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Quinten Metsys

La source de célébrité deQuintenMetsys fut, à travers les âges, son origine foncièrement plébéienne. Le peuple est complaisant à celui des leurs qui, dans l'histoire, illustre quelque rang social obscur. C'est à une étable et à une crèche que le Seigneur lui-même doit l'amour le plus charmant d'une part humble de l'humanité. En lisant bien la vie des temps, on constate que les plus vives gloires, les plus persistantes, vont aux êtres parés de manière insolite par le hasard, aux êtres qui n'avaient aucun droit hiérarchique à quelque sceptre d'art ou de domination. La naissance obscure de Metsys le mit en contact occulte, mais direct, avec les générations successives. Les légendes puériles qu'évoque le nom du peintre Quinten auréolent cette figure populaire. Comme les désenchantements modernes font aspirer à l'intense, aux vibrations invécues, avec une telle ardeur la foule eut toujours le goût des contes légendaires. Seules les anecdotes eussent donc suffi à immortaliser le maître, trônant dans une belle cathèdre, le nimbe carré derrière la tête, et pourtant très près des artisans aux métiers discrets. Admiration touchante et naïve qui a fait remarquer aussi, — un peu, — l'art de ce demi-dieu débonnaire. Car, le tableau n'a pas provoqué l'intérêt pour le créateur. Des faits d'ordre social constituèrent d'abord une vague

renommée au peintre. Etrange est cette situation d'une gloire de maître presque isolée de ses oeuvres. La foule ne connaît le génie de celui qu'elle choie. Elle ignore l'homme véritable ; et nous l'ignorons aussi, beaucoup. La rareté des documents en est presque seule la cause.

Des fragments de l'affectueuse correspondance d'Erasme, d'Egidius et de Morus, quelques mots admiratifs de Durer, sont les écrits contemporains parvenus jusqu'à nous, éclairant la personnalité et l'art de Metsys. A cette époque, le maître habitait déjà Anvers, et rien, dans cette prose et dans ces vers, ne fait allusion à son origine étrangère. Quelques trente années seulement après la mort du peintre, un chevalier italien publie le premier une courte notice concernant Quinten de Louvain. Le commentaire laudatif de cet auteur, fixé à Anvers, ouvre l'œuvre bibliographique destiné à devenir vaste, mais brumeux. L'ensemble de ces éléments documentaires, agglomérés au cours des périodes successives de l'histoire, très inégal de valeur, ne fut pas classé péremptoirement, ni son amas enchevêtré creusé patiemment jusqu'à la moelle. Le résumé de ce que contiennent les plus importants documents suffira à faire apprécier leur valeur archéologique et leur niveau esthétique, voire psychologique.

Cet -exposé commence donc par la notice du chevalier italien Guicciardini, qui acheva sa Description des

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Pays-Bas en 1561. Jan Metsys était rentré d'exil depuis trois ans; à son défaut, un autre membre de la famille du célèbre artiste peut renseigner l'auteur sur la naissance de Metsys. Nous voici donc en présence d'une pièce ancienne de valeur indiscutable. Composant son ouvrage dans la cité même où avait œuvré le peintre et si peu d'années après sa mort, Guicciardini certainement se passa des quelques mots fournis par la Vie des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes publiée, en 1550, par son compatriote Vasari, écrivain d'ailleurs enthousiaste, clairvoyant malgré sa chronologie et sa nomenclature souvent erronées. Toutefois, quoi que l'on ait dit, les opinions des deux italiens sont analogues. La note de Vasari est posée en simple incidente; Guicciardini est plus explicite : «Nous nommerons aussi, entre d'autres, plusieurs peintres décédés, qui méritent d'être commémorés, et en premier lieu Dirk (Bout) de Louvain, un très grand artiste, et Quinten Massys, du même pays, un grand maître dans l'art de peindre la figure, dont on possède, entre autres, l'admirable tableau de Notre-Seigneur à l'église Notre- Dame, à Anvers». Plus loin il cite «Jan Quinten fils de Quinten de Louvain ».

Puis, nous connaissons la tirade versifiée de Dominicus Lampsonius, que Hieronymus Cock, le célèbre éditeur d'estampes anversois, fit graver en 1572 sous le portrait du maître. La rubrique de l'effigie, Quintinus Messius, Antverpianus pictor, ne dit nullement que l'artiste naquit dans la ville nommée. On constate que l'inscription du portrait admet les légendes alors déjà répandues.

