IMPRESSIONS DE LA PREMIÈRE JOURNÉE
Par la rue Neuve- des-Petits-Champs, qui se présenta la première devant moi, j'arrivai à celle de la Paix, et je me trouvai devant la colonne de la place Vendôme. Le hasard me servait à merveille , car quel est Thomme, quel que soit le pays auquel il appartient, devant qui la grande figure de Napoléon ne se retrace pas à chaque instant à Paris. Plongé dans une profonde réflexion , je regardais cette colonne, veuve de son plus bel ornement ; car chacun sait qu'à cette époque la statne de Napoléon, abattue par la Restauration, n'était pas encore replacée , et je recevais , pour ainsi dire , ma première et grande leçon sur Taveuglement des partis; je voyais combien il faut se défier des passions du moment, et combien le même événement, diversement envisagé , peut produire de conclusions différentes. — Une riche végétation m'apparaissant au bout d'une rue , me fit deviner le jardin des Tuileries; je dirigeai mes pas vers cette
création de Le Nôtre. J'y pénétrai, et, me reportant à mes souvenirs, je trouvai que ce jardin tant vanté est inférieur à celui de Saxe, à Varsovie. Il y a dans ce dernier plus d'ombre, plus de variété. Cette régularité symétrique des massifs, à laquelle je n'étais pas encore habitué , m'offusquait , et si plus tard ma manière de voir et de sentir s'est, sous plus d'un rapport, complètement transformée, j'ai de la peine à revenir de ce premier jugement.
Après avoir parcouru la terrasse qui longe la rue de Rivoli, et que Ton nomme la terrasse des Feuillants , je montai l'escalier qui conduit à la plate- *forme donnant sur la place de la Concorde. Un carré , formé de planches entourant un piédestal non achevé, s'offrit à mes regards. — Je frissonnai en pensant à l'infortuné Louis XVI . — Cette place, si belle maintenant, la plus belle peut-être qui existe en Europe, était alors négligée et mal pavée. Elle ressemblait à la place du Carrousel, qui aussi était dans un état d'abandon indigne d'un grand pays et d'une ville telle que Paris, et qui dégradait la demeure royale. Au delà 'de la place de la Concorde , l'œil plonge dans la profondeur des Champs-Elysées, et cette grande avenue, si noblement terminée à présent par l'arc de l'Étoile, pro-^ duisait déjà un effet pittoresque de perspective. —
A droite , le ministère de la marine et le gardemeuble de la couronne attiraient mes regards par leur gracieuse structure; à gauche se dressait le magnifique palais législatif; un pont solidement jeté sur la rivière j orné de statues gigantesques , liait les deux rives de la Seine. De magnifiques quais, encaissant le lit du fleuve, ajoutaient à Fattrait pittoresque de ses bords animés. — En passant sur la terrasse du bord de Teau, je cheminais lentement , Fœil attaché sur le palais des Tuileries, fantaisie royale de Catherine de Médicis, achevée et embellie par Louis XIV, qui, comme Napoléon, savait donner un cachet dQ grandeur à tout ce qu'il touchait. — En sortant du jardin , je me trouvai sur le quai du Louvre, et saluai en passant le palais de l'Institut, cet asile des gloires scientifiques de la France. J'admirai la fameuse colonnade du Louvre , et je remarquai sur sa façade les traces profondes de la colère populaire. Des drapeaux tricolores ombrageaient les tombes de ceux qui sont morts en défendant la liberté. Repos à leur cendre !
Voici le Pont-Neuf, le plus ancien des ponts de Paris ; inclinons-nous devant la statue équestre de Henri IV, le seul roi de France, comme dit Voltaire, dont le peuple ait gardé le souvenir et dont il respecte la mémoire. — Voilà le pont d'Arcole, nom
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doublement glorieux dans Tbistoire de France; voilà rbôtel de ville, avec son beau cadran et son redoufaUe beffroi. Un peu en a vaut , à droite, dans rtle formée par la Seine, deux imposantes tours, sur lesquelles flotte le drapeau national , dressent hardiment leur front superbe : c'est Notre-Dame de Paris, — c'est l'église métropolitaine de la ville, une des plus grandioses conceptions de l'art gothx^ que, sur laquelle une récente publication du roman de Victor Hugo attirait l'attention des archéolo^ gués; sur son parvis, l'Hôtel-Dieu ouvre ses portes à rhumanité souffrante et pauvre. C'est là que des piliers de malades sont traités par les plus grandes illustrations médicales de l'époque.
En retournant sur mes pas , par la cour du Louvre, j'arrivai au Palais-Royal ; l'heure du dîner m'y appelait. — En parcourant ce magnifique parallélogramme, on est frappé, ébloui par cette diversité d'objets qui s'offrent à la vue à chaque pas dans ce caravansérail du monde. C'est le rendez-vous universel de tous les voyageurs qui, partant quelquefois de contrées tout à fait opposées, se retrouvant devant le café de la Rotonde, point central où aboutissent toutes les routes de l'Univers.
Le soir approche, il faut employer convenablement son temps ; ce n'est point jour d'Opéra , al-^ Ions au Théâtre-Français.
