‹ QuiberonChapitre 2 sur 7 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

Charles traversa la lande, et marcha quelque temps dans un sentier étroit , conduisant à un hameau situé à moitié route de Carnac et d' Auray. Il avait dessein de s'arrêter dans ce lieu où il pensait trouver encore des habitans, afin dV prendre des informations et de savoir vers

quel point se diriger pour obtenir plutôt les renseignemens que Hoche lui avait demandés. Il paraissait, d'après ce qu'il avait vu jusqu'à ce moment , que Fécliec éprouvé par l'armée royale avait répandu une consternation générale, et qu'on avait négligé môme de placer des avant-postes, de faire battre le pays, et de prendre enfin toutes les précautions commandées parle voisinagede l'ennemi. Charles pensa que, si une colonne républicaine marchait brusquement sur le camp royal, elle pourrait le surprendre et l'anéantir complètement. Occupé de ces réflexions, il arriva près du village. Des cris de femmes, mêlés de gros rires et d'éclats de voix, se faisaient entendre dans la maison la plus éloignée du côté par où il entrait : il prêta l'oreille, et reconnut que ces cris étaient poussés par des personnes en détresse. En toute autre circonstance, un sentiment de générosité instinctive l'eut fait voler au lieu d'où partaient ces cris; mais tout plein de la mission qu'il avait à remplir, il ne voulut pas courir le risque de se voir ar*

rêté dans son accomplissement sans motifs graves; et il se fît violence pour demem^er à l'état d^ observateur , afin de savoir ce qui se passait et de ne porter son intervention que dans le cas où elle pourrait être utile.

Il avança donc doucement et comprit bientôt la cause de ces cris en apercevant à travers la fenêtre ouverte des uniformes républicains. Il pensa que les maraudeurs qui avaient pillé les maisons abandonnées , renouvelaient une pareille scène dans ce village et se livraient à de coupables violences sur les malheureux habitans.

Charles indigné de la conduite de ces soldats et ne prenant conseil que d'un premier mouvement, voulut d'abord courir à cette maison et s^appuyer de son laissez-passer pour renvoyer les maraudeurs ; mais réfléchissant aussitôt que ces soldats agissaient peut-être par ordre en enlevant de force les subsistances : puisque, les paysans refusant de vendre leurs denrées , on était réduit , pour se procurer les moindres objets, à employer

les baionnctles ; que , d'un autre côté , si ces soldats étaient en faute, ils pourraient refuser de le reconnaître et lui faire un mauvais parti ; Charles hésitant sur la conduite qu'il devait tenir en cette occasion, pour accorder la justice et la commisération avec les doubles devoirs que lui imposaient sa mission et sa qualité d'officier républicain, se rapprochait à pas lents du théâtre de ces violences , lorsqu'on tournant Tangle d'une maison auprès de laquelle il s'était tenu jusqu'à ce moment, il vit devant la porte deux beaux chevaux attachés à un pieu. L'un avait ime selle anglaise de femme , et l'autre une housse de drap rouge avec des fleurs de lys d'or brodées à chaque coin.

En regardant cette maison qu'il savait être un cabaret , pour voir s'il n'apercevait pas les maîtres de ces chevaux , il distingua derrière le rideau qui garnissait la fenêtre du premier étage , l'ombre de deux personnes qui paraissaient regarder dehors, en cherchant à n'être point vues. Un sentiment de curiosité roma-

nesque lui fît vivement désirer de connaître ces personnes ^ qui devaient être , à juger par leurs montures , des notabilités du parti royaliste. Il pensa qu'elles avaient été surprises dans ce cabaret par l'arrivée des maraudeurs , et qu'elles attendaient leur départ pour se remettre en route. L'idée qu'il pourrait leur être utile et empêcber qu'on ne se portât contre elles à de coupables excès, pénétra dans son esprit , et il considéra comme un devoir de les protéger, lorsqu'il pensa que l'une de ces personnes appartenait à ce sexe délicat que tout galant homme doit défendre et assister, même au risque de sa vie.

Son regard attaché sur la fenêtre, cherchait à percer les rideaux , mais l'étoffe épaisse et le jour qui venait de l'intérieur, ne lui permettaient de voir rien de plus que deux ombres vaguement dessinées. Tout à coup il vit une main blanche soulever un coin du rideau, et de belles boucles brunes sous les bords larges d'un joli chapeau de castor. Le rideau tomba aussitôt, et bien que ce mouvement

— ^lO — eût été fait avec la rapidité de l'éclair, qu'il n'eut aperçu ni la (igure , ni la taille de cette femme, son cœur battit violemment, car, par cet instinct d'amour, cette éminente faculté qui nous fait deviner la présence de l'objet aimé, il avait cru reconnaître Marie ^ il avait acquis la certitude que c'était elle , par l'émotion qui avait pénétré son cœur avant que ses yeux ne l'eussent vue.

. Charles, depuis qu'un sentiment autrement fort qu'une pure courtoisie chevaleresque Tintéressait au sort des personnes renfermées dans ce cabaret, ne pensa plus que son devoir l'appelait sur un autre points et perdant complètement de vue le souvenir de sa mission , il se sentit invinciblement attaché à ce lieu où était Marie. Reprenant donc l'esprit de son rôle qu'il avait oublié depuis quelques inslans ^ il entra dans la maison.

Plusieurs paysans buvaient du cidre autour d'une table , le cabaretier se promenait d'un air inquiet, allant de la porte au bas de l'escalier qui conduisait à l'étage supérieur, et

s'arrêtait un instant dans ces deux endroits , comme si de là fut venue la cause de son inquiétude.

Charles n'avait pas déjeûné avant son départ d'Auray ; il avait marclié long-temps avec l'air frais du matin ; et, bien que son imagination fut dans une grande excitation, la nature qui ne perd jamais ses droits^ lui fît sentir à l'estomac les tiraillemens de la faim. Profitant pour satisfaire son appétit , du temps qu'il allait passer dans l'attente , il demanda à déjeûner, et riiôte lui servit quelques galettes de blé noir avec une mesure de cidre.

Les paysans en le voyant entrer s'étaient parlé à l'oreille ; Tun d'eux , auprès duquel il avait pris place , lui adressa la parole :

— Yenez-vous de bien loin, comme ça?

— De chez nous , répondit Charles avec la brièveté d'un homme qui mange d'un bon appétit et n'aime pas être dérangé dans une si douce occupation.

— Et, sans curiosité, de quel côté allez-vous?

— Devers Carnac.

— Ah ! ah! vous allez joindre leshandes?

— C'est le devoir de tout bon gars. — Estce que vous n'en êtes pas , vous ?

— Si fait^ nous en sommes , c'est la volonté du bon Dieu. Mais au tour que ça prend, j'imagine que nous aurions aussi bien fait de rester chacun chez nous.

— C'est aussi mon idée, dit Charles; le grand saint Michel me pardonne si je dis une mauvaise parole.

— Est-ce que vous êtes tout nouvellement dans la chouannerie ?

— J'étais à Lande vant.

— Tiens ! nous y étions aussi^ je ne me rappelle pas de vous.

— Si fait 5 moi , répartit Charles avec aplomb.

— C'est tout de même possible, on ne voit pas dans un pardon toutes les jolies filles qui s'y trouvent.

— Ni dans une foire toutes les cornes.

— Où ça que vous êtes allé^ quand c'est qu'on a joué des jambes?

— Chez nous^ avec les gars de la paroisse .

— Sans curiosité, de quel endroit êtes-

vous?

Charles eut un moment d'hésitation^ il craignait que l'un de ces hommes n'appartînt à la paroisse qu'il nommerait, et que son déguisement ne fut ainsi découvert, car les habitans d'une même paroisse se connaissent parfaitement entre eux ; mais^ comme en Bretagne, il existe dans chaque paroisse quelque diversité de costume, Charles examina rapidement les indiA^dus avec lesquels il se trouvait , et répondit du ton le plus assuré :

— Je suis de Kervignac.

Le paysan le regarda avec surprise.

— J'aurais parié un pot de cidre que vous étiez de la paroisse de Pluvigner, de l'autre côté de Landevant.

— Pourquoi donc ça ?

— Dame, est-ce que les oiseaux ne se distinguent pas aux plumes. Vous êtes vêtu comme les gars de Pluvigner.

Cette observation avait échappé à Charles,

et il craignait d'éprouver de grandes difiicultés pour soutenir son personnage, surtout si le paysan questionneur l'interrogeait sur sa famille, mais un incident détourna Pattention de ce sujet. Les cris avaient cessé dans la maison occupée par les soldats, on n'entendait plus que leurs rires et le bruit qu ils faisaient en fouillant, mais une scène semblable avait commencé dans la maison voisine, une femme fît entendre des cris lamentables. Tout à coup elle sortit échevelée et les vêtemens en lambeaux, poursuivie par plusieurs soldats qui voulaient sans doute assouvir sur cette mallieureuse leur brutalité.

— Encore une qui y passera murmura l'hôte entre ses dents.

— Est-ce que personne ne la sauvera ? s'écria Charles.

— C'est une grande abomination, répondit un des paysans; mais chacun tient à sa peau^ quoiqu'elle ne vaille pas grand chose 5 nous ne sommes pas assez forts pour nous attirer de méchantes affaires sur les bras.

En ce moment on entendit marcher à l'étage supérieur, Charles tressaillit^ et pensa qu^il allait voir Marie ; son attente fut trompée , un homme parut au haut de l'escalier , et appela rhôte qui monta précipitamment ; Charles à sa vue éprouva une extrême surprise, car il croyait que Marie était accompagnée de son père ou de son frère ; or, il n'en était rien, cet homme était un inconnu, il fouilla sa mémoire pour se rappeler toutes les personnes qu'il savait alliées aux Kerderf , et il se convainquit qu'il voyait celui-ci pour la première fois. Gomment alors, Marie se trouvait -elle seule avec lui, enfermée dans un caharet; car, bien qu'il ne fut plus delà première jeunesse, son âge et sa tournure ne permettaient pas néanmoins à une jeune personne de se regarder avec lui comme à l'abri du danger, ou au moins de la médisance.

Charles se perdait en conjectures pour deviner quel pouvait être cet homme, et comment il se trouvait dans là société de Marie. Un sentiment de jalousie que tous les amans compren-

— ZiZ. — dront, lui faisait envier un bonheur dont l'autre ne sentait pas sans doute tout le prix. De vagues soupçons qu'il s'efforçait de repousser, revenaient sans cesse l'assaillir toujours plus forts à mesure qu'il les combattait.

Il était plus que jamais décidé à attendre le moment où sortirait Marie, afin de se montrer à elle et d'observer sa contenance à l'instant où elle le verrait ; et dans le cas où il remarquerait sur ses traits un trouble accusateur, il comptait lui faire sentir qu'elle avait été devinée. Puis s'apercevant des affreuses suppositions que lui suggérait une inquiétude jalouse , il en rougit et les bannit de son âme avec lionte et indignation.

L'apparition de ce personnage avait produit une certaine sensation parmi les paysans , et réveillé en eux des idées politiques. Au moment où Charles sortit de ses réflexions , ils causaient du débarquement.

— Et toi, Jean^ est-ce ton avis ? demandait celui qui avait questionné Charles, à l'un de ses camarades.

— J'ai toujours pensé que ça irait mal avec ces coquins d'Anglais.

— - Quand j'ai su, moi^ que l'armée nous arrivait de cette île, je me suis dit : la pâte aura trop de le vain j ça fera une fournée aigre.

— Allons^ reprit un autre qui n'avait pas encore parlé, vous êtes comme les devinèurs qui prédisent le mal arrivé ; il y a trois jours, pas plus tard, vous disiez tout le contraire.

— Tu nous as entendus, toi?

— Quand les bleus ont quitté Auray, vous chantiez, vous étiez joyeux , tout comme des ânes débâtés ; à présent que les bleus sont les plus forts, vous cherchez de mauvaises raisons.

— ^ On ne savait pas ce que l'on sait à cette heure ; est-ce qu'on n'a pas dit qu'il y avait eu trahison.

— Il a été mention à Landevant, que les chefs ne se souciaient pas de l'église ni du roi, et qu'ils voulaient faire un duc anglais roi de France.

— « C'est un bruit que les bleus ont fait courir pour nous mettre en désunion.

— Point, c'est un prêlre qui me Fa dit.

— Ah ça, mon gars, dit un des paysans en s'adressantà Charles, quelle est votre opinion là' dessus ?

— Mon opinion est que chacun eût mieux fait de rester tranquille chez soi.

— Ça n'eut pas été si mal^ mais enfin croyezvous qu^on nous trahisse?

— Si c'était mon opinion , je retournerais chez nous.

— Moi j'ai confiance dans M. le comte. Si tous ceux qui Taccorapagnent étaient aussi francs que lui, on n'aurait pas d'inquiétude.

— Tenez, mes gars, reprit le paysan questionneur, il y a eu du mic-mac ; suffît , je me comprends bien.

— Allons, explique-toi, au moins.

• — Il y a à Carnac une armée de soldats qui n'ont pas encore bougé j que font-ils là^ à se chauffer parmi les pierres pendant qu'on envoie les paysans aux avant-postes. Je ne refuse pas de me battre, c'est pour ça que je suis venu; mais ça me chagrine de voir les soldats tran-

quilles comme des saint Jean-Baptiste , pendant que les bleus nous attaquent.

Cette opinion qui était dans l'âme des paysans fut unaniment partagée; car Finaction des troupes était en effet le plus fort grief qu'ils pussent faire valoir pour justifier le découragement que la défaite récente leur avait causé.

— Ah ça, mes gars, dit un des paysans, si M. le comte nous avait entendus pas moins.

— Est-ce qu'il entend le breton ?

r— Dame , qui sait ; toujours sera-t-il prudent de parler plus bas.

— C'est lui qui est là-haut? demanda Charles, comprenant que par ce nom de comte les paysans désignaient M. de Puisaye , général de Fexpéditon.

— Oui-dà c'est lui, avec une jeune demoiselle des environs de Garnac.

— La fille du seigneur de Kerderf^, ajouta un autre.

— Savez-vous ce qu'ils font là-haut ? demanda Charles.

/V peine eut-il dit ces paroles , qu'il en comprit l'inconvenance et la sottise , mais la faute était commise , il fallait en porter la peine.

— Vous demandez ce qu^ils font , s'écria l'un des chouans en donnant à sa figure une expression de grosse malice j dam^, mon gars, allez-y voir, moi je ne me mêle pas de ça ; si c'est leur idée de demeurer dans cette chambre, ils y resteront long-temps avant que j'aille les déranger; je me rappelle trop bien, comment Pierre Kerzo m'a traité, quand je l'ai trouvé un soir chez la femme de Kergouriou.

Charles jeta sur le paysan un regard de colère et d'indignation , pour la première fois il sentit le désir du meurtre. C'est en effet pour l'homme épris d'un chaste amour, qui entoure de respect et de vénération, la femme qui domine son coeur et l'adore religieusement à l'égal d'une vierge céleste; c'est une chose cruelle de voir un souffle impur ternir la glace translucide que l'imagination a mise autour de cette femme, d'en-

tendre une parole grossière , déchirer le voile poétique derrière lequel on l'a cachée.

Les propos du paysan avaient causé un rire général , Charles incapable de se contenir plus long-temps, allait donner un libre cours à sa colère, mais le bruit qui se fît au haut de l'escalier réprima le rire des paysans et empêcha l'éclat imprudent que Charles allait commettre. Il se détourna vivement de ce côté, et aperçut l'hôte qui descendait suivi du comte et de Marie.

