Quinze années d'un proscrit
État de l'Italie. — Projet que je conçois à ce sujet. — Entrevue du prince Eugène avec l'empereur Alexandre. — Quelque chose sur mon procès. — Sur Louvel. — Conversation avec le prince Eugène. — Caractère de ta révolution de Naples. — Je quitte Munich. — Je me rends à Lausanne. — Influence de la situation de Naples sur l'Italie. — Révolution du Piémont. — Abdication du roi. — Désertion du prince doCarignan. — Mouvement en France. — Projet que je conçois. — Je vais à Genève. — Je pars pour Turin.
Je continuai a me livrer à Munich à mes travaux littéraires : je préparai les matériaux pour un ouvrage destiné à compléter l'Essai sur les mœurs et lesprit des nations, de Voltaire, en III. I
embrassant l'époque qui a précédé Charlemagne, à partir des plus anciens monumens historiques connus ; je réunissais les matériaux pour l'histoire des guerres de i8i4 et i8i5 en France ; je publiais celle de la guerre de i8i3 en Allemagne. Mais au milieu de ces occupations pacifiques je ne perdais pas de vue l'état politique de l'Europe. Je voyais, de près, se développer en Bavière cet esprit libéral , qui aujourd'hui s'étend sur toute l'Allemagne. Je voyais renaître à la liberté civile et aux lumières, grandir à vue d'œil les facultés intellectuelles des peuples que le joug pesant du despotisme et la torpeur qui en est la conséquence, avaient fait croire réduits à un état d'abrutissement; tant il est vrai que la liberté et l'égalité sont pour l'homme, de même que les rayons bienfaisans du soleil pour les plantes, le seul élément de vie, de vigueur et de prospérité. La situation de l'Italie ne m'échappait pas davantage, par les fréquentes relations que j'avais avec des hommes venant de ce pays. Chacun
peignait le désir des Italiens de reconquérir leur nationalité et leur liberté ; chacun exprimait les sentiraens d'attachement des peuples du royaume d'Italie pour le prince Eugène, et leurs regrets de ne plus le voir à leur tête.
De mon côté je n'ignorais pas que l'agrandissement de l'Autriche en Italie devait exciter la jalousie de la Russie, sa rivale naturelle toutes les fois qu'un danger commun ne les réunira pas. En 1 8 1 3, il avait fallu abandonner l'Italie à l'Autriche, qui en faisait la condition sine quâ non de sa rupture avec la France , et du lâche sacrifice du gendre et du petitfils de son souverain. La Prusse, dont la tendance naturelle est de pousser l'Autriche en Italie , pour la remplacer en Allemagne , se prêta volontiers à une cession qui pouvait devenir un acheminement à ses projets futurs. Mais la Russie ne fit que plier sous une nécessité , afin de se soustraire à un danger imminent. J'avais connu à Pétersbourg le comte de Pahlen , que je retrouvai ambassadeur de Rus-
sie à Munich. C'était un homme éclairé , d'un caractère décidé , doué d'assez de perspicacité pour bien apercevoir et saisir la combinaison d'une idée ; j'étais assez lié avec lui pour m'ouvrir sans crainte de me trouver compromis par l'usage qu'il ferait de mes plans. Quelques conversations que j'eus avec cet homme d'Etat, me convainquirent qu'il croyait comme inoi , que l'agitation des esprits en Italie tendait à une révolution , qu'une circonstance fortuite pouvaitfaire éclater. Il partageait entièrement, et par conviction personnelle , les idées de son souverain sur la nécessité des deux grands contrepoids européens et d'une alliance entre la France et la Russie, afin de maintenir l'équilibre en Europe. Je partis de ces deux bases pour l'entretenir d'un projet que je méditais depuis long-temps , quoique les circonstances parussent encore s'opposer à son exécution , parce que je crois qu'il faut en général ne pas se laisser surprendre par des évènemens possi blés, bien qu'en apparence éloignés, afin de
connaître d'avance toutes les chances favorables et contraires , et ne pas se tromper sur la direction qu'on doit leur donner. Ce projet était tout simplement le rétablissement du royaume d'Italie. Outre l'intérêt de la Russie ^ qui y gagnait l'affaiblissement de l'Autriche, et l'influence que sa participation ou son appui lui donnerait en Italie, j'y voyais l'intérêt bien plus direct de ma patrie, et la solution la plus heureuse de tous les efforts faits depuis quatre cents ans parla France, pour détruire la domination autrichienne dans la péninsule. Je partage l'opinion de tous les hommes éclairés, siu- la nécessité de rétablir ou d'assurer la nationalité de tous les peuples, et je crois, comme eux, qu'une alliance fondée sur une communauté d'intérêts doime bien plus de force qu'une conquête, qui tend plutôt à les mettre en opposition. C'était ici le cas : la situation du royaume d'Italie, à l'égard de l'Autriche, le rendait un allié de la France, d'autant plus sincère, que le secours de cette grande puis-^
sance lui était nécessaire pour se défendre d'un nouvel envahissement; d'un autre côté, la position géographique du royaume d'Italie est telle, que l'Autriche devrait craindre, dans chaque guerre qu'elle allumerait de son côté , de voir une armée française frapper aux portes de Vienne; elle était donc obligée de faire la guerre sur son propre territoire et d'en supporter doublement le poids. Mon projet n'avait même rien qui blessât les obligations que m'imposait l'hospitalité dont je jouissais à Munich; car l'appui du royaume d'Italie, devenu son allié naturel , doublait les forces de la Bavière contre l'Autriche.
Après quelques conversations préliminaires avec M. de Pahlen , m'étant assez bien assuré de sa manière de voir , je lui développai mon projet dans sa marche et dans ses conséquences, et je lui demandai s'il voudrait se charger de le communiquer et de l'appuyer près de son souverain. « Faites un mémoire bien détaillé à cf ce sujet, et remettez-le moi; je vous promets
« de l'adresser à l'enipereur Alexandre, et d'y « joindre toutes les réflexions que je croirai x « pouvoir faire accueillir des idées que je par- « tage entièrement. » Telle fut la réponse que j'en reçus. Je m'occupai sur-le-champ de la rédaction de ce mémoire , dont tous les élëmens étaient déjà préparés; mais avant de le remettre, je voulus en prévenir le prince Eugène, et je lui en rerais une copie, pour qu'il l'examinât à son aise. Le prince ne put rien trouver à redire aux motifs sur lesquels se fondait mon plan, ni aux conséquences que j'en déduisais; mais une certaine timidité , née de la position où il se trouvait à l'égard du gouvernement autrichien , et peut-être du manque d'ambition personnelle qui le caractérisait , lui faisait craindre de se trouver compromis par la désapprobation de l'empereur Alexandre : il témoigna même le désir que je m'abstinsse d'adresser le mémoire. D'un côté, j'étais trop avancé pour reculer sans me décréditer et passer pour un faiseur de projets sans idées fixes;
de l'autre, je savais bien que le prince ne risquait pas d'être compromis par une tentative dans laquelle il avait, il est vrai, un intérêt personnel, mais qui, d'ailleurs, n'était point présentée en son nom, et qui pouvait amener un résultat quand même il se refuserait d'y concourir. Je remis donc le projet à M. dePahlen, qui l'envoya sur-le-champ à Pétersbourg, avec ses notes à l'appui. Quoique l'original s'en soit perdu en Piémont, avec d'autres papiers, ma mémoire pourrait y suppléer, si je croyais nécessaire de le joindre à cet écrit; mais le lecteur un peu initié dans la connaissance de l'Europe y suppléera facilement, en partant des bases que j'ai indiquées plus haut. J'y ajoutai seulement quelques considérations , qu'il sera facile d'apercevoir , sur la convenance de donner la couronne d'Italie au prince Engène plutôt qu'à tout autre ; et en cela je savais bien que je rentrais dans l'opinion personnelle de l'empereur Alexandre. Je prévins cependant le prince Eugène de ce que j'avais fait et des
motifs qui m'avaient dirigé,- et j'eus le déplai' sir de m 'apercevoir que la crainte d'être compromis l'emportait dans son esprit sur les sentimens que devait lui inspirer un acte qui, à coup sûr, témoignait de l'attachement et du courage dans la position précaire où je me trouvais. Je fis semblant de ne pas sentir ce que ce léger mouvement d'égoïsme avait de déplaisant pour moi, et mes relations avec le prince restèrent, de mon côté, les mêmes. Peutêtre, et je dis franchement , s'il ne s'était agi que de son intérêt personnel , ses premières observations m'auraient arrêté ; mais il s'agissait de l'intérêt de l'Italie et de la France, ma patrie, et je passai par-dessus toutes les considérations. Du reste cette situation dura peu.
Qnelques mois plus tard l'empereur Alexandre vint en Allemagne ; mais il se rendit à Baden, sans passer par Munich; cette circonstance donna encore un moment d'humeur au prince Eugène, et je vis l'instant où il allait me reprocher de lui avoir aliéné l'empereur Alexandre,
J'avoue qu'il s'en fallut peu que je ne prisse de l'humeur à mon tour; mais je me calmai en me rappelant une vérité que l'expérience de trente siècles n'a que trop démontrée ^ c'est que bien sots sont ceux qui en s'exposant ou se sacrifiant pour les princes , s'attendent à quelque gratitude de leur part; heureux s'ils échappent même à la persécution. Enfin un jour le prince Eugène me fit appeler en hâte j et me montra, transporté de joie, un billet de l'empereur Alexandre, qui lui annonçait d'une manière affectueuse qu'ayant besoin de le voir et de l'entretenir , il l'attendait à Aschaffenburg un jour qu'il lui indiqua; il était clair que le mémoire avait fait une impression favorable sur l'esprit de l'empereur, et qu'il voulait que son entretien à ce sujet et son entrevue avec le prince Eugène n'attirassent pas l'attention de l'Autriche, ce qui aurait «été inévitable à Munich. En effet , à son retour , le prince me dit que l'empereur avait approuvé toutes les idées contenues dans le mémoire; il l'avait assuré
que, dès qu'il éclaterait en Italie une révolution assez sérieuse et surtout assez étendue pour lui permettre d'intervenir, le fils de l'impératrice Joséphine pouvait compter sur l'appui de la Russie ; il n'en fallait pas davantage et je n'avais pas désiré plus : il ne s'agissait donc que d'attendre une révolution qui ne pouvait plus tarder à éclater.
•::^ *;\ Cette même année il m'arriva un incident
ul^^ ii^wi aurait pu me convaincre de la lâche hypo-
>». l^sie du gouvernement des Bourbons, si '\X /^Jvais encore pu ne pas y croire. Un matin, je ^ / j^cus un billet du comte de Recliberer , ministre des affaires étrangères, qui m'invitait à passer chez lui, pour une communication qu'il avait à me faire ; en me rendant au ministère, je rencontrai dans la grande rue l'ambassadeur
de France, le comte de L , qui venait vers
moi , mais sur le côté opposé de la rue ; il est
bon de dire que M. de L , en arrivant à
Munich, avait cherché à se rapprocher des proscrits français, et avait dit, à qui voulait l'en-
tendie, que les vexations qu'on avait cherché à nous susciter étaient l'ouvrage de M. de Saint - Marc , qui voulait par là se faire valoir; il nous assura de sa bonne volonté à notre égard, et se servit assez habilement de son aventure de Nîmes , où il avait pensé être victime des réactionnaires, pour nous persuader qu'il était loin de penser à nous persécuter; en un mot, il n'y avait pas de caresses qu'il ne nous fît , et surtout à moi.
Malgré cela , j'étais disposé ce jour-là à l'éviter, lorsque, traversant la rue pour venir à moi, il m'obligea à m'arréter : il m'avait déjà engagé à demander de rentrer en France, et je m'en étais défendu en lui disant que j'ignorais encore sur quel motif j'avais été condamné , et qu'il m'importait d'être éclairé sur ce sujet, parce que je ne voulais en aucune manière demander grâce. En m'abordant , il me renouvela la même invitation , d'une manière encore plus pressante; un officier-général connu par ses talens et par d'honorables services, dont la
capacité avait été éprouvée par des missions importantes , ne devait et ne pouvait pas , me dit-il , se refuser à continuer de servir sa patrie ; il me donnait sa parole d appuyer ma demande par les témoignages et les recommandations les plus fortes ; enfin il m'assurait que le gouvernement français était disposé à accueillir la demande que je ferais d'être rappelé en France et rétabli dans mon gradé et mon emploi. Je ne savais en vérité que penser de cette extrême sollicitude, et je ne pris me dispenser de lui répondre que j'aurais avec lui un entretien , à la suite duquel je verrais à me décider ; je le quittai ainsi, sans lui dire cependant que j'allais chez M. de llechberg.