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La littérature du siècle de Louis XIV est teUemeut connue en Europe, qu'il n'y a aucune contrée, si éloignée qu'elle soit, où ses admirables chefs-d'œuvre ne soient parvenus. Corneille^ Racine, Molière, ont jeté un tel éclat sur la littérature française, qu^ils resteront éternellement des modèles incomparables dans Tart d'écrire. Il n^est pas étonnant qu'une nation jcjui est dotée de telles richesses, ait trouvé de tous temps de dignes interprètes de ces sublimes créations; et, quoique le goût se transforme continuellement, quoique l'art, sous beaucoup de rapports , dégénère et s^abàtardisse , le Théâtre-Français jouit encore, à l'étranger surtout, de toute son ancienne renommée. Les gens de lettres de tous les pays , ainsi que tous les artistes , sont convaincus qu'on ne joue la véritable comédie qu'au Théâtre- Français, et si l'Opéra possède le privilège de frapper rimagination par la pompe qu'il déploie dans ses décors, par le faste de ses costumes, par la féerie de ses ballets, le Théâtre-Français attire les littérateurs.
Le hasard continua à me favoriser dans toute cette journée : j'avais un temps superbe; j'avais parcouru une grande portion de Paris sans m'égarer dans le dédale de ses rues ; j'avais assisté au réveil de ce corps immense, au mouvement conti- ,nuel de ce panorama vivant, sans être accroché
par aucun porteur d'eau , sans être renversé par aucune voiture , éclaboussé par aucun cabriolet , et même, chose rare, mais non pas sans exemple, j'avais les poches dans le même état qu'à ma sortie.
Ce soîr-là , on donnait aux Français le Mariage cC argent j de M. Scribe, et mademoiselle Mars jouait le rôle de la jeune veuve. J'aurai plus tard à passer en revue tous les théâtres de Paris, avec leur personnel. Placé dans la suite, pendant quelque temps, à la tête d'un journal, j'ai eu l'occasion de voir de près toutes les célébrités artistiques ; mais , pour le moment, je ne parle que des premières impressions ; je reproduis mes souvenirs, je ne juge pas encore.
A la porte du théâtre, je trouvai une foule compacte; un immense cordon l'entourait de tous côtés. A voir cette multitude d'individus , je désespérais de pouvoir pénétrer à l'intérieur, s'il m'eût fallu à mon tour allonger cette queue déjà si longue. Un peu au courant des habitudes théâtrales , et connaissant les traditions de l'endroit par un bon nombre de relations de voyages , je regardai autour de moi , en cherchant si quelque honnête industriel n'allait pas me proposer de me céder son billet. J'étais décidé à me laisser plumer, mais à la condition d'entrer de suite. Mon espoir ne m'avait pas trompé, et, à quelques pas du théâtre , je trouvai un revendeur qui me céda une stalle lou^
d'avance pour le triple de son prix. La salle était déjà aux trois quarts remplie, et il y avait le double de inonde à la porte. Je demandai à un très-obligeant voisin si le théâtre était journellement aussi plein. — « Toutes les fois que mademoiselle Mars joue. Aujourd'hui y il y a un motif de plus à cette affluence , c'est que mademoiselle Mars prend son congé demain ; et, pendant trois mois, nous serons privés de cet inimitable talent, d
La renommée de mademoiselle Mars était européenne. Tout le monde savait que c'était la pierre la plus précieuse du diadème de la Comédie-Française, et je subissais, malgré moi, une prédilection anticipée pour elle. — Enfin , le rideau se lève : un monsieur parait, parle, et je ne comprends rien ; — un autre arrive , je ne. l'entends pas , il parlait dans le fond; — un troisième fait son entrée , il parle haut celui-là, mais mon oreille ne saisit que la moitié des mots , le monsieur prend le soin d'avaler le reste. Au moment où le quatrième paraissait, je me disais : vanité des vanités ! moi, qui croyais savoir le français, je ne comprends rien , et vais passer une jolie soirée ! Mais ce quatrième, arrivant avec sa voix grêle et perçante, proQonce admirablement bien; je le comprends à merveille , rien ne m'échappe. Oh ! alors , je me raccommode avec moi-même , et je commence à l. s
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écouter. — Voulez-vous à présent savoir quels étaient ces acteurs? — Le premier n'avait pas de nom sur Taffiche; le second était Menjaud; le troisième, Perrier^ et le quatrième, Samson. C'est à ce dernier que je devais le pouvoir de ne pas désespérer de mes facultés intellectuelles.
La pièce s'acheva pour moi de la manière la plus heureuse. Mademoiselle Mars fut sublime; son organe mélodieux ressemblait à une ravissante harmonie. Je sortis on ne peut plus satisfait. Mademoiselle Mars ne resta pas au-dessous de Tidée que je m'étais faite de son talent , et si les autres me laissèrent un peu à désirer, ils étaient pourtant déjà, dans mon opinion, des artistes d'élite.
Celui qui a vu Paris le jour doit aspirer à le voir la nuit ; en conséquence, ayant prévenu les gens de l'hôtel que je rentrerais tard, je m'aventurai seul le long des boulevards.