La jeune fille portait une longue robe verte d'amazone , qui dessinait parfaitement sa taille et faisait valoir toutes ses grâces, les boucles luisantes de ses beaux cheveux bruns s'échappaient avec profusion de son chapeau de castor^ et couvraient entièrement son cou. Ce costume sombre et sévère, s'accordait bien avec l'expression de ses traits , qui respiraient alors un caractère imposant de courage et de résignation.

Le comte traversa rapidement l'auberge^ sans remarquer les saints humbles des paysans

qui s'étaient levés à leur entrée , et il regarda dehors d'un air inquiet, puis revenant vers Marie, debout près de la cheminée.

— Ces Messieurs ne viennent pas , dit-il -, qui peut les avoir retenus ?

La jeune fille s'appuya sur son bras et lui parla quelques instans à voix basse.

Charles , lorsqu'ils descendirent , s'était retiré à l'écart, à la faveur de son déguisement , il était certain de ne pas être reconnu , et pouvait à son aise contempler la jeune fille , jusqu'au moment où les circonstances lui indiqueraient la marche qu'il devait suivre. En voyant la familiarité qui paraissait exister entr elle et Puisaye , il ressentit une impression désagréable, qui n'était pas sans doute exempte de jalousie^ et pourtant il dut s'avouer qu'il n'y avait dans les manières de ces deux personnes , rien qu'on ne put avouer et montrer à tous.

Le comte paraissait exclusivement préoccupé d'une idée qui n'avait rien de commun avec l'amour; et auprès de Marie, il ne res-

— 5S — semblait pas même à un homme galant qui se trouve fortuitement avec une femme, et sans projets sur elle , mais par habitude prend des dehors de galanterie , et montre le désir de plaire. Il y avait dans sa conduite , ce laisser aller qui existe entre deux personnes dont les relations sont amicales, intimes; mais tellement chastes et pures , qu'on ne songe même pas à la possibilité de se défendre des soupçons j il agissait avec elle comme un père , et c'était à ce titre qu'elle semblait le regarder ; néanmoins Charles était mécontent de voir un étranger si bien avec Marie , et chaque parole qu'elle adressait au comte , chaque marque d'intimité qu'elle lui donnait, lui causaient un mouvement de jalousie qu'il sentait sans vouloir l'avouer.

— Je regrette bien que vous m'ayez accompagné, reprit le comte, je tremble que ces soldats n'entrent ici avant l'arrivée de mes amis.

— Ne pensez pas à moi , répondit Marie , j'ai couru de plus grands dangers , et la pro-

T, ir.

tcction (lu ciel ne m'a jamais abandonnée. D'ailleurs comme un vrai chouan, je suis Lovijours préparée à une rencontre avec les bleus.

En (lisant ces mois , elle montra à sa ceinture deux pistolets anglais , élégamment ciselés.

— Je ne doute pas de votre bravoure , ma chère; mais je voudrais qu'elle se manifestât plus utilement.

— De grâce, ne dites pas cela; j^étais si fîère de vous servir de guide , si glorieuse d'être utile à mon général , et maintenant il paraît contester mes services.

Le bruit augmentait dans les maisons voisines, le comte de plus en plus inquiet, se dirigea vers la porte , et chercha à voir ce qui se passait dehors , tout en prenant soin de n'être pas aperçu.

Marie partageait son inquiétude , mais par égard pour lui elle ne le montrait pas ; adossée contre la cheminée, elle promenait un regard distrait autour d'elle , lorsqu'elle aper-

eut Charles qui, du lieu où il s'était placé, la fixait dans une contemplation d'amour; elle tressaillit en le reconnaissant , car un sens intime révéla Charles à la jeune fille sous ce déguisement , comme elle lui avait été révélée à lui-même derrière le rideau 3 son premier mouvement fut d'aller à lui.

— C'est vous M. Charles, dit-elle , d'un ton de surprise, mêlé d'un secret plaisir.

— Vous ne vous attendiez pas à me rencontrer ici , répondit-il avec un regard expressif; j'ai été moi-même bien étonné en vous apercevant : la providence nous rapproche dans des circonstances singulières , et malgré que tout paraisse nous éloigner.

— Que faites-vous ici ? demanda-t-elle d'une voix émue.

Charles, embarrassé, chercha une réponse.

— Avez-vous enfin reconnu vos erreurs?

vous rangez-vous sous la bannière de la religion et du roi? vous êtes le bien-venu? je suis

heureuse d'elle la première à vous en Céliciter...

Elle lui tendit la main avec abandon.

Charles regarda cette gracieuse petite main qui lui était offerte, et sentit un violent désir de la porter à ses lèvres , mais la délicatesse l'en empêcha , il n'osa pas profiter de cette faveur qu'il n'avait pas méritée. Il demeura silencieux et pâle.

Marie retira lentement sa main , et fixant sur lui un regard scrutateur.

— Eh bien, dit-elle, que signifie cela? Pourquoi ne répondez-vous pas ? — Monsieur Charles, que faites-vous ici, sous ce déguisement ?

Charles sentit qu'un plus long silence confirmerait les soupçons qvie la jeune fille déjà semblait concevoir.

— Ma présence en ces lieux doit demeurer secrète, répondit-il 5 oubliez, je vous prie, que vous m'avez reconnu.

— C'est selon, dit-elle, d'une voix froide et grave ; si ce que je prévois est vrai...

— Je suis entré ici dans l'intention de vous être utile, mademoiselle Marie, ce serait vous montrer peu reconnaissante, que d'abuser de mon dévoûment pour me perdre.

— Eh bien! parlez 5 pourquoi portez-vous la cocarde blanche ?

— Le général en chef m'a chargé d'une mission qui exige...

— Assez, Monsieur, dit-elle en l'interrompant.

Elle passa la main sur son front, et le regardant d'un air de profond mépris , tempéré cependant par une expression douloureuse...

— Ainsi donc, dit-elle^ vous êtes devenuespion?

— Ah, répliqua Charles, d'une voix singuhcrement nuancée de sensations différentes, je ne m'attendais pas à vous entendre m' appliquer ce mot. — Moi espion ! Non , mademoiselle ; quoique républicain , je ne suis pas encore tombé à ce degré d'avilissement, ajouta-t-il avec un rire amer .

— Eh bien, comment expliquez-vous ce déguisement ? Votre présence sur le territoire occupé par l'armée royale.

— Si vous m'estimez assez peu pour me soupçonner d'une bassesse, ma dignité ne me permet pas de vous donner d'explications. — Ah, mademoiselle Marie, continua-t-il d'une voix navrée , la conduite de toute ma vie aurait dû m' éviter un pareil soupçon . — Vous êtes femme, on dit que votre sexe est fragile et faible ; eh bien, le ciel et les hommes se fussent conjurés pour vous accuser que j'eusse cru encore à votre innocence, à votre vertu... Vous avez douté de la mienne.

Marie demeurait immobile devant lui, touchée de Pamertume qui régnait dans ces plaintes. Elle regrettait sa précipitation et s'accusait comme d'un crime d'avoir traité d'infâme, un homme qu'elle sentait aimer.

— Votre injustice ne saurait altérer les sentimens profonds que je vous ai voués , reprit Charles, enhardi par le silence de la jeune fille et l'exaltation du moment, ma vie vous ap-

59 — partient, et pour vous je perdrais le salut de mon âme. En vous voyant ici , j'ai oublié ma mission dans le désir de vous servir; quoi qu'il puisse m'arriver, je resterai jusqu'au moment où vous n'aurez plus rien à craindre.

— Voilà les bleus, dit le comte en accourant vers Marie ; et nos amis n'arrivent pas ! Quel funeste retard! Quelle imprudence j'ai commise en vous prenant avec moi» Ma chère enfant^ comment pourrais-je vous sauver.

— Tranquillisez - vous, monsieur le comte, et ne craignez rien pour moi. Le ciel aura pitié de nous.

Elle était calme plus que ne l'est un homme courageux à l'approche du danger. Les paroles de Charles la rassuraient contre tout, elle avait confiance dans la protection qu^il lui avait promise. Les paysans n.e montraient pas une grande inquiétude , car étant sans armes ils n'avaient rien à craindre de la part des soldats. L'hôte seul tremblait pour l'inévitable pillage qui menaçait sa demeure.

Charles , demeuré près de Marie , lui dit

— GO — quelques paroles rassurantes, auxquelles la jeune fille répondit d'un ton qui exprimait le regret de sa conduite passée. Puisaye remarqua avec surprise l'espèce d'intimité qui existait entre ces deux jeunes gens ; mais l'arrivée des maraudeurs ne lui permit pas d'en parler à Marie.

Une troupe de soldats, ayant un sergent en tête, entra dans le cabaret. Le sous-officier frappa violemment à terre la crosse de son fusil comme pour commander le silence, et dit d'une voix pesante d'ivresse.

— Au nom de la république une et indivisible, je somme le citoyen habitant cette bicoque de me livrer les grains, seigles, avoines et fourrages qu'il tient en sa possession, sans quoi je vais me livrer à une visite domiciliaire et lui donner sur les doigts.

»— Et moi, ajouta un soldat, dont la figure enluminée ressemblait à celle d'un faune; je somme le chouan ici présent^ de me livrer au plutôt sa femme, fille, servante, aïeule, ou toute individue quelleconque du sexe femi-

nin qu4l tient en sa possession, a(in que je lui inculque des sentimens républicains et Tamour des institutions nouvelles. — J'ai la satisfaction d'avoir fait dans ce village plusieurs conversions qui porteront leur fruit.

Les soldats se mirent à rire.

— Allons , chouan ^ reprit le sergent , tes grains, tes blés... faut-il en venir aux fouilles... Le diable m'emporte si je ne casse pas les bahuts que je trouverai fermés.

— Tes femmes, où sont-elles nichées? Allons, qu'elles sortent de leur trou, ou je vais aller les chercher. . . J'ai le nez d'un chien d'arrêt, je flaire la perdrix de loin . . — Tiens , tiens, je savais bien que j'avais sentis une piste^, s'écria-t-il en apercevant Marie , vers qui il voulut s'avancer.

Le comte armé d'un pistolet se plaça devant la jeune fille, Charles alors se leva , et allant droit au sergent , il lui dit d'une voix basse, mais sur le ton du commandement.

— Sergent, vous outrepassez vos ordres. Re-

tournez immédiatement à Auray ; aussitôt votre arrivée, vous mettrez en prison cet homme dont la conduite sera connue du général en chef. — Voici une pièce qui vous commande de m'obéir. ..

Le sergent confondu, prit le papier que Charles lui présentait , et le lut attentivement.

— C'est en règle, bien et dûment revêtu de la signature du général en chef ; c'est égal, je ne m'attendais pas à trouver sous cet uniforme un officier républicain... C'est une malice de Hoche, une fîère malice, ma foi... Le bigre n'en fait jamais d'autres. — Au revoir, mon officier; vous ressemblez comme deux gouttes d'eau à un chouan ; vous pouvez, je vous jure, leur tirer de belles couleurs. — Allons, vous autres, sortons d'ici, il y a ordre supérieur, je vous conterai ça en route.

Cette scène produisit un grand étonnement à ceux qui en furent témoins. Marie exceptée, personne ne comprit comment un mot de ce jeune paysan avait arrêté la fureur des soldais

et les forçait de se retirer, sans mettre à exécution les intentions hostiles qu'ils avaient manifestées .

Le comte de Puisaye se rappelant la conversation qu'il avait remarquée, entre Charles el Marie, comprit que celui-ci n'était pas réellement ce que son costume annonçait.

— Vous connaissez cet homme ? demandat-il à Marie.

— Je l'ai vu quelquefois, répondit la jeune fille avec embarras .

— Savez-vous quel talisman il possède pour appaiser la fureur des bleus?

— Pas plus que vous^ Monsieur.

— Ce n'est pas un paysan, n'est-ce pas ?

— Je ne crois pas.

~ Est-il des nôtres ?

— Sa conduite le ferait penser , répondit Marie , qui répugnait à mentir et ne voulait pas néanmoins trahir le mystère de Charles.

— Alors, je ne m'explique pas comment il a renvoyé ces soldats.

— 11 me semble^ dit Marie, que nous devons nous montrer reconnaissans du service qu'il nous a rendu, en ne cherchant pas à deviner les moyens dont il s'est servi .

— Son intervention est venue à propos, il est vrai , mais qui nous assure qu'elle ait été faite pour nous. Je n'aime pas à recevoir les services de gens que je ne connais pas; ils peuvent être plus funestes que le mal dont ils nous préservent .

— Cependant, objecta Marie...

— Cependant, ma chère amie, vous oubliez que nous sommes entourés d'ennemis, circonvenus d'agens de toute espèce ; nous devons nous tenir constamment sur nos gardes, avoir l'oeil ouvert partout. — Je veux savoir quel est cet homme.

— Monsieur le comte ^ s'écria l'hôte, voilà les messieurs que vous attendiez qui arrivent-

On vit, en effet, une troupe assez nombreuse de cavaliers royalistes paraître au bout du chemin.

*— Monsieur le comte , nous sommes en retard ; voulez-vous venir au-devant d'eux, dit Marie.

— Je suis fâché de vous causer cette contrariété , repartit le comte en souriant ; mais ma position m'oblige à interroger cet homme.

La jeune fille rougit et garda le silence. Le comte s'avança vers Charles, qui avait repris la place qu'il occupait à l'entrée des soldats . En voyant Puisaye approcher , il sentit combien il serait difficile de lui donner le change, et il fallut toute la satisfaction qu'il éprouvait d'avoir sauvé Marie d'un danger imminent , pour étouffer les reproches de sa conscience, qui l'accusait d'avoir trompé la confiance de Hoche, en ne remplissant pas l'importante mission dont il l'avait chargé. Car, en s' arrêtant dans ce cabaret pour obéir aux voeux de son cœur, en tenant une conduite qui trahissait son déguisement, il manquait à tous ses devoirs quilui commandaient de prendre lesrenseignemens qu'on lui avait demandés, afin de les porter au général, qui les [attendait sans

cloute pour dresser son plan de campagne. Ces réflexions étaient accablantes pour un homme du caractère de Charles, qui joignait à une grande faiblesse une probité à toute épreuve. Malheureuse organisation qui manquait de l'énergie nécessaire pour éviter une faute dont il mesurait l'étendue.

— Monsieur, dit le comte , vous n'êtes pas sans doute ce que votre costume annonce; je désire connaître les moyens que vous avez employés pour congédier ces soldats.

— Je ne sais à quel titre vous m'interrogez, répondit Charles d'un ton mal assuré , je n'ai aucun compte à vous rendre.

— Vous ignorez alors que je suis le général en chef de l'armée royale ; en cette qualité j'ai droit d'interroger tout homme qui porte la cocarde blanche. — Vous avez tenu une conduite imprudente p our un agent républicain : j ignore quelles raisons vous ont fait agir; mais à coup sûr, vous avez manqué dans l'accomplissement de votre mission d'intelligence ou de fidélité.

En disant ces mots, le comte salua Charles

et rejoignit les cavaliers royalistes qui étaient arrêtés à la porte du cabaret. Après quelques paroles échangées avec eux ^ Puisaye monta à cheval auprès de Marie, qui était déjà en selle et faisant signe à un cavalier d'approcher.

— Vous voyez, dit-il^ cet homme debout sur la porte de Fauberge , c'est un agent républicain dont la capture est importante ; prenez avec vous deux de vos camarades , et conduisez-le au camp. — Vous m'avez entendu, ayez garde qu'il ne s'échappe.

— Suffît, mon général, je réponds de lui. Marie entendit cet ordre, mais connaissant

la pénétration du comte, elle n'osa pas intercéder en faveur de Charles, dans la crainte qu'il ne devinât la nature des relations qui existaient entr'eux. Elle se contenta de lancer au jeune homme, victime de son amour pour elle , un regard qui exprimait la peine que lui causait son arrestation, et la reconnaissance qu'elle ressentait du service généreux qu'il lui avait rendu.

