‹ QuiberonChapitre 9 sur 21 · UNE JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

UNE JEUNE FILLE

Laissez-uous, laissez-nous poursuivre notre route, Jeunes gens ! Nous allons où vous allez, sans doute ; Et ces bouquets de mil au bord de vos ebapeaux Disent assez pourquoi vous vous faites si beaux.

Mais je trouve dans un livre, récemment publié *, une description si dramatique et si vraie d'un de ces tournois rustiques de la Bretagne, qui forment le principal divertissement de ces réunions, queje ne résiste pas à la tentation de mettre sous les yeux du lecteur les principaux traits de ce tableau peint d'après nature.

Il importe de dire d'abord ce que c'est qu'un pardon. Le pardon, en Bretagne, est à la fois une fôte religieuse et une fête nationale. C'est ce qu'on appelle ailleurs , en Poitou , par exemple , les assemblées. En Bretagne, on fait toujours la part de Dieu, et on la fait grande et bonne ; si le pardon dure deux jours, le premier appartient tout entier à Dieu. Dès la pointe du jour, la grand'messe est célébrée avec pompe. Tout le monde y assiste, hommes et femmes ; les femmes entrent lentement dans la nef, où il n'y a ni chaises, ni bancs, et qui offre l'aspect d'un forum : c'est en effet le forum de la prière. Les hommes, graves et recueillis, prennent place dans le chœur et les bas-côtés. Il faut avoir assisté à une de ces pieuses cérémonies, avoir vu cette population tout entière à genoux, enroulant dans

* La BreUujne, Paysayes et Hécits, par Eiigcnc Loiuliin.

120 SOin^NIRS DU MORBIHAN

ses doigts les grains d'un chapelet, pour comprendre le moyen âge, cette époque où l'Église tenait encore dans des bras la civilisation naissante et présidait à ses joies comme à ses douleurs. Après lamesse vient la procession, que toute l'assistance suit en chantant des cantiques. Les jeunes filles, toutes vêtues de blanc, sèment des fleurs. Les gars les plus robustes portent les vieilles bannières brodées d'or, d'argent et de soie, les châsses étincelantes, les statues peintes des saints, au milieu de deux files de pèlerins marchant au bruit des cantiques. Puis enfin vient le prêtre qui, placé sous un dais, porte le saint Sacrement, et derrière lui un long cortège d'hommes , le chapeau à la main , silencieux et recueillis. Dans l'après-midi, on chante les vêpres, et l'église est aussi remplie qu'à la grand'messe. Enfin le salut et la bénédiction couronnent cette journée consacrée tout entière à la prière. Entre la procession et les vêpres, les pèlerins accomplissent leurs vœux. La reconnaissance qui remercie n'est pas moins fervente en Bretagne que l'affliction et la souffrance qui demandent. On voit un grand nombre de pèlerins remplir la chapelle du saint et y demeurer des heures en prières, ou se succéder dans les confessionnaux improvisés pour la circonstance : car les confessionnaux ordinaires ne suffisent plus à la foule qui les assiège. On en voit quelques-uns se traîner sur les genoux autour de l'église, se rendre pieds nus à un tombeau véuéré, ou bien encore aller boire de l'eau d'une fontaine à laquelle le Dieu qu'ils implorent d'un cœur fervent peut donner la vertu delà piscine de Jérusalem. Ceux

SAINTE-ANNE d'aURAY 121

qui n'ont point de vœu à accomplir se tiennent sur la place et parlent à voix basse, comme s'ils craignaient de troubler la sainteté du jour. Les plaisirs , les gais repas, les jeux, les danses et les banquets arrosés de cidre sont renvoyés au lendemain.

Le lendemain, tout appartient à la joie. Le cidre coule à pleins verres. On en vide des pièces entières. Les cabarets sont remplis, et l'on peut dire que le champ de la fête n'est lui-même qu'un immense cabaret. Chanter , boire , danser et lutter , voilà les joies bretonnes.

Ce pardon, sans mentir, est le roi des pardons,

Et la Cornouaille envoie ici tous ses cantons ;

De pauvres, de clianteurs, chaque sentier fourmille,

Vous entendez les sous sonner dans leur coquille.

Avec leurs grands fourneaux vingt tentes sont debout ;

Et dans ses beaux habits la jeunesse partout :

Car, dès que se répand l'annonce d'une fête.

Cette heureuse jeunesse à s'y rendre s'apprête.

M. Eugène Loudun a eu la bonne fortune d'assister, il y a quelques années à une fête populaire de ce genre donnée par un propriétaire breton qui voulait célébrer ainsi un événement heureux survenu dans sa famille, en déployant la pompe consacrée par la tradition antique. C'est sur les confins du Finistère et du Morbihan qu'est situé le domaine de ce propriétaire , que, d'après l'indiscrétion d'une note mise au bas de la page, je suppose être M. de la Yillcmarqué, savant et poète qui a fait passer dans notre langue, avec tant de succès, les chants armoricains. L'usage des luttes

ne s'est guère conservé du reste que dans cette région de la Bretagne.

Longtemps à l'avance, la fête avait été annoncée dans toutes les paroisses des environs. C'était, au sortir de la messe, le sujet des conversations des jeunes gars. On savait que tous les anciens jeux devaient y figurer, la course à pied, la course à cheval, les courses de femmes, enfin la lutte, la lutte, de tous les spectacles le plus cher aux Bretons. Les prix étaient splendides. Il ne s'agissait plus du bélier noir, du chapeau au millésime de l'année. Aux vainqueurs on promettait une somme assez ronde pour acheter un champ, un taureau de quatre ans, aux cornes dorées ; — ne dirait-on pas une réminiscence des jeux homériques ? — enfin, un costume breton complet. On ne saurait imaginer la magnificence et la coquetterie de ces costumes bretons. On m'a parlé dans le pays d'un riche métayer qui, sous le gouvernement de Juillet, fit le voyage de Paris pour obtenir de Louis-Philippe en personne que l'État donnât les fonds nécessaires à la réparation de l'église de sa paroisse, qui menaçait ruine. Il se fit faire, par un tailleur de la localité, un costume qui lui revint à plus de quatre cents francs. C'était un costume de ce genre qui figurait parmi les prix réservés aux vainqueurs ; il avait coûté trois mois de travail au tailleur, qui avait employé toutes les ressources de son art à décorer d'arabesques de soie multicolore toutes les parties de ce costume, la veste, les braies, les guêtres. Les lutteurs les plus renommés de la Bretagne, ceux de Rosporden, de Banalec, de Pond-

Aven, de Fouesnant, de Kerneven, avaient été conviés à venir mesurer leurs forces. Gomment aurait-on oublié les lutteurs de Scaer et ceux de Guisgriff, qui, de tout temps, se sont disputé, au nom du Finistère et du Morbihan, le prix de la lutte ? Scaer chanté par Brizeux !

Scaer l'emportait partout ! Scaer, le pays des luttes Et des joyeux chanteurs aux savantes disputes.

Pour rendre la fête plus brillante, Mathurin, le célèbre sonneur de biniou, que l'on a entendu à Paris jouant dans un drame breton, la Clôserie des Genêts, ses airs nationaux mélancoliques et sauvages qui font rêver à la lande, avait promis d'assister aux jeux, quoique, vieux et aveugle, il ne parût plus depuis plusieurs années dans les pardons. Le sonneur de biniou n'avait pu refuser son concours à l'appel du poète qui a fait connaître les chants armoricains à la France. Ce Mathurin, qui est mort au mois de septembre 1859, n'était-il pas le Ban-gor de Brizeux ?

C'est dans la prairie qui s'étend non loin do Pond- Aven, une des plus jolies villes des côtes de la Bretagne, que le lieu de la lice avait été marqué ; Pond- Aven en Cornouailles, dont un proverbe breton a dit : « Pond-Aven, quatorze maisons, quatorze moulins. » Cette prairie vient s'appuyer sur de grands bois, et devant elle s'ouvre la vaste mer. Jamais scène plus théâtrale no fut mieux choisie pour une lutte. De bonne heure, le champ de la lice a été envahi

124 SOUVENIRS DU MORBIUAN

par cette population aux costumes bigarrés qui donnent une physionomie à part aux fêtes de la Bretagne. La coiffure des femmes de Landernau, qui, se prolongeant par derrière, rappelle la cornette du moyen âge ; la coiffe des femmes de Pleyben, qui enveloppe leurs figures comme le bonnet des béguines, apparaissent à côté du haut bonnet des femmes de Rosporden, dont les dentelles flottent au vent, du bonnet des femmes de Saint-Thégonec, dont les barbes relevées sur le sommet de la tête simulent les voiles d'un navire gonflées par la brise, et des Vannelaises, dont la coiffure, je l'ai dit, rappelle celle des sœurs de Saint-Vincent de Paul. Mais le plus coquet de ces costumes bretons, c'est celui des filles de Pond-Aven. Leur coiffe, appliquée sur le front et descendant le long des tempes, laisse voir leurs cheveux soigneusement lissés^ et, s'écartant sur les côtés, comme des ailes, encadre l'ovale régulier de leur frais et blanc visage, auquel l'air pur de la mer fo rnit un fard naturel préférable à toutes les recettes des enlumineurs de Paris.

Brizeux, qui a tout chanté en Bretagne, a chanté les filles de Pond-Aven et a vanté les roses de leur teint.

Voici venir les femmes de Pont-Labbé, qui semblent appartenir à une tribu de la race asiatique échouée sur la côte de Bretagne. Leur stature est élevée, leurs membres sont taillés en vigueur ; leur teint, d'une couleur orangée, se rapproche de celui de la race sémitique. Leur costume a quelque chose

SAIXTE-ANNE DAURAY 125

d'étrange comme leur physionomie. Elles posent en avant sur leur front une coiffure coriiposée de bandes de drap d'or, d'étoffes rouges brodées en soie et de mousseline bleue, qui n'est pas sans analogie avec le bonnet grec et qui simule un diadème. Le corsage et la jupe, les manches ornées de larges galons verts, rouges, dorés, de bordures, de torsades, d'œillères en soie, présentent la même variété de couleurs. On dirait l'arc-en-ciel.

