ATTAQUE DU 16 JUILLET
On a vu que le marquis de Sombreuil s'était fait jeter à la côte dans la soirée du 15 juin 1793. Suivant quelques relations contemporaines, il serait re-
1 Cette opinion exprimée par M. Berthier de Grandry (page 8), fut justifiée par l'événement.
2 Lettre citée dans la Revue de Bretagne et de Vendée.
tourné à son bord en emportant, d'après les uns, l'espoir que rien ne serait tenté jusqu'à ce qu'il eût débarqué sa division, d'après les autres, de tristes pressentiments motivés par les mauvaises dispositions prises par le général d'Hervilly. On comprend que ces fausses versions aient été accréditées par des combattants de Quiberon échappés au désastre, et qui, au milieu de la rapide succession des événements, n'avaient pas été informés de la présence de Sombreuil au quartier général, dans la journée du 16 juillet ; mais les Mémoires de Puisaye ne laissent aucun doute sur la vérité. Sombreuil était descendu à terre dans la soirée du 15 ; il avait trouvé Puisaye au lit, lorsqu'il lui remit une lettre de M. Windham qui tranchait en sa faveur la question du commandement en chef, il adjura Puisaye d'attendre qu'il eût débarqué sa colonne. Puisaye lui objecta que le temps manquait, puisqu'on devait attaquer avant le jour. Alors Sombreuil voulut au moins assister au combat de sa personne, et il suivit au combat le général d'Hervilly comme volontaire.
Dans la soirée même du 15 juillet, des ordres avaient été donnés pour une attaque générale qui devait être exécutée, à la pointe du jour, contre les positions des républicains. Je lis dans le journal qu'écrivit à cette époque l'aïeul de M. Harscouet de Saint- Georges, qui avait la mémoire encore toute fraîche des événements : « Une sortie générale est ordonnée, sans attendre les nouvelles troupes arrivées • dans la baie. On fait des préparatifs qui annoncent un
projet de grande importance ; de nombreuses charrettes sont commandées pour le transporf des blessés ; au lieu de quatre pièces qui nous suivaient ordinairement-dans nos sorties, nous en amenons huit, dont deux de position sont aux ordres de M. de Vauban.
Mille à douze cents chouans, choisis parmi ceux qui s'étaient attachés à nous depuis que nous étions descendus dans la presqu'île, sont envoyés à bord du chasse-marée à une lieue et demie des patriotes, pour les harceler vigoureusement en flanc pendant que nous les attaquerons de front. Trois fusées, tirées après le débarquement, devaient avertir le général que l'entreprise avait réussi. »
J'ai cherché dans les documents du temps quels pouvaient avoir été les motifs du général d'Hervilly et de Puisaye pour brusquer ainsi cette attaque. Presque tous les auteurs des récits contemporains se sont rencontrés dans la pensée que d'Hervilly, d'un caractère exclusif et hautain, avait été mû par le désir de ne partager avec personne l'honneur du triomphe. Quand cette idée serait complètement exacte, il resterait à expliquer comment d'Hervilly et Puisaye pouvaient nourrir l'espoir d'emporter le 16 juillet au matin les positions de Hoche, qu'ils avaient vainement attaquées le 7, et qui avaient encore été fortifiées depuis et se trouvaient défendues par des troupes dont l'effectif avait augmenté. C'est dans le livre du commandant Guillemot et dans le récit de Rohu, l'un des lieutenants de Georges Cadoudal, que j'ai trouvé l'explication la plus plausible.
J'y vois, en effet, qu'après l'attaque du 7 juillet, Puisaye, reconnaissant qu'il était impossible de forcer les positions républicaines sans une puissante diversion, avait prescrit, le 10 juillet, au général de Tinténiac de s'embarquer à Port-Haliguen pour la côte de Sarzeau, — précisément l'un des points d'où, tant d'années plus tard, j'étudiais le théâtre de ces tristes événements, — d'emmener avec lui toute la division d'Auray, une partie de celle de Vannes et un détachement du Loyal-Émigrant, et, de régler sa marche de manière à arriver le 14 à la hauteur de Baud, situé, on le sait, un peu au dessus de la foret de Gamors, à l'embranchement de deux routes, dont l'une, traversant la forêt, conduit en droite ligne à Auray, distant de vingt-quatre kilomètres de Baud, tandis que l'autre mène par Hennebon à Lorient. Je vois, dans le même récit, que Puisaye donnait l'ordre à MM. Jean Jan et de Lantivy de s'embarquer avec une autre division dans le port d'Orange, d'aller débarquer un peu au dessus de Lorient, dans l'anse du Pouldu, et de se diriger également vers Baud, indiqué comme rendez-vous commun aux deux corps expéditionnaires, qui devaient de là redescendre vers Auray et se porter sur les derrières des républicains, de manière à pouvoir les attaquer le 16 juillet ; cette date est remarquable. Maintenant, je le demande, ne peut-on pas, ne doit-on pas penser que la considération qui décida d'Hervilly à attaquer dans la matinée du 16 juillet, malgré les instances de Sombreuil, ce fut le rendez-vous pris avec Tinténiac, Jean Jan
et Lantivy pour assaillir ce jour-là de front et en queue les lignes ennemies, et la crainte que, si cette promesse n'était pas tenue, les chouans, déjà mécontents de tant de retards et de malentendus, se débandassent et regagnassent leurs foyers ? Si l'explication que je propose peut écarter de la mémoire de d'Hervilly, général insuffisant, mais brave soldat et l'une des victimes de Quiberon, un des nombreux reproches qu'on lui a adressés, je serais heureux de l'avoir présentée. Il a dû croire, et, le récit de M. le commandant Guillemot, bien renseigné sur ce fait, l'établit clairement, il a cru que, le 16 juillet, le général Tinténiac, avec Jean Jan et Lantivy, serait sur les derrières de Hoche et le prendrait en queue, pendant que Vauban et Rohu le prendraient par le flanc gauche, de sorte que le général républicain serait pris entre trois feux, et c'est pour cela sans doute qu'il n'aura pas attendu M. de Sombreuil. Puisaye, dans ses Mémoires, donne, en effet, à entendre que ce fut la raison qu'il opposa aux instances du jeune commandant de la seconde division.
Ces espérances devaient être trompées, ces calculs déjoués. Le général d'Hervilly allait recueillir les fruits de sa conduite envers les chouans, qu'il avait profondément blessés par ses dédains et découragés par ses lenteurs. Il n'avait pas conquis leur confiance et il avait perdu leur affection, et tous auguraient mal d'une expédition confiée à des mains si peu habiles. Tinténiac, quand il fut arrivé à Elven, situé à la droite et au-dessus de Vannes, poussa vers Plau
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drcn ; mais, avant d'y arriver, il s'arrêta, appuya brusquement sur sa droite, ot, tournant le dos à Baud, où il avait promis de se rendre, il se dirigea par la route de Josselin vers le département des Côtes-du-Nord. Tué à quelques jours de là, à peu de distance de Quintin, il n'a pu expliquer sa conduite. Faut-il croire, comme on l'a dit, qu'une dépêche, venue du comité de Paris, détourna de leur route les chouans, peu habitués pourtant à suivre les ordres venus de ce lieu ? N'est-il pas plus probable qu'irrité de tant de fautes, Tinténiac ne pensait plus avoir qu'une chose à faire : sauver d'un désastre trop certain les hommes qui marchaient sous son commandement ? C'est le sentiment de M. Guillemot, dont le témoignage a un grand poids, car il représente, dans cette circonstance, la tradition du pays. « Je ne puis dire au juste, écrit-il dans la lettre déjà citée, la raison qui portait M. de Tinténiac à agir d'une manière contraire aux ordres qu'il avait reçus et aux promesses qu'il avait faites ; mais je crois qu'il lui a été difficile, impossible peut-être, de faire reprendre à ses hommes la direction de Quiberon. — Si les émigrés, disaient les chouans, veulent pénétrer à l'intérieur, que ne font-ils comme nous, que ne se font-ils jeter à la côte ? Mais nous n'irons pas nous faire tuer pour qu'il restent enfermés à Quiberon. »
La retraite du général Tinténiac eut pour résultat de faire manquer d'une manière complète la diversion sur laquelle le général d'Hervilly avait compté. En
effet, quand Latitivy et Jean Jati, chefs de la seconde colonne expéditionnaire, apprirent, après avoir traversé le Blavet au pont Saint-Nicolas-des-Eaux, que Tinténiac, au lieu de se diriger sur Baud, quittait la partie et se dirigeait vers les Gôtes-du-Nord, ils jugèrent qu'il n'y avait plus rien à faire, et leurs hommes, aussi découragés et aussi mécontents que ceux de Tinténiac, se débandèrent d'eux-mêmes. Ainsi, cette diversion sur laquelle d'Hervilly comptait quand il mettait son petit corps d'armée en mouvement, le 16 juillet à la pointe du jour, et sans laquelle Puisaye croyait impossible de sortir de la position critique oii les émigrés étaient placés, gardés à vue par une armée quatre fois plus forte que la leur, ne devait pas être effectuée. Les éléments en étaient dispersés.
Restait l'attaque sur le flanc gauche du général Hoche, que Vauban était chargé de tenter à la tête de douze cents chouans, qui devaient s'embarquer le lo juillet à neuf heures du soir pour aller prendre terre, à minuit, au- dessus de Carnac, et de là se diriger le long de la côte vers Plouarnel, afin de prendre les républicains en flanc. Il y a des moments où tout manque à la fois à une cause et à un parti ; alors les esprits superstitieux disent que rien ne réussit au malheur, et que la chance n'est pas là. Quand on regarde de plus près, on aperçoit presque toujours que ces prétendus hasards ont quelque chose de logique, et que le trouble et le découragement entrés dans les esprits par suite des essmmouocfatistn e amené, comme une conséquence naturelle, ces fatalités qu'on dé-
plore et qu'on aurait pu prévenir. La confiance s'était retirée du camp du général d'Hervilly, et, avec la confiance, le don de faire les choses en leur temps et en leur lieu. Vauban devait s'embarquer à neuf heures et demie du soir avec sa colonne, et à cette heure, il se trouvait avec son monde à l'endroit indiqué pour l'embarquement, mais les bateaux n'y étaient pas et n^arrivèrent qu'à onze heures et demie, parce que, dit-on, M. de Balleroy, aide major général des logis, avait oublié l'ordre ou l'avait donné d'une manière peu précise. Vauban fit remarquer qu'en partant à cette heure tardive on ne surprendrait pas les républicains sur la côte ; il lui fut néanmoins prescrit de s'embarquer ; il obéit. D'Hervilly lui recommanda de faire partir une fusée pour l'avertir de son débarquement; s'il trouvait les républicains en force et s'il était obligé de se rembarquer, une seconde fusée devait le faire savoir au quartier général. Vauban réussit à débarquer son monde et en avertit le général par une première fusée ; mais les déserteurs qui s'échappaient chaque jour de la presqu'île, — c'étaient des marins républicains recrutés par les émigrés sur les pontons d'Angleterre, ou des grenadiers du fort Penthièvre qui s'étaient enrôlés dans le régiment d'Hervilly, — tenaient Hoche au courant de tout de qui se passait dans le camp royaliste. Il savait donc qu'une expédition serait dirigée sur la côte et l'avait fait fortement garder, de sorte que lorsque la colonne de Vauban voulut avancer, elle trouva des obstacles insurmontables et fut obligée de se rembarquer. La seconde fusée
fut tirée ; mais comme il faisait plein jour, attendu l'heure tardive où Vauban était parti, on ne l'aperçut pas du quartier général.
Il est impossible de ne pas comprendre quêtant d'imprévoyance, de lenteur et de fausses mesures du côté des royalistes devaient amener leur perte, surtout lorsqu'on se rapelle qu'ils avaient en face d'eux Lazare Hoche, le général le plus vigilant et le plus habile peut-être qu'ait produit la Révolution française, le seul capable de balancer la fortune de Bonaparte. J'ai suivi avec une curieuse sollicitude dans un livre aujourd'hui oublié, et bien digne de l'être à cause de son style déclamatoire *, mais qui, publié en l'an vi, à l'époque de la mort de Hoche, offre l'avantage de contenir sa correspondance, les lettres écrites dans cette circonstance par le jeune général républicain, commandant en chef des côtes de Cherbourg. J'ai été frappé de sa prévoyance, de son activité, de l'habileté avec laquelle il coordonne ses mesures.
Dès le 23 floréal an ni (13 mai 1795), il écrit aux représentants du peuple : « Tous les rapports qui me sont faits m'annoncent que les chouans se lèvent de toutes parts ; que maintenant leur cri favori est : Vive le Roij r Angleterre et Boyichamps I Je vous prie d'exiger du général en chef de l'armée de l'Ouest l'exécution de l'arrêté du comité de salut public qui lui ordonne d'envoyer à cette armée dix mille hommes*
* Yie de Lazare Hoche, général des armées de la République française, par Alexandre Rousselin, suivie de sa correspondance publique et privée. An VI de la République.
Sept au plus y sont arrivés, et si nous avons eu jamais besoin de troupes, c'est dans ce moment.»
Trois jours après (16 mai), il écrit au citoyen Pille:
« Je vous préviens qu'une flotte anglaise, composée de vingt-trois vaisseaux de ligne et de plusieurs autres embarcations, a paru avant-hier à la vue du canal, dans la rade duquel sont entrés à l'instant quelques vaisseaux. Il paraît, par la direction qu'elle a prise, qu'elle longe nos côtes et qu'elle se porte sur celles du Morbihan.» ! ^
Le 9 messidor an ni (28 juin 1795), il écrit au général Chabot :
« Je vous préviens sous le secret que les Anglais débarquent dans l'anse de Quiberon. Après avoir complété la garnison de Brest et laissé cent hommes dans chaque chef-lieu de district, rassemblez la totalité de votre division à Quimper, afin de secourir Lorient et de couvrir Brest, que vous défendrez jusqu'à la mort. »
Le même jour, il écrit au général Chérin, qu'il a laissé à Rennes et avec lequel il est lié d'une étroite amitié :
« Écrivez au comité de salut public que je le prie d'être tranquille sur les suites du débarquement; qu'il m'envoie de la cavalerie que je lui demande depuis trois mois. Je n'ai point de pièces de position, demandez-en à tous ceux qui peuvent en avoir. Envoyez-moi le plus de troupes qu'il vous sera possible, de bons officiers d'artillerie et deux ou trois ingénieurs. Vous savez qu'étant seul, je no puis en écrire plus long. Jusqu'ici, j'ai fait deux reconnaissances.
Dans l'une, nous avons battu les chouans ; l'autre s'est bornée à une fusillade très vive et à quelques coups de canon de ma part. Tâchez de bien conserver votre communication avec moi. Faites faire des cartouches. »
Vous le voyez, du 16 mai au 28 juin, il y a eu un entr'acte de silence. Hoche tout entier à l'action n'a pas écrit. Il explique lui-même la raison de ce silence au représentant du peuple Grelot, dans une lettre datée du 13 messidor an m (2 juillet 1796), et expose ainsi les premiers événements :
« La multiplicité des ordres que j'ai dû donner en arrivant ici m'ont empêché de vous instruire moimême de nos opérations et de vous parler de l'ennemi. Il a dû débarquer dans les journées des 8 et 9 messidor (27 et 28 juin) environ de huit à dix mille émigrés dans la petite baie de Carnac, sous la protection de l'escadre anglaise, dont une frégate embossée éteignit le feu de la seule batterie capable d'empêcher momentanément la descente. Enfin deux ou trois mille chouans vinrent entourer nos postes établis sur la côte, et ceux-ci durent se faire jour pour regagner Auray, qu'on évacua le lendemain, sans consulter ni les administrations du département ni les officiers généraux. Puis les chouans du Morbihan se sont réunis à l'armée d'émigrés ; ils ont été armés par eux. Mon dessein est de n'avoir point d'affaires particulières, elles aguerriraient les chouans, mais bien une action générale, dans laquelle nos troupes déploieront sans doute leur valeur accoutumée. »
On voit à quel point d'Hervilly jouait le jeu de son adversaire en massant aussi ses troupes et en lui présentant l'occasion d'une action générale, au lieu de s'enfoncer, quand les routes étaient ouvertes, dans l'intérieur du pays.
« Le 16 messidor an ni (o juillet 1795), Hoche écrit encore. Il est maintenant sûr de la victoire.
« Le comité de salut public, dit-il, peut être persuadé que si je n'ai pas l'honneur de lui écrire aussi souvent que je le désire, ce n'a point été par négligence, mîfis bien par de grandes occupations. L'instant est arrivé où les rebelles seront anéantis. Déjà trois fois les troupes de la République leur ont fait sentir l'étendue de leur valeur. Nous sommes bivouaques à deux lieues de l'ennemi. L'armée sera bientôt rassemblée, et lorsque le comité recevra la présente, la patrie pourra avoir été vengée. »
Les lettres se succèdent, parce que le dénoûment approche. Hoche écrit au citoyen GhampeaUx, le 18 messidor an m (7 juillet 179o) :
« Les émigrés, des chouans, de malheureux égarés, sont rassemblés dans la presqu'île de Quiberon. Nous sommes à Sainte-Barbe et la flotte met à la voile. Envoyez-moi sur-le-champ des pièces de calibre de 8 et de 12, avec des munitions. Faites bien escorter le tout. »
Puis vient cette lettre au général Ghérin, datée du 9 messidor an m (8 juillet), dans laquelle Hoche définit d'une manière remarquable la position de ses adversaires :
« Mon cher général,
(( Los anglo-émigrés-chouans sont, ainsi que des rats, enfermés dans Quiberon, où l'armée les tient bloqués. J'espère que dans quelques jours nous en serons quittes.
« Je suis sans second, sans aide de camp, sans adjudant général, sans papier et presque sans vivres. »
Quelques jours après, le général Hoche en est à regarder do l'autre côté de la victoire dont il ne doute plus, et il écrit au représentant 'du peuple Grinot, le 21 messidor an ni (10 juillet 1795) :
« Je suis informé que les chouans se repentent de s'être enfermés à Quiberon et que la mésintelligence règne dans l'armée ennemie. Je profiterai de toutes les circonstances pour assurer le succès des armes de la République, en cherchant toujours à distinguer l'erreur du crime. Il est impossible, cruel et impolitique de songer à détruire six ou sept mille familles qui ont été entraînées à Quiberon par l'erreur ou le prestige. Je crois que si les habitants des campagnes livrent leurs armes et leurs chefs, nous pourrons leur laisser recueilhr leurs moissons abondantes. Le citoyen Guermeur, arrivé d'hier, repart aujourd'hui. J'aurai cependant besoin des conseils et de la présence de l'un de vous pour une infinité de choses qui ne sont pas de mon ressort. »
Le général, on le voit, demande la présence des représentants. Il décline d^jà la responsabilité des actes qui suivront le succès de ses armes.
Ici la correspondance s'interrompt pour donner place à l'ordre de bataille daté du quartier général, 25 messidor an m (14 juillet 1795), et adressé au général Lemoine. Hoche sait le 14 qu'il va être attaqué ; il dresse l'embuscade où le trop confiant d'Hervilly va tomber. Qu'il vienne. Ses plans sont livrés par des transfuges. On sait mémo l'heure où il commencera l'attaque *. Tout est prêt pour le recevoir.
Cependant la petite armée royale, de deux mille cinq cents hommes de troupes de ligne, de douze cents chouans et du bataillon d'Auray, en tout environ quatre mille hommes, avait commencé son mouvement le 16 juillet, deux heures avant le jour. « A la pointe du jour, dit l'aïeul de M. de Saint-Georges dans sa relation inédite, le comte d'Hervilly fit commencer l'attaque du Sillon par le régiment de LA GiiATRE et deux compagnies de son propre régiment éparpillées en tirailleurs. Les régiments d'Hervilly, du Dresnay et d'Hector suivaient en colonnes serrées : le premier à gauche, le second au centre, le troisième à droite. Une colonne de chouans suivait la droite, bien en arrière des troupes de ligne. On marchait dans un profond silence, l'arme au bras. Les avant-postes républicains se repUèrent sans beaucoup de résistance jusqu'à leur camp retranché; quand nous arrivâmes à ce point, la résistance devint plus opiniâtre. Enfin nous enlevâmes le camp, où nous ne trouvâmes que quelques mauvaises tentes
1 Hoche l'écrit lui-même le 28 messidor an III. « Le général llumhoi't, dit-il, avait été averti par quatre transfuges du moment de l'attaque. »
et des objets de campement de peu de valeur ; mais ce premier succès suffit pour enflammer l'ardeur du soldat, et nous continuâmes notre marche en poursuivant l'ennemi, qui se repliait comme en désordre devant nous. » Je vois, dans le récit du commandant Guillemot, que l'on crut entendre derrière l'armée de Hoche une vive fusillade, et que d'Hervilly, s'étant porté aux avant-postes, ne douta point que ce ne fût la diversion attendue ; d'un autre côté, n'ayant pas aperçu la seconde fusée que devait faire partir Yauban en cas de rembarquement, il crut que le plan arrêté allait être exécuté avec toutes ses chances de succès.