Charles ignorant le sort qui le menaçait ne

comprit pas tous les senlimens que Marie lui exprimait; il ressentit seulement une vive émotion et trouva dans ce regard un ample dédommagement de tout ce qu'il avait fait. Heureux de ce côté comme l'est un amant pour la plus légère faveur , il voulut réparer, s'il était possible le temps qu'il avait perdu ; mais il oubliait que Puisaye avait deviné sa qualité d'agent républicain , chose que le comte n'était pas homme à oublier si facilement.

Plein de l'idée de rapporter à Hoche, dans la soirée, les renseignemensque celui-ci lui avait demandés , il sortit de l'auberge et s'avança dans le chemin de Garnac. A peine eut-il fait quelques pas, que les cavaliers l'entourèrent et lui signifièrent l'ordre qu'ils avaient reçu. Toute résistance eut été inutile , Charles se laissa lier les mains et suivit les cavaliers, tourmenté des reproches que lui faisait sa conscience pour avoir si mal justifié la confiance que Hoche lui avait montrée.

Ses gardes, par égard pour leur prisonnier, et peut-être aussi pour ménager leurs che-

vaux, dans un chemin difficile, marchaient au petit pas en s'occupant d une conversation à laquelle Charles , plongé dans ses pensées , ne fît pas d'abord attention j mais la tournure qu^elle prit éveilla bientôt son intérêt , et autant par curiosité que par un instinct vague de l'utilité qu'il pourrait en tirer , il écouta leur entretien.

Il paraissait que ces soldats n'avaient pas la même opinion sur les chefs et le succès de l'invasion. Celui que le comte avait chargé de l'arrestation de Charles était son partisan dévoué ; un autre semblait tenir pour d'Hervilly, et le troisième paraissait tout-à-fait indifférent au succès des armes royales^ si même il ne penchait pas secrètement en faveur des républicains.

— Toutes vos raisons n'ont pas le sens commun ; dit -il, les chefs eux-mêmes ont perdu la boule 5 où diable avaient-ils l'esprit , de nous dire que la république ne tiendrait pas devant nous. La république est solidement ancrée , il faudriiit un oer coup

~ 70 — <lo vent pour lui faire rompre ses cables.

— Ah ça! Moreau, dit le partisan de Puisaye, depuis notre arrivée ici, tu ne cesses pas de nous présager des malheurs.

— Vous ai-je rien dit qui ne se soit réalisé ?

— La fresaie qui crie sur la maison d'un malade , est un oiseau de mauvais augure ; bien qu elle dise vrai en annonçant une mort prochaine, on ne la déteste pas moins.

— Libre à vous de croire que la république va amener pavillon; moi je n'ai pas les mêmes motifs de Tespérer.

— Comment? n'es-tu pas des nôtres?

— M<)i^ je suis tout ce qu'on veut, répliquat-ild'un ton de mauvaise humeur; blanc aujourd'hui et rouge demain. L'année passée, je servais comme quartier-maître sur un vaisseau de la nation; à cette heure me voilà chouan.

—Eh bien! n es-tu pas attaché à la cause que

nous servons ?

— On paie exactement la solde , je me battrai en conséquence. — Mais après ça , je suis

quitte avec le roi, je peux souhaiter, si bon me semble, qu'il meure d'une indigestion. Vous autres , vous êtes royalistes , c'est votre idée : chacun la sienne. Vous êtes ici volontaires.

— Et toi , n'as-tu pas signé librement ton engagement?

— Oui, librement! Après qu'on m'eut laissé deux jours sans eau et sans biscuit^ dans la fosse-aux-lions d'un ponton , où j'avais de Teau jusqu'à mi-jambe , la bouche pourrie de scorbut et la peste pour voisine , on me demanda si je préférais servir le roi à passer ma vie dans ce trou. — J'aimais la république , quoiqu'elle ne m'eut pas fait grand bien; mais je me fis une raison; je dis : parbleu, va pour le roi! mon bras au roi, mon cœur à la république, tout peut s'arranger comme ça.

— Es-tu fou d'aimer la république ?

— Tu aimes bien le roi que tu n'as peutêtre jamais vu, et qui se soucie de toi comme d'un vieux morceau de fourrure. Tu as ton

idée , moi la mienne ; restons chacun comme nous sonnncs , puisque nous nous trouvons bien. — J'avais un ami qui était amoureux d'une l'emmc méchante comme tous les démons et laide comme les sept péchés; il savait qu'elle était laide et méchante , et il continuait de l'aimer sans pouvoir s'expliquer comment. C'est toujours ainsi que ça se passe en politique comme en amour.

— La fin de tout cela, reprit le partisan de d'Herviliy, c'est que tu crois, Moreau,que l'expédition ne réussira pas. C'est, aussi mon opinion.

— Et pourquoi donc ça ? reprit le champion de Puisaye.

— Que voulez-vous qu'on fasse avec des bandes de chouans indisciplinées qui n'entendent ni hue ni dia, qui ne peuvent pas exécuter la moindre manoeuvre, et marcher avec ensemble ? Monsieur le comte ne veut pas, dit-il, compromettre son régiment avec une pareille canaille.

— Il a dit cela ! le comte d'Hervilly ne veut pas marcher ?

— La preuve est , qu'il a donné l'ordre de préparer des logemens à Quiberon.

— C'est impossible : le comte de Puisaye a décidé que nous attaquerions demain les républicains avec toutes nos forces.

— C'est bien pensé , dit Moreau ; à sa place^ tandis que les républicains ne sont pas en force, je marcherais sur eux, et je risquerais le sort d'une bataille. S'il les bat, ma foi^ il aura beau jeu^ sinon la presqu'île lui offre une retraite , et les affaires ne seront pas plus malades qu'aujourd'hui.

— C'est son projet 3 je l'ai entendu hier soir en parler avec les chefs. M. d'Hervilly y était et a donné son consentement. Les régimens d'Hervilly et de Loyal -émigrant doivent marcher enavant, suivis de dix-mille chouans; le comte formera l'arrière-garde à la tête de quatre mille autres, soutenus parDudresnay et Royalmarine. Ce plan a été approuvé, et c'est pour cela que le général a fait aujourd'hui une tournée afin de relever le moral des chouans et d'observer la position de Tennemi. Tu vois-

bien que M. d'Hervilly ne peut pas avoir commandé de préparer des logemens à Quiberon.

— C'est ce qui te trompe, car j'ai moimême porté l'ordre.

— Allons , mes camarades , reprit Moreau, je vois bien qu'on n'est pas d'accord sur la manoeuvre de la barque. Puisaye et d'Hervilly me font l'effet de deux voiles orientées en sens inverse ; chacun tire de son côté et le navire reste en panne, — Vous souvenez-vous de tous les ordres et les contre-ordres qui ont été donnés au sujet des quatre cents hommes que le comte de Vauban avait demandés ? Dès ce moment, j'ai vu que nos chefs ne mangeaient pas la soupe à la même gamelle, et je me suis dit que nous échouerions sur un banc. — Voyez comme tout marche mal : les positions abandonnées pourraient être reprises, mais point...

— Monsieur le comte en a donné l'ordre.

— Que sert, si on ne l'exécute pas. Loin de là, le comte de Vauban s'est replié sur Garnac, qui est acluellement le cen^ de la ligne d'à-

•— 75 — vant-posies , d'Allègre est à Saint-Michel, et Gadoudal à Sainte-Barbe. Je vous demande ce qu'ils font là? — Il faut rendre justice à qui le mérite , j'ai vu dans ma vie bon nombre d'amiraux, de commandans, et des lurons bien radoublés ; je sais ce que valent les hommes : Puisaye entend son affaire^ c'est un rusé matois, qui a une langue bien affûtée 3 ces chefs de chouans sont aussi des gaillards qui font honneur au sang français ; mais l'ensemble n'y est pas. Les chefs ne s'entendent pas mieux qu'un tas de femmes qui jappent entr'elles. Quand un grain passe sur un navire, si les commandemens se croisent, la barque court risque de sombrer, c'est le cas où nous nous trouvons.

. — Moreau a raison ; si nous ne sommes pas' maîtres de toute la Bretagne, c'est la faute de ceux qui ont contrarié les plans du général ; mais une partie remise n'est pas perdue.

— C'est selon , quand on tient la veine il faut savoir en profiter, elle ne vient pas aussi souvent qu'on le voudrait. •

Les soldats échangèrent quelques paroles insignifiantes et cessèrent leur entretien : chacun paraissant refléchir aux choses qui venaient d'être dites.

Charles avait puisé dans cette conversation, plus de renseignemens sur la position actuelle de Farmée royale, qu'il n'eût été à même d'en recueillir, s'il eût rempli fidèlement sa mission. La position où il se trouvait ne lui permettant pas d'en faire usage, sa faute lui paraissait plus grave proportionellement à l'importance de ces informations ; car s'il eût agi comme les circonstances le lui commandaient, il ne se fût pas arrêté dans ce cabaret , il n'eût pas sans doute été découvert, et il aurait pu rapporter à Hoche une partie des documens qu'il possédait inutilement, et dont celui-ci eût tiré un si grand parti. Néanmoins , tout en se trouvant coupable , il ne pouvait regretter le service rendu à Marie, et n'eût pas balancé à tenir la même conduite, alors même qu'il en voyait les conséquences ; mais il voulut du moins ne rien négliger pour racheter sa faute^ et toutes

ses facultés se réunirent pour chercher un moyen de tirer de sa situation un parti avantageux^ en faisant parvenir, prisonnier, à Hoche , des informations qu'il eût difficilement acquises en liberté.

Charles , pendant assez long-temps ^ chercha vainement les moyens de réaliser son dessein. Sa position présentait constamment des obstacles insurmontables à Texécution de ses plans; enfin, voyant qu'il approchait de Car-

nac sans avoir rien arrête, il voulut du moins entamer l'un de ses projets, se remettant au hasard du soin de lui fournir les moyens que sa situation ne lui promettait pas de se procurer.

Les termes dans lesquels Moreau s'était exprimé, ne laissaient pas de doute qu'il désirait la défaite de l'expédition, et Ton pouvait croire qu'il ne faudrait pas de grands frais d'éloquence pour le déterminer à servir la république ; mais encore fallait-il lui parler sans éveiller les défiances de ses camarades, qui ne partageaient pas ses opinions et devaient secrètement se tenir en garde contre lui. Charles pour y parvenir feignit d'éprouver une grande lassitude , et cessant bientôt de marcher, comme un homme que la douleur accable, il conjura Moreau de le laisser monter en croupe sur son cheval.

Soit que celui-ci eût compris le regard dont Charles accompagna sa prière ou qu'il fut ému de pitié , il y consentit avec obligeance^ et desserrant la corde qui attachait les mains

de Charles, de manière à lui en laisser un plus libre usage, il l'aida à se placer convenablement sur la croupe, et profita du mauvais état de la route pour se tenir à distance de ses camarades qui ne pouvaient marcher de front.

— Qu'êtes-vous donc? demanda-t-il, vous portez la voilure d'un chouan, et Ton dit que vous avez la coque d'un républicain.

— Je suis officier de la république, répondit Charles à voix basse, chargé par le général Hoche d'une mission qui intéresse le salut de l'armée.

— Diable, vous avez eu tort devons laisser prendre.

— C'est un malheur dont les résultats sont incalculables, répondit Charles d'un ton ému.

Il observa l'impression que ces paroles produisaient sur son compagnon, et ajouta à dessein de réveiller ses sentimens patriotiques :

— Quelques milliers de braves gens, qui se sont dévoués glorieusement à la défense de la patrie, vont être victimes de mon arrestation. J'ignore le sort qu'on me réserve , mais cela

m'inquiète moins que l'impossibilité où je me trouve de transmettre au général des informations dont il a besoin.

— C'est une mauvaise cbance, je plains les pauvres diables qui attendent après vous.

— Leur sort est d'autant plus digne de pitié, qu'ils mourront sous des baïonnettes françaises, par les mains de ceux que le devoir et l'bonneur appellent dans leurs rangs.

— ^ Le devoir et l'honneur ne sont pas souvent écoutés, quand la nécessité parle, répondit le soldat qui s'appliqua ces derniers mots ; on ne s'embarque pas toujours à bord du navire de son choix, et le diable, quelquefois, force un honnête homme à défendre un pavillon qu'il voudrait voir amener.

— Dans ce cas on n'attend pas qu'un boulet ennemi coupe la drisse, repartit Charles, en employant son langage métaphorique.

— Et l'on est traître pour le reste de sa vie. Mieux vaut encore faire un saut par-dessus le bord, quand un requin se promène dans le sillage ; c'est fini, on n'entend plus parler de rien.

— Ce raisonnement est celui d'un égoïste. T/homme généreux pense à ceux qui lui survivent et ne croit pas être quitte avec ses frères, quand il s'est bouché les oreilles pour ne pas entendre leurs cris. — Citoyen Moreau, vous arez exprimé tout à l'heure les sentimens d'un français.

— Si je l'ai fait, j'ai eu tort; car je porte l'uniforme anglais et la cocarde monarchique. — Mais il y a des instans où l'on n^est pas maître de ça. Le nègre qui se barbouille de craie conserve toujours la même peau-

— Yous avez parfaitement raison. Il est aussi impossible de changer la forme de son corps que les penchans de son cœur ; celui qui est noir restera noir quoi qu'il fasse ; celui que ses sympathies appellent vers la république essayera vainement de servir une autre cause. Son coeur et sa conscience. . .

— Tenez, mon officier, interrompit Moreau, vous prêchez un converti. Je me suis dit cent fois toutes ces raisons et beaucoup d'autres; mais c'est égal, ne parlons plus de cela^ il est

— 8/1 — inutile de me mettre martel en létc ; je suis décidé à boire ma sottise jusqu'au bout.

— Pensez-vous^ reprit Cbarles, que j'ai dessein de vous pousser à déserter ?

— Mais ça y ressemble un peu.

— Quand cela serait, croiriez-vous que j'aurais tort ?

— A votre place j'agirais peut-être de même. En voyant un bon matelot dans une pareille navigation, je désirerais l'en tirer; mais si le quartier-maître d'un vaisseau delà nation s'est laisssé mettre à bord d'un pêcheur de sardines, c'est sa faute, il doit y rester. — Je connais quelques camarades qui m'ont parlé de déserter, je les laisse faire, c'est leur idée ; moi je reste, c'est la mienne.

Charles voyant que le matelot avait sur ce point une opinion faite, reconnut qu'il perdrait son temps en cherchant à Ten faire changer; il voulut du moins tirer de sa bonne volonté le meilleur parti possible.

— Citoyen Moreau, reprit-il, quelle conduite doit tenir un Français qui possède les moyens

de servir la république et de sauver un grand nombre de ses frères ?

— A moins qu'il ne soit un pacha ou un pirate, il doit... Mais enlendons«-nous , s'il a les mains liées par un serment prêté ailleurs.

— Qu'importe un serment, quand il s'agit d'une nation à sauver. — Citoyen Moreau, le premier cri du cœur ne trompe jamais, il nous indique la marche que nous devons suivre. Au reste, je respecte vos scrupules, je ne vous demande rien que votre serment prescrive formellement ; mais il faut que le général soit informé de ce qui se passe ici, et je compte sur vous pour me fournir les moyens de lui transmettre mes renseignemens.