Les costumes des hommes n'offrent pas moins de variété. Ce sont les hommes de Saint-Herbot et de Ghâteauneuf-du-Faou, au long habit brun doublé de vert, orné de passementeries, de boutons et de broderies de soie rouge, qui descend jusqu'aux genoux et rappelle la coupe majestueuse de l'habit du temps de Louis XIV. Ceux-ci, avec leurs vestes blanches, viennent du pays d'Arré :

... Les montagnes d'Arré Dressent sur le chemin leur dos morne et sacré, Le dos do la Bretagne. Alors tout se déboise, Lande courte, aucun bruit, des rocs semés d'ardoise, Un lourd soleil d'aplomb sur an terrain pierreux.

Voici les hommes du Faouet, portant le chapeau de paille à larges bords, recouvert d'une sorte de résille qui retombe du sommet ; les fashionables de Fouesnant, qui mettent l'un sur l'autre deux larges pantalons de couleurs différentes ; les gars deGourin, portant des culottes demi-collantes, et ceux de Quimperlé, demeurés fidèles à l'antique braie celtique, la hragou-hras, bouffant des deux côtés et descendant

tout à fait au bas des reins, si bas, que je n'ose répéter la question que font les tailleurs aux élégants du lieu quand ils leur prennent mesure ; ceux de Guéméné (Morbihan), qui portent le chapeau à larges bords retroussés, surmonté d'une plume rejetée en arrière, la veste ouverte sur le gilet à deux rangées de boutons, l'ample braie de couleur brune retenue par une large ceinture, et les bas drapés rouges avec des glands de pareille couleur aux genoux ; enfin les gens de Scaer, faciles à reconnaître parce qu'ils portent le saint-sacrement brodé en soie sur le dos de leur veste, comme s'ils voulaient se reconnaître les vassaux de Dieu. Cette diversité de couleurs, cette variété de costumes, donnent à la fête bretonne un aspect pittoresque que n'auront jamais nos fêtes des environs de Paris :

Au bruit de la bombarde, au rappel du tambour, Ou vit, comme la mer quand elle monte et houle, Dans un immense pré courir toute une foule ; Et là jeunes et vieux, hommes et femmes, tous En cercle sur le pré, rangés à deux genoux, D'autres, pendus aux troncs des ormes et des frênes, Attendre les lutteurs sur ces vertes arènes : Les plus forts de Gorré, du Faouet, de Kérien, Et ceux de Banalec, et ceux de Saint-Urien, Devaient se signaler à ces fameuses joutes.

En avançant dans ce récit, je trouve partout Brizeux, et, chaque fois que je le rencontre, je cueille quelques fruits sur ce bel arbre de poésie qu'il a planté au sol de l'Armorique. Qui mieux que ce barde a chanté les joies, les tristesses, les croyances,

SAINTE-ANNE D AURAV 127

les mœurs des Bretons, leurs pardons, leurs pèlerinages, leurs jeux simples et rustiques ?

Aux luttes de Pond- Aven, si bien racontées par M. Loudun, deux lutteurs, presque aussi célèbres l'un que l'autre, Postic, de Scaer, et Hervé, de Banalec, se sont présentés pour disputer le prix. Le signal étant donné par le juge de la lice, qui tient une grande baguette blanche, les deux adversaires font le signe de la croix et s'avancent l'un vers l'autre, se surveillant du regard et les bras étendus pour se saisir. Il faut lire dans Touvrage de M. Loudun le récit plein d'intérêt de la lutte de Postic de Scaer et d'Hervé de Banalec.

Je retrouve dans la lutte bretonne des détails qui me rappellent la description do la lutte d'Ajax et d'Ulysse, aux funérailles de Patrocle : « On vit se lever le grand Ajax, fils de Télamon ; on vit en môme temps se lever Ulysse, fécond en ressources et en ruses. Après s'être ceints pour la lutte, ils s'avancèrent au milieu du cirque, et, se saisissant de leurs mains robustes, s'enlacèrent mutuellement. Sous l'étreinte de leurs mains crispées, leurs reins criaient, et la sueur coulait à larges gouttes sur leurs membres, et des meurtrissures sanglantes s'imprimaient sur leurs flancs et sur leurs épaules. Ni Ulysse ne pouvait soulever de terre son adversaire pour le renverser sur le sol, ni Ajax ne pouvait triompher de la vigueur d'Ulysse. »

La description du vieil Homère n'a pas vieilli, parce qu'Homère est vrai comme la nature, qui ne

change pas. Je retrouve plusieurs traits de la lutte d'Ajax et d'Ulysse dans celle de Postic et d'Hervé, et, certes, M. Loudun, qui avait le spectacle de la lutte bretonne sous les yeux, n'est pas allé chercher dans y Iliade les couleurs de sa description. C'est l'avantage des choses naturelles : on les rencontre sans chercher à imiter, parce qu'elles sont toujours les mômes. Postic tombe comme Ajax dans la lutte homérique ; mais, plus leste que lui, il se relève, et le combat finit comme celui d'Entelle et de Darès dans V Enéide. Le terrible lutteur de Scaer n'a pas été renversé sur le dos, les doux épaules touchant à terre, ce qui est nécessaire pour qu'il soit vaincu ; il n'a pas eu le saut, selon l'expression consacrée en Bretagne. Il se relève comme Entelle lorsque, en frappant un coup dans le vide, il est tombé de sa hauteur:

Entellus vires in vcntum effudit, et ultro Ipse gravis graviterqiie ad terrain pondère vasto Goncidit ; ut quondam cava concidit aiit Erymantho Aut Ida in magna, tracidibns eriita piuiis. Consurgimt studiis Teiicri et Trinacria pubes... At non, tardatus casii, noqne territus héros Acrior ad pngnam redit, ac vim suscitât ira.

« Entelle perd son coup, qui ne frappe que l'air, et, alourdi par l'âge, il tombe lourdement à terre de tout son poids, comme on voit tomber, sur l'Érymanthe ou sur le sommet de l'Ida, un pin creusé par le temps et arraché de ses racines. Les Troyens et les Siciliens se lèvent avec des émotions et des sympathies contraires. Mais, loin d'être effrayé ou accablé par sa chute, le héros se relève et revient plus ardent au combat ; la colère double ses forces. »

Comparez à cette description celle de la lutte de \

SAINTE- ANNE DAURAY 129

Postic et d'Hervé, et vous verrez qu'à l'exception de quelques traits de mœurs, le fond du tableau est le même :

« Deux fois Hervé a évité le choc par lequel Postic le devait renverser. Quant à Postic, la lutte lui est si familière, qu'il semble plutôt modérer sa force que la déployer tout entière. Dans un moment où il veille moins sur lui, un de ses pieds cède, il glisse et tombe. Un grand cri part de l'assemblée, les juges se lèvent de leurs sièges ; mais, dans le temps même où il perdait pied, Postic a vu le danger, et, d'un mouvement rapide, s'est tourné de manière à tomber sur le côté. H reste là quelques secondes, immobile, afin de prouver qu'il n'est pas vaincu : en effet, le vaincu, c'est la loi des luttes, doit être renversé droit sur le dos, les deux épaules touchant la terre. Les juges déclarent que le coup no compte pas et Postic se relève aux applaudissements des uns et au milieu du silence des autres. Le spectacle va maintenant avoir une autre physionomie. Jusque-là, l'assemblée avait assisté, muette, aux accidents de la lutte ; mais les passions sont à cette heure éveillées : les gens de Scaer prennent parti pour Postic, ceux de Banalec pour Hervé. Le combat reprend plus vif, plus acharné; les deux lutteurs, animés par un intérêt plus ardent, ont à soutenir, l'un son premier succès, l'autre sa réputation. Hs ne domeurent plus dans le même lieu, ils se poussent, ils se pressent... »

Vous le voyez, c'est la même progression de sen-

iments et d'impressions que dans la lutte antique. Le combat finit, je l'ai dit, comme celui d'Entelle et de Darès, par un de ces coups de vigueur auxquels rien ne résiste. Longtemps et vainement les deux adversaires ont essayé de se faire plier les reins, et, dans ces étreintes désespérées, le ciseau du sculpteur eût pu reproduire leurs poses, qui ont toujours conservé le caractère d'une rare noblesse. Tout à coup Postic, tenant d'une main le bras droit d'Hervé lui serre l'épaule de l'autre main, l'éloigné de lui, et, la tête penchée en avant, s'appuie sur une de ses jambes, dont les muscles sont roidis comme la corde d'un arc fortement bandé. Scaer etBanalec sont dans l'attente. Les spectateurs suivent avec une anxiété fiévreuse les progrès de la lutte qui, de moment en moment, semble approcher de sa crise finale. Les interpellations se croisent : « Stard ! Derta ! Courage ! Tiens bon! » crie-t-on de tous côtés.

« Dans ce moment, Postic saisit de ses deux mains, serrées comme des étaux, le corps d'Hervé, l'arrache du sol, et d'un effort gigantesque l'enlève par dessus sa tête, le jette derrière lui. Hervé tombe lourdement : le choc a été si violent, qu'il demeure étendu de tout son long ; le sang lui sort par le nez et la bouche. H n'y a doute pour personne, les deux épaules ont touché à la fois la terre. Les vieillards se lèvent : « Mad ! disent-ils, le coup est bon. D'unanimes applaudissements éclatent dans l'assemblée; Hervé s'éloigne en essuyant le sang qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle d'un pas aussi

SAINTE-ANNE d'aURAY 13 J

lent et aussi grave qu'en s'avançant dans la lice. » C'est le même dénoûment que dans Virgile ; seule ment vous remarquerez la placidité chrétienne et l'impassibilité bretonne des lutteurs de Pond-Aven ; chez eux, de l'ardeur, mais point de colère ; de l'émulation, mais point de haine. Le juge delà lice n'est point obligé, comme Énée, de soustraire l'infortuné Darès à la mort qu'il va recevoir de la main d'Entello en fureur :

Tum pater yEueas procedere longiiis iras

Et ssBvire animis Eutellum haud passiis acerbis,

Sed finem imposuit piiguœ.