Cependant, un peu plus loin, le général d'Hervilly reçut un avertissement qui aurait dû lui dessiller les yeux. Le lieutenant d'artillerie Dufaure, qui conduisait deux des pièces attachées au corps d'armée, accourut pour l'avertir qu'il venait d'apercevoir deux canons et deux obusiers mis en batterie sur une dune, à la droite des colonnes d'attaque royalistes et perpendiculairement à la ligne des retranchements républicains. Il pressentait un piège, et demandait qu'on arrêtât la marche de l'armée jusqu'à ce qu'il eût démonté cette dangereuse redoute, qui allait prendre les troupes royales d'écharpe au moment où elles attaqueraient les lignes de l'ennemi. D'Hervilly, je suis ici la relation du comte Harscouet de Saint- Georges, repoussa rudement le clairvoyant lieutenant ; un premier succès l'avait enivré, il ne doutait plus de la victoire, loin de soupçonner qu'il
était tombé dans le piège que l'expérience militaire de Hoche avait tendu à sa témérité. Il donna donc l'ordre de continuer à marcher en avant, toujours en colonnes serrées et l'arme au bras, jusqu'à demi-portée de fusil des retranchements.
« Après avoir simulé le désordre, continue la relation de M. Harscouet de Saint-Georges, les bleus, dès qu'ils ont vu que nous nous jetions dans le piège, se sont reformés avec promptitude et précision derrière un accident de terrain. Nous sommes si près d'eux, qu'en essayant de gravir la dune qui nous les cache et dont le sable mouvant glisse sous nos pieds, nous entendons la voix des officiers répéter : « Pas encore ! ne tirezpas encore ! » Cette attente ne doit pas se prolonger. Nous sommes désormais complètement engagés dans l'angle formé par la ligne des retranchements et la terrible dune de droite aux quatre bouches à feu. Une forte artillerie est alors démasquée, et, secondée par le feu roulant de la mousqueterie, elle nous couvre de balles, de boulets, de mitraille, qui font d'effroyables ravages dans nos rangs. Rien ne nous arrête; les trois colonnes marchent toujours, sans hésitation, sans que leur ordre se trouble, avec un courage que rien ne peut surpasser... courage inutile ! L'épouvantable feu de l'ennemi iauche nos rangs, qui tombent comme l'herbe sous la faux. Nous ne pouvons plus que mourir. »
En lisant, à tant d'années de distance, le récit de ce combat désespéré écrit par un des hommes héroïques qui y prirent part, ne croyez-vous pas lire
une relation de la bataille de Grécy, d'Azincourt, ou, plus près de nous, de Waterloo? C'est, dans un cadre plus étroit, le même courage, la même impuissance, la même obstination dans l'attaque d'une position rendue imprenable par la formidable artillerie dont elle est armée. « Pas encore ! ne tirez pas encore ! » c'est le mot de Wellington aux gardes anglaises. Ces trois colonnes qui, faucbées par les boulets et la mitraille, serrent leurs rangs et continuent, impassibles et silencieuses, sanspresser leur pas et toujours l'arme au bras, leur marche en avant, ne vous rappellentelles pas la suprême charge de la garde impériale contre les positions de l'armée anglaise, aux champs funèbres de Waterloo ? « Il semblait, disaient plus tard avec admiration les soldats républicains vainqueurs aux soldats royalistes vaincus, que vous marchiez à la parade. » Ils avaient dit pendant le combat, c'est Rouget de Lisle, l'auteur de la Marseillaise et l'un des combattants républicains, qui nous a conservé ce mot : « A la bonne heure ! on voit que ce sont des Français! » Et le général Hoche écrivait à la Convention : « On s'est battu des deux côtés avec énergie ; ces hommes égarés se sont souvenus qu'ils étaient Français et qu'ils avaient des Français devant eux. »
Ainsi, devant tant de valeur, les haines de partis étaient un moment tombées ; les qualifications injurieuses que la Révolution jetait à ses adversaires, qu'elle appelait brigands parce qu'ils mouraient pour leurs croyances et leurs idées, disparaissaient du vocabulaire officiel. Hoche avait reconnu ses adver-
saires pour Français à leur courage, il le disait, et s'honorait en le disant.
J'ai raconté le combat, il me reste à retracer le désastre.
Après avoir échoué dans l'attaque des lignes républicaines, le comte d'Hervilly, voyant que tout tombait autour de lui, donna enfin à ses troupes l'ordre de se retirer. Il était trop tard. Ses colonnes, brisées par les efforts désespérés qu'elles venaient de faire, ne purent exécuter un mouvement toujours difficile en présence de l'ennemi, et un nouvel événement augmenta le désordre inséparable de cette lutte obstinée : au moment où il donnait l'ordre de la retraite, d'Hervilly fut blessé à mort par un biscaïcn. Heureux encore fut-il de trouver un trépas militaire dans le désastre de la cause qu'il avait voulu servir K
Avant l'action, il n'avait pas désigné l'officier qui devait le suppléer en cas de malheur, de sorte que les restes de l'armée royale demeurèrent sans chef. Le petit nombre d'officiers qui avaient survécu essayèrent en vain de maintenir un peu d'ordre dans les rangs incessamment décimés par l'artillerie, et quand les grenadiers républicains s'élancèrent hors de leurs retranchements pour achever l'œuvre do leurs boulets, la défaite de l'armée royale devint une déroute. Cependant le dernier bataillon du régi-
1 II mourut quelques jours après à bord de la l'omone. Jiécit sommaire de la déplorable affaire de Quiberon, par M. le cheralicr Berthier de Grandry. Cet opuscule, écrit en 1810, a été publié par la Reoue de Bretagne et de Vendée, en 1861.
ment d'Herviliy, commandé par le marquis de Boissicux, maréchal de camp, fit une très belle contenance et couvrit la retraite ; le chef intrépide qui contribuait ainsi au salut de l'armée était grièvement blessé, et, quand il eut achevé son œuvre, il expira comme un ouvrier dont la tâche est remplie. Le colonel de Rotalier, un des meilleurs officiers d'artillerie du temps, fit de son côté ce qu'il put pour protéger la retraite, et M. de Vauban, revenu de la côte de Garnac avec sa colonne de chouans, se porta à son secours.
Le combat était fini, l'armée royale put compter ses pertes. Elles étaient cruelles. Les régiments d'Hector et de du Dresnay, les plus exposés tout d'abord et demeurés quelques minutes de plus que le troisième corps sous le feu de l'ennemi, avaient perdu la moitié de leur monde en tués ou blessés. D'Hector laissait sur le champ de bataille quarante-cinq officiers sur quatre-vingts ; du Dresnay, vingt-deux sur quarante-huit. D'Hervilly avait beaucoup moins souffert. Sur soixante-douze officiers de Royal-Marine, cinquante-trois avaient péri, dit le commandant Guillemot. Sur les cent vingt chevaliers de Saint-Louis qui avaient marché, le matin, au feu d'un pas si alerte, malgré leurs soixante ans, soixante-douze restaient couchés par terre. Les troupes royales avaient perdu environ mille hommes, le quart de leur effectif *.
i Relation du chevalier Berthierde Grandrv.
Dans l'action il y avait eu des faits d'armes admirables ; dans la retraite, des dévouements héroïques, comme celui du marquis de Boissieux, qui, tout mourant qu'il était, s'était battu jusqu'au dernier soupir pour sauver l'armée; des paroles que j'appellerais romaines si elles n'étaient pas françaises, comme celles du comte de Rotalier, qui, voyant tomber son fils pendant qu'il arrêtait la poursuite des républicains avec ses canons, se contenta de dire : « Enlevez cet officier ! » et continua à commander. Le comte de Talhouet, blessé au commencement de l'action, continua à commander jusqu'à ce qu'un second coup de feu l'étendît par terre. M. de Gorday, frère de Charlotte Gorday, voyant que quarante chasseurs sabraient les débris du Loyal- Émigrant, dans cette affreuse déroute, se tourna vivement et cria d'une voix de tonnerre : « Gomment !
nous nous laisserons charger par quarante b
comme cela ? » Et, joignant l'action aux paroles, 11 saisit son fusil qui n'avait pas de chien, et tua d'un coup de baïonnette le cavalier qui le serrait de plus près. Les royalistes, à la voix de M. de Gorday, s'arrêtèrent, firent feu, et presque tous les hussards furent renversés *.
Le Commodore anglais avait fait garnir, par ses soldats de marine, commandés par le capitaine Keats, les ouvrages avancés du fort Penthièvre, et.
1 Hoche, dans sa lettre au Comité de salut public, porte le chiffre des morts à trois cents ; celui des blessés est ordiaaireineut du double ; il y eut aussi des soldats enrôlés sur les pontons qui passèrent à rennemi.
secondé par le comte de Yaugiraud, l'un des officiers les plus distingués de la marine française, avait fait embosser six canonnières à peu de distance de la plage. Les républicains, arrêtés par ce feu meurtrier, furent obligés de cesser la poursuite, et les débris des troupes royales rentrèrent dans le camp.
DÉBARQUEMENT DU CORPS DE SOMBREUIL. — DÉSASTRE DE LA NUIT DU 20 AU 21 JUILLET.
On avait entendu, des vaisseaux qui portaient le corps expéditionnaire de Sombreuil, la fusillade et la canonnade, et il est facile de comprendre avec quelle anxiété les royalistes embarqués à bord de ces navires avaient suivi les péripéties de ce combat : « Arrivés pendant la nuit (du 15 au 16 juillet), dit l'un d'eux *, nous étions sur les ponts de nos vaisseaux avant le lever du soleil. A peine avions-nous salué, par des cris de joie, cette terre désirée, que le bruit d'une mousqueterie extrêmement vive nous annonça le commencement d'un combat. Gomme nous avions reçu l'ordre de ne point débarquer, nous
1 M. de Montbron. Nous devons la communication de sa brochure, fort rare aujourd'hui, à M. de Beauchesne. Elle fait partie de sa Bibliothèque révolutionnaire. Voici le titre de cette brochure : Récit de l'évasion d'un officier pris à Quiberon, par Joseph G. M.
Quis talia fandù Mynnidonum Dolopumve aiit duri miles Ulyssei Temperet a lacrymis ?
Paris, Adrien Egron, imprimeur de S. A. R. Mgr le duc d'Angoulème,
demeurions consumés d'impatience et d'inquiétude *. Pendant quatre heures, nous écoutâmes l'éloignement et le rapprochement du feu, cherchant à distinguer ce qui se passait avec nos lunettes d'approche. Nous reconnûmes d'abord que les royalistes avaient été repoussés, et nous ne pûmes douter qu'ils n'eussent enfin succombé. »
On comprend l'anxiété de ces braves gens, immobiles et impuissants témoins d'un combat où ils eussent voulu être acteurs. Ce désastre devait naturellement exercer, et exerça une fâcheuse influence sur le moral de la petite colonne de Sombreuil. Elle se composait de quelques hussards de Salm et des restes de divers corps de l'armée de Gondé, qui avaient fait les dernières guerres d'Allemagne, telles que les braves légions de Béon et de Damas. Quel que soit le courage des soldats, c'est arriver dans de mauvaises conditions que d'arriver au moment d'un grave revers. Tandis que les troupes, qui avaient combattu sous d'Hervilly, étaient consternées et découragées, la nouvelle de leur défaite produisit le même effet sur les troupes de Sombreuil : « Gomme on avait exalté leur espérance, dit M. de Montbron dans son récit *, on ne put modérer leur abattement ; ils furent vaincus dès ce jour. »
1 M. de Montbron ajoute en note la réflexion suivante:» Je ne puis attribuer cette inaction qu'à l'impossibilité d'approcher de la côte à lyarée basse, car notre arrivée eût pu produire une heureuse diversion.» (Même brochure, page 3.) Cette explication est évidemment la vraie.
2 Relation déjà citée, page 5.
La partie de Quiberon, qui s'étend depuis le fort Penthièvre jusqu'à la pointe extrême de la presqu'île, et où ce qui restait des troupes se trouvait enfermé avec une nombreuse population de femmes, d'enfants, de vieillards accourus de l'intérieur des terres, n'était plus qu'une prison gardée à vue par les républicains. Sombreuil débarqua, le 18 juillet 1795, avec son corps de quinze cents hommes dans cette prison, et se trouva ainsi dans un milieu de découragement et d'épouvante. Puisaye avait enfin pris le commandement général, qu'il avait laissé exercer jusque-là par d'Hervilly, et il faut reconnaître que l'armée ne s'en trouva pas mieux. Le fort Penthièvre était la clef de la position qu'occupait la petite armée. La prudence la plus vulgaire commandait de ne confier cette position qu'à des hommes sûrs. Au lieu de cela, on dissémina les corps sur lesquels on pouvait compter à plus d'une lieue en arrière, dans les hameaux du fond de la presqu'île, et on laissa cantonné dans le grand village de Kerostin, voisin du fort Penthièvre qui commandait le Sillon, le nombreux régiment d'Hervilly, recruté en grande partie sur les pontons anglais parmi les marins républicains prisonniers, et dans lequel on avait fondu récemment la garnison républicaine du fort Penthièvre. Cette confiance aveugle allait achever la perte de l'armée royale. Les transfuges peuvent rester fidèles au succès, auquel ils ont cru se rallier, mais on doit prévoir qu'ils seront infidèles au malheur et qu'ils déserteront la défaite. On ne peut s'expliquer cette aberration que
par le trouble et la confusion qui régnaient dans le camp royal, et que le comte Harscouet de Saint- Georges a peinte avec la douloureuse énergie d'un témoin oculaire. « Pas plus que son prédécesseur, dit-il, Puisaye n'assembla de conseil pour délibérer sur nos tristes affaires. Du 16 au 21, il s'occupa exclusivement à rédiger des discours remplis de belles promesses pour nous, puis des proclamations aux patriotes. Quant à des précautions en cas d'attaque... aucune. Quant à des ordres généraux, à des lieux de rassemblement indiqués d'avance... rien, rien ! Si le service se faisait encore dans les bataillons, c'était par habitude et comme machinalement. »
Vous reconnaissez ici les caractères d'une de ces situations désespérées qui aboutissent presque inévitablement à une catastrophe. L'action s'éteint avec l'espérance, l'agonie est commencée, on attend la fin.
On ne l'attendit pas longtemps. Ce fut dans la nuit du 20 au 21 juillet que l'heure fatale sonna. Dans les nuits précédentes, le régiment d'Hervilly avait fait des pertes nombreuses par une désertion continue. Chaque matin, on découvrait que vingt-cinq ou trente hommes avaient passé à l'ennemi. Cette circonstance n'ouvrit point les yeux du comte de Puisaye, et le régiment d'Hervilly continua à garder sa position. Il arriva ce qu'il était si facile de prévoir. Trois sous-officiers républicains, enrôlés dans le régiment d'Hervilly, nouèrent, avec leurs camarades, une conspiration pour livrer le fort Penthièvre et le
village de Korostin au général Hoche. Le commandant Guillemot donne leurs noms : David Goujon, Antoine Mauvage et Nicolas Litté ^ Ils offrirent au général de servir de guides aux colonnes qu'il enverrait pendant la nuit pour surprendre le fort Pentbièvre et le village de Kerostin, où ils avaient de nombreuses intelbgences. Hocbe accepta. L'expédition, d'abord commandée pour la nuit du 19 juillet, comme l'ordre du jour de Hocbe l'atteste, fui remise à la nuit suivante, parce que le mot d'ordre de la garnison du fort Pentbièvre ne put être apporté que le 20 au soir par un sous-officier.
Le 20 juillet, de onze heures à minuit, les colonnes républicaines s'ébranlèrent. Le général Humbert marchait par la gauche et était chargé de l'attaque du fort Pentbièvre ; l'adjudant général Ménage, qui marchait par la droite, devait s'emparer du village de Kerostin. Le général Valletaux, avec le reste de sa brigade, soutenait Ménage. Le général Lemoine marchait avec sa brigade à la hauteur de l'avant-garde
1 II n'y a pas de doute sur ce point, car le témoignage du commandant Guillemot est confirmé par celui de Tallien, qui, dans le rapport lu à la Convention le 9 thermidor, s'exprime ainsi : « Je ne puis, en ce moment, vous faire connaître les noms de tous ceux qui, les premiers, se sont rangés sous nos drapeaux ; mais je ne veux pas passer sous silence le dévouement héroïque do Nicolas Litté, Antoine Mauvage, sergents majors au 41» régiment, et Jacques-Philippe David, de Dieppe, qui sont venus nous donner les renseignements les plus importants, qui ont guidé nos colonnes lors de l'attaque, et qui ont contribué, d'une manière particulière, au succès de cette journée. Nous avons cru entrer dans vos intentions en récompensant, sur le champ de bataille même, ces braves citoyens. Les deux sergents majors ont été faits capitaines, et David, sous-lieutenant de cavalerie. » (Extrait du Moniteur, du 13 thermidor, au III delà République.)
et devait soutenir Yalletaux. Le rapport lu par Tallicn, le 9 thermidor an III, et dont la partie militaire a été écrite par le général Hoche, fait parfaitement connaître le plan d'attaque : « Il fut ordonné, dit-il, à une colonne d'élite, commandée par l'adjudant général Ménage, de filer par la droite, le long de la mer, jusqu'au pied du fort, de l'escalader et de s'en emparer. Une autre colonne, aux ordres du général Valteau {sic), fut chargée d'attaquer do front, et une troisième, après avoir suivi, par la gauche, la terre de la basse mer, fut destinée en partie à le tourner, à venir l'escalader par la gorge et à se porter au village de Kerostin, pour s'opposer aux mouvements que pourraient faire les troupes ennemies cantonnées dans la presqu'île. Toutes ces troupes devaient s'avancer en silence et crier seulement, on abordant l'ennemi : « Bas les armes ! à nous les patriotes ! » C'était le signal convenu. »
Un orage affreux favorisa la marche des troupes de Hoche, en la dérobant aux royalistes. La pluie tombant par torrents, le vent soufflant par violentes rafales, le tumulte des vagues déchaînées, les roulements du tonnerre éclatant avec fracas, empêchaient d'entendre le bruit sourd des pas de la troupe qui, suivant la marée, s'avançait dans les ténèbres. Horrible nuit, à laquelle devaient succéder de plus horribles journées ! D'après le récit du comte Harscouet de Saint-Georges, Hoche, pour favoriser encore la surprise qu'il voulait tenter, avait fait précéder et guider ses colonnes par plus de cent transfuges du
régiment d'Hervilly, couverts de leurs uniformes ordinaires, et qui, ayant le mot d'ordre et la parfaite connaissance des lieux, arrivèrent dans le réduit sans excitet la moindre défiance. La colonne de Ménage atteint son but. Les complices du coup de main ouvrent à l'instant les portes du fort, qui n'est pas pris d'assaut, mais livré, et quelques soldats de Uohan et de Périgord, qui tentent une défense impossible, sont passés par les armes avec les artilleurs et les officiers. Hoche a prescrit de ne faire aucun quartier. « Le général Humbert, avait-il écrit dans son ordre du jour, fera courir jusqu'au fort, dont il s'emparera, en franchissant la palissade. Il égorgera tout ce qui s'y trouvera, à moins que les fusiliers ne viennent se joindre à sa troupe. Les officiers, sergents d'infanterie et canonniers n'auront point de grâce. »
Le coup de main avait réussi. Soit que les artilleurs surpris n'eussent pas môme eu le temps de tirer les trois coups de canon convenus, soit qu'au milieu des détonations de la foudre et des grands bruits de la mer, on ne les eût pas entendus, on n'apprit que fort tard dans le fond de la presqu'île l'événement qui venait de faire tomber le seul obstacle placé entre les républicains et les royalistes. La terreur fut immense parmi cette population désarmée, vieillards, femmes, enfants, qui était venue chercher un asile dans le camp des royalistes; déjà trois colonnes républicaines, dépassant le fort Penthièvre et marchant vers le sud, chassaient tout devant elles. Les cris et
l'épouvante de cette multitude en désordre, qui se précipitait vers le port d'Orange afin de tâcher de s'y embarquer, causaient un ébranlement moral aux troupes qui se trouvaient en contact avec elle.