Quoique, à cette époque, l'emploi du gaz ne fût pas aussi général que dans ce moment, les boulevards , celte véritable merveille de Paris, qu'aucune capitale ne possède, présentaient déjà un coup d'œil vraiment admirable. — Figurez-vous, dans la longueur d'une lieue, de superbes maisons au bas desquelles une illumination continuelle répand ses féeriques flambeaux. — Placez-vous à la hauteur du boulevard du Temple , en négligeant cette im-
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mense portion qui conduit à la place de la Bastille, où maintenant une élégante colonne s^élanœ dans les airs; placez-vous, dia-je, à la hauteur dndit boulevard, descendez lentement, et regardez ce ruban de feu qui se déroule devant vous; voyez cette myriade de lumineux météores qui apparaissent, disparaissent 9 se joignent , se séparent et se réunissent en gerbes étincelantes. Voyez d*abord , à votre droite, cette rangée de petits théâtres oh toute une population d'ouvriers juge les productions de ses auteurs favoris. Entendez-vous ce bourdonnement continuel d'une foule de gamins qui guettent la sortie de quelque spectateur, pour obtenir sa contre-marque, qu'on leur abandonne toujours; car, autrement, gare l'explosion de quoli« bets! Le gamin parisien est pétri d^audaoe, d'esprit et de hardiesse. — Voici une fontaine imposante surnommée Chàteau-d'Eau. Une gerbe immense coule d'une vascpie supérieure, et déverse son tropplein, par la gueule de huit lions, dans un bassin sur le bord duquel les bonnes d'enfants viennent s'asseoir, et filent le parfait amour avec des guerriers français vulgairement appelés Tourlouroux. Quand cette niasse d'eau , en tombant, se divise et s'éparpille en rosée, et quand les candélabres des boutiques s'y reflètent, on dirait qu'une pluie de diamants inonde toute cette population que les
émanations rafraîchissantes de Teaa appellent dans ses environs.
Cette masse sombre qui se dresse en face de la fontaine, c'est le théâtre de l'Ambigu. Plus loin est celui de la Porte-Saint-Martin , jadis l'Opéra , bâti en cinquante jours pour Tinfortunée Marie- Antoinette. — Voici l'arc triomphal de la porte Saint-Martin, suivi de sa sœur aînée la porte Saint- Denis. Tous les deux témoignent de la grandeur guerrière de Louis XIV, surnommé le Grand. En descendant un plan incliné, toujours à votre droite, vous verrez le Gymnase dramatique, jadis théâtre de Madame, où, jadis aussi, les colonels à l'eau de rose et les veuves de M. Scribe, riches à millions, distillaient leur précieux langage et chantaient leurs chastes amours. Un peu plus loin, à gauche, le joyeux théâtre des Variétés, toujours fidèle à sa devise, variant à l'infini ses tableaux et même ses directeurs. — Ces deux étincelants passages du côté droit conduisent à l'Académie royale de Musique, dont les premières représentations font époque presque toujours. Ici , cette large rue qui s'ouvre au boulevard et se termine à la place Vendôme, c'est la rue de la Paix, jadis la rue Napoléon. C'est la plus belle, la plus riche, la plus propre de tout Paris. Voici l'hôtel des Capucines, où le ministre des affaires étrangères décide de la
paix du monde ou jelte son défi de guerre. Plus loin> la Madeleine, dont la façade regarde le palais législatif et termine celte courbe majestueuse que forment les boulevards. Dans tout ce périmètre, la lumière vous inonde et chatoie sur de ri* ches étoffes, sur des objets d^art que d'innombrar blés magasins étalent orgueilleusement devant vous. Dans toute cette longueur, une immense popula^tion se livre à une promenade processionnelle ou court à ses afTaires, et jusqu'à minuit tout est vie ici, tout est plaisir, tout est enchantement. — Puis, peu à peu les lumières s'éteignent, les magasins se ferment, le monde rentre, les voitures s'éloignent , les trottoirs se dégarnissent, le silence s'établit, et le repos de quelques heures commence. Les réverbères seuls restent allumés de distance en distance. — Puis, comme des ombres silencieuses, les patrouilles grises (sans calembour) s'avancent; — le pas cadencé des gardes nationaux , marchant dans le même but, retentit sur le pavé et avertit les malfaiteurs qu'il est temps de se sauver. — J'assistai plus tard à ce bruit, à ce mouvement et au commencement de ce repos , plus d'une fois, et toujours avec un nouvel attrait; mais cette nuit-là le mouvement se prolongeait, minuit semblait n'avoir sonné pour personne , un frémissement mystérieux agitait la foule; car un grand événement
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préoccupait tous les esprits. Dans la journée, le général Lamarque avait terminé sa glorieuse t^ar-rière; la France avait perdu un de ses illustres fils^ la liberté un de ses plus chaleureux défen-seurs!
ÉMEUTE DES 4 ET 5 lUIN 1832.
A la fin de 1831 et au commencement de Tan* née suivante 9 les émeutes à Paris passèrent pour ainsi dire à Tétat chronique. Le gouvernement avait j à cette époque, besoin de toute sa fermeté, de toute sa vigilance , pour contenir le débordement des partis, qui ne laissaient échapper au*« cune occasion pour descendre dans Farène et essayer, les armes à la main, leurs forces respectives. Ces bouleversements sont presque inévitables après une grande secousse politique , qui ne peut ja-mais se faire sans un déplacement forcé de la puissance; car, semblable à un torrent impétueux,
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qui , longtemps comprimé , brise enfin ses entraves , et, roulant ses eaux avec fracas, inonde la contrée, la ravage, la dévaste, sans qu'aucune force humaine puisse lui opposer une résistance salutaire, ainsi la révolution, redoutable dans son élan , ne peut pas tout à coup abandonner le champ de la victoire pour rentrer tranquillement dans les limites dont un mauvais gouvernement l'a forcé violemment de sortir.
Dans de semblables occasions il y a nécessairement bien des mécomptes. Les rivalités, les amourspropres, les passions haineuses, ayant beau jeu par ja possession momentanée de la force brutale, que rien ne comprime encore , il y a lutte , lutte inévitable des exigences immodérées contre le pouvoir organisateur qui, tenant son origine de ce chaos suprême et grandiose , ne pouvant pas se reconnaître au début, a besoin de calculer d'abord ses chances pour maintenir l'ordre et s'opposer à l'anarchie. Or, comme il est impossible de satisfaire toutes ces avidités insatiables, on crée des catégories de mécontents qui, pleins de colère contre ceux qui veulent tenir le timon de l'État d'une main vigoureuse, descendent dans la rue et veulent prolonger , au gré de leur désir , l'anarchie hideuse , en tentant toutes les chances , en faisant tous les efforts pour accomplir leurs uto-
pies patriotiqties ou satisfaire leurs ambitions démesurées.