Entelle s'enorgueillit de son triomphe, et insulte au vaincu, qui se relire a peu près dans le même état qu'Hervé de Banalec, « se traînant difficilement et rejetant des flots d'un sang noir par le nez et la bouche : »

Hic, Victor, superaus animis taiiroque superbus : Nate dea, vosqiie hcec, inquit, coguocite, Teiiçri, Et mihi quee fuerint juvenili in corporc vires. Et qiia servetis revocatum a morte Darcta.

Postic ne dit point un mot ; il croit, en véritable Breton, que les actes suffisent. Il a lutté en vaillant et loyal adversaire ; cette parole du juge de la lice lui suffit : mad, le coup est bon. C'est la différence des religions, des mœurs, des temps, des peuples.

Si le lecteur a pris intérêt à ce récit, peut-être ne sera-t-il pas fâché de savoir comment finit ce valeureux Postic, l'honneur de Scaer, le roi des lices bre-

tonnes. Dans un pardon de Rosporden, où il avait déjà trois fois triomphé, il rentra une quatrième fois dans la lice. Toute l'assistance s'attendait à lui voir remporter une nouvelle victoire, lorsque tout à coup il fut violemment soulevé de terre et terrassé. Les spectateurs ne pouvaient en croire leurs yeux. Pas un n'applaudit, c'était la gloire des luttes bretonnes qui tombait en trouvant son Waterloo après tant d'Austerlitz. Le doute n'était pas permis, et les juges le proclamèrent : pour la première fois, l'invincible Postic était vaincu. Il se releva, marcha droit à son vainqueur, à pou près inconnu sur les champs de lice, lui serra chrétiennement la main, et, toujours maître de lui-même, le front calme, sans qu'aucune fibre de son visage, aucune intonation de sa voix, vinssent trahir son émotion contenue, il annonça aux juges qu'il venait de paraître pour la dernière fois dans les luttes. Plus heureux si, terminant sa carrière dans un jour de victoire, il avait dit, comme l'Entelle de Virgile, après avoir triomphé d'Hervé de Banalec :

Je dépose mon ccste et renonce à mon art. Hic Victor cestus artemque repono.

ARRADON. — l'île AUX MOINES. — SOUVENIRS ET RÉCITÎ — TRAVERSÉE. — ARRIVÉE A SARZEAU.

On peut se rendre de Vannes à lapresqu'île de Sarzeau de deux manières, en voiture ou en bateau. J'ai

ait ce petit voyage de l'une et l'autre manière, car j'ai visité souvent cette partie si intéressante du Morbihan, Au commencement du mois de septembre 1851, jepartisde bonne heure de Vannes avec l'abbé Lecrom et le recteur do Saint-Pierre pour le bourg- d'Arradon. Nous fîmes le trajet en une heure. En arrivant, nous entrâmes dans une chaumière où nous trouvâmes une jeune paysanne pour laquelle nous nous étions chargés d'une commission ; elle faisait dire la prière du matin à ses deux enfants. Nous fûmes édifiés delà piété de ces deux petites créatures qui, les mains jointes, priaient de tout leur cœur le Dieu de leur mère, en répétant les paroles du Paierai de VAve Maria qui tombaient de ses lèvres. Cet intérieur de chaumière bretonne présentait un délicieux tableau. Voilà le secret de la puissance du catholicisme en Bretagne : il se penche sous les traits d'une mère vers tous les berceaux, et, prenant l'homme à son entrée dans la vie, il le conduit, sans le quitter un moment, jusqu'au terme de son pèlerinage. Ailleurs le catholicisme a sa place marquée dans la vie ; le matin, le soir, le dimanche, il obtient un souvenir ; ici, le catholicisme, c'est la vie toute entière, c'est le lit large et profond dans lequel succèdent ces flots du temps qu'on appelle les jours, les mois et les années.

Au sortir de la chaumière bretonne, nous entrâmes dans le presbytère, et nous trouvâmes le recteur d'Arradon triste et préoccupé. « Il y avait eu un malheur dans la nuit, nous dit-il, à une lieue de là

dans un hameau ; un incendie s'était déclaré dans une maison, et un enfant de quatorze ans était resté au feu. En outre, une fille du hameau était tombée, par suite de l'impression qu'elle avait éprouvée, dans un évanouissement d'où l'on n'avait pas encore réussi à la tirer. » C'est ainsi qu'on ne peut faire un pas dans cette vallée de larmes sans rencontrer le malheur sur son chemin. Il fallut, pour obéir aux mœurs hospitalières du pays, approcher un verre de vin de nos lèvres avant de quitter le bon recteur, et nous nous mîmes en route, à pied, vers le rivage de la mer.

Nous avions^une bonne lieue de pays à faire ; au bout d'une heure démarche, nous arrivâmes à la côte et nous primes une barque qui nous conduisit en un quart d'heure à Vile aux Moines, qui est en vue du littoral. Le nom de l'île dit assez quels furent autrefois ses habitants. Jetée sur le rivage le plus éloigné de la Bretagne, loin des bruits du monde, isolée au milieu de ce golfe, elle semblait prédestinée à devenir un de ces oratoires où l'on ne regardait que du côté du ciel. Elle est habitée maintenant par des familles de pécheurs et de marins ; les femmes labourent et les hommes s'embarquent sur les bâtiments qui font le commerce avec les côtes d'Espagne et d'Angleterre; il serait plus exact de dire, pour le premier de ces pays, qui faisaient le commerce, car les chemins do fer espagnols ont accaparé ces transports, au grand détriment des marins de l'île aux Moines et de toute la côte (du Morbihan). En abordant à la pointe de

SAINTE- ANM£ d'AURAY 135

Pen-Happ, couronné à son sommet par un grand dolmen (autel ou tombeau druidique), on jouit d'une vue remarquablement belle qui s'étend sur l'entrée du Morbihan. Au nord de Tile, qui a six kilomètres de longueur, est situé le village de Kerno, où l'on trouve un dolmen assez bien conservé. En se rendant de Kerno au chef-lieu de l'île, on passe au village de Kergonan où existe le plus vaste cromlec'h du Morbihan, formant une grande enceinte elliptique dessinée par des menhirs espacés.

En débarquant, nous trouvâmes M. Guillemet, vicaire du recteur de l'île aux Moines, qui, prévenu de notre visite, nous attendait. C'est un de ces esprits vifs, fins, gais, un peu batailleurs, cherchant amicalement noise, comme on en trouve beaucoup dans le clergé breton. Il nous conduisit chez le recteur, homme excellent que j'avais déjà rencontré à la mission de Theix. Nous dînâmes chez lui ; nous étions douze à table, dix prêtres et deux laïques seulement, M. du Bodan, ancien membre de le Constituante et alors procureur général à la cour de Rennes, et moi. M. du Bodan, magistrat capable et homme d'un vrai mérite, nous intéressa beaucoup, pendant le dîner, par les récits qu'il puisait dans ses souvenirs judiciaires. 11 nous donna des explications sur une affaire qui occupait, en ce moment, très vivement l'opinion publique en Bretagne. Une fille de service, nommée Hélène, qui avait été domestique dans plusieurs maisons de Vannes et des lieux environnantsutntr,ee aresàAuray, chez M. Doré, maire de la ville, était sur le point de paraître devant

les assises sous la prévention de deux empoisonnements. C'était une personne étrange, froide, calme impassible, excellente domestique, du reste ; toujours assise et toujours en avance, sa besogne était faite ^ comme par enchantement. Seulement elle ne passait pas six mois dans une maison sans que quelqu'un y mourût. Elle disait d'elle-même, avec un demi-sourire \ oii il y avait quelque chose de sinistre comme la fatalité : « Prenez garde, partout où j'entre, la mort y entre avec moi. » Elle disait vrai ; elle était entrée chez M. Doré, et, peu de semaines après, le père de , celui-ci, vieillard qui jouissait d'une excellente santé, avait été enlevé en quelques heures par une subite indisposition. « Avouez, monsieur le recteur, dit le vicaire de l'île aux Moines en jetant au milieu de cette tragique histoire une des saillies qui lui sont habituelles, que vous devez un beau cierge à mon pa- \ tron, et que bien vous a pris de me donner à dîner souvent ! Quand j'ai su que cette fille devait entrer à votre service, je me suis dit: Je dîne souvent chez M. le recteur, ne lui laissons pas accepter cette Locuste pour cuisinière. Quand les recteurs veulent s'en aller pour faire place à leurs vicaires, à la bonne heure ; ■ mais quand ils les emmènent avec eux, cela ne fait les ^ affaires de personne. G'estpourquoi je vous ai empêché de prendre cette Hélène, ce qui me procure aujourd'hui l'honneur de dîner avec ces messieurs chez vous. La morale de cette histoire, c'est que les recteurs doivent souvent inviter leurs vicaires à dîner. » Quoique le sujet fût triste, nous ne pûmes retenir un

SAINTE-ANNE DAURAY 137

franc éclat de rire, et M. duBodan, dont la gravité ma gistrale n'avait pas été à l'abri de cet accès d'hilarité, poursuivit son récit. Hélène, qui ne reste guère plus d'un an dans la même condition, aurait probablement continué lontemps encore son homicide industrie, quand tout à coup un incident vint éveiller l'attention de la justice. Un médecin, lié depuis longtemps avec M. du Bodan, entra un matin, la figure bouleversée, dans son cabinet. « Ce n'est pas au magistrat, dit-il, c'est à l'ami que je viens parler. La répugnance naturelle que j'éprouve à me faire dénonciateur me retient et ma conscience me pousse. » Alors il lui raconta que, dans une famille à laquelle il donnait des soins, une femme de chambre était morte très rapidement, six mois auparavant, avec des symptômes qui pouvaient indiquer un empoisonnement. Il n'avait pas voulu alors accueillir l'idée d'un crime ; mais, ce matin même, la femme de chambre qui avait remplacé la morte venait de succomber comme elle, et il avait surpris dans les potions préparées les traces de l'arsenic. Or il ne pouvait attribuer le crime qu'à celle de ses compagnes qui la soignait : c'était Hélène.