Les témoins oculaires de cette lamentable scène en ont conservé un ineffaçable souvenir, qui revit dans les pages où ils racontent le désastre de Quiberon. « On voyait sur le rivage, dit M. de Ghaumereix, une multitude de vieillards, de femmes, d'enfants, qui étaient venus chercher un asile à Quiberon, et qui, se précipitant dans les chaloupes, périssaient sous nos yeux. Spectacle déchirant ! Pou occupés de nos malheurs personnels, nous donnions des larmes au sort de tant de victimes *. »
Le comte de Montbron, qui essaya de s'embarquer quand le sort de la journée fut décidé, entre dans plus de détails : « Bien sûr qu'un traité fait avec le crime serait scellé par la perfidie, dit-il, j'emmenai deux cadets de ma compagnie, et nous tentâmes de nous embarquer. La côte, hérissée d'écueils, était inabordable à marée basse. Ne sachant pas nager, et obligés d'entrer dans l'eau jusqu'à la poitrine, nous eûmes des peines infinies à gagner une pointe de rocher très avancée dans la mer, et sur laquelle un groupe nombreux attendait une barque ou la mort. Les roches voisines étaient aussi couvertes de fugitifs : des cris de désespoir se faisaient entendre de tous côtés. La mer, constamment orageuse, était couverte
* Relation de M. de Ghaumereix. page 6.
de dépouilles, d'armements, de débris; et les vagues jetaient sur le rivage les corps de ceux qui périssaient. Le bruit du canon des républicains, qui tiraient sur nous, joint au bruit du tonnerre, ajoutait encore à cette scène d'horreur. Des malheureux, en se disputant le sommet des écucils, s'enlre-précipitaient dans les flots. Des femmes, s'avançant du côté des vaisseaux, élevaient leurs enfants dans leurs bras; elles impolraient en vain tous ceux qui les entouraient : la terreur avait étouffé la pitié. Un soldat, en s'élançant sur la roche qui nous portait, saisit le vêtement d'une femme qui était près de nous, et tous les deux s'abîmèrent dans les flots. L'autre partie de l'ile offrait un spectacle bien différent. Une barque, surchargée de royalistes, allait s'éloigner ; un officier (Charles de Lamoignon) accourt, il s'écrie ; il apporte dans ses bras son frère qui, blessé grièvement, ne pouvait plus se soutenir. Dès qu'il a remis à ses compagnons un dépôt si cher, la voix de l'honneur le rappelle, il retourne sur l'île désolée où, dans peu de jours, il doit recevoir la mort* . »
Le comte de Montbron ajoute que, par trois fois une chaloupe qu'il avait appelée en montrant sa main pleine d'or aux matelots, s'approcha et se retira à force de rames, sans pouvoir sauver personne, parce que ceux qui la montaient craignirent que les efforts et le poids do tant d'hommes no fissent chavirer la
1 Récit de l'évasion d'un officier pris à Qnibei'on, ^tagos 13-15.
nacelle. «Tout périssait, dit-il tristement, par la crainte de la mort *. »
Cependant Sombreuil, après avoir pris les ordres de Puisaye, avait formé sa division et s'était mis en mouvement pour arrêter les républicains. « Puisaye, dit le comte Harscouet de Saint-Georges dans sa relation, lui avaitpromisdele faire appuyer. Il fait battre, il est vrai, la générale; mais, au lieu d'accourir au secours du brave colonel, il gagne furtivement le bavre le plus près, le port d'Orange, et, à vue de nous, va rejoindre l'escadre anglaise ^. A l'aspect de cette lâcheté, la troupe demeure saisie de stupeur et indignée, et le désordre est grand dans les groupes isolés, auxquels on n'a laissé aucun ordre et qui se voient serrés par des ennemis nombreux, dont on entend déjà les voix criant : « Bon quartier ! Bonne amitié ! La vie sauve à qui se rendra sans résistance ! »
Je lésais, dans les désastres, les vaincus se renvoient des récriminations réciproques, etlesesprits aigris par
i Le chevalier Berthier de Grandry rapporte des détails analogues : « Beaucoup d'entre nous, dit-il, dans tous les corps, avaient cherché leur salut au bord de la mer, vers les points où ils espéraient trouver des embarcations ; mais un tout petit nombre put profiter de ce moyen de sûreté, car les chaloupes manquaient, et les Anglais, dont on appelait le secours, n'en envoyèrent pas ou n'en envoyèrent que quelques-unes, la mer étant trop grosse pour qu'on pût les diriger sans péril. Il y en eut qui se précipitèrent dans les flots ; des canots, des chasse-marée, trop surchargés, chaviraient ; un grand nombre d'hommes périrent ainsi. La masse des paysans, surtout les femmes, poussaient de lamentables cris. C'était un désordre effroyable. »
2 Les témoignages des autres survivants do Quiboron confirment rolui du comte de Saint-Georges : « Puisaye, devenu prévoyant, s'embarqua seul, dit le comte de Montbron (page 7).
le malheur sont disposés à juger sévèrement les chefs des entreprises qui ont échoué. Mais il ne s'agit pas ici d'unjugement, d'une appréciation ; c'est un témoignage sur un fait précis, le témoignage d'un combattant de Quiberon.
Le chevalier Berthier de Grandry est encore plus précis que le comte de Saint-Georges. Au moment de la prise du fort Penthièvre, il se trouvait, avec la partie du Loy al- É migrant qui n'était pas de service, cantonné au petit hameau de Saint-Pierre, à moins d'une demi-lieue de ce fort : « Je me rappelle toujours, dit-il, que j'étais couché sur une maie à pétrir le pain. Je sommeillais difficilement ; il me semblait rêver et entendre le vent, la pluie, le tonnerre, ayant l'esprit tout préoccupé de la prise de Toulon, que je savais s'être effectuée par un semblable temps. J'éprouvais enfin de vagues et pénibles inquiétudes, quand le cri de : Aux armes ! aux armes l réalisa mon triste pressentiment. En quelques minutes, le régiment fut sur pied et se porta précipitamment vers le fort, ayant à sa tête son brave major, M. d'Haize. Le jour commençait à poindre quand nous arrivâmes à environ cinq cents pas du rempart, que nous apercevions à peine ; au delà régnait un lugubre silence. M. d'Haize nous arrêta un instant, pour nous remettre en ordre et nous former en colonnes ; puis il nous fit reprendre la marche au pas de charge. Mais nous ne fûmes pas plutôt en mouvement, que nous fûmes arrêtés par un officier à cheval qui semblait venir du fort. — Quelle est cette troupe ? s'écria-t-il. — LoyaUÈmi^
grant^ lui répondit M. d'Haize. — Où allez-vous ? — Au fort. — Le fort est pris. — Eh bien, nous le reprendrons à la baïonnette. — Il ne s'agit pas de cela, repartit l'officier ; il faut battre en retraite, et choisir une position avantageuse. La journée sera chaude !... » Et, piquant des deux, M. de Puisaye, car c'était lui, gagna la flotte anglaise. Nous ne le revîmes plus *. » Cependant Sombreuil qui, après la disparition de Puisaye, prit le commandement, n'avait pu soutenir l'effort d'un ennemi si supérieur en nombre. Il avait reculé de proche en proche, toujours en comba-ttant, de Saint-Julien à Kermorvant, et de Kermorvant jusqu'au fort Neuf, situé près du village de Port-Haliguen. Pendant cinq heures, il avait conduit la retraite avec autant de fermeté que de talent ^. Tout ce qui restait de troupes royales s'était rallié autour de lui sur ce point extrême de la presqu'île, au bord de l'Océan. Le fort Neuf était un ouvrage de peu d'importance, dont l'épaulement n'était pas fermé du côté de la terre ; à droite et à gauche s'ouvraient les baies, où tous ceux qui pouvaient trouver place sur des bateaux s'embarquaient pour rejoindre la flotte anglaise, qui, à cause de l'état de la mer, était obligée de se tenir à une certaine distance de la côte. Presque en môme temps que Sombreuil prenait position à l'abri du fort Neuf, les colonnes républicaines arrivaient et se rangeaient en bataille. Il allait y avoir sur ce point une lutte suprême, et, s'il n'était pas possible que les demeurants
1 Récit sommaire de la déplorable affaire de Qxdberon, page 18.
2 Voir l'écrit de M. de la Touche, page 112.
de l'expcdilion de Quiberon eussent 1 avantage, ces hommes d'élite, poussés au désespoir, pouvaient faire acheter chèrement leur vie et illustrer leurs derniers moments. Mais dans les rangs républicains continuaient à retentir les mômes clameurs qu'on entendait depuis le commencement de l'action : « Rendezvous, braves émigrés, il ne vous sera fait aucun mal ; nous sommes tous Français ! » Sans doute Sombreuil songea à cette multitude désarmée qui assiégeait le petit nombre de chaloupes que les Anglais pouvaient envoyer à la côte par ce gros temps, et qui allait se trouver à la merci d'un vainqueur irrité, si l'on tentait un dernier combat. « Les deux chefs s'avancent alors l'un vers l'autre, au milieu de l'espace laissé libre entre les républicains de Hoche et les royalistes de Sombreuil, continue la relation du comte Harscouct de Saint-Georges. Les pourparlers durèrent longtemps, et il sembla que Hoche voulût favoriser ainsi les embarquements. » On montre encore une petite butte située entre le fort Neuf et la fontaine qui fournit de l'eau aux habitants de Port-Haliguen : c'est là qu'eut lieu la conférence. Que s'y'passa-t-il? Y eut-il, n'y eut-il pas capitulation ? Question controversée entre les deux partis. Le comte Harscouet de Saint-Georges apporte son témoignage. Je le citerai sans y changer un mot : « Notre jeune et brave chef, dit-il, revient vers nous et nous dit à haute voix : — Messieurs^ j'ai obtenu la vie sauve pour tous, moi seul excepté. Que ceux qui n'auraient pas confiance regagnent Vescadre à la nage ou autrement, s'ils le peuvent ; 7noi, je reste.
« Je crois l'entendre encore, je crois le voir, il était à' cheval. »
Qui oserait dire à un homme d'honneur qui était là, qui dit : « J'ai vu, j'ai entendu, » qui oserait lui dire : Vous n'avez ni vu ni entendu ?
Dira-t-on qu'on peut récuser la déposition d'un seul témoin ?
Toutes les relations des témoins de cette scène rapportent ce grave incident de la môme manière.
« Dans cette extrémité, dit le chevalier Berthier de Grandry, le brave général de Sombrcuil, se portant seul en avant, cria au général républicain : Faites arrêter vos colonnes et permettez le rembarquement, ou je fais commencer le feu et nous nous défendrons jusqu'au dernier.
— Je ne puis permettre le rembarquement, répondit le général Hoche, qui s'était approché de M. de Sombreuil, mais mettez bas les armes, et vous serez traités comme des prisonniers de guerre. — Môme les émigrés ? demanda M. de Sombreuil. — Oui, répliqua Hoche, môme les émigrés, tout ce qui mettra bas les armes.
« Quant à vous, personnellement, général, ajoutat-il, je ne puis rien vous promettre. — Je ne demande rien pour moi, répondit aussitôt M. de Sombreuil ; pourvu que je sauve la vie à mes braves compagnons d'armes, je suis content, je mourrai satisfait. — Puis, revenant à nous : — Mes amis, nous dit-il, mettez bas les armes, j'ai obtenu une capitulation avantageuse, vous serez traités comme prisonniers de guerre, môme les émigrés. » i2
Faut-il encore un témoignage ? je citerai celui de M. de Ghaumereix, dont la brochure fut écrite immédiatement après l'événement, car l'exemplaire que j'ai sous les yeux, en traçant ces lignes, porte la date de 1795:
« Arrivé au fort Neuf, dit-il, M. de Sombreuil y réunit les débris des différents corps. La corvette anglaise Larkymi mouiller tout près de la terre, et canonna la colonne du centre ; les deux autres manœuvraient toujours de manière à nous envelopper. C'est dans cette position que M. de Sombreuil s'avança seul vers l'ennemi et lui fit signe de la main. La colonne s'arrêta. Le général Hoche qui la commandait fit quelques pas, suivi de deux officiers de son état-major. M. de Sombreuil, élevant la voix, lui dit : « Les hommes que je commande sont décidés à mourir sous les ruines du fort ; mais, si vous voulez les laisser s'embarquer, vous épargnerez le sang français. » Le général Hoche lui répondit : « Je ne puis permettre le rembarquement ; mais, si vous mettez bas les armes, vous serez traités comme des prisonniers de guerre. — Les émigrés seront-ils compris dans cette capitulation ? demanda M. de Sombreuil. — Oui, dit le général Hoche, tout ce qui mettra bas les armes. » Après avoir ainsi traité de la. capitulation, le général Hoche demanda à M. de Sombreuil son nom, et lorsqu'il l'eut entendu :« Quant à vous, monsieur, je ne puis rien vous promettre. — Aussi n'est-ce pas pour moi, répondit M. de Sombreuil, que j'ai voulu capituler ; je mourrai content, si je sauve la vie à mes braves compagnons d'armes. »
QUIBEROX 207
c( M. de Sombreuil revint au fort et nous dit: — Messieurs, j'ai obtenu des conditions aussi favorables que les circonstances le permettaient. Je me suis engagé à faire mettre bas les armes, posez-les et qu'on dise à la corvette anglaise de cesser son feu. »
Vous voyez l'invariable concordance des témoignages. MM. de Saint-Georges, Berthier de Grandry, de Ghaumereix, tiennent tous trois le môme langage. Tous ont entendu Sombreuil rapporter la nouvelle de la capitulation qui assurait la vie sauve à ceux qui mettraient bas les armes.
Qui oserait dire que Sombreuil a trompé ses compagnons d'armes ou s'est trompé lui-même? Quoi! cet homme d'honneur aurait menti? Et pourquoi aurait-il menti? Pour ne pas mourir les armes à la main, lui, brave entre les braves, et pour réserver sa tête au supplice ? C'est absurde, passons. Sombreuil se serait-il trompé ? On peut se tromper sur une capitulation dont les articles nombreux, rédigés par des diplomates, prêtent aux interprétations diverses ; mais cette capitulation simple et sommaire, discutée de vive voix entre deux hommes d'épée, cette capitulation verbale qui n'a qu'un article : « A moi la mort, à tous mes compagnons la vie sauve ; ma vie pour toutes ces vies, » comment prêteraitelle à l'erreur? Comment, lorsqu'il n'y a qu'une chose dite, peut-on se tromper sur la seule chose qui ait été dite ?
Il y a donc eu capitulation. En veut-on une preuve de plus ? L'amiral anglais avait envoyé la corvette le
i08 SOUVENIRS DU MORBIHAN
Lark et des chaloupes canonnières dont les boulets frappaient une colonne de républicains qui s'était avancée le long de la côte. Ceux-ci réclamèrent. Vous avez vu que Sombreuil s'était écrié : « Qu'on dise à la corvette anglaise de cesser son feu. » M. de Cliaumereix, qui rapporte ces paroles, ajoute : « Quelques personnes qui savaient l'anglais s'avancèrent vers le rivage et crièrent aux chaloupes de s'éloigner et qu'on avait capitulé. La corvette le Lark continuait à tirer. M. de Gcsril do Papeu, officier de marine, se jeta à la nage, approcha de la corvette, sur laquelle il monta, et dit aux Anglais de cesser le feu ; puis, fidèle aux termes de la capitulation, il revint au milieu de nous. » Cette action de Gesril de Papeu achève la démonstration. S'il n'y avait pas eu capitulation, les républicains auraient-ils eu le droit de demander à Sombreuil de faire cesser le feu ? Sombreuil eût-il donné cet ordre à Gesril et celuici fût-il revenu se constituer prisonnier ?
Quelques-uns cependant n'ont pas eu la môme confiance que Sombreuil dans la parole donnée, et l'intrépide Rotalior, qui a rendu tant de services à la tête de l'artillerie, s'est écrié : « Je désire que tout tourne bien ; mais, pour moi, je ne veux entrer pour rien dans la capitulation, j'aime mieux me confier à cette mer furieuse qu'aux républicains. » En même temps, il lança son cheval dans les flots et fut assez heureux pour être recueilli par un canot anglais. Défiance injurieuse, si elle n'avait été cruellement justifiée ! Parole bien dure, si elle n'avait été si prévoyante !
Mais je m'arrête, j'ai fini le récit de l'expédition. Il n'y a plus de combattants, plus de soldats, plus d'ennemis : il n'y a plus que des prisonniers de guerre, des Français malheureux. Il me reste à faire le récit d'un martyre.
/MjQ.lMIJUtr
Chapelle expiatoire.
PREMIER INSTANT DE LA CAPITULATION. — MARCHES DES PRISONNIERS ROYALISTES VERS AURAY.
En expliquant le désastre do Quibcron, j'ai dit qu'il me restait à raconter un martyre et que je couronnerais par cette dernière page mon funèbre récit. Le moment est venu de tenir cette promesse. J'ai sous les yeux, on s'en souvient, le récit inédit d'une des victimes échappées au massacre, M. le comte Harscouet de Saint-Georges, et les écrits de MM. de Montbron, de Ghaumereix, de Grandry, etc. J'ai relu et confronté ensemble les relations royalistes et les relations républicaines, à commencer par le rapport de Tallien à la Convention, le 9 thermidor, la correspondance de Hoche, le récit de Rouget de l'Isle, l'auteur de la Marseillaise et l'un des combattants républicains de Quiberon. J'ai bien des fois erré sur la côte de la Bretagne, théâtre et témoin de ces sinistres événements. Triste cote, solitaire et silen-
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cieusc, quand le silence n'est pas troublé par le clapotement des vagues et par la plainte lugubre du vent ! Rivage inhospitalier qui, sur un grand nombre de points, se hérisse de roches granitiques, comme s'il voulait repousser l'étranger et arrêter par une infranchissable barrière les usurpations de l'Océan ! Mais l'Océan n'écoute que la voix de Dieu, il ne s'arrête que lorsqu'elle lui dit : « Tu n'iras pas plus loin. » Sur la côte même du Morbihan, et dans cette baie de Quiberon dont le nom rappelle de si douloureux souvenirs, le terrible assiégeant s'est ouvert une brèche, et, comme l'a dit un des derniers écrivains qui aient parlé de la Bretagne, M. Loudun : « L'assaut de la mer a réussi ; la voilà établie en cette place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de la terre, il ne reste çà et là que quelques rochers isolés, Ouessant, Sein, Belle- Isle, Houad, Hœdic, bastions séparés du corps de la place, perdus au milieu de l'ennemi et destinés tôt ou tard à être engloutis. »
Debout sur le littoral où se sont passées ces scènes de luttes armées, puis de carnage ; sur ces roches mêmes d'où les femmes et les enfants tendaient les bras vers les embarcations anglaises, après le désastre, combien de fois n'ai-je pas évoqué les images de ce passé déjà lointain ! Je voyais arriver les vaisseaux sur lesquels l'élite de notre ancienne marine s'était donné rendez-vous avec les débris de l'armée de Gondé. Ils débarquaient sous les ordres de Puisaye et d'Hervilly, pleins de joie et
d'espérance, et embrassaient en pleurant cette terre de France qu'il avaient craint de ne plus revoir. Les populations accouraient au devant d'eux avec des vivres ; Tinténiac, Georges Gadoudal et Rohu, menant leurs redoutables bandes, se trouvaient au rendez-vous marqué. L'évêque de Dol bénissait toute cette population, heureuse de se courber sous cette main épiscopale. Puis je voyais les fautes succéder aux fautes, la défiance et la dissension entre les émigrés et les chouans faire d'heure en heure de nouveaux progrès, par suite de l'injuste dédain du comte d'Hervilly pour des hommes intrépides, à qui il ne man^ quait du soldat que l'habit. Au lieu de marcher en avant et d'appeler autour de son drapeau la Bretagne, prête à se soulever en masse, il perdait le temps en tâtonnements; il se fortifiait dans la presqu'île de Quiberon, comme s'il eût voulu donner à Hoche, ce grand homme de guerre devant lequel il ne fallait pas commettre de faute, le temps de venir lui barrer le chemin avec ses bataillons endurcis au métier des armes et son artillerie. C'est ainsi que lorsqu'on aurait dû être assaillant, on se trouvait réduit à la défense; que lorsqu'on aurait dû être assiégeant, on était assiégé. On avait laissé passer l'à-propos, qui, à la guerre, est la moitié de la victoire. On avait perdu le temps, ce grand élément du succès. On avait découragé ses auxiliaires et mis toutes les chances du côté de ses ennemis. Pour couronner tant de fautes par une dernière faute plus inexcusable, après avoir attendu si longtemps, si inutilement, on n'avait pas
voulu attendre un jour de plus, un seul jour, pour donner à Sombreuil le temps de mettre en ligne ses quinze cents hommes d'élite, et de jeter ce poids dans la balance au moment où un suprême et décisif effort allait être tenté. On avait marché avec des cadres remplis de transfuges républicains qui désertaient avant, pendant, après chaque combat, et livraient les positions qu'ils étaient chargés de défendre. « Dès avant la journée du 16 juillet, dit le chevalier de Grandry, plusieurs des soldats recrutés dans les prisons d'Angleterre avaient passé à l'ennemi, et cette malheureuse journée ne contribua pas peu à augmenter la désertion. »
Telles avaient été les fautes du commandement tiraillé entre Puisaye, qui n'avait pas su se faire obéir, et d'Hervilly, qui n'avait pas su commander et qui n'avait compris ni le pays où il opérait, ni le genre de guerre qu'il convenait de faire, ni la population qui ne demandait qu'à le suivre, pourvu qu'il marchât, ni le jeune et redoutable adversaire qu'il avait devant lui. Mais, si le commandant avait commis des fautes, l'armée avait été admirable. Tous, excepté les recrues républicaines tirées des pontons, avaient fait leur devoir, plus que leur devoir : soldats, officiers, s'étaient battus avec une obstination héroïque. C'est alors qu'on avait vu, sur soixante-douze officiers de marine, cinquante tués ou laissés sur le champ de bataille, — quelle perte pour notre pavillon ! — et, sûr le bataillon sacré des cent vingt vieux chevaliers de Saint-Louis, qui portaient leur croix suspendue à un ruban de
laine, faute d'être assez riches pour en payer un de soie, soixante-douze verser tout ce que la vieillesse avait laissé de sang dans leurs veines, alin de soutenir la renommée des armées royales devant l'armée républicaine.