Paris I comme je l'ai dit plus haut, était à cette époque dans une agitation continuelle. Des échanffouréeSy des émeutes, des conspirations, s'ourdissaient de tous côtés et harcelaient le pouvoir avec acharnement. La plus petite occasion qui pouvait donner lieu à un attroupement quelconque , était saisie et exploitée. Que Ton juge donc si un événement tel que la mort et les obsèques du général Lamarque pouvait passer sans jeter dans les rues une faction armée , sans une lutte des partis , sans effusion de sang. Non , assurément. — Aussi l'attente d'un mouvement prochain , inévitable , provoquait-il un malaise visible dans toute la ville.. Des groupes se formaient j des colloques s'établissaient ; les marchands , sur les portes de leurs boutiques , tournaient de tous côtés des regards craintifs , effrayés , se tenant tout prêts à fermer leurs magasins pour se barricader ; les patrouilles étaient plus nombreuses et plus fréquentes. Le grand événement qui privait la France d'un de ses plus illustres citoyens préoccupait tout le monde ; une vague inquiétude régnait dans la foule. Tout Paris était sur le qui-vive !
A mon réveil du lendemain , il me fut facile de constater cette sourde agitation , et je fus saisi
d'un véritable désir de suivre les phases des événements , pour étudier de plus près, dans ses jours de colère , cette population parisienne , dont le bras vigoureux venait de renverser un trône. J'étais surtout curieux de connaître ces rues étroites qui se croisent en tous sens vers les confins des rues Saint-Denis et Saint-Martin , terrain choisi de préférence pour les émeutes j par la facilité qu'elles présentent pour la défense, pour l'établissement des barricades, pour les communications entre les insurgés, et par l'extrême difficulté qu'ont les troupes d'y pénétrer et de les déloger de leurs formidables redoutes. Effectivement, j'ai compris à la première inspection du théâtre de la lutte, où je m'étais hardiment engagé à la suite de quelques groupes d'hommes, que la position avait des avantages réels , surtout si les gens du mouvement avaient les sympathies des habitants; et dans ce quartier populeux , pour la plupart occupé par des ouvriers, elles ne leur manquaient certes pas.
La journée était belle , la chaleur très-supportable, et, vers deux heures de l'après-midi, l'agitation devenait plus distincte. Un peuple immense se portait vers la maison mortuaire pour former corlége au grand citoyen. — Je suivis le torrent , et, pour la première fois , je fus frappé de la masse imposante de cette multitude que la grande ville
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abrite dans ses mars. C'étaient des flots immenses d'hommeS; des ondulations de têtes à perte de vue; c'était un Océan vivant prêt à rugir et à soulever d'épouvantables tempêtes. J'eus pour la première fois de ma vie une idée réelle de la foule dans une ville, et je compris que, quand cette multitude est unanime dans sa colère , toute résistance est impossible.
Heureusement pour le gouvernement établi, cette masse de population n'était unanime ni dans tes vœux ni dans sa colère. Mais je dois dire d'abord, pour ne plus y revenir, que jamais à aucune époque, le gouvernement de Juillet ne fîit plus sérieusement menacé que dans les journées des 4 et 5 juin ; jamais la secousse ne fut aussi forte, jamais la lutte aussi acharnée, le danger aussi réel. La mise de Paris en état de siège le prouve surabondamment.
A la vue de cet imposant cortège qui se déployait majestueusement dans toute la longueur des boulevards ; à la vue de ce calme unanime , de ce recueillement dans les rangs, je jugeai, dans mon expérience d'alors , que tout se passerait sans aucun mouvement; et, fatigué de mes courses de la matinée , je fus chez moi pour prendre un peu de repos. Il était cinq heures après midi à peu près. Bientôt un bruit vague se répand dans l'immense
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cité. On dit quMl y a une collision da côté de la I^ace de la Bastille. Ce bruit grandit , éclate; — en un clin d^œii toutes les boutiques se ferment ; le cri : in Aux armes î m retentit , et Paris vomit en un instant tout le flot de sa population sur les bouleivards»
Gardez-^vous pourtant de croire que tout ce peu«ple qui , en un instant , se répandit de tous côtés , eût des intentions hostiles, et qu^il se préparât à renverser son propre ouvrage. Non. Mais le peuple de Paris est éminemment curieux , il s'agite , il se pousse, il se précipite en avant sans aucun autre motif que celui de savoir ce qui se passe ; d'écou«ter ce qu'on dit de nouveau , et de voir de ses propres yeux les événements. Le peuple de Paris s^intéresse à tout , il s^amuse de tout , et il a gagné depuis longtemps le sobriquet de badaud. J^aurai, dans la suite , l'Occasion de parler de lui; je me borne, pour le moment, à dire que cette curiosité est surprenante et inconcevable dans de pareils moments. Partout il y a foule , et cette foule est cause que très-souvent les agents de la police, voyant des attroupements , les prennent pour des malveillants , et se ruent Tépée ou le gourdin au poing pour les dissiper. Les coups, pour la plupart, pleuvent sur des gens tout à fait inofTensifs, ce qui donne le lendemain un texte inépuisable de récri^^
minations dans les journaux , de plaintes sur la brutalité de l'agression; et certes il y a des cas où cette brutalité est sans excuse, où, ^dx excès de zèle y des agents occultes vont , loin du danger, se mettre à la queue des gens curieux, et là , sans motif, se donner le cruel mérite de maltraiter la foule; mais dans les moments d'effervescence, et lorsque les sommations légales des autorités demeurent sans effet, ces attaques rapides toutes brutales, sont exécutées comme un mal nécessaire pouvant seul empêcher des maux plus graves encore. La foule est mobile, elle est impressionnable; avec le caractère français , on la dirige facilement au gré des passions, quand on sait lui . parler un langage qui lui est propre. Or , quand cette masse compacte se trouve là par pure curiosité , et qu'une poignée d'individus hardis, entreprenants, se mettent à prêcher la révolte; surtout quand il se trouve déjà quelques hommes blessés dans une première escarmouche parmi eux , bientôt cette foule, à la vue du sang, se met à s'émouvoir, à s'agiter, à crier , puis à hurler ; et voilà des gens sortis sans idée arrêtée de chez eux , se trouvant fortuitement transformés en agresseurs, en ennemis dangereux. Il faut donc à tout prix rompre les masses sourdes à l'appel de la loi. Prises à Timproviste, elles se débandent, elles fuient ;
le terrain se déblaye, et l'on voit avec qui Ton est aux prises.
