faire dommage ni moleste. » Buckingham comprit que l'entrée de ses troupes à Vannes était à ce prix, et il prêta le serment demandé. « Faire lui convenait, continue Froissard, auquel nous devons cette anecdote, se il ne voulait dormir aux champs. Ainsi fut le comte de Bouckhingen logé en la cité, en l'hôtel du duc, au moult plaisant chastel, qui sied dans la ville et est nommé la Motte. » Pendant l'occupation de Vannes par les Anglais quinze gentilshommes français, munis de sauf-conduits, se présentèrent aux portes de la ville pour répondre au défi que quinze gentilshommes anglais étaient allés leur porter jusqu'à Nantes. Ces sortes de duels chevaleresques encadrés dans la guerre, dont le combat des Trente est resté le type le plus célèbre, étaient alors dans les usages. Le comte mit de nouvelles conditions à la bataille. Au lieu de quinze contre quinze, il voulut que les champions combattissent cinq contre cinq, et que le combat eût lieu à pied. Il réduisit le nombre des coups comme le nombre des champions. Chaque combattant ne devait donner que cinq coups de lance, cinq coups d'épée, cinq coups de hache et cinq coups de dague. Les Français demeurèrent vainqueurs et les cinq Anglais furent blessés ou terrassés. Le loyal Buckingham in-
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vita, avec courtoisie, les vainqueurs à souper le soir à sa table. Un des Français vainqueurs, Ghastel-Morand, fut défié à ce souper par un seigneur anglais nommé Guillaume Farrington; il accepta le défi, et le combat eut lieu le lendemain. L'Anglais se présenta dans la lice, sans porter la partie de l'armure qui couvrait les jambes, en alléguant un mal de genou qui l'empêchait de la revêtir. Il proposa à Ghastel-Morand d'ôter également cette pièce de son armure, en ajoutant qu'on s'engagerait des deux côtés à ne point frapper les parties désarmées. Le loyal chevalier français, sans soupçon, parce qu'il était lui-même sincère, accepta la proposition. Mais, au troisième coup, l'anglais, abusant de la confiance de son adversaire, lui transperça la cuisse du fer de sa lance ; c'était une félonie. Un long cri d'indignation s'éleva parmi les spectateurs du combat. Le plus indigné de tous était le loyal Buckingham. Il fit arrêter le lâche Farrington, et, en envoyant au brave Français cent cinquante nobles dans un gobelet d'argent, il lui fit offrir de lui livrer le félon. Vainqueur dans un premier combat, les armes à la main, le chevalier français ne voulut pas rester vaincu dans ce combat de générosité et de noblesse : il ne consentit à accepter que le gobelet, en souvenir du comte de Buckingham, renvoya l'argent, et lui demanda, comme une faveur personnelle, la grâce de son adversaire déloyal. Ce trait de prud'homie fut admiré par les deux camps, et, comme le dit le bon sire de Joinville à propos d'un autre trait héroïque, « il en fut parlé es chambre des dames. »
Il n'y a pas aujourd'hui beaucoup de monuments à Vannes, et ceux qui restent ont subi les transformations qu'amène le temps, qui change ce qu'il ne détruit pas. Cependant nous pouvons aller visiter, en face de la promenade de la Garenne, la dernière tour du château de l'Hermine, qui date du xiv® siècle, et où le duc Jean IV attira, par un guet-apens peu honorable, le redoutable connétable de Glisson. Un homme de cœur et de talent, que j'aime à citer ici, Hippolyte Violeau, a raconté avant moi, dans ses Pèlerinages de Bretagne, comment le duc, qui avait festoyé le connétable, l'amena au pied de la maîtresse tour sous prétexte de lui demander son avis sur Ja construction encore inachevée du château.
— Je n'en puis plus de fatigue, dit le duc à Glisson ; je vous attendrai donc au bas de l'escalier, tandis que vous examinerez là-haut si tout est comme il convient.
A peine Glisson fut-il au premier étage, que la porte se referma ; il était pris. Bazvalan, gouverneur de la tour, reçut à l'instant même l'ordre de Jean de Montfort de faire lier dans un sac et jeter à la mer l'illustre prisonnier, dès que les ombres de la nuit favoriseraient cette exécution. En vain Bazvalan, qui était un brave capitaine et non un lâche assassin, représenta au duc l'énormité de son action ; Montfort maintint avec colère son ordre. Le lendemain, il demanda à l'officier si l'ordre était exécuté. Mais la nuit, qui porte conseil, avait changé ses dispositions... Sa poitrine était haletante, son regard plein
d'anxiété, sa voix tremblait pendant qu'il faisait cette question. Bazvalan s'inclina et répondit qu'il avait obéi. Alors le duc se tordit les mains de désespoir et éclata en sanglots :
— Plût à Dieu que je vous eusse cru, Bazvalan I s'écriait-il... Je suis perdu ! Retirez-vous et ne paraissez oncques devant moi !
Bazvalan se retira en silence. Mais le soir du même jour, touché du désespoir du duc, qui refusait de prendre aucune nourriture, et convaincu que son repentir était sincère, il alla lui avouer que, voulant lui épargner d'éternels remords, il avait ordonné de surseoir à l'exécution. Glisson, qu'il pleurait après avoir voulu le faire jeter à la mer dans un sac, était donc encore en vie. Le duc se précipita dans les bras de ce loyal serviteur, qui l'avait assez aimé pour oser lui désobéir le jour où il lui avait commandé un crime.
