Quiberon
Cette victoire de Farmée Royale, qui justifiait si complètement les espérances du parti et pouvait être le prélude d'une suite d'importans succès, fut paralysée dans ses résultats par les intrigues de l'agence. On se rappelle la promesse faite par d'Hervilly d'envoyer au comte
de Vauban des troupes réglées et du canon pour soutenir les avant-posles. Ce secours devenait de plus en plus urgent, car le soir même le général Hoche se présenta devant Auray avec des forces imposantes , et bien que les émigrés défendissent vaillamment du haut du Loch et des maisons, le passage du pont qui est du côté de Vannes, le seul moyen d'entrer en ville^ ils n'en sentaient pas moins la nécessité d'être secourus, ne se dissimulant pas que si Hoche avait formé son attaque sur un autre point, ils n'eussent pu résister au feu de son artillerie.
Des doutes sur la loyauté des chefs, habilement répandus par les meneurs de l'agence, se glissèrent dans les esprits et y répandirent la crainte et le découragement. Cependant le lendemain, on apprit que Yauban, après de si longs retards avait enfin reçu les troupes promises, cette nouvelle dissipa toutes les inquiétudes, et les paysans encore une fois retrouvèrent leur audace première.
Mais il était écrit que cette expédition, au
destin de laquelle tant d'existences précieuses étaient liées, devait à chaque instant rencontrer des obstacles qui éclosaient dans son sein, et comme une machine dont les rouages ne s*engrènent pas, user ses forces par un mouvement continuel qui tournait dans ses limites sans agir extérieurement.
Ainsi il entrait dans le plan de Puisaye de s'emparer d'abord de la presqu'île de Quiberon qui lui offrait un lieu convenable pour établir ses magasins, en cas d'échec, une retraite sûre, et un point de communication facile avec l'Angleterre. Des retards indépendans de sa volonté l'avaient empêché jusqu'à ce jour de former l'attaque du fort Penthièvre, séparant la presqu'île du continent , et défendu alors par une garnison de sept cents républicains. Ayant pris jour pour livrer l'assaut du fort, et combiné ses moyens avec ceux du commodore Waren qui lui prêta le secours de ses vaisseaux, il s'en rendit maître facilement, le fort n'ayant aucune défense du côté de la presqu'île et seulement pour trois jours de vivres.
Mais ce succès lut acheté bien chèrement, car d'Hervilly , mécontent d'avoir envoyé ses troupes aux avant postes, se servit de l'attaque du fort comme d'un prétexte pour les rappeler. Cet acte produisit le plus déplorable effet. Les paysans se croyant décidément trahis n'écoutèrent plus la voix de leurs chefs , et quittèrent leurs postes en désordre.
Boisberthelot demeuré presque seul et blessé dans les dernières affaires, fut contraint d'évacuer A.uray et se retira avec les débris de sa division , à la montagne de Saint-Michel , auprès du camp de Garnac. En même temps , Mermet , à la tête d'une colonne républicaine attaquait Tinténiac dans sa position de Lande vaut. Ses chouans lâchèrent pied devant l'artillerie et entraînèrent dans leur fuite une partie de la division de Vauban, accourue à leur secours. Celui-ci, par une habile manoeuvre, tomba sur les dei^rières des républicains aux environs d'Auray, et leur tua beaucoup de monde, mais l'avantage de cette journée demeura décidément aux trou-
pes républicaines , et l'année royale fut repoussée au lieu de son débarquement.
Le 1 2 messidor au matin ( 3o juin ), le général Josnet entra dans Auray et fît sa jonction avec Hocbe , qui vint de Vannes s'y établir.
L'évacuation d^ Auray était une faute capitale dont les émigrés devaient ressentir promptement les déplorables résultats ; jusqu'à ce moment, leur principale force avait résidé dans répouvante causée par la surprise du débarquement. Il importait surtout qu'ils ne laissassent pas aux républicains le temps de se reconnaître, qu'ils montrassent une audace proportionnée à l'opinion qu'on avait de leurs forces. Quelques succès eussent achevé de rallier à eux tous les gens timides et de démoraliser les administrations. Puisaye et la plupart des émigrés avaient compris tout cela ; ils eussent agi en conséquence si les intrigues de l'agence n'eussent pas, dès le commencement, paralysé leurs moyens.