— Ce n'est pas de la petite bierre ce que vous demandez là, dit Moreau d'un ton qui indiquait un grand trouble d'esprit ; cela ressemble tout*a-fait à une belle et bonne trahison ; mais enfin , qui en souffrira , des nobles et des émigrés, ce sont des citoyens que je ne peux pas sentir. La raison pourquoi, je l'ignore, car ils ne m'ont jamais fait tort; mais que vou-

— 8G — lez-vouS; c'était la mode au pays de crier contre les nobles. — Quant à votre affaire, je ne vois pas trop comment je pourrais l'arranger. Si nous étions à Quiberon, Tun des camarades qui ont envie de déserter profiterait de la circonstance pour être bien venu du général Hoclie ; mais je ne vois ici personne qui puisse s'en charger, car vous savez que moi je suis décidé à rester.

— Cependant il est urgent que le général reçoive ce soir même mon avis. Demain il serait trop tard, puisque l'attaque projetée par Puisaye doit avoir lieu.

— Quant à cela, vous pouvez dormir en repos, on n'attaquera pas demain. Je verrais l'armée en bataille et prête à se mettre en marche que je n'y croirais pas encore. Le comte d'Hervilly saurait bien trouver un moyen de l'empêcher. . . Néanmoins , comme il vaut mieux compter sur sa prudence que sur la folie de l'ennemi, et qu^un hasard peut faire que les chefs se trouvent d'accord^ je comprends la nécessité d'instruire le général ce soir... — *

Diable, comme je parle de cela . Tenez, mon officier, arrangez-vous comme vous voudrez, j'ai mal au cœur de trahir des gens qui me paient.

— Citoyen Moreau, oubliez-vous?...

— J'ai oublié tout , je n'entends rien ; ma conscience...

— Ne parlez pas de votre conscience, interrompit Charles d'un ton qu'il jugea propre à faire impression sur le soldat 5 elle vous commande de servir la patrie, de vous donnera elle comme un bon fils à sa mère, et vous nécoutez que la voix de votre intérêt. Vous craignez les reproches de votre conscience, mais qu'importe votre repos, votre vie même, si la patrie est sauvée. . .

— Nous n'en sommes pas arrivés là, répondit Moreau d'un air agité. Au reste je vous l'ai dit^ je ne peux rien que fermer les yeux et vous prêter un coup d'épaule.

— Eh bien^ dit Charles, je ne vous demande rien de plus 5 nous voici rendus à Carnac, il est temps de prendre une décision. — Savez-vous

si Taubergc du bourg est toujours occupée par Renë Madiou ?

Le soldat répondit affirmativement.

— Je voudrais y entrer avant d'aller en prison. La journée est chaude, vos camarades ne seront peut-être pas fâchés de boire quelques verres de vin.

— Pour cela, je vous en réponds , ce sont de bons pèlerins qui s'arrêtent à toutes les chapelles pour y dire une oraison -, moi-même je ferais volontiers mes dévotions chez Madiou.

S'il ne vous faut rien de plus, c'est une affaire arrangée.

— C'est bien , dit Charles , je compte sur vous.

Ils étaient arrivés à l'entrée du bourg, Moreau retint son cheval pour attendre ses compagnons qui marchaient derrière, surveillant le prisonnier.

— Comment trouvez - vous cette journée ? dit-il ; le diable me torde le cou si le soleil ne vous chauffe pas autant la peau au milieu de ces maudites landes que sur les savanes des

tropiques. La bouche me pèle comme si j'avais passé deux heures à animer des sacs de poivre à bord d'une barque de Sumatra.

— Ma foi , répondit un des soldats en promenant la langue sur ses lèvres arides, j'ai été souvent altéré , mais jamais comme aujourd'hui ; mon gosier est sec comme la cheminée d'un four. Si nous n'étions pas aussi voisin de GarnaCj je serais homme à imiter Beaumanoir.

— Qu'a donc fait ce chrétien-là; est-il de l'expédition ?

— On voit bien que tu n'es pas depuis longtemps en Bretagne , pour ignorer cette histoire — A l'époque de Charles de Blois, il y eut dans la lande de Mi-Noie, auprès de Josselin, un grand combat de trente Bretons, contre trente Anglais. Beaumanoir, le chef des Bretons, était blessé et endurait une soif vraisemblablement à la nôtre. Comme il demandait par charité un verre d'eau , un de ses camarades lui répondit : Beaumanoir, bois ton sang.

— Je remercie le bon Dieu de n'en être pas réduit là. Le cabaret de Madiou nous évitera

pour celle fois celle fâcheuse extrémité.

En disant ces mots il dirigea son cheval du côté de la place , sur laquelle ils venaient d'entrer . Elle était occupée par une foule de chouans, qui se promenaient d'un air ennuyé, tournant autour de plusieurs groupes qui tuaient le temps en jouant aux caries, aux dés et à divers autres jeux.

Leur arrivée attira les regards, sans éveiller pourtant la moindre curiosité ; car Charles n'ayant rien changé à son déguisement, et pouvant user assez librement de ses mains pour ne pas paraître attaché , avait l'air d'un paysan qui voyageait avec les soldats.

— Moreau, reprit l'un d'eux, ne serait-il pas mieux de conduire d'abord notre homme en prison? Que dirait-on, si l'on savait que nous sommes entrés au cabaret avec lui ?

— Où donc est le mal? Nous sommes trois pour le garder; crois-tu qu'il va nous filer comme une anguille entre les doigts.

— J'ai bien vu la maréchaussée s'arrêter à

une auberge avec une chaîne de forçats, ajouta Fautre.

— D'ailleurs, reprit Moreau, il faut être charitable , ce pauvre diable doit être altéré comme nous.

— Si vous voulez me permettre d'entrer dans cette auberge , vous me ferez plaisir de vous rafraîchir avec moi.

Cet offre ne permit plus aucune observation. Les cavaliers mettant pied à terre devant la porte de Madiou, attachèrent leurs chevaux aux pieux fichés à cet effet dans la muraille , et entrèrent avec Charles dans le cabaret.

Grâce à la conduite habile qu'il avait su déployer dans ces temps critiques, Fhôte , loin d'être inquiété par les chouans pour sa qualité de magistrat républicain , s'en était servi au contraire comme d'un titre à leur protection , en rappelant tous les services qu'il leur avait rendus dans l'exercice de ses fonctions. Aussi chacun avait reconnu la pureté de son royalisme , tous s'étaient plu à constater la bonne qualité des objets qu'il débitait, et l'hôte^

à Tabri de toute crainte , n'avail qu'à se louer du débarquement qui avait augmenté prodigieusement l'écoulement de ses liquides. Cependant la tournure que prenaient les choses, lui avait donné à penser que les émigrés pourraient être battus, et il s'applaudissait d'avoir conservé^ dans la ferveur de son royalisme ^ l'écharpe municipale, pour être tout prêt, le cas échéant , à s'en parer, comme il le faisait aujourd'hui , de la cocarde monarchique.

Charles ayant demandé plusieurs bouteilles de son meilleur vin , René Madiou les servit avec l'empressement que méritaient des pratiques qui s^annonçaient de cette manière , fit sauter lui-même les bouchons et remplit les verres des cavaliers.

Charles était assis à quelque distance de la table, mais non assez loin pour éveiller leurs soupçons; du lieu où il s'était mis, il pouvait voir ce qui se passait sur la place et parler sans être entendu. Dès que Madiou eut fini , Charles lui fît signe d'approcher et tira sa bourse pour acquitter le prix du vin.

— Vous ne me reconnaissez pas? citoyen Madiou, dit-il.

L'hôte à ces mots le regarda attentivement , paraissant peu flatté de Fépithète de citoyen qu'il venait de lui donner.

— Si je ne me trompe , vous êtes monsieur Charles. On a fait courir de mauvais bruits sur votre compte , mais je vous ai défendu; je savais bien que c'était une calomnie.

— Et qu'a-t-on dit sur moi?

— Des horreurs ! On prétendait que vous aviez pris du service dans les troupes républi-* caines.

— C'est la vérité.

— Comment ça ? s'écria l'hôte étonné; et vous osez en faire l'aveu sans crainte de... — Ah ! je vois ce qu'il en est : vous aurez reconnu à temps que vous aviez fait une folie.

— Point du tout , je m'applaudis plus que jamais de servir la république, et le malheur qui m'arrive ne diminue rien...

— Tiens, tiens, maisje m'en aperçois, vous avez les mains attachées. . . Monsieur Charles,

— 9^ — je vous salue , je ne me soucie point de me comproraellre en causant ainsi avec vous.

— Citoyen Madiou , je vous croyais plus éclairé — Thôte fit un pas en arrière — sur vos véritables intérêts.

Ce mot le fit demeurer.

— Les plus fous ne sont pas ceux qui servent la république , mais bien ceux qui désertent sa cause pour celle de la royauté.

L'bôte se gratta Foreille d'un air embarrassé.

— Yous avez commis une grande imprudence , poursuivit Cbarles , qui voulait effrayer Madiou en lui faisant croire que la république était sûre de triompher, afin de lui inspirer le désir de la servir.

— Une grande imprudence, monsieur Charles! et laquelle donc, s'il vous plaît 5 ne suisje pas tranquille ici ?

— Mais demain , quand le général Hoche arrivera à la tête de son armée^ comment pensez-vous qu'il traitera le magistrat traître à la nation ?

— Le général Hoche est de mes amis, reprit Madiou , plus inquiet qu'il ne voulait le paraître ; il apprécie les sentimens patriotiques qui m'ont toujours fait agir. — Plaisanterie à part , monsieur Charles , est-ce qu'il est aussi près de nous ?

— Il occupe Auray avec des forces doubles de celles des émigrés.

— Eh bien tant mieux ! dit l'hôte après avoir regardé si personne ne les écoutait; tant mieux, car je commence à être furieusement incommodé de ces chouans. Saint Gornéli m'est témoin que je les souhaite au fond de la baie de bon cœur, pour engraisser les poissons. — Je vous remercie, monsieur Charles , je prendrai mes précautions.

— Je vous le conseille, citoyen Madiou, vous aurez un terrible compte à rendre.

— Moi ! pas du tout , je n'ai jamais cessé de professer des sentimens patriotiques ; seulement j'ai été assez prudent pour les renfermer en moi-même.

— S'il est vrai que vous soyez attaché à la

république , tous saisirez sûrcmenl l'occasion de la servir.

— Mais sans doute ; dès que les émigrés seront partis, je reprendrai volontiers mes fonctions de maire.

— Et ne voudriez-vous pas contribuer à leur départ ?

L'hôte le regarda d'un air inquiet et soupçonneux.

— Je vous offre le moyen de rendre au général un important service ; vous lui prouverez ainsi...

— Monsieur Charles 5 interrompit l'hôte, mon défunt père a vécu quatre-vingt-quatre ans, j'espère bien aller aussi loin; mais pour cela il faut rester tranquille chez soi, sans se mêler de politique. Je suis un pauvre aubergiste qui désire écouler son vin ; ma maison est ouverte aux gens de toutes les couleurs , aujourd'hui aux émigrés , demain aux républicains. Pour peu qu'on boive et qu'on paie, je ne m'informe pas de quel côté vient l'argent , c'est marègle^ je n'en sors pas.

En achevant , il fit un salut à Charles et courut au-devant de plusieurs personnes qui entraient dans le cabaret.

Le pauvre jeune homme se trouvait dans un cruel embarras. L'espérance qu'il avait fondée d'abord sur le soldat royaliste avait été à peu près déçue , et il venait d'acquérir la preuve qu'il ne pouvait nullement compter sur Madiou pour l'aider dans son projet. Cependant l'altération des soldats diminuant avec les bouteilles qui se vidaient rapidement , Charles voyait arriver le moment où on l'emmènerait en prison. Il fallait donc, dans le court intervalle qui lui restait, trouver un moyen de faire parvenir à Hoche ses renseignemens ou se résoudre à n'y plus penser. Or, Charles pressé par le temps et arrêté par les embarras de sa position , n'apercevait pas une seule chance favorable , et pourtant il sentait de plus en plus le désir et la nécessité d'instruire le général de ce qui se passait. Il s'attachait à cette idée , parce qu'il croyait ainsi réparer la faute qu'il avait commise , et y per-

sistait malgré tou! , à cause des peines qu^elle lui avait déjà coûté.

Plongé dans ses réflexions, il n'avait pas remarqué d'abord les personnes qui étaient entrées lorsque l'hôte l'avait quitté* Quel fut son étonnement en apercevant Tabbé de Boutonillic en habits bourgeois , causant d'un air mystérieux avec deux officiers royalistes. A. quelques pas d'eux , le mendiant Gourguff , appuyé sur ses béquilles, tenait son chapeau à la main, remuant les lèvres avec sa vitesse ordinaire ; mais Charles ne put pas distinguer s'il implorait seulement leur charité ou attendait qu'ils eussent fini pour leur parler.

Charles ignorait les relations que le mendiant avait eues avec Hoche ; il avait cru remarquer néanmoins que Gourguff, tout en servant d'agent aux royalistes, avait fourni plusieurs fois à son père des informations utiles; au total, il croyait que cet homme était un misérable prêt à servir tous les partis. Sans avoir de plan arrêté , mais concevant un vague espoir de se servir du mendiant , Charles

désira lui parler; il lira sa bourse en faisant sonner de Targent , sûr de le voir accourir. En effet, l'oreille fine de Gourguff n'eut pas plus tôt entendu le son métallique qu'il tourna la tête du côté d'où il venait et s'avança lentement vers Charles, en murmurant sa litanie accoutumée :

— La bonne sainte Vierge et le grand saint Gornéli vous assistent.

Il s'arrêta et fit paraître un mouvement de surprise, en reconnaissant sous ce déguisement le fils du citoyen Kerdelo. Une mauvaise pensée se peignit sur ses traits, ne remarquant pas que Charles était prisonnier; il voulut lui montrer qu'il l'avait reconnu^ pour lui faire payer son silence.

— Monsieur Charles ^ dit-il , le bon Dieu vous accorde sa sainte protection et vous préserve de tout malheur. Un marin , pendant la tempête , n'est pas plus exposé que vous.

Charles jeta deux sous dans la main du mendiant ; celui-ci balotta la pièce , et la mettant dédaigneusement dans sa poche :

— A ce prix, dit-il, vous n'obtiendrez pas beaucoup de prières ; pourtant vous avez grand besoin que le secours des bienheureux vous assiste pour n'être pas reconnu.

Ces mots étaient dits d'un ton significatif qui apprit à Charles l'intention de Gourguff. Cette preuve nouvelle de l'avidité du mendiant lui. donna l'espoir de réussir dans son projet.

— Père Gourguff, reprit-il , ta sagacité est en défaut; comment n as-tu pas vu que je suis prisonnier des chouans.

Cette réponse qui montrait au mendiant que ses intentions avaient été devinées, ne lui causa pas la plus légère confusion ; il parut seulement contrarié de perdre le profit qu'il avait fondé sur l'incognito de Charles.

— La bonne sainte Anne ne m^avait pas trompé , quand je vous disais que vous étiez en péril, murmura-t-il par forme d'explication.

— Situ veux, néanmoins, tu n'y perdras rien, reprit Charles; j'achèterai ta bonne volonté

dix fois plus cher que je n'eusse payé ton silence.

— Si le Seigneur me fournit l'occasion de gagner honnêtement ma vie, en ne la saisissant pas, je me montrerais indigne de ses grâces, répondit Gourguff d'un ton hypocrite.

— Veux-tu aller ce soir à Auray ?

— La route est longue et je marche lentement.

— Le plus mauvais cheval retrouve son ardeur quand il a mangé l'avoine.

— Vous désirez peut-être que j'aille réciter un chapelet en votre intention , devant l'église de Saint-Gildas.

— Je ne charge personne de prier pour moi. Il s'agit de porter une lettre.

