‹ QuiberonChapitre 7 sur 7 · SS · texte numérisé non relu

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Hoche ne répondit pas et prit congé de Tallien en prétextant les affaires de l'armée.

— Citoyen Kerdelo , dit-il à Charles qui ne l'avait pas quitté depuis la sortie du camp, vous êtes sans doute bon cavalier , il faut aller à toute bride porter la nouvelle de notre victoire à Auray.

Charles, durant le combat, avait ressenti de cruelles inquiétudes pour Marie et son vieux père. Mais ayant appris que la plupart des nobles qui habitaient le village de Kerdavid avaient été sauvés par les bateaux anglais , il espérait que la famille s'était échappée avec Tétat major. Arrivé au bourg de Quiberon , il fut contraint de s'arrêter pour laisser passer les prisonniers faits sur le rocher, qui défilaient au fort sous l'escorte des grenadiers de Hoche. Son regard se porta sur cette troupe silencieuse et abattue , cherchant s'il ne découvrirait pas les personnes auxquelles il s'intéressait , et il s'assura qu'elles n'en faisait pas partie. Une émotion douce pénétra l'ame de Charles^ en voyant la sympathie que

les grenadiers paraissaient éprouver pour le malheur de ces hommes qu'ils poursuivaient tout à l'heure comme altérés de leur sang. Toutes les figures étaient graves, le plus profond silence régnait dans les rangs, on eût dit que les grenadiers avaient pressenti les intentions de Tallien et qu'il traitaient déjà les prisonniers avec le respect qu^on rend aux hommes près de mourir. On voyait de ces vieux soldats impassibles au sein du carnage , tenir sous le bras des nobles vieux ou blessés , guider leurs pas dans les sentiers difficiles, les soutenir et leur parler comme si des liens sacrés les unissaient les uns aux autres.

Charles, quand il furent passés , tourna sur la droite et lança son cheval au galop, il traversa ainsi la moitié de la presque île. Arrivé près du grand Rohic , une seconde troupe de royalistes qu'on avait ramassés le long de la côte lorsqu'ils voulaient s'embarquer, se trouva sur son passage ; elle était composée de six à huit mille individus des deux sexes et de conditions différenles; Charles la passa en revue

avec une secrète inquiétude, chaque lois (lue SCS yeux, rencontraient une femme jeune ou un vieillard il croyait voir Marie et son père; ses craintes cependant ne se confirmaient pas, et il reprenait l'espérance de leur évasion, quand, au dernier rang , il aperçut le vieux seigneur de Kerderf marchant d'un pas ferme entre son fils et Marie. Une poignante douleur saisit Charles ; la conversation de Hoche et de Tallien lui revint à la mémoire. Il crut voir marcher au supplice cette belle et héroïque jeune fille qu'il aimait par-dessus tout, ce vieillard noble et généreux. Il demeura quelques instans immobile sur son cheval , sans mouvement et sans pensées. Efîn l'approche de Marie le rappela à lui-même , il se souvint de l'ordre qu'il avait reçu, il sentit la nécessité de l'exécuter sans retard ; mais il ne voulut pas s'éloigner avant de montrer a Marie qu'elle avait un ami informé de sa position et qui tenterait pour la sauver tout ce qu'un homme pouvait faire. Au moment où elle passait, il se pencha et lui dit à voix basse :

— Espoir, Marie; je veille sur vous.

Elle tressaillit à cette voix, qu'elle entendait comme une intervention divine, lui rappeler l'espérance chaque fois qu'un malheur arrivait. Elle leva la tête pour remercier Charles , mais il était déjà loin ; il se détourna et leurs yeux se rencontrèrent. Dans ce rapide coup d'oeil , Marie puisa Fespoir et Charles la fermeté.

Sur la fin de cette journée le citoyen Kerdelo se promenait d'un air réjoui dans le petit salon de sa maison d'Auray. L'ameublement n'avait subi aucun changement^ les chaises en velours d'Utrech avaient repris le long de la

muraille, la place quelles occupaienl avant l'évacuation ; tout était dans l'ordre et l'état accoutumé jusqu'à la table en chêne couverte d'une nappe de grosse toile écrue qui supportait les apprêts d'un souper frugal , composé selon l'usage invariablement établi de bouillie de blé noir dans un plat de lait caillé.