L'évacuation d' Auray suivie presque aussi-
tôt (runc dclaite , détruisit le prestige qui entourait rexpédition. Certains royalistes commencèrent à craindre qu'elle ne réussît pas : l'administration rentra triomphante dans une \ille d'où elle avait fui; mais la conséquence la plus funeste fut de permettre au général Josnet de se réunir à Hoche : car l'armée royale eut pu avoir bon marché de ces deux généraux pris isolément; mais il était douteux qu'elle pût en venir aux mains avec leurs troupes réunies , quand surtout le général en chef voyant ses communications rétablies, et la possibilité de recevoir de tous côtés des secours en hommes et en munitions, pouvait, par l'habileté de son plan et la supériorité de ses manœuvres , suppléer au petit nombre de ses troupes, jusqu'au moment prochain où son armée lui paraîtrait assez forte pour prendre l'offensive et les écraser.
Un matin , quelques jours après ces événemens^ l'abbé de Boutoniilic, vêtu en habits civils, causait avec madame Lanno devant la fenêtre ouverte . Les deux diplomates parais-
saient peu sensibles à Tair abattu du petit nombre des leurs qui n'avaient pas suivi l'évacuation des chouans, et restaient en bulte aux insultes des soldats républicains, aux craintes des poursuites autorisées par la part active qu'ils avaient prise au soulèvement royaliste. Sous légide de l'enseigne annonçant la justice de paix, le couple intrigant passait aux yeux des soldats pour d'excellens patriotes , et continuait tranquillement de combiner des projets qui ruinaient la cause royale en vue des intérêts du roi.
— Vous témoignerez toute ma satisfaction au comte d'Hervilly , dit madame Lanno , du ton d'une châtelaine qui envoyait une écharpe à un chevalier vainqueur ; il a noblement compris son devoir et s^est acquitté avec une rare fidélité des ordres de sa majesté. Combien d'autres à sa place eussent secondé les vues criminelles de Puisaye , dans l'espoir de partager les avantages que ce traître ambitionnait ?
— Sans doute, répondit l'abbé, d'Hervilly
a donné une grande preuve de dévoûment et de loyauté au roi ; mais ce qu'il a fait jusqu'ici n'est rien comparativement à ce que nous attendons de lui : il faut maintenant que Puisaye soit dépouillé du commandement de l'expédition, afin que nous puissions lui imprimer une direction convenable, qui portera, je n'en doute pas, un coup mortel aux anarchistes. C'est pour cela que je veux m'entendre avec le comte d'Hervilly avant de rejoindre le chevalier de la Vieuville , qui est occupé à travailler l'intérieur. Il m'annonce , par une lettre que j'ai reçue ce matin , avoir décidé le chevalier de Filz à demeurer avec sa division aux environs de Maulac , au lieu de se joindre à Puisaye , comme il en avait l'intention.
— C'est cela ! tout marche au gré de nos vœux! s'écria madame de Lanno.
— L'heure s'avance, votre mari ne revient pas, quel funeste contre-temps s'il n'apportait pas ce passeport!
— Vous l'aurez, soyez-en sûrj il n'oserait
pas rentrer à la maison, sans Favoir obtenu. — Vous avez entendu comment je lui ai parlé.
— En dame et maîtresse^ répondit Fabbé en souriant. C'est votre droit, belle dame j qui mieux que vous est faite pour commander ? Il est si doux d'ailleurs de vous servir, qu'on s'estime heureux d'être enchaîné à votre char,
— Flatteur, parlez plus bas; que penserait on si Ton vous entendait ? — Voici monsieur Lanno , j'aperçois son gros ventre qui se projette à la porte de la mairie.
— Il se sait en retard; car il presse le pas : mais voilà qu'on lui parle ; il s'arrête à causer. — Damné bavard, il m'oublie.