Vers 1575, Molanus dit expressément dans son Hist. Lovaniensis, que Metsys est né dans la ville dont il écrit la chronique. Le célèbre historien utilisa apparemment les données de Vasari et celles de Guicciardini dont l'ouvrage, traduit en flamand, fut publié à Anvers, en 1567. Mais un auteur aussi précis ne s'en tint pas à ces témoignages. D'ailleurs, celui-ci, le premier, consigna au sujet du maître quelques particularités reprises par de nombreux biographes. Remarquons prudemment qu'il donne une série d'œuvres forgées à Quinten Metsys qui, d'après les découvertes de van Even, appartiennent en partie à son père, en partie à son frère Joos. Molanus confondit les personnalités des deux frères, dont l'un peignait peut-être déjà lors du décès de son père, et dont l'autre fut chargé d'achever un travail de ferronnerie commencé par le défunt, à l'église St-Pierre de Louvain. Lorsque Molanus écrivit son histoire de Louvain, on n'avait donc jamais mis en doute son origine louvaniste; Lampsonius ne dit pas, comme nous l'avons vu, que Metsys fut né à Anvers.

Il faut croire que, en 1603, la légende du forgeron amoureux, relatée poétiquement par le dernier auteur, avait déjà pris de la consistance. Car ceux qui vers cette année informèrent Cari van Mander, n'omirent point l'historiette; mais ils ignoraient l'origine de Metsys. Van Mander, d'ailleurs, ne disposait que de moyens d'investigation très rudimentaires, et, malgré tout son labeur, ne nous laissa qu'une notation imparfaite sur les peintres et les œuvres qu'il méditait vulgariser. En somme, cet

auteur n'ajoute rien à ce que nous rencontrâmes déjà dans les volumes parus antérieurement. Toutefois, ses jugements esthétiques le relèvent fort, si Ton songe à l'époque où ils furent publiés : en plein mépris dé l'art des primitifs. Les données de van Mander concernant le lieu de naissance du maître n'ont donc aucune valeur en présence de l'affirmation de Guicciardini. En outre, Opmeer, un contemporain de Molanus, constate que le peintre émigra à Anvers, sans faire mention du métier que Quinten aurait «antérieurement exercé. Dans son Opus chronographicum orbis universi (Anvers, 1611), il publie un petit médaillon, gravé sur bois, sous lequel on lit : Quintinus Lovanien, Pict., et la légende latine que nous transcrivons : « Excellebat in arte pictoria Quintus » Lovaniensis Antverpias; vt cïïm Erasmïï & Petrum Egi- » dium ita eadem in tabula pinxisset, vt ille librum manu » teneret, in quotitulus Paraphrasis in epistolam ad Ro- » manos cum cius nomine legeretur : & Petrus legerat » enim Morus, vt falsorum, ridendo accusare : affirmans » se itidem easdem litterns tam exacte non posse imitari, » quàm cas Quintinus expresserat. Et quod mirum, hic » relictio incude ac mallea (faber ferrarius enim fuerat) » sine doctore penicillo magnum contubit decus.

« Multum nunc adiumenti attulit etiam Albertus » Dureras artificibus varys, edendo libros suos de Geo- » metria ac Symmetria, hoc est, de proportione corporis » humani, urbibus, arcibùsque condendis muniendisque. » Cùm vetustis' pictoribus méritô conferendus, vt qui » pinxerit quas pingi non possumt, lumina in umbris,

» fulgura, tonitrua ventos. Fuit certè decori Norimbergo, » sicuti Leydas Lucas, & Amstelredamo Guilielmus Crocus » & Iacobus Cornélius, Harlemo Theodoricus Dauentriensis, » & loannes Sinopius, Hannourise Ioannes Mabusius, inter » lumina artis principem sortitus locum : cùm nudos pin- » geret & floridis prae alys vt eretur coloribus. Pinxit » tabulam Middelburgi in Prasmontratensium templo » accersirus à Maximiliano Burgundo Abbate in qua & » seipsum expressit quas peryt Iconoclastarum in Belgio » tempore, eius est & ille tabula in D. Rumaldi Mechli- » nias, quae arain pictorum exornabat. »

