EN ROUTE
Tout homme que ses affaires , son plaisir , ou quelque autre motif appelle à Paris, conviendra certainement, s'il est de bonne foi , que Ton ne peut approcher de cette ville sans une sorte d'émotion, sans un frisson fiévreux de curiosité; et si la pensée devance l'espace , si elle dévore les distances et crée mille et mille tableaux fantastiques qui fascinent Timagination , font battre le cœur et tiennent l'esprit dans un éveil continuel , c'est que Paris, ce mot magique qui retentit partout, Paris, cette nouvelle capitale du monde, est, pour un homme civilisé et réellement digne de ce nom , plus qu'un amas de pierres plus ou moins bien taillées , plus qu'une agglomération de plusieurs milliers d'individus se remuant dans le cercle de leurs propres affaires. En effet, il est impossi-
ble pour un être pensant, ayant la connaissance des événements du dernier demi-siècle , de ne pas être frappé de tout ce que Paris présente de grandiose, et de ne pas se dire »vec Tunivers entier : « C'est là qu'est le berceau de cette œuvre de géants! » — Amour-Propre de toute nationalité à part , on est forcé de convenir que Paris , en tant que personnification de la France, est le centre d'où rayonnent sur le monde les idées les plus généreuses, les plus sociales , les plus philosophiques ; qu'à lui appartient l'honneur presque exclusif de l'initiative de tout ce qui s'est opéré en Europe de progrès réel, de tout ce qui a profité à la civilisation et à l'humanité ; et l'on est forcé d'avouer franchement que la nation française, par la force des choses, est placée à la tête du mouvement social, n'importe où il s'opère. — Certes , aucun pays ne manque d'individualités qui jettent un vif éclat sur sa gloire ; de tout temps et partout , il y a eu des hommes exceptionnels qui ont marqué leur passage sur la terre en laissant une trace lumineuse de leurs pensées ; mais, il faut dire aussi que dans aucun pays la constitution politique n'a aidé autant qu'en France au développement des idées généreuses et des conceptions hardies. Car la France, c'est la patrie de la liberté par excellence, et, sous ce rapporty c'est un pays à part.
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L'Angleterre , il est vrai , a devancé le monde entier dans la conquête des franchises constitutionnelles ; elle est la sœur aînée de toutes les nations en ce qui concerne la dignité de la liberté publia que et individuelle ; mais l'Angleterre , par sa position géographique , par sa tendance religieuse , par l'esprit môme de son organisation , n'a jamais pu imprimer au monde cet élan universel qui conduit vers la réalisation du plus cher des biens : la liberté, et l'on pourrait dire, avec raison, que les Anglais en sont les possesseurs jaloux. Une nation qui ne soufTre chez elle qu'une liberté relative, une nation qui conserve une si tranchante démarcation des castes , dont la société est dominée par des préjugés incompatibles avec les modifications que le temps apporte dans l'esprit humain, ne sera jamais une nation propre à aider le monde dans la marche du progrès social , car elle aura toujours une crainte sérieuse pour ses propres institutions; tandis qu'en France , le problème social est résolu au profit de tous : la propriété est divisée , les places livrées à toutes les capacités sans acception de caste , sans aucun prjvilége qui ne puisse devenir l'apanage de tous, la vie sociale placée sous l'égide de la plus large tolérance. La France doit donc essentiellement se montrer généreuse envers les autres, d'autant. plus qu'abstraction faite de
toute propagande de principes, sa gloire, sa puissance , sont à ce prix.
Il est beau , il est noble pour une nation de se dire : « Je suis grande par la liberté de tous ! — Et quand les autres États cherchent à se maintenir par la compression de tout mouvement , de tout progrès , moi seule je puis marcher hardiment vers le buty et tracer profondément le sillon des idées généreuses, applaudie, imitée par les peuples , respectée par les gouvernements. »
C'est plein de ces pensées que Ton approche de Paris ; et, je le demande, quel est l'homme capable de résister à cette émotion si naturelle dont j'ai parlé plus haut? Quant à moi, j'avoue franchement que je me suis laissé aller à ces impressions sans arrière-pensée , en saisissant avidement sur la route tout ce qui pouvait me faire connaître Paris et la nation française.