Ces motifs y je n'ai pa les comprendre qa'à la longue y après bien des orages politiques , car j'avoue, en toute humilité, que ce jour-là j'étais tout à fait Parisien : je voulais tout voir par moi-même, et entre autres choses, comment se font les émeutes à Paris.
Au premier roulement du tambour qui battait la générale , je sortis de chez moi ; et, suivant le torrent , je me trouvai sur le boulevard des Italiens, le plus proche defna demeure. Ce boulevard, deux heures auparavant, je l'avais vu encombré par la foule quand le cortège funéraire passait; mais dans cet instant, cette foule était triplée, quadruplée même , et sa physionomie avait un tout autre aspect. Une inexprimable curiosité était peinte sur toutes les figures. On s'abordait, on s'interrogeait, on s'entretenait des événements avec cette chaleur fiévreuse que les Français mettent à tout ce qui les concerne de près ou de loin. Des groupes de gens armés à la hâte doublaient le pas pour rejoindre leurs camarades dans le dédale des rues où l'on avait pris position. La circulation était interrompue ; les gardes nationaux isolés, obéissant au son du tambour, se frayaient difficilement un passage pour se trouver à leurs postes que les tambours eux-
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mêmes leur indiquaient à haute voix ; la troupe de ligne y le sac au dos , la baïonnette au bout du Ai* 8il, marchait silencieuse, précédée des éclaireurs; de nombreux escadrons déblayaient la chaussée , et cette masse compacte d'hommes qui Tencomi^ brait , se refoulant dans les contre-allées , cédait comme la marée qui fuit^ et se reformait en ar«> rière, immédiatement après le passage des troupes.
Poussé 9 ballotté, porté, j'arrivai en face de la rue du Sentier. —De loin, un feu de peloton et de file m'annonçait la lutte ; les toits se garnissaient de curieux et de spectateurs hostiles ; on brisait les réverbères, on renversait les voitures, on dér pavait les rues, on se barricadait. Pour un ohfs&t^ vateur calme, étranger à toutes ces passions, c'é^ tait un spectacle entrainantf et triste sous plus d'un rapport; mais dans ces situations, on n'a pas le temps de réfléchir , on est tout yeux , tout oreilles ; le cœur bat , le sang monte à la tête, une excitar tion inexprimable s'empare de l'homme, une puissance invisible semble presque le pousser à se jeter tête baissée dans la mêlée.
Pour tourner la position des insurgés, la troupe devait s'engager dans la rue Poissonnière, la lonrr ger ; puis celle du Petit-Carreau , celle de Montorwgueil , et se diriger vers le point culminant pour enlever les barricades. Aux premiers pas que fit
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uoe compagnie de voltigeurs dans cette me , une grêle de pierres , suivie d'une vive fusillade , tomba sur elle, tandis que le reste du régiment soutenait un choc contre les gens portés entre la porte Saint- Denis et celle Saint-Martin. Une charge de cavalerie nettoya encore la chaussée ; et un officier d'ordonnance, suivi d'un dragon, se porta en avant au galop pour communiquer lès ordres. Arrivé à Ten* droit où la rue du Sentier donne sur le boulevard, deux coups de fusil partirent du haut des maisons. L'officier passa, le dragon roula blessé sous son cheval tué du coup. — Ces deux balles sifflèrent à mon oreille 9 à un demi-mètre à peu près de ma tète. Ma position n^était pas agréable, d'autant plus qu'un détachement , prenant la foule par la queue, débouchait de la rue sur le boulevard, et un nouvel escadron chargeait, en venant du côté de la Madeleine. Dire comment la foule se trouva dispersée, je ne le saurais jamais ; mais partout où, quelques minutes auparavant, on aurait pu jeter une épingle en l'air sans qu'elle tombât à terre, tout avait disparu , et je me retrouvai littéralement seul , la troupe de ligne en arrière, la cavalerie en avant. J'avais donc la jolie perspective d'être fusillé ou foulé par les chevaux. Mon calcul fut immédiatement fait. Je pris le parti de raser, sur le rebord extérieur du trottoir, l'escadron, en prenant la
précaution de croiser mes bras sur ma poitrine^ les mains en vae , poar prouver qu^elles étaient vides et ne portaient aucune arme ; et c^est ainsi que, sans autre accident , je sortis de la bagarre où mon imprudente curiosité m'avait jeté.