M. Yioleau profite de cette histoire pour faire remarquer que dans tous les siècles il y a eu des crimes, des trahisons, des misères, et qu'à l'exemple de nos aïeux il faut, au lieu de nous plaindre de nos épreuves, faire honnêtement le bien et lutter virilement contre le mal. Le conseil est bon ; cependant je ne pus m'cmpccher de mo rappeler avec un serrement de cœur, au bas de la tour du Connétable, que, s'il y a dans tous les siècles des ducs de Monlfort qui machinent le guet-apens et ordonnent le meurtre, la mer ou les fossés n'attendent pas toujours inutilement leur proie. L'ordre est donné, un signal retentit, les fusils obéissants font leur office, un noble cœur est atteint.
Montfort était là avec sa colère ; mais où était Bazvalan avec sa vertueuse désobéissance?
Ce fut un menuisier, locataire actuel de la tour du Connétable, adossée aux anciennes fortifications, qui datent du xiv^ et du xv« siècle, et oii l'on aperçoit cependant encore quelques vestiges des murailles romaines, qui montra à M. Hippolyte Violeau l'ancien monument, théâtre de ce drame. Ce n'est pas le seul monument de la ville qui ait subi des transformations, et c'est celui qui a le mieux gardé sa physionomie primitive du xiv^ siècle.
Le château de la Motte, résidence des anciens ducs, a été reconstruit au siècle dernier, et il est devenu la préfecture. La salle haute des halles, c'est-àdire la salle des états, celle où fut votée la réunion de la Bretagne à la France, a fait place à la salle de spectacle. Les archéologues peuvent encore étudier à Vannes la tour construite à droite de la porte Saint-Yincent et qui date du xv^ siècle, tandis que cette porte est du xvii®. Au bas des douves du Mené, dans un pan des murs de la préfecture, et derrière les maisons de la place Napoléon et du marché au seigle, on remarque des portions de rempart avec des cordons de briques bien conservés. Ces constructions remontent à la domination de ces Romains, qui bâtissaient pour l'éternité. La cathédrale, placée sous le vocable de Saint-Pierre, et qui est le principal édifice de Vannes, porte le cachet de diverses époques. Le portail et la nef sont du xvi« siècle; la chapelle demi-circulaire, placée du côté nord de
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l'église, date de la Renaissance; le chœur et la voûte sont modernes. A l'intérieur, le vaisseau de l'église offre un bel aspect. Elle n'a pas de bas-côtés, l'espace est pris par des chapelles latérales, et il y a comme un forum sanctum qui suffit à peine le dimanche à la foule qui assiste à la grand' messe, quoique les chaises soient une exception aristocratique, et que la plupart des hommes restent à genoux pendant tout l'office, tandis que les femmes, dont le bonnet rapelle celui de nos sœurs de Saint- Vincent de Paul, s'assoient sur leurs talons .
Ce qui me touche encore plus à Vannes que les monuments, ce sont les souvenirs. Je me rappelle qu'à mon voyage en 1851, dînant un jour avec l'abbé Lecrom, chez le curé de la cathédrale, — ce n'était pas le curé actuel, — notre hôte me fitmonter, après diner,dans une petite tour qui donne sur le jardin du presbytère adossé à l'ancien rempart de Vannes. Nous entrâmes dans une espèce de cabinet casemate.
— C'est ici, me dit l'un des vicaires, que, pris avec Sombreuil, l'évêque de Saint-Pol-de-Léon passa sa dernière nuit. Le lendemain, il fut fusillé, avec dixsept autres chefs de l'expédition de Quiberon, sur ce plateau boisé que vous apercevez là-bas et qui est la plus belle promenade de la ville.
C'est la Garenne, dont j'ai déjà parlé, et où je conduirai bientôt le lecteur. M. l'abbé Lecrom ajouta:
— Le père de M. Guillemot *, que nous avons vu ce matin, était au nombre des victimes.
* Le commaudant Guillumol est mort il y u peu d'aiméc!). Il avait les seu- Iments et le courage de son père.
Le Morbihan est plein de souvenirs pareils. L'évêque de Vannes m'avait raconté des choses analogues, en me montrant le mur du grand séminaire, derrière lequel on fusillait les prisonniers. Il n'y a guère d edifice qui n'ait été une prison, de champ qui n'ait été rougi par le sang des victimes pendant la période révolutionnaire. On parle ici de ces souvenirs comme de choses naturelles et sans grande admiration. Le martyre court les rues. Je crois que les personnes qui ont une crainte peu chrétienne de la mort devraient venir dans ce pays pour se familiariser avec l'idée de leur fm. J'ai rencontré de nouveau, en 1861, ce souvenir de l'évêque de Saint-Pol-de-Léon. Je dînais chez l'abbé Lecrom, avec le recteur de Malestroit ; celui-ci me montra, à titre de relique historique, la tabatière que portait le saint évêque lorsqu'il fut fusillé sur la Garenne, et que le recteur garde précieusement.
