LE SANCTUAIRE DE SAINTE-ANNE
En devisant ainsi, nous étions arrivés à Sainte- Anne, et, pendant que notre imagination évoquait le passé, nos yeux voyaient le présent, de sorte que nous assistions en même temps aux efforts, aux épreuves de Nicolazic, et à la réalisation de ses vœux et de ses espérances. Nous nous arrêtâmes un in-
stant sur la vaste plaine ombragée de châtaigniers, à l'extrémité de laquelle jaillit de terre la source consacrée par la première apparition de la sainte. Jadis cette source ignorée se perdait obscurément sous les buissons ; aujourd'hui elle est devenue une magnifique piscine, bâtie en pierres de taille, et qui présente un parallélogramme de soixante-quatorze pieds de longueur sur quarante-six de largeur, partagé en trois bassins. Le dernier, qui reçoit l'excédent de l'eau dont les deux autres sont alimentés par des sources vives, entoure d'une belle nappe un piédestal surmonté de la statue de la mère de la sainte Vierge. Sur cette place s'ouvre la rue des Merciers, d'où l'on entre par trois portes dans la cour de la Chapelle. Cette cour est longue de deux cent soixante pieds et large de deux cent vingt. Au milieu s'avance l'église, qui semble venir au-devant des pèlerins : assez belle image de la grâce de Dieu, qui vint ici au-devant d'un de ses plus humbles serviteurs. Cette église est adossée au couvent autrefois occupé par les Carmes, et dans les bâtiments duquel est maintenant établi le petit séminaire. Tout autour de la cour s'étendent, sous la forme de cloîtres, de longues galeries destinées à abriter les pèlerins par les mauvais temps. Ces galeries viennent se rejoindre aux trois portes d'entrée, et se terminent par deux escaliers qui, montant le long du portique, conduisent à une esplanade abritée par une élégante coupole, et dominant une vaste arcade qui sert d'entrée principale. Sur cette espèce de trône s'élève un autel imposant du
haut duquel le saint sacrifice de la messe peut être entendu de vingt mille fidèles et vu d'un bien plus grand nombre : c'est la Scala Santa. Avant la Révolution, on y voyait un beau groupe de statues en pierre représentant la scène de VBcce homo, morceau dû à unexcellent artiste du XVIe siècle, le petit-fils de François 11 de la Barre, de sorte que les degrés qui conduisent à la plate-forme rappelaient ceux du prétoire de Jérusalem. Ce monument semblait calqué sur celui de Rome, où l'on monte à genoux les degrés de marbre tirés par Constantin du palais de Pilate, et que les pieds du Christ ont foulés. La Révolution, qui a partout laissé, comme un torrent, les traces de son passage, a brisé, en passant, ces statues. Elles sont aujourd'hui remplacées par celles de la Sainte Fa- \ mille, tirées, en 1815, d'un ancien et magnifique retable des Cordeliers d'Auray, que les iconoclastes de 1793 ont également dévasté.
A la vue de ces constructions, de la tour d'une hauteur de cent cinquante pieds, qu'on aperçoit de ' si loin de tous les points de la campagne, et dans l'épaisseur de laquelle est pris le chœur de l'église, nous admirâmes cette puissance de la foi qui trans-^ porte encore des montagnes *. « On s'étonne tous les jours, disait l'un de nous, qu'un homme de génie, Brunel, par exemple, se dise, en s'arrêtant sur les bords de la Tamise : « Un pont souterrain passera
1 Le sanctuaire de Sainte-Anne a été très agrandi, en 1868, aux dépens de la vaste esplanade sur laquelle 20,000 pèlerins pouvaient entendre la messe. L'aspect des lieux se trouve donc modifié.