La communication que ce ministre avait à me faire était simplement celle d'une note, remise quelques jours auparavant par M. de
L , et par laquelle il densanclait, au nom
de son gouvernement, mon extradition y on au moins mon expulsion tle la Bavière. La conversation que je venais d'avoir me revint à l'es-
prit, et je ne pus m'empêclier de pâlir d'indignation et de colère. M. de Rechberg crut que je craignais d'être obligé de quitter la Bavière, et que les dangers que je courais étaient ce qui m'affectait ; il se hâta de me tranquilliser en me disant que je pouvais être assuré de la protection du gouvernement bavarois, et que le motif pour lequel il m'avait prié de passer chez lui , était de me communiquer la réponse
transmise à M. de L , ce qu'il fit en effet:
elle portait en substance que, n'étant point compris dans les stipulations du traité du 20 novembre 181 5, qui déterminaient les lieux où il serait permis à une certaine classe de proscrits de résider, ces stipulations ne pouvaient être invoquées à mon égard; que le gouvernement ne reconnaissait en moi qu'un homme de lettres instruit et distingué, qui, par le rang qu'il avait occupé et par sa conduite honorable, méritait l'estime et la protection du gouvernement du pays où il résidait; que le gouvernement ne pouvait donc que répéter ce
qu'il avait déjà répondu aux deux notes précédentes : qu'il n'avait aucun motif pour me refuser la protection que je réclamais , et qu'il était décidé à me permettre de séjourner en Bavière, tant que cela me conviendrait. La réponse terminait par une observation assez vive : « Le roi me charge d'annoncer à V. E. , « disait M. de Recliberg, qu'il désire ne pas « être fatigué davantage sur cet objet, » Après avoir témoigné à M. de Rechberg toute la gratitude que je devais à une hospitalité aussi loyale et aussi généreuse , je lui expliquai le motif de l'émotion que j'avais éprouvée; il en fut indigné à son tour. « Mais, me dit-il, à la « perfidie il faut opposer la dissimulation, sur- « tout dans la position où vous vous trouvez; « gardez pour vous la communication que je « vous ai faite, et ne laissez pas apercevoir « que vous ayez connaissance de la note de
« M. de L » Je sentis la nécessité de suivre
ce conseil , et de ne pas irriter , en le démasquant, un homme qui pouvait encore me
faire du mal; excepté au prince Eugène, je n'ai parlé à personne de cette aventure avant
Ce ne fut que pendant mon séjour à Munich, et en 18 19, que je connus les motifs qui m'avaient fait condamner à Metz , en 18 16. Lorsque j'avais quitte la France, en i8i5, je ne doutais pas de ma condamnation; je savais trop bien quelle était la haine que me portait la faction bourbonnienne, pour ne pas être persuadé qu'on trouverait un prétexte quelconque; mais je n'avais pu savoir quel était ce prétexte. Je soupçonnais bien que la confédération de la IMoselle y entrerait pour quelque chose, ainsi que la chasse que j'avais fait donner à l'ex-républicain "Viennot-Vaublanc, qui était venu intriguer dans le département pendant les cent-jours; je savais que l'ex-fondateur du comité révolutionnaire, ex -impérialiste zélé, Perrin, procureur-général, et l'autre ex-impérialiste dévoué , président de la cour royale , ne laisseraient pas échapper
l'occasion de faire un holocauste de dévouement à mes dépens. J'avais vu ce dernier arriver à Paris, pour solliciter mon arrestation; je savais le crédit dont jouissait à Paris un autre individu, l'un des plus plats valets de l'empire , et devenu sous la restauration le plus lâche et le plus féroce persécuteur des patriotes , le fameux de Serre , en un mot (i ). On voit que j'étais assez prémuni pour ne devoir pas m'étortner de ce que je verrais en examinant la procédure qu'un de mes coaccusés absens m'avait promis de m'envoyer; ce fut la copie qui lui avait été notifiée qu'il m'expédia, car le tribunal de Metz s'est toujours refusé à me communiquer cette infamie; le procureur-général eut même la bonho-
(i) Il faut avoir été à Metz dans le temps, pour savoir à quel point l'ignoble de Serre poussait l'adulation à l'égard de l'empereur Napoléon. Il ue suffisait pas de le respecter et de reudre justice à ses grandes qualités ; il fallait l'adorer, comme il prétendait le faire. Malheur à qui eût osé se permettre l'observation ou la plainte la plus légitime, il était sûr d'être maltraité, persécuté et dénoncé même au besoin , et de souffrir au moins des vexations de tout genre, si mons de Serre ne pouvait pas lui faire un bon procès.
TH. a
mie de répondre que « on ne pouvait pas me remettre des pièces dont j'abuserais pour honnir mes juges. »
Je reçus'enfin cette procédure, et elle dépassa tellement mon attente, que je tombai de mon haut en lisant ce long tissu d'impostures, de bassesse et d'extravagance ; je savais que toujours le pouvoir le plus tyrannique a trouvé des juges qui ont rempli , sous sa direction , les fonctions que sa volonté leur imposait ; mais je ne croyais pas qu'on eût pu en trouver en France qui descendissent aussi bas , et qui ne rougissent pas même de supposer des délits en falsifiant les pièces qui ne pouvaient pas les établir. Je savais que les poursuites contre moi avaient été commencées dès avant l'ordonnance du il\ juillet; mais je donnerais à deviner, en cent, sous quel prétexte et comment on les avait commencées; la chose est assez burlesque pour que je la rapporte. Les bataillons de garde nationale mobile réunis à Metz n'avaient pu être licenciés régulière-
ment; lorsqu'ils virent que la patrie était ven^ due et livrée à l'ennemi, ils se dispersèrent d'eux-mêmes emportant leurs armes ; les effets de campement qu'on leur avait distribués furent donnés ou vendus par les soldats ; au nombre de ces effets étaient les crochets en fer, dits crochets de distributions, qui servent à porter les rations de viande de chaque ordinaire ; qui croirait qu'on en a fait un élément de conspiration? Un misérable, qui remplissait alors à Metz les fonctions de chef de la police , imagina d'en tirer parti dans ce sens : il se fit faire des rapports par ses agens publics et des dénonciations par des mouchards transformés en témoins, et il adressa au procureur-général une accusation qui me chargeait d'avoir fait fabriquer ces crochets pour accrocher les royalistes ; le bruit s'en répandit bientôt parmi les membres de la faction bourbonnienne, qui jetèrent les hauts cris et sollicitèrent une prompte justice. Un grand procès , le plus original qu'on ait peut-être jamais vu, allait s'en-
lamer, lorsque rautorité militaire, consultée par hasard, fit tomber tout l'échafaudage en reconnaissant les crochets pour ceux qui avaient été distribués à la garde nationale mobile et qu'elle n'avait pas rendus.
Mais je n'en fus pas quitte à si bon marché; la procédure entamée contre moi m'avait placé dans l'exception prévue par l'article 4 de l'ordonnance du 24 juillet t8i5 , et la légalité des réactions permettait d'en recommencer un nouveau. Le président de la cour royale , Voysin de Gartempe , était venu s'entendre à Paris avec Clarke , alors ministre de la guerre; la réponse de ce lâche persécuteur de tous ceux dont il avait eu l'honneur d'être le camarade, au moins par l'uniforme, fut assez encourageante pour que les juges, qui voulaient gagner les bonnes grâces de la faction , se missent à l'œuvre ; la correspondance de Miollis avec le procureur-général Perrin , dans le courant de juillet 181 5, les servit à merveille. Il fut donc résolu qu'on commence
rait un vaste procès; on ne manquait pas de griefs contre moi : j'avais été président de la Confédération de la Moselle; en réorganisant la garde nationale, j'avais forcé à y faire leur service bien des gens qui auraient voulu pouvoir se faire un mérite de n'en avoir pas fait partie ; enfin j'avais déjoué toutes les intrigues et empêché que Metz ne fût livré aux ennemis. Four ne pas manquer le but qu'on se proposait, on attaqua tout à la fois, sauf à choisir plus tard le point qu'on regarderait comme le plus vulnérable; afin d'être encore plus sûr de son fait, on chercha à arranger, en les dictant ou en les falsifiant, les dépositions qu'on sollicitait contre moi. Plusieurs témoins effrayés dirent ce qu'ils crurent devoir leur éviter des persécutions; d'autres trouvèrent un interrogatoire écrit d'avance, et le juge d'instruction les invitait à signer les réponses qu'on leur prêtait, en les menaçant, en cas de refus, de les traduire en jugement; on employa surtout cette manoeuvre envers mes
coaccusés, et particulièrement envers M. Simon , ex-secrélaire de la Confédération , que le gouvernement belge avait livré aux gendarmes français ; on lui présenta à signer des réponses desquelles il résultait un vaste plan de conspiration, que je lui aurais proposée et qu'il aurait repoussée. M. le juge d'instruction en fut quitte pour biffer son œuvre et écrire un autre interrogatoire.
Malgré toutes ces manœuvres, les dépositions ne réussissaient pas encore comme on l'aurait voulu; tous les témoins étaient ou nuls ou à décharge; trois seulement se prêtèrent à ce qu'on voulut d'eux. Le sieur Simon , banquier , un des commissaires de la fédération , qui avait vivement sollicité d'en faire part , qui était un de ceux qui essayèrent de m'engager à changer le comité de la Confédération en un club; qui ensuite nous avait déserté lorsqu'il apprit la perte de la bataille de Waterloo, cherchait à se laver de ce crime et à se faire un mérite aux yeux de la faction, qu'il a fort bien servie
à la Chambre des Députés. 11 eut l'impudeur de déclarer que son nom avait été porté à son insu sur la liste des fédérés; convaincu de mensonge en plein tribunal , il n'en persista pas moins à accuser la Confédération de la Moselle de n'avoir été qu'un comité révolutionnaire; malheureusement, je le répète encore aujourd'hui , il n'en était rien : si nous eussions vraiment été un comité révolutiontionnaire ; si , en cette qualité, nous avions purgé le sol de notre patrie d'une poignée de traîtres et de transfuges , qui ont contribué à la vendre en 1 8 1 5 , aurait-on pu faire pkis que de nous condamner à la mort ? Notre sort aurait donc été le même , et ceux qui nous ont accusés , pour nous récompenser de les avoir sauvés de la juste fureur du peuple, n'auraient plus intrigué pour consommer la honte et le malheur de la France.... Les deux autres , le colonel de la garde nationale et un officier , de garde à la place d'armes , le 1 5 jviillet i8i5, firent des dépositions d'une faus-
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seté tellement évidente, qu'en rentrant en France, en 1825, je les aurais poursuivis comme faux témoins, si, d'après les disposisitions des articles 637 et 638 du Code d'instruction criminelle , l'action que je pouvais intenter contre eux n'eût été couverte par la prescription; onze dépositions, en tète desquelles étaient celles des généraux Belliard et Miollis et des chefs d'état-major de la place, démentaient formellement leur dire , et prouvaient la fausseté de toutes leurs allégations sans exception ; quant aux deux généraux, leur but , eu me chargeant d'avoir cherché à empêcher les manifestations de la ville de Metz en faveur des Bourbons, n'avait été que de se faire un mérite du zèle qu'ils avaient déployé pour lever cet obstacle. Lorsque les choses en vitirent au jugement à rendre contre moi , le premier surtout répugna à rendre un témoignage de sang, et leurs dépositions rentrèrent dans la vérité.
Dans la stiicte justice le témoignage des,
deux généraux sous les ordres de qui je servais aurait dû suffire à détruire l'accusation ; j'étais militaire en activité de service ; les complices qu'on m'avait donnés étaient des officiers de la garnison de Metz, en service actif; le délit imputé , de révolte contre mes chefs, pour leur enlever le commandement, était militaire et prévu par la loi du 2 1 brumaire an v; la place de Metz, mise en état de siège par décret du 3 mai i8i5 , s'y trouvait de fait, le }6 juillet, par l'investissement d'une armée ennemie; ainsi, d'une part, les généraux commandant en chef étaient seuls aptes à décider s'il y avait eu ou non rébellion contre eux; et de l'autre, si cette rébellion avait existé, je devais être traduit devant mon juge naturel, un conseil de guerre. Le maréchal Saint-Cyr, ministre de la guerre, à qui je m'adressai au commencement de 1819, en jugea ainsi, et réclama du garde des sceaux de Serre le renvoi de la procédure à un conseil de guerre qu'il nommerait; mais de Serre,
alors tleveiiii le plus fanatique des jacobins blancs, s'y refusa obstinément; une démarche même que fit le général Belliard près de cet élève de Jeffries , pour le convaincre qu'il n'y avait point eu de rébellion contre lui, fut sans fruit; de Serre eut l'impudente bêtise de répondre : « Je le sais mieux que vous. »
Cependant le tribunal de Metz, voyant, au mois de septembre 1816, que j'avais échappé au guet-apens qu'on m'avait tendu à Ostende , et qu'il n'était pas probable qu'on m'atteignît de sitôt, se vit forcé de prononcer un jugement, en raison de mes coaccusés détenus; le 18 septembre, les trois qui étaient présens, et parmi lesquels se trouvait M. Simon , livré par le gouvernement belge, furent absous; le ig je fus jugé par contumace avec MM. Vandernot et Fran. En présence de juges qui n'auraient pas été les sicaires d'une faction , je devais être absous; sur quatre-vingt-dix-huit témoins entendus, trois seuls étaient à ma charge, et encore leur témoignage était-il déclaré faux
par onze dépositions unanimes. La procédure, pleine de ratures, de corrections, de surcharges arbitraires et non approuvées par les signataires, et même de protestations de témoins, loin de pouvoir servir, était une preuve évidente de la forfaiture du juge d'instruction (i); mais il fallait des victimes à la faction, et je fus condamné à mort. Je mentirais, si je n'avouais pas qu'un jugement inique, auquel j'ai dû la spoliation de mes propriétés et de mes ressources, une longue proscription et tous les maux que j'ai soufferts, m'a rempli d'indignation, mais il ne m'a pas étonné; trop d'exemples ont prouvé à quel degré d'abjection étaient descendus en France les tribunaux, et combien était nécessaire l'épuration réclamée en vain en 1 83o. Les véritables motifs de ma condamnation étaient d'avoir rendu impossible la remise , en-
(i) Tel est le motif pour lequel le tribunal de Metz s'était toujours refusé à la communication de la procédure originale. Il avait su se rendre coupable de faux , mais il n'a pu consentir à en faire voir la preuve.
tre les mains de l'ennemi, de la ville de Metz, qui aurait pu entraîner celle de la Lorraine à la maison d'Autriche; et surtout quelques expressions de la proclamation que je fis le lo juin i8i5, que signèrent les commissaires de la Confédération que je présidais, et qui fut affichée à quinze cents exemplaires dans le département (i). Ces sentimens, refoulés au fond du cœur de trente millions de Français par la réac-
(i) Ces expiessioussonl le» suivantes: « Que veulent ces hordes de barbares du Nord qui nous menacent ? Que veulent ces souverains coalisés, dont quelques-uns portent encore eu chancelant la couronne qu'ils ne doivent qu'à la protection des aigles nationales , tandis que d'autres ne doivent la leur qu'à la généreuse pitié du vainqueur contre lequel ils se sont conjurés ? Pouvons-nous en douter ? Ils ne respirent que noire avilissement ou noire destruction. Pourrions-nous jamais être assez insensés pour prêter l'oreille aux protestations insidieuses des sectateurs d'une famille qui n'a reparu sur le trône de France que pour faire voir sa nullité et sa haine contre la uation qu'elle prétend lui appartenir ? Du coin obscur où elle a été chercher un asile , n'a - 1 - elle pas elle-même annoncé la dévastation de notre patrie ? N'est-ce pas vingt-huit millions de Français qu'elle a prétendu flétrir des noms de rebelles et de traîtres? Nous, habitans de la Moselle, nous sommes nieudcés de devenir la proie de l'Autriche , de cette puissance toujours perfide, ennemie de tous les principes libéraux, et ne fondant son pouvoir que sur l'esclavage et l'ignorance. »
tion de i8i5, et que j'avais osé exprimer hautement, ont formuié l'arrêt rendu dans les immortelles journées de juillet. Je ne pouvais et ne devais pas être étonné de la haine implacable que me poite la faction et les transfuges qui ont grossi ses rangs; ce sentiment est tout-à-fait réciproque de ma part. Entre eux et nous tous, patriotes incorruptibles et défenseurs de la patrie et de ses droits quand même , il ne saurait y avoir de paix que celle des tombeaux.
L'année 1820 s'ouvrit en Espagne par la publication de la constitution de 1812, qui avait été abolie par Ferdinand en 1 8 14- Depuis long-temps l'Espagne avait été agitée par des conspirations tendantes à reconquérir la liberté que lui avait ravie un tyran lâche et féroce, qui n'avait su récompenser les efforts héroïques faits pour lui conserver le trône , que par la mort ou l'exil de ses plus courageux défenseurs. Mais l'Espagne était encore trop sous la domination du clergé et surtout des moines ; le bas
peuple , tenu dans l'ignorance el la superstition, était à la disposition des prêtres, qui dirigeaient son fanatisme contre tous ceux qui, ayant su acquérir plus ou moins d'instruction , professaient les idées libérales , qui sont le fruit naturel des lumières. On peut difficilement se faire une idée, dans le reste de l'Europe , de l'ignorance , de l'immoralité , de la fourberie et de la cruauté sanguinaire du clergé espagnol, à bien peu d'exceptions près; et les moines surtout, espèces de bêtes brutes, recrutés dans les plus basses classes de la société , peuvent être considérés comme le rebut et l'opprobre de l'espèce humaine ; la noblesse et les grands d'Espagne, tenus presque tous dans l'ignorance par les prêtres qui sont exclusivement leurs instituteurs et restent jusqu'à la mort leurs gouverneurs , sont absolument nuls sous tous les rapports ; il n'y a que la classe moyenne qui soit éclairée ; c'est là où l'on trouve dans toute sa pureté le caractère admirable de grandeur d'ame, de générosité, de
valeur héroïque , de fermeté inébranlable et de dévouement stoïque, qui forment le vrai caractère de la nation espagnole. Si ces vertus, dont j'ai retrouvé l'empreinte chez tous les patriotes espagnols que j'ai connus , sont quelquefois déviées ou paralysées par les deux excès contraires d'une excessive méfiance ou d'une crédulité outrée; si le défaut de lumières ou les préjugés les détournent du véritable but, il ne faut en accuser que la tyrannie effroyable de l'inquisition , sous laquelle ils ont si longtemps gémi, et qui, en sanctifiant la délation et tous les crimes antisociaux, a étouffé la confiance , ou un fond inaperçu de superstition , qui laisse dans l'ame une tendance à la crédulité. Quand on refléchit à l'esclavage de la presse, à laquelle il n'est permis de travailler qu'à l'abrutissement des hommes; au soin que Von prend d'éloigner de tous les établissemensd'éducaliontoutcequitendraitàéclairerla jeunesse; quand on réfléchit à l'attention de ce gouvernement monacal à empêcher l'introduc-
tion de tons les livres qui pourraient répandre des idées philosophiques, on ne saurait trop admirer l'ardent désir des Espagnols pour l'in^ struction , et les efforts que ceux d'entre eux qui en ont acquis ont dû faire pour y parvenir. Pour étudier, ils étaient obhgés de passer les nuits enfermés dans une chambre, dont toutes les ouvertures étaient assez hermétiquement calfatées pour qu'on ne pût apercevoir aucune lumière du dehors ; là , les livres dont ils se servaient, et qu'ils avaient pu se procurer par contrebande, étaient renfermés dans une cachette établie sous les carreaux du pavé , inconnue au restant de leur famille et à leurs domestiques, et qu'ils ouvraient et refermaient eux-mêmes.
Toutes les tentatives faites dans l'intérieur de l'Espagne, de i8i4 à 1820, échouèrent et amenèrent la perte de leurs auteurs et de leurs principaux acteurs. Long-temps ces boucheries multipliées ne purent effrayer les patriotes, ni ralentir leurs tentatives; la catastrophe du
Lascy et du Porlier, fut encore suivie, en 1819, par la conspiration de Vidal, à Valence; mais cette dernière , peut-être la plus formidable de toutes, ayant été également trahie et noyée dans le sang , les efforts des patriotes se trouvèrent paralyses dans toute l'Espagne. Il n'y avait plus d'espoir pour la liberté que dans l'esprit de l'armée; ce n'est pas que les chefs appartinssent au parti libéral : les opinions patriotiques ne s'élevaient pas au-dessus du grade de chef de bataillon, et Quiroga était le seul colonel qui les professât; mais les officiers subalternes, et surtout les sous-officiers, qui ont , en Espagne, le plus grand empire sur les soldats , étaient tous animés de l'amour de la patrie. Une armée était réunie depuis quelque temps aux environs de Cadix , d'où elle devait passer en Amérique , pour coopérer à la guerre que Ferdinand y faisait aux provinces insurgées; elle devint l'unique espérance des patriotes espagnols, et répondit à ce que la nation attendait d'elle; une première tentative fut ni. 3
étouffée le 8 juillet 1819, par Odonnel, comte d'Abisbal , qui en était le chef; mais, quoique poussé à sévir par le général Sarsfiekl et quelques autres intéressés à la guerre d'Amérique, le général en chef atteignit si peu de conjurés, et mit tant de douceur dans les mesures qu'il prit, que la conjuration ne fut qu'ajournée. Enfin, le 1" janvier 1820, Riégo souleva son bataillon à lasCabezas, et son exemple fut rapidement suivi par le reste de l'armée ; le colonel Quiroga, le seul de son grade, qui arbora l'étendard constitutionnel, en prit le commandement; cependant cette tentative, plus vaste que toutes les précédentes , et qu'appuyaient les vœux et les opinions de la majorité de l'Espagne, fut encore au moment d'échouer ; l'expédition de Riégo, dirigée sur Valence, ne put y atteindre et fut malheureuse ; sa colonne était réduite à une poignée d'hommes, avec lesquels il était entouré de toutes parts, lorsqu'un autre Odonnel, frère de l'Abisbal, le sauva, en proclamant la Constitution des
Corlès, à la tète de son régiment à Ocagnà* Ferdinand, effrayé du danger qui ie menaçait d'aussi près , reconnut la révolution , et elle fut rapidement proclamée dans toute l'Espagne, où elle n'éprouva aucune résistance.
En France, de nouveaux orages se préparaient. La crainte d'un soulèvement général avait forcé , quelques années auparavant , Louis XVIII à rendre l'ordonnance du 5 septembre, et à rentrer dans les voies constitutionnelles tracées par la Charte. Mais quelque restrictives q\ie fussent les dispositions d'une Charte qui condamnait plus de trente millions de Français à l'ilotisme, devant une oligarchie qui n'avait pas même pour elle le prestige de la supériorité d'intelligence , la faction jésuitico-féodale n'en criait pas moins contre l'invasion des principes démagogiques. La cour, qui partageait ses opinions, les appuyait par ses intrigues et son crédit, et le ministère délibérait sur les moyens de satisfaire les exigences des' 'deux aristocraties qui commen-
çaient à se choquer. Louis XVIII fit pencher la balance ; Dessoles, Saint-Cyr et le baron Louis sortirent du ministère , et le nouveau cabinet, présidé par M. Decazes, s'occupa de l'exécution du projet conçu par son maître. Ainsi que nous l'avons déjà dit, ce projet consistait à diviser l'oligarchie électorale en deux classes, et à préparer ainsi la lutte de i83o, par la collision des intérêts.
Un autre événement qui, sous le rapport des grands intérêts nationaux, doit être mis au nombre des accidens insignifians, vint, au commencement de cette année, porter l'agitation en France et fournir au gouvernement le prétexte de s'armer de lois exceptionnelles , et de faire, à leur aide, de grands pas vers le pouvoir absolu. Le 1 3 février, le duc de Berry fut tué par un ouvrier nommé Louvel. Je ne reviendrai pas sur les détails de son procès, que la correspondance particulière de la Gazette (Vuéugsbourg a fait connaître à l'Europe avec assez d'exactitude et de vérité. Il est possible,
à toute rigueur, qu'en frappant le duc de Berry, Louvel ait cru éteindre la descendance de la branche aînée des Bourbons, quoiqu'il nous laissât encore la perspective de deux règnes après Louis XVIII, et celle des chances d'une supposition d'enfant, dont on a si bien usé; mais il n'en est pas moins évident qu'il résulte de son interrogatoire même qu'il a du être mu par des motifs de haine et de vengeance personnelle. C'est ce qui m'engage à consigner ici un récit qui m'a été fait par des personnes qui ont connu Louvel et sa famille, et ont pu et même dû être bien informées.
Le père de Louvel postulait un mince emploi correspondant à sa fortune et à son état ; il avait une fille assez jolie et dans la fraîcheur de la première jeunesse, et il résolut de se servir d'elle pour obtenir, près du duc de Berry, la place qu'il sollicitait. La jeune personne obtint une audience; mais les propositions du duc de Berry l'effarouchèrent , et la violence
qu'il voulut employer amena une résistance si vive qu'il fut obligé d'y renoncer. Le père de Louvel, soit qu'il ne crût pas au récit que lui fit sa fille , soit qu'il voulût une place à tout prix, lui fit des reproches d'une scène qui lui faisait perdre l'espérance d'améliorer son sort, et la contraignit à demander une nouvelle audience; l'infortunée obéit. Elle était fiancée à un jeune homme qu'elle aimait et dont elle était aimée; mais, désespérée et honteuse du malheur qu'elle avait éprouvé, au lieu de consentir et de hâter elle-même la célébration du mariage projeté, elle chercha à s'en dégager ou au moins à l'éloigner. Louvel, frappé de ce changement et de la profonde mélancolie à laquelle sa sœur était livrée, soupçonna quelque cause extraordinaire, et insista tant auprès d'elle, qu'il en obtint l'aveu de ce déplorable secret. Il mit tous ses soins à la consoler et à la convaincre qu'elle ne pouvait pas se croire coupable d'un acte de violence brutale, auquel la volonté expresse de
son père l'avait forcée à s'exposer ; il lui représenta que son futur époux, dont il connaissait les sentimens, serait bien éloigné de lui faire ie moindre reproche d'un malheur dont elle était innocente, s'il venait jamais à l'apprendre, et qu'elle-même ne pourrait trouver de consolalion que dans les douceurs d'une union avec un homme qu'elle aimait. Il réussit, et le mariage se fit.
Voyant ainsi sa sœur en sûreté, sous la protection de son mari, Louvel ne s'occupa plus que de la vengeance. Il ne conçut cependant pas d'abord l'idée de l'ensanglanter. Il chercha à rencontrer le duc de Berry seul , à lui reprocher son crime et à lui demander une réparation, sans se faire à lui-même une idée claire de ce en quoi elle pouvait consister. L'occasion s'en présenta au bois de Boulogne; mais le duc de Berry répondit aux reproches,en donnant à Louvel quelques coups de cravache sur la figure. La suite du prince qui approchait força Louvel à fuir et il fut assez heureux pour échapper sans
être reconnu ; alors seulement il conçut le dessein de frapper à mort le duc de Berry , ce qu'il exécuta le i3 février. Outre les puissans motifs que j 'ai de croire à la véracité de ce récit , il ne contient rien qui répugne au caractère du duc de Berry; en Angleterre, il était connu par ses honteuses débauches qui le portaient à rechercher des prostituées , n'osant pas dans ce pays se porter à des actes de violence auxquels son caractère et son tempérament de satyre le rendaient très enclin; en France, il n'est personne de ceux qui ont connu l'intérieur des Tuileries, qui ne sachent que toutes les femmes, qui en obtenaient une audience, si elles n'y allaient pas dans l'intention de se livrer à sa brutalité, pour en tirer profit, en étaient les victimes; une fois surtout il poussa l'indignité jusqu'à insulter, étant ivre, sur le grand escalier, une dame qui sortait de chez la duchesse d'Angouléme. Lorsqu'un prince est assez lâche pour commettre un crime , le rang même qu'il déshonore le rend dix fois plus coupable qu'un
autre; quel est le frère, le père, ou l'époux, qui dans un cas pareil, n'en ferait pas autant que Louvel ?
Au reste , la mort du duc de Berry fut reçue à Munich avec une indifférence qui touchait à la joie, ce qui donna lieu à une anecdote assez originale. Le jour où le gouvernement l'apprit, il y avait cercle chez l'électrice douairière, et l'ambassadeur de France s'y trouvait. Un employé du ministère des affaires étrangères, qui y arriva un peu tard , dit tout haut à un de ses amis : « Vous ne savez pas la nou- « velle ? — Non ! de quoi s'agit-il ? — Un de « moins. — Comment? — Oui, le duc de Berry « a été tué; c'est un Bourbon de moins. » Le lendemain l'ambassadeur de France eut la sottise d'adresser au gouvernement une note dans laquelle il se plaignait, non pas du discours tenu , mais en général de l'esprit public à Munich , où l'on se montrait satisfait de la mort du duc de Berry. On lui répondit froidement qu'on ne pensait pas qu'il fut chargé
de la police de la capitale du royaume de Bavière, et qu'on l'engageait à s'abstenir de s'en mêler.
Le contre-coup de la mort du duc de Berry ne tarda pas à se faire sentir ; le parti absolutiste profita de cet événement pour porter de nouvelles attaques à la liberté. Deux lois présentées deux jours après l'événement, et adoptées après une vive discussion , suspendirent la liberté de la presse et la liberté individuelle, et M. Decazes fut obligé de se retirer ; mais son projet de loi sur le double vote resta devant les chambres, qui l'adoptèrent. Cette loi avait, dès sa présentation , porté l'agitation dans tous les esprits ; et le gouvernement augmenta l'exaspération en réunissant autour de Paris tous les régimens de la garde qui étaient dans des garnisons éloignées. Il voulait faire de la force selon l'habitude constante des gouvernemens faibles et tyranniques;et il ne se fiait pas assez à la garde nationale pour se servir d'elle dans ses projets. Si son intention n'avait été
que de tenir les mécontens en respect , (quelque nombreux qu'ils fussent , et de protéger le vote d'une loi anti-nationale et par là même impopulaire , il commit une faute; car la garde nationale de Paris, ou plutôt les commerçans qui en sont la majorité, sacrifiant tout intérêt national à leur intérêt personnel, n'auraient pas hésité à servir le pouvoir ; mais l'intention du gouvernement était de provoquer une émeute, afin de verser du sang, dont les factions bourbonniennes ont toujours été fort avides, et il ne crut pas que la garde nationale s'y prêterait. Quoi qu'il en soit , l'émeute eut lieu; et elle coûta la vie, le premier jour ( 3i mai ), à un jeune étudiant, nommé Lallemand , tué vaillamment par un grenadier de la garde , d'un coup de fusil par derrière. Les jours suivans le mouvement grossit d'une manière plus menaçante, et qui dépassa de beaucoup les espérances que le gouvernement avait fondées sur le travail des agens provocateurs delà police, dont les rangs avaient été grossis
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par les gardes-du-corps en habits bourgeois. Dans ce moment de crise, deux individus qui avaient marqué sous l'empire au nombre des serviteurs les plus zélés, des séïdes du pouvoir, crurent devoir offrir leurs services à la cause des Bourbons. Maître pour maître, ils désiraient se faire connaître comme valets utiles. L'un (Rapp) qui, en affectant de pleurer sur la disgrâce de Napoléon dans le cabinet de Louis XVIII , ne manquait pas de faire sentir que celui qui avait remplacé so/i cher maître pouvait, s'il le voulait, compter sur le dévouement du chat de la maison, vint solliciter le commandement de la garde royale , afin de sabrer cette canaille de patriotes , et d'en débarrasser la capitale. L'autre (Savary), qui, en causant d'abandon avec une femme, lui disait avec tant d'amabilité : « Si cependant l'empereur « voulait cette belle tête, elle tomberait sur-le- « champ » , se présenta pour s'offrir en qualité de ministre de la police ; assuré , disait-il , d'en finir une bonne fois avec les ennemis des Bour-
bons et tous les patriotes qui voulaient parler de liberté et de justice. Tout dégradé qu'était le gouvernement, il paraît qu'il ne l'était pas encore assez pour employer M, Savary.
Pour voir dès-lors les scènes de i83o, il fallait des armes pour la classe ouvrière qui en manquait totalement, de l'argent pour celles qu'on pouvait facilement réunir , et le signal des chefs que l'opinion publique désignait parmi les députés de l'opposition, tels que Foy, Laffitte , etc. ; mais les principaux chefs de l'opposition étaient orléanistes, et il eût été impossible alors de proclamer autre chose que Napoléon II; ce n'était pas leur calcul, et ils se retirèrent du mouvement. Le peuple , désarmé et sans direction , fut sabré et dispersé par les troupes réunies à Paris , commandées par le maréchal Macdonald, et dirigées par le général d'Ambrugeac. Quoi qu'on en ait voulu dire à Paris et même en France , l'épouvante des Bourbons fut à son comble dans ces journées
menaçantes. Je tiens de l'ambassadeur de Russie à Munich , qu'ils avaient fait tous leurs préparatifs de départ; et il n'est pas le seul ministre étranger qui ait reçu la même nouvelle de ses collègues à Paris. Le bruit se répandit même que Louis XVIII s'était déjà retiré à Gand ; et le roi de Bavière le crut si bien , qu'il interrogea à ce sujet l'ambassadeur de France, dont l'air inquiet et abattu était remarqué par tout le monde.
Les charges des gardes prétoriennes dans Paris avaient bien pu dissiper les rassemblemens et comprimer l'expression de l'opinion publique j mais elles avaient en même temps augmenté la haine que portait aux Bourbons l'immense majorité des Français. Ce sentiment, qui gagnait jusqu'à l'armée, enfanta la conspiration dite du 19 août , dans les légions de la Meurthe, du Nord et de la Seine. Là aussi se trouvèrent des agens provocateurs et des moutons; aussi fut-elle découverte avant d'avou' pu éclater. Il semblait que le gouver-
nement prît à tâche de sonder toutes les classes de la société pour y faire des victimes et en même temps pour y recueillir lespreuves de îa haine qu'on lui portait partout. La conspiration du 19 août avait pour but la proclamation de Napoléon II; on a dit que la régence devait être confiée au prince Eugène, et qu'on lui avait fait, à ce sujet, des ouvertures qui ne furent pas accueillies. J'ignore si les conjurés avaient le dessein de donner la régence au prince Eugène, et je veux bien le croire, parce que c'était en effet ce qu'ils pouvaient faire de plus sage. Après la catastrophe que la France avait essuyée, autant presque par impéritie que par trahison , ce qu'elle avait le plus à craindre était de retourner entre les mains d'hommes inhabiles ou perfides , façonnés au despotisme, dont ils auraient voulu faire usage à leur profit, et dont tous les efforts auraient tendu à empêcher le développement des institutions libérales, dont elle avait besoin pour assurer sa prospérité et sa tranquillité. Le prince
Eugène, qui s'était fait connaître, pendant sa vice-royauté d'Italie, comme un administrateur intègre, habile et éclairé, comme un homme d'état à grandes vues , comme un général d'armée qui suivait immédiatement et de très près l'empereur Napoléon , était celui qui convenait le mieux à la France , et il lui convenait d'autant mieux, que, citoyen zélé et patriote, il aurait été bien éloigné de chercher à gêner les représentans de la nation dans le choix des institutions à donnera la patrie ; quant à l'offre qu'on dit lui avoir été faite, j'ai la certitude la plus positive qu'elle n'a jamais existé : les Bourbons sont ceux qui ont voulu y faire croire et qui ont voulu persuader qu'il avait accepté ces offres. Le comte d'Artois et le comité du pavillon Marsan ont été jusqu'à faire imprimer dans les caves des Tuileries une proclamation , au bas de laquelle ils mirent son nom ; et , comme les faux ne coûtent rien à la faction, on faisait voir, avec une espèce de mystère, le prétendu original de la proclama-
— motion; on communiqua même cette pièce aux cabinets étrangers, mais elle n'y produisit que le mépris, et les Bourbons reçurent en réponse le conseil de renfermer leurs turpitudes dans les limites soumises à leur autorité.
Dès l'époque des mouvemens du mois de juin , j'avais eu avec le prince une conversation confidentielle sur la situation de la France, et je lui avais demandé franchement quelles étaient ses intentions et quelle serait sa conduite, en cas d'une révolution : « A mes yeux, « la couronne de France appartient à Napo- « léon II , me répondit-il , et rien ne pourra a jamais m'engager à me présenter comme le « concurrent et le spoliateur du fils de mon « père adoptif et de mon bienfaiteur. — Mais, « lui dis-je, puisque vos sentimens à l'égard « de Napoléon II sont tels que vous les expri- « mez, il me paraît que la couronne que vous « ne voulez pas accepter à sa place serait bien « plus en sûreté en dépôt dans vos mains que « dans celles des Bourbons. — Même en la III. 4
— sort recevant en dépôt, je donnerais inévitabletf ment lieu à bien des soupçons et à des ac- « cusations pénibles pour moi ; il ne me suffit « pas de ne pas être coupable d'ingratitude , « je ne veux pas même en être soupçonné. « Une régence confiée par la nation serait « pour moi une charge pénible et doulou- <f reuse; j'aurais toujours à trembler pour la « vie et la santé de mon frère, et s'il venait « malheureusement à mourir , sa mort me lais- (c serait le désespoir de craindre qu'on m'en ac- « cusât. — Mais enfin si une révolution, inévi- « table dans un temps plus ou moins éloigné, « venait à éclater et que vous fussiez appelé « par la nation ? — Si la nation française, ayant « choisi et organisé le gouvernement qu'elle « croirait lui convenir, réclame mon zèle, mon « dévouement, mon épée, ma vie même, elle « me trouvera prêt à obéir, à lui vouer mon « existence et à lui tout sacrifier; je jure d'a- « vance obéissance et fidélité à la constitution « qu'elle voudra se donner. Quant à l'Italie,
« ajouta-t-il , ma position est différente; je suis « l'héritier légitime du royaume d'Italie , insti- « tué par Napoléon, reconnu par les grands « corps constitués de l'état; vous savez quelles « sont les causes qui ont fait méconnaître mes « droits et étouffé le vœu des peuples sous une « conspiration ourdie au profit de l'Autriche ; « si la nation , voulant reconquérir son indé- « pendance, se soulève contre l'Autriche , je me « rendrai sur-le-champ et sans hésiter au milieu « d'elle, je combattrai dans ses rangs, et je K saurai justifier la confiance qui me rendrait « un trône dont j'ai été dépouillé. » Cette conversation , que j'ai abrégée, il est vrai , car elle a duré plus de deux heures, mais dont j'ai fidèlement rendu le sens, répondra , je l'espère , à toutes les suppositions; elle fera connaître ce qu'était en réahté le prince Eugène, et la perte que la patrie a faite à sa mort.
Cette même année 1820, au mois de juillet, une révolution pareille à celle d'Espagne éclata à Naples; de même qu'en Espagne, ce fut
l'armée qui en donna le signal; la résistance du pouvoir fut nulle, et le mouvement se propagea sans résistance dans tout le royaume. Je n'avais pas grande confiance dans l'énergie de la nation napolitaine à soutenir ses droits en face des troupes de la Sainte-Alliance; mais enfin cette révolution pouvait être le signal de celle de l'Italie , et, sous ce rapport, elle appelait plus particulièrement notre attention. En effet, si l'Italie devait se soulever tout entière, il valait bien mieux que le mouvement commençât à l'extrémité méridionale de la péninsule. Ou l'Autriche interviendrait, et le moment où ses armées seraient engagées au-delà de Rome, dans les Abruzzes, était celui où une levée de l'Italie supérieure pouvait la placer dans une situation dangereuse; le royaume d'Italie , avec Parme et la Toscane , pouvait encore fournir cinquante mille hommes qui avaient servi dans nos armées; il était plus que probable que le Piémont s'y joindrait, et une armée de quatre-vingt mille hommes pou-
vait, dans moins d'un mois, se trouver sur l'Adige , menaçant le centre de la domination autrichienne. Ou l'Autriche n'interviendrait pas , et alors le royaume de Naples , complètement organisé , devenait un point d'appui pour l'Italie supérieure et un asile où pouvaient s'organiser les forces qui la délivreraient à son tour. J'écrivis au colonel Visconti, qui avait servi sous mes ordres et qui était un des chefs de la révolution napolitaine , et sans lui dévoiler le plan que j'avais formé, je le pressentis sur la possibilité de soulever le nord de l'Italie, si les Autrichiens, attaquant Naples, s'engageaient dans le midi; je lui suggérais aussi de faire sous main un appel aux patriotes et aux anciens militaires de ces pays , afin de se préparer à eux-mêmes une armée plus aguerrie, en cas d'attaque. Je n'avais jamais connu le colonel Visconti pour un homme bien énergique , aussi sa réponse ne m'étonna pas; elle était évasive : il comptait absolument sur la non-intervention de la Sainte^
Alliance , parce que le souverain , ayant accepté lui-même la Constitution , il n'y avait aucune rébellion contre lui, et par conséquent aucun cas d'intervention. Les patriotes napolitains ne voulaient pas en donner le prétexte e,n faisant de la propagande , et ils étaient en conséquence décidés à n'appeler aucun patriote étranger. Je savais à quoi m'en tenir au sujet de l'acceptation libre du roi de Naples et de sa bonne foi, et je vis que les niais qui dirigeaient ou croyaient diriger la révolution de Naples, étaient tout à la fois aveugles, pusillanimes et dupes , et seraient victimes de leur sottise , s'ils n'étaient pas secourus. Je fis part au prince Eugène de la réponse de Visconti et de mes réflexions; elles m'auraient décidé à ne plus songer à la révolution de Naples et de l'Italie, si les nouvelles que nous reçûmes de la Lombardie et duPiémont ne nous avaient donné l'assurance qu'une révolution ne pouvait tarder à y éclater; le moment approchait donc où le cas soumis à l'empereur Alexandre , et sur le-
quel il s'était prononcé , allait se présenter ; je rappelai au prince Eugène la conversation que nous avions eue, et que j'ai rapportée, en lui représentant la nécessité qu'un homme sur l'attachement, le zèle et l'intelligence duquel il pût compter, se plaçât, en s'approchant de l'Italie, de manière à pouvoir être instruit, bien observer et saisir le moment favorable. Je m'offris pour cette mission , et en m'acceptant il voulut bien me rappeler celle que j'avais remplie en 1 807 , à sa satisfaction , et y ajouter que j'avais déjà fait toutes les preuves nécessaires pour mériter sa confiance.
La réflexion nous conduisit à voir que la révolution du nord de l'Italie devait, pour réussir, éclater d'abord en Piémont. On y acquérait la base d'un État tout organisé, et d'une armée nombreuse, instruite et aguerrie. Les nouvelles que nous avions reçues confirmaient à cet égard nos prévisions. Il fut donc convenu que je me rendrais à Lausanne; là je suivrais de près ce qui se passerait en Piémont, où je
pourrais au besoin me rendre en deux jours, par le grand Saint-Bernard. Nous arrêtâmes aussi les moyens par lesquels je pourrais correspondre avec lui d'une manière sûre et prompte , afin de le tenir au courant et recevoir ses instructions. Tout étant ainsi arrêté, je partis de Munich le 24 septembre 1 820. La veille, nous reçûmes la nouvelle que la révolution du Portugal avait suivi celle de l'Espagne, et cette nouvelle nous parut d'un bon augure. Quant à moi, si j'eusse été superstitieux et croyant, comme les anciens et même comme Napoléon, aux jours /(istes et 7iéfas tes., le jour de mon départ m'aurait frappé. C'était le jour néfaste où, en 1798, j'avais été ramassé par l'ennemi , sur le champ de bataille de Pirmasens, avec six blessures. Quoi qu'il en soit, mon départ de Munich fut le premier pas dans une nouvelle carrière de dangers et de désastres pour moi.
Je me rendis d'abord à Baie , par Augsbourg, Memmingen , le haut du lac de Constance et
Schaffouse. J'avais préféré cette route à celle de Zurich, à cause de la facilité des moyens de transport. Je m'y arrêtai deux ou trois jours, pendant lesquels j'eus une fois l'occasion de voir le général Guilleminot, à la table d'hôte, dans l'auberge où nous logions. Je ne jugeai pas à propos de l'aborder, et me contentai de lui indiquer, par mon salut, que je le reconnaissais; je ne voulais pas le mettre dans l'embarras. Nous fimes quelques excursions dans les environs de Bâle, et nous visitâmes surtout les jardins et les grottes d'Arlesheim, appartenant à la maison d'Andlau. De Bâle, nous nous rendîmes à Lausanne parLucerne, Berne etFribourg. A Lausanne, je me trouvai presque en pays de connaissance : j'y rencontrai d'abord le colonel Laharpe, fils du général que nous avions perdu par un accident funeste en Italie; il était alors membre du gouvernement du canton. J'y trouvai aussi M. Régnier, frère du ministre de la justice sous l'empire, auteur d'un ouvrage sur l'industrie et le commerce
des anciens Gaulois ; il était également membre du gouvernement.
Enfin, j'y retrouvai un Belge , nommé Walckiers de Saint-Amant, que j'avais connu pendant un séjour assez long qu'il fit à Munich. C'était un homme de beaucoup d'esprit et d'instruction, d'un caractère très-actif et trèsdécidé , fort libéral , et en même temps grand admirateur de Napoléon. Compromis dans la révolution qui éclata en Belgique, un peu après la nôtre , en 1 790 , il avait été obligé de se réfugier en France, où il contribua, par ses soins et son argent, à organiser les bataillons belges qui y furent formés alors. Il fut un peu froissé par le régime de la terreur; et poursuivi par des haines personnelles , il fut obligé de se cacher pour échapper au tribunal révolutionnaire ; on le porta alors sur la liste des émigrés; il obtint toutefois assez facilement, après le neuf thermidor , d'être rayé de cette liste. Il lui en coûta beaucoup d'argent. La justesse de son esprit ne lui permit pas d'accuser la repu-
blique de tous les maux faits en son nom, inévitables dans des momens d'une action aussi violente et d'un danger aussi imminent que celui où se trouvait la France , et dont il savait bien que les auteurs étaient ou de ces intrigans qu'on rencontre toujours dans les grandes crises, qu'ils exploitent à leur profit, ou des royalistes déguisés que nous avons revus parmi les hideux jacobins blancs de i8t5; il n'avait donc aucunement gardé rancune à la république , et n'en était pas moins resté l'ennemi implacable des Bourbons. Ce sentiment donna lieu, à Munich, à une scène assez originale, dont je fus témoin : dans une discussion politique que M. de Saint-Amant eut au Musée, avec M. de Lemps, émigré trop féodal pour rentrer en France sous le régime d'une Charte, même à moitié déchirée , il lui échappa de dire que la famille des Bourbons était une famille pourrie. Eh! comment? s'écria l'autre, sans trop savoir s'il devait rire ou se fâcher. « Les « princes, répondit M. de Saint- Amant , se
« marient toujours entre eux, et par là, leurs « races tombent successivement dans un état '( d'ineptie et de quasi-putréfaction morale et « physique, de même que celles des chevaux « qu'on ne croise pas; il faudrait que, pendant « quelques générations, les princes n'épousas- « sent que de jolies paysannes , bien faites, ro- « bustes et d'un sang pur, et alors il est pro- « bable qu'il se trouverait , parmi leurs descen- « dans, quelqu'un digne de porter la cou- « ronne et capable de devenir un grand « homme. »
Les nouvelles que je recevais d'Italie confirmaient toutes les dispositions où étaient la Lombardie et le Piémont à imiter l'Espagne et Naples; mais la marche tortueuse que suivait la révolution de ce dernier pays, retardait l'explosion dans l'Italie septentrionale. La cour s'était résolue à opposer la ruse à la force que paraissait vouloir déployer l'insurrection; le roi accepta avec une apparence de franchise la Constitution d'Espagne qu'on lui imposa, et se-
prêta aux mesures organiques devenues nécessaires sans se faire trop presser; lui et son fils aîné paraissaient enchantés du nouvel ordre de choses, et le dernier surtout se déclara le protecteur et le défenseur des libertés de la patrie. Cette dissimulation, qui au reste était tout-àfait dans leur caractère, leur réussit: le défaut de toute résistance amortit l'énergie qu'avaient déployée les patriotes , et cette énergie, insolite chez les Napolitains, ne reparut plus; le mouvement révolutionnaire s'arrêta, et l'espèce d'apathie qui suivit laissa le champ libre aux intrigues. Les mais, et'ih sont un peu partout en majorité, se laissèrent dire que l'acceptation libre du roi, et l'acte tout-à-fait volontaire par lequel il avait sanctionnéla Constitution, avaient placé la révolution tout-à-fait en dehors des prévisions prohibitives de la Sainte-Alliance; elles ne prononçaient anathènie que sur les Constitutions imposées aux souverains ; et à Naples , le souverain , en l'acceptant , la faisant exécuter et se
plaçant à la tête du mouvement , devait être considéré comme l'ayant octroyée. Mais puisque la Sainte-Alliance devait se trouver satisfaite sur ce point, il ne fallait pas la mécontenter, ni l'effrayer sur d'autres , en paraissant vouloir étendre le mouvement révolutionnaire sur le restant de l'Italie; il fallait donc, surtout, éviter de faire de la propagande. On voit que l'expression n'est pas neuve, non plus que son emploi; il en résultait qu'il importait surtout de choisir pour députés du parlement des hommes sages, qui se contentassent de s'occuper des améliorations intérieures que réclamait la nation , qui y missent toute lai prudence qu'exigeaient les circonstances, mais qui n'allassent pas trop vite et qui se contentassent d'ame/ib/er, sans détruire.
Afin à^ guider le peuple dans l'exercice d'une faculté neuve pour lui, celle des élections parlementaires , on nomma des commissaires pour y présider. I^e colonel Visconti , à qui j'avais
écrit, en fut un, et je m'étais précisément adressé à lui pour ce motif. On conçoit facilement ce que pouvait être un parlement élu sous la double influence des instructions qui furent données à ces commissaires, et des illusions jetées dans le public ; il fut en grande majorité composé de ces embryons à face humaine , de ces eunuques moraux et politiques , incapables d'aucun sentiment de dévouement , d'énergie et d'honneur. Qu'on y ajoute la scission produite par les intrigues de la cour entre les chefs civils et militaires d'une révolution qui avait été faite par l'armée, et l'on pourra se faire une idée de la mésintelligence et de la torpeur qui, dès le mois de septembre 1 820, avaient frappé la révolution de Naples. C'était le carbonarisme qui avait préparé et fait la révolution, et le carbonarisme napolitain était fédéré avec celui du restant de l'Italie, avec lequel il ne faisait qu'un seul corps; il était naturel, il était même
de la plus haute prudence que le lien qui avait long-temps uni toutes les ventes d'Italie , non-seulement continuât à subsister , mais fût même resserré, et que le royaume de Naples devînt un point d'appui pour les carbonari du restant de ritalie,afin de trouver au moins parmi eux une ressource assurée, dans le cas d'une perfidie qu'il n'était pas si difficile de prévoir. Les ventes de la Lombardie et du Piémont le crurent, et écrivirent en conséquence à Naples ou y envoyèrent des députés ; mais les Napolitains , se croyant au port , se refusèrent à toute action combinée , et cessèrent même de correspondre. L'Italie septentrionale se trouva ainsi abandonnée à elle-même, et il fallut recommencer un travail sur cette nouvelle base , et sur l'espérance que les Napolitains résisteraient assez, en cas d'attaque , pour qu'on eût le temps de venir à leur secours par une puissante diversion. Tel était le motif du retard qu'éprouva la révolution du nord de l'Italie.
Nous passâmes l'hiver de 1820 à 1821 assez tranquillement à Lausanne , examinant ce qui se passait dans le midi de l'Europe et en France. Dans ce pays, l'agitation du mois de juin à Paris avait été comme le signal d'un ébranle ment qui s'étendit dans les départemens et dura jusqu'en 1822; on vit naître successivement, à Paris, la conspiration militaire du 19 août, celle de Caron à Colmar, celle de Toulon , celle des quatre sergens de La Rochelle, et celle de Berton. La police intervint dans la plupart de ces mouvemens, faciles à exciter dans une population opprimée, avilie , et où le sentiment de haine et de mépris pour les Bourbons allait en croissant. Dans l'affaire de Colmar , la provocation fut visible ; deux généraux n'eurent pas honte de faire feindre une révolte par deux escadrons de dragons pour entraîner le malheureux Caron. Un d'entre eux, que j'avais connu au service du royaume d'Italie , eut même la bassesse de se mêler , déguisé , aux escadrons provocateurs m. 5
afin qu'aucun avis ne tlétournât la victime du . piège qui lui était tendu. Dans l'affaire du 19 août, il y eut aussi des provocateurs; l'un d'eux, le capitaine Lam...., était encore à Londres, en 182^, espion de la police de Paris.
Quoique le fait soit assez connu, il est cependant bon de rappeler que le colonel Caron fut jugé par un conseil de guerre, afin que la brièveté des procédures ne permît pas de développer les preuves de la provocation. Caron recourut à la Cour de cassation; mais le gardedes-sceaux Peyronnet , craignant que la Cour de cassation ne fut pas assez vendue au pouvoir, et admît le pourvoi , se hâta d'ordonner l'exécution par le télégraphe. L'exemple de lâche cruauté donné par le chef de la magistrature, ne pouvait manquer d'imitateurs dans un corps composé à son image. On connaît les expressions de Marchangy dans l'affaire des sergens de La Rochelle : Toutes les puissances oratoires ne les sauveront point. On
n'oubliera sans doute pas le fameux : que ne , suis-je compétent ! de l'infâme Mangin. Il fallait des hommes de cette espèce à la faction ignoble qui pesait sur la France, et elle avait su les choisir et leur donner un pouvoir formidable à la faveur de la fiction qui fait de la justice un pouvoir indépendant, inamovible et même irresponsable; elle y avait placé les plus dévoués et les plus sanguinaires de ses agens. Toutes ces conspirations n'aboutirent alors qu'à faire des victimes et à déposer dans la nation les germes qui firent naître la révolution de i83o. Ce n'est pas que la nation ne fût pas encore prête , ainsi qu'on a bien voulu le dire , mais plutôt parce que ceux qui auraient dii la guider, les députés de l'opposition libérale, étaient déjà en en arrière d'elle, et que, loin de seconder le mouvement , ils le paralysaient par leurs théories pusillanimes. Je l'avais écrit à quelques uns d'entre eux en 1818, et particulièrement à M. de Chauvelin, et je voyais tous les jours réaliser mes prévisions d'alors.
Selon une distinction faite depuis avec beaucoup de justesse , les députés de l'opposition d'alors étaient libéraux, et n'étaient point patriotes selon la vraie acception de ce mot. Us étaient élus sous l'empire de l'acte de déception appelé la Charte de 1 8 14» et ils ne voyaient rien hors d'elle. De là ce fameux mot de Foy, qui est, je crois, mort fort heureusement pour sa réputation : Toute la Charte, et rien que la Charte. Us appartenaient à une aristocratie créée par cette Charte, qui renfermait le monopole de la représentation dans un petit cercle d'ékis. L'homme s'accoutume volontiers aux privilèges, et la plupart des députés se trouvaient très-bien du leur et n'auraient pas voulu le partager avec un trop grand nombre d'individus. La fiction de l'omnipotence parlementaire , que la faction des intrigans avait importée d'Angleterre et implantée dans la Charte de i8i4? avait produit son effet. La lutte était établie entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif , tous deux
séparés de la nation, celui-ci par le principe de l'hérédité qui le renfermait dans une famille ; l'autre, parce qu'il était devenu le domaine exclusif d'une classe. La masse de la nation n'y entrait que par le besoin de s'appuyer sur elle, et cette considération obligeait les chefs libéraux à capter sa bienveillance en améliorant son sort; mais ce n'était que par des concessions faites dans un esprit d'intérêt personnel, et non en cherchant à lui rendre ses droits imprescriptibles, ce qui aurait été patriotique. Le nombre des députés qui ont tendu à ce dernier but n'a jamais, je crois, dépassé une vingtaine avant i83o. Voilà le véritable motif qui a fait échouer toutes les conspirations avant les journées de juillet. Un sentiment confus, mais profondément senti, disait aux masses que jamais leur condition ne s'améliorerait sous les Bourbons et la Charte. Ceux qui étaient en position de les guider ne voulaient pas qu'on touchât à ces deux bases, auxquelles tenaient les privilèges d'éligibilité
dont ils jouissaient, et le mouvement s'arrêtait faute d'alimens qui entretinssent l'enthousiasme. Aujourd'hui seulement on commence à s'apercevoir de la véritable condition à laquelle tient la stabilité d'une révolution et le retour de l'énergie patriotique. Mais il est temps d'en revenir à mon récit : si je m'en suis écarté par une digression qui a embrassé des faits qui se sont passés en 1821 et 18-22, ce n'a été que pour ne pas interrompre, en y revenant, le fil de ma narration. Les évènemens où j'ai été spectateur ou acteur sont assez pressés et assez lutéressans pour ne pas en suspendre le récit. Au mois de mars 1821, la révolution du Piémont éclata d'une manière qui pouvait, dès l'origine, faire voir qu'elle ne devait avoir aucun résultat avantageux, à moins qu'il fut possible de l'étendre à l'Italie septentrionale. Il y avait bien des chances pour obtenir ce résultat, et comme on ne pouvait le manquer que par une ineptie presque imprévoyable , c'était un événement heureux. Les véritables inten-
tioDS de ceux qui furent les vrais auteurs de cette révolution, ne seront probablement jamais bien connues. Le roi , qui s'y était prêté, est mort; le prince de Carignan y a joué un rôle qu'il doit désirer voir couvert d'un éternel oubli. Quelques relations de ces évènemensont été écrites par ceux qui en furent dupes, et qui , par leur caractère et la courte portée de leur intelligence, ont fourni eux-mêmes les moyens de les duper. Il n'y a donc aucun document digne de foi dont on puisse partir pour assurer des faits; on en est réduit à des conjectures. J'ai pris part à cette révolution; j'ai vécu au milieu de ses principaux chefs, et il ne m'a jamais été possible derecueillir que des renseignemens isolés, des désirs et des projets individuels. Jamais je n'ai pu découvrir, je ne dis pas un plan coordonné, il n'y en a jamais eu, mais même l'idée première qui a fait naître les actes spontanés d'oii est née la révolution.
Cette révolution n'a pas été populaire ; elle n'a point été niililaire, en ce sens qu'il y ait eu
un complot formé dans l'armée par la libre opinion de ses membres; elle est partie de la cour et, sinon du trône , au moins de ses premières marches. Dès le mois de janvier 1821 , des menées révolutionnaires furent pratiquées dans les régimens et parmi les citoyens. Partout on donnait à entendre que le roi, jugeant le besoin d'une réforme politique et législative, et voulant y satisfaire , était déciiié à donner une constitution à ses peuples; mais que, désirant avoir, pour arriver à cette concession, des motifs autres que sa seule volonté, il ne serait pas fâché qu'un mouvement populaire, limité à une expression unanime des désirs de la nation, lui fournît le motif plausible dont il avait besoin pour justifier sa démarche. C'est à ce titre que la plupart des officiers qui entrèrent dans le projet de révolution y furent décidés. .Toutes les informations sont d'accord en ce point, que le prince de Carignan était l'intermédiaire qui se présenta entre le roi et a nation ; c'était de lui qu'on attendait le signal.
Ce signal fut plusieurs fois annoncé et plusieurs fois retardé. Fut-ce par des considérations politiques qui sont restées inconnues , par indécision ou pusillanimité? je ne déciderai pas cette question ; je veux laisser à mes lecteurs le plaisir de la résoudre eux-mêmes d'après les faits. Le dernier signal, donné par le prince de Carignan, le fut à la fin de février. A cette époque, je sais qu'Allemani, commandant de la gendarmerie à Carignan , fut mandé à Turin, et reçut des ordres de mouvement du prince de Carignan , pour les régimens de cavalerie qui étaient dans les environs, et qui devaient se rendre à Turin. Des ordres pareils furent adressés à la garnison d'Alexandrie; mais bientôt vint un contre-ordre indéfini.
Ceux qui s'étaient décidés à se laisser mettre à la tête du mouvement^ commencèrent alors à réfléchir sur la position où ils se trouvaient et à craindre d'avoir été l'objet d'une provocation dont ils pouvaient être les vie-
tinies. Un premier soupçon se glissa dans leur cœur sur la rectitude des intentions du prince de Carignan. Cette situation leur parut intolérable, et, pour en sortir, il fut conclu de ne plus attendre le signal du prince, et de faire la révolution sans lui. Selon le premier projet, cette révolution ne devait pas aller plus loin que la demande d'une constitution, dont les dispositions étaient abandonnées à la sagesse du souverain ; mais dès le moment où la révolution se faisait sans l'intervention de celui qui se présentait comme son régulateur, il fallait adopter un drapeau qui pût rallier l'opinion publique. Celui qu'on choisit fut celui de la révolution d'Espagne, qui échauffait toutes les têtes, et dont la constitution avait déjà été adoptée à Naples.
Je ne reviendrai pas sur le récit des évènemens qui se sont passés à Turin et à Alexandrie, les 7, 8 et 9 mars 1821 ; ils ont été rapportés dans les journaux du temps ; mais je ne puis passer sous silence la manière dont la ré-
volulion se fit à Alexandrie. Elle est caractéristique et peut donner une juste idée de l'absence de tout ce qui peut marquer une rérévolution populaire et de l'oubli de tous les élémens de réussite qui se faisaient sentir dans ce projet informe auquel le prince de Carignan avait attaché son influence; c'était de la stupidité et de la poltronnerie toutes pures. Le mouvement devant se faire par des ordres ré-guliers, de même qu'une opération militaire , on ne s'était assuré que de la plus grande partie des officiers ; on n'avait fait entrer dans ce complot aucun sous-officier ou soldat; on comptait sur leur obéissance passive aux ordres de leur chef. Dès que les officiers se décidèrent à agir seuls , leur premier soin dut être de réparer cette omission. Le 8 au soir, ils réunirent les sous-officiers pour leur faire part de leur projet, et les engagera le seconder et à y faire entrer les soldats ; mais ils éprouvèrent d'abord une vive résistance. Les motifs patriotiques ne purent en persuader que le
plus petit nombre. Dans le Piémont, Tinfluence féodale et cléricale et l'ignorance des masses, qui en est la conséquence , se font plus sentir que dans les autres contrées de l'Italie sep tentrionale. Rien ne paraissait prêt dans la nation , et les sous-officiers eux-mêmes reculaient devant des considérations hors de leur portée. Pour les décider, il fallut lâcher le grand mot, le mot magique qui brisera toujours la force armée dans les mains des despotes, parce que les despotes féodaux surtout, réservant les emplois à leurs créatures féodales , mécontentent toujours la classe des sous- officiers. On leur fit apercevoir que les emplois des officiers qui se refuseraient à la constitution , et dont les noms étaient connus, leur appartiendraient de droit. Ce dernier motif fit son effet, et la révolution se fit sans obstacle; les habitans, excepté le petit nombre initie dans le secret , ne le surent que le lendemain matin.
A Turin, et même dans le restant du Piémont, tout alla bien pendant les premiers jours. Quoi-
que la constitution espagnole, qui avait été proclamée, ne fût pas celle que le roi voulait adopter, il espérait cependant que le crédit personnel dont il jouissait, et l'estime qu'il avait méritée, ajouteraient à sa puissance une force suffisante pour pouvoir guider la révolution, au lieu de se laisser entraîner par elle. Il ne se trompait pas, et l'annonce qu'il fit de son intention de; convoquer un parlement national, avec lequel il déterminerait les lois organiques du royaume, décida l'opinion puplique en sa faveur, et calma l'effervescence des partis; mais M. de Saint-Marsan, qui revenait du congrès de Troppau , où il avait été envoyé, changea ses dispositions. Il annonça au roi que la Sainte- Alliance, réunie en congrès, ne pardonnait pas plus aux constitutions octroyées qu'à celles que les nations avaient conquises; qu'elle avait frappé d'anathème la constitution de Naples, jurée par le roi, et qu'elle saisirait la première occasion favorable pour en faire autant à l'égard de l'Espagne. Il
liii fit sentir également que l'Autriche surtout ne souffrirait pas l'établissement d'institutions libérales dans un pays qui touchait à la Lombardie, où elle les avait étouffées.
Le roi de Sardaigne se trouva alors placé dans une situation tout à la fois dangereuse et embarrassante. Après avoir promis une constitution à ses peuples, non-seulement il pouvait répugner à la loyauté qu'on lui attribue de démentir ses promesses ; mais il pouvait y avoir du péril à le faire, dans uu moment où l'effervescence était à son comble, et pouvait facilement se tourner contre lui. D'un autre côté, il ne se sentait pas la force de suivre son premier dessein et de braver , à la tête de son peuple, les menaces des souverains du Nord. Il aurait fallu, pour cela, s'appuyer sur la France, et l'esprit du gouvernement français étant le même que celui de la Sainte- Alliance, il aurait fallu révolutionner le pays pour mettre en liberté le bon vouloir de la masse des Français. Mais, quelque libéral que put être le roi de
Sardaigne, né et élevé sous la pourpre, il devait reculer devant ces moyens extrêmes auxquels il n'appartenait qu'à une grande arae et à une capacité peu commune de recourir avec succès. Le seul parti auquel son caractère lui permit de s'arrêter fut celui d'abdiquer et de se retirer à Nice, abandonnant son pays à des chances qu'il ne se sentait pas capable de diriger. Le frère du roi, Charles-Félix, homme dont la stupidité et la pusillanimité passent toute expression , était alors à Modène, entre les mains de l'Autriche. La régence passa au prince de Carignan. Il aurait pu y recueillir de la gloire, et il n'y ramassa qu'une flétrissure ineffaçable.
Cette régence ne dura elle-même que peu de jours. Le prince de Carignan, qui avait été le premier moteur apparent de la révolution , essaya en vain de la dominer. Le manque de courage et l'incapacité qu'avaient dévoilés ses tergiversations et ses fausses mesures,' lui avaient fait perdre tout crédit auprès de ceux
qu'il n'avait su qu'exposer et compromettre. Il - était bien loin d'avoir le caractère et les qualités nécessaires pour reconquérir le crédit qui lui avait échappé. Dès l'instant où il vit qu'il allait se trouver forcé de suivre la révolution qui marchait sans lui , il forma le projet de déserter. Il se décida à courir au-devant de la honte et du mépris qui l'attendaient dans le camp des despotes , plutôt qu'à partager les dangers de ses concitoyens. L'indécision de son caractère pensa lui être fatale : son projet fut soupçonné , et il se vit au moment d'être arrêté; il parvint cependant à gagner Novare, par la connivence des gendarmes qui l'escortèrent. Le gouvernement resta alors dans les mains du conseil ou junte de régence, qui administra au nom du roi Charles- Félix.
Dès l'instant où j'avais appris, à I^ausanne, que la révolution avait éclaté à Turin, je m'étais tenu prêt à en suivre les chances et à profiter de celles qui pouvaient s'offrir en fa-
veur du rétablissement de l'ancien royaumr d'Italie. Je ne me rendis cependant pas encore à Turin, et je résolus d'attendre que la révolution du Piémont eût pris une marche assez prononcée pour pouvoir juger des évènemens qui devaient en résulter. Si le prince de Carignan voulait profiter des avantages qui s'offraient à lui , il avait un beau rôle à jouer. Les peuples de l'ancien royaume d'Italie attendaient un libérateur et le désiraient; un prince italien aurait été accueilli avec enthousiasme. Quanta la force matérielle , il pouvait compter sur soixante mille Piémontais armés, équipés et organisés; la Lombardie seule lui offrait trente mille hommes, des armes pour autant, et de l'argent en abondance; le Modénais, le Parmesan et les Légations étaient disposés à un soulèvement qui pouvait s'étendre jusqu'à Rome. L'armée autrichienne était enfoncée dans les montagnes de l'Abruzze, et pouvait y être enveloppée et coupée de son pays, en occupant l'Adige, ce qu'on pouvait faire avec m» 6
qualre-vingt mille hommes. La France même, en lui offrant la Savoie et en négociant avec elle, avec un peu d'habileté, pouvait être ramenée à sa véritable politique , qui est d'empèther l'Autriche de dominer en Italie (i). Ce que je savais du prince de Carignan , ne me permettait pas de croire , avec quelque certitude, qu'il fût capable d'embrasser et de suivre un plan un peu audacieux et qui demandait beaucoup plus de capacité qu'il n'en avait; mais enfin la chose était possible, et alors qu'avais-je à faire en Italie?
Quelques mouvemens populaires éclatèrentà Grenoble et à Bourg presque qu'en même temps que la révolution du Piémont , il n'y avait aucune relation entre ces deux évènemens; mais
(i) A mon retour en France, j'eus lieu de m'expliquer sur la pari que j'avais prise à la révolution du Piémout avec M. de Villèle, qu'on ne soupçonnera pas , à coup sûr, d'être partisan de la propagande révolutionnaire. Je lui développai les motifs qui m'avaient guidé, et le projet que j'avais conçu, ainsi qu'on le trouvera ci-après. Il me répondit que si le gouvernement provisoire de Turin s'était expliqué dans ce sens , il ne doutait pas que la France fût intervenue en sa faveur, au moins diplomatiquement.
les têtes étaient échauffées , et on cherchait à les rattacher. L'effervescence dans le canton de Vaud, et surtout parmi les jeunes gens , se fit remarquer d'une manière sensible. Elle monta même au point qu'un nombre de volontaires se préparèrent à marcher au secours des patriotes de Grenoble et m'offrirent de se mettre sous mes ordres; mais le mouvement fut bientôt apaisé , et il n'en resta d'autre impression dans le canton de Vaud, qu'une disposition marquée à soutenir, au moins indirectement, les constitutionnels piémontais. Des armes furent réunies, et les débitans de poudre de guerre reçurent l'avis qu'ils pouvaient s'engager à en livrer de fortes quantités, qu'on mettrait à leur disposition.
Après le départ du prince de Carignan , les patriotes piémontais eurent le champ libre pour préparer leurs moyens de défense et pour s'organiser. Les premières mesures de la régence tendirent à ce but. Le ministère fut recomposé; les troupes reçurent l'ordre de
— Slt — ^e réunir en corps et de s'approcher des frontières. Les soldats que le prince de Carignan avait réunis à Novare , y maintenaient le pouvoir absolu au nom de Charles-Félix; le général Latour était venu en prendre le commandement. Tout se préparait pour une lutte, dans laquelle il était naturel de penser que les chefs de la révolution déploieraient toute l'énergie et tous les moyens qu'ils avaient. Le ministre de la guerre, le général Bussolini, autrefois sergent dans mon régiment, avait été mon secrétaire lorsque j'étais directeur-général de l'artillerie italienne. Je pouvais donc me promettre, sous le rapport des opérations militaires, toutes les facilités que je pouvais désirer. J'avais également acquis la certitude qu'on me verrait arriver avec plaisir à Turin, et que mes services y seraient accueillis et utilisés. Je pensais donc que le moment de m'y rendre était arrivé , et j'écrivis en conséquence au prince Eugène. Le plan que je lui proposai était le suivant.
Je voulais d'abord me rendre à Turin et me proposer pour commander en chef l'armée constitutionnelle. Il n'y avait point de rivaux à m'opposer. Les anciens généraux piémontais étaient hors du service; ceux qui étaient employés étaient non-seulement mes cadets de bien loin , mais plusieurs d'entre eux avaient été mes subalternes directs. Une fois à la tête de l'armée, mon dessein était de réunir promptement en un corps d'expédition, les bataillons actifs, et de les faire suivre en seconde ligne par les bataillons de contingens qui, dans huit à dix jours, pouvaient être concentrés à Verceil et à Alexandrie. Le corps d'expédition se serait d'abord porté sur Vigevano, pour occuper la ligne du Tesin. Je ne voulais point attaquer le général Latour à Novare, parce que, dans une lutte pareille, ce qu'il faut le plus éviter, est de commencer par une guerre civile; je me contentais de lui couper la communication avec Milan. Il devait alors arriver, de deux choses l'une, ou qu'il se retirerait au-
delà du Tesin , ou qu'il appellerait les a\utrichiens à son aide. Dans le premier cas, je croyais pouvoir être assuré que ses troupes ne le suivraient pas hors du Piémont et préféreraient se réunir à nous (i). Cela fait, il était toujours facile, dès que toute l'armée piémon-
(i) La lettre suivante , écrite par ua officier des troupes renfermées dans Novare, à son frère qui servait dans l'armée constitutionnelle, eu peignant la situation où se trouvaient le prince de (Jarignan et le général Lalour, prouvera la vérité de ce que j'ai avancé, et fera voir que ces troupes se seraient réunies à nous, si, la communication de Milan étant coupée, les Autrichiens n'avaient pu arriver à Novare.
Xurin , le 12 avril 182 1.
si cette lettre te parvient , tu y verras ce qui s'est passé à Novare ces jours derniers, ce que je n'ai pas écrit auparavant, par prudence. D'ailleurs la ville était dans un parfait état de siège, quoiqu'il n'y eût aucun assiégeant , si ce n'est l'amour de la patrie , qui s'étendait trioniphaut dans les lieux environnans. La confusion était dans nos rangs. Des soldats plus enivrés devin que du sentinaent de la fidélité à leurs devoirs passés, parcouraient les rues, insultant leurs chefs et les citoyens. Chaque distribution retardée causait des émeutes, des menaces, des désertions. Ensuite les nouvelles qui se succédaient continuellement, soit de votre approche, soit de la défection des nôtres, obligeaient le chef à des mesures de rigueur qui produisaient le mécontentement, la défiance et la coufusion. Des sicaires se présentèrent, (lit-on , à l'habitation du prince , pour alteuter à ses jours. Des lettres
taise serait réunie , de faire naitre en Lombardie l'insurrection qui n'attendait qu'un signal, et d'en tirer un prétexte d'intervention. Dans le second cas , la guerre était déclarée sans que l'odieux en retombât sur le gouvernement piémontais. Il n'y avait que sept à huit
auonymes épouvantéieat son iuiagiaatiou , et 1 iofortuné s'enfuit , suivi par déternels remords, d'un pays où il a trahi successivemeut le roi et le parti dont il s'était fait le chef, et vendu peut-être pour toujours l'honneur et la liberté de sa patrie. Cependant la ville se fortifiait au grand regret des habitans. Les parapets relevés , les fossés remplis d'eau , les ponts minés, les vieux châteaux remplis de munitions, tout annonçait qu'une résistance quelconque devait préparer une catastrophe funeste. Des négociations artificieuses furent entamées avec les fédérés , pour gagner du temps. Mais ayant échoué , il fallut s'enfermer , pour opposer des citoyens à leurs concitoyens. Néanmoins quelques senlimens de nature se firent apercevoir dans notre armée. Les canonniers refusèrent de se battre, la garde royale ne voulut pas sortir , quelques régiraens menacèrent de ne pas agir. Alors le sacrifice de la patrie fut couronné , l'étranger fut appelé , et n'arriva malheureusement que trop tôt.