— C'est un municipal , le citoyen Kerdelo, qui Fa abordé... Voyez-le, il paraît mal à Faise ; peut-être Fa-t-on refusé.
— Je vais m'en informer, dit l'abbé en se levant; s'il a obtenu mon passeport, je partirai aussitôt.
— Dieu vous protège ^ mon cher Boutonillic ; surtout ne me laissez pas dans Finquié-^
lude sur voire compte : si vous étiez retardé, ayez soin de me le faire dire.
— Je n'y manquerai pas, madame.
Il lui prit la main qu'il baisa avec un mélange de respect et de familiarité, et se dirigea à grands pas vers le citoyen Lanno.
Le père de Charles, rentré avec l'administration et rassuré à-peu-près par la présence des troupes et du général en chef, prenait sa revanche avec le gros juge de paix qui l'avait si cruellement tourmenté la veille du débarquement.
— Citoyen Lanno , dit-il à celui-ci qui passait auprès de lui sans paraître le remarquer, eh bien ! quelle nouvelle ce matin f
— Mais nen de bien intéressant , répartit le gros juge en enflant ses joues.
— Sans doute rien d'intéressant : car vos amis commencent à être embarrassés.
— Mes amis! citoyen , répartit le gros juge, que voulez-vous dire s'il vous plaît? Vous me faites l'honneur de m' entendre.
— Mais ne vous souvenez-vous plus de no-
— H — tre conversation? il me semble que vous vous applaudissiez de votre conduite avec la famille de Kerderf.
— Citoyen Kerdelo , pas de mauvaise plaisanterie; cela n'est plus de votre âge. Parlez raison, ou je vous souhaite le bonjour.
— Avez-vous oublié aussi les menaces que vous m'avez faites ?
— Citoyen Kerdelo , vous avez mal dormi cette nuit , répliqua le magistrat avec un aplomb admirable , où perçait un grain d^ironie.
Le municipal étonné de cette impudence , sentit chanceler la résolution qu'il avait prise de se venger du juge de paix, dont la conduite lui paraissait si différente de celle qxi'il aurait tenue dans une pareille occasion. Préférant donc sacrifier un désir de vengeance à la crainte de pousser à bout un homme de ce caractère^ il dit en changeant de ton :
— Citoyen Lanno , vous êtes toujours bien informé, dans quel état sont les affaires?
— C'est selon , citoyen ; il y en a de plu-
sieurs sortes. Les affaires de procédure ne vont pas, celles de commerce sont suspendues , celles d'amour ne battent que d'une aile.
— Bien , bien , je le sais comme vous ; quand je vous parle des affaires , c'est de celles du jour qu'il s'agit, des émigrés et des blancs.
— Citoyen Kerdelo^ en votre qualité d'officier municipal , vous êtes à même d'en savoir plus long que moi ; je n^ai aucuns rapports avec les français coupables qui s'allient à l'Angleterre pour désoler leur patrie. Vous me faites l'honneur de m'entendre?
En achevant, il souffla bruyamment et fut au-devant de l'abbé qu'il avait aperçu venir.
Le municipal employa quelques instans à se remettre de l'étonnement que lui avait causée l'impudence du magistrat. Il chercha plusieurs raisons à cette conduite, et pensa définitivement qu'elle n'augurait rien de bon pour le parti royaliste^ puisque le même homme qui annonçait l'expédition avec la
joie d'un initié , se défendait* maintenant de toutes relations avec elle. Cette pensée le conduisit à la porte de sa maison : il aperçut Charles à travers la croisée, et lui fît signe de descendre.
~— Charles j lui dit-il , le général en chef m*a parlé de toi ; nous avons eu a ton sujet une longue conversation ; il paraît instruit de l'escapade que tu as faite ^ lors de l'arrestation de la famille Kerderf : il m'en a touché quelques mots, mais sans témoigner de colère; cependant il m'a donné ordre de t^ aller chercher ; et je crois hien qu'il veut t'adresser une remontrance à ce sujet.
— Le général en chef a bien autre chose à faire, répondit Charles, en souriant de cette pensée toute paternelle : êtes-vous certain qu'il m'ait demandé? je ne comprends pas ce qu'il peut avoir à me dire.