Le citoyen Kerdelo avait sur les lèvres un sourire inhabituel , il se frottait les mains et marchait lentement les yeux à demi fermés , comme un homme qui veut se soustraire à l'influence des objets intérieurs pour mieux savourer le contentement de ses pensées. Sur ces entrefaites, la porte s'ouvrit et Charles en*tra dans le salon. La figure du jeune homme formait avec celle de son père le contraste le plus parfait; autant l'un paraissait joyeux et satisfait , autant l'autre était triste et abattu.

— Ah! te voilà, enfin ^ s'écria le municipal qui ne remarqua pas l'état de son fils: à table, Charles, et soupons de bon appétit. La bouillie de blé noir est douce à souhait et le lait caillé est couvert d'une belle couche de crème ; toi

que j'ai vu souvent faire la grimace sur ce repas , je parie qu'au camp de Sainte-Barbe tu Tas désiré plus d'une fois, eh bien; ton souhait est accompli, tu peux t'en donner à plein ventre.

Charles s'assit devant la table , pendant que son père lui servait une assiette de bouillie. Quand nous aurons fini, Charles, nous déboucherons , en causant de certaines affaires, une des vieilles bouteilles qui nous ont suivis à Hennebon; j'ai du nouveau à t' apprendre , de bonnes nouvelles , mon garçon .

Charles entendait sans intérêt et sans curiosité les paroles de son père; il paraissait préoccupé d'une idée qui l'absorbait tout entier : il fixait son assiette et démêlait machinalement la bouillie avec le lait , mais le municipal avait vidé la moitié de la sienne avant qu'il se fût décidé à commencer son souper.

— Ah ça, tu parais tout pensif! qui diable te trotte par la tête ? tu choisis bien ton temps pour prendre l'air pleureur dans un jour de réjouissance, et à la veille de d'apprendre

une certaine nouvelle. — Voyons, à quoi as-lii passé ton temps depuis que tu es arrivé ? je ne t'ai vu qu'un instant.

— J'ai visité le maire et divers membres de de admmistration.

— Fort bien , ma foi ! s'écria le municipal , c'est très bien pensé mon garçon; les citoyens auront été d'autant plus sensibles à cette politesse que tu étais presque un béros , et que cbacun était avide de recevoir des détails sur la glorieuse victoire que nos troupes ont remportée. — Sans doute, tu auras fait quelques bonnes plaisanteries sur monsieur Pitt et ses nobles aventuriers. Ab! ab ! ab! j'en ris! d'avance.

Yous oubliez, mon père, reprit Gbarles gravement, que les émigrés sont vaincus. — Au surplus, je ne suis pas allé cbez les administrateurs dans l'intention que vous supposez; des affaires graves m'y appelaient.

— Eb bien ! ce n'est pas plus mal , il est toujours bon d'avoir l'air d'un homme occupé ; ça inspire la confiance et la considé-

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ration. — Mon Dieu, mais lu ne manges pas.

— Je n'ai pas faim.

— Peut-être as-tu coUationné avec quelqu^'un des citoyens? Il fallait donc m'en prévenir , je ne t'aurais pas servi une pareille assiette de bouillie, voyons donne-la-moi , je vais la manger afin qu'elle ne soit pas perdue.

Et le citoyen Kerdelo , par suite d'une erreur communément établie parmi les gens de sa classe, se bourra l'estomac deux fois plus qu^à l'ordinaire, croyant faire preuve ainsi d'ordre et d'économie. Quand il eut^ non sans peine, vidé l'assiette de Charles, il fit sauter, selon sa promesse, le bouchon d'une bouteille avec un empressement qui attestait la gêne où l'avait mis le principe d'ordre auquel il avait sacrifié.

• — Allons, Chariot, dit-il, prends ce verre et fais-moi raison : à la santé de ta future.

Charles le regarda d'un air étonné comme s'il ne l'avait pas compris.

— Tu ne m'as pas entendu ? reprit le municipal avec un gros rire malin 5 à la santé

de ta future! c est du bon français^ pas moins.

— Mon père...

— Eh bien oui , je te marie... c'est une affaire arrangée. — Tu connais le citoyen Kervin , officier municipal à Hennebon ; c'est un gaillard affligé de douze bonnes mille livres de rentes, et qui est homme à les doubler, car il entend supérieurement les affaires. Eh bien, Chariot, il a une fille un peu plus jeune que toi, fraîche comme une rose et gaie comme Tépinoche, qui te plaira, j'en suis sûr. Cette petite sera ta femme, et toi, Chariot, son mari ; c'est convenu entre le citoyen Kervin et moi.