M. du Bodan, qui avait attentivement écouté ce récit dit au médecin : « Ce n'est pas l'ami qui vous a écouté, c'est le magistrat. H est de votre devoir de régulariser votre déposition, il est de mon devoir d'instruire cette affaire. Il ne faut pas qu'une fausse pitié arrête l'action protectrice des lois et laisse l'impunité au crime. » Hélène fut donc arrêtée, et, au moment où nous écoutions ce récit, on avait déjà dé-

couvert que ses malles étaient remplies d'effets volés dans toutes les maisons où elle avait servi, et l'on était sur la piste de découvertes plus graves qui donnèrent à cette action judiciaire une issue tragique.

Après les ecclésiastiques qui lisent dans le for intérieur de l'homme et qui connaissent ainsi à fond le cœur humain, ce sont les magistrats et les médecins que j'ai toujours écoutés avec le plus d'intérêt. Pour eux, la triste humanité n'a pas de secrets. Il sont descendus, la lampe à la main, à des profondeurs où ne pénètre pas le commun des hommes. Je retrouvai dans un autre récit que nous fit M. du Bodan dos preuves à l'appui des hautes vérités proclamées par Joseph de Maistre et le cardinal Wiseman sur la nécessité morale de l'expiation et delà confession, nécessité dont on trouve la trace profondément empreinte dans le cœur de l'homme. Une femme, nous disait M. du Bodan, avait été condamnée à mort comme empoisonneuse, sur la déposition de deux autres femmes qui avaient déclaré lui avoir vu verser du poison. Après la condamnation de l'accusée, ces deux témoins vinrent dire au procureur général qu'elles avaient menti à la justice, qu'elles n'en pouvaient plus de remords, et elles le supplièrent de les faire mettre en prison. Elles avaient eu, disaientelles, un poids sur la conscience qui leur avait ôté le sommeil du moment où elles avaient porté une accusation injuste contre une personne innocente, et elles ne se sentaient un peu soulagées que depuis qu'elles avaient fait cet aveu. Il leur semblait que la voix in-

SAINTE-ANNE DAURAY 139

térieure qui leur reprochait leur mensonge les accusait moins depuis qu'elles s'étaient accusées ellesmêmes ; elles apportaient ainsi, sans s'en douter, une preuve à l'appui de ce qu'il y a de profondément sympathique au cœur humain dans la confession. On leur représenta, pour éprouver leur véracité, qu'il pouvait y aller de leur tête ; elles persistèrent. Emprisonnées, elles moururent toutes deux de maladie avant que le jugement fût révisé; mais elles moururent tranquilles, réconciliées avec elles-mêmes, parce qu'elles étaient réconciliées avec Dieu. Malheureusement leur seconde déposition ne suffit pas pour établir la culpabilité de la personne qui avait inspiré la première, et l'arrêt rendu par la cour d'assises ne put être cassé. La condamnée refusait de se pourvoir en grâce. Elle avait mené une assez mauvaise vie, et elle regardait la peine imméritée qu'elle allait subir comme une expiation d'une existence qui n'avait pas été sans reproche. Innocente du fait dont on l'accusait devant lajustice humaine, elle l'était ; mais elle savait qu'elle avait d'autres dettes à payer à la justice de Dieu, et son âme s'était élevée, dans les heures solitaires de sa douleureuse captivité, à la contemplation du grand dogme de l'expiation, qui est la base de la doctrine catholique. Elle disait avec une satisfaction évidente : « Je vais donc mourir, je voudrais savoir le jour de ma mort. » Le tribunal tout entier croyait à son innocence ; on lit rédiger un pourvoi en grâce à son avocat. Le roi accorda la grâce. Quand on annonça cette nouvelle â la pauvre

femme, elle ne montra ni joie ni émotion ; elle était si bien préparée à mourir qu'il semblait qu'elle éprouvât quelque difficulté à se rattacher à la vie. Elle dit seulement : « Remerciez le roi de ma part il est bien bon. » Et elle sortit de prison.

Ces récits et quelques questions que j'adressai au recteur sur l'île aux Moines nous conduisirent jusqu'à la fin du repas. Quand nous nous levâmes de table, M. du Bodan nous invita à venir visiter la maison de campagne qu'il possède dans l'île. Elle est située sur les bords de la mer, dans une très agréable et très pittoresque position. Elle renferme des arbres fruitiers, des vignes qui produisent de beau raisin, chose assez rare sur la côte et dans les îles du Morbihan : on y admire un joli bois encadré entre de grands murs qui l'abritent contre les vents de l'ouest, si violents dans cette contrée, qu'arrivée à une certaine zone la végétation s'arrête, et les vents ne permettent pas aux arbres de grandir davantage. L'allée faisant face à la maison conduit à une grande porte qui s'ouvre sur la mer. Belle image de la vie qui aboutit à la mort ! La terre, c'est la vie qui montre ses trésors ; la mer, c'est la mort qui cache ses richesses, c'est l'infini mystérieux et le sombre inconnu. Ne l'avezvous pas souvent remarqué, la première fois que vous | entrez dans une maison dont le seuil riant et paré de verdure souhaite la bienvenue à l'arrivant, vous êtes disposés à croire qu'il n'y a place que pour le bonheur dans cette oasis ? Puis vous finissez toujours par découvrir qu'il y a une plaie secrète dans la vie de

SAINTE-ANNE d' AURA Y 141

celui qui vous paraissait si heureux, comme il y a souvent un ver rongeur dans le plus beau fruit. Celle qui aurait dû nous faire les honneurs de cette charmante habitation avait cessé depuis quelques mois de vivre, en laissant dans le cœur de son mari et dans cette maison qui nous paraissait si charmante un vide qui ne pouvait être rempli.

Nous primes congé de M. du Bodan et nous nous embarquâmes, l'abbé Lecrom, le vicaire de l'île aux Moines et moi, sur une barque d'un assez étroit modèle, pour nous rendre à la presqu'île de Sarzeau, distante de deux lieues. Ce bateau me paraissait un peu petit pour cette grande mer qui déployait devant nous sa vaste nappe d'eau. Mais, puisque mes compagnons y montaient, je ne pouvais rester en arrière. Le vicaire de l'île aux Moines se mit à la barre, les hommes de ce pays sont tous plus ou moins marins ; un grand jeune garçon de quatorze ou quinze ans tint la voile ; un vieux matelot de quatre-vingts ans et sept mois, vieux passager de la mer et du temps, qui se souvenait d'avoir vu la première révolution, était assis à l'arrière et regardait l'horizon. C'eût été lui sans doute qui eût commandé la manœuvre s'il y avait eu une manœuvre à commander. Mais le ciel était pur et beau, la mer unie et si calme, qu'on ne voyait au loin aucune vague, et une légère brise qui soufflait de l'arrière enflait notre voile et faisait marcher assez rapidement et sans oscillation aucune notre frôle embarcation. Le vicaire, notre pilote, occupait, je ne saurais dire égayait notre traversée par des histoires cmprein-

tes de la couleur locale. — « Vous voyez cet endroit, disait-il en montrant du doigt le rivage : c'est là que s'embarquait, il y a un an, un enfant de dix ans. Sa mère le donnait comme mousse au capitaine d'un navire de commerce de Bordeaux. « 0 mère, disait-il, garde-moi, je serai mangé par les requins. — Mon fils, répondit la mère, je suis une pauvre veuve, je ne puis te nourrir. Pars, mon enfant ; te voilà grand, il faut gagner ton pain ! » L'enfant s'embarqua en pleurant ; on le mit à la barre. A peine le bateau avait-il filé quelques brasses qu'une lame passa sur le bateau et emporta l'enfant. Je vis tomber le pauvre petit, j'accourus et je lui donnai l'absolution. Pendant un quart d'heure, on le vit se débattre contre la mer, contre la mort. Les hommes du bord, — ils étaient étrangers, — continuaient leur marche avec indifférence. Je criais, je priais ; enfin un ouvrier de l'île s'élança à la nage. Il allait sauver l'enfant, quand le bateau passa sur celui-ci et le fit disparaître pour jamais. L'homme lui-même ne fut sauvé qu'avec beaucoup de peine. » Ne reconnaissez-vous pas l'origine de la Plainte du mousse, cette romance douloureuse :

Ma mère, qu'as-lii fait de ton pauvre petit?

Le vicaire nous raconta ensuite l'histoire de trois capitaines de navires méridionaux qui, étant pris de vin, voulurent se moquer de lui, et firent scandale dans l'église. Le vicaire s'était contenté de leur dire : « Prenez garde, votre conduite ne vous portera pas

SAINTE-ANxNE d'aURAY 143

bonheur. » Ils périrent tous trois de mort violente dans l'année. De là un dicton parmi les marins du pays : « Il ne fait pas bon de se moquer du vicaire de l'île aux Moines ! »

Ces récits nous avaient amenés jusqu'à Sarzeau, où nous abordâmes après avoir fait en une heure et demie notre traversée de deux lieues. La mer était haute et nous pûmes ainsi arriver à la côte malgré les vases qui obstruent les abords du rivage quand la marée est basse. Nous touchâmes dans une petite crique, tout près du joli château de Truskat, l'un des bijoux du Morbihan qui se dessine au milieu d'un bois, à peu de dislance du rivage ; Truskat, propriété et séjour d'un poète, M. de Francheville, un ami de ma jeunesse, que la mort, cette impitoyable faucheuse, nous a enlevé, il y a quelques années déjà, mais qui avait toujours vécu de manière à être prêt à répondre à l'appel de Dieu.

EXCURSION PAR TERRE A SARZEAU. — LA MAISON DE LESAGE. — SAINT-GILDAS. — LE TRÉSOR DE l'ÉGLISE. — LES TOMBEAUX. — LE COUVENT d'aBAILARD.