Déjà en arrivant à Strasbourg, cette formidable forteresse qui commande le Rhin ; à la vue de ces nobles couleurs de France qui flottaient majestueusement au faite des édifices publics , je sentis un véritable orgueil à fouler celte terre hospitalière , noble asile de toute infortune patriotique, espérance de tous les opprimés. Aux vives et gaies allures de ce peuple alsacien , hier encore germain , français aujourd'hui, on devine déjà que ce peuple
a la conscience de sa grandeur. — On se sent là à son aise^ car on se sent fort; on se sent gai, car on se sent indépendant. — Salut, noble et beau pays de France !
Au commencement du mois de juin 1832 , enfermé dans une lourde voiture traînée par cinq chevaux vigoureux , je roulais vers Paris , mais pas assez vite au gré de mes désirs. J^avais pour compagnons de route un capitaine de la garde nationale de Saveme , marchand de bois de la localité, suivi de son sergent..., j'allais dire de son commis : il Tétait en effet; — un jeune sous-aide chirurgien allant en congé; une dame voilée qui devait s'arrêter à Nancy, et un monsieur moitié aveugle et aux trois quarts sourd. A quelques centaines de mètres de la ville^ on admit dans Tintérieur une jeune fille des environs d'Épernay. Le capitaine voulait protester contre cette augmentation du personnel, qui ne devait évidemment profiter qu'au conducteur; mais le sous-aide était tellement mince, la jeune fille tellement jolie, et la dame voilée occupait si peu de place dans son coin , qu'il se rendit. Quant au monsieur sourd , il ne voyait ni n'entendait rien , mais en revanche il promenait bravement ses pieds sur ceux de ses
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voisins , sans entendre les exclamations que Ton poussait quand sa large semelle rencontrait queU que cor sensible*
C'est une chose curieuse à étudier que Tintérietir d'une voiture publique; et pour un observateur, qui ne laisse échapper aucun incident sans en tirer un enseignement utile , cet intérieur d'une simple diligence peut passer pour un monde en abrégée — Voyez comme chacun, recevant une petite portion de place dans celte enpeinte, cherche à s'accommoder le moins mal possible. — Voyez comme chacun , selon sa nature , tâche d'empiéter sur la propriété de son voisin. Comme ces coudes, collés d'abord le long du torse, s'en éloignent peu à peu, sondant le terrain à droite et à gauche, pour planter les jalons de leurs usurpations prochaines; — comme les genoux s'écartent, comme les jambes s'allongent , comme les yeux prennent la hauteur des épaules des voisins , pour voir «ur laquelle on dormira le plus commodément dans la nuit< Comme on s'étudie , pour savoir ji^qu'à quel point ceux-ci consentiront à l'application de cette méthode en va* hissante. Là comme partout, les petites vanités s'agitent : chacun cherche à se donner vis-à-Vis de ses compagnons un vernis de supériorité. On tâche de s'imposer les uns aux autres, et le plus habile ou le plus hardi réussit toujours à faire accepter
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son autorité, pour laquelle ses compagnons forcés témoignent plus ou moins de déférence le long de la route. Bref y prenez trois personnes , enfermez-les dans tel espace que vous voudrez pour un temps donné, il arrivera toujours ceci : ou Tuti d'entre eux voudra dominer les deux autres , ou ces derniers conspireront contre lui et Topprimeront. — Pauvre humanité ! elle est partout la même , et ce doit être une pensée presque désespérante pour un esprit réformateur qui voudrait faire régner sur la terre Tégalité la plus absolue. Ceci conduit naturellement à cette question : Jusqu'à quel point est*il permis d'espérer la régénération sociale , et comment pourra-t-on jamais changer la base de Téducation générale, pour créer à l'homme d'autres besoins ou d'autres penchants? — La société actuelle est tellement constituée, que chacun apporte à la masse commune ou ses propres préjugés ou ceux ac« qûis en commun, les défendant avec opiniâtreté^ ne voulant rien céder de ce qu'il regarde comme son droit, voulant peser sur les autres de tout le poids de ses convictions, et quelles convictions , grand Dieu! — Comment arriver à la destruction du formi« dable moi? — Il n'y a que les natures d'élite qui pui&* sent parvenir à une abnégation complète de l'individualité; et il est à craindre que toute tentative que Ton fera pour changer la face des intérêts sociaux,
ne soit longtemps encore qu'une généreuse utopie.
