‹ Quinze ans à Paris (1832-1848).: Paris et les Parisiens (volume 2)Chapitre 1 sur 15 · FIRMIN DIDOT FRÈRES, LIBRAIRES · texte numérisé non relu

FIRMIN DIDOT FRÈRES, LIBRAIRES

IIIPRIMKI:RK DK L'I^STITUT, nv.n jAcns, jn.

Écrire sur Paris pourrait , au premier abord, paraître sinon téméraire, du moins inutile. On possède tant d'ouvrages qui ont pour but cette ville, tant d'écrivains ont étudié dans toutes ses parties la grande métropole européenne, que venir après eux apporter le tribut de ses observations ferait présumer ou une extrême présomption ou une grande folie. Quelques mots suffiront, je l'espère, à prouver qu'il n'en est point ainsi.

Quand , par une belle nuit , notre regard se porte vers l'immensité du ciel , et que nous voyons resplendir au-dessus de notre tête ces milliers de mondes qu'une main invisible dirige, et qui nous apparaissent comme des points lumineux dans l'espace, cette réflexion bien simple ne se présentet-elle pas parfois à l'esprit : que de milliers d'écrivains , depuis des siècles , s'occupent à I. 1

étudier, à décrire Thorizon, sans que cet horizon , ce ciel , soit complètement connu. Et pourtant rien ne change là-haut ; tout reste tel qu'il est depuis l'éternité, tout obéit à des lois immuables de gravitation. Quel est donc l'homme qui pourrait en dire autant de Paris .»^ de soutenir que le Paris du lendemain sera le Paris d'aujourd'hui ? que la grande cité de i83o ressemble à celle de i848.^ Tout change, tout meurt et renaît sous une forme nouvelle dans cette ville extraordinaire , complétant l'œuvre du passé, agrandissant l'arène de l'avenir, et marchant, marchant toujours! — Quelque nombreux que soient les ouvrages sur Paris, l'observateur philosophe trouvera toujours une face nouvelle, un aspect nouveau à décrire. Et si Ton admettait même que tout fût épuisé comme tableau , est-il donc vrai que la manière d'envisager les choses soit toujours la même ? qu'un homme placé dans des conditions favorables , faisant son étude spéciale de la combinaison et de l'enchaînement des événements, ne puisse tirer d'autres conclusions que celles de ses devanciers.^ Ce serait une erreur de le croire. La pensée humaine ne peut être ni limitée, ni enfermée

dans un cercle qu'elle ne doive plus jamais franchir. Aussi j'ai la conviction que mon ouvrage ne ressemble en rien à ceux qui oht pafU sur ce sujet jusqu'à ce jour; et, si pai* hasatd le même tableau se rettôuVë sOdà ma plume , je tâche de le présenter sous dtt autre point de vue que ceux sous lesquels il a été présenté jusqu'ici.

Les auteurs qui ont écrit sur Paris sont de deux sortes : les étrangers , qui écrivent ordinairement dans leur propre langue leurs relations de voyage , et les écrivains fran-^ çais qui habitent cette ville. Mais les premiers, hommes quelquefois de beaucoup dé talelit, comme je le dirai au chapitre relatif à ces touristes, ne viennent à Paris que pour un temps limité , six mois au plus. IlS ne voient les choses que superficiellement.

Ils visitent les monuments, assistent à quel-^ ques bals, parcourent les spectacles, et avec ce bagage léger vu à travers le prisme dé leurs souvenirs et rassemblé sous Tinfluence de leurs compatriotes, ils écrivent, en retournant chez eux , un livre , donnent des notions incomplètes , souvent très-fausses , ou racontent des anecdotes recueillies parfois dans les boudoirs et d'une authenticité

4 — bien contestable. Les écrivains français, au contraire, s'appliquent, par une étude spéciale , à décrire les types , à saisir leur côté original. Ils brochent sur le tout , versent à flots leurs piquantes observations assaisonnées d'infiniment d'esprit, et en font des chefs-d'œuvre de gaieté , de verve , de finesse. Mais tout cela est hors de portée pour l'étranger, et même pour le provincial. C'est un langage à part , que comprennent seulement les initiés aux mystères de la vie parisienne , et ceux qui vivent dans ce dévorant tourbillon. Pour tous les autres, ces trésors d'esprit sont lettres closes , comme il est facile de s'en convaincre en lisant l'admirable production : Les Français peints par eux-mêmes.