Le sort en est jeté. On peut encore tuer et mourir, maison ne peutplus vaincre. Il faut céder au nombre, à la supériorité militaire de Hoche, à la fatalité des fautes commises les jours précédents. Sombreuil, le frère héroïque de cette héroïque mademoiselle de Sombreuil qui but un verre de sang pour racheter la vie de son vieux père, s'est avancé vers Hoche ; il a stipulé la vie sauve pour ses compagnons et s'est excepté lui-même de la capitulation. H est d'une famille où l'on se dévoue : il sait qu'il doit mourir; il en avait le pressentiment au départ, car il a fait déposer une pièce de crêpe noir sur le lit de sa fiancée *, adieu funèbre, présage de deuil que les événements devaient sitôt réaliser.
H y a eu capitulation, tout l'atteste, et tous les écrivains impartiaux qui ont étudié la question l'affirment ; non pas capitulation écrite, on n'écrit pas sur le champ de bataille, quand les épées et les baïonnettes sont croisées, mais capitulation verbale. H y a eu capitulation, Sombreuil l'a affirmé devant ses juges, et plus tard devant Dieu, au moment de mourir, comme il
1 Ml'« do la Blaclie ; je tiens ce fait du \ icointe Josepli Wulsh, alors en émigration. Elle épousa plus tard M. le comte d'IIaussonville, et elle l'ut la mère de M. d'IIaussonville, quia figuré dans les assemblées politiques de notre temps.
l'avait annoncé à haute voix à ses compagnons en leur faisant mettre bas les armes. Et pourquoi leur auraitil fait mettre bas les armes, ce jeune homme héroïque, s'il n'y avait pas eu capitulation ? Pourquoi aurait-il livré sa vie, s'il n'avait pas ainsi racheté la leur ? Pourquoi leur aurait-il ravi l'honneur de mourir de la mort du soldat, s'il n'avait pas reçu la promesse qu'ils ne mourraient point par la main des bourreaux? Il y a eu capitulation ; car, s'il n'y avait pas eu capitulation, Sombreuil n'aurait point prescrit à l'intrépide Gesril de Papeu d'aller à la nage, au péril de sa vie, avertir la corvette anglaise, qui tirait des bordées meurtrières sur les colonnes républicaines, de cesser son feu, qui favorisait la résistance des débris des soldats royaux, et Gesril de Papeu, après avoir accompli cette mission, ne serait pas revenu pour se constituer prisonnier. S'il n'y avait pas eu capitulation, pourquoi aurait-il risqué deux fois sa vie, la première pour sauver les bourreaux de ses compagnons d'armes, et la seconde pour venir se remettre en leurs mains *? Plus on creuse cette question, plus on rencontre l'évidence, plus on demeure convaincu qu'il y avait capitulation. Est-ce que, s'il n'y avait pas eu capitulation, tous
1 Gesril de Papeu était compagnon et ami d'enfance de Chateaubriand. Avant la Révolution, il était lieutenant de vaisseau. « Nous avons entendu souvent raconter à M. de Gourdeau, dit le rédacteur de la Bévue de Bretagne et de Vendée, lequel, blessé au pied à Quiberon, avait rejoint à la nage la flotte anglaise, tous les efforts qui furent faits, notamment parle capitaine Keats et par l'amiral de Vaugiraud, pour retenir M. de Gesril. On alla jusqu'à lui refuser un canot. Il n'en fut pas moins inébranlable. « Je suis prisonnier de guerre, répondit-il, ma parole est engagée. » Et il se jeta de nouveau à la mer.
ceux qui ont échappé au massacre de Quiberon, le comte Harscouet de Saint-Georges, M. de Ghaumereix, le comte de Montbron, M. Villeneuve de la Roche- Bernard, le vicomte de Yillegorio, le baron Charron, le chevalier Berthier de Grandry, affirmeraient qu'il y a eu capitulation ? Les témoins sont unanimes comme les victimes, les faits sont évidents, les preuves irrécusables. En voulez-vous une dernière ? Quand les soldats royaux ont mis bas les armes et qu'il s'agit de les conduire dans l'intérieur des terres, au milieu des ténèbres d'une nuit sombre et pluvieuse qui favoriserait leur évasion, on leur demande leur parole d'honneur de ne pas chercher à s'évader. Ils la donnent et ils la tiennent. Où a-t-on jamais vu qu'on ait demandé à des gens à qui l'on n'aurait pas promis la vie sauve, la promesse de ne pas chercher leur salut dans la fuite, et que des victimes destinées à la mort se soient engagées d'honneur à ne pas faire tort de leur sang au bourreau ?
J'entre ici de plain-pied dans mon triste sujet. D'après le témoignage de M. Harscouet de Saint- Georges, il était onze heures du matin quand, le 21 juillet 1795, Sombreuil ordonna aux débris de l'armée royale de poser les armes. « Nous obéîmes, dit ce témoin oculaire, calmes en apparence, mais la rage dans le cœur ; un grand nombre de soldats et d'officiers républicains se mêlèrent alors à nos rangs, en répétant et en nous jurant, avec l'accent de la satisfaction, que nous aurions la vie sauve. » Le comte de Montbron apporte un témoignage analogue :
2i20 SOUVENIRS DU MORBIHAN
« Ucsl(3s seuls sur notre rocher, dit-il, la mer, qui s'61evait de plus en plus, allait nous séparer pour jamais de la terre des vivants, lorsqu'un olficier républicain, faisant cesser le feu, nous cria : Venez ! pourquoi voulez-vous mourir ? Nous oublions tout ; nous ne voyons plus en vous que des Français. »
Quand les armes furent ramassées, les soldats républicains fouillèrent les vaincus et s'emparèreni de tout ce qui était à leur convenance. Ils leur prirent jusqu'à leurs habits d'uniforme, qui étaient neufs,! leurs chapeaux, que ceux-ci durent remplacer pai les guenilles des vainqueurs et leurs feutres déformés. C'était le droit de la victoire. Les officiers républicains laissèrent faire leurs soldats, mais ils ne les approuvèrent pas. Ils liront même distribuer des vivres aux vaincus.
Il importe de faire ici remarquer le sentimoni général qui se manifesta dans l'armée républicain^ quand la lutte fut terminée. Ce sentiment, loin d'ôti hostile aux prisonniers royalistes, leur était, au contraire favorable. Tallien lui-même, qui, une fois rei tré dans l'atmosphère révolutionnaire de la Convei tion, se montrera si violent contre eux, semble tou? ché de leur situation quand il rencontre les premiers^ détachements que l'on conduit au camp républicain : « Je me trouvais être du premier détachement, dit le chevalier de Grandrydans sa relation, et nous traversâmes le fort en même temps que le conventionnel Tallien y arrivait de son côté. Il nous aborda près-qu'avec bienveillance, en nous disant : « Voilà, mes-i
sieurs, une journée bien malheureuse pour vous. » Et il y avait dans ces paroles, dans leur expression, dans l'attitude de celui qui les prononçait, une apparence d'intérêt. »
M. de Ghaumereix, dans sa relation publiée, on s'en souvient, en 1793, l'année même du désastre, quand les souvenirs et les impressions avaient toute leur fraîcheur, rapporte un autre incident non moins digne de remarque : « Nous sortions du fort, dit-il, lorsque Tallicn y entrait ; il était à cheval ; sa physionomie douce et agréable n'avait rien d'insultant.
— « Yoilà, m'écriai-je, une journée bien inattendue.
— Oui, dit-il, avec modestie. » Et s'approchant de M. de Sombreuil : « Ah ! combien votre famille est malheureuse ! » Après avoir raconté cet épisode, M. de Ghaumereix poursuit en ces termes : « Nous traversâmes l'armée en nous rendant au quartier général, qui était à Sainte-Barbe, sans entendre, je ne dis pas une injure, mais une parole désagréable. Nous apercevions partout un intérêt mêlé do pitié. » L'officier qui avait été chargé de la conduite au quar-
. tier général s'émut aux paroles de M. de Ghaumereix, qui l'adjurait de leur épargner des outrages plus cruels que la mort, et il se pencha sur le col de son cheval pour lui dire : « Et comment ne serais-je pas touché de vos malheurs ! J'ai servi la même cause que vous, je la chéris peut-être autant. Je n'ai trouvé, pour moi et ma famille, un asile que dans les armées républicaines. »
Cet épisode peint le temps. Dans le camp des vain
i222 SOUVENIRS DU MORBIHAN
queurs, il y avait des serviteurs de la cause vaincue, qui se lamentaient avec les prisonniers des misères de la situation.
En quittant M. de Ghaumereix, l'officier dont il s'agit le serra dans ses bras et le recommanda à l'officier du poste suivant, auquel il dit : «Ayez soin de ces messieurs, ils ont fait leurs efforts pour épargner le sang républicain. » Ces paroles expliquent que ce dernier appartenait aux opinions républicaines. Cependant il ne montra pas moins de cordialité aux prisonniers. — « Il nous fit entrer dans sa tente et nous offrit du pain très noir, poursuit l'auteur de la relation. Il s'excusa sur la qualité et la quantité : « Notre ration est petite, dit-il, mais je suis heureux de la partager avec vous. » Il ajouta d'une voix basse: « La République est une belle chose, mais nous mourons de faim. » En effet, cette armée manquait de tout. — «Mais, lui dis-je, nous serons plus à plaindre^ que vous. — Détrompez-vous, me répondit-il, vousl avez deux titres bien puissants ici : vous êtes malheureux et royalistes. Vous verrez avec quel empressement on viendra vous secourir, vous êtes sur une terre amie et hospitalière : vous ne savez pas combien vous y êtes désirés. Je viens de la parcourir : le deuil était sur notre passage. Les mères, en nous montrant t à leurs enfants, leur disaient : Voilà les soutiens de cette horrible Convention. »
Ce récit contemporain de l'événement jette une vive lumière sur la situation. Dans cette première heure du désastre, l'armée républicaine, presque en-
tière, se montra bienveillante aux vaincus de Quiberon. Hoche et Tallien lui-même ne paraissent pas s'être soustraits à cette impression générale. Hoche reçut Tépée de Sombreuil et le présenta aux deux représentants, Tallien et Blad, qui intervinrent peut-être autant et plus que Hoche dans les promesses faites au jeune chef royaliste. Dans le trajet du fort Neuf au fort Penthièvre, un soldat républicain voulut forcer un officier du régiment de Rohan, M. de Groizet, à lui remettre des éperons d'argent qu'il portait. Hoche, qui survint, réprima sévèrement cet acte de violence *. L'armée elle-même subissait ce joug de la terreur qu'elle imposait ailleurs ; mais, si elle obéissait à la Convention, elle ne l'aimait pas. Ses plus nobles soldats n'étaient pas insensibles à l'horreur qu'inspirait dans les provinces où on les envoyait, cette assemblée homicide contre laquelle s'élevaient les gémissements des enfants et la malédiction des mères. Gomme à mesure qu'on s'éloignait do Paris l'épouvante perdait quelques-uns de ses droits, l'humanité reprenait les siens. « Je ne puis assez exprimer, dit M. de Grandry dans sa relation, le sentiment de franche satisfaction avec lequel nous fûmes accueillis par les officiers et les soldats que nous trouvâmes au camp. Hs nous prenaient bras dessus,
1 Ces deux faits sont rapportés par M. Muret, dans son intéressante relation de la catastrophe de Quiberon, puisée aux meilleures sources. Voir lo quatrième volume de l'Histoire des guerres de l'Ouest, pages 172-174. M. Muret, en mentionnant la présence des deux représentants du peuple au quartier général, est d'accord avec la correspondance de Hoche.
bras dessous, nous menaient dans leurs baraques ou dans leurs bivouacs, nous faisaient boire et manger ce qu'ils avaient, et beaucoup d'entre eux, nous traitant en frères, se réjouissaient d'une capitulation qu'ils croyaient sincère. »
Tallien lui-môme se rappelait un instant qu'il étail homme, et pouvait s'émouvoir des choses humaines. Il oubliait les arrhes sanglantes qu'il avait données à la révolution, cette terrible créancière, qui devait exiger jusqu'à la dernière obole le payement de la dette de meurtre. Hoche, de son c<Mé, cédant au sentiment de la générosité militaire, put ratifier par quelques paroles honorables la capitulation que la voix de son armée accordait aux émigrés, et que les calculs de sa politique, et le sentiment de son impuissance, aidés par le vague d'une convention verbale, lui firent nier plus tard. Il ne faut pas toujours supposer partout l'hypocrisie et la fraude. La mobilité de l'esprit humain est si grande, et les dispositions changent si vite sous le souffle d'une situation nouvelle, qu'il n'y a rien de surprenant à ce que le premier mouvement de Tallien n'ait pas tenu compte des exigences de sa situation révolutionnaire à la Convention, et à ce que le général ait craint de se commettre en réclamant l'exécution d'une capitulation à l'appui de laquelle aucun document écrit ne pouvait être publié. Ce qui me frappe, c'est que le gros de l'armée républicaine qui avait combattu à Quiberon, n'étant pas influencé par les motifs qui modifièrent les dispositions de Tallien et celles de Hoche, persista, on le verra, jusqu'au
bout, à regarder les royalistes comme dos prisonniers do guerre, et à les traiter comme des vaincus honorables et des Français malheureux.
Hoche avait ordonné que le soir même du combat les prisonniers qui avaient été réunis vers une heure do l'après-midi au fort Penthièvre, puis au camp républicain, fussent conduits à Auray, qui est à environ vingt kilomètres du fort Penthièvre.
Les prisonniers attendirent pendant plusieurs heures l'ordre du départ. Enfin ils partiront on trois colonnes. La première était composée de milliers de femmes, d'enfants, de vieillards, qui, chassés de leurs villages par les violences des troupes républicaines et venus au devant de l'armée expéditionnaire, s'étaient trouvés enfermés avec elle dans la presqu'île de Quiboron, à la suite du mouvement offensif de Hoche. Celle-ci n'alla pas loin. Quand elle eut fait une lieue dans les terres, c'est-à-dire à Plouharnel, on lui commanda do se disperser ; ce n'étaient point des adversaires capables de combattre, c'étaient une foule do bouches inutiles à nourrir. Los doux autres colonnes, formées des débris de l'armée royale et des chouans, et montant à plusieurs milliers, à cinq mille, suivant le chiffre donné par Hoche lui-môme *, furent divisées en deux colonnes et acheminées sur Auray, par dos routes différentes, sous l'escorte do soldats républicains. Le
* Los pn'soniiiers se divisaient ainsi dans le rerenseincat ([iii, en l'ut fait dit M. Miii'ot : officiers émigrés 278, soldats émigrés :200, habitants de Toulon 402, soldats républic ains enrôlés lt»;t2. chouans .'{fiôO. {Histairo d'' (inorrfH cic l'Ounst, tome IV, page 17.").)
général Humbert, qui commandait l'escorte, prévoyant que dans des colonnes formant une ligne aussi longue il serait impossible de prévenir les évasions, surtout pendant une marche qui s'achèverait de nuit, demanda aux émigrés leur parole de ne pas chercher à s'enfuir ; ils s'y engagèrent, et le signal du départ fut donné.
Cette promesse demandée aux prisonniers de ne pas chercher à s'enfuir, et sur laquelle je reviens encore, à cause de la gravité du fait, est une dernière et décisive preuve à l'appui de la capitulation. On ne saurait demander un engagement pareil à des gens voués à la mort. A quel titre s'engageraient-ils à abdiquer leur dernière chance de salut, et renonceraientils à chercher la liberté dans la fuite, pour marcher à un supplice certain ? Or il n'est pas douteux que cette promesse fut demandée et souscrite. Les témoignages royalistes et républicains sont en parfaite concordance sur ce point, et les faits achèvent la démonstration.
M. de Ghaumereix dit, dans sa relation : « Avant le départ, l'officier républicain qui commandait l'escorte dit à M. de Sombreuil qu'on nous traiterait avec les égards dus aux prisonniers de guerre, mais qu'il espérait que personne ne chercherait à s'échapper. L'escorte était faible et accablée de fatigue ; les mauvais chemins forçaient à chaque instant de rompre l'ordre et de se jeter dans les champs ; le temps était très obscur. Obligé de m'arrêter, la colonne me dépassa ; je m'égarai. J'appelai à haute voix ; on me ré-
ip
pondit, et je m'approchai de deux soldats qui me re^ conduisirent au détachement. A notre arrivée à Auray, il ne manqua personne. »
Le chevalier de Grandry apporte un témoignage analogue : « Les soldats qui composaient notre escorte, dit-il, nous étaient si inférieurs en nombre, qu'ils marchaient à environ six pas les uns des autres ; et rien ne nous eût été plus facile que de les désarmer, si nous eussions eu le moindre soupçon que la capitulation pouvait être violée. Dans tous les cas, ils n'auraient pu s'opposer à notre évasion à travers les bois, par la nuit la plus sombre, dans un pays dont nous savions que tous les habitants étaient bien disposés en notre faveur. Beaucoup eussent échappé sans doute, et rien de pire ne serait arrivé à ceux qui auraient été repris. Des officiers, des soldats, nous en donnaient le conseil : « Filez, filez, nous disaient-ils, c'est le plus sûr. » Si quelques-uns profitèrent de ce prudent et fidèle avis, ce fut un bien petit nombre ; car, à peu d'exceptions près, chacun croyait sa foi personnelle engagée par celle du général. »
Le capitaine républicain Rottier a confirmé le témoignage des prisonniers royalistes, sur le serment qu'on leur demanda de ne pas chercher à s'éloigner : « Ce serment, dit-il, avait été exigé des émigrés, parce qu'on ne pouvait leur donner une escorte assez nombreuse pour s'assurer de leur docilité. »
Les faits, comme je l'ai dit, viennent donner le dernier caractère d'évidence à cette démonstration. La longueur et la difficulté du chemin, l'obscurité qui
était profondo, la proximité des bois, le petit nombre des républicains, la sympathie des habitants du pays, tout favorisait la fuite dos prisonniers royalistes. Ils ne s'enfuirent pas ; c'est donc qu'ils avaient la promesse d'avoir la vie sauve. On peut ne pas risquer sa vie pour conquérir sa liberté, mais qui hésiterait à tout risquer pour sauver sa vie ?
lï
ARRIVEE DES PRISONNIERS A AURAY. — PREMIERES JOUR- NÉES DE LEUR SÉJOUR.
De Quiberon à Auray, les deux colonnes de prisonniers suivirent des chemins différents. La première colonne arriva à onze heures du soir ; la seconde, qui s'égara en route, ne parvint à sa destination qu'à deux heures du matin. La nuit était pluvieuse et sombre, le pays coupé de fossés et de haies, l'escorte républicaine si pou forte, qu'un officier républicain disait plus tard : « Ce n'étaient pas les royalistes qui étaient nos prisonniers, c'étaient nous qui étions les | leurs, s'ils l'avaient voulu. » La route de Quiberon à Auray n'était pas celle d'aujourd'hui ; elle inclinait davantage sur la droite, vers le petit bras de mer situé entre Carnac et Grach. Cette route, mal fraj^ée, obligeait sans cesse les files de soldats républicains à se rompre ; et parmi ceux-ci il y avait des officiers généreux qui, prévoyant sans doute le sinistre dénouement do cette affaire, disaient à demi-voix à
ttîurs prisonniers : « Sauvez-vous ! » Mais les émigrés avaient donné leur parole de ne point tenter de s'évader, et l'inflexible honneur leur était un meilleur gardien que la faible escorte qui les conduisait. Ceux qu'on laissait en arrière appelaient pour qu'on les attendît. Quelques-uns, qui s'égarèrent tout à fait, vinrent le lendemain se constituer prisonniers. Magnanime confiance, qui aggrave devant la postérité le parjure de la Convention * !
Quand la première colonne arriva à Auray, vers dix heures du soir, les rues étaient désertes et silencieuses, mais les maisons étaient intérieurement éclairées. « Toutes les femmes étaient à leurs fcn(Mres avec des lumières, dit M. de Chaumereix. Je les examinai attentivement ; je vis l'expression de la plus tendre pitié. Des larmes coulaient de tous les yeux les regards se portaient sur nous, quelquefois avec effroi : ils semblaient craindre de rencontrer un frère, un fils, un ami^. » Les prisonniers s'avançaient en silence, et leur entrée à Auray, au milieu des ténèbres de la nuit, avait quelque chose de lugubre. Ce n'était pas dans ce triste appareil et comme des vaincus qu'on avait espéré les y voir !