Mais trêve pour le moment à cette thèse, qui reviendra forcément quand , dans le cours de cette publication, je m'occuperai des tendances philosophiques des écrivains et des moralistes français , et jetons un dernier coup d'œil dans Tintérieur de la voiture pour voir si, pendant le cours de ces pensées humanitaires , il n'y est rien advenu qui puisse, ou nous fortifier dans cette manière d'envisager les choses, ou en modifier la nature.
Le chirurgien est au mieux avec la jeune fille champenoise ; ils parlent patois, je n'y comprends rien. Le digne capitaine ne cesse de parler coupe, flottaison, bois en grume ou équarri, autre patois pour moi. Le sergent l'écoute avec une humilité approbative, et se contente d'abonder dans son sens par un «Oui, capitaine! » Celui-ci, de son côté, ne manque pas de lui dire : «N'est-ce pas, sergent? » à chaque question qu'il lui adresse. Mon vis-à-vis, la dame voilée, ne bouge presque pasjret sans un soupir échappé de temps à autre de sa poitrine, on pourrait dire qu'elle dort. Tout à coup un cri poussé par le jeune chirurgien est suivi de cette apostrophe à son sourd voisin : — Mais faites donc attention, vous m'enfoncez les côtes!
— Ah ! très:-bien , répondit une voix aigre et pénétrante.
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— Comment, très-bien ? reprend le jeune homme furieux.
— Puisque nous montons la côle , je vais descendre pour me dégourdir les jambes. Merci, monsieur.
Vous décrire le rire homérique qui s'empara de tous à cette réponse inattendue , me serait tout à fait impossible.
Mais les incidents de la route ne pouvaient calmer mon ardent désir d'être rendu à ma destination, l'impatience me gagnait, et je m'agitais continuellement. Enfin nous approchions de Paris.
Pour les voyageurs arrivant de Strasbourg , les approches de la capitale ne se manifestent que par une odeur infecte qui se répand tout à coup dans l'air. C'est le voisinage de Montfaucon. Récemment transporté à Bondy , ce dépôt immonde avec ses miasmes putrides et méphitiques était un véritable fléau et l'est encore pour le cinquième arrondissement, surtout quand le vent souffle de ce côté dans les chaudes journées de l'été. La diligence des Messageries générales arrivait, à cette époque, à quatre heures du matin ; l'aspect général de la ville était donc perdu pour le voyageur. Paris tout entier dort, et l'on n'entend qu'un bruit lointain, bruit indéfinissable et pareil à la respiration d'un géant. — On dirait l'Encelade enseveli sous l'Etna ! —
Mais si la ville dort, les environs veillent et s'agitent pour elle. De quatre, cinq, et même de sept lieues, d'innombraMes chariots remplis de toutes sortes de provisions roulent silencieusement vers son enceinte , pénètrent dans ses vastes flancs, et versent le riche tribut de ces redevances que le suprême Oargantua dévorera en un seul jour. — U dort , car il sait qu'il se réveillera dans son opulence, qu'il trouvera chez lui, à sa porte, les produits de ces razzias journalières que l'on a exécutées pour lui.