L'aurore de dimanche éclaira notre ruine. Les fédérés dispersés , la ville envahie , Alexandrie investie, Turin pris , voilà le résultat de tant et de si belles espérances. Nous sommes entrés hier triomphans dans Turin. L'horreur de notre victoire nous entoure, et si quelqu'un nous embrasse encore , c'est avec des larmes de fureur dans les yeux et peut-être la vengeance dans le cœur.
JDit'u protège notre malheureuse patrie! Eu lui seul est Injustice, puisque les hommes l'ont chassée de partout.
mille hommes de troupes autrichiennes en Lombardie, et je devais me trouver sur les bords du Tesin , à la tète de trente mille hommes , en en ayant autant à peu de distance en arrière. La victoire n'était pas douteuse , et l'occupation de Milan était infaillible. Nous trouvions dans cette ville et à Pavie un matériel d'artillerie assez considérable et plus de quarante mille fusils; l'argent nécessaire pour or-* ganiser le personnel et le matériel d'une armée n'aurait pas manqué. Je savais que la Lombardie avait offert trente millions. Aussitôt maître de Milan , je pensais devoir proclamer le rétablissement de l'ancien royaume d'Italie; enjoindre aux anciens employés de reprendre leurs fonctions , et appeler sous les drapeaux tous les anciens militaires et les citoyens qui voudraient se joindre à eux. Je savais aussi, d'une manière certaine , que cette levée produirait au moins vingt-cinq à trente mille hommes. Je ne comptais pas rester plus de quatre ou cinq jours à Milan , pour prépa-.
rer tous mes moyens d'opérations , organiser le gouvernement , et attendre les bataillons du contingent du Piémont. Alors je devais me trouver à la tête de soixante mille combattans , et par conséquent en état de me porter sur l'Adige. Entre Milan et Vérone l'ennemi ne pouvait pas m'opposer plus de vingt mille hommes, et encore aurait-il fallu dégarnir Mantoue, ce qui n'était pas probable. Arrivé à la ligne de l'Adige, en faisant bloquer Mantoue et Peschiéra par des troupes levées en Lombardie et des gardes nationales , dont Milan , Lodi et Pavie en auraient seules fourni dix mille, j'étais en mesure d'attendre les renforts qui devaient m'arriver par la réorganisation de l'armée italienne, de faire soulever le Modénais , le Bolonais et les Légations. Dix-neuf des vingl-quatre départemens de l'ancien royaume se trouvaient à ma disposition , avec leurs ressources de tout genre. L'armée autrichienne, de Naples ne pouvait pas revenir sur le Po avant un mois, et elle aurait été
suivie paj rarinëe napolitaine et l'insurrection des provinces qu'elle abandonnait. Pour réunir une nouvelle armée de soixante ou quatrevingt mille hommes qu'il fallait tirer en partie de la Bohème, de la Hongrie et de la Galicie, le gouvernement autrichien avait au moins besoin du même temps. Il nous en fallait beaucoup moins pour être en mesure de reprendre l'offensive et l'initiative des opérations. Dès mon arrivée à Milan, je devais, par des moyens convenus, en donner avis au prince Eugène, qui devait alors se presser d'y venir. Là , la nation l'aurait porté sur le trône , aux conditions qu'elle aurait établies: le prince^tait tout-à-fait d'accord avec moi sur ce point. Mon rôle étant alors fini , j'aurais continué à servir au poste qui m'aurait été assigné.
Ce projet fut ratifié par le prince Eugène, qui m'autorisa à prendre, jusqu'à son arrivée, le titre de son lieutenant-général, et promit d'être rendu à Milan peu de jours après mon entrée.
Nous étions alors vers la tin du mois de mars. Je devais compter que quinze jours, au moins, se passeraient encore avant qu'il y eût des hostilités sérieuses. Il n'était pas probable que la régence de Turin voulût commencer par la guerre civile, et une attaque sur Novare; c'est-à-dire sur un point où elle craignait d'amener une intervention étrangère: c'était la plus grande sottise qu'on pût imaginer. Son jeu était de réunir l'armée dans une position centrale, sur les deux rives du Pô, à Casai, Valenza et Alexandrie, afin de donner de l'inquiétude aux Autrichiens dans la vallée du Pô etsur Pavie, et de les détourner d'un mouvement sur Novare. Deux chemins s'offraient à moi. Le premier et le plus court, par le mont Saint-Bernard; le second par Genève et le mont Cenis. Mais le Saint-Bernard était encore couvert de neige, et nous étions dans la saison des plus fortes tourmentes et des avalanches les plus dangereuses. Je pouvais donc n'y parvenir qu'avec beaucoup de peine et de perte
de temps, ou y être retenu plusieurs jours. Le chemin le plus court devenait alors le plus long. D'un autre côté, en traversant la Savoie, je pouvais peut-être rendre quelques services assez importans à la révolution du Piémont. Je devais trouver à Genève ou dans ses environs, les généraux Desaix et Dupas, que j'avais connus dès 1796, lorsque l'un était colonel, et l'autre chef de bataillon dans la légion des Allobroges. J'avais correspondu avec le premier, et une lettre de lui , que j'ai encore , datée de Thonon , sur la route de la liberté de Paris à Rome, m'avait fait espérer de trouver en lui un compagnon de fortune. Tout aussi ambitieux qu'un autre, je sais subordonner mon ambition au bien public. Je n'ignorais pas que j'allais appeler, dans la même carrière , peutêtre un rival qui voudrait prendre le premier rôle. N'importe, je me résignai , parce que le succès de l'entreprise était mon seul but , et qu'en me sacrifiant je pouvais en faciliter la réussite. Il m'importait que la Savoie entrât
93 — franchement dans les voies de la révolution^ où la régence de Turin ne l'avait pour ainsi dire pas initiée , s'étant contentée d'en retirer les troupes , afin d'avoir l'air de l'offrir à la France; car tel était en définitive son dessein. Mais c'était la Savoie révolutionnaire qu'il fallait offrir à cette puissance, ou dont il fallait la menacer.
J'espérais que les généraux Desaix et Dupas, qui étaient du pays, pourraient amener ce résultat; je m'étais assuré des moyens de faire passer en Savoie un nombre suffisant de fusils et de munitions; je ne nommerai pas les citoyens influens du canton de Vaud , qui m'avaient fourni ces moyens ; aux: jours, peut-être assez prochains, du triomphe de la liberté, nous les verrons , sans doute, ,ï la tête de leurs concitoyens. Je me décidai donc à me rendre à Genève; mon Henriette voulut m'accompagner , et refusa absolument de nae laisser partir seul ; par le fait, ses prévisions ont été justes, car, si je l'eusse laissée à Lausaione, nous eus-
- ^[^ — sions été long-temps séparés , et j'aurais peutêtre couru des dangers encore plus grands. Mais ce motif ne fut pas celui qui m'engagea à la satisfaire , il n'est pas de femme moins embarrassante qu'elle pour un militaire ; fatigues et privations, elle supporte tout avec un courage au-dessus (3e son sexe et de son tempérament; les dangers qu'elle partage avec moi , cessent d'avoir le pouvoir de l'effrayer , et, le canon près de moi, gronde en vain; ses boulets passent inaperçus et ne peuvent l'émouvoir que pour moi: quel que soit l'amour qu'elle me port(i, el'e aime encore plus mon honneur, et loin d'essayer de m'arréter , elle m'indiquerait e'ile-même mon devoir; elle a eu besoin de ce courage dans les trois années qui vont suivi.*e. Dans les immortelles journées de juillet, ce ne fut pas pour la première fois qu'elle me dit : « Va où la patrie et « l'honneur t'appellent; ne crains pas de me « laisser seule;: si tu succombes je saurai te « suivre. »
A Genève je rencontrai en effet les deux ge'néraux dont j'ai parlé, et quelques autres de mes anciens camarades; je m'ouvris à eux, et leur fis part de mes projets et de mes préparatifs; j'avoue que je ne fus pas peu surpris de leur réponse. « Mon cher camarade, « me dirent-ils, ce que vous nous proposez est « trop imprudent pour nous, dans la position « où nous sommes. Nous jouissons de notre « pension de retraite, nous sommes tranquilles « dans nos propriétés, et il ne nous convient « pas de tout risquer; vous n'avez rien à perdre, « et vous ne craignez plus de vous compro- « mettre; ce que vous voulez tenter est à sa (f place, et nous vous souhaitons toutes les « prospérités. » Ils n'ajoutèrent cependant pas: «. Si vous réussissez, nous viendrons ré- « clamer la première place. » Je suis persuadé qu'ils ne l'auraient pas fait et qu'ils m'auraient applaudibien sincèrement. Ainsi estfait le cœur de l'homme; ils avaient servi avec zèle, pa-
triotisme et probité, mais leur carrière était finie et leur aine n'avait plus d'autre sentiment que celui du repos individuel; il n'y a que des âmes fortement trempées et douées d'une énergie qu'on serait tenté d'appeler surnaturelle, qui, ayant épousé une opinion ou commencé une tâche, soient capables de la suivre à tout prix, jusqu'au bout , et de ne se reposer qu'à la fin.
Je trouvai aussi , à Genève , des fuyards de Turin , qui se rendaient à Paris; les uns appartenaient à la classe aristocratique par excellence; le nom seul de constitution et l'idée de sortir de leur fainéantise privilégiée, suffirent pour leur donner des vapeurs; d'autres étaient des individus de la même classe, mais qui s'étant crus révolutionnaires tant que le prince de Carignan était avec eux, avaient espéré se voir à la tête des affaires; mais le départ du prince leur ayant fait craindre d'avoir des dangers à courir, la peur les avait
pris. Comment résister en effet à l'idée d'être forcé de vivre dans la poussière du camp, sans pouvoir, comme le prince délia Cisterna, consulter, au moins chaque quartd'heure, un miroir, pour rajuster l'élégante toilette, ou sans pouvoir attendre nonchalamment étendu sur un sopha, le portefeuille qu'on briguait? Leur fuite de Turin, leur présence à Genève et leurs discours ne m'effarouchèrent pas beaucoup ; leur absence devait avoir laissé le champ libre aux patriotes énergiques et les avoir délivrés d'entraves toujours assez gênantes.
Je me décidai à hâter mon arrivée à Turin, où il paraissait que la régence allait être dans l'obligation de prendre des mesures énergiques ; des renseignemens que je reçus le lendemain de mon arrivée à Genève, me firent cependant changer de direction. En faisant évacuer la Savoie par les troupes qui y étaient, la régence avait commis la faute de ne point faire proclamer la Constitution dans ce pays , III. 7
et d'y laisser le général d'Antlezène , connu par ses opinions absolutistes. A peine les troupes furent-elles parties, que le général d'Andezène, réunissant les gendarmes à Chambëry , et organisant quelques bandes desicaires, sous le nom de compagnies royalistes, se saisit de l'autorité abandonnée , et intercepta la route de Turin , où il ne laissait plus arriver personne; des voyageurs, ainsi renvoyés, revinrent à Genève. Tenter de prendre la même route était donc au moins m'exposer à une nouvelle perte de temps; j'appris encore que j'avais été signalé à d'Andezène, et que, non-seulement il me retiendrait à Chambëry, mais que le poste de Carouge avait ordre de m'arrêter au passage et de me livrer à la France; je me décidai donc à rétrograder à Lausanne et à me rendre le plus promptement possible au grand Saint-Iîernard et de là à Turin. Je repartis de Genève après y avoir passé, ou pour mieux dire, perdu deux jours, que je ne perdrais plus aujourd'hui que j'ai encore mieux appris à connaître le commun des hommes.