SOUS les eaux du fleuve, et réunira les deux rives : » et voici qu'un homme du peuple, un simple paysan, étranger à la science et sans lettres, a fait épanouir sous sa prière ardente tout cet ensemble de constructions merveilleuses, et a créé ce grand établissement dans un lieu presque sauvage. Cette église, cette tour élevée, ce cloître immense, la Scala Santa, les vastes bâtiments occupés aujourd'hui par le petit séminaire, ces beaux jardins, cet enclos de cinquante et un arpents de terres, fermé par un mur de huit cent trente-trois toises, ces grandes prairies, ces excellents vergers, ces allées magnifiques de châtaigniers et de tilleuls, ce canal et cette pièce d'eau de deux cent cinquante-six-toises, tout cela est sorti de la prière féconde du pauvre Nicolazic. Il avait vu, par ce regard de l'espérance chrétienne, qui scrute les profondeurs de l'avenir, son champ se transformer en une belle église, et il avait annoncé à ses amis, étonnés de sa confiance, que les choses se passeraient ainsi, et que toute la Bretagne viendrait en pèlerinage dans ce lieu. Tout ce qu'il avait espéré, Dieu l'a réalisé. »
Pendant que nous exprimions ces pensées, le supérieur du petit séminaire de Sainte-Anne nous redisait les dernières épreuves de Nicolazic et son inaltérable confiance en même temps que son invincible fermeté. La découverte de la statue n'a pas encore convaincu le recteur de Pluneret. Il traite Nicolazic avec plus de rigueur que jamais, et il hésite, quand il parle de lui, entre les noms d'impie et de
SAIXTE-ANNE DAURAY 53
visionnaire. Dom Thominec , le vicaire, n'est pas moins dur. Un événement malheureux semble prêter quelque autorité à la sévérité de leurs appréciations : un incendie se déclare dans la grange de Nicolazic, e t déjà l'on va dire que Dieu lui-même condamne le p icux serviteur de Sainte-Anne, lorsqu'on remarque avec étonnement que deux grands gerbiers de seigle, placés tout à côté du bâtiment, n'ont pas été même noircis, bien que le vent soufflât de leur côté, et que les objets renfermés dans la grange n'ont pas éprouvé l'atteinte du feu. Tandis que Nicolazic trouve ainsi la contradiction et l'obstacle là où il devait espérer trouver l'aide et le concours, la voix du peuple, qui est quelquefois la voix de Dieu, se déclare en sa faveur. Les pèlerins, dont il a entendu les pas dans le lointain de l'avenir, les voilà qui arrivent. La nouvelle des merveilles qui s'opèrent au Bocenno s'est répandue, en effet, dans toute la Bretagne. Aussitôt les populations s'ébranlent ; elles veulent voir la statue ; elles veulent prier Dieu dans l'endroit où il opère des prodiges. C'est pour le recteur de Pluneret une nouvelle occasion de faire éclater sa colère contre l'humble et persévérant Nicolazic. Il ordonne qu'on renverse l'escabeau sur lequel se trouve le vase d'étain où les pèlerins étrangers déposent leurs offrandes destinées à bâtir une église. Mais cette fois Dieu le punit : il est atteint, dans tout son corps, de douleurs qui ne s'apaisent qu'après un pèlerinage que, pendant toute une semaine, il va faire furtivement chaque nuit à la fontaine de Sainte-Anne, dans
laquelle il trempe ses membres endoloris. Plein de reconnaissance pour la sainte, dont l'intercession a obtenu sa guérison, il confesse enfin publiquement son erreur et se réconcilie avec Nicolazic. Ce fut alors, et seulement alors, — tant l'Église est circonspecte et sévère quand il s'agit d'admettre des faits miraculeux, — que l'évêque de Vannes, M. de Rosmadec, qui avait ordonné l'enquête la plus minutieuse et la plus exacte sur les faits allégués par Nicolazic, qui l'avait fait interroger par dom Jacques Bullion, bachelier en Sorbonne, l'avait interrogé luimême à plusieurs reprises et l'avait fait comparaître devant son beau-frère, M. Kermeno du Garo, ancien conseiller au parlement, et enfin l'avait envoyé passer quinze jours dans le couvent des Capucins de Galmont-Haut, pour y être examiné d'une manière plus suivie par les théologiens du couvent, ce fut seulement alors qu« M. de Rosmadec reconnut que le doigt de Dieu était là et autorisa l'érection de la chapelle. Les offrandes se montaient déjà à dix-huit cents écus, somme très considérable pour le temps. Dès que cette permission est donnée, un immense mouvement commence, et l'église de Sainte-Anne d'Auray s'élève comme par enchantement, comme s'élèvent encore, Dieu Merci ! les églises dans le Morbihan. Chacun veut y apporter sa pierre, chacun son offrande. Le riche donne les matériaux, le pauvre son travail. C'est la maison de Dieu: tous y prieront, tous veulent avoir contribué à la bâtir. Ce fut une belle et grande journée pour tous, pour l'heureux