Je me suis imposé une autre tâche. J'ai pensé que , pour donner une idée exacte de Paris , il ne suffisait pas de se créer une spécialité , comme dans le livre que je viens de citer; ni de parcourir en touriste cette ville dans tous les sens pendant quelques semaines ; mais qu'il fallait , par un long séjour, par une étude approfondie de ses mœurs , de ses usages, de ses institutions, coordonner un tout , l'exposer avec simplicité, mais

avec vérité , et tirer des conclusions morales et politiques de ces observations ; qu'il fallait vivre aussi de la vie intellectuelle , connaître les hommes d'élite en tout genre, aller au fond des choses , comparer les opinions les plus opposées , étudier les chefs de tous les partis; et, tournant ensuite le regard sur l'Europe, chercher des assimilations ou des divergences ; puis , soit par synthèse, soit par analyse, arriver à des conséquences raisonnées de tout un système suivi ou à suivre. Paris , envisagé sous ce point de vue, n'est pas, que je sache, fait encore comme livre, et c'est ce que je tente de faire dans l'ouvrage que je présente aujourd'hui au public sous le titre général :

Quinze ans a Paris. Ce titre seul dit assez clairement que les études contenues dans ce livre ne sont pas faites au pas de course et superficiellement, mais qu'elles sont le fruit de longues méditations, d'un travail assidu , conçues par un esprit impartial qui cherche la vérité en tout et partout.

On trouvera dans cette première série de ma publication, contenant l'ouvrage : Paris ET LES Parisiens, quelques parties sur lesquelles j'ai légèrement glissé. Je ne les ai

placées ici que pour compléter le tableau de Paris , et lui conserver sa coqleqr locale ; et c'est la raison pour laquelle ces matières n'ont été qu'effleurées ; mais j ai réservé , pour les séries suivantes, des peintures plus larges de ces sujets. Là, j'ai élaboré avec soin tout ce qui est d'une haute portée pour l'avenir du pays où je vis depuis seize ans, et que j'aime d'un amour sincère, sans jamais oublier que l'homme d'État et l'his-^ torien doivent juger froidement, que l'enthousiasme ne doit pas voiler la vérité , et qu'il vaut mieux pour un peuple être peint sévèrement, sérieusement et avec estime, que d'être flatté, adulé, et méprisé au fond du cœur.

Je prie mes lecteurs de ne pas se hâter dei me juger. Ils verront, dans la suite, que tout se coordonne dans ma publication, que rien d'essentiel ne sera omis, que je raisonne sur tout, ne prétendant imposer à personne ma manière de voir.

Pascal a dit avec raison : « Le moi est haïssable , » et j'aurais désiré employer , en écrivant, le nous, qui est moins tranchant çt plus poli; mais j'avais mes motifs pour adopter cette formule d'expression. Gomme

dang cette publication j'émets des opinions politiques qui me sont toutes personnelles, et qui probablement ne seront pas du goût de tout le monde , car elles s'éloignent sou* vent du sentier tracé par ses préjugés , et ne caressent pas les rêves chimériques où l'amour-propre de la multitude , habituée à condamner d'avance toute opinion qui a le malheur de ne pas être la sienne , j'ai craint que le lecteur ne se trompât en supposant que dans ce cas le nous exprime une opinion collective d'un parti auquel je serais attaché , ou , surtout , celle d'une nationalité. J'ai donc préféré assumer toute responsabilité sur moi-même , sauf à être accusé de me servir de cette forme quelque peu absolue , plutôt que d'encourir les reproches de ceux qui, ne partageant pas mes opinions, pourraient peut-être se croire compris dans le mot nous.

Comme dans chaque tableau les ombres sont nécessaires pour faire ressortir l'éclat de la lumière , je ne négligerai pas de signaler quelques maux dont Paris et la France souffrent, et dont il serait facile de se débarrasser par une volonté ferme et persévérante. — Certes , si je n'écoutais que la voix

de mes prédilections , je ferais de la France un pays idéal par Toptimisme que je voudrais y introduire ; mais la voix de la conscience est également puissante : elle m'ordonne d'être fidèle , impartial et utile. Utile surtout , car donner des notions exactes de ce pays, apprendre aux autres peuples à l'apprécier, à l'honorer, à l'aimer, c'est servir dignement la France, et reconnaître avec gratitude la généreuse hospitalité de la grande nation.

Page 1