Les prisonniers de la première colonne furent entassés dans l'église de Saint-Gildas, trop petite pour
* M. Miirot (lit,(lfins son Histairi' ih-s t/ni'rrfs de l'Oiirst : '( lîon iionibr(Mlc rhoiiiins ot de prêtres profitèrtMit iI(m-cs moyens »Je saint. Tons roux (pii vonnrfint se sanver y réussirent ; mais les émigrés persistèrent dans leurs rigoureux scrupules. » (Tome IV. page i~~.) 2 Relation de M. de (lliaumereix. [tage \1.
les contenir. Sombreuil marchait avec Ms' de Hercé, évêque de Dol, à la tête de cette première colonne. M. de Ghaumereix, qui était entré avant lui et qui avait pris possession d'un banc de pierre, s'aperçut que son général cherchait une place pour s'asseoir. « Je lui offris de partager la mienne, dit-il ; il accepta, et ce fut l'occasion de notre connaissance. Il ne cessa de me parler des malheurs de cette journée. Son cœur se dévoila tout entier : il ne se faisait aucune illusion sur le sort qui l'attendait ; mais, inaccessible à la crainte, cette âme jeu-ne et fière regrettait vivement la gloire. Ce sentiment était souvent tempéré par des souvenirs tendres et touchants... * Épuisés de fatigue, nous nous endormîmes. Je m'éveillai le premier, mes regards tombèrent d'abord sur lui. Quel calme ! Je donnai involontairement quelques larmes à tant de beauté, de jeunesse et d'espérance. »
Quand la seconde colonne de prisonniers parvint à Auray, entre minuit et une heure, on les entassa dans l'église des Gordeliers. Dans l'une et l'autre de ces prisons improvisées, la nuit fut cruelle. Une seule lampe allumée jetait une clarté douteuse et lugubre sur ces hommes dont un assez grand nombre étaient blessés, à qui l'espace manquait et qui étaient étendus sur de froides dalles, sans même avoir de la paille pour reposer leurs membres endoloris. « Je passai
1 On a vu qu'au moment où il reçut l'ordre du départ, M. de Sombreuil allait épouser M"» de la Blache.
cette première et cruelle nuit, dit le chevalier de Grandry, sur les marches du grand autel, étouffé, pour ainsi dire, sous le poids de mes camarades, qui s'étaient étendus sur moi. » Par un de ces étranges contrastes qui se rencontrent dans la vie humaine , le chevalier de Grandry, un des rares survivants de l'armée de Quiberon, devait, huit ans plus tard, s'agenouiller sur les marches du môme autel de l'église de Saint-Gildas, pour recevoir la foi d'une jeune parente de Sombreuil ; de sorte que le même sanctuaire lui rappelait ses plus grandes douleurs et ses plus grandes joies.
Dans ces premiers moments, un indescriptible désordre régnait. Les prisonniers demeurés en arrière arrivaient par petites bandes et sans escorte ; et, ne trouvant ni prison disposée pour les recevoir ni logis ouvert au milieu de la nuit, ils s'étendaient dans la rue *.
Le lendemain matin 21 juillet, de huit à onze heures, on procéda au triage. On sépara les officiers
* « Mes compagnons, ne trouvant aucun asile, se couchèrent dans la rue, sur le pavé, sans avoir pris aucun aliment depuis la veille. Je me hasardai d'entrer dans quelques maisons ; je dis que j'étais soldat républicain, et, malgré la disette où l'on était, je me fis ainsi donner des vivres que nous partageâmes. En allant à la découverte une seconde fois, j'abordai un officier qui faisait la ronde dans la rue, et, après un moment d'entretien, i] me proposa de passer la nuit chez lui, au lieu de coucher dehors. Cet ofDcier si humain était le commandant de la place Je l'engageai à faire conduire chez lui une vingtaine de malheureux qui restaient dans la rue. Il y consentit sans peine, et, non moins poli qu'humain, il passa la nuit à les entretenir. » (Récit de l'évasion d'un officier, par M. de Montbrou, page 24.)
dos soklols et des sous-officiors, on prétextant qu'on réservait aux premiers un traitement plus on rapport avec leur position et leur grade. Ils furent tirés des deux églises et transférés à la grande prison dite des Anglais. Cette mesure avait éveillé leurs inquiétudes. Les officiers firent, à partir de ce moment, les plus vives instances auprès des sous-officiors de leurs régiments, pour les décider à ne point s'associer à leur sort, et à demander à partager la prison des soldats. Plusieurs s'y refusèrent d'une manière absolue.
Le comte Ilarscouet de Saint-Georges, dont je suis ici pas à pas la relation manuscrite, raconte à ce sujet le trait d'un sous-officier nommé François Jocquet, de Saint-Pol de Léon : « Il eût pu se sauver, dit-il, en demeurant parmi ceux de sa classe ; il nous supplia, les larmes aux yeux, de le laisser se mêler à nous; notre cause, répétait-il, était la sienne; il l'avait embrassée du cœur, et nous était si étroite ment attaché, que, quelque danger qu'il y eût à nous suivre, il ne voulait plus nous quitter. » Nous lui fîmes les plus vives et les plus affectueuses représentations. Ce fut en vain. Il fallut céder. Ce noble soldat avait déjà un titre à notre considération. Au moment de la capitulation de Quiberon, le quartiermaître du régiment du Dresnay lui avait remis l'or qui se trouvait dans la caisse. François Jocquet enveloppa dans un mouchoir la main dans laquelle il tenait cet or, et la suspendit à un autre mouchoir mis en écharpe autour de son cou, comme si cette main était blessée. Les républicains, au moment où ils
LE CHAMl» DES MARTYRS ^33
nous fouilleront, no soupçonneront pas son stratagème et ne dénouèrent point le mouchoir, qu'ils prirent pour un appareil. Enfermé dans la prison d'Auray, Jocquet remit aux officiers l'or qu'il -avait ainsi sauvé, et qui fut partagé entre les officiers du régiment du Dresnay qui se trouvaient dans la prison. Le digne Jocquet eut, quelques jours plus tard, la récompense de son courage et de sa vertu ; condamné à mort, il mourut en soldat et en chrétien. Trois autres sousofficiers partagèrent son sort; leurs noms étaient Boishue, Dulargèz de Porzou et Flamant, jeune bourgeois de Qiiimper. »
Le lendemain de leur translation à la grande prison d'Auray, c'est-à-dire le 22 juillet, à quatre heures de l'après-midi *, les prisonniers furent conduits entre deux haies de soldats, état-major et musique en tète, à un quart de lieue d'Auray, sur la grande route qui conduit à Hennebont et d'Hennebont à Lorient, où il y avait trois mille hommes en bataille. Où les menaiton? Quel allait être leur sort? Les appréhensions furent vives, on commençait à supposer aux républicains de sanglants projets. Cette fois, la République, ce sinistre pasteur, se contenta de compter et d'examiner son troupeau. Quand les royalistes rentrèrent à Auray, toujours deux à deux, entre une double haie de soldats, les habitants ne continrent pas l'expression de leur étonnement et de leur joie ; ils n'es-
1 C'est M. do Chanmoroix, qui iiuliquo oe jour ot cotte fioiiro; or il éorivait s.i ntlutiori en 170.'). ses soiivonirs dovaiont ôtro [«'ésoiits,
péraient plus les revoir. Alors les esprits s'ouvrirent à de meilleures espérances. Les habitants de la ville, les femmes surtout, qui sont toujours les premières quand il y a des malheurs à secourir et des afflictions à consoler, offrirent aux autorités leurs secours et leurs services pour les prisonniers. La République n'était ni riche ni généreuse, elle les accepta. Alors, dans la cour de la prison, qui était spacieuse, on établit pour chaque corps une chaudière. Les vivres furent fournis, à peu de choses près, par les habitants d'Auray : aliments, médicaments, soins, consolations, rien ne manqua aux prisonniers, que la République regardait comme sa proie, mais que la ville d'Auray regardait comme ses hôtes. Ceux qui survécurent ont payé, dans leurs récits, la dette de reconnaissance que ceux qui ont succombé ont emportée dans leur tombeau.
Au retour de la revue passée sur la route d'Hennebont, M. de Sombreuil, qui jusque-là partageait la prison de ses compagnons d'armes, fut séparé d'eux. On le plaça seul dans la principale auberge de la ville, dans le Pavillon d'en haut où un officier de gendarmerie fut chargé de le garder à vue. Deux sentinelles furent posées sur le seuil de sa chambre ; les portes extérieures de l'auberge furent gardées militairement. Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi. Qu'était devenu M. de Sombreuil? On l'ignorait dans la prison commune. Quelle résolution prendrait-on relativement aux détenus de la prison dite des Anglais? Les prisonniers n'entendaient rien dire à cet égard. On ne sa-
vait rien dans la ville S'il y avait eu quelques nouvelles favorables, les amis et les bienfaiteurs des captifs se seraient bâtés de les leur apporter. Seulement les Alréens, qui étaient au fait des us et coutumes révolutionnaires, tiraient un augure favorable de ce que les royalistes n'avaient pas été fusillés dans les vingtquatre beures après avoir été pris en armes sur le territoire de la République. C'était la loi, c'était l'usage. Pour qu'on y eût dérogé, disaient-ils, il fallait que la Convention nationale eût pris en considération la capitulation militaire conclue entre Hocbe et Sombreuil. Cependant une inquiétude se mêlait à cet espoir que les amis des royalistes cbercbaient à entretenir dans leur âme. Hoche, dont la parole les couvrait, s'était sur-le-cbamp éloigné ; le 23 juillet, il était à Quiberon ; il écrit en effet, à cette date, de cette ville, au Comité de salut public, après avoir fait l'inspection des munitions et des vivres trouvés dans la presqu'île ; il était, le 26, à Landevant, d'où il partit pour les Côtes-du-Nord, àlapoursuite d'une colonne de chouans ; puis il se rendit à Rennes. Tallien, témoin de la capitulation, était parti dès le 21. Blad, son collègue, regardé comme plus violent que lui, était resté à Vannes ; le général Humbert avait le commandement d'Auray ; le général Lemoine celui du département. De jour en jour les troupes républicaines qui avaient combattu les royalistes à Quiberon et qui savaient comment les choses s'étaient passées recevaient des ordres de départ. Plusieurs d'entre les officiers républicains avaient fait à leurs anciens adversaires des adieux remplis de
tristes prossontiments *.Quc se passait-il doncà Paris? Que se préparait-il en Bretagne? Pourquoi éloignaiton les auteurs et les témoins de la capitulation de
tallien a paris. — son discours a la convention, le 9 thermidor an hi. — témoignage de rouget de l'isle.
Ce qui se passait, les prisonniers et les habitants d'Auray ne le savaient pas, mais l'hisloire Ta raconté depuis. Hoche s'était hâté de partir. Quelques-uns de ses biographes lui ont prêté, en se trompant sur les dates, une lettre généreuse qu'il aurait écrite à la Convention, immédiatement après son succès, et où se trouverait celte phrase : « L'humanité ne peut-elle élever la voix? Songez-y, citoyens représentants, cinq mille Français ! )> J'ai inutilement cherché, à la date indiquée, cette lettre dans la Coii'espondance du général Lazare Loche publiée à la suite de sa Yie par Alexandre Rousselin en l'an vi. En revanche, j'y ai trouvé d'autres lettres dont on n'a point parlé. Le 2 thermidor (21 juillet), Hoche écrivait au général Ghérin, son chef d'état-major et son ami : « Les principaux officiers émigrés sont tués ou blessés à mort. Puisaye, l'astucieux scélérat, demande à parlementer, ce que nous
1 Relation dos prisonnier» royalistes.
ferons à coups de canon. Les républicains, enrôlés de force dans les prisons d'Angleterre, viennent en foule voir leurs amis ; vous pensez bien qu'avant de les mettre en liberté nous saurons quels y sont î »
Le môme jour, une seconde lettre part à la môme destination, et, pas plus que dans celle qu'on vient de lire, on n'y voit percer le sentiment d'une généreuse compassion pour les infortunés prisonniers de Quiberon. Le général républicain semble bien plus préoccupé de faire valoir son succès, en laissant de côté les circonstances de trahison qui l'ont singulièrement facilité :
» Citoyen général, écrit-il, les valeureuses troupes que je commande ont, à doux heures du matin de ce jour, emporté d'assaut le fort Penthièvre et le camp retranché de la presqu'île, dont elles se sont emparées sans faire halte. N'ayant d'autre alternative que de se jeter à la meroud'ôtre passée au lîl de l'épée, IdDwble armée a mis bas les armes. Elle arrive prisonnière à Auray conduite par quatre bataillons. »
La version de Hoche sur l'affaire du 20 juillet est déjà là tout entière. Rien qui puisse faire soupçonner qu'il y ait eu des pourparlers entre les républicains et les royalistes, une conférence entre le chef des premiers et Sombreuil. Et cependant, on a vu, on continuera à voir par la suite de ce récit d'une manière plus éclatante encore, qu'il est impossible de douter que cette conférence ait eu lieu, que des promesses aient été faites, et qu'elles aient déterminé Sombreuil à rendre son épée et à faire déposer les armes au reste de ses
compagnons. Hoche n'en parle point, et quand Sombreuil ne sera plus là pour le contredire, il le niera. Sa lettre a été souvent citée, mais, dans aucune relation, je crois en être sûr, on n'indique la date qu'elle porte; j'ai vérifié cette date dans l'ouvrage déjà cité*, c'est le 16 thermidor, c'est-à-dire le 6 août 1795, six jours après l'exécution de Sombreuil ; dans cette lettre d'envoi, écrite aux journaux, et qui accompagnait une copie de la lettre que Sombreuil avait prié Hoche de faire parvenir au commodore anglais sir John Warren, on lit ce qui suit : « Il y a erreur dans la lettre que je publie; j'étais à la tête des 700 grenadiers qui prirent M. de Sombreuil et sa division. Aucun soldat n'a crié que les émigrés seraient traités comme prisonniers de guerre, ce que j'aurais démenti sur-le-champ. »
Je donnerai plus loin in extenso ce document; ici, cette courte citation suffit : elle établit clairement que Hoche n'eut pas le courage de la générosité qu'il avait eue. H s'est fait sa part, il est juste qu'il la garde devant la postérité.
Reste la lettre où il parle des cinq mille Français. Elle ne s'applique pas aux émigrés de Quiberon, car elle est du 22 thermidor an m (11 août 1795). H y a donc déjà onze jours que les conseils de guerre fonctionnent à Van^nes, sept à Auray, et que la grande tuerie a commencé, et l'on va voir parla teneur qu'il s'agit inclusivement des chouans. Cette lettre est
Vie de Laiare Hoche, suivie de sa correspondance, par Alexandre Rousselin, publiée en l'an VI.
adressée au comité de salut public. En voici un fragment:
« Nous avons près de cinq mille chouans prisonniers. Ils sont presque tous réclamés par les administrations des districts, qui leur délivrent un certificat de civisme, et Ton est contraint d'attendre le retour de Blad qui est à Nantes pour savoir ce qu'il convient de faire. Ces hommes ont été pris les armes à la main dans un rassemblement ; la loi du 25 brumaire est formelle à cet égard. Si l'humanité peut parler en faveur des coupables, c'est sans doute lorsque la po- Htique se joint à elle pour demander que la hache terrible soit suspendue. Cinq mille citoyens français I Si l'on pouvait profiter de cette circonstance pour exiger le désarmement M »
Après avoir suivi pas à pas Hoche, tâchons de nous rendre compte du rôle de Tallien.
Tallien, qui était allé prendre les ordres de la Convention, car il n'aurait pas osé frapper un aussi grand nombre de victimes sans son commandement exprès»
1 C'est certainement à cette lettre que Rouget de l'Isle, l'auteur de la Mar^ seillaUe et l'un des combattants républicains de Quiberon, fait allusion lorsque, dans un récit tracé quarante ans après l'événement et auquel nous ferons de nombreux emprunts tout à l'heure, il écrit ces lignes :
« En quittant l'armée, Hoche avait écrit au comité de salut public pour lui représenter que d'accord avec l'humanité la politique demandait que les insurgés chouans ou autres fussent épargnés, et que le glaive de la loi ne frappât que les chefs des émigrés. »
La phrase de Hoche est sous les yeux des lecteurs. Hoche l'a écrite, non en quittant l'armée, mais quinze jours après l'avoir quittée, et quand depuis onze jours déjà le massacre était commencé. 11 n'y a pas un motqui concerne les émigrés.
:240 SOUVENIRS du Morbihan
et il aurait encore moins osé leur donner, sans ce commandement, la vie sauve qu'il leur avait promise, Tallicn n'eut point le courage de présenter les choses comme elles s'étaient passées. La femme qui l'avait excité à attaquer Robespierre le 9 thermidor, et qu'il avait épousée depuis, M^e deFontenay, devenue M^» Tallien, avait écrit à son mari, la veille de son départ pour Yannos : « Je vous ai attendu jusqu'à onze heures pour vous conjurer de nouveau de refuser la mission de la Vendée. On veut vous perdre... Gomment ne le voyez-vous pas ? Votre nomination est déjà une vengeance. Que prétendez-vous faire ? Ignorez-vous les cruelles prescriptions que vous serez forcé d'exécuter si l'expédition échoue? Deviendrez-vous ainsi le bourreau officiel des malheureux dont vous sauvâtes les familles au 9 thermidor ? Voudricz-vous faire croire, en descendant si bas, que vous ne cédâtes, à cette ' époque expiatoire et régénératrice, qu'à une impulsion étrangère ? Ah I ne ternissez pas ainsi votre gloire ! Refusez cette mission dont les résultats trop faciles à prévoir couvriront de nouveau la France de deuil et d'opprobre. Que craignez-vous par ce refus ? De vous rendre plus suspect aux gens dont vous vous séparâtes si honorablement le 9 thermidor ? Que vous importe ! Vous me répondrez, comme à l'ordinaire, que vous êtes républicain; que, refoulé dans les rangs des républicains par vos souvenirs et par ceux des gens que la reconnaissance môme ne peut faire taire, vous ne pouvez plus suivre une ligne autre sans déshonneur ... Je ne vous demande qu'une chose, c'est de ne pas être
LE CHAMP DES MARTYRS 2ii
assassin. Ne vous irritez pas, le mot est juste ; vous ne pouvez pas être autre chose si vous partez pour la Vendée. »
Le lendemain, après le départ de Tallien, M«nc Tallien lui écrivait encore :
« Vous êtes parti sans écouter ma voix, celle do votre conscience, vous êtes parti î Vous seul n'avez pas compris que ceux qui vous donnaient cette mission ont voulu vous replacer dans leurs rangs avec tous les désavantages d'un homme qu'ils regardent comme un faux frère qu'ils doivent surveiller. Aussi vous ont-ils donné un adjoint. Ainsi vous obéissez à un parti que vous avez terrassé. »
Ces deux lettres de M^^ Tallien, qui introduisent le lecteur dans les scènes les plus intimes de l'histoire et, qu'on me passe ce terme, dans ce laboratoire secret où se préparent les événements, expliquent la conduite de Tallien, qui avait accompli sa mission sous la surveillance de Blad, député du Finistère, ce régicide qui déclarait que « la constitution de 1793 avait été promulguée au milieu des foudres et des éclairs de la sainte montagne ». Les terroristes, ses anciens complices, lui avaient tendu un piège en lui confiant la mission de Vendée : Tallien y tomba.
L'histoire possède un précieux témoignage sur les dispositions de ce conventionnel, au moment où il quittait Vannes, c'est celui de Rouget de l'Isle, l'auteur de la Marseillaise, qui avait pris part, dans les rangs républicains, à TafTaire de Quiberon, et qui revenait à Paris dans la même voiture que Tallien.
Rouget de l'Isle, par respect pour la mémoire du général Hoche, a nié l'existence de la capitulation, dans la relation qu'il a publiée *. Son récit vient cependant confirmer d'une manière éclatante les témoignages que nous avons réunis, les preuves que nous avons apportées pour établir la réalité de ce fait historique. Il reste, en effet, évident, après qu'on l'a lu, que Tallien emportait de Vannes l'idée que nous avons trouvée chez le général Hoche, chez le général Humbert, chez tous leurs soldats, c'est que les vaincus de Quiberon devaient être traités en prisonniers de guerre.
« Tallicn et moi, dit-il ^ , partis de Vannes le 22 juillet, nous arrivâmes à Paris le 28, veille du 9 thermidor. Je dois rendre cette justice à Tallien que, depuis le moment de son départ, il ne fut occupé que d'une idée, sauver les émigrés pris à Quiberon. Elle fut le thème exclusif de nos entretiens, auquel s'associait la recherche la plus active de la meilleure marche à suivre pour atteindre le but qu'il se proposait, et pour diriger vers ce but l'ascendant et la faveur dont, selon, toute apparence, il allait de nouveau jouir dans la Convention. Lanuit, soit en voiture, soit lorsque la nécessité de ménager nos escortes nous forçait de nous reposer dans quelque auberge, je l'entendais se réveiller ensursaut et m'appeler pour recommencer la conversa-
Souvenirs hiatoriques de Quiberon, publiés par Rouget de l'Isle eu 1836, dans les Mémoires de tous.