Un peintre retoucheur et grand amoureux de peinture, Alexandre van Fornenbergh, éleva, en 1658, une stèle de touchante admiration à la mémoire de Quinten Metsys. Comme dans un ouvrage publié par Fickaert, en 1648, toutes les anecdotes, — il y en a quatre, — y sont scrupuleusement admises, et l'auteur, on le sent, ne sait guère laquelle lui agrée le mieux. Il a reçu ces contes comme ses concitoyens les reçureut, avec joie et fierté; chez lui est née une exaltation se reflétant en ses opinions sur l'œuvre. Ses descriptions de tableaux, utiles à l'étayage de certaines attributions, sont sentimentales et même très évocatrices. Elles sont précieuses surtout au point de vue de l'histoire de l'esthétique; on y voit une admiration purement objective pour le métier pris en soi. Il affectionne naïvement le trompe-l'œil, cite respectueusement l'histoire de la mouche peinte par Metsys sur la joue d'un personnage de tableau. Du reste, un critique grave, mais hélas! fermé aux choses de la peinture, a repris, sans

Le Calvaire Musée Mayer van den Bergh, Anvers.

méfiance, cette charge de bourgeois romantique s'inspirant des plaisants contes des raisins de Xeuxis, d'Apelles exposant ses tableaux au jugement de la populace. L'ouvrage de Fornenbergh n'étant pas une œuvre d'érudition, mais seulement un recueil de traditions non vérifiées joint à de précieuses descriptions de tableaux, il n'est pas nécessaire de dire que l'auteur ne se doutait pas de l'origine du maître. Il le croit et le dit anversois, crée, avec Fickaert, l'erreur maintenue jusqu'à l'époque où naît l'Histoire de l'Art. Elle fut reprise par Bullaert en 1675, puis, en 1753, par Descamps, dans son Voyage, où les erreurs sont, du reste, aussi fabuleuses que fréquentes. L'historique des œuvres et de la vie de Metsys ne commence cependant qu'avec le dépouillement des archives de Louvain et d'Anvers auxquelles on demanda surtout des pièces concernant la naissance du peintre. Dans ces deux villes, les recherches qui eurent lieu presque simultanément, aboutirent à des solutions bien différentes. Celles de la première commune révélèrent que Quinten était le second fils du forgeron et horloger de la ville, Joost Matsys, sans doute originaire de la Campine, et de Catherina Kinckem; ses parents eurent encore deux enfants, Jan et Catherina, après la naissance de Quinten ; l'aîné de ceux-ci s'appelait Joost et suivit la profession de son père. D'autre part, d'après les premières recherches qui furent faites par Génard aux archives d'Anvers, le maître qui nous occupe aurait été le fils d'un forgeron, Jan Metsys déjà cité en 1453, peutêtre fils d'un Hendrik Metsys venant de Putte s'établir à

Anvers, en 1425, et de Marguerite van den Eynde. Mais des actes échevinaux, découverts plus tard ou consultés avec plus de soin par van den Branden, prouvèrent que les époux cités n'eurent pas de fils du nom de Quinten, ils donnent : « Costen, Jan, Claus, ende Katline, wettige kinde en wilen Jan Massijs, des smits, daer moeder af is Margriete van den Eynde.. » Anvers ne possède donc pas d'acte quelconque où appuyer l'existence d'un Quinten Matsys jusqu'au moment où ce nom disparaît de la paperasserie de Louvain, en 149 1. Cette même année le peintre est inscrit comme franc-maître de h Gilde de St-Luc, à Anvers. On a objecté que les registres ne mentionnent pas sa qualité d'étranger; ils ne nomment pas non plus le maître chez lequel Metsys fit son apprentissage. Les livres de la corporation des peintres présentent bon nombre de lacunes et d'omissions de ce genre. En somme, c'est sur ce litige que roulèrent les travaux où van Even et Génard rendirent compte de leurs études des anciens papiers. Plus tard, ces deux auteurs et van den Branden tentèrent, dans certaines revues, des études plus complètes sur Quinten. Vers la même époque parut dans le « Antwerpsche Schilderschool » de Max Rooses, un chapitre étendu sur le maître.