— Viens avec moi, tu le sauras.
— Mais , mon père ^ ne vous êtes-vous pas mépris sur les paroles du général? êtes-vous bien certain qu'il m'ait demandé? je ne com-
prends pas ce qu'il peut avoir à me dire.
— Ah! ça , crois-tu que je radote? quand je te dis qu'il m'a donné ordre de t'amencr aussitôt !
Charles ne lit plus d'observation et suivit son père à la maison commune , en se demandant quel motif pouvait avoir Hoche pour le faire venir devant lui , dans un moment où ses soins devaient être portés sur de si pressans intérêts.
Le père et le fils traversèrent plusieurs chambres occupées par des officiers et des membres de l'administration. Un sergent de planton leur ouvrit une porte ^ et les fit entrer dans la chambre où se tenait le général. Il était seul^ assis devant une table chargée de papiers : une carte du pays était ouverte devant lui.
— Citoyen général , dit le père de Charles , voici notre jeune homme.
— C'est bien , dit Hoche en se levant ; je vous remercie de ne m' avoir pas fait attendre.
— C'est un bon garçon , quoique un peu têtu, reprit le municipal, en frappant de petits coups sur Tépaule de Charles : mais lorsqu'on sait le prendre^ il est facile à mener. Comme tous les jeunes gens qui ont étudié le latin, il croit pouvoir faire à sa tête^, sans consulter son père et les personnes qui ont acquis une expérience qu'on n'apprend pas dans les livres : je vous serai obligé, puisque vous voulez bien lui donner une petite leçon, de le tancer sur ce chapitre ; c'est par là surtout qu'il pèche.
— La discipline militaire est à cet égard le meilleur enseignement , répondit Hoche , j'espère qu'il en profitera. Citoyen Kerdelo, mes instans sont comptés , et je désirerais causer seul avec votre fils.
Le municipal parut surpris et quelque peu formalisé; mais pensant que Hoche voulait ménager l'amour-propre de son fils , et rendre la leçon plus profitable en la lui donnant sans témoins , il fit au général un petit signe d'intelligence ; et se retira aussitôt. Dès qu'il fut
parti , celui-ci reprit la place qu'il occupait précédemment, et invita Charles à s'asseoir auprès de lui.
Le jeune homme éprouvait un vif désir de connaître ce que le général lui voulait : il n'était pas permis de croire , en voyant sa figure où se peignaient de graves préoccupations, qu'il voulut, dans un pareil moment, condescendre à un caprice paternel , pour donner une admonition sans propos à l'un de ses officiers. Aussi son cœur battit, lorsque Hoche prit la parole.
— Votre père m'a dit que vous aviez passé une grande partie de votre enfance à Carnac, que plus tard vous aviez chassé fort souvent sur la côte.
— C'est la vérité , répondit Charles.
— Jetez les yeux sur cette carte : connaissezvous parfaitement le pays qu'elle concerne ?
— Depuis Auray jusqu'à la côte , il n'est pas un chemin, pas un sentier que je n'aie souvent parcouru : je connais parfaitement les villages et même les fermes qui se trouvent
dans toute cette partie ; mais celle à l'ouest , vers Plouharnel et Sainte-Barbe, m'est un peu moins familière.
— Ainsi , vous pouvez me donner tous les renseignemens que je vous demanderais sur le théâtre de la guerre ? Vous avez eu ^ citoyen Kerdelo, de fréquentes relations avec les royalistes ?
Charles fit un signe affîrmatif.
— Par conséquent, vous devez'savoir quelles sont leurs ressources , leurs moyens?
— Les rapports que j'ai eus evec les familles royalistes^ n'ayant rien qui concerne la politique , je n'ai pas été à même d'apprendre sur ce point rien de particulier ; d'ailleurs on me faisait d'autant moins de confidences que je mettais tous mes soins à éviter d'en recevoir.
— Ah! dit Hoche, en souriant^ je comprends quels étaient ces rapports; je n'ai pas oublié avec qui vous vous trouviez lorsqu'on vous amena à Garnac. — Et, en supposant que vous eussiez des renseignemens utiles, je
crois que par délicatesse vous refuseriez de rae les communiquer ?