Je voulus naturellement visiter la promenade de la Garenne, consacrée par ces sanglants souvenirs ; et, depuis, je ne suis jamais venu à Vannes sans y faire un pèlerinage. La promenade de la Garenne, espèce de monticule boisé, est située à gauche du canal qui conduit à la petite mer. Représentez-vous quatre allées étagées l'une au dessus de l'autre, de sorte que la rangée d'arbres supérieure forme l'allée avec la rangée d'arbres de l'étage au-dessous ; ces quatre allées, communiquant ensemble, servent d'escalier. On arrive ainsi, par une pente qui n'est point trop rapide, à une vaste plate-forme encadrée en quatre rangées d'arbres, au milieu desquelles s'étend une
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pelouse. C'est là qu'on fusilla les dix-sept victimes après la funeste expédition de Quiberon. La Repu, blique de 93 avait l'audace de ses crimes. Elle ne cachait point, comme d'autres, ses attentats dans la profondeur de fossés, derrière les portes des cachots ou dans les ténèbres de la nuit ; elle étalait ses meurtres au soleil. Du haut de l'esplanade de la Garenne, ^a vue est splendide du côté exposé à la mer. Quand on descend de cette esplanade, et que l'on tourne à gauche, on arrive par un chemin assez roide au canal du Morbihan. C'est le côté le plus pittoresque de Vannes, et les maisons dont se compose la place, qui forme un hémicycle en face du canal sont les plus belles de la ville. Il y a là, à certaines heures, plus de mouvement que dans les autres quartiers, à cause des na- "^ires de commerce qui arrivent par la marée haute dans le canal, qui est le port de Vannes. Un boulevard, formé de plusieurs rangées d'arbres, suit pendant une assez longue distance ce canal ; par les belles soirées d'été, c'est une promenade agréable et assez fréquentée quand la mer est haute ; à la mer basse les boues du canal jettent une odeur fétide et malsaine. Tout en visitant A^annes, je songeais à mon itinéraire. J'avais entendu parler des courses bretonnes, et surtout d'une course fort originale, où les chevaux étaient montés à poil nu par des cavaliers presque aussi sauvages qu'eux, plus occupés à les retenir qu'aies presser. Ce qu'on m'en avait dit m'avait rappelé la description pleine de feu que M'»» de Staèl a faite, dans sa Corme, d'une course de chevaux indomptés à
Rome. Il m'aurait paru assez piquant de vérifier, sur les bords de la Vilaine, l'exactitude d'une description écrite sur les bords du Tibre. Je me figurais lescbevaux bretons, qui sont vifs et impétueux quand ils n'ont pas été usés par le travail, se cabrant à l'entrée de la lande qui va leur servir de champ d'honneur, et contenus avec peine par des hommes aux longs cheveux et aux braies flottantes. Puis je les voyais partir comme un trait, en laissant aller au vent leur épaisse crinière, qui leur donne un aspect presque sauvage dans les pâturages oii on les élève. Je fus obligé de m'en tenir au spectacle que me donnait mon imagination : il n'y avait pas de courses annoncées pendant le petit nombre de jours que je devais rester en Bretagne. Je dus donc , quoiqu'à regret , rayer les courses bretonnes de mon programme.
Il me restait à choisir entre deux directions. Il y a en effet, à vrai dire, dans le Morbihan, deux régions, la région de la côte et la région de l'intérieur. Quoique la distance ne soit pas considérable, la différence d'aspect, de culture, et même de climat, est grande. Quand, en partant de Vannes, qui, bien que située presque sur le littoral, a l'avantage de rayonner ses routes dans tous les sens, on se dirige dans l'intérieur des terres, en inclinant à l'est, vers Ploèrmel, qui avoisine le département d'Ille-et- Vilaine, et mieux encore au sud, vers Pontivy, qui se rapproche des Gôtds-du- Nord, on trouve une terre humide, fertile, plantureuse, et qui conserve sa verdure jusque dans les derniers jours d'automne. J© me souviens qu'en 1851, au mois •
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d'août, quittant la côte du Morbihan, brûlée par la chaleur et desséchée par les vents de mer, je m'étonnai de trouver, à mesure que j'approchais de Pontivy, les arbres et les champs encore tout parés de leur verdure. L'aspect change, si vous descendez de Vannes à la côte pour aller visiter les nombreux îlots dont se compose l'archipel du Morbihan, ou si vous vous rendez à la presqu'île de Sarzeau, qui forme un des côtés de la baie de Quiberon, de sinistre mémoire ; comme si, longeant un des autres côtés, vous visitez Arzon, Lokmariaker et Garnac, où, comme l'a dit un archéologue distingué du pays, le docteur Alfred Fouquet, on peut voir on un jour plus de monuments druidiques qu'en vingt jours dans toute autre contrée du monde. Le paysage est triste, sévère et dénudé, et convient par son austère majesté à la célébration des rites druidiques, dont ces localités, hérissées de menhirs, étaient le sanctuaire redouté. La route de Vannes à Lorient, qui, longeant la côte, monte vers l'ouest, en traversant Auray et Hennebon, et, à la hauteur de cette dernière ville, s'infléchit presqu a angle droit vers la gauche à peu de distance du Finistère, pour aller gagner le grand port de mer du Morbihan ; la route opposée, qui descend de Vannes à la Roche- Bernard, en longeant la côte, et relie le chef-lieu du Morbihan à Nantes, participent de cet aspect dénudé et triste, parce que les vents qui soufflent de la mer étendent jusque-là leur influence. J'avais déjà visité, dans mes précédents voyages, Ponlivy, Ploërmel et Lorient, et je n'avais pu voir dans tous ses détails la
côte du Morbihan, qui, moins fertile, offre cependant ^ plus de curiosités au touriste, plus de souvenirs à l'historien. Je résolus d'employer le peu de temps que j'avais à étudier la presqu'île de Quiberon, pour ; me rendre ensuite au Ghamp-des-Martyrs. Je mettais ainsi une sorte d'unité dans mon itinéraire ; d'abord les péripéties du drame, ensuite son sinistre dénoû. ment.
COUPD'ŒIL rétrospectif. — LO RIENT ET PONTIVY EN 1850. — KERFREZEC. — LE PONT ET LE PORT DE LORIENT. — LE CHANTIER DE CONSTRUCTION. — LA PRÉFECTURE MARI- TIME. — LA TOUR DE LA DÉCOUVERTE. — PANORAMA.
Pour rendre le récit de mes pérégrinations dans le Morbihan moins incomplet, je veux redire ici les impressions que m'ont laissées mes précédents voyages sur Lorient et Pontivy, et j'emprunte à des notes écrites sur le moment, quand ces impressions étaient encore toutes fraîches, les détails que je vais donner.