Il n^entre pas dans mon plan de poursuivre Témeute républicaine des 4 et 5 juin dans tontes ses phases; les journaux du temps en ont donné d'assez amples détails ; je ne parle ici que de mes premières impressions reçues à Paris, et je ferme cette Introduction par un souvenir qui restera toujours présent à ma pensée :
Le lendemain 5, dans Taprès-midi, où la lutte était le plus acharnée , je vis pour la première fois le roi Louis-Philippe , à cheval , ayant à ses côtés ses deux fils aines. Jl était grave , calme, et triste. Il parcourait les boulevards à la tête de son étatrmajor, s'arrétant près de Tambulance, adressant des paroles d^encouragement aux blessés , faisant inscrire les noms de ceux qui s'étaient le plus distingués , et recueillant sur son chemin des témoignages non équivoques de l'amour de ce peuple qui l'avait fait roi et qui voulait le maintenir.
Entre la fin de cette Introduction et l'objet des suivants Chapitres, un espace de quinze années se
trouve consacré à bien des observations , bien des réflexions, bien des étndes. La tâche que je me suis imposée est multiple , immense. Je chercherai à détacher de ce kaléidoscope des tableaux aussi ressemblants qu'il est possible de les tracer en parlant de cette ville de progrès où tout change, tout se perfectionne , tout s'oublie même ; sur laquelle les révolutions passent comme les modes, imprimant un cachet nouveau à chaque œuvre du jour, donnant une nouvelle direction aux idées, influant sur la politique et sur le progrès , et entraînant dans son immense tourbillon les célébrités, les fortunes , les crimes ou les gloires ! — Celui qui aurait quitté pour dix ans Paris , ne reconnaîtrait à son retour ni les choses , ni les hommes. Tout marche ici à pas de géants ! Je suivrai donc aussi ce torrent avec rapidité , faisant ce qui est possible, laissant aux âges futurs leur labeur de tous les jours, car, ou le progrès s'arrêtêra-t-il? Dieu seul le sait !
PARIS
ET
Quand on a étudié profondément l'histoire d'une nation , et quand , à une époque rapprochée de nous, cette même nation a étonné le monde par des actions d'éclat; quand , moins par la force des choses que par son incontestable génie, elle s'est placée à la tète de la civilisation , il est naturel que Ton désire connaître ces hommes qui ont, ou par leurs ancêtres ou par eux-mêmes, accompli
ces magnifiques travaux , objet d^admiratiou éternelle pour les siècles à venir.
Sans nul doute , parmi les peuples qui ont des droits réels à être étudiés et qui méritent d'être connus , les Français se placent au premier rang. Les motifs en sont trop présents à la pensée de tous pour qu'il y ait besoin de les déduire. Aussi , quand arrivant à Paris l'étranger observateur a satisfait autant que possible cette première fièvre de curiosité qui le conduit partout et le pousse à tout voir, à tout examiner ; quand les premières impressions commencent à se classer, si surtout le séjour de cette ville doit être forcément trèslong , il cherche à connaître le caractère de ceux avec qui ses relations doivent être fréquentes ; il tâche de former des liaisons de société.
Pour l'étranger, la société à Paris est de deux sortes : celle dans laquelle il ne peut pénétrer qu'avec grande difficulté , et celle où il est admis sans obstacle , aussitôt qu'il en a le désir. • La première est la société choisie. Si vous êtes muni de lettres de recommandation^ rien n'est plus facile; dans le cas contraire , la chose devient d'une difficulté extrême , presque insurmontable* De là, si l'on voulait conclure que les Français n'exercent pas les droits de l'hospitalité envers les étrangers ou que les Parisiens sont peu sociables ,
on se tromperait grandement. Les motifs de la difficulté naissent tout simplement des exigences de la vie dans une grande ville. Il est tout naturel qu'avant d'ouvrir à quelqu'un la porte de sa maison , avant que de livrer à la discrétion d'un étranger sa vie intérieure et de l'associer à ses réunions de famille, on désire savoir à qui Ton a affaire. Dans cette capitale , où Ton peut facilement dérober ses actions à la curiosité publique, où un escroc, un homme taré, un aventurier peut facilement cacher ses antécédents fâcheux ou ses méfaits de tous les jours , il serait imprudent de se livrer à la merci du premier venu , et de l'admettre dans son intimité. Il n'est donc nullement étonnant que les Parisiens de cette classe , quoique faisant partie d'une nation franche , cordiale , pleine des plus nobles penchants, conservent quelque froideur dans les premiers moments d'une connaissance faite accidentellement , et se donnent le temps nécessaire pour apprécier celui qui désire être reçu chez eux. Mais une fois ces premières formalités de réserve accomplies , la glace se fond, la sincérité nationale reparaît, et l'on n'est plus qu'un ami, un frère, un enfant de la maison.
Une fois présenté dans une pareille société, un homme bien élevé , un gentleman , comme disent les Anglais, y sera reçu toutes les fois qu'il vou-
dra la fréquenter, et dans toutes les saisons , même pendant l'été, si, ce qui est rare, ces personnes sont alors à Paris.
La deuxième société ouvre ses portes à tout étranger qui a de l'apparence, c'est-à-dire qui possède un habit noir, des bottes vernies, des gants paille, et un ruban de nUmporte quel ordre (voire même celui maçonnique) à la boutonnière. Une dame entre deux âges, ordinairement veuve d'un magistrat ou d'un ancien officier supérieur, amie intime d'un député , ayant quelque influence dans les bureaux des ministères, et dont l'étranger a fait connaissance par hasard, l'introduit dans ce genre de société, et en fait son cornac obligé, ou bien, si elle danse encore, elle en fait son partner patenté pour toutes les valses échevelées ; car la femme entre deux âges a une passion prononcée pour ce genre d'exercice. Ces sociétés n'ont d'existence réelle qu'en hiver, à l'époque des soirées. A ces réunions, on invite dix fois plus de monde que le local n'en peut contenir, des personnes connues et inconnues. C'est là que l'étranger trouve à entrer facilement ; c'est là qu'il fait des connaissances, et souvent, s'il sait s'y prendre et être discret, c'est là qu'il fait des conquêtes. Si, comme je le dis , il est adroit et sait se faire des amies parmi les dames, il tirera parti de ces rela-
tions dans Tavenir, ostensiblement on à Tombre da mystère; mais s'il ne sait pas mettre ces occasions à profit y il sera fort étonné de voir que la porte lui est fermée lorsqu'il viendra faire une visite après le bal. Il apprendra alors qu'il n'a été introduit ou invité que pour une ou plusieurs soirées, que pour faire nombre, pour servir de danseur, ou pour faire tapisserie s'il est titré ou décoré. Le Français est parfait à Tégard des étrangers ; il tient compte des préjugés que ceux-ci apportent de leur pays; il ne les humilie pas en leur imposant sa manière de voir d'une façon tranchante , il excuse leurs erreurs de langage , il les aide à trouver le mot propre, et ne rit jamais à leur barbe des attentats commis contre la grammaire, ni du burlesque de la plus excentrique prononciation. L'Anglais aussi vous écoutera froidement, mais sans vous soufQer le moindre mot; il vous laissera patauger à votre aise pendant le temps que vous voudrez bien prendre ; après quoi il vous dira le plus glacialement possible qu'il n'y a rien compris. L'Allemand sera, dans une circonstance semblable, tellement troublé et gêné, que vous perdrez contenance au bout de quelques instants en voyant la torture morale que vous lui infligez, ou bien il vous fera répéter plusieurs fois la même chose sans vous faire avancer d'une ligne vos af-
faires. Qaant aa Polonais, il éclatera de rire, car il ne sait rien dissimnler ; il trouve rarement la foroe nécessaire pour se contenir, et la meilleure éducation possible ne vous garantira pas toujours contre les écarts de cette intempestive gaieté , dont il s^excuse avec empressement et franchise; mais le coup est porté.
En France, grâce à cette bienveillance innée , universelle , les étrangers n'ont pas à souffrir dans leur amour-propre, et Ton pourrait presque assurer que c'est à cela que Ton doit que la langue française tend à devenir universelle.
Dans la poitrine du Français le cœur est haut placé ; il bat généreusement ; son sang coule chaudement, sa tête s'exalte facilement. 11 ne calcule pas les difficultés, il nie les impossibilités, mais à la condition que raffaire qui Toccupe marchera vite , que rien ne traînera en longueur, car il est très- facile, sinon à se décourager, du moins à se lasser de sa persévérance. Ce caractère distinct appartenant à toute la nation , est surtout partirculier au soldat. Dans Tattaque, il est admirable, intelligent, impétueux; mais si on le tient dans une inaction prolongée , il n'est plus le même , il se refroidit visiblement.
Le Français a une pénétration vive , pétulante ; il saisit à merveille les conséquences d'un fait, de
la pensée la pins cachée , mais il manqne de patience laborieuse, méthodique et minutieuse. Aussi les travaux d'érudition sont-ils rares chez ces hommes pleins de sève et de vie. Mais s'ils se refusent aux froides spéculations d'une métaphysique dans laquelle les Allemands excellent , ils reculent les bornes de la philosophie sociale, et agissent ardemment dans tout ce qui touche de près ou de loin à la régénération de l'humanité.
La conversation française est vive, colorée, étincelante d^esprit, pleine d^une variété charmante ; et quoique les gens âgés se plaignent en disant qu'en France la conversation et la bonne causerie s'en vont, il en reste assez, je vous assure, pour suffire à la plus ample consommation. Pourtant ce reproche que la gaieté y disparaît de plus en plus pourrait être tant soit peu fondé, car depuis que les intérêts positifs, matériels, ont fait irruption et ont envahi la société moderne , les visages deviennent graves , la parole plus posée ; on voit à chaque instant les préoccupations mercantiles chasser peu à peu les gais élans du cœur, et donner une teinte de froideur aux physionomies les plus joyeuses.
Le Français arrange sa vie d'une telle manière qu'il trouve du temps pour tout : pour la politique comme pour la littérature , pour les -affaires
comme pour les plaisirs. Ea le suivant dans remploi de sa journée , on peut dire hardiment qa^il travaille et vit trois fois plus qu'un Allemand, chez qui les nombreux repas dans la journée , la grande consommation de bière^ et Tusage immodéré du tabac ; paralysent les forces physiques et ôtent à l'àme toute énergie, toute vigueur. De neuf heures du matin jusqu'à six heures, les affaires occupent le Français, car l'excellente habitude qu'il a de dîner à six heures du soir le rend apte à bien travailler jusque-là ; le reste du temps est laissé au hasard. La causerie, le spectacle, la lecture ou d'autres plaisirs, le conduisent au delà de minuit ; et il sait tellement varier ses amusements , que l'ennui trouve très-dif&cilement accès dans son habitation.