Les légendes, Metsys devenant peintre par le désir de sa maîtresse, Metsys accidentellement transformé en peintre par le fait d'une convalescence occupée à colorier de grossières estampes, n'ont d'autres bases que la tradition consignée par Fickaert et reprise par tous les

biographes. Quant à la profession de maréchal, qu'il aurait exercé très tard, rien jusqu'ici ne permet d'être affirmatif sur ce point. (Sa pierre tombale, aujourd'hui au Musée du Steen, fut taillée seulement au XVIIe siècle. Elle parle du forgeron et porte, en outre, la date erronée : 1529J. Nous avons dit que Molanus donnait à Quinten une série considérable d'ouvrages de ferronnerie, tandis que, d'après van Even, seul lui appartiendrait le couvercle de la cuve baptismale de l'église St-Pierre, tà Louvain. On est pourtant sans aucune preuve de l'authenticité de cette attribution. Du reste, le style de la potence des fonds est totalement différent de celui du dôme de feuillages en fer à la fontaine du parvis de N.-D. d'Anvers. Cette œuvre que l'on donne également à Metsys ressort du style qui régnait pendant la dernière période où vécut le maître, c'est le travail d'un homme qui ne connaît point les lignes et les formes telles que Metsys les possédait, tandis que la potence peut être datée du milieu du XVe siècle.

Au siècle passé, un grand nombre d'auteurs se consacrèrent à l'étude de l'œuvre de Metsys. Tous nous livrèrent soit des notes, soit des articles spéciaux, mais aucun ne présenta au public une monographie terminée ou provisoirement complète. Le meilleur ensemble, à ce point de vue, est la série d'articles de Hymans à la Galette des Beaux-Arts. Mais ce n'est pas là l'œuvre monumentale et fouillée dont une mince monographie comme celle que

je veux écrire serait le clair résumé. Les archéologues attendront, sans doute, quelques années encore leur livre définitif. Toutefois, il m'a fallu ébaucher, à l'aide des documents mis à ma portée, le travail qui indubitablement captivera quelque érudit. De cette ébauche j'ai extrait le développement progressif du maître et j'ai tenté d'échelonner ses œuvres le long de sa carrière aussi mystérieuse que celle de tout autre primitif.

Mais il fallait que cet essai apportât aussi quelque élément inédit, quelque saveur d'un goût inconnu. Sous l'influence de cette pensée j'ai cru ne pouvoir mieux procéder qu'en passant à travers les œuvres, que la foule des archéologues avait approximativement classées, en les scrutant surtout au point de vue de l'art. Et c'était là, je l'avoue, la perspective de joies bien grandes pour moi ! Les écrits où je trouvai de l'aide commencent par ceux du célèbre Waagen. Les autres, dont le titre des principaux suit ici, nous conduisent jusqu'à l'exposition de Bruges, en 1902 :

1834, Karl Schnaase : Nederlandischen Briefen ; — 1842, des notes de Bûrckhardt ; — 1861, Burger(Thoré) : Ga^. des Beaux- Art s ; — 1870, van Even : U Ancienne école de Peinture de Louvain, Louvain Monumental, Louvain dans le passé et le présent (1895) ; — 1870, Fontaines, Nasporingen over de geboorteplaats en de familie van Quinten Massys; — 1887, Cari Justi ; Jahrbuch der Kgl. Pr. Kunst- Samlungen; — 1888, Hymans : Ga^. des Beaux-Arts ; — 1891, Ludwig Scheibler : Zeitschrîft fur christ L Kunst ; — 1899, Camille Benoit : Chronique des Arts.

St Jérôme Ste Marie l'Egyptienne

et un donateur et une donatrice

Volets du Calvaire de la coll. Mayer van den Bergh. Anvers.

La majorité de ces auteurs, comme presque tous les catalogues, admettent que Louvain vit naître Metsys, vers 1466. Découvrant un jour que Metsys est né à Anvers, on serait obligé, afin d'expliquer les liens intimes qui rattachent l'art du maître à l'école de Louvain, de supposer qu'il fit un très long séjour dans cette ville.

Si sa biographie n'a pas été renouvelée complètement, n'a pas reçu une forme définitive, on ne négligea pourtant par son oeuvre dont la valeur sera bientôt mieux appréciée. Depuis l'exposition de Bruges, Metsys, comme bien d'autres maîtres, on peut dire même comme l'histoire de notre art primitif, a vu s'ouvrir une ère nouvelle. Le premier monument d'érudition, le premier en date et peut-être le plus précieux, est le Catalogue critique de V exposition de Bruges. C'est de la même époque que datent les remarquables travaux de Friedlânder sur maints tableaux de l'école néerlandaise. N'oublions pas les notes détaillées publiées par Hymans, en 1902, à la Ga^. des Beaux- Arts. Enfin, le Dr W. Cohen nous apporta une excellente série de chapitres traitant du maître, sous le titre de Studien %u Quinten Metsys, travail dont nous avons fait l'éloge ailleurs.

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