Nicolazic surtout, que celle où le sanctuaire vénéré de Saint-Anne fut inauguré devant une foule innombrable, qui chantait les gloires et les miséricordes de Dieu. On était accouru à cette fête, non seulement de toutes les parties du diocèse, mais de toutes les contrées de la Bretagne et de toutes les provinces voisines, et la lande disparaissait sous des milliers de pèlerins. A partir de ce moment le pèlerinage fut fondé. Les Carmes, auxquels l'évêque de Vannes avait confié la fondation de Sainte-Anne, établissent les règlements les plus sages pour l'entretien de la piété et du bon ordre. Point de danses, point de divertissements profanes; le biniou lui-même, cher aux oreilles bretonnes, est exilé. Outre le pèlerinage individuel, qui est perpétuel, car pour la misère et la reconnaissance, la prière et l'action de grâces sont de tous les jours, il y a dans l'année des fêtes solennelles, qui amènent des flots de pèlerins. Celle de saint Louis, le 25 août; celle de saint Michel, le protecteur de la France, le 29 septembre ; celle de la Pentecôte et celle de sainte Anne, le 20 juillet, sont les principales. Dans ces grandes fêtes on a vu jusqu'à quatre-vingt mille pèlerins bivaquer sur la lande de Sainte-Anne, car les bâtiments ne suffisent pas, on le pense bien, à loger cette immense multitude. Les habitants de chaque district de la Bretagne, reconnaissables à leurs costumes , sont rassemblés par groupes. Dans chaque groupe, les femmes occupent le centre, et les hommes, à une distance assez grande, forment un cercle autour d'elles, c'est ainsi qu'on
passe la nuit en chantant des cantiques, et ces pieuses vigiles ont rappelé aux écrivains, qui les ont racontées, les vigiles du christianisme primitif. Rien n'a manqué aux gloires de sainte Anne. Dans cette histoire, qui s'ouvre par le nom d'un humble paysan, bientôt les noms des rois, des princes et des seigneurs et même les noms des papes arrivent. Anne d'Autriche, reine de France, avait une dévotion particulière pour l'oratoire de Sainte-Anne d'Auray, et, en entrant dans l'église, nous avons lu son nom inscrit de sa royale main sur le registre de la confrérie ; elle y fit écrire aussi celui du Dauphin, son fils, qui devait s'appeler Louis XIV. Au-dessous de ces noms augustes viennent tous les grands noms de la cour de France, à cette époque, ceux de Charlotte de Montmorency, mère du grand Gondé, de Glaire d'Enghien, d'Anne de Bourbon, de Mademoiselle, des duchesses d'Elbœuf, d'Uzès, de Montbazon, de Gossé-Brissac, des comtesses d'Egmont, de Saint-Paul, de la Guiche, de Schombert. Henriette de France, cette reine d'Angleterre qui serait la plus malheureuse des reines, s'il n'y avait pas une reine de France du nom de Marie- Antoinette, Henriette d'Angleterre, qui passa comme l'herbe des champs du matin au soir, et dont la mort retentit encore, comme un coup de tonnerre dans l'oraison funèbre de Bossuet, sont venues à Sainte-Anne et ont écrit leurs noms sur le registre de la confrérie. Nous avons trouvé sur la liste celui de la marquise de Sévigné, et, plus tard, celui de Marie Leczinska. De notre temps même, sous la Res-
Aime
tauration, en 1823, la ûlle de Louis XVÏ, et, en 1828, Madame la duchesse de Berry parurent dans ce lieu et y laissèrent des marques de leur piété et de leur munificence. Plusieurs papes, Urbain VII, Innocent X, Alexandre YII, Innocent XI, Clément XII, Benoit XIY et Clément XIV attachèrent au pèlerinage de Sainte- Anne des grâces précieuses, qui accrurent encore la dévotion et l'empressement des fidèles.
Et comment cet empressement n'aurait-il pas été aussi vif? Ce n'était pas en vain que l'on faisait le pèlerinage de Sainte-Anne. Combien de fois les cœurs brisés revinrent consolés, les esprits tourmentés par le doute convaincus, les malades incurables guéris ! Les merveilles du christianisme primitif furent renouvelées; les aveugles virent, les sourds entendirent, les muets parlèrent et les paralytiques marchèrent* C'est en entrant dans l'intérieur de Téglise que l'on s'explique encore mieux le concours des pèlerins accourus de toute part à Sainte-Anne d'Auray. Tous les murs sont chargés d'ex-voto, L'estropié guéri a laissé là ses béquilles; le malade, condamné par les médecins, a déposé le suaire déjà préparé pour l'ensevelir ; le matelot, battu par la tempête et sauvé par l'intercession de sainte Anne, a suspendu aux voûtes une barque taillée par ses mains. Il y a des villes et des villages qui font encore à Auray des pèlerinages annuels, en commémoration d'un anniversaire* Quimperlé est venu, en mémoire d'un incendie arrêté; Pont-l'Abbé, en mémoire d'une maladie contagieuse miraculeusement suspendue, a franchi vingt-
cinq lieues; rile-Dieu en franchit tous les ans soixante. On voit revenir chaque année les gens d'Arzon, et ils chantent encore le cantique que chantaient leurs pères, lorsque, échappés presque seuls, au nombre de quarante-deux, à la mort qui décima un équipage français dans une bataille navale livrée sous le règne de Louis XIV, ils vinrent se prosterner dans ce sanctuaire où nous prions. Qui les rencontrerait dans le trajet, les entendrait chanter encore aujourd'hui le cantique d'action de grâces des gens d'Arzon qui fut composé à cette époque :
Nous avons élé de bande Quarante-deux Arzonnols A la guerre de Hollande Pour le plus grand de nos rois.
Sainte mère de Marie, Par un miraculeux sort, Vous nous conservez la vie Dans le danger 'de la mort.
Ce fut de juin le septième Mil six cent septante et trois, Que le combat fut extrême De nous et des Hollandois.
Sainte mère, etc.
Les boulets comme la grêle Passaient parmi nos vaisseaux, Brisant rcâls, cordage, voile, Et mettant tout en lambeaux.
Sainte mère, etc.
La merveille est toute sûre Que pas un homme d'Arzon Ne reçut la moindre injure De mousquet ni de canon.
Sainte mère , etc.
Je n'ai pas vu le grand pèlerinage de Sainte-Anne ; mais je suis sorti de la chapelle édifié et ému. Tant de bonté attestée par tant de reconnaissance, cette longue histoire des miséricordes de Dieu, racontée par les témoignages mêmes de la gratitude de ceux qui les ont éprouvées après avoir invoqué l'intercession de la mère de la sainte Vierge, me pénétraient à la fois d'émotion et de respect. Ici, ce sont des mères à qui leurs enfants écrasés par des roues de moulin, par le fléau des pressoirs, ou tombés dans la vase, ou précipités dans des gouffres, ou étoufTés, ont été rendus ; là ce sont des muets qui ont recouvré la parole, des aveugles la vue, des sourds l'ouïe, des paralytiques le mouvement, des insensés la raison. Toutes les souffrances du corps et de l'âme sont venues sous ces voûtes, toutes y ont trouvé un remède ou une consolation. Sainte Anne a arrêté les incendies, a mis un terme aux maladies contagieuses en puriliant l'atmosphère de son souffle béni. Les marins n'ont pas en vain chanté le bel hymne Ave parens Stetlx maris : « Salut à vous qui avez enfanté l'étoile des mers, arrachez-nous aux tourbillons de l'orageux Océan. » Ceux de Saint-Malo, ceux d'Ouessant, ceux de Gancale, ceux du Groisic, ceux de Nantes, ceux de Vannes, ceux d'Auray, ceux de tous les porls, ont suspendu de nombreux ex-voto aux voûtes, en mémoire de leur retour au pays qu'ils avaient craint de ne plus revoir. Enfin je vis un autel sur lequel un étendard mahométan avait été déposé par des chrétiens, qui, prisonniers des Turcs, avaient
SAINTE-ANNE DAUHAV 61
pris pour cri de ralliement le nom vénéré de sainte Anne, et s'étaient emparés de la galère sur laquelle on les employait à ramer.
Au milieu de ces récits, de ces pieuses stations, de ce voyage autour de deux siècles qui ont laissé leur empreinte à Sainte-Anne, les heures avaient couru. La première étape de mon voyage dans le Morbihan était accomplie. Le jour même je quittai le jeune et vénérable supérieur du petit séminaire en lui disant au revoir, et en lui promettant de revenir l'année suivante, le 29 septembre, qui est une des grandes fêtes du sanctuaire. J'y revins, en effet, en 1851, mais le jeune prêtre n'y était plus pour me recevoir; je ne trouvai que tnombeaus, sour lequel j'allai prier. Avant de nous quitter, nous avions longuement parlé de la situation de la France, et de nos inquiétudes plus que de nos espérances. Qu'allait-il advenir? que deviendrions-nous ? que deviendrait surtout notre cher pays ? L'un de nous, le meilleur des deux, n'avait pas à s'occuper de cet avenir et de ces épreuves que Dieu avait résolu de lui épargner. Je me suis toujours souvenu de cette leçon. Nous ne sommes point ici-bas pour connaître l'avenir que peut-être nous ne verrons pas, nous y sommes pour y faire notre devoir de chaque jour qui ne dépend pas du lendemain, et que l'événement ne peut pas changer. Faisons donc notre devoir et laissons faire le reste à Dieu.