A voir cette longue file de voitures de toutes formes, de toutes grandeurs, de toutes couleurs, que les animaux habitués à ce pèlerinage nocturne traînent sans être guidés par leurs conducteurs endormis 9 on dirait qu'une hallucination présente à l'esprit des tableaux fantasmagoriques, quoique toujours les mêmes ; qu'une main invisible pousse ces chevaux, ees ânes, ces bœufs, ces chiens, et qu'une bouche immense, un antre sans fond, les engloutit à tout jamais.
On arrive à la barrière ! • — C'est alors que toutes les têtes se penchent vers l'étroite lucarne de la voiture, pour saisir au passage l'aspect extérieur de cette ville, que la gloire a marquée de son iinpéris^ sable empreinte; au frout de laquelle brille ce noble diadème de l'intelligence supérieure qui a rendu le
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monde entier tributaire de ses produits ou détracteur impuissant de ses tendances. — La ville dort toujours; le pavé retentit sous le sabot ferré des chevau2^; les boutiques sont ferinées, tous les rezd6*^(j)aussée sont envahis par elles. De bizarres eor seignes, «des peintures barçqucs , les couleurs les pks tranchantes , tout enfin est mis €n œuvre pour attirer rçeil du passant et la bourse des acheteurs. I>e longues files de saucisses et de saucissons en bois peint pendent aux devantures des charcutiers; des griUesà jour gai dent les boutiques des bouchers 6^ permettait à l'air d'y circuler librement; de pe^ tites échoppes accrochées aux bas de quelques maisons kidiquent le$ résidences ou Ta^ile de Tbomme aua: lettres : je veux parler de Técrivaia jmblic, qui, pour quelques centimes, rédige les épU itres 4e ceux dont l'éducation première a été ia^t soit peu négligée^ fôit les comptes des cuisinières pour un peu de fromage ou quelques poires préLe» yé^ sur le panier aux provisions. Plus loû;i , on et^nd un gémissement prolongé sortir d'une cav^e. A la première idée d'un crime succède bientôt Tasr- ^urance qu,e ce «t'est qu'un garçon boulanger aux prises avec son péta'in. Plus loin encore, un homme armé d'un crochet et muni d'une hotte, remue un tas d'immondices: c'est le chiffonnier philosophe, cherchant la pierre philosophale représentée par des
OS délaissés des chiens ou par des morceaux de papier de toute espèce. C'est une personnification vivante de cette grande pensée d'Anaxagoras : « Rien ne se perd dans le monde. » Ailleurs, les balayeurs , précédés de leur chef, vont rapproprier les rues. C'est encore une cohorte redoutable , sévèrement disciplinée et fortement organisée. Ici, quelques gardes nationaux se décrochent la mâchoire en bâillant devant la porte de leur corps de garde, et lorgnent une boutique de marchand de vins pour s'infuser la goutte matinale. — Les hautes maisons se dressent sur notre passage ; les inscriptions, les enseignes, envahissent les murs; partout les traces du commerce, partout des boutiques ; et en voyant cette myriade interminable d'endroits consacrés à la vente, on se demande très-sérieusement : (c Mais qui donc achète ici , si « tout le monde vend ? » — C'est un problème qui embarrasse très-fort, je vous l'assure, celui qui arrive ainsi à l'improviste à Paris, et surtout à pareille heure. Ce chaos se débrouillera plus tard pour lui; il comprendra à la fin cette innombrable subdivision de toutes les branches de l'industrie; mais pour le moment son étonnement n'est que trèsnaturel. — Soudain la trompette retentissante du conducteur annonce le terme du voyage. On entre dans la cour des messageries. Ici Paris est éveillé;