Le voyage que j'avais fait par mer àSarzeau en 1851 , je le renouvelai en 1860, mais cette fois, par terre. Depuis longtemps le projet de visiter Saint-Gildas était arrêté dans mon esprit, et, dans une des nombreuses courses que j'avais faites à Auray, je m'étais promis d'aller contempler cette triste baie et cette fatale côte de Quiberon, théâtre des événements dont je vais entreprendre le récit.

Je partis donc de Yannes, le lundi 30 juillet 1860, et je montai, à six heures du matin, dans une calèche de louage avec mon compagnon ordinaire, l'abbé Lecrom, et deux ecclésiastiques distingués du diocèse de Vannes, l'abbé Le Joubioux, vicaire général sous un des derniers évêques,et l'abbé Picard. Grâce à notre attelage, composé de deux chevaux bretons, nous

fîmes en deux heures les vingt-quatre kilomètres qui séparent Vannes de Sarzeau. En approchant de Sarzeau, nous âmerpesrsi un air plus vif et plus frais, qui nous arrivait de la mer chargé des sels vivifiants qu'elle lui communique. Notre voiture s'arrêta devant le presbytère. C'est une grande maison rustique à laquelle ni l'espace ni l'air ne manquent. Le jardin où nous nous promenâmes quelques minutes en attendant le recteur est vaste, et ses arbres pliaient sous les fruits. Je retrouvai le recteur, que j'avais déjà visité en 1851, bonheur que je n'ai pas eu dans tous les presbytères à la porte desquels j'ai frappé en 1860, car en neuf ans la mort fait bien des vides. Je le reconnus à sa réceptioncordiale,àcette nature franche et bonne dont il porte le reflet sur sa figure ouverte et bienveillante. Il parut ravi que nous vinssions à l'improviste nous inviter à dîner chez lui. Il fut convenu que nous serions de retour vers une heure de Saint-Gildas, où nous voulions aller. Après trois quarts d'heure accordés à nos chevaux, qu'on avait dételés, nous remontâmes en voiture sur la place de Sarzeau, où l'on montre encore la maison où naquit Lesage, l'auteur de G'il Blas et de Turcaret. Le roman qui a rendu cet auteur immortel, Gil Blas, n'est certainement pas sans reproches* Il y a peint la vie humaine avec ses travers, ses entraînements, ses vices, ses tran^ sactions de conscience, sans une très vive indignation contre les mœurs qu'il retrace, mais cependant avec un certain sentiment de l'honnête qui n'abandonne jamais l'auteur, et qui trouve son expression dans ce

paroles, mises par lui sur les lèvres de Gil Blas et adressées au lecteur : « Si tu lis mes aventures sans prendre garde aux instructions qu'elles renferment, tu ne retireras aucun fruit de cet ouvrage ; mais si tulelis avec attention, tu y trouveras, selon le précepte d'Horace, l'utile mêlé à l'agréable.» M. Nisard,dans son Histoire de la littérature ^ fait remarquer avec raison que « Gil Blas est un personnage moyen, touchant par son caractère à tous les caractères, les saints et les coquins exceptés, par sa condition à toutes les conditions, ni bon ni méchant, quoique plus loin de la méchanceté que de la bonté, et, pour dernier trait moyen , ayant sa fortune à faire .» Sa fortune à faire ! tâche difficile et pleine de tentations dangereuses, quand il s'agit de la faire dans la domesticité des puissants, qui ordinairement payent mieux les services rendus à leurs vices que le concours prêté à leurs vertus. Gil Blas ne résiste pas à la corruption de son intérêt personnel ; mais, comme le dit avec raison M. Nisard, alors même qu'il glisse sur cette pente, qu'il imite les vices de la cour, qu'il devient vénal, ingrat, qu'il désavoue ses parents, il vaut mieux que ce qu'il fait, et se relevant insensiblement de cette bassesse passagère, il finit en homme de bien.

La maison de Sarzeau où naquit Lesage, en 1668, est fort simple. C'est un étroit rez-de-chaussée surmonté d'un premier étage, avec deux fenêtres seulement sur la façade. La toiture porte le caractère de l'architecture du XVIIo siècle.

Nous mîmes uno heure à parcourir les quatre kilo-

150 SOUVENIRS DU MORBIUAN

mètres qui séparent Sarzeau de Saint-Gildas, parce que nous suivions un chemin malaisé. Saint-Gildas est situé sur la pointe extrême du littoral de la Bretagne et à l'opposite de Quiberon, dont la baie, s'éfendant entre ces deux limites, s'enfonce vers Garnac et Locmariaker, voisin de l'entrée de la petite mer (Morbihan), qui communique par la baie de Quiberon avec le Grand Océan. Nous descendîmes de voiture devant l'éghse de Saint-Gildas. Sans être belle, elle est remarquable par sa haute antiquité : son chœur, ses transepts, et certaines chapelles latérales et rayonnantes, son abside, sont du XI^ ouXIIe siècle. Le grand autel est en marbre magnifique ; derrière ce grand autel repose dans une cavité le corps de saint Gildas, l'auteur du fameux livre intitulé Querela de excidio Britanniœ, et qu'il ne faut pas confondre avec Gildas le sage, contemporain de Ghilpéric 1er. Unepierre toute moussue, quiporte latrace de la moisissure des siècles et qui a environ soixante-dix centimètres d'épaisseur, est le sépulcre rustique dans lequel on a déposé le corps du saint. Dans une chapelle latérale située du côté de l'autel où l'on dit l'évangile, nous visitâmes le tombeaude saintFélix, pour lequel j'ai une dévotion particulière, et ceux de saint Gunstan ou Goustan, et de saint Riocus. Saint Goustan est ce Saxon Dunslan enlevé par des pirates à son île natale, et devenu, comme le rappelle M. de Montalembert, sous le nom de saint Goustan, le patron spécial des matelots, ainsi que le témoigne cette ronde chantée encore aujourd'hui par les femmes des marins du Groisic :

Saint Goiistan, notre ami, Ramenez nos maris !

Saint Goustan, notre amant.

Ramenez nos parents !

Ces tombeaux sont ce qu'il y a de plus simple et de plus rustique au monde ; ils font saillie sur le sol, et ressortentde terre d'au moins un pied. Nous nous arrêtâmes pendant quelque temps devant deux énormes chapiteaux de colonnes antiques creusés en bénitiers et placés à l'entrée de la nef; les deux colonnes sur lesquelles étaient posés ces deux blocs appartenaient vraisemblablement à l'ancienne église de Saint-Gildas, dont la plus grande partie a été reconstruite. Quelques parties de la muraille, et des sculptures, remontent à une époque antérieure à celle où les Normands, dont on retrouve la trace partout, saccagèrent le monastère dont on cherche en vain la trace.

Nous entrâmes dans la sacristie, où est déposé le trésor de l'église; la porte était ouverte, et l'armoire où l'on voit le trésor était ouverte de même avec une confiance justifiée par le respect des Bretons pour les choses saintes, mais qui, partout ailleurs, ne serait pas sans inconvénient. Le trésor de l'église se compose de reliquaires en argent où l'on voit plusieurs os du saint patron de l'église ; l'un de ces reliquaires a la forme d'un bras, un autre a la forme d'un casque. Une croix du XYIl^ siècle, petite et fleurdelisée, et une mitre du XVe, sont les objets les plus remarquables du trésor de l'église de Sarzeau. Ils sont exposés à la vue du public ; personne ne les garde, personne ne les montre.

Pendant que nous examinions à notre aise le trésor de l'oglisc de Saint-Gildas sans que la voix criarde d'un cicérone et sa main tendue nous troublassent dans nos méditations, le recteur de Saint-Gildas entra et nous proposa aussitôt de nous conduire au couvent bâti sur les lieux où fut autrefois Abailard; ce couvent; est maintenant occupé par des religieuses qui tiennent une école primaire pour les jeunes filles, et reçoivent des dames pensionnaires qui vont aux bains de mer pendant la saison pour se baigner, et non pour assister à des concerts, à des représentations théâtrales et à des bals.

Le recteur de Saint-Gildas nous montra dans le jardin des pans de murailles dans lesquels sont ouvertes des fenêtres. Suivant une tradition, ces ruines sont celles du couvent qu'Abailard habita au péril de sa vie. J'avoue que l'inspection de ces constructions m'a laissé des doutes motivés sur la haute antiquité qu'on attribue à ces ruines. Derrière ces murailles on nous montra un emplacement couvert par des arbres. C'est là que, suivant la tradition, enseignait . Abailard, dont la voix éloquente ne me semble pas avoir conservé sa vertu persuasive à Saint-Gildas. Un peu plus tard, on nous conduisit à l'ancienne maison abbatiale, qui a été reconstruite, et, avant d'y arriver, on nous indiqua un trou par lequel la tradition locale veut qu'Abailard se soit évadé pour échapper à la fureur des moines qu'il voulait ramener à la règle. Je me permets de trouver cette tradition à la fois malséante et peu vraisemblable, car ce trou est tout sim-

plemcnt celui des latrines. Quel que soit le degré de maigreur auquel les jeûnes et les austérités de la pénitence aient pu réduire Abailard, il est bien difficile de croire qu'un corps humain ait passé par là.

