‹ QuiberonChapitre 6 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

— '^'26 — ^ j)it et les entraîna. Tout combat devint impossible. Ilumbert continua de s'avancer en chassant devant lui cette masse éperdue et tremblante.

Le seul espoir des royalistes était désormais dans les vaisseaux anglais. Puisaye expédia le pilote Bahu vers le coramodore Warren pour l'informer de leur position, et il se porta sur Saint - Julien , cantonnement de Sombreuil, afin de se joindre à lui et d'engager le combat, en attendant l'intervention des vaisseaux anglais qui pouvaient tout réparer.

La côte présentait en ce moment le plus déplorable spectacle. Les malheureux paysans saisis d'une terreur aveugle , préféraient s'exposer à tous les hasards de la mer que d'attendre les républicains. Hommes, femmes et enfans se jetaient dans les canots et les embarcations amarrées au rivage , qui coulaient la plupart sous une trop forte charge avant de quitter la rive. Néanmoins les autres, moins effrayés de l'agonie de leurs compagnons au milieu des vagues que du bruit des tambours

ennemis, s'elforçaieni de relever les embarcations et s'yprécipitaient avec le même égarement. Cette scène affligeante se passait sous les yeux de Piiisaye. Il voyait l'ennemi approcher, la terreur des paysans gagner comme une contagion ses troupes rompues et sans ordre- et nul mouvement ne se montrait dans la flotte où résidait la seule chance de salut. D'accord avec Sombreuil, il lui laissa le commandement supérieur et se jeta dans un canot, afin de prévenir l'amiral dans le cas où Bahu ne l'eût pas déjà fait, et de le sommer de mettre à exécution toutes les promesses de secours qu'il lui avait données.

La brigade de Sombreuil, réunie aux troupes de Boisberthelot, Gontades et Vauban formaient un corps de trois mille six cents hommes, occupant une bonne position, et pouvait, dans une autre circonstance^ arrêter Hoche et lui disputer la victoire; mais tout l'enthousiasme et l'ardeur avaient disparu j tout prestige était effacé 5 on ne songeait plus à vaincre. Une impulsion désastreuse avait é\é donnée et

fermentait dans toutes les létes : la retraite à bord des vaisseaux anglais 5 lorsque le départ de Puisaye fut connu des troupes, le découragement ne connut plus de bornes; les malheureux se crurent trahis, livrés aux républicains, et Ton vit les soldats briser leurs armes^ accusant l'ineptie et la bonne foi de leurs chefs, arracher leurs cocardes, se rouler dans la poussière, en proie à tous les vertiges de la colère et du désespoir. Le fort et l'intrépide Sombreuil ne sut passe défendre de l'émotion d'une pareille scène ; cette unanimité de sanglots et de cris furieux, cette universelle terreur, cette multitude de paysans effarés, de femmes en pleurs et gémissantes, qui tendaient les bras aux vaisseaux , implorant leur secours et se débattant dans les vagues, tout cela glaça ses esprits; il recula avant l'arrivée de Hoche et se retira au Fort-neuf au-delà du port Alignen. Là s'arrêtèrent la retraite et les espérances ; la mer mugissante entourait le rocher, asile de ces malheureux ; c'était le triste théâtre destiné au dénoûment de ce drame. Pourtant, il

y eut encore une lueur d'espoir : le vaisseau amiral, où Puisaye venait d^aborder, avait hissé les pavillons de signaux, une frégate et une corvette arrivaient dans la baie à forces de voiles, la mer était couverte des chaloupes, canots et embarcations de tout genre qui partaient des vaisseaux et nageaient au rivage.

C'est ici le lieu et pour nous un devoir de relever une de ces imputations monstrueuses dont les nations rivales sont si prodigues entre elles. On a dit dans le temps, et la haine nationale a répété que les vaisseaux anglais tiraient indistinctement sur les royalistes et les républicains , que l'Angleterre avait jeté les émigrés sur cette côte ;, uniquement pour s'en débarrasser , et que l'amiral avait reçu l'ordre de les sacrifier , plutôt que de les reprendre. Une pareille assertion se réfute d'elle-même : cette expédition et celles qui la suivirent coûtèrent à l'Angleterre des sommes énormes , et la loyauté des secours qu elle prêtait aux royalistes était garantie par l'intérêt que trouvait cette puis-

:]so —

sance i\ ruiner la république. Mais l'esprit de parli ne raisonne pas; certains royalistes trouvèrent commode d'imputer leur défaite aux Anglais , les républicains virent dans la conduite qu'on leur supposait un motif de plus pour justifier leur baine, et cette opinion s'établit si fermement, que, même aujourd'bui , les babitans de Quiberon et des côtes du Morbiban^ pour la plupart témoins de l'expédition, répètent de la meilleure foi cette imputation mensongère, quand beaucoup parmi eux n'oni dû leur salut qu'à l'assistance des Anglais. Un fait que nous garantissons^ c'est que dans ce désasire tous les marins de la flotte rivalisèrent de zèle et de dévoûment pour sauver, quelquefois au péril de leur vie, celle des malheureux royalistes.