Charles ne répondit pas; mais ce silence signifiait que le général avait rencontré juste.
— Citoyen Kerdelo , j'ai besoin de vous pour une mission délicate , qui exige beaucoup d'adresse, de prudence et d'habileté. Ne me faites pas d'observations^ continua Hoche, en voyant le jeune homme s'apprêter à parler ; vous êtes jeune , et vous n'avez pas de ces sortes d'affaires toute l'expérience que j'eusse désirée ; mais je n'ai pas le choix : vous êtes le seul qui puisse remplir cette mission.
— Mon général , dit Cbarles , je ferai de mon mieux pour justifier votre confiance.
— Je ne vous demande pas si vous êtes dévoué à la république : ce serait vous faire injure , puisque vous portez l'épaulette ; cependant, il y a quelques jours, votre conduite n'était pas celle d'un franc et loyal républicain : il faut aujourd'hui montrer que vous comprenez tout ce que vous impose votre
double qualité de soldat et de citoyen
Surtout chassez loin de tous toutes considérations particulières i débarrassez-vous de tout ce qui pourrait vous entraver dans Taccomplissement de vos devoirs : vous m'avez bien compris^ ajouta-t-il, d'un ton qui ressemblait à une allusion?
— J'exécuterai à la lettre les ordres que vous me donnerez , repondit Charles complettement subjugué par l'ascendant que prenait Hoche sur tous ceux qui l'approchaient : le serment que j'ai fait de servir la patrie , était dans mon cœur, quand je l'ai prononcé.
— \oici ce dont il s'agit: il m'importe de connaître d'une manière positive la position occupée atuellement par les insurgés , le nombre d'hommes rassemblés au quartier-général^ la quantité de munitions et de vivres qui existent dans les magasins, l'esprit des émigrés et des troupes soldées. Je veux connaître aussi celui des campagnes , l'opinion des paysans sur nos forces , et les moyens des émigrés, l'impression produite par leurs re-
vers. Plusieurs patrouilles parcourent le pays pour nous procurer des vivres, et observer Tennemi ; mais elles ne pouri'ont me rapporter sur ce sujet que des renseignemens imparfaits , et je tiens à savoir surtout la position des avant-postes, leur état, la distance qui existe entr'eux , le quartier-général et nous ; les chemins qui y conduisent, la nature des lieux où ils sont placés. \ous comprenez sans doute toute l'importance de la mission dont vous allez être chargé : si vous la remplissez avec adresse et célérité , vous aurez bien mérité de la république, en épargnant un grand nombre de ses enfans , et de l'humanité, en sauvant beaucoup de ces malheureux insur£;és des désastres qui les menacent : car rémigration vaincue , les paysans déposeront les armes 5 et je compte leur accorder une amnistie générale.
Charles eut préféré toute autre mission à celle qui lui était confiée : il croyait y trouver qulque analogie avec celle d'un espion ; et sa délicatesse lui suscitait des scrupules. Mais
Hoche lui inspirait trop de respect pour qu'il se permît la moindre observation : la discipline lui commandait d'ailleurs d'obéir aveu£>lément aux ordres qui lui étaient donnés , et il ne possédait pas une assez grande connaissance des lois de la guerre^ pour savoir au juste comment il devait, en vue de son nouvel état, considérer cette mission, dont, après tout , il pensa que le général ne l'eut pas chargé, si elle eut été de nature à le discréditer dans Tesprit de ses camarades .
— Mon général , dit-il, si le zèle et le désir de justifier votre confiance peuvent suppléer...
— C'est bien ^ mon camarade , interrompit Hoche , en souriant; je ne vous demande rien de plus. Dès lors que vous sentez un vif désir de m'apporter les renseigneraens dont j'ai besoin , je vous garantis que les qualités nécessaires à une mission de ce genre , ne vous feront pas défaut. Les dangers que vous courrez développeront en vous une foule de ressources que vous ne soupçonnez pas.