Ce fut au mois d'août 1830 que je me rendis à Lorient. J'étais allé visiter, comme je Tai dit, le général Joseph de Gadoudal à Kerléano. En sortant; de chez lui, je retournai à Auray avec son fils, Georges de Gadoudal, qui me mena voir les belles boiseries sculptées de la chapelle des religieuses de Saint- Louis du Père Eternel. Ges boiseries viennent de
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l'ancienne chartreuse de Sainte-Anne. Je ne trouvai pas de place dans la diligence qui mène d'Auray à Lorient, et ce fut alors que je rencontrai Frédéric Ozanam, que je n'avais jamais vu et que je ne devais plus revoir, et avec lequel je fus assez heureux, grâce à l'aimable proposition de M. Debains, son ami, pour cheminer jusqu'à Landevant dans la voiture que ce dernier avait louée pour Lorient. Cette figure douce, inspirée, ascétique, et sur laquelle un mal, encore latent jetait déjà une ombre de mélancolie, m'a laissé un profond souvenir.
Nous nous quittâmes à Landevant, où m'attendait la voiture d'un de mes honorables collègues de députation, M. de Kéridec, esprit distingué, que j'avais plusieurs fois rencontré dans les congrès de presse qui marquèrent les dernières années du gouvernement de Louis-Philippe, et qui m'avait invité à venir le visiter dans sa propriété de Kerfrezec. Je passai là d'heureux moments au sein d'une famille justement honorée, et qui me rappela, par ses mœurs patriarcales, l'étroite union de ses membres et le nombre des enfants qui s'asseyaient à la table de l'heureux père, les bénédictions de l'Écriture : « Uxor tua sicu^ vitis abundanSy in lateribus domus tuas. Filii tui sicut novellae olivarum in circuitu mensse tuœ. M. de Kéridec jouissait de l'estime universelle et d'une grande influence dans les pays environnants. Kerfrezec est situé dans une presqu'île. Quand la mer est haute, les parties basses do la propriété se changent en grands marais salins. D'après une tradition locale,
c'est dans celte région, où la mer et le continent sont pour ainsi dire confondus, tant ils s'entrecoupent et se succèdent rapidement, que Georges Gadoudal, dans les intervalles qui séparaient les prises d'armes, chercha plus d'une fois un refuge; il échappait aux recherches en se réfugiant, au moyen d'une petite barque, de pointe de terre en pointe de terre, d'ilot en îlot. J'assistai, à Kerfrezec, à un grand dîner auquel M. de Kéridec avait invité les hommes les plus considérables du pays, entre autres dix-huit recteurs et ses quatre principaux fermiers. Je vis arriver à midi ces quatre jeunes gens, bien découplés et à l'œil vif, portant bravement leur élégant costume national: c'étaient des vestes de Casimir blanc brodé en couleur. Ils étaient coiffés du vaste chapeau breton, sous lequel tombaient leurs longs cheveux celtiques. J'eus plaisir à causer avec eux: leur vive intelligence, leur politesse naturelle, leur instruction ( ils avaient môme quelque teinture de la langue latine), me faisaient faire un triste retour sur les fermiers de plusieurs de nos départements du Centre, même de ceux qui avoisinent Paris. Je n'ai guère rencontré qu'en Bretagne cette dignité sans arrogance et cette déférence sans bassesse. La conversation fut intéressante et variée, et l'un des quatre fermiers raconta d'une manière piquante comment, au début de la révolution de Février, à l'époque où les doctrines de Proudhon et celles de Louis Blanc circulaient partout, les métayers et les fermiers de M. de Kéridec avaient gaiement mis en délibération, sous forme de plaisan-
terie, la question suivante : « Lequel vaut le mieux, dans l'intérêt commun, que le propriétaire légitime de Kerfrezec garde ses biens, loue ses fermes et dirige ses ouvriers, ou que ceux-ci partagent entre eux les propriétés? » Ces hommes de sens ne tardèrent pas à décider à l'unanimité que, le partage fùt-il licite, il valait mieux encore, dans l'intérêt commun, laisser les choses dans l'état où elles étaient. Ce remarquable exemple de sagesse agricole proclamant, dans une époque où les idées étaient si profondément troublées, que le bons sens et l'intérêt bien entendus conseillaient ce que l'honnêteté commandait, m'a paru digne d'être sauvé de l'oubli.