— Il est fâcheux , mon père , qu'avant de conclure cette affaire^vous ne m'ayez pas consulté.

— Et si quelque lubie t'avait passé par la tête^ tu aurais pu tout gâter; peste, garçon, on ne trouve pas tous les jours un parti aussi avantageux ; c'est un marché d'or, une fortune faite... Du tout, du tout, j'aij^référé conclure, tu m'en remercieras un jour. — Je te l'ai dit souvent, tu es bien heureux d'avoir un père

qui pense à toi, sans cela tu aurais bien pu aller mourir à Fhôpital. Crois- tu par hasard que ce mariage ne me coûte rien ? Je me suis saigné pour te donner une dot proportionnée à celle que tu recevais... mais je ne m'en repends pas, l'affaire était trop belle pour la laisser échapper.

— Je suis fâché, mon père.. .

— Paix, paix, laisse-moi donc finir. — La future t'apporte soixante mille livres , valeur d'argent ; plus , une métairie sur le bord du Blavet, rapportant, année commune, trois mille livres de rente net d'impôts ; plus, un trousseau et un mobilier. — Hem, ajouta-t-il en faisant claquer sa langue, on ne trouve pas ça tous les jours; sans compter les espérances fondées sur la mort de son père... Eh bien, Chariot, qu'en dis-tu ?

— Je vous ai déjà fait observer. . .

— Que veut dire cette obstination ? As-tu perdu la tête, ou veux-tu me la faire perdre ? Mais je vois où le bât te blesse, il y a sous jeu quelque niaise délicatesse; tu ne veux pas être

enrichi par la l'emme.. . Va, rassure~toi, Je bon homme Kervin sait compter^ il m'a falhi en découdre : je te donne pour dot le domaine de Kergonant et le château de Kerderf, que j'achelerai sous huit jours; c'est le plus clair de mon avoir, mais...

— Mon père, dit Charles en s'efforçant d'étouffer les sentimens qu'il ressentait, il est inutile de me parler plus long-temps de ce mariage, car je n'y consentirai pas.

Le municipal demeura quelques instans confondu.

— Ah tu n'y consentiras pas, reprit-il en appuyant sur ces mots.

— Jamais , dit Charles d'un ton décidé ; le mariage esta mes yeux l'acte le plus saint de la vie; vous n'y avez vu qu'un marché. Une affection mutuelle, une conformité d'honneur et de caractère sont les premières , les plus importantes conditions du mariage. Yous avez cru que la question d'argent en formait la hase essentielle. — Que m'importe la fortune, si je ne rencontre pas dans une épouse

les qualités qui peuvent assurer mon bonheur^ si je suis lié au sort d'un être pour lequel je n'éprouve aucune sympathie .

— Folie, folie, s'écria le municipal, qui était revenu de son étonnement; tous ces mots sont vides de sens ; une riche dot est un manteau qui couvre bien des défauts ; c'est là le point capital, le plus positif de l'affaire ; quand au reste, c'est une chimère qui est bonne dans les romans , un jargon emprunté de la Nouvelle Héloïse.,. Mais dans la vie il faut calculer autrement ; on ne se nourrit pas d'amour et d'eau claire, mon garçon... Une perdrix aux choux et une bouteille de Bordeaux, après deux ans de mariage, ont plus de prix que ces rêveries sentimentales.

— Lorsqu'il s'agit de contracter une union qui doit décider du sort de la vie.. .

— Laisse là tes grandes phrases qui n'ont pas le sens commun , interrompit le municipal; ce mariage me convient de toutes manières, il doit assurer ton bonheur.

— Il causerait mon malheur et celui de la

femme que vous me destinez , reprit Charles sans le laisser achever. Au reste , mon père^ vous comprendrez qu'il ne faut plus y penser ; si je vous dis que j'ai déjà fait un choix...

— Et pourquoi me l'as-tu caché ? Si cette femme appartient à une famille honnête et fournit une dot convenable, j'aurais bien pu m'entendre avec les parens.

— Vous n'y pouvez rien, dit Charles , l'amour trop souvent ne consulte pas le rang ni la fortune...