— Quand de vrai -je partir , général ?
— A l'instant même. J'ai ici un accoulroment complet de paysan : vous allez vous en revêtir. Voulez-vous que je vous aide?
— Merci j général : ces vétemens me sont familiers.
Charles se dépouilla de son Iiabit d'unifor me, et endossa les culottes, les deux gilets et la veste du paysan des environs. Tandis qu'il mettait dans l'arrangement de sa toilette tous les soins qui pouvaient lui donner une ressemblance parfaite avec les individus dont il prenait le costume , Hoche remplissait les blancs d'un papier imprimé portant en tête les armes de la république avec un sceau en cire rouge. Lorsqu'il eut achevé, il leva la tête, et vit Charles^ devant une glace, s'étudiant comme un acteur qui se prépare à jouer un rôle, La transformation du jeune homme était devenue complette : il avait pris, avec la veste et le grand chapeau rond , l'air gauche et lourd ^ toutes les manières d'un jeune paysan voisin des villes , qui s'est frotté
à Ja civilisation , et affecte des prétentions Je bel esprit avec la iîgure d'un rustre.
Hoche l'examina en tout sens , et prit plaisir pendant quelques instans à le faire marcher devant lui.
— C'est au mieux, mon camarade: l'oeil le plus exercé ne parviendra pas à reconnaître en vous un officier républicain.
Charles fit le sourire niais d'un paysan qui veut montrer son esprit.
— Gy besq, ha gaz discoûarnet N'int mad nemed da zibri boëd.
C'est un proverbe de chez nous.
— Et la traduction, mon jeune açars?
— Chien sans oreille et chat sans queue ne sont pas propres pour la chasse.
— C'est un excellent proverbe dont vous avez su profiter: car il ne vous manque rien. Si je pouvais me déguiser aussi parfaitement et parler comme vous le breton, je voudrais parcourir moi-même le pays, et pénétrer dans le conseil des insurgés; mais chacun son rôle. J'aime à croire mon camarade que vous rem-
plirez bien le vôlre. — Voici nn laissci -passer: il vous servira, si vous rencontrez des patrouilles : je donne ordre à tous chefs de corps de vous prêter main forle et assistance, de se porter sur les points que vous leur indiquerez. — Vous voyez, mon jeune ami , ajouta Hoche, d'un ton qui fut vivement apprécié par Charles , que je ne fais pas de vous un obscur batteur d'estrade: c'est presque une mission supérieure dont vous vous trouvez revêtu... vous êtes bien jeune: ayez l'ambition de justifier ma confiance.
Il lui frappa amicalement sur l'épaule , et le conduisit à une porte du fond , par laquelle il le fit sortir. Vous avez de bonnes jambes : tâchez d'être de retour dans la soirée.
— Ma vie dépendrait de cette mission que je ne mettrais pas plus de zèle à la remplir, répondit Charles en descendant Fescalier.
Les dernières paroles de Hoche , d'autant plus flatteuses pour l'amour-propre du jeune homme, qu elles lui étaient adressées par un homme si justement renommé, l'avaient tout-
à-fait rassure sur la nature de sa mission • et , loin de croire^ comme auparavant, que le rôle qu'il remplissait pouvait porter atteinte à sa délicatesse , il était lier d'en être chargé et de pouvoir servir d'une manière utile la cause qu'il avait embrassée.
Sorti de la maison commune par une porte de derrière^ il traversa promptement laplace^, et prit des rues détournées, pour quitter la ville, sans être reconnu. La vitesse de sa marche ne lui fit pas oublier le personnage qu'il représentait , et il dut à cette précaution de passer auprès de plusieurs personnes de connaissance^ sans éveiller leur attention, tant son allure ressemblait en tous points à celle d'un paysan.
A l'extrémité du faubourg, qui est fort rapproché du centre de la ville de ce côté, à cause de l'absence de grande route, il fut arrêté par un poste , et demanda l'officier de garde à qui il exhiba son laissez-passer. Cette foi^malité remplie^ il continua sa route sans obstacles, et tournant par Kerliano , il prit le chemin habituel de Carnac.