Lorsque les transports arrivèrent au port Alignen, une quantité de paysans s'étaient jetés à la nage, dans l'espérance d'atteindre les vaisseaux; des canots trop cbargés s'engouffraient dans la mer avec des centaines d'individus qu'on apercevait de loin , accrocbés

aux avirons, aux bords des canots, en |)ous sant des cris de détresse, et disparaissant pour toujours, quand leurs membres sans force ne les soutenaient plus . Dans cet instant critique, tout sentiment de pitié avait disparu. Le coeur des fuyards livré aux angoisses de la peur était fermé à toute commisération ; on en vit repousser leurs compagnons qui , du milieu des vagues, imploraient leur secours, et couper avec leurs sabres les mains de ceux qui s'accrochaient aux bords des embarcations. Les Anglais se répandirent sur cette mer couverte de cadavres et d'agonisans , ramas-* sant tout ce qui donnait encore quelques signes d'existence. Les bateaux de transport, rangés au port Alignen, embarquaient tout ce qu'ils pouvaient contenir, et nageaient rapidement vers les vaisseaux pour y déposer leur charge et venir en prendre une nouvelle. Par leurs soins échappèrent , le duc de Lévis, les comtes de Vauban, de Contades, de Boisberthelot, le vicomte de Ghambray, le marquis de la Jaille , d'Hervilly, transporté mal-

gré sa blessure, dont il mourut quelques mois après , le comte de Bathalier et son bataillon d'artillerie avec armes et bagages^ l'état-major et un nombre considérable d'émigrés et de paysans , qui s'éleva à trois mille individus.

Tandis que cela se passait ;, les colonnes victorieuses conlinuaient leur marcbe en balayant la presqu'île ; Humbert s'était arrêté presqu'à son extrémité dans un bas-fonds à l'abri des vaisseaux anglais , qui faisaient un feu bien nourri^ et un pourparler avait déjà eu lieu entre lui et Sombreuil, quand Hocbe avec ses grenadiers arriva devant le roeber où les débris de l'armée royale étaient rangés en bataille.

La mer agitée étendait derrière eux sa surface bouleuse qui semblait leur creuser des tombes, et les vagues mugissant avec fracas à leurs pieds , grimpaient sur le roclier comme si elles eussent voulu les entraîner avec elles. On apercevait au loin , dans un borizon brumeux , Belle-Ile et Hoat entourées de brisans

couverts d'un manteau d'écume , et dans l'espace existant entre ces îles et la baie, la division anglaise sous voiles. Sur un plan plus rapproché , se montraient les chaloupes chargées de réfugiés qu'on menait à bord de la flotte, et la côte de la presqu'île couverte d'une multitude en pleurs, que l'arrivée des républicains avait empêchée de fuir; les boulets et la mitraille qui partaient des vaisseaux passaient au-dessus de leurs têtes sans qu'ils parussent les remarquer, et foudroyaient les colonnes, qui étaient obligées de chercher un abri pour éviter leur atteinte.

Hoche fut ému du spectacle qui se présentait à ses yeux, l'ivresse du triomphe disparut en présence d^ennemis qui ne paraissaient pas vouloir faire usage de leurs armes. Néanmoins le devoir lui commandait d'étouffer toute pitié , pour remplir sa tâche jusqu'au bout : entre la république et la monarchie c'était un combat à mort, une guerre d'extermination. Un tambour était près de lui, il fut sur le point de commander la charge; mais

— Sali —

son cœur ne lui permit pas de donner cet ordre fatal; il envoya Ménage sommer les royalistes de se rendre. Celui-ci obéit avec empressement, il courut sur le rocher et appela tous ceux qui aimaient la république. Des cris de u vive la Nation!» éclatèrent à sa voix, beaucoup de matelots qui avaient suivi leurs chefs sortirent des rangs en jetant leurs armes. Cette désertion fut le dernier coup porté à l'armée royale, elle n'offrit plus bientôt qu'une masse confuse et en désordre. Il restait encore quelques centaines de gentilshommes décidés à se défendre , ceux-là durent faire comme les autres , ils se rendirent prisonniers.

Dans ce moment Tallien et Blad arrivèrent.

— Citoyens représentans , dit Hoche , la république est victorieuse. L'armée ennemie qui ce matin occupait cette presqu'île , est actuellement en fuite ou prisonnière.

— Tout n est pas teiminé, puisqu'elle n'est pas anéantie, répondit Tallien.

— Elle est vaincue.

— Elle peut se relever, il faut l'en empêcher. — Les émigrés ont remis le pied sur la terre natale^ la terre natale les dévorera. Cette phrase est empruntée à notre proclamation^ cela vous explique ce que nous voulons faire.

Une émotion extraordinaire se peignit sur les traits de Hoche.

— Ces innombrables prisonniers, dit-il lentement.. .

— Je ne les ai pas comptés, interrompit Tallien, — Vous vouliez dire , général?

— Rien y répondit Hoche en détournant la tête ; la tâche d'un général est finie après la victoire.

— Ces prisonniers , reprit Tallien , sont divisibles en plusieurs catégories j beaucoup sans doute seront élargis. Quant aux émigrés, ils savaient en rentrant en France la peine qu'ils encourraient : une loi en vigueur depuis plusieurs années, les condamne à mort , il suffit à leur égard de constater l'âge et l'identité. Les commissions militaires que nous allons former décideront du sort des aulrts.

Page 1