— C'est-à'-dire que tu t'es emmouraché de quelque fille sans sou ni maille, qui fait semblant de t' aimer pour se marier à mon argent ; mais cela ne sera pas; je n'ai pas sué sang et eau pour enrichir une mendiante; tu épousera la fille du citoyen Kervin, ou par Dieu nous verrons.

— Mon père^ dit Charles d'un ton décidé, je vous ai déclaré que je n'en ferai rien ; vous avez le droit de disposer de votre fortune comme il vous plaira , j'ai celui de consulter

mes goûts et mes inclinations^ d'user de ma liberté. La femme que j^aime. . .

— Ne m'en parle pas, s'écria le municipal^ dont la colère et une digestion laborieuse^ troublée par cet incident, avaient empourpré la figure j ne me parle pas de cette femme, de cette misérable mendiante , de cette effrontée coquine. Si je peux la découvrir je la ferai renfermer, c'est le moins qu'on puisse m'accorder pour prix des services que j'ai rendus à la patrie... Nous verrons s'il est permis à des femelles de la sorte de séduire des fils de famille pour attraper leur argent .

Ob marie ! murmura Gbarles en proie à des sentimens que le respect filial s'efforçait d'étouffer.

— Marie! répéta le municipal, Marie, distu... Ab c'est la demoiselle Kerderf î Je comprends à cette beure le motif de l'intérêt que tu portais à la famille. . . Et tu crois bonnement que j'y consentirai ? Des gens ruinés; des aristocrates dont le bourreau fera justice... Non, non, cela ne sera pas^ je suis trop bon patriote

pour m^allier aux ennemis de la nation... La cause des nobles est désormais perdue ; la Convention à donné des ordres sévères, il nV a plus aucune chance, aucun espoir pour celte caste. — Tu prendras sous huit jours la fille du citoyen Kervin, ou je me fendrai en quatre pour accélérer le procès de ta Kerderf... une effrontée royaliste^ qui a mérité d'être guillotinée.

— Mon père! s'écria Charles en renversant d'un coup de pied la chaise où il était assis.

L'indignation et la colère dominait complètement le malheureux jeune homme; mais les sentimens vertueux qu'il nourrissait prirent néanmoins le dessus, et il sortit avant d'avoir manqué de respect à son père, dont les menaces et les cris le poursuivirent dans la rue. Charles traversa rapidement la place, descendit la rue du château, et tournant sur la droite à l'entrée du pont, il se dirigea vers le Loch. Après avoir gravi la pente roide qui conduit au faîte de cette promenade, il s'assit sur une

pierre, la tête appuyée sur ses mains et refléchit îong-temps à sa position.

La scène qui venait de se passer entre son père et lui , n'était pas de nature à produire dans ce moment une longue impression sur son ame, il n'y trouva qu'un obstacle de plus ajouté aux difficultés sans nombre qui s'opposaient à l'accomplissement du dessein qu'il avait formé de sauver Marie et le seigneur de Kerderf.

Toutes les démarches qu'il avait faites dans la journée n'avaient pas eu le plus léger résultat. Les administrateurs , éblouis de leur victoire et se rappelant leur terreur passée^ paraissaient résolus à exécuter leurs ordres avec la dernière vigueur. Partout on répétait qu'il fallait en finir avec les royalistes et Témigration , on voulait leur livrer une guerre d'extermination , semblable à celle que les montagnards avaient subie après le 9 Thermidor.

Charles cependant avait juré de sauver Marie, il était décidé à employer tous les moyens, à se porter aux dernières extrémités^ et s'il ne

réussissait pas^ son parti était pris , il voulait mourir en même temps qu'elle , au pied de son échafaud. Pendant près de deux heures, le jeune homme se promena sur le Loch, formant des projets et prenant des résolutions qui se ressentaient du degré d'irritation où son esprit était monte; enfin, lassé de marcher , il voulut rentrer pour écrire quelques lettres et se dirigea lentement à travers les rues étroites qui conduisaient à la place. Elles étaient noires et silencieuses, tous les habitans paraissaient endormis, un seul rayon de lumière chatoyait sur le pavé au milieu de ces ténèbres, Charles leva machinalement la tête, et s'aperçut qu'il sortait de la maison habitée par son mystérieux ami, le greffier Laurent Lebel. Il ne l'avait pas vu depuis l'évacuation d'Auray^ et il s^'était surpris plusieurs fois à désirer la conversation de cet homme qui répandait presque toujours un calme précieux dans son ame. En cette occasion , Charles avait plus que jamais besoin d'entendre une voix amie débrouiller les pensées incohérentes auxquelles il était livré; il

-~ 355 — monta Tescalier et frappa sur porte de la chambre occupée par le greffier. Son cœur battait sans qu'il sût pourquoi; il entendit fermer uu tiroir^ mettre plusieurs objets en place , et le pas lent du greffier s'approcher de la porte qui fut ouverte sans questions.

La figure de Lebel était pâle et plus sombre qu'à l'ordinaire; néanmoins un calme imposant régnait sur ses traits , il regarda Charles avec étonneraent, lui prit la main et le fit asseoir devant une table qui venait évidemment d'être dégarnie à la hâte , une plume et deux papiers plies restaient encore à moitié cachés, sous un grand chandelier.

— Mon jeune ami , dit Lebel en fixant sur lui son œil noir, je vois que vous vous êtes rappelé l'invitation que je vous ai faite le jour où vous m'avez sauvé.

— Je l'avais oublié, répondit Charles, et il est vrai pourtant que je venais chercher auprès de vous des conseils et des consolations.

Le greffier soupira, il passa la main à plusieurs reprises du haut de son front à ses yeux.

Il fut une époque où j'aurais pu vous offrir toutes sortes de consolations, maintenant je ne peux guère vous donner que des conseils. — C'est de conseils que j'ai besoin, du sang froid nécessaire pour me conduire avec discernement; car si je m'abandonne à la colère ou à la douleur, je hâterai peut-être le malheur que je veux empêcher.

Lebel lui prit la main et attendit qu'il s'expliquât, Charles alors lui exposa les relations qu'il avait eues avec la famille Kerderf, la position critique du vieux noble et de sa fille, et la nécessité de les sauver avant qu'ils ne comparussent devant les commissions militaires ; et quoiqu'il ne parlât pas de son amour pour Marie, la chaleur avec laquelle il s'exprima et la sympathie qu il montrait pour leur malheur, apprirent au greffier la nature des liens qui l'attachaient à la jeune fille.

— Vous l'aimez donc bien, dit-il d'une voix triste.

— Si je l'aime î s'écria Charles ; oh, si vous pouviez comprendre...

• — Mon jeune ami , interrompit Je greffier, moi aussi j^ai connu lamour.

— Eh bien, dit Charles, vous aurez pitié de moi. Que faut-il faire ? à qui dois-je m'adresser ? J'ai l'esprit à moitié perdu.

Le greffier appuya la tête sur son coude, il parut absorbé dans une profonde re flexion.

— Charles, reprit-il sans changer de posisition, j'ai entendu ce matin M. Lanno et sa femme , en causant des affaires du jour^ prononcer le nom d'un homme qui m'a rappelé les plus affreux... le nom de Tallien. — Est-ce qu'il serait en Bretagne ?

— Il est en mission auprès de l'armée, répondit Charles, étonné de cette question ; c'est même la sévérité de ses ordres qui rend si difficile la tâche que j 'ai entreprise .

Le greffier se leva et parcourut la chambre avec agitation ; après avoir fait plusieurs tours il se plaça devant Charles , et dit d'une voix concentrée.

— Ah î Tallien est ici !

— Il est à Auray.

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— Alors, tout espoir n'est pas perdu pour vous... J'ai eu autrefois quelques relations avec lui 5 je l'ai connu ajouta-t-il avec un rire amer. Charles, je désire m'acquitter du service que vous m'avez rendu^ vous témoigner ma reconnaissance de l'affection que vous m'avez montrée... — J'irai voir Tallien... Cette démarche sera peut-être pour moi une source... mais n'importe^ j^irai .

— Alors, s'écria Charles que tout surprenait dans cet homme , si vous espérez avoir assez d'influence sur l'esprit de Tallin , ij/audrait le voir aussitôt ; il part cette nuit même pour Paris.

— Eh bien, allons, dit Lebel.

Il prit dans un tiroir une carte dorée sur tranche, y écrivit un mot et fit signe à Charles de le suivre. Ils se rendirent silencieusement à l'auberge du Pavillon d'en haut, situé au bout de la place. Charles ouvrit la porte et entra dans la cuisine, il s'informa de Tallien.

— Le citoyen représentant est couché, répondit l'aubergiste.

— Indiquez -moi sa chambre, repartit Label d'un ton impératif.

— A cette heure, vous n'y pensez pas; il a défendu de le déranger. Si vous voulez attendre, citoyens, l'heure de son départ.

— Nous n'avons pas le temps.

— Diable, citoyen greffier, reprit l'aubergiste piqué du ton de Lebel; croyez -vous qu'un pareil représentant est aux ordres du premier venu.

— Citoyen Charles , dit Lebel sans lui répondre, voulez- vous que nous montions ?

— Attendez un peu, je vais appeler son secrétaire 5 je ne veux rien prendre sur moi.

Le secrétaire étant venu, Lebel lui remit sa carte qu'il avait enveloppée dans un carré de papier.

— Citoyen, dit-il, veuillez porter ceci au représentant Tallien.

— Le citoyen Tallien est couché , objecta le secrétaire en regardant Lebel avec curiosité.

— Il se lèvera , dit celui-ci froidement.

— Vous désirez lui parler?

— Sur l'heure.

— Cela n'est pas possible; il partira bientôt, et vous pourriez alors...

— Je n'ai pas le temps d'attendre. — L'affaire qui m'amène ne souffre pas de retard, et dès qu'il saura qui je suis, il s'empressera de m^admeltre. — Allez donc sans crainte lui porter ce papier.

Le ton et l'air de Lebel imposèrent au secrétaire^ croyant que cet homme pouvait avoir en effet des affaires urgentes à traiter avec son patron, il prit une lumière et monta.

Un instant après il revint, et saluant profondément Lebel :

— * Citoyen , dit-il , le représentant vous invite à monter chez lui , il vous prie de l'excuser.

— Cela suffît^ interrompit Lebel, conduisezmoi.

Il fît à Charles un signe qui semblait lui promettre la réalisation de ses désirs, et suivit le secrétaire qui éclairait devant lui.

— Allons, dit l'aubergiste, il faut croire qu'on s'est trompé sur le compte de ce greffier ; on a répandu le bruit que c'était un homme de police^ mais si cela était, il ne parlerait pas ainsi ; il m'a rappelé le gouverneur de la province d'avant la révolution, ou un intendantgénéral. Il faut croire qu'il n'a pas toujours été greffier d'une justice de paix; c'est un mystère que cet homme... je le prendrais bien en pension pendant un an et un jour , s'il voulait pour tout paiement me raconter son histoire. . . Ça doit être tout un livre.

Les pensées de Charles , malgré Tobjet important qui l'occupait, suivaient à peu près le même cours que celles de l'aubergisle; néanmoins il ne répondit pas à ses observations , par respect pour le mystère de son ami, et s'assit devant le feu, attendant son retour dans une mortelle incertitude.

Après une absence d'une demi-heure environ, Lebel revint dans la cuisine, il la traversa rapidement et invita Charles à le suivre dehors. Celui-ci le rejoignit en tremblant; la fi-

gure de Lebel était pâle et renversée.

— Vous n'avez rien obtenu , murmura le jeune homme?

— Si. Voilà un ordre d'élargissement, répondit-il en lui remettant un papier. Adieu, Charles; j'ai besoin d'être seul.

En disant ces mots, il s'éloigna à grands pas.

Charles, joyeux au-delà de toute expression, courut chez lui en toute hâte pour s'assurer de ses yeux, qu'il tenait en son pouvoir la grâce de celle qu'il aimait. En approchant de la maison , il remarqua avec surprise des lumières qui passaient derrière les fenêtres, [et une grande clarté dans la chambre de son père. Inquiet de la cause de cette veille inusitée , il se hâta d'arriver. La porte antérieure étaitouverte ; on causait avec bruit dans le petit salon. Charles en entrant vit plusieurs femmes du voisinage entourant la vieille Marguerite qui sanglottait sur une chaise.

— Ah! Charles, s'écria-t-elle dès qu'elle Teut aperçu , le voilà , malheureux enfant ! — ■

Bon Dieu du ciel, assistez-nous.

— Qu'y a-t-il, Marguerite? demanda le jeune homme , assiégé d'un funeste pressentiment.

— Ton père se meurt, dit-elle, peut-être sa pauvre ame est-elle partie à cette heure.

Charles, sans en entendre davantage, monta précipitamment dans la chambre de son pèrcj il y trouva plusieurs voisins et deux docteurs rangés autour du lit où gisait le municipal dans un état d'immobilité complète. Sa figure était pourpre , sa respiration gênée ; ses bras nus sur le lit, entourés de ligatures , annonçaient qu'on l'avait saigné. La colère que le refus de Charles lui avait inspirée, jointe à la digestion difficile de ses deux assiettes de bouillie , avaient occasionné une attaque d'apoplexie, et, bien que les secours eussent été fort prompts , les hommes de l'art hésitaient à décider si le citoyen Kerdelo devait succomber à cette crise

Pendant quatre jours , son

— 'S6à — état fut le même ; les médecins refusèrent de donner à Charles, qui ne quitta pas sa chambre, la plus légère lueur d'espoir. Le municipal avait recouvré ses esprits , mais une fièvre violente s'était déclarée , et Ton craignait que chaque accès ne remportât . La position de Charles avait été affreuse durant ce temps. Vivement alarmé sur l'état de son père, le souvenir de Marie venait accroître sa douleur, et il s'efforçait de combattre et d'étouffer tout souvenir de la jeune fille , regardant comme un sacrilège de mêler des pensées étrangères à ses inquiétudes filiales.

Les conversations des gens qui venaient visiter son père l'avaient mis au courant des affaires du jour ; il avait appris le départ de Hoche avec douze bataillons , pour défendre les côtes du nord, prétexte dont il se servait, disait-on, afin de ne prendre aucune part au jugement des prisonniers* il savait que des commissions militaires avaient été formées à Vannes et Auray par le général Lemoine. Ces nouvelles^ qvi'il n'eût pas voulu connaître, lui

suggéraient les plus poignantes inquiétudes. Le matin du cinquième jour^ les médecins déclarèrent que le municipal était hors de danger. Charles éprouva une bien vive satisfaction, mais elle fut balancée pourtant par l'annonce du départ d'Auray, d^une troupe d'émigrés condamnés à mort, et dont le supplice devait avoir lieu à Vannes. Nombre d'autres devaient être, disait-on , exécutés en même temps , par ordre des commissions militaires qui siégeaient dans cette dernière ville. Charles redoutant que le vieillard de Kerderf et sa fille ne se trouvassent de ce nombre, ou comprenant du moins toute l'horreur de leur position dans la prison où l'on avait entassé les prisonniers de Quiberon ; Charles ayant satisfait à son devoir filial, prit la résolution de partir immédiatement pour Vannes, et s'étant pourvu d'une voiture , il se mil en route après avoir recommandé son père aux soins de la vieille Marguerite. Il était dix heures lorsqu'il arriva à Vannes j la ville était triste et silencieuse, il ne rencontra presque per-

sonne dans les rues, la plupart des boutiques et des maisons étaient fermées. Charles descendit sur la place du marché et ordonna au cocher de conduire la voiture au-delà de la porte Paterne, dans un chemin de traverse situé derrière la Garenne. Il se rendit sur le port , au Parc du Père-Eternel , converti en prison. S'étant fait reconnaître de l'officier de garde , il obtint aussitôt , sur la remise de Tordre dont il était porteur , Télargissement de M. de Kerderf etde sa fille. Un sergent fut les chercher et les amena à l'entrée du parc^ Charles en les voyant venir, éprouva un tremblement nerveux. Marie était pâle et changée, en reconnaissant le jeune homme, son regard le remercia , mais elle ne montra pas le moindre étonnement j elle avait attendu avec confiance la réalisation de la promesse qu'il lui avait faite; elle comptait sur lui^ dans son angélique simplicité , comme sur un intermédiaire des grâces de la Providence. Charles s'abstint devant elle de toute expression d'amour ; un pareil sentiment devait se cacher

sous le deuil. Il s'avança vers le vieillard et le salua avec respect.

— Monsieur de Kerderf^ dit-il , j'ai le bonheur de vous annoncer votre mise en liberté.

— Puis-je savoir, citoyen Kerdelo, à quel titre Ton m'accorde cette faveur? Si la république croit voir en moi un ami, je vous prie de la détromper.

— Ce n'est pas précisément une faveur, reprit Charles.

— Est-ce une grâce par hasard ?

— Nullement. Un homme qui vous est inconnu a obtenu votre élargissement.

— Eh bien! citoyen Kerdelo, veuillez dire...

— Mon père , interrompit Marie , quand la sainte cause de nos rois aura perdu tout espoir, alors seulement ses fidèles devront mourir; mais en attendant nous devons profiter de tous les moyens de la servir , vivre courageusement pour assurer son triomphe.

— Tu as raison, ma fille, répondit le vieux noble; c'est une lâcheté de mourir quand la tâche n'est pas finie. Si les nobles sont déci-

mes, ceux qui restent doivent redoubler d'elforts pour n'apercevoir pas de vides dans les rangs.

— Voulez-vous me suivre , reprit Charles? une voiture vous attend à peu de distance. Par une mesure de précaution vous devrez vous éloigner de Vannes et vous tenir quelque temps caché.

— Charles, dit le vieillard, je ne vois pas mon fils; partirons-nous sans lui..

Cette question plongea le jeune homme dans une pénible stupeur. Louis de Kerderf depuis long temps absent ne lui paraissait plus un membre de la famille, il était habitué à voir monsieur de Kerderf et sa fille , à prononcer leurs deux noms réunis , il avait oublié Louis.

— Votre fils va nous suivre , dit^il en balbutiant ; comme il n'occupe pas la même prison cet ordre ne pouvait le concerner.

Cette réponse satisfit le vieillard et sa fille , ils sortirent avec Charles et se dirigèrent sur la porte Paterne. Plusieurs peletons de soldats

étaient échelonnés sur la route , un bruit de tambours qui battaient une marche se faisait entendre derrière eux. Plongés tous trois dans leurs réflexions ils avançaient avec vitesse sans Remarquer ces dispositions militaires, si naturelles dans un pareille moment ? arrivés à l'entrée de la garenne ils la trouvèrent occupée par un détachement de troupes formant le carré dont l'une des faces était fermée par un mur. Des sentinelles leur en défendaient l'entrée, il retournèrent sur leur pas et descendirent l'une des allées de cette promenade disposée en jardin anglais, pour prendre un autre chemin. Lorsqu'il traversaient l'entrée principale de la garenne, les troupes qui marchaient au son du tambour se trouvèrent sur leur passage, ils furent contraints de se ranger jusqu'à ce que'lles eussent défilé , et aperçurent alors des prisonniers entre leurs rangs.

Le premier qu'ils rencontrèrent fut Charles de Sombreuil s'avançant la têtehaute et d'un pas assuré , après lui se montra le vénérable évéquedeDol, vieillard septuagénaire semblable

à un patriarche ; le curé de Saint-Malo parlant avec onction aux soldats qui raccompagnaient, plusieurs prêtres passèrent encore, puis vint Louis de Kerderf dont la figure n avait pas changé d'expression. En apercevant son père et Marie , il tressaillit et parut éprouver un éblouissement , mais cela ne dura pas , un sourire effleura ses lèvres , il leur fit de la main un geste d'adieu, le cortège continua sa marche , on vit encore plusieurs prêtres dont la figure respirait le calme et la sérénité.

— Où vont-ils?., où les conduit-on? demanda le vieillard tremblant.

Charles était pâle et respirait à peine ; ses yeux se portèrent sur Marie , et puisa du courage dans Tauguste résignation qui animait la jeune fille.

— - Monsieur de Kerderf, dit-il , n'ayez aucune inquiétude, on les transfère de prison.

— Mais que signifie ce déploiement de forces? Charles, ne me cachez rien, mon fils est avec eux.

Marie s'empara des mains de son père, elle lui passa les bras autour du cou, comme pour lui rappeler qu'elle aussi était sa fille , sa fille qui n'avait au monde que lui pour soutien.

Un roulement de tambours se fit entendre , le vieillard s'arrache des mains de Marie , il s'élança sur la garenne , suivi de sa fille et de Charles , lorsqu'ils y arrivèrent , une détonnation éclata , un nuage de fumée qui se dissipait au souffle d'une brise matinale, montrait à la face du soleil seize cadavres tombés l'un sur l'autre.

— Ah ! mon fils , s'écria le vieillard , mon fils je t'ai perdu

Ses yeux se fermèrent , il se renversa dans les bras de Charles et de Marie , dont les mains s'unirent pour soutenir sa froide dépouille*.

* Les espérances des royalistes qui avaient entrepris cette descente vinrent expirer sur le Champ des Martyrs. Nous nous proposons de 'publier incessamment sous ce titre, un nouvel ouvrage qui formera par l'ordre historique des faits la suite de Quiberon.

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