La campagne, pendant une lieue , lui offrit Taspect d une vaste solitude. Il n'aperçut pas un homme sur cette route habituellement fréquentée; il ne vit pas de bestiaux sur les landes qu'il traversa , et n'entendit point leurs meuglemens dans les étables. Les maisons silencieuses, avec leurs cheminées froides, lui parurent abandonnées. 11 entra dans quelquesunes dont les portes étaient ouvertes , et n'y rencontra personne. Le désordre , qui régnait dans ces logis, ne l'étonna pas: car la malpropreté et la confusion habitent de compagnie avec le paysan breton. Mais les armoires étaient ouvertes, les bahuts renversés, du linge et des effets répandus ça et là : il jugea que dans une fuite précipitée, les propriétaires avaient choisi à la hâte quelques-uns de leurs effets , ou que des maraudeurs y étaient venus. Il n'eut bientôt plus de doute à ce sujet , en voyant dans une ferme importante , qu'il visita, la vaisselle totalement brisée, la plume des coutils répandue dans la chambre , et le cadavre d'un chien récemment
tué, sur le seuil qu'il avait voulu défendre.
Ce spectacle répandit un nuage de tristesse dans Fâme de Charles: il considéra d'un œil attendri le serviteur fidèle , viclime de son dévoûment à l'intérêt de ses maîtres, et les dégâts des maraudeurs qui , ne trouvant pas que la guerre causât d'assez grands désastres, se plaisaient à détruire ce qu'ils ne pouvaient enlever.
Charles connaissait toutes les privations que les soldats avaient souffertes toutes les difficultés qu'ils éprouvaient journellement à se procurer le plus strict nécessaire. Mais phis il plaignait leur misère et admirait leur constance patriotique , plus aussi il détestait cette fureur de détruire qui, nepouvantpas s'assouvir sur les ennemis, s'exerce sur leurs propriétés: colère aveugle qui , par la ruine de quelquesuns j augmente le malheur de tous.
Sentant que sa mission demandait une entière liberté d'esprit, il s'arracha à ce spectacle, qui lui suscitait de gênantes réflexions, et poursuivit sa route, en cherchant à se cuiras-
ser contre les scènes encore plus graves, dont il prévoyait devoir être le témoin. Néanmoins, il lui fallut de grands efforts d'imagination et de mémoire, pour se monter au degré d'enthousiasme qu'il avait en partant ; et, par une singularité qui sera facilement comprise , il ne put, malgré tous ses efforts, réussir à écarter le souvenir du malheureux chien cruellement assassiné dans le pillage de son logis.
Après un quart-d'heure de marche, il aperçut, dans une lande, une troupe nombreuse de bestiaux, sous la garde de quelques hommes. C'étaient les premières créatures qu'il rencontrait depuis son départ d'Auray. Le silence et la solitude qui régnaient, à cette heure du jour, dans un pays ordinairement animé, lui avaient paru si funèbre, qu'il éprouva à leur aspect une sensation de joie égale à celle qu'il eût ressentie, si, depuis long-temps, il avait étésé^ questré de tout commerce avec les hommes. Machinalement, il s'avança de leur côté. Ceuxci, en le voyant venir, demeurèrent assis tranquillement et le regardèrent d'un air naturel.
sans montrer d'inquiétude ni d'étonnement; ce qui confirma Charles dans la confiance qu'il avait en son déguisement.
— Bonjour^ mes gars, dit-il en s^asseyant à côté d'eux : comment va la santé ?
— Doucement, doucement, répondit le plus âgé de§ paysans ; et de votre côté, mon gars ?
— Les bleus ne sont pas loin, dit Charles, d'un ton significatif.
— Yiennent-ils par ici ?
— Ils se tiennent tranquilles à Auray : la bonne sainte Anne veuille faire tomber sur eux une pluie de feu qui les rôtisse.
— Le ciel vous entende, garçon! J'ai brûlé plus d'une livre de cierges, pour obtenir le triomphe de la sainte église ; mais le bon Dieu veut nous faire expier nos fautes.
— La sainte volonté soit faite.
— De quel endroit venez-vous ?
— J'étais à Landevant, et je me suis sauvé chez nous, au moment de la déroute, à cette heure je vais rejoindre les autres. — Ils sont à Garnac, j'imagine ?
— Oui-dà ; le général Tinténiac est passé l'autre jour par Plocrmel : hélas, mon gars , c'était à fendre le cœur. Il y avait un autre chef avec lui, le fils du seigneur de Kerderf , un beau brin d'homme aussi , et brave, dit-on , au possible. Moi qui vous parle, j'ai connu ça tout enfant... Ils se donnaient bien du mal, et n'étaient pas chichesde leur vie, pour empêcher la bande de se sauver par les champs, car les bleus les suivaient de près et tiraient comme des enragés.
— A Landevant, quand ils nous ont attaqué, fallait voir quel bruit ils faisaient. Ils avaient amené je ne sais combien de canons. C'est une vilaine engeance, tout de même ! nous tombions comme des mouches, sans pouvoir leur tuer un homme : ma foi, tout le monde s'est sauvé.
— x\ votre place, j'en aurais fait tout autant, et, pas moins voilà un bras qui a donné le compte à plus d'un républicain ; mais ce n'est pas dans des batailles : nous ne sommes pas taillés Ipour ça Qu'on me laisse faire, comme je l'entends, viser mon homme et tirer quand
— SI — ça me dit, pour le sûr, il y en aura un à bas. Mais si Ton veut me mettre en file et nous aligner côte à côte, comme les soldats de pierre du bienheureux saint Cornéli, c est fini, je n'en suis plus.
— Dites-don c, l'ami, reprit un autre paysan, il paraîtrait que les chefs ne font pas bon ménage ensemble; on vous avait promis des troupes qu'on ne vous a pas envoyées : c'est la raison pourquoi vous avez été mis en deroute.
- — Je ne suis qu'un paysan, reprit le plus âgé ; mais j'aime le bon Dieu et l'église, et je donnerai tout mon sang pour le triomphe de la sainte cause. J'ai idée que ça ne finira pas bien : les anglais partiront : malheur ! — Mon défunt père, le cher homme! m'apprenait à les haïr, et ça m'est toujours resté là .
— Ne sait-on pas, reprit un autre, que c'est un peuple d'hérétiques, qui ne reconnait pas notre très saint père le pape Pet puis, je me rappelle, quand j'étais tout enfant : — C'était, ma foi, en l'année 1746 — Avoir vu dans la baie
une flotte de leurs navires, tout comme au jour (l'aujourd'lmi. Ils ont tout pillé, ravagé à Quiberon, brûlé les navires, tué les bestiaux et les hommes. La presqu'île était alors un pays riche au possible, et à présent c'est aussi minable que nous. Bienheureux, si du coup, les Anglais n'emportent pas le reste î
— Allons, mes gars, dit un troisième, ce n'est pas maintenant la même chose : notre recteur nous a fait là-dessus un sermon, où il dit que monseigneur l'évêqiie de Dol sanctifie par sa présence les impies.
— Ça peut bien être ; mais j'aimerais autant qu'il n'y eut que de vrais chouans. — Et vous, l'ami?
— Et moi aussi , répondit Charles ; je n'ai pas confiance dans l'anglais. — Savez-vous, mon gars, où je trouverai les bandes ?
— Devant Carnac et Plouharnel.
— Avez-vous idée que les bleus vont bien-^ tôt venir ?
— Trop tôt pour nous^
— Je vous conseille de faire bonne aarde :
car il y a des troupes de bleus qui courent le pays en pillant.
— S'ils viennent par ici , je connais quelqu'un qui en abattra pour le sûr. II y a là une pièce de lande qui sera bonne pour Faffut.
— Et vos bestiaux , ils les emmèneront à Auray.
— Je n'ai là-dedans qu'une paire de vaches : toutes ces bêtes sont aux voisins qui se sont sauvés après l'évacuation d' Auray.
— Adieu, mes gars, je vais faire un tour làbas.
— Adieu, adieu ;, dirent les paysans; Jésus vous conduise en route!