2 Page 12G de l'écrit plus haut cité.
tion de la veille et tâcher de mettre un terme à son irrésolution qui s'augmentait à mesure que nous approchions de Paris. Elle ne se fixa qu'à la porte de cette ville. Le plan qu'il adopta fut de ne point ébruiter son retour, et, le lendemain, de paraître à la tribune à l'heure même où, l'année précédente, il y avait dénoncé Robespierre et ses complices. Là, dans un discours oii il s'interdirait toute réflexion qui pût trahir une arrière-pensée favorable aux émigrés, il tracerait avec feu le tableau de l'affaire de Quiberon, les suites qu'un pareil succès promettait pour l'affermissement et la prospérité de la République, le désespoir, l'humiliation de ses ennemis, l'infatigable intrépidité do nos soldats, l'héroïsme calme et brillant de leur général, et les faits principaux qui avaient illustré cette journée, où peu de troupes combattirent, mais décisive par l'immensité de ses résultats .... Après ce récit, et lorsque l'enthousiasme et les transports qu'il ne pouvait manquer d'exciter dans une assemblée aussi impressionnable se seraient calmés, Tallien devait reprendre la parole, et, faisant un appel à la générosité nationale, au nom de l'humanité, de la victoire, du général et de son armée, demander amnistie entière pour les insurgés, et que la vie ne fût accordée aux émigrés que sous la condition irrévocable d'un bannissement perpétuel. »
Voilà bien la pensée que nous avons trouvée dans tous les esprits, dans tous les cœurs, à Quiberon, dans le cœur du général Hoche, du général Humbcrt et de leurs soldats. Mais à Paris les dispositions de Tallien
changèrent, comme il est impossible d'en douter après avoir lu son discours à la Convention. Gomment chan- ^èront-elles ? Une induction logique, voisine de l'cvidonce, suffirait pour nous donner le motif de ce changement. Tallien avait mis cinq jours à venir de Vannes à Paris. C'était trop. Pendant que la pitié marchait ainsi d'un pied boiteux, la colère, la fureur et la haine avaient des ailes. Tallien trouva à Paris des lettres qui étaient arrivées avant lui. Il trouva la correspondance de son collègue le conventionnel Topsent, écrite de Lorient; celle du conventionnel Corbel, écrite de Brest. L'un disait :« Il faut envoyer sans délai ces messieurs faire leur paradis dans l'éternité. » L'autre: « Il serait trop long de se servir du rasoir national, il faut que la fusillade en fasse raison. » Il put savoir quelles étaient les dispositions haineuses des autorités civiles du Morbihan, qui prenaient les devants sur la décision de la Convention, et dont les dépèches avaient certainement été reçues à Paris avant l'arrivée de Tallien dans cette ville. Dans les pays de guerres civiles, l'intensité des haines est en raison directe du degré de proximité. Le parti révolutionnaire se sentait en infime minorité en Bretagne, en Morbihan surtout ; il avait éprouvé une véritable éi)ouvanteà la nouvelle de l'expédition do Quiberon ; peut-être n'était-il pas encore rassuré, car la flotte anglaise était en vue de la cote, et des colonnes assez nombreuses de chouans sillonnaient la campagne ; à sa violence naturelle venaient donc s'ajouter les excitations de lapins cruelle de toutes les passions, celle de la peur. Si l'on
veut juger do ce que le directoire du Morbihan pouvait écrire à Paris, il suffit de consulter ses actes. Dès le 7 thermidor (23 juillet), il prenait un arrêté pour témoigner son indignation de la tolérance qu'on montrait aux prisonniers : « Sombreuil était, pour ainsi dire, prisonnier sur parole ; plusieurs autres n'étaient pas, pour ainsi dire, détenus, puisqu'ils communiquaient avec les personnes du dehors. » Par le même arrêté, le directoire du Morbihan requérait l'état-major de la 5e division de l'armée des côtes de Brest, sous sa responsabilité, de former une commission militaire de cinq personnes pour juger les prisonniers. En attendant, il serait ordonné que « tous ceux des émigrés, chouans et leurs complices, pris et arrêtés à Quiberon, et qui ne seraient pas actuellement en détention close » Y seraient à l'instant rétablis. »
Nous touchons ici du doigt les motifs qui ont renversé le plan auquel s'était arrêté Tallien aux portes de Paris, comme le raconte Rouget de l'Isle. Il a été distancé par les dépêches et les impressions venues de Vannes, de Brest, de Lorient.
Il trouve, à son arrivée de Vannes, une situation qu'il n'avait pas prévue. Le témoignage de Rouget de l'Isle, qui a ici tant d'autorité, vient confirmer d'une manière irréfragable les inductions logiques que j'ai présentées :
a Pendant l'absence de son mari, dit-il, M^e Tallien, quoique vivant dans une retraite profonde, recevait les visites journalières de Lanjiiinais, qui, Breton et d(''puté, atlachait un doiibli^ inlérêt aux événemenls du
Morbihan, et venait chercher auprès d'elle les nouvelles très rares qui en arrivaient ; en môme temps, il la tenait au courant de ce qui se passait à la Convention, si orageuse à cette époque. Bientôt il lui annonça que, chaque jour, le gouvernement recevait les dénonciations les plus violentes contre Tallien : qu'elles le représentaient comme vendu à l'Espagne et au parti de l'émigration ; que, d'autre part, les émigrés divulguaient dans toute l'Europe qu'ils étaient sûrs de lui ; disaient hautement qu'un royaliste seul pouvait avoir fait le 9 thermidor, et que l'événement de Quibcron on ferait foi. Lorsque nous descendîmes chez Tallien, Lanjuinais venait de quitter sa femme, après l'avoir avertie que les dénonciations se multipliaient à l'infini, qu'elles avaient donné de l'ombrage aux comités de gouvernement, et que des bruits sinistres couraient sur leurs intentions. Cette jeune femme, tout effrayée, s'empressa de faire part à son mari des confidences de Lanjuinais. Pendant qu'elle parlait, Tallien me regardait fixement, et je lus dans ses yeux que je ne devais plus compter sur son intervention en faveur des prisonniers. »
Il est impossible de conserver le plus léger doute, ] après cette révélation d'un témoin oculaire, qui dit-; ce qu'il a vu, raconte ce qu'il a entendu, et qui, loin d'être hostile à Tallien, était son ami, son protégé, car Rouget de l'Isle lui dut de rentrer dans l'armée active, après avoir combattu comme volontaire à Quiberon. Pour Tallien, la question n'est plus entière. II faudrait se mettre en travers du courant de lapassion
LE CHAMP DES MARTYRS Ml
révolutionnaire ; Tallien recule. Il y avait, à Rome, une sorte d'esclaves qui appartenaient à la peine à laquelle ils avaient été condamnés ; dans son énergique brièveté la langue latine désignait le malheureux voué à cette chaîne sous ce nom : serviis pœnœ, l'esclave de la peine. Dans la Révolution il y avait des misérables livrés par leurs précédents à la chaîne du crime ; on pouvait dire de chacun d'eux : Servus sceleris, l'esclave du crime, car il lui appartenait comme à un maître inexorable. Tallien renonçait au second des discours qu'il devait prononcer, celui par lequel il aurait provoqué la clémence de la Convention; il s'en tint au premier *. Il eut peur do l'idée de clémence qu'il avait accueillie quand il était à côté du général Hoche et du général Ilumbort, en face de Sombreuil et de ses infortunés compagnons. Il mit dans le discours qu'il prononça toute la fougue des haines qu'il n'éprouvait pas. Il voulut prouver que, s'il avait frappé Robespierre, il n'était pas devenu pour cela moins révolutionnaire. Il eut peur d'être accusé de clémence, de modérantisme, de royalisme
* Je citerai encore ici le témoignage de Rouget do l'Isle : « Il était tard, dit-il, en continuant le récit que j'ai cité, je fus obligé de me retirer sans avoir pu entretenir Tallien en particulier. Le jour suivant, 9 thermidor, je courus chez lui de très bonne, heure ; je ne le trouvai pas, et je ne pus le rejoindre qu'à la Convention, au moment où il monta à la tribune. Lorsqu'il parut, la salle retentit de vifs et chaleureux applaudissements. La première partie de son rapport, prononcée telle qu'il l'avait méditée, fut souvent interrompue par de bruyantes acclamations et suivies do cris de joie mêlés d'imprécations contre les royalistes. Mais je no m'étais pas trompé sur le *^hangoment de ses dispositions relativement aux émigrés prisonniers, et la seconde partie de son discours fut supprimée. »
248 SOUVENIIIS DU MORBIHAN
peut-ôtro, à cause do ses relations avec les amis de M™e clc Fonlenay, de son mariage avec une femme appartenant à l'ancien régime ; on sait que cette accusation avait ét(3 fatale à plus d'un de ses pareils. Il affecta donc dans son discours im vif enthousiasme j révolutionnaire. Après avoir jeté à ces braves soldats 1 qui étaient descendus sur le littoral les armes à la main l'accusation atrocement absurde de porter des 4 poignards empoisonnés et de ne pas s'en être frappés ' parce qu'ils connaissaient le venin que cette arme recelait * : « Les flots, s'écria-t-il, ont rejeté sous le glaive do la loi le vil rainas dos stipendiés de Pitt, ces exécrables auteurs de tous nosmaux.Los émigrés ont osé remettre le pied sur la terre natale, et cette terre
1 II y a qiu'lqiio chose de si altsuiiic djius cette accusation jetée aux royalistes de ne pas s'cti-e poignardés dans la ci-ainte de sCinpoisonnei- avec le venin recelé dans les poignards, comme si le l'i-r ne tuait pas comme le poison, que je me crois obligé de mettre snus les yeuv la phrase de Talliea ; je l'extrais textueHemenl de son discours dont j'.ii un e\emi)laire devant moi, en écrivant ces lignes : « Je tiens à la main un de cc^ |)(»ignards dont tous ces chevaliers étaient armés, quils destinaient à jiercer le sein des patriotes, et dont ils n"ont pas fait usage pour eux.-mcmes, parce qu'ils savaient le venin que cette arme recelait. Il faut apprendre à toutes les nations (|uun animal en ayant été frappé, il a été vérifié que la blessure était empoisonnée. » (Z/Vjrateur j)rihent(i ce poiijnard.)
Nous trouvons dans la relation du chevalier de Grandry l'explication de la présence des poignards dans l'armement des officiers émigrés : « Oui, sans doute, dit cet honorable émigré, plusieurs d'entre nous avaient des poignards, c'étaient les officiers qui, comme tous les officiers anglais de ce temps, suspendaient cette arme, au lieu d'épée, à leur baudrier quand ils n'étaient pas de service. »
Tallien ajoute que les poignards étaient empoisonnés, pour ajouter à l'efTet mélodramatique qu'il ne manqua pas de produire en brandissant cette arme du haut de la tribune. On comprend si cette calomnie était de nature à faire prévaloir les idées di> clémence dont Tallien s'était promis de se faire le promoteur I
les dévorera, Après le combat, ils nous envoyèrent plusieurs parlementaires ; mais quelles relations pouvaient exister entre nous et ces rebelles ? Qu'y avaitil de commun entre nous, si ce n'est la vengeance et la mort ? »
Paroles contradictoires qui se démentent d'ellesmêmes ; car comment des hommes armés se seraientils rendus à un ennemi qui aurait refusé môme do recevoir leurs parlementaires ? Gomment auraient-ils sacrifié à la certitude de la mort les chances qui leur restaient de se défendre les armes à la main ou d'être recueillis par les chaloupes anglaises ? Gomment se seraient-ils engagés par serment à ne point se dérober par une fuite possible à la mort certaine qui les attendait à Auray? Oui, tout cela est exact; mais Sombreuil n'était point en présence de Tallien pour lui jeter à la face la capitulation conclue. Hoche se taisait. La Gonvention, que la mort do Robespierre avait affranchie sans l'adoucir, se leva tout entière, et ses applaudissements achevèrent d'enivrer Tallien. Elle acclama tout d'une voix, en passant à l'ordre du jour, la mise enjugement, c'est-à-dire le supplice des prisonniers de Quiberon. Quelques milliers d'hommes à mettre à mort à l'extrémité de la Bretagne, qu'étaitce pour cette homicide assemblée qui avait fait couler tant de sang? Sur les places de Paris, déshabiluées des tragédies de la Terreur, elle n'aurait point osé peut-être relever la machine des supplices que la mort de Robespierre avait renversée, il y avait un an jour pour jour, car Tallien, on l'a vu, faisait sa ren-
trée à la Convention le 9 thermidor 1795. Mais si loin de Paris, au fond de la Bretagne, qu'importait le sang de quelques milliers de victimes, qui ne rougirait ni le pavé dé la place de la Révolution ni telui de la Grève ! Ce sang royaliste versé à flots aurait l'avantage de prouver qu'en abattant Robespierre, ce n'était ni pour la royauté ni pour l'humanité que Tallien avait combattu.
On trouve dans le rapport de Tallien rédigé d'un bout à l'autre de manière à exciter les passions révolutionnaires contre les prisonniers de Quiberon, la preuve qu'il savait qu'à l'heure où il parlait, les exécutions militaires commençaient dans le Morbihan : « 11 est une circonstance précieuse que je ne dois pas taire, disait-il, en calomniant l'armée au moment môme où il lui rendait hommage, c'est la générosité, l'humanité, avec laquelle se sont conduits les soldats. Hors du combat, il n'a pas péri un seul ennemi, il n'en a même été insulté aucun. J'en ai vu même soutenir les émigrés malades ou blessés, les traiter avec humanité et leur prodiguer les soins qu'exigeait leur état. — « Représentants, nous disaient ces braves « gens, nous ne sommes pas des assassins, nous nous « défendons contre celui qui est armé, mais nous « soulageons le criminel sans défense. Il existe des « lois contre les traîtres. Nous demandons qu'elles soient exécutées. » Nous leur avons promis que justice serait faite par la commission militaire ; elle ' est actuellement en activité, et s'occupe de l'application de la loi. »
LE CHAMP DES MARTYRS 2ol
Le vœu cruel que Tallien attribue à l'armée est diamétralement contraire à celui qu'elle formait, com me elle l'avait déjà montré par des manifestations éclatantes, comme nous allons la voir le prouver encore d'une manière plus claire et plus évidente par une généreuse protestation. Mais Tallien savait le 28 juillet 1795 que le sang commençait à couler à Vannes ; Tallien, rallié par la peur à la politique exterminatrice de la Convention, se mettait à la queue des passions qu'il s'était cru un moment assez fort pour réprimer et contenir. Il ne voulait pas qu'on pût l'accuser de regretter les crimes qu'il ne croyait plus pouvoir empêcher. Il se rangeait à la suite de Blad, que nous allons retrouver dans le Morbihan donnant le signal du massacre.
LES COMMISSIONS MILITAIRES A VANNES, AURAY, QUIBERON. — EXÉCUTION DE SOMBREUIL.
Pendant les six jours d'attente qui avaient succédé à la capitulation, deux faits graves s'étaient passés à Auray. On a vu que Sombreuil avait été séparé, le 24 juillet, de ses compagnons, et tiré de la prison commune pour être renfermé dans une auberge où on le gardait à vue. Le 27 au soir, on le rapporta à la première prison, sans connaissance, dit le comte Harscouet de Saint-Georges, témoin oculaire de cette scène, le front noirci et comme brûlé. » Que lui était-
i25:2 SOUVEMRS du âlORBllIAN
il donc arrivé? Les prisonniers interrogèrent naturellement les soldats qui rapportaient Sombreuil évanoui. On leur répondit qu'il avait essayé d'attenter à ses jours, et voici comment on expliqua cette tentative peu vraisemblable de la part d'un soldat chrétien et d'un prisonnier sans armes, gardé à vue par des hommes armés. Un officier de gendarmerie, leur dit-on, était arrivé de Yannes à Auray en courrier; il était allé visiter l'oflicier de gendarmerie, son camarade, chargé de surveiller Sombreuil. Gomme la journée était chaude et que le nouvel arrivant était fatigué de sa course, il fit venir de la bière, et, pour se délasser, se débarrassa de sa ceinture, qui contenait ses pistolets, qu'il plaça sur le lit. Sombreuil, qui se promenait de long en large dans la chambre, se serait approché du lit sans être remarqué, et, saisissant un des pistolets, l'aurait appuyé sur son front et aurait fait feu. Soit que l'arme ne fût chargée qu'à poudre, soit qu'elle fût trop fortement appuyée sur le front pour que l'explosion eût lieu, le chef royaliste n'aurait éprouvé qu'une violente commotion qui l'aurait renversé.
Cette histoire rencontra dans la prison de nom breux incrédules, et je trouve dans le récit du comte Harscouet de Saint-Georges la trace de cette incrédulité. Ges cœurs catholiques ne pouvaient croire à un projet de suicide de la part de leur noble chef. Ils aimaient mieux supposer que les deux gardiens de Sombreuil avaient fait sur sa personne une tentative de meurtre pour le dépouiller, dans la pensée
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qu'arrivant d'Angleterre, et commandant en chef d'une des colonnes expéditionnaires, sa dépouille leur offrirait une riche moisson de guinées. Ils insistaient sur le peu de vraisemblance du récit des révolutionnaires. Gomment un officier républicain aurait-il commis l'imprudence de parcourir la route de Vannes à Auray, longue de cinq lieues, qui présente plusieurs passages favorables à des surprises, emportant dans ses fontes des pistolets chargés à poudre? Gomment aurait-il commis la seconde imprudence de déposer ses pistolets à la portée d'un ennemi jeune, ardent, énergique, brave jusqu'à la témérité ? Non, non, cela était impossible ; il n'était pas moins impossible de croire que Sombreuil, un chevalier, un chrétien, eût voulu attenter à sa vie. On le rapportait blessé, évanoui, on ne pouvait douter qu'il n'eût été fouillé. Il était naturel de croire à un crime de plus de la part des terroristes, qui avaient commis tant de crimes.
J'ai voulu que l'écho de ce doute pieux que je trouve exprimé dans la relation manuscrite du comte Harscouet de Saint-Georges arrivât à la postérité. Gependant, je dois le dire, telle n'est pas l'opinion du plus grand nombre des contemporains de l'événement. Sans doute, Sombreuil était un chevalier, un chrétien, et, s'il n'avait eu que la mort à braver, la mort à laquelle il était résigné d'avance en signant la capitulation, puisqu'il s'en était excepté, je suis convaincu que le trouble ne serait pas entré dans son esprit. Mais il dut y avoir pour cette âme généreuse un mo-
ment terrible, ce fut celui où elle comprit que la capitulation ne serait pas observée. Ainsi, en arrachant les armes des mains de ses braves compagnons, il les avait livrés au bourreau ! Il avait enlevé aux uns le bonheur de mourir sur le champ de bataille de la mort du soldat, il avait ravi aux autres les chances de salut que leur offraient les chaloupes anglaises qui croisaient en vue de la côte. C'est pour avoir cru à sa parole à lui, qui avait trop cru à celle des républicains, que tant de braves gens allaient mourir ! Je n'approuve pas, je n'excuse même pas la tentative désespérée qu'on prête à M. de Sombreuil ; mais je pense qu'en présence d'une pareille pensée, qui devait être, on le comprend, la pensée fixe des journées de M. de Sombreuil, le cauchemar de ses nuits, la torture de son âme, l'intelligence la plus ferme se soit troublée, et que l'égarement de la folie ait un instant vaincu la raison de l'homme et la conscience du chrétien. Mourir à la fleur de l'âge, quand on est l'honneur de sa famille et qu'une chaste et sainte affection doit embellir votre vie, c'est chose douloureuse sans doute ; mais on affermit son âme contre un malheur personnel. Ce qui est presque au-dessus de la force humaine, ce n'est pas le malheur que l'on endure, c'est le malheur que Ton cause. M. de Sombreuil ne vit-il pas un moment par la pensée les scènes de meurtre qui allaient se dérouler à Vannes, à Auray, à Quiberon, et les scènes de deuil qui allaient les suivre, et ne retomba-t-il pas comme écrasé sous ce poids de larmes et de sang ?
Plus j'examine les récits qui sont restés de ces funèbres événements, plus je les compare en les contrôlant les uns par les autres, plus je me sens invinciblement ramené à cette explication. Le R. P. Martin, qui a écrit sur le pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray une notice intéressante, dans laquelle il parle du Champ des Martyrs et par conséquent de Quiberon, le R. P. Martin, dont la mère fut au nombre des saintes femmes qui secoururent les victimes au péril de leur vie, admet l'idée d'une tentative de suicide ; mais il l'attribue à un moment d'égarement de la part de Sombreuil, désolé de quitter la vie, où il laissait sa fiancée. Je crois l'autre version plus plausible que celle du P. Martin et celle du comte Harscouet de Saint- Georges.
Cette autre version, la voici. On savait le 26 juillet, à Auray, que la commission militaire nommée pour juger les prisonniers allait entrer en fonctions. La mise en jugement, c'était la mort . Sombreuil demeura comme foudroyé par cette nouvelle qui rendait son sacrifice inutile et la perte de ses compagnons inévitable. Il se fit conduire chez le général Humbert, au Pavillon d'en haut ; il lui reprocha avec amertume la violation de la capitulation. Gomme la réponse d'Humbert qui recevait dos ordres du général Lemoine et se trouvait obligé de les exécuter, n'avait rien de satisfaisant, Sombreuil, dans le paroxysme du désespoir, eut un moment d'égarement ; il saisit un pistolet posé sur la cheminée, et, s'appuyant le canon sur le front, il lâcha la détente. Comme il arrive quel-
quefois quand on tire de si près, la balle, n'ayant pas toute sa force de projection, ne produisit qu'une forte contusion ; ce fut alors qu'on le rapporta à la prison des officiers dans l'état où le vit le comte Harscouet de Saint-Georges. L'évêque de Dol représenta alors à Sombreuil avec l'austère fermeté de sa parole épiscopale ce qu'il y avait de coupable et de contraire au christianisme dans cette tentative de suicide. Sombreuil s'inclina sous la voix qui l'avertissait, il se courba sous la main qui pouvait l'absoudre. Il se releva repentant d'avoir cherché à se donner la mort, et résolu à la recevoir en chrétien et en homme do cœur.