C'est après cette journée passée à Kerfrezec que je me rendis à Lorient, où un autre de mes collègues, M. Dahirel, l'avocat le plus distingué de Lorient, m'avait donné rendez-vous. 11 avait bien voulu me faire les honneurs de Lorient, et personne n'était en meilleure position que lui, à tous égards, pour me rendre ce service, tant à cause de l'estime dont il jouissait dans cette ville qu'en sa qualité de membre de la Commission maritime. Lorient est un beau port de mer; mais de toutes les villes de Bretagne, c'est la moins bretonne peut-être : la population de cette charmante cité, fondée par la Compagnie des Indes, est cosmopolite ; l'esprit local n'y a donc pas marqué son empreinte. Seulement, il y a parmi les Lorientais une exigence dont je dois prévenir les voyageurs : tout frais débarqué à Lorient qui passe deux heures dans la ville sans manger des sardines fraîches est perdu
de réputation. On vous reconnaît pour barbare à ce trait, comme cette marchande de figues d'Athènes reconnaissait Théophraste pour étranger à sa prononciation. Nous fîmes les visites de rigueur avec M. Dahirel, et nous acceptâmes l'invitation à dîner de M. de Suin, alors préfet maritime. Après quoi nous allâmes visiter le port dans ses détails ; je ne pouvais avoir un meilleur guide que mon excellent collègue, 11 me montra un vaisseau de quatre-vingtdix canons en construction. Le futur dominateur des mers, debout sur une coulisse sur laquelle devait glisser sa quille, était soutenu de tous côtés par des poutres faisant à peu près l'effet de ces chariots dans le centre desquels on place les enfants pour les aider à faire leurs premiers pas ; deux câbles immenses, semblables à des lisières, retenaient à gauche et à droite le formidable nouveau-né; il était abrité par une couverture revenant à elle seule à trente mille francs. « Pour lancer ce navire à la mer, me disait mon guide, on abat les poutres qui le maintiennent et on coupe les câbles qui le retiennent. Alors il commence à glisser sur le plan incliné, d'abord doucement, bientôt plus vite, enfin avec une effrayante rapidité, emportant avec lui des pans de bois enflammés par la rapidité de sa course ; il entre dans les flots avec une telle violence, qu'à deux lieues de là les bâtiments en pleine mer ressentent une profonde secousse. » Nous visitâmes le magasin de mâts. J'eus la curiosité de mesurer le mât d'une grande frégate, gisant encore étendu sur le sol : le premier morceau
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avait quarante mètres de long sur un mètre dix-sept centimètres de diamètre à la base ; le second et le troisième morceaux, ajustés au premier, ne mesuraient pas moins de vingt-sept mètres. Ce mât était donc d'un tiers plus haut que la colonne Vendôme. Nous vîmes aussi d'énormes pièces de canon, des machines de toute espèce et un beau bassin pour la réparation des navires. Le soir, nous dînâmes chez M. de Suin, et, après une longue et savante discussion entre notre hôte et M. Dahirel, sur l'inscription maritime et la fourniture de la marine par l'État ou par l'industrie privée, la conversation devint générale à la suite de l'entrée d'un aimable couple, M. et Madame de Roujoux. Cette jeune femme jeta les grâces souriantes de son esprit sur la causerie au moment où elle menaçait de devenir un peu trop technique, et la rendit plus vive, plus alerte et plus gaie ; de sorte que la soirée finit d'une manière charmante et m'a laissé un agréable souvenir, comme une de ces oasis où l'on a trouvé, après une chaude journée, le calme, l'ombre et le frais.
Si Lorien't, qui, fondé sous Louis XIV, n'a pas deux siècles d'existence, n'offre pas de monuments antiques à la curiosité de l'archéologue et n'éveille pas ces vieux souvenirs qui transportent l'imagination dans le lointain des âges, son magnifique pont suspendu, ses chantiers, ses ateliers, son port, méritent d'attirer l'attention dutouriste.Mais,sivous voulez jouir d'un des plus admirables panoramas du monde, il faut montera la tour du port dite Tour de la Découverte ; dXov?,, non
seulement vous verrez la vaste mer avec ses voiles lointaines, semblables aux ailes des oiseaux, mais cette délicieuse campagne que Brizeux a chantée, le Scorf et sa vallée profonde, l'Ellé et le Léta :
Rien ne trouble ta paix, ô doux Léta ! Le monde En vain s'agite et pousse une plainte profonde ! Tu n'as pas entendu ce long gémissement, Et ton eau vers la mer coule aussi mollement.
LOCMINÉ UN JOUR DE MARCHE. — BAUD ET LA VENUS DE QUINIPILY. — STATUETTE DE LA SAINTE VIERGE. — LE LYCÉE DE rONTIVY. — LE CHATEAU DES ROHANS. — LES FILLES DE JÉSUS. — STIVAL. — VERRIÈRES. — LA CHRO- NIQUE DE SAINT-MÉRIADEC. — LE BLAVET. — DOMAINES CONGÉABLES. — LA CHAPELLE DE LA HOUSSAIE. — LE VIEUX FILEUR. — RETOUR DE PONTIVY. — PAYSAGE.
Deux jours après mon retour de Lorient à Vannes, je me remis de nouveau en course, et, cette fois, dans une direction toute différente, puisque le but de ma course était Pontivy, c'est ainsi qu'en 1850 on appelait encore Napoléonville. Nous montâmes, à cinq heures du matin, dans une voiture de louage avec l'abbé Lecrom et le recteur de Saint-Pierre de Vannes, et nous nous arrêtâmes chez le recteur de Locminé pour prendre une tasse de café et laisser manger les chevaux. Locminé, situé à vingt-six kilomètres de Vannes et à peu près à mi-chemin de Vannes à Pontivy, est un peu plus qu'un bourg, un
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peu moins qu'une ville ; il est à une distance d'environ vingt kilomètres de Josselin, qu'on laisse à sa droite, et de douze kilomètres de Baud, qu'on laisse à sa gauche un peu au-dessous.