Ni Héloïse ni Abailard n'ont laissé un bon souvenir en Bretagne, dans le Morbihan surtout. Parmi les Cha7its populaires recueillis et publiés par M. de la Villemarqué, il y en a un intitulé Loiza Bug Abalard. Peu de chants sont plus répandus. Le savant auteur en a réuni plus de vingt versions, et cette chanson se chante, avec de légères variantes, dans les quatre dialectes bretons. La version publiée appartient au dialecte de la Gornouaille, mais M. de la Villemarqué ne doute pas que la chanson ait été composée dans le dialecte de Vannes : « Les moines de Saint-Gildas de Rhuys dont Abailard était abbé, dit-il, et qu'il traita, comme on sait avec un tel dédain philosophique qu'on le chassa du pays, pourraient bien ne pas être étrangers à sa composition, et s'être fait l'écho satirique des croyances populaires sur Héloïse, pour se venger de l'insolence de leur supérieur etvenger du môme coup les Bretons insultés par lui. »

La vengeance est un peu rude, ear la chanson dont il est question métamorphose la belle et touchante Héloïse en affreuse sorcière et prête à la pieuse abbesse du Paraclet les chants magiques d'une druidesse : « Je me change en chienne noire ou en corbeau quand je le veux, ou en feu follet, ou en dragon. Je sais une chanson qui fait fendre les cieux et trembler la terre. Je sais, moi, tout ce qu'il y a à savoir dans ce monde,

tout ce qui a été jadis et tout ce qui sera. La première drogue fut faite avec l'œil gauche d'un corbeau et le cœur d'un crapaud. » J'ajouterai que la vengeance me parait imméritée. D'après la tradition historique, Abailard eut beaucoup plus à se plaindre des moines de Saint-Gildas que les moines de Saint-Gildas d'Abailard. Quand maître Pierre, fatigué des controverses qu'il avait provoquées par ses propositions téméraires, et effrayé des périls qu'elles pourraient lui susciter, vint chercher un refuge en Bretagne, sur les côtes sauvages du Morbihan, en 1125, et fut élu abbé du monastère fondé au vie siècle par le saint qu'on a appelé le Jérémie des deux Bretagne, il n'eut pas à se louer de la famille monacale qu'il essaya de gouverner. Déjà attristé par l'aspect sauvage de ce lieu, par le bruit de la grande mer qui se brise avec fracas sur une côte de granit, et par ses rapports forcés avec une population dont la langue., comme il le dit, lui était inconnue, il trouva de nouveaux sujets de douleurs dans les mœurs grossières des moines Bas-Bretons. Il voulut les ramener à l'observance de la règle et à la tempérance, mais leur résistance fut opiniâtre et leur haine ne connut plus de frein. Un des thyerns ou seigneurs du pays, à la faveur de l'inconduite des religieux, s'était emparé d'une grande partie des biens du couvent ; le peu qui restait aux moines était gaspillé d'une manière inconvenante et coupable pour des religieux. Quand Abailard entreprit de rétablir la •règle, les moines, d'accord avec le thyern, recoururent au fer et au poison, et ce ne fut qu'après des

années de lutte, et grâce à l'appui du légat du Saint- Siège, qui vint exprès en Bretagne, qu'Abailard réussit à expulser de Saint-Gildas les moines les plus déréglés et les plus récalcitrants *,

Ce souvenir d'Abailard, cet orateur éloquent, ce philosophe illustre, ce dialecticien puissant qui excitait un si grand enthousiasme parmi la jeunesse de son siècle, ce grand lettré qui se trouva si- petit devant le grand saint que nous vénérons sous le nom de saint Bernard, m'avait un moment distrait de la principale pensée qui avait été le motif de mon excursion à Saint-Gildas, sans cependant me la faire oublier. Je le voyais, inquiet de ses entraînements et de ses fautes, venir cacher sa gloire, son repentir et ses malheurs sur cette pointe extrême de la presqu'île de Sarzeau, loin des regards des hommes, dans un lieu sauvage et au milieu de populations presque aussi sauvages que le lieu, en préludant à sa pénitence définitive qui l'amena à chercher un refuge à Gluny pour ses dernières années. J'admirai cette victoire du catholicisme sur les passions humaines, et cette expiation chrétienne qui élève le repentir au niveau de la vertu. Mais le souvenir de Quiberon me revint bientôt et je demandai à être conduit à la terrasse d'où l'on voit la baie qui porte ce nom et les rivages inhospitaliers que battent ses flots.

* Histoire des peuples bretons, pur Aiirélicn do Cotirson. tome second, page 191.

LA TERRASSE DE SAINT-GILDAS. — CIMETIÈRE DES RELI- GIEUSES. -^ VUE MAGNIFIQUE. — SOUVENIRS DE l'ex- PÉDITION DE QUIBERON. — DÉBARQUEMENT DU PREMIER CORPS. — ENTHOUSIASME DES POPULATIONS. — ONZE JOURS PERDUS.

On nous conduisit dans le jardin du couvent de Saint-Gildas, 'qui a de beaux ombrages, et, après nous avoir indiqué un espace réservé où s'élèvent quelques pierres tombales, — c'est le petit cimetière des religieuses, — on nous laissa sur la terrasse d'où l'on aperçoit à la fois la baie de Quiberon, qui mesure à peu près vingt kilomètres à l'endroit de son ouverture sur l'Océan, et l'Océan lui-même. Cette terrasse est abritée par un bois de peu d'étendue, mais d'une grande beauté, et qu'on trouve plus agréable encore sur cette pointe de terre balayée par les vents de l'Ouest, qui contrarient la végétation. La vue dans cet endroit est magnifique. Au bas de l'espèce de terrasse sur laquelle nous nous trouvions s'étend la plage où l'on va prendre les bains. Directement en face de nous, le passage du Béniguet, entre l'île de Houat et le fanal de Teigneuse, qui est tout proche de la pointe extrême de la presqu'île de Quiberon ; plus loin encore, comme une sentinelle avancée, Belle-Ile ; après Belle-Ile, l'Atlantique dans son immensité ; sur la même ligne

que Saint-Gildas, en suivant la côte et en appuyant vers la gauche, l'embouchure de la Vilaine et le littoral du département de la Loire-Inférieure, qui monte jusqu'au Groisic ; à notre droite , Arzon , Locmariaker, Garnac, Plouarnel, qui forment comme le fond de la baie ; enfin la falaise de Quiberon, qui va en se rétrécissant jusqu'au fort Penthièvre et qui, s'élargissant ensuite jusqu'à la commune de Quiberon, située non loin de la pointe extrême de la falaise, représente tout un côté du littoral qui sert de ceinture à la baie. La mer, ce jour-là, était unie et calme, elle semblait nous sourire ; mais, quand la mauvaise saison arrive, la mer est souvent furieuse, et l'on entend, au sein du silence de la nuit, comme des coups de canon : c'est la vague qui va frapper la côte ; elle a creusé des cavernes dans les rochers, comme un marteau patient qui s'ouvre sa voie : quand la mer est basse, on descend avec une lanterne dans ces sombres profondeurs.

Après avoir, en 1860, contemplé de la terrasse de Saint-Gildas la baie de Quiberon et sa plage, je voulus, en 1868, me rapprocher du théâtre où se passèrent les premières scènes de cette lamentable tragédie qu'on appelle le désastre de Quiberon. Je me dirigeai donc du côté de la plage de Garnac. D'abord, je donnai un coup d'œil à ces champs de pierres debout qui font à la fois l'admiration et le désespoir des archéologues, car, malgré leurs investigations, ils n'ont pu rien découvrir de certain sur l'origine do ces monuments qu'aujourd'hui les hommes les

plus savants du pays s'accordent à regarder comme de beaucoup antérieurs aux temps druidiques. La journée était splendide, et quoique la chaleur fût accablante, il n'y avait pas un nuage au ciel. La plage où s'étaient succédé des scènes de guerre et de meurtre s'étendait déserte et silencieuse sous mon regard. Les vagues de la marée, qui montait avec une paisible lenteur, reflétaient les rayons éblouissants d'un beau soleil de septembre, avant de venir expirer doucement sur le sable. La nature semblait répandre à plaisir sur ces lieux, attristés par le souvenir du désastre, un calme et une paix qui remontaient dans mon âme. Les champs qui précèdent cette plage funèbre sont couverts d'un tapis de mousse brodé d'oeillets agrestes, de petites immortelles et de rosiers nains. Je rencontrai même une riante idylle sur la route qui conduisait au théâtre ensanglanté par le drame de Quiberon. Nous sortions du champ des pierres alignées, que nous avions visité en nombreuse compagnie ; les jeunes gens et les enfants qui faisaient partie de notre petite caravane * étaient altérés par la chaleur de la journée et la fatigue du chemin. Nous nous dirigeâmes vers une source que nous avait indiquée un habitant du pays. Au moment oii nous n'en étions éloignés que de quelques pas, nous vîmes se lever, comme

1 Hélas ! un des plus gais et des plus aimables compagnons de notre petite caravane, Joseph de Cadoudal, bel adolescent de treize ans qui, sous les regards charmés de ses parents, s'épanouissait, il y a six mois, à la vie,a déjà cessé de vivre au moment où j'écris ces lignes. Son père, en revenant;

•^fc

une charmante apparition, une jeune Morbihannaise d'une rare beauté et dans son splendide costume du dimanche ; elle tenait sur une épaule, comme la Rébecca biblique, la cruche qu'elle venait de remplir, la bodaise, comme on l'appelle dans le pays. Nous lui demandâmes, comme Éliézer, de pencher un peu son vase, pour que nous puissions boire, et elle fut aussi complaisante envers nous que la fille de Bathuel envers Eliézer. Nous ne lui offrîmes point, à l'exemple du serviteur d'Abraham, des pendants d'oreille pesant deux demi-sicles et des bracelets pesant dix sicles : quelques pièces de monnaie composèrent toute notre offrande, dont cependant la jeune fille de Garnac se montra satisfaite, et nous nous éloignâmes en répétant, dans une langue qu'elle ne comprenait même pas : « Heureux l'Isaac à qui cette nouvelle Rébecca est destinée ! Il la conduira dans la tente de Sara, sa mère, et il l'aimera tellement, que la douleur que lui a laissée la mort de celle-ci sera adoucie. »

Cet épisode avait écarté un moment de mon esprit les souvenirs néfastes de Quiberon ; mais ils revinrent bientôt, quand nous montâmes les marches raboteuses et inégales qui conduisent au sommet du Mont- Saint-Michel et à la chapelle, où l'on récitait, en ce moment, le chapelet en breton. Du haut do cette

d'un voyage, a trouvé le jeune mort couché sur des fleurs, et couronné de roses, suivant le touchant usage du Morbihan, où l'on place sur la tête des enfants morts une couronne de fleurs périssables, symbole de ces belles fleurs du Paradas dont l'éclat ne pâlit pas et dont le parfum dure toujours. C'est ainsi que nous avançons dans la vie, en laissant des tombes derrière nous, et ce sont quelquefois les plus jeunes qui y descendent !