Le lendemain 27, on vint chercher Sombreuil, Ms^ de Hercé, et plusieurs de leurs compagnons d'infortune, et on les conduisit devant un conseil de guerre siégeant à Auray. Ce conseil de guerre était présidé par le chef de bataillon Laprade du 72^, dont le non! mérite d'être conservé à la postérité. Il avait combattu à Quiberon, et les autres membres du conseil avaient;, comme lui, pris part à la lutte. Quand Sombreuil parut devant ses juges, on vit commencer la scène si souvent racontée depuis. Il répondit à toutes les questions avec une dignité et une fermeté qui lui concilièrent toutes les sympathies. Il ne demanda rien pour lui ; il s'était voué à la mort ; à ce prix on avait garanti solennellement aux siens la vie sauve. Puis vinrent ces solennellesparoles, gravées, d'une manière ^ ineffaçable, dans lamémoire de ceux qui les entendirent et qui ont été souvent rapportées depuis :
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— Prêt à paraître devant Dieu, je jure qu'il y a eu capitulation et qu'on a promis de traiter les émigrés en prisonniers de guerre.
Puis, se tournant vers les soldats qui remplissent la salle :
— J'en appelle à votre témoignage, grenadiers !
— C'est vrai ! répondent ces braves gens, tout d'une voix.
Et la commission militaire se sépare, en déclarant, par la voix du chef de bataillon Laprade, qu'elle n'a pas le droit déjuger des ennemis qui ont capitulé.
Le général Lemoine, furieux de la résistance qu'il éprouve, nomme immédiatement une nouvelle commission. Celle-ci se compose du chef du le"" bataillon de la Gironde, Barbarou ; de Ducarpe, capitaine au même bataillon; de Moisset, lieutenant au ^6® de ligne; de Bouvet, sergent-major; de Gunit, caporal. Le jour môme, c'est-à-dire le 27, on conduit devant elle Sombreuil et quinze de ses compagnons, parmi lesquels on remarquait Monseigneur de Hercé, le comte de Senneville, le comte Joseph de Broglie, le chevalier de la Landelle, de Vannes. Cette commission à laquelle le général Lemoine a déclaré qu'il ne tolérerait pas de refus et qu'il entendait qu'on ne parlât pas de la capitulation, subit son mandat et entra en fonctions dans l'après-midi du 28 juillet 1795 (9 thermidor) *, comme le constate la lettre de Blad, que je
* Ce n'est pas sans peine que nous avons établi celte chronologie. Il y a beaucoup de confusion sur les dates de chaque fait, dans les souvenirs des émigrés échappés à Quiberon. Ils n'apprennent d'ailleurs que par la rumeur
cite plus bas (la première s'était donc réunie dans la matinée). Le comte deBroglie reprocha vivement au conseil de guerre la violation de la foi jurée. Sombreuil renouvela avec calme sa protestation de la veille, avec la triste certitude qu'elle ne serait pas entendue, puisque la commission qui l'avait accueillie
publique ce qui se passe, car ils sont en prison. Les directoires du Morbi et les commissions n'ont pas laissé de procès-verbaux réguliers, ou ces'' pièces ont été soustraites. Nous avons cependant trouvé un triste document qui fait foi, c'est l'arrêt de mort de Sombreuil et de ses compagnons d'infortune qui comparurent en même temps que lui ; le voici :
<( Liberté, humanité, éf/alité, justice. Aujourd'hui 9 thermidor (29 juillet), l'anlll de la République française, une et indivisible, nous Barbarou, chef du !•» bataillon de la Gironde, Ducarpe, capitaine audit bataillon, Moisset, lieutenant au i^"" bataillon d'infanterie, Bouvet, sergent-major au !«' bataillon des 83 départements, et P. Cunit, caporal au même bataillon, membres de la commission militaire établie à Auray, nommée par le général Lemoine, commandant de la 5« division, en vertu de la loi du 25 brumaire, 3» année républicaine, et l'arrêté du représentant du peuple Blad, en date du 3 courant, pour juger leâ prisonniers, fait ledit jour 3 dans la presqu'île deQuiberon, avons fait extraire de prison pour comparaître devant nous les dénommés Urbain-René de Hercé, âgé de 60 ans, Charles de Sombreuil, âgé de 25 ans, René de la Landelle, etc., etc. >)
Suit la condamnation à mort avec prescription d'exécuter l'arrêt dans les 24 heures. Le !•' thermidor de l'an III tombant, d'après le calendrier républicain, le 19 juillet, il s'ensuit que le 9 thermidor, jour de la condamnation de Sombreuil et de ses compagnons, était le 28 juillet, par conséquent, le 10 thermidor, jour de leur exécution, le 29 juillet.
Il résulte de ce document que Sombreuil et ses compagnons furent condamnés à mort le 28 et exécutés le 29. Puisque c"est le lendemain du jour où il a été réintégré, le front contusionné et sanglant, dans la prison dite des Anglais, que Sombreuil a été jugé, c'était le 27 qu'il s'était poi'té à l'acte de désespoir dont il a été parlé. Il résulte également de ce document que le 3 thermidor, 22 juillet, le lendemain même du désastre des royalistes, Blad avait pris ua: arrêté pour faire instituer une commission militaire. Selon toute vraisemblance, Hoche et Tallien étaient convenus avec lui qu'elle n'entrerait pas immédiatement en fonctions, dans l'espoir que Tallien pourrait faire ratifier à Paris leurs promesses de clémence. Il y avait dès lors un tiraillement entre les deux représentants.
Nous trouvons dans un autre document authentique, une lettre adressée par
ueji
le matin avait été cassée. Alors la commission militaire, sans faire aucune mention de la protestation des accusés, les condamna à mort comme ayant été convaincus d'émigration et d'avoir porté les armes
Blad au comité de salut public, après l'exécution de Sombreuil, la preuve attestée par un grand nombre de témoins oculaires et consacrée par la tradition, je veux dire le refus de la première commission do condamner les prisonniers qui invoquaient la capitulation et la création d'une commission nouvelle. Blad, pour ne pas ébruiter cet acte d'incivisme, en parla de la manière la plus vague et la plus obscure, et n'entra dans aucun détail, mais sa lettre n'en établit pas moins le fait d'une manière irréfragable.
t La commission créée pararrêté du 21 courant, dit-il, est entrée en activité le 27 après-midi. Les individus condamnés ont été fusillés hier vers onze heures du matin. (Ceci nous donne la date de la lettre qui doit être du 30 juillet.) 11 nous a paru, nonobstant l'assurance que nous avons donnée à cette commission, qu'il n'y avait eu ni pu avoir de capitulation entre des républicains et des traîtres pris les armes à la main, elle chancelait, elle hésitait à remplir avec fermeté la tâche qu'elle a acceptée, et risquait, par des délais hors de saison, de compromettre la tranquillité de ce pays, dont le plus grand nombre des habitants n'est que trop disposé à une insurrection en faveur des ennemis qui sont détenus à Auray. En conséquence, nous avons cru devoir supprimer cette commission et en nommer une autre à la hauteur de ses fonctions et qui mît dans ses opérations la célérité qu'exigent les circonstances et la notoriété du délit. Le comité sentira la nécessité de cette mesure lorsqu'il réfléchira que les côtes sont menacées par la flotte anglaise, que les chouans continuent leurs brigandages à l'intérieur, enfin que le plus léger incident peut délivrer les prisonniers et en inonder le pays. >>
Cette lettre, citée par M. Muret {Histoire des guerres de l'Ouest, t. IV, p. 193), et dont Rouget de llsle (écrit déjà cité) confirme le contenu par ce témoignage : « La commission militaire établie à Auray, et devant qui le général Lemoine traduisit les prisonniers, refusa de les juger et se déclara incompétente, » est d'un grand intérêt. Elle établit, par l'aveu même du représen tant du terrorisme, Blad, que la capitulation fut invoquée, qu'elle ne fut pas invoquée en vain, que la première commission (celle qui était présidée par le chef de bataillon Laprade, hésitait, chancelait, c'est-à-dire qu'elle refusait do condamner à cause de la capitulation). Elle refusa si bien qu'on en nomma immédiatement une autre qui prononça la condamnation demandée. Ce document nous fait connaître aussi les motifs qu'alléguait le parti de l'extermination pour faire prévaloir son système, et justifie l'explication qu® j'ai donnée plus haut.
contre la republique, et tous de s'être réunis dans le rassemblement d'émigrés et autres ennemis de la Franco descendus sur son territoire. » Le jour même, on les conduisit à Vannes enchaînés sur une charrette. Seize kilomètres seulement séparent Aura}^ de Vannes ; ils arrivèrent dans cette ville à minuit. Les derniers bruits de la fête anniversaire du 9 thermidor expiraient quand ils firent leur entrée. Il y avait eu des discours où le procureur de la commune et le président du département avaient prodigué le mot à' humanité; les citoyennes de Vannes avaient chanté des chœurs à la fraternité, puis les danses avaient commencé; elles du raient encore quand la lugubre charrette passa avec un bruit sourd, en portant les victimes vouées à la boucherie du lendemain. On les enferma dans les deux tours qui surmontaient une des portes de la ville, celle qui estvoisine delaGarenne, la promenade favorite des habitants de Vannes. C'était le lieu marqué pour le supplice des honorables et infortunés condamnés. Il y eut encore une généreuse protestation des soldats républicains qui avaient combattu à Quiberon. Des chasseurs faisant partie de la 19® demi-brigade avaient été commandés pour l'exécution ; officiers et soldats refusèrent d'accepter cette tâche d'assassin : ils se souvenaient, eux, qu'il y avait eu capitulation. On a conservé les noms de trois des officiers qui s'honorèrent par ce refus qui n'était pas sans péril dans cette homicide époque où souvent il fallait tuer sous peine de périr : c'étaient MM. Pradal, Fayard et Saint-Clair. Un bataillon des volontaires de Paris ac-
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cepta la tâche noblement repoussée par d'autres. Pendant que le général Lemoine cherchait des ouvriers pour la besogne de meurtre qui allait commencer, les condamnés se préparaient avec calme à mourir. L'évêque de Dol exhortait avec une onction sainte ses compagnons à pardonner à leurs bourreaux et leur donnait le sublime exemple du pardon. Sombreuil s'était agenouillé à ses pieds et s'était relevé armé du signe de la croix, toujours intrépide, mais soumis cette fois à la volonté de Dieu *. C'étaient les deux grandes formes du courage chrétien : le courage du prêtre et celui du chevalier.
Le 28 juillet, à onze heures du matin, on conduisit les dix-huit royalistes, Mgr de Hercé, Sombreuil, le comte de Broglie, la Landelle et quatorze prêtres à la promenade de la Garenne ; l'évêque de Dol et ses prêtres récitaient les prières des trépassés, et menaient ainsi leur propre deuil. Quand ils furent arrivés sur l'espèce d'esplanade qui domine la promenade, on les avertit qu'ils étaient parvenus au lieu du supplice. Bien souvent dans mes voyages à Vannes, j'ai parcouru les lieux consacrés par cette scène de mort. J'ai cherché la trace des pas des victimes; j'aurais voulu qu'une simple colonne funéraire me dît : u Ici tomba Sombreuil. » Rien, rien que le vide, le silence, et la mémoire de ceux qui ne sont plus planant sur ces lieux funèbres. Un des exécuteurs offrit à
1 Le narrateur du département dit des prisonniers à leur arrivée : << Aurun ne paraissait abattu, et tous causaient de sang-froid. 'j
Sombreuil de lui bander les yeux et lui prescrivit de s'agenouiller pour recevoir le coup mortel. Sombreuil repoussa d'une main indignée le mouchoir qu'on voulait lui placer sur les yeux : « J'ai l'habitude; de regarder mes ennemis en face ! » s'écria-t-il. Puis mettant un genou en terre : « J'incline celui-ci devant Dieu, dit-il, je tends l'autre à mes bourreaux.» Il avertit les soldats qu'il fallait viser plus à droite pour ne pas le manquer, et, après avoir une dernière fois rappelé la capitulation et énergiquement protesté contre la violation de la foi jurée, au nom de ses compagnons qu'il avait cru sauver et qui allaient mourir avec lui, il commanda le feu. Les soldats troublés tirèrent mal et, malgré l'observation qu'il avait faite, la première décharge ne l'atteignit qu'aux mains qu'il tenait au-dessus de sa tète ; il fallut recommencer. Les autres condamnés étaient tombés au premier feu, et l'évêque de Dol, avant de recevoir le coup mortel, avait une dernière fois béni ses compagnons, et avait ouvert une dernière fois ses lèvres, afin de prier pour ses bourreaux. C'était la mort d'un saint, je l'ai dit, à côté de celle d'un chevalier. Lorsqu'il touchait à son heure dernière, Sombreuil, au moment de se séparer de ce qu'il avait de plus cher au monde pour ne songer qu'à Dieu devant lequel il allait paraître, avait coupé une mèche de ses cheveux, et approchant ses lèvres du portrait de sa fiancée, il avait remis ces chers gages à un officier républicain, en le priant de faire parvenir à Miie de la Blache ces reliques d'une tendresse qui avait eu les derniers battements de son cœur.
Ainsi mourut à vingt-cinq ans Sombreuil, une des plus nobles victimes de la Révolution ; à la fleur de la jeunesse, d'un courage héroïque, d'une beauté idéale qui frappa ses ennemis eux-mêmes ; aussi bien doué du côté de l'intelligence que du côté du corps ; militaire déjà remarqué pour son aptitude aux choses de la guerre ; caractère magnanime qui ne pouvait croire au mensonge et à la déloyauté parce qu'il était incapable de tromper et de mentir ; adoré par sa sœur, aimé par sa fiancée, chéri par ses soldats, il voyait se fermer devant lui un avenir de gloire et de bonheur. Cependant il mourut en pardonnant. Le christianisme seul peut rendre l'homme capable de remporter la plus difficile des victoires, celle par laquelle il triomphe de lui-même.
C'est ici le moment de reproduire, avant de s'engager dans la suite de ce funèbre récit, les lettres écrites par Sombreuil depuis la capitulation. Elles sont au nombre de trois. La première est adressée au général Hoche et porte la date du 22 juillet 1795 ; la seconde, adressée à sir John Warren, commandant de la flotte anglaise, porte la même date ; la troisième est adressée à M'^o de Sombreuil, sœurdu jeune héros ; elle est datée du 23 juillet. On assure que les deux premières, qui passèrent par les mains des révolution-
naircs et furent envoyées par Hoche aux journaux, furent falsifiées dans une certaine mesure, et certes le comité de salut public était très capable d'un pareil procédé. Cependant, pour la seconde du moins, celle adressée au commodore Warren et dont l'authenticité a été contestée par Puisaye sur la mémoire duquel elle est restée comme un poids accablant, nous avons le témoignage positif d'un compagnon d'armes et de captivité de Sombreuil : « J'atteste ici, dit M. de Ghaumereix, officier de marine, dans sa relation écrite et publiée en 1795, que la lettre de Sombreuil au commodore Warren est véritable ; il me l'avait lue. » Ce n'est donc guère que sur la première que peuvent porter les soupçons d'altération ; elle contient, dit-on, des mots raturés et effacés postérieurement avec beaucoup de soin. Au fait, c'était cellelà où pouvait se trouver une mention plus positive de la capitulation convenue avec Hoche en personne:
'Anray, le 22 juillet 1795.
(( Monsieur,
u J'écris à M. Tallien, et lui parle du sort de ceux dont les circonstances m'ont fait le chef. Dans le calme comme dans l'orage des combats, j'emploierai les moyens que me permettent les lois militaires pour veiller à ce qui les intéresse. Toutes vos troupes se sont engagées envers le petit nombre qui me restait, qui aurait nécessairement succombé ; mais, monsieur, la parole de tous ceux qui sont venus jusque dans les rangs la leur donner, doit être sacrée pour vous. Je m'adresse à vous pour la faire valoir; s'ils ne doivent point y compter, monsieur, veuillez m'annoncer leur sort.
(c Je suis, monsieur, votre très humble serviteur,
ce Le comte Charles de Sombreuil. »
Sombreuil ne reçut point de réponse, et sa lettre à Tallien dans laquelle il devait insister plus encore que dans celle adressée à Hoche, a été probablement supprimée, car elle ne nous est pas parvenue. Cette , suppression de la lettre de Sombreuil à Tallien devient un fait très considérable dans le débat, quand on la rapproche du témoignage de Rouget de l'Isle sur les dispositions et les préoccupations de ce conventionnel pendant son voyage de Vannes à Paris.
Voici la lettre adressée au commodore Warren :
Auray, le 22 juillet 1795.
« Sir,
« Je n'espérais pas avoir à vous envoyer un rapport où je dusse détailler les événements de la malheureuse journée qui m'a conduit ici, pour demander la plus scrupuleuse recherche sur la conduite du lâche fourbe qui nous a perdus. M. de Puisaye, m'ayant donné l'ordre de prendre une position et de l'y attendre, a eu l'extrême prudence de rejoindre vite un bateau,
I abandonnant au hasard le sort des nombreuses victimes qu'il a sacrifiées, Içs gardes du fort ayant été forcées, toute l'aile gauche de la position était déjà tournée et il ne restait de ressources que dans l'embarquement le plus prédipité, rendu presque impossible par la proximité de l'ennemi. « Les régiments de d'Hervilly et du Dresnay se rangèrent entièrement vers lui, abandonnant et massacrant leurs officiers * . La majorité des soldats, désespérant d'une aussi
* Je trouve la confirmation de ce fait dans la relation de M. de Chaumcreix : « Lorsque la colonne du centre de l'ennemi fut à portée de fusil, ditil, un grand nombre de nos soldats passèrent à l'ennemi, en criant : Nous sommes républicains. »(Page G.)
Je trouve également la confirmation de ce fait dans la relation de M. do Montbron :
affreuse position, s'éparpillèrent dans la campagne. Je me trouvais resserré et cerné au rocher, à l'extrémité de l'île, avec deux ou trois cents gentilshommes, restés fidèles, mais sans cartouches, n'ayant pu en obtenir que pour les gardes du fort, malgré mes instances réitérées. Sans doute, M. de Puisaye avait eu des raisons qu'il expliquera. Plusieurs bateaux encore à côte pouvaient me donner la ressource déshonorante dont a si promptement profité M. de Puisaye. L'abandon de mes compagnons d'armes m'eût été pis que le sort qui m'attend, (je crois demain matin y. J'en méritais un meilleur, vous en conviendrez avec tous ceux qui me connaissent, si le hasard laisse à quelques-uns de mes compagnons d'infortune les moyens d'éclairer l'univers sur cette journée sans égale sans doute dans l'histoire ; .la terreur d'une bande sans ordre abandonnée par le chef en qui l'on a mis toute la confiance, et qui, dans sa sécurité inepte, n'admettait pas même qu'on l'engageât à prendre les mesures nécessaires à la sûreté générale, et qu'il a si bien su prendre pour lui.
« N'ayant plus de ressources, j'en vins à une capitulation, pour sauver ce qui pouvait échapper, et le cri général de l'armée m'a répondu que tout ce qui était émigré serait prisonnier de guerre et épargné comme les autres ; j'en suis seul excepté. Beaucoup diront : Que pouvait-il faire ? D'autres répondront : Il devait périr. Oui, sans doute, je périrai aussi. Mais étant resté seul chargé du sort de ceux qui, la veille, avaient vingt chefs, je ne pouvais qu'employer les moyens qu'on m'avait laissés, et ils étaient nuls; ceux qui les avaient préparés pouvaient m'éviter cette responsabiUté.
« Je ne doute pas que le lâche ne trouve quelques excuses à sa fuite, mais je vous somme sur les lois de l'honneur de faire
« En vain, dit-il, Sombreuil fit tout ce qu'on devait attendre d'un si valeureux chef.. A chaque instant, les prisonniers enrôlés dans les cadres faisaient feu sur les officiers et passaient à l'ennemi. »
1 On voit que Sombreuil avait séparé son sort de celui de ses compagnons, puisqu'il croyait être fusillé le lendemain.
connaître cette lettre au public, et M. Windham voudra bien y ajouter celle que je lui ai écrite de Portsmouth. Adieu ! je vous le fais avec le calme que donne seule la pureté de la conscience. L'estime de tous les braves gens qui, aujourd'hui, partagent mon sort et le préfèrent à la fuite du lâche qui, n'osant combattre parmi nous, aurait dû au moins me prévenir, cette estime est pour moi l'immortalité. Je succombe à sa lâcheté et à la force des armes qui me furent longtemps heureuses. Dans ce dernier moment, j'éprouve encore une jouissance, s'il en peut exister dans ma position, l'estime de mes compagnons d'infortune, et celle même de l'ennemi qui nous a vaincus. Adieu ! adieu à toute la terre. c Je suis, sir, votre très humble serviteur.
« Le comte Charles de Sombreuil.»