ici, poDrIe voyageur, commence le long apprentissage des choses de la vie parisienne. Les adresses pleuvent dans Tintérieur de la voiture; c'est une averse de cartes de toute dimension. Les portières s^ouvrent ; les commissionnaires vous cernent, vous aident à descendre. On secoue votre poussière, on arrange le collet de votre manteau , on essuie votre casquette, on vous rend mille et un petits services. Celui-ci veut vous conduire dans son hôtel , cet autre vous offre le sien ; ici un garçon limonadier vous propose une tasse d'excellent chocolat , un autre vous vante un délicieux café moka; là, on vous fourre sous le nez l'adresse d'un tailleur, d'un bottier, d'un coiffeur; là, on vous tire par la manche pour vous assurer que l'hôtel***, placé au centre des affaires à la proximité de la Bourse, à deux pas du Théâtre-Français est complètement meublé à neuf; qu'aux prix les plus modérés on est logé comme un prince , qu'il possède une table d'hôte à faire envie à l'ambassadeur de n'importe quelle puissance, à tant par diner, à tant par cachet ; dans cet hôtel bienheureux on est attentif, prévenant, poli; on y parle toutes les langues, etc. , etc. C'est une véritable enchère où la volubilité de la langue se mêle à la plus hyperbolique imagination. Vous êtes ahuri, abasourdi; vous ne savez pas où donner de la têle
ni à quel saint vous vouer! Enfin, vous choisissez, dans' ces petites affiches vivantes , l'homme à )« face la plus honûête, ou qui vous paraît telle} vous lui donnez la préférence; il s'empare de vous,- vous lui appartenez. Pour réclamer vos bagages, une mallé^ tm parapluie, tane boîte à chapeau, il faut encore livrer bataille} mais votre cornac, celui qui TOUS mènera dans soti hôtel (si vous n^avez pa^ rapporté une bonne adresse de l'étranger), vous prend sous sa protection. Il ne permet pas que six hommes se mettent en mesure de porter vos trois objets, car en vérité ils en seraient bien capables, et ils partageraient jusqu'à vos gants, pour, en porter chacun un. Mais votre protecteur ne permet pas qu'un autre que lui vous exploite. C'eôt lui qui vous logera, qui vous nourrira, qui vous fera habiller par le tailleur de l'établissement ; c'est son coiffeur qui aura le droit de vous écorcher le menton ou de vous arracher les cheveux , si vous en avez dé reste. En un mot, il s'empare tout seul de vous, et devient votre tyran, si vous le laissez faire.
Mon choix se fixa sur un hôtel de la rue de Richelieu, à côté du Palais-Royal > cette autre ville dans une ville ; et mon conducteur , en me précédant, s'apprêta à faire déjà son métier de cicérone.
En arrivant dans une ville quelconque, j'ai pour
principe absolu de me laisser influencer le moins possible, et je trouve révoltant, pour mon amourpropre d'esprit intelligent, de subir une admiration toute formulée. Je marche d'abord dans les rues sans m^arréter, sans faire la moindre observation, ne levant les yeux que tout juste assez pour savoir où je me trouve , me réservant d^ admirer plus tard à loisir ce qui est beau, ou de critiquer ce qui me parait mauvais. Arrivé cependant sous la voûte hardie de la galerie vitrée connue sous le nom de Galerie d'Orléans, j'eus quelque tentation de m'arrêter , car ce genre de construction est presque inconnu dans les pays du Nord, à cause de la prodigieuse quantité de neige qui y tombe en hiver, et qui, en quelques heures, transformerait une telle galerie en un véritable viaduc de chemin de fer, ou en un sombre souterrain ; mais donner la satisfaction de mon admirative à l'homme qui la guettait avidement me semblait peu convenable , et au moment où il s'arrêtait pour me faire un discours et jouir de mon ravissement , je lui fis signe de marcher. Mon homme , très-désappointé, commença dès ce moment à me témoigner plus de respect.