Je ne parlerai pas ici de Josselin, dont j'ai parlé ailleurs ; quant à Baud, nous n'eûmes pas le temps de nous y rendre pour faire une visite à la Vénus de Quinipily, ainsi nommée depuis qu'elle a été transportée de Gastenec au château de Quinipily, sur les ruines pittoresques duquel elle semble régner. Ce fut dans une autre course que je la vis. Certes, le sphinx de l'antiquité n'a jamais autant embarrassé les (Edipes de son temps par ses énigmes que la statue on question les archéologues du nôtre par les incertitudes de son origine équivoque. Les uns veulent qu'elle soit une divinité romaine, les autres une divinité ogj^p tienne. Ceux-là reconnaissent dans ce torse mutilé et tailladé les vestiges d'une Vénus, les autres en font une Isis. La question a été débattue dans de nombreux ouvrages, et elle n'a pas encore été tranchée. En attendant que l'archéologie ait mis ses adeptes d'accord, contentons-nous de ce que nous apprend l'histoire sur la statue de Quinipily. A Castenec, elle portait le nom de Femme de la garde ou de Vieille de la garde, Groac^h-ar-gouard, ce qui n'a rien de commun avec le type de Vénus. Vers le milieu du dixseptième siècle, un ordre du gouverneur, provoqué par le clergé, la fit précipiter dans le Blavet, parce qu'elle était l'objet d'un culte superstitieux pour les paysans. Ceux-ci la retirèrent des eaux de la
rivière, et, comme ils persistaient dans leurs supersti. tiens, Claude de Lannion la fit précipiter de nouveau dans le Blavet, après lui avoir fait subir quelques mutilations exigées, disent les chroniques du temps, par la pudeur publique. Quand elle fut de nouveau tirée de la rivière et transportée à Quinipily, on la retailla pour faire tomber toutes les objections de la morale. Ces modifications suffisent, ce me semble, pour expliquer les interminables querelles des archéologues. Qu'y a-t-il de nouveau, qu'y a-t-il d'ancien dans la statue ainsi par deux fois modifiée? Nul ne le sait. La Vénus de Quinipily, pour lui conserver un nom qu'elle ne mérite guère, s'élève, comme je l'ai dit, au milieu des ruines si pittoresques du château, sur lesquelles elle semble régner du haut de son antiquité rajeunie. On peut admirer à ses pieds une belle cuve de granit, et au-dessous un bassin en cœur, d'où s'échappe un filet d'eau pour tomber dans un bassin carré. Ces deux bassins sont remplis d'herbes vertes et de petites fleurettes blanches, qui, sous cette rosée perpétuelle, ne se flétrissent jamais ou plutôt ne meurent que pour renaître. Lorsqu'on s'éloigne des ruines pour revenir vers Baud, on rencontre, au bord du sentier qui serpente à travers les bois, une roche moussue, dans laquelle une niche creusée sans art a reçu une statuette de la sainte "Vierge. A cet aspect un contraste frappant, signalé par le savant archéologue du Morbihan auquel j'emprunte quelques-uns de ces détails, se présente de lui-même à l'esprit; on vient de laisser sur son trône de ruines la corruption antique, vaincue,
abandonnée et solitaire et l'on voit les paysans qui passent s'agenouiller, quand tinte l'Angelus, devant la statue de la Vierge immaculée en répétant pieusement : « Sainte Marie, conçue sans péché, priez pour nous. » C'est la rencontre de deux mondes.
Le jour où nous descendîmes à Locminé était un jour de marché. Je remarquai que les hommes avaient le millésime de l'année gravé en acier sur leur vaste chapeau assez semblable par la forme aux chapeaux de nos charbonniers. La plupart d'entre eux portaient une veste de drap blanc . Je m'arrêtai quelque temps sur la place du marché, et j'étudiai particulièrement un groupe dans lequel se détachaient un paysan et un marchand de cochons qui étaient en train de faire affaire. La figure de ce marchand était impayable : c'était un mélange de finesse réelle et de bonhomie affectée, et je plaignais de tout mon cœur le chaland qui avait affaire à ce fin matois. Enfin, après bien des débats, le marché fut conclu par une tape frappée dans la main. Toutes les fois qu'il y a vente, il y a chopine bue. Quand un prix acceptable est offert, le vendeur dit : « Il faut voir, buvons un coup. » Gela mène loin quand on fait plusieurs affaires. — « Bien souvent, me dit notre hôte, on trouve, au retour du marché, des paysans endormis dans des fossés avec leu ceinture pleine d'argent. Ils dorment sous la garde delà foi publique, et il n'est jamais arrivé qu'un paysan, dans cet état, ait été volé. » La Bretagne, vous vous en apercevez, est très loin de Paris. II faut dire, pour l'excuse des paysans de Locminé en particulier, et
des paysans bretons en général, que pendant la semaine ils ne boivent guère que du lait caillé ou de l'eau; mais, le dimanche et les jours de marché, ils boivent du cidre et des chopines d'eau-de-vie pour le faire passer. Quand ils ont bu, ils chantent à pleine gorge et font du tapage. Les Bretons ne ressemblent pas aux Anglais, que l'ivresse de bière abrutit; les Bretons ont le cidre gai .
Nous partîmes, après deux heures de halte, pour Pontivy, et nous descendîmes chez le recteur, qui nous avait invités à dîner. L'abbé Aléosse, un de ses vicaires, que j'avais rencontré à Auray , insista avec bonté pour me donner l'hospitalité durant la nuit.
Il y avait onze ecclésiastiques ou recteurs à table et en outre plusieurs hommes distingués du pays , entre autres M. du Bodan, procureur général, que je devais rencontrer plus tard à l'Ile-aux-Moines et qui parla avec beaucoup de force et d'éloquence du mauvais état des prisons , de celle de Brest surtout , où chaque lit contenait , dit-il , deux prisonniers. Nous allâmes, après dîner, visiter le lycée de Pontivy : l'Etat lui donnait vingt-six mille francs de subvention et il ne comptait que quarante élèves internes. En sortant du lycée, nous nous rendîmes à l'ancien château de Pontivy , demeure féodale des Rohans au quatorzième siècle, habité aujourd'hui par les Filles de Jésus, car il est dans la destinée de la religion d'hériter de toutes les grandeurs de ce monde. Les Filles de Jésus, que nous interrogeâmes , nous racontèrent qu'elles avaient cent cinquante élèves internes ou externes.
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Sauf quelques pensionnaires payant , elles donnaient gratuitement l'éducation et la nourriture à leurs élèves ; en outre , elles tenaient la salle d'asile pour trois cents enfants. Quelle subvention recevaient-elles pour tout cela? En tout douze cents francs. Gomment avec si peu de ressources suffisaient-elles à tant de besoins ? Je croyais vous l'avoir dit : elles s'appellent les Filles de Jésus,
Nous allâmes souper à une lieue do Pontivy, chez le recteur de Stival, ami du général Joseph de Gadoudal, et qui , avant d'entrer dans les ordres , avait fait le coup de fusil dans les rangs des chouans. Sa figure , pleine de résolution et d'énergie , rappelait la première phase de sa vie. En face du crucifix , qui décorait sa chambre , était appendu un faisceau d'armes.
Cédant arma cruci ! (que les armes cèdent à la croix !) Oui ! les armes avaient cédé à la croix ; mais on pouvait juger que cette main , qui ne s'étendait plus aujourd'hui que pour bénir , les avait vaillamment portées.
11 nous montra les deux chapelles do Stival , dans lesquelles nous remarquâmes deux verrières bien conservées. La première de ces chapelles est dédiée à la sainte Yierge, la seconde à saint Môriadec. Ce sont les verrières de cette dernière surtout qui méritent d'attirer l'attention do l'artiste ou du voyageur. L'exécution en est vraiment belle. L'une de ces verrières est signé Jeh, de Fiamar et porte la date de 1557. Une autre, qui porte la dato dos premières années du seizième siècle, présente un singulier anachronisme : on
y voit le bonhomme Siméon tenant l'enfant Jésus dans ses bras, et ôtant ses besicles pour chanter son Nunc dimittis. Le recteur de Stival nous avait, dans la chapelle de saint Mériadec , signalé une pierre posée droite comme une borne et dans laquelle on remarque un trou ; il nous fit voir en même temps une autre s entaille plus étendue, creusée, à peu de distance, dans' la muraille de l'église, et, en sortant, il nous raconta la légende de saint Mériadec qui se rattache à cette chapelle, « Une chèvre entra, dit la légende, pendant que le saint roi Mériadec priait. Elle donna un coup de corne dans son prie-Dieu de pierre. Le trou qu'on remarque dans la borne est le résultat de ce coup de corne. Le roi, impatienté d'être troublé dans son oraison , lança un coup de pied à l'animal importun et cornu , mais son pied rencontra la muraille et y fit l'entaille qui, depuis, y est restée. » A ce compte, le pied de saint Mériadec aurait eu au moins dix-huit pouces de long.
Malgré toutes mes représentations, l'abbé Aléosse,> avec la cordialité de son hospitalité bretonne, me for-' ça à occuper sa chambre pendant la nuit. J'éprouvai une fois de plus la justesse de l'observation de Bossuet au sujet de l'influence des objets extérieurs sur^ notre âme , ce miroir qui conserve l'empreinte des images pures ou impures qui viennent s'y réfléchir^ Ce Christ, cette Yierge, ces saints tableaux, ce bénitier, cette chaste chambre de jeune prêtre, cette at mosphère de prière et de piété qu'on y respirait, agissaient sur moi à mon insu. Il me semblait que ma
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prière avait plus d'élan et que mon âme s'élevait plus fervente vers Dieu dans cette chambre sacerdotale , comme si le saint ange, protecteur de ces lieux, réchauffait de son haleine dans mon cœur les sentiments qui s'attiédissent au milieu du tumulte des affaires et des luttes de la vie politique, où j'étais alors engagé. Le lendemain , je descendis aux bains de Pontivy , situés dans une position charmante sur le cours du ;, Blavet. Figurez-vous une de ces maisons blanches i avec des volets verts qu'avait rêvées J.-J. Rousseau , tapissée de rosiers en fleurs , prodigues de leurs couleurs et de leurs parfums. Des fenêtres de l'établissement des bains on voit se développer un panorama charmant : en face , la cathédrale ; sur la gauche , le château à tourelles aiguës qui, des mains des Rohans, est passé dans celles des Filles de Jésus ; plus loin , l'hôpital ; à droite, la caserne. La rive droite du Blavet, toute bordée de verdure, fuit devant le regard en formant de gracieux festons ombragés de beaux arbres. Deux ponts traversent la rivière, dont la source est dans le département des Gôtes-du-Nord et jusqu'à laquelle arrive le canal qui relie Brest à Nantes. Au sortir de Pontivy, le Blavet, on le sait, traverse Hennebon, oi^i il devient navigable, et continuant sa route, il va se perdre dans la rade de Lorient. Pour compléter le panorama , on aperçoit , dans le lointain , les hauteurs couronnées d'arbres qui entourent Pontivy d'une ceinture boisée. Nous dînâmes, ce jour-là, chez l'abbé Aléosse , qui avait réuni à sa table le recteur d'Hennebon, celui de Stival et M. de Galzin , ancien
préfet de la Charente et zélé catholique , alors président des conférences de Saint-Vincent de Paul à Rennes. La conversation fut intéressante et animée , et , après la part donnée aux circonstances générales qui préoccupaient alors vivement les esprits , elle tomba sur les domaines congéables , qui sont une des difficultés de la localité.
On appelle domaines congéables ceux dont le fonds a été cédé, dans un temps éloigné, par le propriétaire, pour une faible rente, quelquefois pour une redevance insignifiante. Il y a des domaines de ce genre qui rapportent cinq francs, d'autres un franc cinquante centimes ; ceux-ci quelques poulets , ceux-là un sac de farine. Sur chacun de ces domaines vit une famille entière qui descend de celui auquel le domaine a été primitivement loué. Si le fonds appartient au propriétaire, la superficie, c'est-à-dire les bâtiments, les fossés, les plantations, appartiennent au fermier. Le droit rigoureux du propriétaire du domaine congéable est de donner congé au fermier après lui avoir payé une indemnité réglée à dire d'expert. Maison pressent que les paysans nés sur ces domaines fécondés par les sueurs de leurs pères et leurs propres sueurs ont fini par se croire chez eux, et l'on comprend de quel œil ils devaient regarder , surtout après la révolution de 1848, les propriétaires qui voulaient exercer leur droit et les congédier.
Après dîner, nous fîmes une promenade jusqu'au joli village de la Houssaie. La route est charmante. Nous suivîmes, par le chemin de halage, la courbe gracieuse
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que forme le Blavet en aval et au sud de Pontivy, et nous aperçûmes, à travers un rideau de verdure, la flèche élancée de la chapelle du village, située sur une colline dont nous gravîmes la pente. En approchant de cette chapelle, nous trouvâmes à la porte un paysan breton arrivé aux dernières limites do l'âge ; d'après ce qu'on nous dit, il était presque centenaire ; assis sur un escabeau, il filait gravement sa quenouille. J'ai toujours regretté qu'un artiste de talent ne se soit pas trouvé là pour retracer la figure vénérable et pleine de caractère de ce patriarche du Morbihan, encadrée dans ses longs cheveux blancs, qui employait à des ouvrages de femme ses bras affaiblis par l'âge et incapables désormais de manier, comme au temps de son ancienne vigueur, la pioche ot le hoyau. Les anciens auraient dit que les trois fileuses fatales, au moment de couper la trame de sa vie, le trouvèrent lui-même filant. Mais ce fileur de Bretagne n'avait jamais entendu parler des Parques. C'était à la porte d'une église en mêlant dos Pater et des Ave à son labeur qu'il finissait en travaillant sa laborieuse vie. Il ne répétait pas le mot d'ordre de cet empereur romain arrivé à son heure dernière : Laboremus (travaillons) ; mais, sans le connaître, il le mettait en pratique.
La chapelle de la Houssaie est remarquable par son belvédère, du haut duquel on suit le cours du Blavet dans la vallée, où il semble s'attarder avec un plaisir que l'on comprend, tant elle est riante, fraîche ot ombreuse. En redescendant, un de mes compagnons
me montra une verrière représentant la Passion de Notre- Soigneur, et remarquable par un anachronisme bizarre : un soldat, tenant un huit de pique, montre à Notre-Seigneur le verso de la carte dont il cache les couleurs, et lui dit : « Devine. »
Le moment est venu de quitter Pontivy, cette ancienne ville doublée d'une ville nouvelle. Napoléonville, qui date du premierE mpire. Entre ces deux cités, ou, pour me servir de termes plus modestes et par là même plus en rapport avec le sujet, entre ces deux quartiers, le contraste est aussi complet qu'il peut l'être. Le quartier de Tréteau, humide, sale et comme enfoncé dans un bas-fond fangeux, semble écrasé sous une énorme montagne schisteuse qui lui intercopte l'air et le soleil. Il ne contint que deux monuments, la vielle église de Saint-Divy, qui, construite dans le style ogival de la dernière période, porte sur ses colonnes les macles des Rohans, et le château féodal do ces fiers gentilshommes. Ce château, construit en 1485 sur les ruines d'un antique château qui, ébranlé par les guerres et le temps, s'était affaissé ^ de lui-même, s'accroche au flanc d'une montagne, comme pour regarder par-dessus les maisons le Blavet couler dans la vallée. Le nouveau quartier, le quartier impérial, assis, plein de vie et rayonnant de jeunesse, sur la pente adoucie d'une colline, ouvre de faciles perspectives au regard dans ses rues larges, régulières et bien aérées. Seulement, à l'époque où je vis Pontivy, c'est-à-dire en 1850, la nouvelle ville, plutôt ■ commencée que finie, semblait avoir été surprise par
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le coup de la fortune qui précipita Napoléon sur le rocher de l'Ile d'Elbe au moment où il méditait de faire de la ville de saint Divy la capitale et la citadelle du Morbihan.
Le lendemain était le jour marqué pour mon retour à Vannes. Je causais avec des convives de la veille, lorsque la cuisinière de l'abbé Aléosse vint m'avertir que le perdreau qu'on avait conservé du dîner pour mon déjeuner était servi. Gomme la conversation était intéressante, je ne descendis pas sur le champ. Une demi-heure après , la cuisinière reparut ; elle venait me dire, d'un air assez effaré, qu'une respectable dame d'Auray était venue demander à déjeuner à M. le viéaire et qu'elle avait mangé mon perdreau. « Très bien, lui dis-je stoïquement.— J'ai servi pour monsieur une cuisse de poulet, ajouta-t-elle. — Très bien, » répétai-je sans me déranger , car la conversation était oin d'être épuisée. Une demi-heure après , la cuisinière rouvrit la porte une seconde fois, et me dit d'un air consterné que deux religieuses de Nantes qui quêtaient pour leur ordre avaient mangé la cuisse do poulet, « il n'y a plus qu'une tranche de bœuf froid, « ajouta-t-elle tristement.- Cette fois je compris que , si je voulais déjeuner ce jour-là , il fallait me hâter , et je descendis. « Cette maison est un grand chemin, me disais-je : tout le monde y passe et y mange , et la part de Dieu se compose ici de toutes les parts. »
En revenant de Ponlivy à Vannes, j'admirai encore une fois la fraîcheur du paysage , ces vallées étroites et ombreuses qui, arrosées par des sources d'eaux vi-
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ves, s'enfoncent au milieu de riantes collines, comme ces vies obscures et cachées qui dérobent leur bonheur aux regards du monde ; ces éminences boisées qui servent de cadres aux vallons, où les chaumières, semblables à des nids, disparaissent dans la verdure ; enfin ces clochers à jour qui, de distance en distance, se dressent en portant la croix vers le ciel, la croix, qu'on trouve partout en Bretagne, sur le front des monuments , dans l'intérieur de chaque demeure , au détour des allées d'un grand bois, et plus encore dans le cœur des Bretons.