Puisaye se débattit sous le poids de cette lettre accablante, mais il ne se releva pas. Il chercha, dans ses Mémoires, à nier l'authenticité de cette pièce : Hoche et Tallien, dit-il, avaient trouvé d'habiles faussaires pour contrefaire l'écriture de Sombreuil. Cette allégation, inadmissible pour Hoche, tombe devant l'affirmation précise de M. de Chaumereix, qui déclare que Sombreuil lui avait lu sa lettre au commodore, et devant une induction logique : le chevalier de Grandry, M. de Montbron, de Saint-Georges, partagent, comme M. de Chaumereix, l'opinion de Sombreuil sur Puisaye. On peut dire que c'était l'opinion de toute cette petite armée, exprimée par son général, lleste l'étrange dilemme posé par Puisaye à la fin de sa triste apologie : « Ou bien cette pièce est un faux, ou bien Sombreuil fut un lâche. » Cette accusation, jetée par la prudence qui fuit à l'héroïsme qui meurt, ne demande pas à être ré-
futée. Une autre excuse, mise en avant par Puisaye, qui allègue la nécessité où il était de sauver ses correspondances et ses plans, auxquels était attaché le salut de l'Europe, ne mérite guère plus d'attention. Quand on accepte un commandement militaire, le poste d'honneur est là où l'on meurt, et six pieds de terre couvrent la responsabilité de l'homme d'État. Si M. de Puisaye avait, comme l'ont dit ceux qui l'ont connu, le génie de la politique, sans être né pour le métier des armes, mieux valait ne pas accepter un commandement militaire que de le déserter. Il avait eu raison contre le comte d'Hervilly quand il proposa, au moment dudébarquement,de s'enfoncer immédiatement dans la Bretagne, au lieu de demeurer immobile sur le littoral. Il eut tort, lorsqu'il prit le commandement après l'affaire du 16 juillet, de ne prendre aucune précaution militaire, de confier la garde du fort Penthièvre, cette clef de la position, aux déserteurs républicains, de laisser la plus grande partie des troupes sans cartouches ; il fut coupable lorsque, dans la crise suprême, il abandonna son poste et quitta son armée, et c'est à bon droit que Sombreuil préféra sa douloureuse mais noble et fîère destinée à celle de Puisaye.
Puisque j'ai touché cette grave question des responsabilités du désastre de Quiberon, il m'est impossible de ne point m'expliquer sur la rumeur lointaine qui, venue jusqu'à nous, accuse la politique de l'Angleterre de ne pas avoir été étrangère à ce désastre. Cette accusation a trois origines : d'abord les antipa-
thics nationales qui ont séparé les deux peuples, entre lesquels se dressent Grécy, Poitiers, Azincourt, le bûcher de Jeanne d'Arc, la bataille de Fontenoy et le souvenir de luttes séculaires sur les mers. Quand quelque chose de néfaste arrive à la France, on cherche toujours la main de l'Angleterre dans le désastre. Puis il y a deux mots historiques prononcés dans le parlement d'Angleterre. Le chef du ministère anglais, quand il fut interpellé dans le parlement à l'occasion de la catastrophe de Quiberon, répondit avec l'égoïsme britannique : « Du moins, pas une goutte de sang anglais n'a coulé !» Ce à quoi Sheridan, ce grand orateur de l'opposition, répondit: « Si le sang anglais n'a pas coulé, l'honneur anglais a coulé par tous les pores. » Terrible phrase! Là-dessus on écrit un acte d'accusation. L'Angleterre, quand elle a organisé l'expédition de Quiberon, avec le machiavéHsme ' britannique, avait ses vues ; elle voulait détruire les glorieux restes de la marine française, qui sont venus tomber sous les balles des républicains, d'abord dans les combats du 16 et du 21 juillet 1795, ensuite dans les exécutions militaires, à la Garenne de Vannes, au Champ des Martyrs d'Auray, sur la plage funèbre de Carnac.
Une observation préalable : cette inculpation n'est pas d'origine royaliste, elle est d'origine révolutionnaire. Je ne trouve dans aucune des relations des échappés de Quiberon une seule plainte contre les Anglais. A partir du discours de Tallien, toutes les voix révolutionnaires s'élèvent pour accuser les An-
glais d'avoir entraîné les émigrés à leur perte : on dirait une consigne donnée et suivie. Siles révolutionnaires voulaient conserver les glorieux restes de la marine française, il y avait un moyen bien simple de déjouer les projets de l'Angleterre, c'était de ne les pas envoyer en masse à la mort. Arrivons aux faits. L'expédition, préparée par l'Angleterre, avait entraîné des dépenses considérables, qu'on ne saurait évaluer à moins de vingt-cinq ou trente millions. Trois divisions avaient été organisées et devaient être débarquées sur la côte de Bretagne par des bâtiments de transport. Une escadre de dix bâtiments de guerre, commandée par le commodore sir John Warren, convoyait la première, qui ne comptait pas moins de trois mille hommes de débarquement. La seconde, composée de quinze cents hommes, suivait de près. Une seconde escadre de guerre, commandée par l'amiral Bridport, chargée de combattre la flotte républicaine, marchait en avant de la première colonne expéditionnaire. Une troisième escadre de guerre, aux ordres de sir Robert Strachan, était chargée d'inquiéter la côte de Saint-Malo et Gran ville. La première colonne expéditionnaire portait avec elle trois mois de vivres pour une armée de six mille hommes, et un matériel considérable destiné aux royalistes de l'intérieur : 17,000 uniformes d'infanterie, 4,000 de cavalerie, 27,000 fusil s, avec . des cartouches en proportion, 5,000 sabres, 7,200 livres dépendre, des effets d'équipement. Évidemment, un gouvernement ne fait pas de pareilles dépenses
quand il n'a pas l'espoir d'atteindre un but considérable, et ce but est clairement indiqué dans les instructions données parle secrétaire d'État, sir Henry Dundas, au comte de Puisaye. Il s'agissait de soulever la Bretagne, de renverser le gouvernement républicain, que les cabinets étrangers regardaient comme le perturbateur du monde, et de proclamer le rétablissement du gouvernement royal. Il était expressément recommandé au chef de l'expédition de s'emparer à tout prix d'un port, Lorient ou Brest, dont la possession permettait d'avoir des communications libres par la mer. Dire que le cabinet anglais s'employa à faire échouer une entreprise qu'il avait préparée à grands frais, dont le succès eût été dans le sens de la politique de l'Angleterre, dont l'échec fut un échec personnel pourle cabinet, c'est soutenir une thèse contraire au sens commun, une thèse démentie par les faits. L'amiral Bridport livra, en effet, une bataille navale à l'escadre française, commandée par Yillaret-Joyeuse, pour ouvrir une route à l'expédition. Le Commodore Warren fit tout ce qu'il était humainement possible de faire pour opérer le débarquement, pour aider les troupes débarquées dans leurs combats. Enfin, après le désastre, il n'omet rien pour opérer le sauvetage de tout ce qui pouvait être sauvé. « Après la capitulation du 21 juillet 1795, dit M. Muret, pendant le reste du jour et la nuit suivante, le Commodore Warrenn'avait cessé de faire côtoyer le rivage par ses bateaux, afin de recueillir tous les malheureux que les cachettes des maisons ou le creux des rochers
avaient pu dérober aux recherches des républicains. Le 22, on fit à bord de l'escadre un recensement général de tous ceux qui avaient pu s'embarquer, soit avant, soit depuis la capitulation. Il se trouva 900 hommes des régiments d'émigrés, 1,400 chouans, et environ 800 non combattants de tout âge et de tout sexe ; en tout, un peu plus de 3,000 individus. Le marquis de Balleroyer, le marquis de la Jaille, le comte de Yaugiraud, le comte de Rotalier, le baron de Gras, les comtes de Vauban et de Gontades, le vicomte de Ghambray, étaient au nombre des officiers marquants qui avaient pu se rembarquer*. »
Ainsi l'Angleterre fit des dépenses considérables pour l'expédition; sa politique était intéressée au succès. L'échec fut un échec pour ses intérêts, un échec pour le cabinet, qui se trouva en butte aux attaques de l'opposition. Si elle fit des fautes en enrôlant des prisonniers républicains dans les cadres royalistes, en ne déterminant pas d'une manière précise la question de commandement, et en ne mettant pas à la fois les trois divisions expéditionnaires sur la côte, ce furent de ces fautes de conduite qu'on rencontre dans toutes les affaires humaines, et non des fautes intentionnelles. Elle avait préparé de son mieux l'expédition, elle l'aida de son mieux ; et, après le désastre, elle sauva tous ceux qu'elle put sauver.
Les Anglais mis ainsi hors de cause, revenons à Sombreuil, dont il importe de reproduire la troisième
1 Hiatoire des c/uerres de l'Ouest, IV, page 291.
lettre, celle qu'il adressa à sa sœur, M"e de Sombreuil ; la plus importante des trois, parce qu'elle n'a pas passé par les mains révolutionnaires, et qu'on ne peut l'accuser d'avoir été falsifiée * :
« Auray, le 23 juillet 1795.
« Sans doute, ma chère amie, tu apprendras tous les sacrifices que mon cœur fit à l'ordre précipité qui me conduisit ici. Je gémis sur le sort des malheureux qui survivent à cette infortune commune. Si jamais des circonstances vous réunissent, dis-lui 2 bien que mon cœur n'éprouva un sentiment plus pur ni plus vif ; dis-lui bien que le soin de son bonheur eût été à jamais mon unique objet... Adieu, ma sœur, adieu. Nous méritions un meilleur sort. Je vais rejoindre notre malheureux père... Je succombe aussi pur que lui... Je succombe par devoir pour les braves gens qui furent abandonnés. J'eusse pu fuir aussi ; mais quelle peut être l'existence de ceux qui causent aujourd'hui nos désastres ! Sans doute quelques-uns échapperont à la mort prochaine qui m'est réservée : je survivrai dans leur estime. Je me suis dévoué pour eux et j'espère les sauver: on me l'a promis ; serait-ce me flatter en vain que d'y croire? Je suis prêt à tout ; mais c'est mille fois mourir que de songer au fleuve de sang qui va couler si mon attente est trompée. Adieu, ma bonne amie, toi seule faisais toute ma famille, toutes mes espéran es. Réunis-toi à celle que j'allais adopter et qui réunissait avec toi mes meilleurs sentiments. Adieu, mon cœur se brise et mes derniers soupirs se portent vers vous. Bien des gens auront des doutes sur la journée qui nous a amenés ici, étant abandonnés par celui qui nous a mis aux mains de l'ennemi. J'aurais pu me sauver comme lui ; mais, s'il m'avait prévenu, j'aurais tout sauvé et je ne serais parti que le dernier.
* Cette lettre, remise à M*'" de Sombreuil par une main amie, est aujourd'imi dans les mains de son fils, M. de Villcbrune-Sombreuil. 2 A M"e de la Blachc, sa fiancée.
J'ai souvent prouvé que je ne craignais pas la mort. Je pouvais me permettre d'essayer de sauver les autres en me sacrifiant moi-même. Je meurs sans reproche et fier de cet événement. L'Europe me rendra justice. Puissent ceux qui ont fui être aussi contents d'eux ! Adieu !
a Charles de Sombreuil. »
Ces trois lettres, sans nommer Hoche, parlent de la capitulation comme d'un fait incontestable. Y avaitil eu entre Sombreuil, Hoche et Tallien une entente à laquelle Sombreuil demeurait fidèle jusqu'au bout, et cette entente consistait-elle à présenter la capitulation comme proposée, accordée par l'armée républicaine tout entière, afin d'éviter les responsabilités personnelles, dangereuses à cette époque, ménager à l'orgueil de la Convention un beau rôle, en lui laissant l'honneur de confirmer la parole donnée par l'armée ? Je serais tenté de le croire. Cette hypothèse expliquerait à la fois l'affirmation souvent réitérée de Sombreuil qu'il y a eu capitulation, -qu'on lui a promis la vie sauve pour tous les siens, ses lettres à Tallien et à Hoche, son désespoir quand il apprend que la promesse ne sera pas tenue, son appel aux grenadiers républicains, entendu et accueilli par ceux-ci dans la séance du conseil de guerre, sa protestation au moment suprême. Elle expliquerait, en même temps, Tinquiétude fébrile de Tallien pendant son voyage de Vannes à Paris ; c'était lui qui s'était chargé de faire accepter l'acte de clémence par la Convention, et à mesure qu'il approchait de Paris sa confiance diminuait, et il sentait les difficultés grandir, jusqu'à ce
qu'enfin, après avoir appris, à son arrivée, ce qui se passait dans le Comité de salut public, il renonça dans la crainte de compromettre son influence, peutêtre sa vie, à sauver les prisonniers. Elle expliquerait enfin l'attitude embarrassée de Hoche, laissant voir qu'il est pour la clémence, mais refusant d'avouer qu'il a souscrit une promesse formelle et personnelle, et, quand il est mis en demeure, niant la capitulation dont il n'existe pas de textle écrit, puisque la convention est verbalement faite sur le champ de bataille.
Rouget de l'Isle, dans sa relation de l'expédition de Quiberon, rappelle que le général Hoche, tout récemment échappé à la proscription, était obligé à beaucoup de circonspection ; il ajoute que le chef militaire aurait couru de grands dangers par la manifestation de quelques sentiments d'humanité, et qu'il aurait eu à craindre pour sa tête.
Ces détails sont exacts. Saint-Just, après le succès de l'armée du Nord qui, à la fin de 1793, avait débloqué Landau et pris Spire, Newstadt etWorms, n'avait plus balancé à satisfaire la rancune et la haine qu'il nourrissait depuis longtemps contre le général Hoche, peu docile aux directions de l'impérieux représentant du peuple. H l'avait dénoncé comme coupable de désobéissance au comité de salut public dans un rapport haineux, et sans attendre la réponse, il avait fait arrêter ce jeune victorieux au milieu de ses troupes frémissantes encore de l'enthousiasme du triomphée
Hoche, après avoir été interrogé par Garnot, avait été emprisonné au Luxembourg * . Heureusement pour lui que Saint-Just, absorbé par mille préoccupations, oublia dans cette prison le jeune général qui, destiné à la guillotine, ne dut son salut qu'au 9 thermidor.
Ce fut un mois après son élargissement qu'un arrêté du comité de salut public lui confia le commandement de l'armée des côtes de Cherbourg. Ce n'était qu'une demi-rentrée en grâce, car Hoche eût désiré le commandement d'une armée appelée à agir contre les ennemis du dehors. H était toujours resté suspect :: au parti terroriste qui le surveillait de près, et nous voyons dans sa Yie, par Alexandre Rousselin, que Hoche était sans cesse dénoncé par les autorités révolutionnaires du département.
Ces détails vont servir à expliquer sa conduite. J'ai cité les lettres de Sombreuil, je dois, par un sentiment d'équité, citer in extenso celles de Hoche, qui se rapportent aux mêmes faits. Voici d'abord la lettre que le général républicain adressa aux journaux du temps, en les invitant à publier les deux lettres de Sombreuil reproduites plus haut, celle que le jeune chef royaliste écrivait à Hoche et celle qu'il lui faisait passer pour être remise au commodore Warren.
16 thermidor an III (6 août 1795).
u Je VOUS prie, citoyen, d'insérer en entier, dans la feuille
1 Études révolutionnaires, Saint-Just, par Edouard Fleury, tome II. page
que vous rédigez, la lettre ci-jointe, dont l'original est dans mes mains pour être envoyé à son adresse, à la première occasion. Elle ne saurait être trop répandue. Puisse-t-elle faire rentrer en eux-mêmes les misérables auxquels il ne restera bientôt plus qu'à suivre l'exemple de Puisaye ou à se résigner comme Sombreuil ! Mais, d'un autre côté, je dois à l'armée de vous déclarer qu'il y a erreur dans la lettre que je publie : lo J'étais à la tête des 700 grenadiers qui prirent M. de Sombreuil et sa division. Aucun soldat n'a crié que les émigrés seraient traités comme prisonniers de guerre, ce que j'aurais démenti sur-le-champ; 2o les ennemis firent leur sortie le 28 messidor, et certes ce jour -là on avait donné des cartouches aux soldats. Depuis, ils ne brûlèrent pas une amorce. Enfin, ils en manquaient si peu que les grenadiers jetèrent les leurs qui étaient avariées par le mauvais temps pour prendre celles que les émigrés avaient dans leurs gibernes, et qu'ils se jetèrent sur le rocher de Portigues, au pied duquel six ou sept cents se noyèrent. »
Faisons tout d'abord une remarque sur la date de cette lettre. Hoche, qui n'a pas répondu à celle que Sombreuil lui avait adressée, ne rompt le silence que le 16 thermidor (6 août 1793), sept jours après l'exécution de Sombreuil. Il attend que le jeune chef royaliste ne soit plus là pour lui lancer un double démenti. Six pieds de terre jetés sur son cadavre, à la garenne de Vannes, garantissent son silence. Le mot que Hoche emploie pour indiquer la fin cruelle du jeune héros a quelque chose de doucereux qui fait mal : « Puisse-t-elle (cette lettre) faire rentrer en eux-mêmes les misérables auxquels il ne restera bientôt plus qu'à suivre l'exemple de Puisaye ou à se résigner comme Sombreuil ! » Les misérables, quelle
triste injure jetée à ceux qui meurent ou qui vont mourir ! Sombreuil s'est résigné, vous savez à quoi, à être fusillé, lui seizième, avec des amis qu'il avait cru sauver de la mort par son dévouement.
Une seconde remarque : Hoche écrit, le 6 août 1795, cette lettre où il nie la capitulation, où il nie même que ses soldats aient promis la vie sauve à -ceux qui se rendraient. Quand on songe que déjà, depuis plusieurs jours, les commissions militaires fonctionnaient à Vannes, Auray, Quiberon, que depuis plusieurs jours la grande tuerie a commencé, il n'est guère possible de douter que cette lettre ait été demandée au général Hoche pour étouffer la protestation de Sombreuil, le témoignage des grenadiers républicains, le cri public de tout le pays, et pour confirmer l'ordre du jour rendu par le général Lemoine, afin de certifier aux commissions militaires que les seules paroles proférées avaient été celles-ci : « Bas les armes ! A nous les patriotes ! »
Mais que peut cette dénégation tardive de Hoche contre tant d'affirmations sorties des rangs républicains comme des rangs royalistes ? Qu'il dise qu'il n'a pas entendu les cris dont il est question, on le comprendrait encore ; mais qu'il dise : « Pas un soldat n'a crié, » comme si son oreille, au milieu du bruit do la fusillade et de la canonnade, et du fracas de la tempête, démêlait tous les accents, et, présente partout à la fois, entendait toutes les paroles, c'est ce qu'on ne saurait admettre, surtout si l'on se souvient que, d'après toutes les relations. Hoche était en ar-
rièreavec son état-major, et qu'il dut traverser la ligne d'Humbcrt pour s'aboucher avec Sombreuil.
Reste l'inutile et dure affirmation qui tend à ôter aux victimes que les commissions militaires envoient à la mort l'excuse du manque de munitions dans la journée du 21 juillet 1795. Remarquez que Sombreuil n'a pas dit que tout le monde en manquait, mais seulement qu'un grand nombre de soldats royalistes en manquaient, et notamment ceux de sa division. Or, le raisonnement de Hoche sur la distribution de cartouches, qui avait eu lieu le 16 juillet, ne saurait s'appliquer à la division de Sombreuil, qui ne débarqua que le lendemain de cette journée *.
Hoche abandonnait donc les prisonniers de Quiberon, comme Tallien les avait abandonnés. H avait ap-
1 Je trouve clans l'écrit de M. le chevalier de Grandry un témoignage qui vient à l'appui démon observation, qui démontre l'exactitude de l'assertion de Sombreuil, contestée par Hoche : « Nous nous repliâmes d'abord sur le parc d'artillerie, où nous ne trouvâmes que trois pièces, sauvées à l'affaire du 16, et dont les caissons étaient tous vides. Nos (jibernes l'étaient aussi, aucune distribution de cartouches n'ayant été faite depuis cette affaire, do sorte que la moindre résistance nous devenait impossible, excepté à la baïonnette. Au surplus, je ne parle ici que de Loyal-Émigrant, ne sachant pas si les autres corps étaient mieux pour ous. » Récit sommaire de la déplorable affaire de Quiberon, page 19.)
M. de Montbron, qui était aussi de la division de Sombreuil, dont faisait partie Loyal-Émirjrant, parle de même : « Que pouvaient des troupes éparses, abandonnées par leur chef Puisayc, sans plan de défense, sans point de ralliement, -cl presque sans 7nunitio7is ?... J'avais un poste sur la côte, mais point de poudre pour mes deux pièces de canons... Ceux de nos soldats qui avaient des cartouches s'embusquaient derrière des murs et ne laissaient pas de faire beaucoup de mal aux républicains. »
Évidemment, il y avait des soldats royalistes qui avaient des munitions, mais beaucoup n'en avaient pas et c'étaient surtout ceux de la division de Sombreuil.
pris, à SOS dopons, à l'armée du Nord, qu'il était périlloux d'aller à l'encontre de la volonté des reprosontants du peuple. Je n'ai plus à citer qu'une lettre de Hoche, et il m'est pénible de la citer. Cette lettre datée du 27 thermidor an III (17 août 1795), et par conséquent écrite au plus fort des massacres de Quiberon, forme, par son ton badin, un contraste affligeant avec les scènes de sang et de deuil qui se succédaient à Vannes, Auray et sur la côte de Carnac ; elle prouve jusqu'à quel point le général Hoche avait pris son parti des horreurs qu'il n'avait pu empêcher: