CHAPITRE XI
Je passe le Saint-Bernard. — J'arrive à Turin et suis nommé commandant en chef de l'armée. — Sotte affaire deNovare; effroi de la régence. — Projet que je propose. — Je me rends à Asti pour l'exécuter. — La régence se dissout lâchement et licencie l'armée. Je suis abandonné à Asti. — Aventure de Savone. — La contrerévolution est faite à Gênes. — J'y arrive — Projets des patriotes qui échouent, — J'obtiens les moyens de me rendre en Espagne avec les proscrits piémontais. — J'arrive à Tarragone. — Générosîté des habitans. — Situation de l'Espagne. — Position embarrassante des réfugiés. — Discussion de la loi qui leur accorde des secours. — Difficulté de son exécution. — Embarras qu'elle me cause. — Tentative d'assassinat contre moi.
Ce que j'avais craint au grand Saint-Bernard m'y attendait en effet ; j'arrivai sans obstacles le' 4 avril, vers midi, à Saint-Pierre; le temps était encore beau quand nous en partîmes,
mais à peine eûmes-nous fait une lieue que nous commençâmes à ressentir les premiers effets d'une tourmente. La neige étant déjà trop haute pour que les mulets pussent y passer, il avait fallu les renvoyer -, mon Henriette fut mise dans une litière portée à bras ; quant à moi, je fis ma route à pied; j'étais couvert d'un épais surtout de Ralmouk, qui m'avait été fort utile tant que j'étais à cheval, mais lorsque j'eus un peu marché, enfonçant jusqu'aux genoux dans la neige, et ne m'en retirant qu'avec de grands efforts , la sueur commença à me gagner et à m'affaiblir. Bientôt la tourmente, une des plus violentes de l'hiver, arriva au comble de sa furie; la neige épaisse qui tombait en tourbillons et l'impétuosité du vent nous ôtaient la respiration et la vue. Nos guides perdirent deux fois le chemin et commençaient à désespérer de notre salut; mes forces allaient toujours en diminuant, et lors- * que nous fûmes arrivés à l'hôpital, je fus saisi d'une telle défaillance que je tombai sur le sen-
tier,hors d'état de faire un pas de plus; l'anéantissement de mes facultés était tel que je ne sentais plus rien et ne savais plus même où je me trouvais. Je ne dirai pas qu'à l'instant où je me sentis dans l'impossibilité de me mouvoir, l'idée d'une mort imminente se présenta à mon esprit, et que je la considérais avec un courage stoïque , car cette idée ne se présenta pas à mon imagination; nos deux guides affaiblis eux-mêmes n'étaient plus en état de me porter; ils me considéraient en silence et avec une frayeur muette , comme un présage de ce qu'ils attendaient pour eux, quelques momens plus taj-d; mon Henriette, plus morte que vive, n'avait plus même la faculté d'exprimer ses craintes et sa douleur.
Dans ce moment où nous étions tous en présence d'un anéantissement prochain; où nos guides, quoique attendant l'arrivée à l'hôpital des gardiens de service , ne croyaient plus pouvoir se soutenir en vie jusqu'à ce moment;
dans cet instant solennel, nous aperçûmes ces gardiens, qui nous ayaient vus eux-mêmes , et qui s'avançaient vers nous. Voilà Jupiter! s'écrièrent nos guides, nous sommes sauvés ? Ce n'était pas le Jupiter Olympien , ou celui du Capitole, mais le plus fort et le plus intelligent des chiens de l'hospice du Saint-Bernard , bien plus intéressant pour nous que les dieux de l'Olympe. L'instinct de Jupiter le dirigea de suite sur moi, qu'il voyait le plus en danger, et s'attachant au collet de mon surtout , il me souleva d'abord la tète; deux domestiques de l'hospice me prirent sous les bras, et nous nous acheminâmes pour parcourir environ trois quarts de lieue qui nous restaient encore à faire; mais, quoiqu'il me vît ainsi soutenu, le bon Jupiter ne voulut pas m'abandonner; il me tint continuellement par mes habits, afin d'être prêt à me retenir, si je venais à tomber. Telle est l'intelligence rare des chiens du Saint-Bernard : souvent ils parcourent seuls les environs de l'hospice, et s'ils rencontrent
un malheureux voyageur étendu sur la neige, ou le sentent sous l'avalanche qui l'a couvert , un reste auprès de lui et l'autre retourne à l'hospice avertir ses maîtres ; celui qui est resté soulève le voyageur par la tête, s'il le peut, ou commence à faire un trou dans la neige , en attendant qu'on vienne avec les instrumens nécessaires.
La tourmente dura encore deux jours que je passai forcément à l'hospice, avec les religieux ; car à cette époque de l'année personne ne passe le Saint-Bernard , et il n'y avait d'autres voyageurs que nous. Assez d'autres ont publié des descriptions de cet hospice , où les religieux passent huit mois de l'année au milieu des neiges, dans des travaux et des dangers continuels , à la conduite et à la recherche des voyageurs; je me dispenserai donc d'en parler davantage: leur généreuse hospitalité est connue, et elle est d'autant plus utile et plus noble, qu'elle s'exerce en général sur les classes les plus pauvres de la société. Le plus grand
nombre des voyageurs sont des ouvriers ou des petits marchands colporteurs, qu'il leur faut bien souvent encore secourir, et ils le font avec la plus délicate attention. On n'a pas d'idée en Europe du nombre de malheureux dont les ossemens blanchissent les rochers du Saint-Bernard ; malgré tous les soins et les fréquentes patrouilles de l'hospice et la surveillance active des chiens, il n'y périt pas moins de cent cinquante individus par année. Depuis dix-huit siècles que ce passage est fréquenté , cela fait près de trois cent mille hommes. Les religieux ont , eux aussi , souffert de la chute de l'empire français , et l'humanité a, jusque dans ces lieux sauvages , été privée du bien que lui voulait faire Napoléon; les dotations qu'il avait destinées à l'hospice, sous la condition d'établir une succursale au Saint-Gothard et une au Simplon, ont été confisquées au profit du roi de Sardaigne ; ce même petit tyran s'est également approprié trois millions, déposés à Aosle pour la construction d'une grande
— J05 — route par le Saint-Bernard. La réaction des despotes de la Sainte-Alliance , de même que la ligue des esprits infernaux , n'a donc su que faire du mal.
Le temps s'étant remis au beau le 7 , nous partîmes à la pointe du jour pour nous rendre à Aoste; tous les religieux voulurent nous aider et nous accompagner jusqu'à Saint-Remi; ils s'emparèrent de nos personnes et de nos bagages; le prieur lui-même se chargea d'une malle. La descente, du côté de l'Italie, est plus courte que celle du côté de la Suisse , mais elle est aussi bien plus rapide et plus effrayante ; le chemin , en hiver , passe continuellement sur le revers de précipices à perte de vue, et il faut autant s'y garantir des vertiges que des glissades. Mon Henriette était portée dans un espèce de fauteuil, sur un brancard : on la fit descendre à reculons pour éviter de l'effrayer ; mais la vue des rochers presque à pic ne laissait pas que de lui causer
encore de l'effroi ; quant à moi , j'étais à pied, mais j'avais prudemment quitté mon gros surtout; chaussé de longues guêtres et armé d'un long bâton ferré, dont il fallait me servir comme d'un balancier de danseur de corde , pour conserver l'équilibre, je descendis assez lestement. Le fidèle Jupiter, se rappelant le danger où il m'avait vu trois jours auparavant , ne me quitta pas ; au moindre faux pas , il me saisissait par le pan de l'habit , afin de me retenir. Devant nous, deux hommes, armés de longues perches , battaient la neige sur chaque penchant un peu rapide, afin de décider, avant notre. passage , la chute des avalanches, s'il y en avait; il n'en roula qu'une ou deux insignifiantes; à Saint-Remi, nous nous arrêtâmes pour prendre quelques rafraîchissemens , après lesquels nous prîmes congé de nos bons religieux, et nous nous rendîmes à Aoste , où nous arrivâmes à la nuit tombante.
INous en repartîmes le lendemain 8 avril, au
matin, et à midi nous arrivâmes à Jvrée. Le commandant militaire de cette place était le général Perron , ancien colonel dansnos armées françaises; je me rendis chez lui pour en recevoir quelques renseignemens sur ce qui se passait alors à Novare. J'avais appris, avant de partir de Genève , que la régence avait fait marcher sur cette ville un corps de troupes , tiré d'Alexandrie et de Turin; j'étais bien aise de savoir qui avait été chargé de cette expédition , et quelles instructions on avait données au chef. La mission était dans tous les cas fort délicate, et le soin principal de celui qui en était chargé devait être d'empêcher toute intervention de l'Autriche, et par conséquent de s'interposer entre Novare et le Tesin. Ce que j'appris du général Perron n'était pas de nature à lïie satisfaire complètement; un esprit de vertige paraissait avoir saisi les chefs de la révolution ; dans un moment où ils étaient obligés de réunir tous les moyens de défense nécessaires pour soutenir la lutte dont ils étaient
peut-être menacés, et par conséquent de s'assurer de chefs expérimentés pour leur armée; dans ce moment précisément, ils avaient affecté d'écarter tous les officiers supérieurs qui avaient servi dans les armées françaises ; ils avaient confié le commandement de leurs troupes à des hommes nouveaux sous tous les rapports. Deux des généraux nommés depuis la révolution étaient un colonel et un lieutenant-colonel de la garnison d'Alexandrie. Le colonel Régis, ancien chef de bataillon au 3i* léger, au service de France, était un brave homme, sincèrement attaché à sa patrie , qui savait bien faire faire l'exercice à son régiment, mais il était d'une incapacité qu'on pourrait appeler classique, absolument sans caractère et hors d'état de prendre par lui-même une déterminaison décisive. Le lieutenant-colonel A ,
autrefois officier subalterne au 2^ léger italien , était, s'il est possible, d'une incapacité plus grande encore, et il y joignait le défaut de la boisson, en sorte que tous les jours, après le
diner , il était dans un état d'ivresse complète. Le troisième était le fils du ministre de Saint- Marsan, dont j'ai parlé plus haut; c'était un jeune homme brillant par ses manières, et faisant très bonne figure dans un salon, au reste ne connaissant nullement la guerre, qu'il n'avait pas faite ; c'était dans les mains de ces trois chefs qu'était remise la belle armée piëmontaise. Les intructions qu'avait reçues Régis, qui commandait l'expédition de Novare, lui enjoignaient de mettre un terme aux négociations entamées avec le général Latour, en leur donnant l'appui d'une force prête à agir. J'appris aussi à Jvrée que Bussolini n'avait fait que paraître au ministère de la guerre et qu'il était remplacé par le comte de Santa-Rosa. Le nouveau ministre avait été autrefois officier , puis pendant long-temps sous-préfet de la Spezia ; il avait été nommé général depuis la révolution.
Quelques expressions donl s'était servi Régis la veille , en passant à Jvrée , pouvant
faire penser que son intention était d'attaquer Novare par la route de Verceil , je crus devoir développer au général Perron les motifs politiques qui s'opposaient à une attaque sur Novare; je l'engageai à écrire par estafette à Régis , pour la lui mettre sous les yeux , l'engager à chercher plutôt à se placer entre Novare et le Tésin et à attendre les nouvelles instructions que j'allais demander au gouvernement pour lui. Le général Perron parut persuadé et me promit de faire ce que je lui demandais ; cependant je ne m'arrêtai qu'une demi-heure à Jvrée et j'en repartis en hâte pour Turin.
J'y arrivai dans l'après-dîner , et je me rendis de suite à la régence pour lui offrir mes services ; ils furent acceptés avec beaucoup de grâce et d'empressement, et un décret du 8 avril me nomma au commandement en chef de l'armée piémontaise (i). Le moment était
(i) On peut consulter à cet égaid une brochure qui a paru à Paris en 1822, sous le titre de Bévolittion piémontaise et dont l'auteur est le général Sanla-Rosa.
pressant, et ce que j'avais appris à Jvrée sur l'expédition de Novare me faisait désirer d'entrer proniptement en conférence avec le ministre de la guerre. Il était urgent, ou d'empêcher Tattacpie de Novare , si cela se pouvais encore, ou, si elle avait eu lieu, d'aviser aux mesures à prendre d'après un résultat quelconque; il m'importait aussi de connaître exactement la force et l'emplacement actuel des corps qui composaient l'armée piémontaise et des contingens qui devaient la porter au complet; enfin je voulais m'entendre sur le plan d'opération qui devait résulter de la situation politique actuelle et des chances qui pouvaient se présenter. J'obtins cette conférence, et je dois à la mémoire du général Santa-Rosa la justice de dire que je le trouvai disposé à tout ce qui pourrait être utile à sa patrie, et rempli à mon égard de sentimens bienveillans qui ne se sont jamais démentis; c'était un honnête homme et un patriote loyal , mais par malheur
la force de son caractère ne correspondait pas à la gravité des circonstances; avec plus d'énergie, il aurait pu dominer la régence, et probablement éviter les malheurs de sa patrie; la force de caractère est un don de la nature : on peut plaindre et non blâmer celui qui en manque. En quittant le général Santa-Rosa, je me rendis chez moi, pour travailler au plan militaire et politique que je devais soumettre à l'approbation de la régence.
Il n'y avait pas long-temps que j'y étais , lorsqu'un tumulte, qui s'éleva à la porte du Pô, près de laquelle je logeais, y attira mon attention. Quelques cavaliers du corps d'expédition de Novare venaient d'arriver à la débandade , annonçant la défaite de ce corps, et la prochaine arrivée de l'ennemi. La seconde partie de la nouvelle était tout-à-fait incroyable; mais lapremière méritait qu'on vérifiât ce qu'étaient en réalité les prétendus fuyards; ils furent arrêtés, et conduits au commandant de la
place. Je me disposais à me rendre moi-même au gouvernement , lorsqu'un message m'appela près du ministre de la guerre.
Quoique je n'aie pas appris alors tous les détails de la déroute de Novare, je vais cependant les rapporter tels que des informations précises me les firent apprendre plus tard. Pendant que le général Régis marchait sur Novare, les négociations avec Latour se continuaient; on en avait spécialement chargé le général Belloti qui avait été au service du royaume d'Italie, où il avait une réputation plus que médiocre, et le talent qu'il eut, en i8i3 , de se jeter, avec un régiment , au milieu de l'armée ennemie et de s'y faire prendre l'arme au bras , avait laissé de fâcheux souvenirs sur son compte. On a vu , par la lettre que j'ai citée ci-dessus, que la mauvaise foi présidait aux ouvertures faites par le général Latour; elles servaient à masquer une surprise; le général Belloti s'en aperçut-il ou non? fut-il trompé ou trompeur? il n'y a III. 8
qu'une seule réponse à faire à cette question : Belloti , envoyé une dernière fois par le général Régis , à son départ de Verceil , resta volontairement à Novare , et ne revint plus.
Régis, arrivé devant cette dernière ville, s y arrêta avec ses troupes, pour attendre une réponse définitive ; son avant-garde s'étant trop approchée de la place, il s'engagea peu à peu unie fusillade assez vive, que suivirent quelques coupsde canon. L'avertissementaurait dû servir à Régis, pour lui faire présumer quelle serait la réponse et l'engager à tirer ses troupes de l'ordre en colonne de route, pour les déployer et se disposer au combat. Pendant que Régis restait toujours dans l'inaction, bayant, l'on peut dire, aux corneilles, les troupes autrichiennes, au nombre d'environ deux mille hommes, qui avaient passé le Tesin , pendant la nuit , tournaient la ville, et un régiment de hussards , qui étaient en tête , déboucha sur le flanc de la colonne de Régis. Il n'y aurait pas eu grand mal , si le malencontreux général eût été préparé au
combat; il avait cinq mille hommes et une bonne brigade de cavalerie. Mais toutes ses troupes étaient en colonne de route, sur la chaussée bordée de fossés, la cavalerie en tête, couverte par un bataillon du régiment de Gênes, qui formait l'avant-garde ; l'artillerie avait ses pièces sur les avant-trains , les caissons de cartouches en arrière de la colonne ; excepté le bataillon de Gènes, qui avait reçu dix cartouches par homme , toutes les gibernes étaient vides. Le bataillon de Gênes résista avec courage , en se déployant des deux côtés de la route ; mais la cavalerie , se voyant à l'instant d'être chargée dans un lieu où elle rie pouvait pas se déployer , fit un mouvement rétrograde, qui fut assez rapide pour culbuter l'infanterie, qui était derrière elle. Elle se rallia cependant en arrière et se déploya. Mais l'infanterie, mise en désordre, n'ayant pas de munitions pour se défendre et ne recevant pas de direction , continua à fuir et entraîna à son tour la cavalerie. Le bataillon de Gènes , qui se battait encore ,
tout seul , fut facilement forcé , et alors tout se sauva à vauderoute sur Verceil. La débâcle fut si prompte que la perte de la colonne constitutionnelle s'éleva au plus à cinquante hommes, tués, blessés ou pris. Tout cela se passa sans que le général Régis ait donné signe de vie , ni qu'on ait presque su où il était. Une ineptie aussi impardonnable peut seule expliquer comment les troupes piémontaises, que nous avons vues si braves dans certt combats, ont fui, dans celui-ci, presque sans se battre. En arrivant au palais du gouvernement, je trouvai tout le monde dans la consternation. On ne pouvait douter de la déroute de Novarre, par le rapport unanime des fuyards, parmi lesquels se trouvaient déjà des officiers, et on savait que les Autrichiens étaient intervenus. Cette dernière nouvelle surtout épouvantait la régence : les membres qui la composaient avaient été assez sots pour croire que l'Autriche respecterait le territoire piémontais en pleine paix. Il est des hommes à qui les
exemples de l'histoire ne disent rien. Le général Régis n'avait pas écrit un mot ; il ne semblait pas que les troupes qu'on lui avait confiées fussent pour lui l'objet du moindre intérêt : il avait laissé courir chacun à sa guise. La régence n'avait donc aucun rapport officiel. A entendre les fuyards, tous leurs camarades avaient été tués , et les Autrichiens arrivaient en chaise de poste.
Au milieu de cet extravagant effroi, je parvins cependant à me faire entendre un moment. Il résultait du rapport des fuyards, en l'examinant bien , et de ce qu'on avait pu apprendre de quelques officiers moins effrayés , qui étaient arrivés jusqu'à Turin , en cherchant leur général , qu'il n'y avait eu qu'une déroute, et que la perte faite était de peu de conséquence. Le général Régis n'ayant donné aucun ordre de retraite , ni indiqué aucun point de ralliement pour les troupes, il était naturel que l'instinct porterait les fuyards à reprendre le chemin par lequel ils étaient venus: une partie
des trolipes reviendrait donc à Turin , tandis que le reste repasserait le Pô à Casai ou à Trino et se rendrait à Alexandrie. Ces données infaillibles fixèrent mes idées, et je proposai à la régence le projet suivant.
Le corps envoyé à Novare étant dispersé, la roule de Turin se trouvait ouverte aux Autrichiens, et rien ne. pouvait plus les empêcher d'y arriver. D'un autre côté , l'armée n'avait souffert qu'un échec de peu d'importance , et la déroute de Novare ayant été l'effet de la surprise d'un côté et de l'ineptie de l'autre, n'ayant pas été la conséquence d'un combat violent et acharné, était de nature à irriter leç troupes plutôt qu'à les abattre, si l'on savait ranimer leur amour-propre. Il fallait donc changer le système et le théâtre de la guerre, et tout pouvait encore être sauvé. Je proposai donc de prendre pour base d'opérations les deux places de Gènes et d'Alexandrie, toutes deux assez fortes pour servir de places d'armes. La régence, quittant Turin, se rendrait à
Gènes , se faisant suivre par les caisses du gouvernement, qui contenaient quelques millions, dont le besoin se ferait bientôt sentir. Ainsi placé, le gouvernement était en sûreté, et, dans le cas où les prévisions les mieux calculées ou les efforts les mieux combinés auraient échoué, il pouvait toujours négocier et obtenir une capitulation , qui aurait sauvé un grand nombre de victimes. Cependant le ministre de la guerre se serait établi à Alexandrie, pour y organiser les ressources qui existaient dans cet arsenal.
Le premier objet des opérations à entamer sans retard était de forcer la poignée d'Autrichiens entrés en Piémont , à en ressortir au plus tôt, afin que rien ne retardât la marche des contingens. Je pouvais, en me servant des troupes de Turin, de celles d'Alexandrie et de celles qui avaient été à Novare, réunir quinze à seize bataillons, vingt escadrons et une trentaine de bouches à feu. Je proposai Asti pour point de réunion des troupes et de
départ des opérations. Je demandai donc que, le soir même, on envoyât des officiers d'étatmajor dans la direction de Santhia, et le long du Pô par Trino, et Crescentino sur Casai, afin de diriger sur-le-champ à Asti ce qu'ils rencontreraient de troupes de tout genre. Le 9, de grand matin, je me serais rendu moi-même à Asti, afin de réorganiser les troupes, et de fournir à leurs besoins. La journée du 9 devait me suffire pour cela, et pendant ce temps je couvrais la marche de la régence sur Gênes. Le 10 au matin, je marcherais sur Alexandrie, pour rallier les troupes qui devaient me joindre; la ville de Gênes restant à la garde de la brillante garde nationale, le régiment qui s'y trouvait devait en partir pour venir en garnison à Alexandrie, et me servir de réserve. Après un séjourde quelques heures, je devais repartir de cette place et passer le même jour le Pô k Bassignana, afin d'ôter à l'ennemi le temps de venir me disputer le passage. Rien n'était préparé à Pavie pour nous
résister : la population de cette ville, où j'avais commandé sept ans l'école d'artillerie, nous était favorable. Rien ne s'opposait donc à ce que j'en fusse maître le 1 1 , ainsi que du passage duTesin; si les Autrichiens, qui avaient marché sur Turin, ne rétrogradaient pas au premier bruit de mon mouvement, j'arrivais à Milan en même temps qu'eux à Turin.
On remarquera sans doute que, dans toutes ces opérations, je ne jouais pas le rôle le moins dangereux. Tandis que je plaçais toutes les autorités du gouvernement dans un lieu sûr, où elles pouvaient, dans le cas le plus désespéré, ou capituler, ou se retirer facilement par mer, j'allais me jeter avec quinze ou seize mille hommes au centre de l'Italie, en face des forces de la monarchie autrichienne, n'ayant pour auxiliaires que le patriotisme des Italiens et la fortune qui aime à secourir l'audace. Mon projet était à la vérité audacieux , mais il était loin d'être téméraire .'j'entrais dans un pays où j'avais été l'un des fondateurs de la liberté, où
j'avais laissé quelques souvenirs de patriotisme et de capacité; je revenais au milieu de mes compagnons d'armes de quinze campagnes; je devais y retrouver des citoyens dont le patriotisme m'était connu, des soldats avec lesquels nous avions plus d'une fois, en nombre bien inférieur, fait tourner le dos à ces mêmes Autrichiens. A ces causes morales de succès se joignirent encore des garanties de fait, que des motifs faciles à concevoir ne me permettent pas encore de faire connaître. Dans les évènemens qui se préparent , et qui seuls peuvent résoudre la grande question européenne, l'occasion se présentera sans doute de réaliser le projet que j'avais conçu alors, et dont je n'ai développé que l'introduction , et de faire voir comment on peut frapper la puissance autrichienne au coeur, par le centre de l'Italie.
Qui le croirait? Lorsque je proposais à la régence un moyen de se mettre en sûreté et d'échapper aux dangers qui menaçaient presque tous ses tDcmbres; lorsque moi, qui n'en
courais encore aucun, qui pouvais encore, comme étranger à la révolution du Piémont, aller m'embarquer tranquillement à Gênes , je m'offrais à me jeter dans une entreprise au moins périlleuse; lorsque je me sacrifiais ainsi pour la cause dont ils étaient les chefs , en ne me laissant plus d'alternative entre la victoire et la mort, je pensai dans les premiers momens éprouver un refus direct. L'hésitation que mit la régence à entrer dans mes vues, était tellement incompréhensible, qu'elle excita les murmures des officiers qui étaient présens au palais Je dois cependant au général Santa- Rosa la justice de dire qu'il me comprit; mais il était d'un caractère trop faible pour que son appui fut bien efficace. Enfin, vers trois heures du matin, il fut décidé que mon projet était accepté, et que je me rendrais à Asti pour le mettre à exécution. Ce qui me retint encore quelques heures à Turin, fut la demande que je fis de quelques officiers d'état-major dont j'avais besoin pour m'aider dans mes opéra-
lions. Le désordre élait tel dans le ministère de la guerre, qu'on ne put trouver ni choisir personne dans le moment; chacun cherchait à faire ses paquets. Enfin, on m'annonça que le lendemain je serais joint par les officiers que j'avais demandés, et qu'on me donnait, pour chef d'état-major, un colonel, nommé San Nazzano , que je ne pus voir ce soir-là , qu'on me dit être un homme courageux et instruit ; mais ce que le ministre de la guerre ne me dit pas, et ce que je ne pouvais deviner, c'est que c'était un joueur et un homme dont l'inconduite lui avait attiré plusieurs fois des châtimens sévères. Il n'y avait point de temps à perdre, si mon projet devait réussir, et je me décidai à partir seul, comptant bien trouvera Asti quelque officier intelligent, dont je pusse me servir.
J'arrivai à Asti le 9 avril , vers midi. Déjà neuf à dix bataillons et une partie de la cavalerie s'y trouvaient réunis; c'était, en grande partie, la colonne de Novare. Outre le décou-
ragement produit par la déroute et par l'absence de leur général , qu'ils n'avaient pas revu, les soldats souffraient de la pénurie. Je fis payer aux troupes qui se trouvaient à Asti l'arriéré qui leur était dû, et, par avance , le prêt du lo; je fis distribuer les effets dont elles manquaient; jeleurparlai et jecherchai à leur rendre la confiance en elles-mêmes; mes soins et mes efforts ne furent pas perdus. Déjà en route je m'étais aperçu de l'esprit moral que produisait la vue d'un général français , venant combattre pour la cause de la liberté; la même chose arriva à Asti. Le courage et la confiance revinrent, et le patriotisme se ralluma au point que deux officiers, ayant voulu persuader à leurs soldats de se disperser, furent chassés et auraient éprouvé de mauvais traitemens, sans l'intervention de leurs chefs. On savait qu'il avait été décidé à Turin que la régence se rendrait à Gênes, et que nous reprendrions l'offensive, pour chercher, de bon jeu, la re-
vanche de Novare. Cette idée souriait à des troupes naturellement braves.
La journée fut fatigante pour moi. J'avais à la vérité trouvé quelques officiers qui m'aidaient avec zèle et succès ; mais celui qui m'a été le plus utile, fut M. Golla, ancien chef de bureau au ministère de la guerre d'Italie, alors commissaire des guerres et faisant près de moi les fonctions d'intendant du corps d'armée. Tout allait bien : les troupes de Novare étaient ralliées; les reconnaissances et les avis reçus d'outre Pô, annonçaient que l'ennemi n'avançait pas encore vers Casai. Je n'attendais plus, pour me mettre eu mouvement, que le régiment d'Alexandrie , qui avait passé par Trino et devait arriver à l'entrée de la nuit. IjC régiment de Gènes, que je trouverais à Alexandrie, devait compléter le corps d'expédition. Toutes les dispositions préliminaires achevées, je résolus de faire encore une fois la visite des troupes et des postes , afin de m'as-
surer que tout était prêt et en bon ordre. Pendant que je faisais cette visite , je reçus l'avis que le ministre de la guerre, Santa-Rosa , était arrivé. Je dus naturellement penser qu'il m'apportait la nouvelle du passage de la régence à Gênes, qui devait avoir lieu par Mondovi, et qu'il venait pour se concerter avec moi. Je revins donc en hâte à mon logement. Mais quel fut mon étonnement d'apprendre à mon arrivée qu'il était reparti pour Gênes, fuyant seul en chaise de poste , après avoir annoncé que tout était perdu, que la régence s'était dissoute, et que l'armée pouvait se disperser, chacun pensant à son propre salut. Il n'avait pas voulu m'attendre, et s'était contenté de me faire dire, par mon chef d'état-major, que le bataillon de garnison à Turin m'apportait la caisse militaire, réduite à cent trente mille francs (i),
(i) Je n'ai revu ni le bataillon ni la caisse. Le capitaine Enrico qui en était chargé, m'annonça à Tarragone, par une lettre que j'ai encore , qu'il avait distribué l'argent aux officiers qui étaient avec lui , y compris sa personne.
et qu'il m'engageait à faire refluer sur Gènes la caisse d'Asti, et à y ramener ce que je pourrais de troupes. Ramener des troupes après
qu'il les avait licenciées! Je n'ai jamais pu
attribuer cette inconcevable conduite de Santa- Rosa qu'à l'extrême frayeur dont il était saisi dans ce moment, et à la pusillanimité de son caractère. Encore aujourd'hui je ne crois pas à la possibilité d'élever , sur son compte , un soupçon de trahison; mais alors je ne savais trop quoi penser.
Mon chef d'état-major, qui était resté près de moi, m'expliqua ce qui s'était passé à Turin, après mon départ. La translation de la régence à Gênes avait été remise en délibération , d'après les observations de quelques-uns de ses membres; et alors l'arrêté de la veille avait été rapporté. La conduite molle et douteuse de la régence, la souplesse qu'elle avait mise à suivre les insinuations des ambassadeurs fie France et de Russie, qui l'éloignaient de toute mesure énergique , avait paru à ses membres
— i'20 — un motif suffisant pour trouver grâce devant le vainqueur. Ils s'étaient tenus dans un juste milieu entre l'exaltation populaire, qu'ils avaient détournée ou comprimée , et l'exaltation royaliste, que sa jactance, sa faiblesse et sa lâcheté, auraient conduite à tout perdre. Ils avaient touj ours tenule pouvoir au nomde Charles-Félix, et lui étaient toujours restés fidèles. Enfin, en laissant exister nominalement la constitution espagnole, ils en avaient empêché le développement et s'étaient opposés à la réunion d'un congrès national. Ils croyaient donc avoir sauvé, non la nation ni les patriotes, dont ils s'occupaient peu, mais leurs personnes et leurs intérêts. Afin cependant de se donner le temps d'échapper aux dangers du premier moment , ils résolurent de se séparer, pour se mettre provisoirement en sûreté, laissant ainsi leur patrie dans l'anarchie, au lieu de soutenir jusqu'au bout le rôle qu'ils avaient entrepris.
Tels sont et tels seront toujours la conduite et les sentimens des hommes qui, dans les m. 9
grandes crises, cherchent à refroidir l'ardeur patriotique, en proposant des mesures de prudence et de modération, qui, ainsi qu'ils les entendent, ne sont que des mesures de déception et de lâcheté. Nous les retrouverons en Espagne où ils ont également ruiné la révolution, et en France où ils y travaillent de toutes leurs forces.
Ce qui s'était passé à Turin , et le sauve qui /?ewf proclamé par Santa-Rosa, avaient changé la face des affaires. Il n'y avait plus moyen de songer à autre chose qu'à sauver les débris du naufrage, c'est-à-dire cette foule d'officiers et de sous-officiers compromis par la révolution , et dont la perte était certaine s'ils restaient ou s'ils tombaient dans les mains de l'ennemi. Peut-être qu'un autre, à ma place, serait parti sur-le-champ, et se serait mis en sûreté, laissant les autres se tirer, d'affaire. En effet, le ministre de la guerre avait licencié les troupes et m'avait ôté tout moyen légal d'action. Mais je me crus engagé d'honneur à faire ce que je
pourrais pour sauver de braves militaires que j'avais commandés. Au milieu de la frayeur qui avait gagné tout le monde, j'étais à peu près le seul qui eût conservé une tête froide : elle pouvait devenir utile aux autres. J'expédiai donc en hâte l'ordre au régiment d'Alexandrie et au bataillon de Turin de se rendre droit à Gênes, sans passer à Asti; je fis sortir d'Asti ce qui restait des autres bataillons, dont beaucoup de soldats avaient déjà quitté les drapeaux, etles acheminai vers Acqui. Je restai ainsi seul en ville, jusqu'au moment où je pourrais partir pour Alexandrie. Mon projet était de prendre en passant le régiment qui s'y trouvait , et de me porter avec lui sur Gênes, où je prévoyais que des troupes seraient nécessaires pour couvrir l'embarquement des militaires et des citoyens forcés de fuir leur patrie.
Je partis d'Asti le lo, un peu avant le jour, y laissant MM. Sannazaroet Golla, avec l'ordre de se faire remettre le restant de la caisse ml-
litaire d'Asti, contre un reçu de leur part, et en vertu des dispositions du ministre de la guerre, et de se rendre directement à Gênes, près du général Santa-Rosa, qui disposerait des fonds ainsi qu'il l'entendrait. Après avoir payé les troupes, il restait, selon le rapport qui me fut fait, environ 9.0,000 francs. Arrivé à moitié chemin d'Alexandrie, je rencontrai déjà des soldats du régiment de Gênes, revenant isolément, et qui médirent avoir eu la permission de rentrer dans leurs foyers. Je les arrêtai , et les engageai à retourner avec moi à Alexandrie , où je devais réunir leur régiment pour le conduire à Gênes. Ces braves gens m'écoutèrent et se disposèrent à me suivre; mais peu après , des sous-officiers et un plus grand nombre de soldats, qui arrivèrent successivement , m'annoncèrent que le général Ansaldi, commandant à Alexandrie , avait formellement licencié leur régiment ; qu'il avait évacué la ville et la citadelle, et était parti pour Gênes; que leurs officiers s'étaient en conséquence dis-
perses; qu'il n'y avait plus aucune tioupe à Alexandrie, et qu'on y attendait les Autrichiens. Il y aurait eu de la folie, de ma part, à persister dans mon projet de m'y rendre; je retournai donc forcément à Asti.
Là , je me trouvai dans un danger réel. MM. Golla et Sannazaro en étaient partis peu de temps après moi. Il n'y restait plus de troupes, et les Autrichiens, avertis de ce qui s'était passé à Turin , avaient porté de Santhia un piquet de cavalerie sur Casai. Peu après, un postillon, qui retournait à Casai, revint blessé par des hussards, qui l'avaient rencontré à une lieue de là et l'avaient forcé à rétrograder. Ma position devint alors assez périlleuse, car si j'étais pris par les Autrichiens, j'étais inévitablement livré à la France. Heureusement que le maître de poste d'Asti, qui était un brave et loyal patriote, me tira d'embarras en me prêtant une voiture et des chevaux, qui devaient me conduire à Savone, par Nizza et Acqui. Dans ce moment un brigadier
de gendarmerie, vétéran de notre vieille armée, s'approcha de moi. «Mon général, me dit ce « brave, les larmes aux yeux, mes camarades « ne peuvent vous accompagner, leurs che- « vaux sont trop fatigués d'ordonnances et de « courses. Cependant je ne souffrirai pas que a vous partiez seul; vous avez besoin d'escorte « dans un moment comme celui-ci, et je vous « en servirai; quoique seul, je serai respecté. » Je représentai à ce brave homme , qu'outre les dangers qu'il pouvait courir avec moi , il risquait de se compromettre envers son propre gouvernement. « N'importe, me répondit-il , « je mériterais d'être déshonoré si j'étais assez a lâche pour abandonner un des généraux qui « nous ont si souvent conduits à la victoire. Et « vous, mon général, vous ne voudrez pas re- « pousser un de vos anciens soldats, qui veut « vous sauver ou périr avec vous. » Pouvais-je refuser ce brave homme? Je lui serrai la main ep silence et nous partîmes. Jusqu'ici la fortune ennemie ne m'a permis que de conserver pré-
cieusementson nom. Je n'ose pas même encore le révéler, de crainte de le compromettre.
A Nizza, surnommé de la Paille, où je m'arrêtai quelques instans, j'appris la dispersion totale des bataillons que j'avais fait partir la veille d'Asti. Le régiment d'Alexandrie s'était également dispersé au reçu de mon ordre de se rendre à Gênes. On ne savait ce qu'était devenu le bataillon de Turin. Au-delà de Nizza, je rencontrai quelques escadrons de cavalerie, qui avaient abandonné leurs officiers en arrivant à Acqui. Il ne devait donc plus arriver à Gênes que ceux qu'on pouvait déjà alors appeler proscrits. Il était assez tard quand j'entrai à Acqui; j'y pris congé de mon brave brigadier de gendarmerie et je continuai ma route surSavone, marchant toute la nuit pour traverser l'Apennin. Lorsque j'arrivai à Savone, toute la ville était en rumeur ; le ministre Santa-Rosa et un nombre d'officiers piémontais y étaient encoie. L'annonce de la dissolution de la régence et de la dispersion de
l'armée, dont ils avaient apporté l'ordre avec eux, avait souleva l'opinion publique. Quelques accusations de trahison avaient été proférées, et ils étaient gardés à vue dans la même auberge où je vins descendre. Le commandant de la place, qui avait ordonné leur arrestation, était un homme suspect par ses opinions , et on le soupçonnait d'avoir profité de la rumeur publiquepour tenter une capture qui put lui faire honneur près du gouvernement restauré. Heure usemcnt pourmes nouveaux camarades de proscription que j'arrivai à temps , et que la présence d'un officier général de la vieille armée française imprimait encore un certain respect. J'interpellai le commandant d'armes, et je lui parlai d'un ton assez décidé et même assez impératif pour Tintimider. J'obtins que les gardes fussent retirées, et qu'on nous fournît des voitures pour nous rendre à Gênes. Nous arrivâmes de nuit à Saint-Pierre d'Arena, faubourg occidental de la ville. Là, nous apprîmes que la contre-révolution était faite à Gênes, et
que le général Borgarelli d'Izon , gouverneur constitutionnel , avait été remplacé par le général Desgeneys.
Nous nous trouvions encore une fois dans une position critique et, ce qui est pire, dispersés et sans direction. Chacun était allé se loger où il avait pu ; le général Santa-Rosa s'était tout-à-fait séparé de nous et s'était réfugié dans une maison isolée , qu'il n'avait fait connaître à personne. Quelques officiers supérieurs, et l'inspecteur aux revues Demeester, envoyé des patriotes milanais , étaient dans la même maison que moi. Nous nous consultâmes sur le parti à prendre. Le patriotisme des Génois, et surtout de leur brave garde nationale, nous offrait une ressource , en les intéressant en notre faveur. On chargea quelqu'un de prendre des informations et d'émouvoir la ville de Gènes. Nous étions près de six cents hommes décidés, et il devait en arriver encore deux cents qui venaient d'Alexandrie. Mais il fallait attendre jusqu'au matin suivant pour
— 138 ~ savoir avec certitude ce que nous pouvions faire. Nous nous y résignâmes.
Je mentirais si je disais que l'agitation causée par l'incertitude où nous étions sur notre sort, me tint éveillé; je me couchai et m'endormis profondément. Si l'activité incessante de l'esprit et du corps, qui est mon élément naturel, ne me fournissait la preuve du contraire , je dirais moi-même que c'est par apathie que les plus grands dangers ne troublent pas chez moi les fonctions ordinaires de la vie ; mais c'est au contraire cette activité constante, et le besoin de la conserver pour le moment nécessaire, qui me tient en repos jusqu'à ce qu'il faille agir. Trotter et tripoter, pour me servir d'une expression vulgaire, n'estpasagir. S'abandonner aux écarts d'une imagination effrayée et nourrir la crainte par des fantômes, n'est pas réfléchir. Cependant on ne se tire d'un danger que par l'action et la réflexion ; et l'action, ainsi que la réflexion , ne peuvent avoir lieu d'une manière utile qu'avec un corps et im esprit
reposés. Il faut donc, tant qu'on le peut, se maintenir en équilibre, et pour cela il faut détendre l'esprit et reposer le corps. Rien n'y est plus propre que l'occupation mécanique et triviale du soin des fonctions communes de la vie. Tout danger où l'on se trouve se compose d'un fait accompli qui le caractérise, d'un fait prochain qui en constitue l'application , et des conséquences qui dérivent de l'un et de l'autre. Vouloir revenir sur le fait accompli, en cherchant pourquoi il existe et déplorant son existence, c'est courir après le temps passé, et perdre à sa recherche le temps présent, dont on a besoin. Le fait prochain, c'est-à-dire l'application personnelle du danger, est encore, quelque rapproché qu'il soit , un futur. Il ne faut pas imprudemment rapprocher ce futur par un égarement de l'imagination ; il faut en mesurer froidement et exactementla distance; et le temps qui doit combler cette distance est celui que la Providence a destiné à la réflexion et à la concentration de nos forces physiques
et morales. Qu'on se souvienne qu'ainsi concentrée, la rapidité de notre intelligence et de notre action peut diviser une seconde en cent parties; qu'on se persuade que la puissance de l'homme s'étend, s'il le veut, bien au-delà de la portée de ses bras ou de ses yeux; et au lieu de céder au malheur, on se raidira contre lui; au lieu d'être abattu par la fortune , on la dominera. Si jamais un homme a dû être écrasé, anéanti moralement et physiquement , c'est moi, poursuivi il y a désormais dix-sept ans par tout ce que les passions haineuses , les sentjmenslesplusabjectsont pu produire d'odieux dans des cœurs corrompus armés du pouvoir. Eh bien ! j'ai résisté à l'oppression qui n'a pu que me ployer sans m'abattre; l'énergie morale et même, malgré mon âge, le courage physique, sont entiers chez moi et en imposent encore à mes persécuteurs. Je ne suis cependant pas un être privilégié. Tout homme peut autant que moi s'il le veut; et les exemples n'en manquent heureusement pas.
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Vers minuit, je fus réveillé par l'arrivée de deux officiers de la garde nationale génoise, qui venaient s'entendre avec nous. Tout était prêt à Gênes pour une insurrection , et l'attitude menaçante de la garde civique et des citoyens en avait imposé au gouverneur , malgré ses opinions absolutistes bien prononcées. On l'avait forcé à consentir à ce que nous entrassions à Gênes. M. Desgeneys y avait ajouté la condition de notre désarmement , et on n'avait pas disputé sur une condition qui devait être illusoire. La garde nationale occupait les portes en commun avec les troupes , et elle était bien décidée à ne pas souffrir qu'on nous désarmât. Après nous avoir donné cet avis et être convenus de nous revoir le lendemain matin, les officiers génois nous entretinrent de la situation de leur ville et de leurs espérances. Quelques discours tenus par le consul d'Angleterre leur avaient fait espérer que cette puissance verrait de bon œil qu'ilsse rendissent iiidépendans et serait disposée à les soutenir.
Ils comptaient sur notre coopération. On se souvenait encore à Gènes de ma présence en cette ville, en 1798, lorsque j'étais déjà alors général en chef de la république piémontaise; on n'avait pas oublié les négociations que j'y avais suivies avec le président du directoire Costa, qui avaient amené la coopération de la république ligurienne en faveur de notre cause. On me le rappela en me disant qu'on ne doutait pas que je fusse dans les mêmes dispositions.
Le lendemain 12 avril, nous entrâmes à Gènes, et je fus me logera l'hôtel appelé la Pension suisse. Le hasard m'y fit rencontrer un de mes anciens camarades de l'armée d'Italie, Pons de l'Hérault, qui avait été, pendant les cent-jours, préfet de Lyon. Il me confirma ce ^ûe l'on m'avait dit de la disposition des Génois à recouvrer leur indépendance , escamotée par le gouvernement anglais. Il y avait à Gênes deux partis, tous deux tendant à l'affranchissement lie leur patrie : l'un, qu'on appelait celui des perruques, voulait le réta-
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blissement de la république , telle qu'elle était avant 1796. Le second, qui était celui du mouvement, voulait la république liguiienne, telle qu'elle avait été constituée après. Si les deux partis eussent été plus exclusifs, on aurait entendu crier d'un côté Vive la F ierge Marie l et de l'autre Five la liberté l Mais les deux vierges s'entendirent, et il fut convenu qu'on s'occuperait d'abord de reconquérir l'indépendance, et qu'ensuite la nation déciderait ellemême comment elle voulait être constituée.
Vers sept heures du soir, je reçus un nouveau message , composé de quelques officiers de la garde nationale. On m'annonça que la révolution, en faveur de l'indépendance, allait éclater la nuit même , et on me demanda d'y coopérer, en prenant le commandement des forces nationales. Ma réponse fut simple, et conforme aux principes qui me guideront toujours. Je promis ma coopération individuelle, et je pris l'engagement de partager leurs travaux et leurs dangers. Quant au commande-
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ment, je déclarai qu'étranger dans Gènes, je ne me permettrais pas, dans une question toute nationale, d'usurper, même avec l'assentiment d'une partie des citoyens, une autorité que la nation seule pouvait conférer. Si, après que nos efforts auraient été couronnés de succès, le gouvernement national établi croyait devoir et pouvoir me conBer le commandement de ses troupes, non-seulement je l'accepterais, mais il pourrait compter sur mon zèle et mon dévouement.
Les patriotes qui étaient venus me trouver me comprirent et m'approuvèrent; mais ils voulurent combiner avec moi le plan d'exécution du mouvement et prendre à ce sujet ce qu'ils appelaient les conseils de mon expérience; je ne crus pas devoir m'y refuser. Ils écrivirent donc sous ma dictée les dispositions qui devaient être exécutées; elles étaient simples et faciles. Dans la position critique où se trouvait le général Dergeneys, il avait cru devoir renforcer toutes les gardes de la ligne.
en sorte qu'il ne restait presque personne dans les casernes du régiment qui composait la garnison. Le palais du gouvernement était gardé par une compagnie de la garde nationale , qui occupait également, par moitié, tous les autres postes. Afin d'éviter, autant qu'il était possible, l'effusion du sang, il fallait commencer par se saisir du gouverneur. Dès qu'on serait maître de sa personne , ce qui ne devait pas souffrir d'obstacles, puisqu'il était déjà dans les mains de la garde nationale , il fallait le forcer à signer un ordre qui enjoignît aux troupes de ligne de remettre les postes, qu'elles occupaient, à la garde nationale qui devait les relever. A la même heure toutes les compagnies de garde nationale devaient se trouver réunies chez leurs capitaines; celles qui devaient relever les postes de la ligne , aussitôt que le gouverneur aurait signé les ordres qu'on exisfeait de lui, s'y seraient rendues sans délai, et auraient été reçues sans difficulté. Alors , se joignant à la garde nationale qui y était déjà,