— C'est différent; dit le mendiant, en faisant un pas en arrière; monsieur Charles , je ne veux pas m'en mêler, c'est une commission qui peut coûter cher à celui qui s'en char-géra.

— Mais si je paie en conséquence ?

— Combien estimez-vous la vie ?

— Es-tu fou , père GourgufT? n'est-il pas égal d'aller à Auray porter une leltre ou réciter un chapelet? Au surplus, rien n'empêche qu'après avoir remis ma lettre tu ne fasses tes dévotions.

— Ce n'est plus la même chose ; il y a des yeux qui vous voient lorsqu'on pense être bien caché. — C'est à votre père que vous écrivez ?

— Que t'importe de le savoir^ si tu refuses ma commission.

— C'est vrai. — Cependant, si je savais à qui s'adresse votre lettre, le désir de vous obliger pourrait peut-être me décider. Vous avez toujours été bon et cliaritable pour moi.

— J^écris au général en chef.

Le mendiant remua ses lèvres avec une double vitesse ; une expression de joie sordide se peignit sur sa figure. Mais cela disparut promptement , et il reprit presque aussitôt l'air humble et câlin qui lui était habituel.

— Monsieur Charles , dit-il, c'est une dangereuse commission ; celui qui s'en chargera

pourra réciter en chemin la prière des agonîsans.

— Ce sera une précaution toute chrétienne, mais dont à la rigueur on pourrait se dispenser, à moins qu'on ne priât à tous les instans de sa vie ; car je ne vois pas quels si grands dangers...

— Si vous parliez autrement, ce serait un mauvais moyen de trouver un messager. — Monsieur Charles. . .

Il fut interrompu par un grand tumulte qui éclata sur la place. Les chouans couraient tous vers l'entrée du bourg en poussant des acclamations. L'un des cavaliers étant sorti pour en connaître la cause, rentra d'un air alarmé.

— Voilà monsieur le comte ^ dit-il à ses camarades , s'il nous trouve ici , comment va-til nous traiter. Dépêchons-^nous d'emmener notre homme en prison.

Ce contre-temps qui venait si inopinément renverser toutes ses espérances , au moment où il touchait à leur réalisation , produisit sur Charles une impression que nous essaierions

— lO/i —

(liflicilemont de dc'u i ii e. Il jela sur Morcau un regard de dëlrcsse dont celui-ci parut louché.

— Le comle ne s'arrêtera pas ici , dil-il , allendons qu'il soit passé, c'est le plus sûr moyen de n'être pas vus.

Les soldats parurent acquiescer à l'opinion de Moreau. Charles sentant la nécessité de profiter du répit qui lui était accordé, tira de sa poche des tablettes dont il s'était muni pour prendre ses notes ^ et crayonna quelques lignes qu'il jugea suffisantes pour expliquer au général la position des émigrés; mais pendant qu'il écrivait , le mendiant avait été se placer devant la table occupée par l'abbé de Boutonillic et les officiers royalistes, qui paraissaient causer avec plus de chaleur depuis l'arrivée du comte .

Charles, encore une fois près de s'abandonner au découragement , cherchait le moyen de rappeler le mendiant ; mais il perdit tout espoir, en voyant l'abbé lui parler confidentiellement et tirer de sa j)oche une pièce d'argent et une lettre qu'il lui glissa dans la main.

Le mendiant serra le tout, dit quelques mois à voix basse et s'avança vers la porte. La place était en ce moment encombrée par les chouans qui entouraient le comte; Gourguff ne sortit pas et jeta un coup-d^œil en dessous du côté de Charles. Voyant Tangoisse empreinte sur sa figure et en devinant la cause, il jugea l'occasion bonne pour en obtenir ce qu'il voudrait. Il recula doucement et vint se placer devant Charles.

— Si l'on vous demandait quinze écus pour aller à Auray, dit-il.

— Je les donnerais, répondit le jeune homme avec un empressement qui n'échappa pas au mendiant.

— Je le crois bien , car celui qui se chargerait de votre lettre a ce prix^ ne saurait pas profiter des bénédictions du ciel. — Si vous mettiez vingt écus, nous pourrions nous arranger.

— Je ne les ai pas sur moi 3 tu les recevras ta commission faite.

— Ecrivez sur la lettre le prix dont nous

sommes convenus ; le général a la main large et vous avez le cœur honnête , je me fie en vous et en lui.

Charles ayant rempli cette condition , mit son papier dans la main de Gourguff, qui s'en saisit adroitement.

— Puis-je au moins compter sur ton exactitude? Si tu abusais de ma confiance, songe que le châtiment ne se ferait pas attendre. — Tu as reçu une lettre tout à l'heure ?

— Avec une pièce de douze sous , dit le mendiant en tournant ses lèvres d'un air de dérision; un enfant la portera, je n'use pas mes béquilles à si bon marché.

Le comte et sa suite s'étant arrêtés sur la place, au milieu des chouans qu'il haranguait. Un cavalier arrivant à toute bride, traversa la foule et dit au comte quelques mots qui circulèrent rapidement dans le groupe des cavaliers, et parurent y répandre la tristesse et la consternation. Le comte, sans prendre le temps d'achever son discours , fit signe aux chouans de lui livrer passage et partit au galop en criant à sa suite :

— A Sainte -Barbe, messieurs.

— Ne vous l'avais-je pas dit, s'écria Boutonillic en s'adressant aux officiers , quel motif attribuer à ce départ précipité, si ce n'est la retraite du régiment d'Hervilly. M. de Puisaye peut courir ; le comte se rendra à Quiberon avant lui.

— Allons le rejoindre, dit un des officiers. Monsieur Tabbé, ayez soin de nous tenir au courant de tout ce qui se passera.

— Je n'y manquerai pas, messieurs; de votre côté, ne laissez pas le chevalier de la Vieuville sans nouvelles. Je vais de ce pas le trouver.

Ils sortirent du cabaret et se séparèrent à la porte. Les officiers prirent la route du Po, pour traverser le bras de mer qui sépare la falaise du continent , et l'abbé Boutonillic montant un cheval qui l'attendait à la porte, choisit un chemin opposé.

Les gardes alors se levèrent et firent signe à Charles de les suivre. Celui-ci, avant de quitter l'auberge, eut la satisfaction de voir le

mendiant traverser la place en courant sur ses béquilles du côté de la route d'Auray.

— Eh bien, dit Moreau, avez-vous réussi i* Charles, pour toute réponse, lui serra affectueusement la main.

— Allons, je vous comprends, murmura le soldat d'une voix altérée ; cette trahison raempêchera de fermer Tœil plus d'une fois ; mais c'est égal, je ne m'en repens pas. Pourquoi me suis-je mis dans le cas de ne pouvoir servir la république loyalement. Je porte la peine de ma faute.

Quelques instans après, Charles était renfermé dans le cellier d'une maison voisine de Carnac, dont on avait fait une prison.

Uabbé de Boutonillic ne s'était pas trompé, en annonçant que le départ du comte avait pour cause la nouvelle qu'il venait d'apprendre, de la retraite du régiment d'Hervilly. En effets Puisaye et sa suite , en arrivant à l'en-

— iOl) —

trée (le la falaise, trouvèrent les troupes réglées ventrant à Quiberon.

Puisaye déjà péniblement affecté du refroidissement qu'il avait remarqué cbez les paysans dans sa tournée, quand naguère sa présence excitait un enthousiasme si flatteur ; Puisaye fut saisi d'une angoisse cruelle, en voyant, au mépris de ses promesses faites la veille et de leurs conventions, d'Hervilly détruire toutes les espérances qu'il avait fondées sur l'attaque projetée pour le lendemain, par cette brusque retraite que rien n'expliquait ni ne justifiait.

Une discussion violente s'éleva entre les deux chefs. D'Hervilly ne donna d'autre motif à sa retraite dans la presqu'île, que la détermination qu'il avait prise de ne pas compromettre les troupes qui lui étaient confiées avec des bandes indiscipbnées^ qui ne pouvaient exécuter aucune manoeuvre et avaient, selon lui , fait preuve de lâcheté , en abandonnant leur poste devant les républicains. Après s'être répandu en invectives de toute

espèce contre les chouans^ il manifesta à Puisaye l'intention formelle de s'enfermer dans la presqu'île et d'y attendre, les ordres du gouvernement anglais ou l'arrivée du comte d'Artois.

Cette détermination n'était pas , au reste ^ l'effet d'un mouvement d'humeur ou de découragement, mais le résultat d'un plan ourdi de longue main avec l'agence, et dont nous avons tenu nos lecteurs au courant j car, comme l'un des cavaliers qui conduisaient Charles nous l'avaient déjà appris, des ordres avaient été donnés antérieurement pour le logement des troupes à Quiberon.

Cette conduite de d'Hervilly, si funeste à l'expédition, n'avait cependant aucun motif bas ni criminel . Le comte était un homme d'une probité à toute épreuve, d'un courage remarquable , mais sans portée de vue : elle provenait uniquement d'un sentiment de respect porté à l'excès pour la volonté du roi , de défiance contre Puisaye , du dégoût que lui inspiraient des bandes indisciplinées, à lui qui mettait

au-dessus de loul la précision militaire j et enfin des intrigues de l'agence, dont il avait été adroitement circonvenu. Par malheur l'opinion de d'Ilervilly était partagée par une foule d'émigrés qui se repentaient de s'être engagés si légèrement dans une expédition qui présentait tant de chances malheureuses, et qui , habitués comme lui à servir dans des régimens , ne pouvaient pas se faire à l'idée de combattre avec des paysans sans ordre et sans discipline, qui n'entendaient pas même leurs commandemens ; aussi une division fatale s'était manifestée déjà entre la plupart des émigrés et les chefs de chouans , et elle n'attendait, pour éclater avec plus de force , que le moment où des circonstances malheureuses envenimeraient les disputes, et donneraient aux deux partis le droit de s'attribuer réciproquement leurs désastres.

La retraite des troupes fut promptement connue des paysans et se répandit avec rapidité sur toute l'étendue de la côte en causant partout une épouvante générale. Dans la nuit,

les espions royalistes apprirent au chef des chouans que le général Hoche, informé de ce qui se passait, devait attaquer les avant-postes au point du jour. A cette nouvelle, les paroisses voisines de Garnac, qui avaient applaudi au débarquement et s'étaient portées au-devant des émigrés, saisis d'une terreur égale à l'enthousiasme qu'elles avaient montré quelques jours plus tôt , voulurent se soustraire aux vengeances des républicains en se réfugiant auprès des émigrés dont elles avaient partagé la fortune, et tout aussitôt abandonnant leur demeure, se dirigèrent vers Quiberon.

La partie de la côte voisine du village de Sainte-Barbe offrait alors un triste et singulier spectacle. On voyait au loin tous les sentiers couverts d'hommes, de femmes et d'enfans, chassant devant eux leurs bestiaux, portant leurs meubles et leurs instrumens aratoires^ tous les objets qu'ils pouvaient soustraire au pillage des républicains. Cette foule s'avançait silencieuse à travers les chemins ,

inquiète du sort qui lui clait réservé , pieu-* rant les lieux et les hiens qu'elle abandonnait, arrivant de tous côtés par longues files qui se prolongeaient sans fin entre les champs, pour s'entasser au village de Sainte-Barbe, se presser et se répandre en désordre sur la route de la falaise.

Cependant Georges Cadoudal, qui occupait le poste de Sainte-Barbe , instruit de la marche des républicains , fît prévenir aussitôt d'Allègre et Vauban, qui occupaient les postes de Garnac et de Saint-Michel y de se réunir à lui, de peur que leur retraite sur Quiberon ne fût coupée.

Vauban , avant de faire ce mouvement , envoya un exprès à d'Hervilly, pour lui demander les quatre cents hommes et les deux pièces de canon qu'il lui avait antérieurement promises 5 assurant qu'avec ce secours il arrêterait la marche des républicains et donnerait à Favant-garde le temps d'arriver. Puisaye ayant eu connaissance de cette dépêche , exigea que le secours demandé par Vauban fut envoyé

aussitôt, et d'Hervilly donna des ordres en conséquence au régiment Dudresnay; mais ils ne furent pas mieux exécutés que les jours précédens , et Vauban ne recevant aucune réponse fut contraint d'abandonner sa position, que menaçaient déjà les républicains. Il effectua sa retraite sur Sainte-Barbe avec ordre et précision, sans que les troupes osassent l'attaquer; mais le découragement des siens ne lui permit pas de profiter des avantages qu'il eût été à même de remporter sur les républicains, s'il leur eut livré bataille dans la position où il les trouva plusieurs fois .

Gbarles, de grand matin, fut tiré de sa prison et placé avec quelque autres captifs sous la garde d'une troupe de chouans, chargés de les conduire à Quiberon. Ils arrivèrent à Sainte- Barbe , au moment où les colonnes commandées par d'Allègre et Vauban , faisaient leur jonction avec celle de Gadoudal.

Une exaspération difficile à rendre régnait parmi tous ces hommes. On n'entendait que des malédictions contre les émigrés qui le

avaient appelés aux armes , et les abandonnaient au moment de l'action. Ils les accusaient de trahison , de lâchelé , maudissaient le jour où ils avaient abordé en Bretagne , et sans penser qu'ils défendaient la même cause, les traitaient comme des ennemis. Toutes ces injures el ces malédictions, que les émigrés avaient eux - mêmes proférées contre les chouans, étaient le résultat inévitable du mauvais succès de leur entreprise. Mais dans le fait , ils n^avaient encore éprouvé aucun revers sérieux ; leurs dissensions , jusqu^à ce jour , avaient élé plus funestes que les armes républicaines , et il n'était pas trop tard pour prendre l'offensive et sortir d'une position qui n'était certes nullement désespérée.

Georges Cadoudal, Vauban, d'Allègre, Tinténiac , Mercier la Vendée, et les principaux chefs possédant la confiance et l'amour des chouans ^ parvinrent à calmer leurs transports, à leur rendre le courage; et les piquant d'honneur en leur insinuant qu'il fallait montrer aux troupes réglées ce qu'ils pouvaient faire

sans elles, ils les décidèrent à tenir tête aux républicains pour protéger la retraite des leurs qui se réfugiaient à Quiberon. Les chouans, en effet, déployèrent un courage et une fermeté peu commune , et défendirent vaillamment l'entrée de la falaise aux troupes républicaines.

Le village de Sainte-Barbe est situé sur une côte élevée , àFouest de Carnac et de Ploubarnel. Au bas de cette côte , s'étend une plage de sable qui conduit à la falaise , longue à peu près d'une lieue et demie , sur une largeur trois fois moindre, qui diminue insensiblement jusqu'au fort Penthièvre , construit à l'entrée de la presqu'île. Cette pointe de sable n'offre aucune route tracée, pas la moindre végétation ; elle forme des ondulations , des tertres coupés à angles droits et des anfractuosités c[ui lui donnent quelque ressemblance avec une mer gelée pendant un ouragan. L'Océan Vétreint sur ses deux flancs , la ronge incessamment et semble prêt à Tenvabir.

A l'ouest, du côté de la grande mer, que les

babilans ont surnommé la mer sauvago ^ des vagues pressées déferlent continuellement sur cette place sablonneuse, et se roulent impétueuses avec un bruit solennel, le seul qu'on entende sur ce désert aride avec le cri aigu des oiseaux marins. Au large, on voit des rescifs, dont les têtes noires battues par des flots tumultueux sont couvertes d'une blancbe écume qui les couronne , comme une chevelure de vieillard. A gauche^ les eaux de la baie presque toujours calmes dans celte partie , laissent à chaque marée une longue étendue de sable qu'elles couvrent deux fois le jour. L'extrémité de la falaise, qui n'a pas plus de vingtcinq toises de largeur, en grande partie couvertes à marée haute , est bornée par le fort Pénthièvre. Ses principaux ouvrages commandent la grande mer et l'entrée de la falaise , des palissades le défendent à l'intérieur de la presqu'île et sur l'étroit passage qui y donne accès.

Les malheureux paysans couvraient alors la falaise , marchant péniblement au milieu des

sables avec les effets dont ils étaient chargés , au nombre de dix à douze mille individus de tout âge et de tout sexe ; ils s'étaient précipités sur les colonnes de chouans , les avaient rompues, et faillirent causer une déroute générale. Par bonheur, Georges et Mercier qui commandaient l'arrière-garde , arrêtèrent les républicains sur les hauteurs de Sainte-Barbe^ jusqu'au moment où cette foule éperdue eut gagné la falaise ; et les valeureux chefs protégèrent leur retraite sur Quiberon.

La marée montante poussait d'énormes vagues qui s^avançaient avec un front menaçant, et semblaient prêtes à engloutir ces misérables, qu'elles resserraient dans les bornes de la falaise , les mouillant de leur écume, et mêlant leur voix imposante au bruit de la mousqueterie.

En arrivant au pied du fort , ils trouvèrent les portes fermées ; les chouans de l'intérieur indignés qu'on refusât une retraite à leurs familles , arrachèrent les palissades et leur livrèrent l'entrée de la presqu'île , où les paysans

— 110 — • se répandirent en désordre , rcmereiant le ciel d'avoir cnlin trouvé un asile contre les républicains. En ce moment, le régiment l)udresnay arriva au fort et garnit les palissades, d'Hervilly s'avançait avec le reste des troupes soldées.

Les soldats de la république , qui étaient parvenus à demi-portée de canon, trouvant la presqu'île en état de défense , se retirèrent sur les bauteurs de Sainte-Barbe. Hocbe arriva bientôt après, et jugeant d'un coup-d'œil l'importance de cette position , donna aussitôt des ordres pour l'établissement d'un camp retrancbé à Sainte-Barbe : renfermant ainsi les émigrés sur cette langue de terre aride, et formant devant eux comme un cordon sanitaire qui les séparait du monde et les erapêcbait de répandre sur le continent la contagion de leursprincipes.

Dès que Puisaye eut appris que le général Hocbe s'établissait à Sainte-Barbe, il sentit l'importance de cette position et la faute qu'on avait commise en ne la défendant pas jusqu'à

la dernière extrémité ; car il était privé ainsi de toute communication avec l'intérieur, d'où il ne pouvait plus tirer aucun secours, et les vivres de toute nature que les habitans de la campagne avaient jusqu'à ce jour apportés au camp. Comprenant aussi que tous ses plans échoueraient , que le découragement s'emparerait de tous les esprits, s'il demeurait dans une inaction funeste vis-à-vis des républicains, il voulut tenter un effort pour les déloger de Sainte-Barbe, mais son attaque n'obtint aucun succès. Le camp retranché était établi à l'entrée de la falaise ; un fossé surmonté d'un parapet régnait sur toute la ligne, dont les deux extrémités étaient bornées par la mer et appuyées d'un épaulement. Cet ouvrage défendu par une nombreuse artillerie arrêta l'armée royale , qui fut contrainte de rentrer à Quiberon.

Cette presqu'île, oii se trouvait réunie cette agglomération de chouans et d'émigrés mêlés de républicains , tirés comme Moreau des pontons anglais^ compte dans sa plus grande Ion-

gueur deux lieues à peu près, depuis le fort Peathièvre jusqu'à la pointe de Beckervil, sur une demi-lieue de large. La pêche de la sardine qui se faisait autrefois sur la côte de la baie de Quiberon et dans les parages voisins jusqu'au Morbihan , avait répandu une grande aisance parmi les habitans, qui tous sont propriétaires des champs attenant à leurs maisons; mais en 1746 une partie de cette prospérité disparut : les Anglais brûlèrent onze villages sur les vingt-deux que renfermait la presqu'île , et tous les bâtimens qu'ils trouvèrent dans les havres. La marine de Quiberon qui comptait à cette époque un grand nombre de barques et plus de quarante bâtimens de soixante à deux cents tonneaux , fut réduite à trente-six chasse-marées .

Les maisons de Quiberon sont généralement bien bâties , et offrent un aspect d'aisance et de propreté inconnue dans les autres parties de la Bretagne . Le territoire , excessivement morcelé , est séparé par des murs en pierres froides , à hauteur d'appui , qui ressemblent

de loin aux cases d'un damier. Quelques lambeaux de verdure se montrent ça et là autour des sources, sur ce sol sablonneux uniformément gris. L'œil fatigué cherche vainement un arbre pour se reposer ; le vent de mer balaie cette terre aride , plate et sans abri , brûlant toute végétation. Le figuier qui croît dans les sables , et la treille grimpant aux fenêtres^ se découvrent à grand'peine entre de hautes murailles^ dont leur feuillage sombre et jauni n'ose pas dépasser le faîte.

Le peuple de Quiberon semble appartenir à une plus belle race que celle qui vit sur la côte du Morbihan ; il aime par-dessus tout la presqu'île aride où il a reçu le jour ; et après une existence laborieuse, de longs voyages dans les plus fertiles contrées , qui n'ont pour lui aucun attrait, il revient achever sa vie sur cette langue de terre où il Ta commencée.

Quiberon avait bien changé d'aspect depuis la retraite des émigrés et des familles de pay> sans. Près de quinze mille individus de tout âge, sexe et condition, s'étaient répandus

— 12/1 — comme une marée de l'équinoxe qui a franchi les écluses, sur cette presqu'île ordinairement si paisible; troublant sa vie retirée, foulant les moissons qui mûrissaient pour l'hiver , envahissant les maisons , et amenant avec eux le trouble , la discorde et les désastres de la guerre. Les dissensions que nous avons signalées avaient éclaté avec plus de force depuis les derniers revers. Qu'on se figure des hommes appartenant à deux factions, entourés d'une ceinture de flots, avec l'ennemi devant eux , souffrant tous les maux de la guerre sans en courir les chances glorieuses , abandonnés des espérances qui les avaient jusqu'à ce moment animés , et passant , Tuii près de l'autre entassés, de longues journées dans une inaction dont ils craignaient d'envisager le terme. Monsieur de Kerderf et sa fille habitaient à Quiberon une chaumière du village de Kerdavir, où Puisaye avait établi son quartier-général. Assis tous deux devant la fenêtre ouverte, ils regardaient tristement la perspective qui se déployait devant eux, bornée au loin par la

baie , cherchant à distinguer dans un horizon nuageux le clocher deCarnac et la côte où s'élevait leur maison abandonnée. Le vieillard prit la parole, paraissant continuer une conversation commencée :

— Réflexion faite , je partage ton opinion 5 c'est un malheur dont je le plains sincèrement, mais c'est tout; je ne puis rien t'accorder déplus. Pourquoi a -t- il déserté la bonne cause i*

— C'est moins sa faute que celle des circonstances où il s'est trouvé , répondit Marie.

— Je ne conteste pas que son père a pu lui forcer la main; mais il n^en est pas moins coupable. A son âge on sait ce que l'on fait , on a une raison pour discerner le bien du mal.

- — Depuis que son dévoûment aux intérêts de notre famille lui a été si funeste^ je ne vois plus que son malheur.

— Et lu voudrais lefaire cesser? En conscience je ne peux pas t'en blâmer ; si cela était praticable , j'y consentirais peut-être; mais

— 12; — j)arles-en à ton frère, lu verras ce qu'il l'en (lira.

— Louis est injuste à son égard, les soupçons que monsieur Charles lui avait inspirés à Carnac lui ont paru confirmés par son arrestation , et c'est autant par reconnaissance pour ce jeune homme que pour éviter à Louis une action dont plus tard il se repentirait, que je voudrais...

— G^est bien, c'est bien, n'en parlons plus, j'aurai l'oeil à celte affaire , et s'il est mis en jugement^ je n'oublierai pas les services qu'il nous a rendus , ni nos anciennes relations. A dire vrai , je conserve pour ce garçon un fonds d'amitié dont je le crois digne ; mais je te conseille de n'en plus souffler le mot ; ton frère a quelquefois de singulières idées ; il s'est imaginé que maître Charles nourrissait certaines intentions que tu ne repoussais pas. J'ai bien ri de cette folie. ^-

La jeune fille devint pourpre et détourna la tête pour cacher son embarras, qui n'eut pas manqué néanmoins d'être aperçu du vieillard.

tant il était manifeste, si son attention n'eut pas été portée ailleurs.

Un groupe de chouans et de soldats du régiment d'Hervilly venait de se rencontrer dans un de ces étroits sentiers ménagés entre les champs. La discorde qui régnait entre les chefs était descendue jusqu'aux rangs inférieurs, ou elle se manifestait plus grossièrement. Les soldats d'Hervilly s'étaient moqués des chouans, ceux-ci avaient répondu par des injures, et une rixe qui menaçait de prendre un caractère plus sérieux , par le grand nombre de soldats et de chouans qui accouraient de toutes parts, venait d'éclater à deux pas du quartier-général. Par bonheur, des officiers des deux partis qui se trouvaient sur les lieux, se jetèrent entre les combattans , avant qu'aucun accident grave n'eût envenimé la querelle, et le tumulte fut promptement appaisé.

Les deux partis, non moins hostiles qu'auparavant , se séparèrent en groupes distincts, et les officiers demeurés sur le théâtre de l'action parurent continuer la querelle en des

— VIH —

termes qui,*bien que plus choisis; n'en attestaient pas moins une profonde division.

— Les fous! dit M. de Kerderf d'un ton affligé , ne prennent-ils pas plaisir à aggraver les malheurs de notre position ; s'ils continuent, les républicains auront bon marché de nous , tandis qu'avec un peu d'ensemble et la volonté de vaincre nous pouvions leur marcher sur le corps et arriver, sans nous arrêter, jusqu'à Rennes. — N'est-ce pas ton frère qui sort de ce groupe d'officiers?

— C'est lui , il vient de ce côté avec monsieur Tinténiac.

Les deux chefs paraissant également animés, enirèrent bientôt dans la chambre où se tenaient le vieillard et sa fille.

— C'est intolérable , dit Louis en jetant son chapeau avec colère sur un meuble, ces troupes sont d'une insolence qui passe vraiment toutes les bornes. Il semble qu'elles ont pris à tâche de ruiner l'expédition,

— Que s'est-il donc passé , mon fils ? demanda le vieillard.

— Rien, clans le fait , qui doive nous surprendre , répondit Louis en s'asseyant auprès de sa sœur : nous devrions être habitués à cet état de lutte et deMis^orde, car il dure depuis assez long-temps. — Quelques soldats de d'Hervilly ont rencontré un groupe de chouans, et comme le sentier était trop étroit pour que plusieurs personnes pussent y passer ensemble , ils ont voulu les contraindre à reculer. — Cela ne ressemble à rien; en agissant ainsi, il faut cju'ils obéissent à des impulsions occultes.

— Je n'en doute plus maintenant , dit Tinténiac , il y en a de deux sortes : des intrigues venant je ne sais d'oùy qui sont cause de tous nos revers , et la haine secrète des prisonniers républicains qu'on a incorporés dans les régimens. De pareils auxiliaires ne sont propres qu'à démoraliser le parti qu'ils servent à contre-cœur , et lui causent plus de mal qu'ils ne lui sont utiles.

— Chevalier, ne confondons pas l'effet avec la cause. Si le plan du comte eût été suivi,

je vous réponds que la plus grande union eut régné enlre nos troupes : on n'a pas le temps de se quereller lorsqu'on voit Tennemi en face ; mais notre inaction qui naît d une autre cause produit les effets que je déplore avec vous.

— L'état où nous sommes doit a voir un terme prochain, reprit Louis; notre sûreté, notre honneur ne nous permettent pas de nous enfermer dans cette presqu'île, comme des blaireaux dans leur terrier . Avant peu la disette qui se fait déjà sentir ne nous laisserait pas d'autres ressources qu'une honteuse capitulation.

— N'y comptez pas , mes enfans , s'écria le vieillard, le parti royaliste s'est montré trop puissant pour qu'on capitule avec lui. Il tuera la république ou la république le tuera.

— Votre père a raison, reprit Tinténiac, au point où nous sommes rendus^ il ne nous reste que deux chemins : celui de la victoire, en culbutant les républicains, ou celui de la fuite à bord des vaisseaux anglais. — Il y en a parmi nous qui désirent prendre ce dernier ; quant à moi j'ai fait depuis long-lemps le sacrifice de

ma vie ; la cause royale triomphera ou je mourrai à la peine.

Ces paroles répandirent un nuage de tristesse parmi la famille de Kerderf , il semblait que le généreux royaliste, estimé et chéri de tous^ pressentit un malheur prochain.

— J'ai vu ce matin M. de Puisaye, reprit-il, malgré toutes les entraves qu'on lui a suscitées, tous les dégoûts dont on l'abreuve chaque jour, il ne perd pas courage , et oppose aux obstacles une fermeté, une constance inaltérables. Je lui ai parlé du plus profond dénuement où on laissait nos chouans, il m'a demandé de patienter encore deux jours.

— De patienter, c'est le mot, reprit Louis, on ne distribue que demie ration à nos chouans, j'ai fait hier des représentations à Saint-Mory s ; mais M. l' intendant-général a leçu des ordres en vertu desquels tout ce qui n'est pas enrégimenté doit mourir de faim. Hier les hommes employ es aux travaux de retranchemens qu'on élève derrière le fort, n'ont reçu également que demie ration de "riz , et faute de bois et

d'ustensiles pour le faire cuire, ils ont élé réduits à le manger en nature. Je n'ignore pas les difficultés de notre position, mais j'ai droit de m'élonner que nos chouans qui travaillent soient ainsi négligés, quand les troupes soldées, qui demeurent dans une inaction honteuse, reçoivent ration entière de vivres.

— llyamieux,ajoutaTinténiac, d'Hervilly, qui, depuis le débarquement , n'a été préoccupé que de l'idée de compléter les cadres de ses régimens , profite du malaise des chouans pour les décider à s'enrôler ; néanmoins, malgré leurs privations et la perspective d'une nourriture abondante , nos volontaires ont le bon esprit de résister, aux séductions de ses recruteurs^ tant ils craignent qu'une fois enrégimentés on ne les contraigne à quitter leur patrie.

— D'ailleurs la discipline que le comte veut établir dans nos bandes, n'est pas propre à leur donner le désir de servir immédiatement sous ses ordres. D'Hervilly, avec ses formes vétilleuses et ses habitudes militaires, ne convient

nullement au commandement qui lui a été donné. Il n'a pas voulu comprendre qu'il fallait seulement diriger l'enthousiasme des paysans, et ne pas essayer de leur imprimer une direction de nature à le refroidir.

En ce moment la porte s'ouvrit, et le comte de Puisaye entra. Ils se levèrent tous avec empressement, et le vieillard lui présenta la chaise qu'il occupait auprès de la fenêtre. Le général s'y assit et répondit aux civilités des chefs d'un ton plus aisé qu'on ne l'eût attendu de la position où se trouvait réduite l'expédition qu'il commandait.

— Eh bien, mes amis, dit-il quand les autres eurent repris leurs places, quel était le sujet de votre entretien? \os figures sombres m'annoncent que vous causiez de nos malheurs.

— Il est vrai, répondit M. de Kerderf, nous déplorions des désastres dont les républicains ne peuvent pas s'attribuer la gloire , et nous comptions sur vous pour les réparer.

— S'il plaît à Dieu, votre espérance ne sera

pas trompée. Depuis que la fatalité a voulu que nous nous trouvassions renfermés ici , je n'ai pas à me reprocher d'avoir négligé aucun moyen de défense. Les rclranchemens que j'ai fait élever à Korostin et les travaux ajoutés au fort, mettent la presqu'île en état de résister à une attaque en règle, nous sommes en sûreté ici 5 mais mon but n'est pas d'y séjourner éternellement, nous n'eussions même dû jamais y entrer. Pour réparer nos échecs, il faut en venir à une affaire générale, qui décidera entre nous et les républicains.

— C'est depuis long-temps ce que j'attendais, répartit M. de Kerderf ; quand nos troupes sauront que les destinées de la monarchie dépendent do l'issue du combat, leur courage sera doublé — Général, pardonnez cette observation à mon âge ; pouvez-vous compter sur le concours sincère du comte d'Hervilly. Jusqu'à ce moment, loin de vous seconder, je crois qu'il a entravé vos opérations.

Bien que le comte fut trop habile pour se plaindre de d'Hervilly, et fomenter ainsi des

différens assez actifs par eux-mêmes, ii parut néanmoins satisfait de l'opinion énoncée par le gentilhomme de Kerderf ; car en admettant la ruine de l'expédition, elle lui servirait d'excuse aux yeux de tous les royalistes, qui, comme lui , étaient décidés à combattre jusqu'à la fin pour la cause de la monarchie,

— Ne soyons pas injustes à l'égard du comte, dit-il, il est vrai que sa manière d'envisager notre entreprise ne s'accorde pas en tous points avec la mieitne; mais sestalens militaires nous seront d'un grand secours, et j'ai lieu de compter sur sa participation entière au plan dont il s^agit. — Monseigneur l'évêque de Dol et son clergé vont implorer le ciel en faveur de nos armes; joignez vos prières aux leurs^ et tenezvous prêts pour le moment prochain qui décidera de notre sort.

En achevant il se leva et sortit de la maison, après avoir pris congé de chacun en particulier, d'un ton mêlé de politesse et de familiarité.

Puisaye se rendit aussitôt à son quartier-

général, où il fui rejoint quelques instans après par le Commodore Warren, l'évéque de Dol et le comte d'Hervilly. Dès qu'ils furent assis, Puisaye atteignit des papiers, divers plans et une carte de Gassini qu il étala devant lui, et leur ayant demandé toute leur attention, il prit la parole d'un ton qui annonçait l'importance qu'il mettait à cette réunion.

— Messieurs, dit-il, nous sommes responsables devant le roi, le gouvernement anglais et tous les fidèles royalistes des forces qui nous ont été confiées^ pour tenter un effort en faveur de la monarchie. Le ministère anglais a donné son approbation aux plans que je lui ai soumis ; il m'a fourni, pour les exécuter, toutes les ressources dont j'avais besoin. Ce n'est pas sa faute, ce n'est pas la mienne, ajouta-t-il en regardant d'Hervilly, si ces plans n'ont pas été strictement suivis^ si le succès n'a pas accompagné nos armes. Depuis quelques jours j'ai acquis la preuve que notre entreprise n'était pas vue favorablement par une faction royaliste , dont l'influence était cause , en

grande partie, des revers que nous éprouvons. Il m'en coûte de reconnaître qu'une cause sainte comipe celle que nous défendons, soit rongée intérieurement par de fâcheuses dissensions, mais c'est une vérité dont nous ressentons maintenant les déplorables résultats, et il est bon d'en constater l'existence pour nous mettre en garde contre un danger que nous avons signalé. — J'ai prié monseigneur l'évêque de Dol d'assister à cette réunion, afin qu'il appelle sur nous la bénédiction du ciel, et qu'il nous juge avec les yeux de la grâce, s'il arrivait que nous ne fussions pas d'accord.

Il fît une pause durant laquelle il parut se recueillir, et reprit d'un ton différent. — Je vous ai dit, Messieurs, que notre expédition était vue de mauvais oeil , par les agences de Londres et de Paris ; le comte d'Hervilly doit en être informé.

Quelques jours plutôt , cette interrogation eut amené une singulière réponse , car d'Hervilly avait dans le caractère trop de franchise et derloyauté , pour mentir à une question di-.

recte, et cacher les relations qu'il entretenait avec l'agence de Paris et ses émissaires du Morbihan ; on eût vu alors Tun de« principaux chefs de l'expédition , avouer qu^il recevait des instruclions de gens, qui dans le principe, avaient tout fait pour Fempêchei-, et qui maintenant cherchaient à la paralyser pour en prendre la direction ; mais depuis la retraite à Quiberon , d'Hervilly n'ayant reçu aucunes communications , commençait à se lasser du rôle qu'on lui avait fait jouer, et de l'inaction forcée où il se trouvait réduit, et il était tout prêt à adopter franchement les plans de Puisaye , pour peu qu'ils s'accordassent avec ses vues méthodiques.

— Effectivement, dit-il, répondant à la question de Puisaye , l'agence de Londres et celle de Paris , n'approuvent pas la marche que nous avons suivie , elles eussent voulu que notre descente se fut effectuée à Saint-Malo, qui était , disaient-elles , préparé à nous recevoir, et que nous nous fussions emparés de la presqu'île du Gotentin; peut-être cette marche

eut-elle été meilleure, mais il n'en faut plus parler, puisqu'on ne Ta pas suivie.

— L'opinion que vous énoncez me cause une profonde satisfaction mon cher comte , répliqua Puisaye , il m'eût été pénible de voir que vous eussiez voulu comme quelques officiers me Font donné à entendre , provoquer un rembarquement pour faire une descente sur un autre point.

— Je vous affirme sur l'honneur, que telle n'est pas mon intention ; la seule route qui nous convienne pour sortir de Quiberon . est celle qui conduit au camp républicain.

— S'il plaît à Dieu , nous la prendrons avant peu ; du moment que l'accord règne entre les chefs , îa mésintelligence qui a éclaté entre les soldats disparaîtra bientôt. — Monseigneur , je vous supplie de faire entendre à cet égard, votre parole évangélique.

— Depuis plusieurs jours toutes nos instructions ont roulé sur ce sujet, répondit Téveque , j'espère que Dieu nous permettra d'éclairer ces malheureux.

— Le plan de l'expédition a été faussé , reprit Puisaye -, il s'agit maintenant de réparer nos revers par un éclatant succès.

Gharelte, Stoufflet, les chefs du Poitou, de l'Anjou et du Maine, qui eussent pu faire une diversion importante, n'ont pas bougé; la Haute-Bretagne est demeurée calme, les secours que j'attendais de l'intérieur ne me sont pas arrivés, et la descente qui devait s'effectuer à St-Brieux , ne pourra pas avoir lieu ; ces contre-temps nous ont été suscités par l'agence, mais notre inaction a contribué, je dois le dire , au discrédit qu'on a jeté sur nous; cependant tous les regards sont fixés sur l'expédition, la plupart des royalistes nous appellent de leurs vœux , et sont tous prêts à nous seconder d'une manière plus efficace. Montrons-leur ce que nous pouvons , sortons de notre sommeil par un coup d'éclat, cjui justifie et dépasse toutes les espérances que nous avons fait concevoir.

Ces paroles produisirent sur d'Hervilly une impression favorable, le commodore de son

côté, dit à Puisayc qu'il était prêt à seconder ses plans, avec toutes les ressources dont-il pouvait disposer.

— Voici , Messieurs , ce que j'ai voulu soumettre à votre examen^ reprit le général, après leur avoir témoigné le plaisir qu'il éprouvait de cette unanimité de vœux et d'actions, g^g^ assuré du succès. — Depuis trois jours j'ai fait reconnaître et observé moimême le camp de Sainte-Barbe, sa position est admirable , les relranchemens qu'on a élevés avec une rapidité , qui tient vraiment du prodige, témoignent en faveur du général et de l'armée qu'il commande ; nous n'avons qu'un moyen de nous frayer un passage , c'est de faire une attaque simultanée sur le front et les derrières du camp , il est de ce côté absolument sans défense , l'artillerie et toutes les forces sont employées sur la falaise , au moment où nous les occuperons par une sortie vigoureuse, ils ne résisteront pas à une attaque de l'intérieur.

— Mes chaloupes canonnières pourront

jouer un rôle ulilc dans celle eirconslance , (lil Tamiral Warren.

— Ce plan est conçu d'après tous les principes de l'art militaire. — Diles-nous quelles sont vos ress'ources pour en assurer le succès , demanda le comte d'Herviliy.

— Veuillez suivre sur cette carte la marche des troupes que je compte employer à cette diversion. — A moins d'avis contraires , j'ai rintention de jeter sur la côte de la presqu'île de Rhuis , trois mille chouans d'élite , sous le commandement du général Tinténiac , et un nombre égal dans la rivière d'Etal , à la tête desquels seront le général Jean-Jean , et le comte de Lantivy. Ces deux divisions marcheront sur Baud^ pour se réunir le i4;, aux bandes qui occupent les forêts de Gamors et de Lanvaux , auprès desquelles Baud se trouve situé. Leur force d'après ces états de situation que vous pouvez consulter , sera grossie de vingt mille hommes, qui n'attendent qu'un ordre pour se mettre en marche ; ce mouvement sera fait avec trop de rapidité , pom-

— lAS — que Hoche en soit informé , d'ailieursil y verrait sans nul doute , Fintention de soulever rintérieur, en nous délivrant de bouches inutiles, et ne pourrait deviner d'après ces marches contraires, le dessein de l'attaquer sur ses derrières... d'ailleurs que pourrait-il opposera cette armée forte au moins de vingt cinq mille hommes, dont la plupart sont des chouans aguerris , commandés par des généraux distingués , qui possèdent toute leur confiance. Le i5 au matin, toutes ces troupes partiront de Baud , des forêts de Camors et de Lanvaux , pour venir camper le 1 5 au soir, à une lieue de Sainte-Barbe; le i6 avant le jour, elles tomberont sur les derrières des républicains , que nous attaquerons nous-mêmes , du côté de la falaise , et s'il plaît à Dieu ;, l'armée ennemie sera écrasée d'un seul coup ; aiors, Messieurs , la Bretagne , la Vendée , l'Anjou, le Poitou , la Mayenne , et toutes les provinces de l'ouest nous appartiennent sans coup férir, car la république n'a pas dans toute cette partie, un homme à nous opposer ,

— ïlxlx —

Ces paroles se ressentaient un peu de Tenthousiasme qui animait Puisaye en détaillant son plan; néanmoins Texagération du succès ne diminuait rien de sa certitude , et Texécution complette d'un plan si habilement conçu, devait sinon écraser complettement l'armée de Hoche , du moins réparer bien au-delà , les fautes qu'on avait commises, et donner à l'expédition des chances presque certaines de brillans succès.

Le Commodore Warren , d'Hervilly et l'évêque de Dol , donnèrent leur approbation complette aux dispositions qui venaient de leur être soumises, et tous prirent de concert avec un égal empressement , les mesures de détail qui devaient en assurer Texécution.

Rien ne transpira de ce plan qui deman^ dait en effet le plus profond mystère. Puisaye, le soir même^ expédia des dépêches au conseil du Morbihan, en l'invitant à tenir prêts tous les secours qu'il lui avait promis, pour les joindre à la colonne du général Tinténiac.

— lZi6 —

Le lendemain lo juillet, trois mille chouans des plus aguerris, tires des divisions des généraux Gadoudal, Mercier et tVAUègre, qui les commandaient eux-mêmes, le général TinténiaC; accompagné de quelques officiers dont il composa son état- major, et parmi lesquels se trouvaient Louis de Kerderf, le vicomte de Pontbellan^er^ le chevalier de la Marche , etc. , montèrent à bord de chasse-marées, escortés par une chaloupe cannonière anglaise, et firent voile vers la pointe de Saint-Jacques située dans la presqu'île de Rhuis , à peu de distance de Sarzeau. Leur traversée fut heureuse et rien ne s'opposa à leur débarquement.

Une heure avant qu'on n'eût signalé sur la côte de Rhuis l'approche de la flottille de chasse-marées j deux personnages que nous avons vus jouer un rôle important dans les intrigues de l'agence , madame Lanno et l'abbé de Boutonillic, arrivèrent à Sarieau, précédés d'un guide. Ils étaient montes sur de vigoureux chevaux qui marchaient au grand

trot , et malgré la rapidité de leur course, il semblait encore qu'ils n avançaient pas au gré de leurs désirs , tant ils ressentaient d'impatience d'arriver promptement àSarzeau.

La dame, occupée sans doute de pensées qui l'absorbaient toute entière, avait en partie oublié sa délicatesse et ses manières apprêtées ; et elle négligea de réparer, pour entrer dans la ville , le désordre de sa toilette ;, dont ce voyage avait pourtant dérangé la symétrie habituel le.

L'aspect tranquille de Sarzeau parut calmer les inquiétudes qui les pressaient dans leur route , et retenant leurs chevaux pour traverser des rues pavées de cailloux glissans, comme si la cause de leur impatience s'était tout à coup évanouie , ils mirent tranquillement pied à terre devant la principale auberge située à côté de l'église , et tenue , je crois, à cette époque, par madame Gigogne, si mes souvenirs sont fidèles. La maîtresse du lieu , bonne dame renommée pour ses ragoûts et ses fritures, sortit sur la porte et tint

~ 1/|8 — complaisamment la bride pour les aider à descendre. Elle donna un coup d'œil aux chevaux, recommanda à un garçon de les conduire à rëcurie et de les couvrir jusqu'au moment où leur sueur serait passée, après quoi elle introduisit ses hôtes dans un petit salon séparé de la cuisine par un large corridor.

— Dites-moi , ma bonne dame , demanda l'abbé , n'a-t-on reçu aucune nouvelle extraordinaire à Sarzeau ?

— Yous n^êtes pas sans savoir la descente de Quiberon? C'est la plus grande nouvelle que j'aie apprise depuis long-temps , et celle qui m'a le plus surpris.

— Grâce à Dieu ! nous arrivons avant eux, dit l'abbé, en lançant à madame Lamio un coup-d'œil de contentement. — Vous avez raison , continua-t-il en s'adressant à l'aubergiste , c'est en effet une grande nouvelle ; mais nous la connaissions déjà. — Nous passerons la journée et peut-être la nuit chez vous; obligez-nous d'aller promptement nous préparer à dîner.

— Avant une demi-heure vous serez servi, répondit Taubergiste en se retirant.

Madame Lanno n'avait pris aucune part à cette conversation; depuis que l'objet de ses craintes était dissipé , son esprit avait repris sa pente habituelle, et elle contemplait un miroir de poche devant lequel elle minaudait de manière à réparer le temps qu'elle avait perdu. Dès que l'aubergiste fut partie, elle étudia un petit air de circonstance et dit sans quitter sa place :

— Mon cher Boutonillic, faites-moi enfin Famitié de m'expliquer vos projets. Dans votre empressement^ vous m'avez emmenée sans me permettre même de changer de vêtemens; j'ai consenti à vous suivre sur parole, maintenant que nous sommes arrivés , dites-moi ce ce qu'il reste à faire ?

— Tout; mais nous sommes en bon chemin.

— Et vous me réitérez la promesse de me confier enfin un rôle actif dans ces affaires? C'est à cette condition que je suis venue avec vous.

— Vous jugerez tout ix l'heure si je vous ai dit vrai. Le fait est que si vous n'aviez pas montré autant de complaisance et de dévoûment, le succès d'une affaire qui intéresse le triomphe de la monarchie eût été gravement compromis.

— Il se pourrait, mon cher ahbé ! j'aurais rendu un pareil service au roi ?

— Aussitôt l'arrivée de la colonne , je remettrai au général Tinténiac les ordres dont je suis chargé, et si, comme je n'en doule pas, il se met en devoir de les exécuter, il faudra que cette nouvelle soit portée par moi au chevalier de la Vieuville , qui doit agir sur la colonne de Jean-Jean et de Lantivy , et qu'un autre moi-même se rende en même temps dans une direction opposée; il n'y avait que vous, madame...

— Ah ! mon cher Boutonillic, combien vous vous me faites heureuse !

Et cédant à un élan de sensibilité, elle sauta au cou de l'abbé qu'elle embrassa avec une effusion de cœur Puis s'apercevant que

sa joie s'était manifestée d'une manière trop expansive , elle rougit et fut s'asseoir de l'autre côté de la table , oubliant cette fois d'étudier dans son miroir le visage qu'elle devait prendre. L'abbé voyant son embarras, continua de parler comme s'il n'en eût rien été. — Je vous ai dit que le conseil du Morbihan avait reçu hier soir une dépêche de Puisaye, qui l'informait du départ de la division Tinténiac. Le chevalier delà Vieuville m'en, a immédialement transmis la nouvelle, et nous avons pris de concert nos mesures pour distraire ces forces de l'expédition et les emplover à servir les vues de l'agence. Une escadre anglaise a été signalée aux îles Marcouff, elle va être suivie des régimens émigrés qui s'organisent à Jersey. Nous voulons nous emparer des côtes du nord où ce débarquement devra s'effectuer 5 c'est là le but de tous nos efforts, et nous avons lieu de nous applaudir de la marche que nous avons suivie^ puisqu'en même temps nous porterons un coup funeste à Puisaye en le privant de ces forces,

que nous ferons servir au succès de notre entreprise. Peut-ctrc monsieur le général sentira-t-il son impuissance, et consentira à recevoir la direction que nous voulons lui imprimer.

— Mais, Boutonillic^ le chevalier Tintëniac doit avoir reçu des instructions précises; il est partisan de Puisaye , comment le déciderezvous à seconder vos intentions?

— Il le fera à son insu ; nous avons arrangé un plan qui doit , sans nul doute , réussir ^ à moins qu'un hasard hors de toute prévision ne vienne le traverser. D'ailleurs il est accompagné de plusieurs officiers qui partagent nos opinions , et entr'autres du vicomte de Pontbellanger^ sur le concours duquel nous pouvons compter.

— Eh bien! qu'allez-vous donc faire? et moi-même , quel rôle me destinez-vous ?

— La porte s'ouvrit, et l'aubergiste accompagnée d'une servante vint mettre le couvert, en leur annonçant que le dîner était prêt. Boutonillic donna ordre de servir et fit bon-

neur aux mets qu'on leur avait préparés. Madame Lanno , tout en s'occupant activement de satisfaire son appétit , eût bien désiré en même temps contenter sa curiosité ; mais elle respecta le recueillement profond de l'abbé, qui élait tout entier à l'oeuvre qu'il accomplissait.

Arrivé au dessert, après avoir délayé la viande avec plusieurs verres de vin , il prit lui-même la parole :

— Vous m'avez demandé, je crois, ce que je comptais faire , et le rôle , belle dame , que je vous destinais ; à coup sur, quelle que soit son importance , il est néanmoins au-dessous de vos mérites. — J'ai ici dans mon portefeuille des ordres signés au nom du roi , qui enjoignent au général Tinténiac de se rendre à Elven pour y recevoir des instructions ultérieures. Il n'est pas douteux qu'il y consentira, parce qu'il a devant lui assez de temps pour remplir, malgré cela , les instructions de Puisaye. Mais c'est là que je l'attends, et du moment où il marchera sur Elven^ sa division est à nous.

— 15Zi —

— Et moi , que l'erai-je donc? demanda madame Lanno.

— Vous, belle dame? puisque vous voulez absolument partager les dangers et la gloire de nos entreprises, vous devancerez la marche de la colonne et vous rendrez à Elven. Vous descendrez à l'auberge de la Croix-Blancbe , où je vous informerai des mesures que j'aurai prises avec le chevalier de la Vieuville , afin que vous agissiez de manière à le seconder.

— Mon cher Boutonillic, vous pouvez compter sur moi. Ma conduite justifiera la confiance que vous me montrez. — Je suis bien curieuse de savoir ce qu'a dit monsieur Lanno en apprenant mon départ. Si je n'avais pas chargé Marianne de l'en instruire , il eût été homme à croire que vous m'aviez enlevée.

— Quand il aurait cette crainte, je n'en serais pas surpris, répliqua l'abbé avec galanterie; vous possédez assez de grâce et d'attraits pour...

— Boulonillio , je me fâcherai séi;ieusement si vous dites de pareilles folies.

— Voire modestie, belle dame...

— Allons 5 chut ! vous êtes un flatteur.

— Plût à Dieu que ces paroles me fussent dictées par une simple politesse î

— Boutonillic , que signifie ce langage? dit-elle , en étudiant dans la glace Fair que les les vieilles tapisseries ont donné à la chaste Suzanne ; vous ne répondez pas à la haute opinion que j'avais conçue de votre délicatesse. Cest mal de profiter de Fisolemenl d'une pauvre femme pour lui manquer.

— Ah! madame, vous m'accablez! est-ce ma faute si le sentiment a franchi les bornes du respect. De grâce, dites - moi que vous m'avez pardonné.

— J'y consens , mais à condition que vous ne recommencerez plus.

Madame Lanno flattée intérieurement d'une déclaration dont elle affectait de paraître fâchée, tomba en contemplation devant son miroir, où elle trouvait en se ixgardant sou-

rire, la justilication entière de Pabbé, tandis que celui-ri, dont l'exaltation provenait d'une laborieuse digestion , se promenait à grands pas, s'étonnant qu'il avait pu détourner un moment sa pensée de l'objet important qui l'occupait pour exprimer des sentimens que les fumées du vin avaient fait éclore dans sa tête , et auxquels son cœur était totalement étranger.

Quelques momens après cette scène, des cris de « Vive le roi! » éclatèrent sur la place; l'abbé ouvrit précipitamment la fenêtre et vit un parti de chouans , vêtus d'habits rouges à paremens verts , qu'il reconnut appartenir à la division Tinténiac . C'était en effet l'avantgarde de la colonne qui débarquait à Saint- Jacques.

Nous passerons sous silence l'impression que produisit à Sarzeau l'arrivée de cette division. Les royalistes coururent au-devant d'elle , offrant des vivres et des logemens; les républicains prirent la fuite avec le petit nombre de soldats qui gardaient la ville. Quelques-

uns, qui ne firent pas une assez grande diligence, payèrent de leur vie ce retard et leurs opinions.

L'abbé de Boutonillic , dès l'arrivée de Tavant-garde^ avait ordonné de préparer les chevaux^ et il attendait dans une chambre supérieure, avec madame Lanno, le moment convenable pour remettre à Tinténiac Tordre dont il était porteur. Dans l'après-midi-, leur guide vint les prévenir que les chefs récemment arrivés étaient réunis dans une maison de Sarzeau , et il sortit pour les aller trouver.

L'abbé fit demander d'abord le vicomte de Pontbellanger, à qui il expliqua la mission qu'il remplissait pour le compte de l'agence , et l'ayant trouvé dans des dispositions conformes à ses desseins, il l'engagea à prévenir ceux des officiers qui partageaient son opinion , afin d'être appuyés par eux dans la délibération qui allait probablement s'ouvrir. Après avoir pris toutes ces précautions , Boutonillic , confiant dans le succès de ses intri-

gues , se lit inlioduirc dans la salie où Tintéiiiac concertait avec son état-major , le plan de ses opérations.

— Général , dit-il , je suis chargé de vous remettre cet ordre par le conseil du Morbihan et les délégués de l'agence royale.

Il lui présenta en même temps une pancarte revêtue de tous les insignes de la monarchie, et portant les signatures des principaux membres du conseil, et celle du chevalier de la Vieuville, se disant délégué de Lemaître et Brothier, chefs de Fagence de Paris.

Tinténiac, en prenant lecture de cette pièce , laissa paraître une surprise mêlée de doute et de mécontentement ; il examina attentivement les signatures et les sceaux , comme s'il eût eu des soupçons sur leur authenticité ; mais il reconnut qu ils étaient exacts et fut d'ailleurs convaincu que cette pièce émanait réellement de ceux dont elle portait le nom , en songeant qu'elle lui était remise par l'abbé de Boutonillic , qu'il savait atlaché^'au conseil du Morbihan.

— Messieurs, dit-il^ vous me voyez dans une grande perplexité : je reçois l'ordre au nom du roi de marcher immédialement sur Elven, où je dois recevoir des instructions ultérieures. Vous connaissez tous celles qui nous ont été données par le général en chef, je me suis engagé à les suivre de point en point^ et je tiens d'autant plus à exécuter celte promesse, que je connais leur importance. Mais l'ordre que je reçois me paraît émané d'une source si respectable, que je ne veux rien décider par moi-même , et j'attends vos avis pour me dicter la marche que je dois suivre.

En achevant il remit la pièce à l'un des officiers, et tous en prirent connaissance.

— Un ordre donné au nom du roi mérite sans doute notre respect, dit Louis ; en toute autre circonstance , notre devoir serait d'y obéir ; mais c'est aussi au nom du roi que le comte de Puisaye nous a tracé nos instructions, c'est au nom du roi que nous agissons, et nous ne pouvons sans péril nous écarter de ces instructions dont nous connaissons Tim-

porlancc , pour en suivre d'autres dont l'objet nous est inconnu.

— De fidèles sujets ne délibèrent pas , ils obéissent, répartit le vicomte de Pontbellanger .

— Si le roi nous transmettait directement cet ordre , il n'est aucun de nous qui ne s'empressât d'y obéir, dit Georges Gadoudal; mais nous n'avons aucune raison pour préférer celui-ci , dont le but, comme l'a observé monsieur Louis de Kerderf , ne nous est pas expliqué, à celui que nous tenons du comte. Mon opinion est que nous devons suivre nos instructions à la lettre.

D'Allègre j Mercier et tous les cbefs de cbouans, se rangèrent à l'avis de Georges que partageait Tinténiac.

— Monsieur l'abbé, dit ce dernier, à moins que vous ne nous expliquiez la raison de l'ordre que vous m'apportez, nous serons contraints de le considérer comme non avenu .

— J'ai été chargé de vous porter cet ordre et non d'en discuter la valeur avec vous . Les agens de sa majesté ne pouvaient pas prévoir

que vous eussiez douté de son importance ni balancer à l'exécuter. Au reste je peux vous dire que Fun des motifs qui Font dicté a été l'intention de vous faire passer par la forêt de Maluc , où le chevalier de Frilz a rassemblé trois ou quatre mille hommes , afin que vous opériez votre jonction avec lui.

— Tout nous fait un devoir d'obéir à cet ordre, reprit le comte de Pontbellanger, et maintenant qu'on a dit l'accroissement de forces que nous y gagnerons, je ne pense pas que personne puisse encore hésiter,

— Observez bien, messieurs, ajouta l'abbé^ que le conseil est informé de votre marche, et qu'il a pris ses mesures pour accorder l'ordre qu'il vous transmet , avec ceux qui vous ont été donnés par le général en chef.

Cette considération servit de texte aux officiers émigrés pour réfuter les chefs de chouans, et après une courte délibération on convint de marcher immédiatement sur Elven.

L'abbé de Boutonillic, à qui ce premier succès fit augurer la réussite complète de ses in-

trigues, courut en faire part à Madame Lanno, qui Tattendait à Taubcrge, et après lui avoir tracé de nouveau ses instructions , ils montèrent tous deux à cheval et quittèrent Sarzeau du même pas qu'ils y étaient entrés. Dans la soirée, les destinations différentes auxquelles ils se rendaient, les forcèrent de se séparer, et la femme du juge de paix prit avec le guide un chemin de traverse qui la conduisait à El ven , tandis que labbé continua de suivre la route de Vannes.

La nuit était fort avancée lorsque Madame Lanno arriva à Elven. Son guide qui connaissait parfaitement le pays, la conduisit à l'auberge de la Croix-Blanche^ et après avoir frappé pendant assez long-temps, ils parvinrent à réveiller l'hôte et furent admis dans la maison.

Madame Lanno, fatiguée de la marche forcée qu'elle avait faite, s'endormit d'un profond sommeil, et fort heureusement pour les projets de l'agence que la colonne de Tinténiac fut retardée par divers combats qu'elle eut à

soutenir en roule ; car madame Lanno avait totalement oublié sa mission , il aurait pu se faire que tout eût été perdu lorsqu'elle se réveilla sur les dix heures du matin. Le soleil qui pénétrait dans sa chambre lui rappella l'affaire dont elle était chargée. Elle sauta à bas de son lit et s'habilla à la hâte ; mais ayant aperçu une glace au-dessus de la cheminée, elle fut se placer devant et consacra à minauder deux fois le temps nécessaire pour achever sa toilette. Les fatigues de la veille et îa pesanteur du sommeil , qui leur avait succédé , joints aux quarante ans sonnés que comptait Madame Lanno, avaient rougi ses yeux, plombé son teint et altéré son visa gej en vain déploya-t-elle tous ses moyens et chercha-t-elle l'expression de physionomie qui lui était la plus séante, elle ne put réussir à se trouver aussi bien que d'ordinaire, mais elle s'en consola en accusant la glace d'infidélité et acheva de s'habiller, en ayant soin néanmoins de déployer dans sa mise toutes les ressources de coquetterie qu'une longue expérience lui avait enseignées. Après

— 1C)U — avoir passé une bonne demi-heure a chiffonner sa guimpe et son bonnet, à nalter convenablement ses cheveux, elle se trouva en état de paraître devant qui que ce fut , sans donner de ses charmes une trop mauvaise opinion^ et songeant enfin au motif de sa présence à Elven, elle descendit pour s'informer si la dépêche promise par l'abbé ne lui était pas arrivée.

Madame Lanno trouva dans la cuisine plusieurs soldats républicains qui buvaient autour d'une table; remarquant qu'ils la regardaient avec un étonnement flatteur , son amour propre s'en émut, et leur jetant un regard de bienveillante gratitude, elle passa devant eux d'un air qui ne pouvait pas manquer d'exciter le rire ou Tadrairation ; mais sa démarche théâtrale obtint le plus heureux succès, et les soldats^ loin de trouver rien de ridicule dans Madame Lanno 5 furent éblouis de ses grâces et charmés de ses attraits. Kun d'eux surtout, qui portait sur sa manche les galons de caporal, retroussa une longue moustache rousse et regarda la lîonne dame d'un air tellement ex-

pressif , que malgré toute sa coquetterie (lie rougit et baissa les yeux.

— C'est (îni, dit-il^ en fait de femmes parlezmoi des aristocrates ; ça dame le pion à toutes les autres. Voyez celle-ci, par exemple, quelle tournure ! comme c'est astiqué ?

Cependant Madame Lanno , ne trouvant pas l'hôte dans la cuisine, s'informa de lui aux soldats. Le caporal qui paraissait un adorateur du beau sexe, voulut se montrer galant envers une femme si séduisante, et il lui répondit du ton le plus aimable que lui suggéra son désir de plaire, que Tliôte était à la cave et rentrerait avant peu, mais que si la citoyenne en avait le moindre désir^ il s'empresserait de l'aller chercher.

Madame Lanno, flattée de l'impression que sa beauté avait produite sur le soldat^ le remercia avec une extrême bienveillance, et s'assit en attendant le retour de l'hôte, n'étant pas fâchée peut-être de ce retard momentané, qui lui permettait d'étaler le trésor de ses minauderies aux yeux d'admirateurs , dont les

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