Quiconque a passé trois jours en diligence concevra très-facilement que l'on désire , lorsqu'on en est sorti, se reposer dans un lit et se délasser dans
un bain. J'avoue donc en toute franchise que, dans ce moment, j'aurais donné les sept merveilles du monde pour un bain ; mais un bain à quatre heures et demie du matin est pour un nouvel arrivant une chose très-difficile, sinon impossible, à Paris; c'était du moins comme cela en 1832. Il fallait donc attendre , et je comptais dans Tintervalle dormir pour tout le temps de mon voyage ! — Vain espoir! inutile tentative! — Une fois au lit, la fièvre de la curiosité non satisfaite vint s'asseoir à mon chevet ; et tandis que je fermais les yeux pour m'endormir , elle me retraçait une à une toutes les choses que j'avais lues jadis. Elle animait pour moi ces rues que je venais de parcourir, elle grandissait ces superbes édifices que j'avais aperçus en passant; ce bruit vague, insaisissable, qui arrivait à mon oreille à l'entrée de la' ville, devenait perceptible, distinct, tumultueux, orageux! — L'Empire se relevait devant mes yeux. Je voyais sur la place du Carrousel ces vaillantes cohortes rangées en bataille, immobiles, attendant eu silence le signal de ce maître du monde, qui les conduisait à la victoire. Elles attendaient , pour voir de quel côté tournerait son redoutable courroux , quelle contrée son doigt puissant leur désignerait à conquérir. Soudain, un cri immense s'élève, le tambour bat aux champs, la musique guerrière
éclate, les drapeaux saluent. —C'est lui , l'homme du destin \ c'est l'Empereur, — c'est Napoléon ! — Il sort de son palais, calme , simplement vêtu , le sourire sur les lèvres. Dans son regard d'aigle brille cette suprême grandeur que Dieu y avait placée pour l'effroi du monde, et peut-être pour le malheur de la France. Monté sur un coursier fougueux , il parcourt ces bataillons massés sur la place, reconnaît ces guerriers qui le suivent partout, leur sourit, leur parle, et les montre aux monarques, qui se font courtisans et courbent leurs fronts couronnés devant ce simple officier d'artillerie. — Frappé de stupeur, j'admirais encore, quand un cri de colère et de vengeance retentit autour de moi. — C'est la nation lésée dans ses droits qui s'éveille ! c'est elle qui renverse le trône relevé par les mains teintes du sang français; c'est le peuple qui, dans son redoutable courroux, va punir le parjure. Les barricades s'élèvent, le canon gronde, la fusillade s'engage , et le coq gaulois se dresse fier et hardi sur le drapeau tricolore ! — Ce sont les journées de Juillet! — J'assiste en pensée à cette lutte héroïque , j'entends les chants de la victoire, et je vois un vieux monarque s'embarquer à Cherbourg pour aller mourir sur le sol étranger. Je vois toute une race proscrite, et un nouveau trône s'é-
lever. — Une dynastie se fonde par la volonté de la nation.
. Fasciné, ébloui, j'ai vécu des années... et pourtant il y avait une heure à peine que j'étais arrivé à Paris. Ma paupière fatiguée ne pouvait se clore un instant, car la pensée est plus forte que la lassitude. — Pour me calmer un peu, je me lève, je déroule un plan de Paris, et je me trace un itinéraire pour la journée , afin de me passer d'un cicérone , la plus ennuyeuse de toutes les créations , et qui pourtant devient parfois très-nécessaire quand on n'a que très-peu de temps à donner à son examen. Malheureusement, toutes illusions patriotiques à part, j'avais du temps devant moi. — Enfin, à six heures, je me fis conduire au bain , dont j'avais tant besoin. — Le bain le plus voisin n'était pas , tant s'en faut, le bain le plus confortable. En général , cette institution est très-arriérée à Paris. Comme tous les efforts dans cette ville tendent à employer dans les constructions le moins d'espace possible , les bains parisiens n'ont point cette élégante commodité si désirable dans ce genre d'établissements, et ne valent pas les bains des autres grandes capitales; — Un peu délassé, et ayant pris ainsi les forces nécessaires à mon pèlerinage , je sortis pour visiter la ville, et prenant la première rue qui se présenta devant moi , je me laissai guider par le hasard.