montagne de main d'homme, qui n'est qu'un immense tumulus on saisit l'ensemble d'un magnifique paysage : d'un côte, les célèbres alignements qui s'étendent du village du Menée à la rivière de Grach ; de l'autre, la plage de Garnac dans tout son développement. Gefut là que, le 27 juin 1795, le corps expéditionnaire prit terre. L'expédition de Quiberon était préparée de longue main, en Angleterre, par l'inspiration et sous l'influence du comte de Puisaye, qui avait l'oreille du gouvernement anglais. Son but était défini dans les instructions du secrétaire d'État Henri Dundas, ainsi analysées par les Mémoires de Puisaye : « Dans la vue de donner aux personnes qui avaient déjà pris les armes, ou qui étaient disposées à les prendre de nouveau, dans les provinces de Bretagne et de Poitou, Sa Majesté Britannique avait signifié des ordres pour que les corps français nommés en marge s'embarquassent à bord des vaisseaux de guerre rassemblés à cet effet dans la baie de Spithead, sous l'escorte d'une escadre de vaisseaux de guerre, commandés par le commodore sir John Warren. — Ici, continue Puisaye, le ministre m'informe qu'il a plu à S. M. de faire choix de moi pour commander, surveiller et diriger la conduite de l'entreprise, et qu'elle m'autorise à employer lesdites troupes de concert avec telles personnes qui pourront me joindre pour agir contre celles qui exercent maintenant le gouvernement en France, de telle manière qui pourra me paraître la plus propre à conduire au rétablissement de l'ordre et d'un bon gouvernement dans ce pays. »

UUIBERON 161

Trois divisions devaient concourir à l'entreprise, sous la direction suprême de Puisayc : la première, composée de trois mille hommes, commandés par le comte d'Hervilly ; la seconde, qui se réunissait sur les bords de l'Elbe, en Hanovre, devait avoir pour chef un des plus braves et des plus habiles combattants de l'armée de Gondé, le jeune marquis de Sombreuil ; la troisième, où devait ligurer un corps de deux mille hommes de troupes anglaises, allait suivre avec le comte d'Artois.

Cette entreprise se liait avec un mouvement qui devait éclater dans toute la Bretagne. Déjà les provinces de l'Ouest étaient pleines de troubles et de luttes. La pacification de 1794 n'avait été qu'un simulacre de paix. Dans la Mayenne, dans le Finistère, dans rille-et-Yilaine et le Morbihan, il y avait journellement des combats ; les républicains n'avaient pas réussi partout à se saisir des chefs royalistes, qui se reposaient sur la foi des traités. La perfidie avec laquelle plusieurs de ceux-ci avaient été arrêtés et mis à mort ralluma la guerre. De Boisguy, Gouësbouc, Pontbriant, Goquereau, Gautier, Tinténiac, Boisberthelot, Lantivy-Kerveno, Leissègues, Georges Gadoudal, rallumèrent en un instant la chouannerie, qu'on croyait éteinte. La nouvelle do la grande expédition qui se préparait en Angleterre s'était répandue de proche en proche. On attendait le jour du débarquement comme un jour de délivrance.

Le 10 juin 1795, la première expédition partit de Southampton sous les ordres du comte^ de Puisaye,

général en chef commandant toute la division de l'Ouest ; elle emportait la première division de l'armée royale de débarquement, composée des régiments ou cadres des régiments de la Châtre, la Marine ou d'Hector, du Dresnay, d'Herailly, et de Royal-artillerie, ou artillerie-Rotalier, commandée par M. de Rotalier, en tout environ trois mille deux cents hommes, sous les ordres du comte d'Hervilly. Ces forces étaient embarquées sur cinquante transports environ avec leur matériel et des provisions suffisantes. Des bâtiments de transport étaient chargés d'armes, de munitions, d'habillements destinés aux populations qui devaient seconder le mouvement. Ces bâtiments étaient convoyés par une escadre de trois vaisseaux de ligne, huit frégates, huit chaloupes canoiiières et quelques cutters, commandée par le commodore Warren. Lord Bridport, à la tête d'une flotte de treize vaisseaux de ligne, marchait en avant pour disperser toutes les forces qui pourraient s'opposer au débarquement de l'armée expéditionnaire *. Ce fut ainsi qu'ayant rencontré une escadre de seize vaisseaux de la Répubhque à la hauteur de l'île de Groix, 11 leur donna la chasse, prit trois navires, le Tigre, de 74, la Formidable et VAlexandi^e, de 80 canons, et oblige, les autres à se réfugier à Lorient. Cette rencontrée qui eut lieu le 23 juin, avait été précédée par une tempête effroyable qui, s'élevant le 19, dura pendant

* Dans la relation du chevalier Berthier de Grandry, le 14 juin 1795 est indiqué comme celui où la flotte qu'il n'évalue pas à moins de cent voiles appareilla à Southampton.

vingt-quatre heures avec une telle violence, que l'on put craindre qu'elle ne mit la flotte expéditionnaire en perdition. Le 25 juin, la flotte mouilla dans la baie de Quiberon. Le 27, les troupes débarquèrent sur la plage de Garnac, vis-à-vis de la chapelle du Mont- Saint-Michel, sans éprouver aucune résistance. Le général de Tinténiac, comme l'a raconté le brave commandant Guillemot dans sa Lettre à mes neveux sur la Chouannerie, s'était mis à la tête d'une colonne de chouans, il avait balayé la côte ; et les marins de l'intrépide Rohu, montant au pas de course sous le feu des républicains du général Roman, les avaient débusqués de leur position de la butte Saint-Michel. Tinténiac avait aussitôt fait descendre le drapeau tricolore, et pour avertir la flotte qui était en vue que les royalistes étaient maîtres de la côte, il tira sa chemise, l'attacha à la drisse du pavillon, et improvisa ainsi le drapeau blanc qui lui manquait, prouesse renouvelée bien des années plus tard, par un soldat, lors de la conquête d'Alger, à la prise du château de l'Empereur.

Le débarquement se liait avec un mouvement qui devait éclater dans toute la Bretagne, et les bandes de chouans, troupes belliqueuses formées par de longues guerres, étaient accourues de tous côtés, fidèles au rendez-vous donné. Les populations royalistes de l'Ouest étaient pleines d'espérance; il leur semblait qu'un effort décisif allait être tenté pour le rétablissement de la monarchie, et c'est avec des cris d'enthousiasme que l'armée expéditionnaire fut reçue par

la foulo qui couvrait le rivage. Vive le Moi! vive la Religion! répétait cette multitude, qui était venue avec des charretées de provisions. L'attendrissement fut général lorsqu'on vit les émigrés baiser en débarquant cette terre de France, qu'ils n'espéraient plus revoir. Parmi eux, cent vingt chevaliers de Saint- Louis, tous âgés do plus de soixante ans, portaient le mousquet comme de simples soldats, et marchaient, leur croix suspendue par un ruban de laine à leur boutonnière, trop pauvres qu'ils étaient pour acheter un ruban de soie. Quand l'évêque de Dol descendit à terre avec son clergé, tout le monde tomba à genoux pour recevoir sa bénédiction. Les chefs de chouans, Georges Gadoudal était l'un d'entre eux, ne doutaient pas que le seul plan praticable, dans leur opinion, fût suivi. Ils connaissaient le pays, et ils ne balançaient pas à dire qu'en se jetant immédiatement dans les terres avec un noyau de forces aussi respectable et avec les hommes qu'ils avaient amenés, on soulèverait tout le pays et l'on ferait reculer les républicains jusqu'à Rennes et au delà de Rennes. (( Il était visible, a écrit dans ses Mémoires Rohu, le lieutenant de Georges, que la Bretagne en masse se soulèverait, tant était grande la joie produite par la nouvelle de l'arrivée de l'armée royale. » Le littoral resterait donc ouvert à la seconde expédition que l'on attendait ; mais il fallait se hâter, ne pas laisser aux républicains le temps de se reconnaître et marcher en avant sans retard. Ce ne fut pas l'avis de M. d'Hervilly. Homme de

QÙIBERON 16o

tactique et de routine militaire, brave de cœur, mais d'un esprit méthodique et sans initiative, il ne pensa qu'à s'établir sur la côte et à s'y créer une forte position, à s'y garder militairement, sans songer que, dans les guerres politiques, il faut sacrifier quelque chose de la circonspection stratégique au besoin de produire un grand effet moral, qui vous donne d'un seul coup toute une population. Habitué à la guerre régulière, il ne comprenait pas tout le parti qu'on pouvait tirer des chouans, et mécontentait ces braves gens en ayant Tair de les tenir à l'écart, comme s'ils ne devaient pas être la cheville ouvrière de l'expédition dont les troupes expéditionnaires n'étaient que l'appoint. Du 27 juin au 3 juillet, c'està-dire pendant huit jours, perte de temps irréparable, il cantonna ses troupes à Garnac et dans les villages et hameaux voisins du point de débarquement. Il y eut seulement des détachements de paysans envoyés sur Auray, Pontivy, Landevant et d'autres points *. Mais, comme ils ne furent pas appuyés et suivis par le gros des forces royalistes, comme on leur refusa l'artillerie dont'ils avaient besoin, ils furent bientôt repoussés et dispersés après des succès de détails. Le 3 juillet, les chefs de l'expédition apprirent que Hoche, auquel on avait laissé le temps de concentrer ses troupes, approchait en force pour attaquer la petite armée royaliste. Alors Puisaye et d'Hervilly songèrent à

1 Relation du chevalier Berthier de Grandry.

s'emparer de la presqu'île de Quiberon, défendue par le fort Pcnthiôvre où il y avait une garnison de six cents républicains.

On arrive à Quiberon, du côté de la terre, par une langue sablonneuse qui peut avoir une lieue dans sa plus grande largeur, et vient, en se rétrécissant, aboutir à l'entrée de la presqu'île, où elle n'a plus que soixante mètres. Cette entrée de l'isthme, qu'on appelle dans le pays le Sillon, est fermée par le fort Penthièvre. Le 4 juillet, le gros de la colonne expéditionnaire marcha vers ce fort, tandis qu'une flotille de chaloupes, portant deux cent cinquante volontaires du Loy al- Ë migrant et environ trois mille paysans bretons, traversait la baie en se dirigeant sur le centre de la presqu'île. La garnison du fort, composée de six cents hommes d'un bataillon de l'ancien régiment, de la Reine-infanterie, qui manquaient de vivres depuis plusieurs jours, se rendit prisonnière sans coup férir, et les deux tiers s'engagèrent dans l'armée royale. Opération tardive qui, — la facilité avec laquelle elle s'effectua le démontre, — aurait pu être tentée avec le même succès le jour du débarquement, mais avec un tout autre résultat. On avait perdu huit jours. Six compagnies de grenadiers furent laissées à la garde de la presqu'île et du fort, dont M. d'Hervilly voulait faire un lieu de dépôt et un point de communication facile avec la mer. On arriva ainsi jusqu'au 6 juillet ; c'étaient onze jours de perdus, et ceux qui savent le prix du temps dans de pareilles entreprises ne s'étonneront pas de m'en-

QUIBEKON 167

tendre ajouter que ces onze jours perdus décidaient presque sans retour du sort de l'expédition.

Hoche, commandant en chef des côtes de Cherbourg, n'avait pu empêcher le débarquement. Les forces républicaines s'étaient repliées dans l'intérieur des terres, pour se concentrer loin du littoral, dans la prévision d'un soulèvement général de la population, résultat inévitable d'une marche rapide en avant, opérée par le corps expéditionnaire. Arrivé de Rennes à Vannes, le 28 juin, Hoche ne se crut pas assez fort pour se rendre à Auray, et, serré de près à Pontsal par les chouans d'Arradon, de Plœren, de Baden et de Plougoumelen, il rétrograda rapidement sur la route de Rennes, suivi des autorités de Vannes. Mais, quand il apprit que les émigrés hésitaient et n'avançaient pas, il jugea le chef militaire qu'il avait en face de lui, et, avec ce coup d'œil de l'homme de guerre qu'il possédait à un haut degré, voyant qu'il n'était pas attaqué, il résolut de prendre l'offensive, assez fort contre un ennemi qui ne se recrutait pas dans son immobilité. Le 30 juin, Hoche entrait à Auray avec deux mille hommes, en obligeant la division de chouans de M. du Boisberthelot à quitter cette ville. Le môme jour, le général républicain Josnet, venant d'Hennebon pour rejoindre Hoche, dispersa aisément à Landévant la division de M. de Tinténiac, parce que les chouans, mécontents de l'immobilité des émigrés et de leur chef, qui n'avait pas voulu les faire appuyer par ses troupes régulières et son artillerie, refusaient de se battre. Le 4 juillet,

Hoche avait treize mille hommes réunis à la hauteur d'Auray *.

Dans la soirée du 6 juillet, les colonnes républicaines, beaucoup plus nombreuses que l'armée royale, débouchèrent du côté de Garnac, et l'armée royale, dès lors réduite à la défensive, se replia vers la presqu'île. Il n'y avait plus qu'un espoir pour elle, c'est que le second corps expéditionnaire, impatiemment attendu, venant à débarquer, lui donnât assez de force pour s'ouvrir une route à travers les colonnes républicaines et pour pénétrer dans le pays, car l'expédition n'avait pas eu lieu pour amener uniquement la conquête de la presqu'île de Quiberon. Le 7, le 9 le 12 juillet, il y eut de petites escarmouches plus ou moins sérieuses. Le 7, le corps expéditionnaire, étant sorti de nuit, surprit à la pointe du jour un gros de républicains arrivé de la veille au soir, fatigué par une longue marche et qui s'était mal gardé. Les républicains allaient être mis en déroute, quand deux colonnes de l'armée royale, se méconnaissant dans l'ombre, se fusillèrent. Il en résulta un flottement dans les rangs des royalistes, qui permit aux républicains de se reconnaître ; deux obus bien dirigés mirent du désordre dans le régiment d'Hervilly et le général ordonna la retraite, sans qu'on eût rien fait d'utile. La retraite s'effectua en bon ordre ; mais dès le lendemain, Hoche se couvrit d'une ligne d'ou-

1 Toute cette campagne est racontée d'uue manière remarquable dans le 4« volume de V Histoire des f/uerrcs de l'Ouest, de M. Muret.

vrages fortifiés au bas de la cote de Sainte-Barbe, dont il était maître, et protégea sa position par un camp retranché établi en avant de sa ligne. Dès lors la petite armée royale était comme gardée à vue dans la presqu'île, dont les républicains avaient fermé l'entrée. Au lieu d'être assaillants, ils étaient assaillis ; en descendant à terre, ils avaient la Bretagne entre eux et Hoche et les républicains ; maintenant, renfermés dans une étroite presqu'île de deux lieues de long sur quelques centaines de mètres de large, ils avaient Hoche et son armée entre eux et la Bretagne.

Tel était l'état des choses lorsque dans la soirée du 15 juillet la seconde division de l'armée royale parut dans la baie de Quiberon. Elle était composée des bataillons de RoHAN, Périgord, Salm, Damas, et Béon forte environ de quinze cents hommes de bonnes troupes qui venaient de faire la guerre en Allemagne. C'était comme une députation de l'armée de Gondé qui venait combattre et mourir sur la côte de Bretagne. Ce corps d'élite était commandé par le jeune marquis de Sombreuil, qui avait déjà conquis une belle réputation militaire et jouissait au plus haut degré de l'affection et de la confiance de ses soldats.

Dans cette soirée même du 15 juillet, Sombreuil se fit mettre à terre ; il alla s'aboucher avecPuisaye, qui portait le titre de général en chef, quoiqu'il n'eût pas su faire respecter en lui les droits du commandement, et avec d'Hervilly commandant du premier corps. Il les avertit qu'il lui faudrait au moins un jour, c'est-à-dire jusqu'au IG au soir, peut-être jusqu'a\i 17 au matin,

pour mettre à terre son monde et son matériel. Il demanda avec la plus vive insistance qu'on l'attendit, en représentantque, dans la situation où étaient les choses, on ne pouvait réussir que par un effort d'ensemble *. La raison le demandait encore plus haut que Sombreuil, puisqu'on effet l'armée royale avait attendu depuis le 25 juin jusqu'au 15 juillet, c'est-à-dire pendant vingt jours, en laissant à Hoche le temps de réunir et de concentrer ses forces, c'était bien le moins qu'elle attendît vingt-quatre heures, quand il ne lui fallait que ce temps pour attaquer avec toutes ses forces l'ennemi auquel elle avait laissé prendre tous ses avantages. Se priver d'un corps de troupes de quinze cents hommes d'une valeur et d'une discipline éprouvées, dans la situation périlleuse où l'on s'était placé, c'était, il faut le reconnaître, mettre toutes les chances contre soi, lorsqu'on avait déjà laissé passer l'occasion favorable d'agir.

Les causes qui devaient empêcher le succès de l'expédition de Quiberon sont déjà manifestes : l'incertitude dans le commandement; Puisaye, chef nominal, qui connaît le pays, no sait pas se faire obéir par d'Hervilly. Quelque chose de plus, les pouvoirs respectifs de ces doux chefs sont mal définis : d'Hervilly,

1 Je suis ici, comme presque partout, le récit du comte de Saiut-Georges. Celui du chevalier Berthier de Grandry présente une différence sur quelques détails qui ne changent rien au fond des choses. Selon lui, ce serait en entendant le bruit du canon que Sombreuil se serait fait jeter à la côte. Cette version, quoique conforme à celle de M. de Montbron, qui faisait partie de la colonne expéditionnaire de Sombreuil, ne nous pai'aît pas pouvoir . être acceptée.

commandant du premier corps, affiche la prétention do le conduire d'après ses propres vues, en alléguant que c'est le commandement général de l'expédition qui a été conféré à Puisaye. En attendant qu'on en réfère à Londres, il consent seulement, par transaction, à laisser Puisaye signer les ordres généraux, mais il se réserve le droit de donner tous les ordres de détail. Il lui promet de le seconder de son mieux, sans néglige?' toutefois de mettre sa responsabilité à couvert.

En second lieu vient la diversité des éléments : les émigrés, habitués à la guerre régulière, ne comprennent pas la guerre telle que la font les chouans ; la maladresse de d'Hervilly, qui mécontente et décourage les chouans ; son défaut de coup d'œil militaire : il n'a pas aperçu que la victoire doit être remportée au pas de course.

Il faut encore indiquer une dernière cause, celle-ci indépendante de la volonté du comte d'Hervilly qui avait fait tous ses efforts pour ôter cette mauvaise chance à l'expédition. Les corps qui en faisaient partie et s'élevaient à un effectif d'environ cinq mille hommes étaient le Royal émigrant, les régiments d'Hervilly, d'Hector, du Dresnay, et un corps d'artillerie placé sous les ordres de M. de Rotalier, officier d'une grande distinction dans son arme, mais ces corps, nouvellement organisés, avaient été en grande partie recrutés de Français, prisonniers de guerre en Angleterre. Ce recrutement exercé avec menace, accepté de presque tous à contre-cœur, al-

lait devenir une des causes principales du désastre do la petite armée *. Le comte d'Hervilly avait inutilement écrit aux ministres anglais le 2 mai 1793 : « Ce n'est qu'avec un sentiment de peine infinie que dans le dénombrement des troupes royales on trouve un grand nombre de prisonniers républicains. Un semblable mélange ne peut être que très préjudiciable. Ces prisonniers doivent être d'autant plus enracinés dans leurs opinions démocratiques qu'ils ont souflert pour leur cause. Le cabinet veut faire descendre sept ou huit mille hommes en Bretagne ; qu'il patiente un peu et nous serons bientôt assez d'émigrés pour compléter le nombre ; mais accepter parmi nous des prisonniers dont personne ne connaît la moralité, c'est introduire un ennemi dans nos rangs =*. »

Le gouvernement anglais persista dans l'idée de recruter le corps expéditionnaire sur les pontons, et la prévision du comte d'Hervilly devait se réaliser.

Page 1