Le monde entier est, comme chacun le sait, tributaire des modes françaises, et pourtant, à Paris, les modes de tout Tunivers ont droit de cité. Chacun ici s'habille à sa guise, invente les coupes , les habits, les chapeaux, ou les importe de l'étranger ; mais chacun peut hardiment adopter la mode la plus excentrique , sans que qui que ce soit s'en étonne. Les barbes, les favoris, les moustaches, les chevelures, se portent comme on veut, et c'est à peine si un coup d'œil oblique va suivre au loin le possesseur de ces bizarreries ;
car tout le inonde ici non-seulement comprend, mais encore pratique Tamour de la liberté absolue qui s'étend à tout : à la pensée comme à Thabit, à Topinion comme à la barbe, aux actions comme aux favoris.
A Londres, si vous avez le malheur d'avoir un collier, une barbe, vous risquez d'être grossièrement insulté par la populace. Un. large pantalon à plis deviendra là-bas un sujet de scandale ou de risée, et les gens qui ne se révolteront pas contre vos moustaches, votre longue chevelure ou votre chapeau , si ses bords ont plus d'un pouce et demi de largeur, croiront vous donner la preuve d'une extrême bienveillance envers vous, d'un tact exquis des relations sociales.
On pourrait dire que la galanterie est une des principales occupations du Français ; le caractère national s'y prête beaucoup, les femmes sont ravissantes de grâces, et il n'est pas étonnant que l'on succombe à la tentation. Malheureusement il faut avouer que cette galanterie va droit au but , sans s'inquiéter de rien. Poli, aimable, causeur spirituel , étincelant de verve , le Français se soucie peu si l'objet de sa flamme est une demoiselle, une veuve ou une femme mariée; et si l'Anglais, l'Allemand, s'arrêtent avec scrupule et conscience devant cette dernière pour respecter la
propriété d'autrui, ce n'est quelquefois, pour le Français, qu'un attrait de plus ; on pourrait même affirmer qu'il a le plus grand goût pour le fruit défendu. Mais il faut dire aussi que les Françaises s'abusent rarement sur le véritable but de cette galanterie, elles connaissent très-bien , pour la plupart , la valeur de toutes ces belles choses qu'on leur dit; et, s'il y en a qui succombent, c*est que la chair est faible, et que l'esprit de celles-là est... comme la chair. Du reste, tout cela se passe avec convenance. L'affaire la plus scabreuse trouvera toujours un vernis honnête qui la couvrira, et la sauvera du scandale.
Les Français accordent facilement crédit; car, chez cette nation, la foi en l'honneur d'autrui est passée dans le sang. Nulle part un étranger ne trouvera autant de sympathie qu'ici. —Si, par l'effet des circonstances , il se trouve gêné ; si les ressources du travail lui manquent, l'appui de l'État vient à son secours, les particuliers le reçoivent, l'aident ; les maîtres d'hôtel môme , race peu sensible de sa nature, s'adoucissent, attendent, le logent et le nourrissent, et lui facilitent même parfois les moyens de s'acquitter et de se tirer d'affaire. En Angleterre 9 les comptes se règlent dans les hôtels toutes les semaines ; si l'on manque : en prison! — En Allemagne, l'étranger pauvre est chassé du ter-
ritoire; et, dans certaine capitale, on demande à tout étranger, avant de lui délivrer un permis de séjour : « De quoi vivrez-vous ici ? » — L'exhibition d^une bourse bien garnie n'est pas considérée comme une réponse suffisante, il faut eu outre produire la garantie d'un banquier de la localité.
La générosité politique de la nation française est digne du plus éclatant hommage. Dans aucun pays du monde un étranger, émigré , ne trouvera des cœurs plus chaleureux , plus compatissants à ses souffrances. Toutes les prévenances lui sont acquises , et aussitôt qu'il touche le sol de la France, il devient, pour ainsi dire, l'enfant du pays; car, non-seulement il y trouve l'hospitalité la plus cordiale , mais aussi la protection la plus efficace. On ne lui demande pas compte de ses opinions^ ni de sa nationalité; il est proscrit, cela suffit; et il jouit, sinon de toutes les sympathies, du moins de toute l'estime que l'on accorde à des convictions vraies et pour lesquelles il souffre. Sous ce rapport, comme sous le rapport de la plus chevaleresque assistance, la France sera toujours le plus pur, le plus noble modèle pour l'univers.
On ne peut assez louer en France l'extrême tolérance d'opinion. Ici, deux adversaires politiques peuvent vivre et vivent dans une estime réciproque, car chacun suppose dans l'autre une con-
victiou sincère, et sait la respecter. Cela ne dit pas que les Français niaient point de partis , qu'ils ne sentent pas vivement, et quUls cèdent facilement le terrain. Nullement. — Ils se haïssent cordialement en masse; ils combattent sincèrement ce qu'ils croient les erreurs des croyances en religion, comme en politique; mais pris individuellement ils discutent , et ne s'injurient pas ou n^en viennent point aux voies de fait. Ce sentiment inné de la dignité de l'homme se trouve tout aussi bien dans la classe élevée de la société que dans le peuple. On dit ici communément : « Les injures ne sont pas des raisons ;yi et même dans les disputes des rues, les rixes, les coups sont bien moins fréquents qu'à Londres, Berlin ou Varsovie, où, chez l'homme du peuple, des mots aux coups il n'y a que la main. Parmi les nombreux écrivains qui émettent leurs opinions sur la France et les Français dans les journaux allemands, et surtout dans la célèbre Gazette (TJugsbourgj et qui, pour la plupart, semblent rivaliser de zèle à se prononcer sur ce sujet dans un esprit plutôt hostile que bienveillant, j'ai trouvé, le 29 juin 1847, dans un article sur mademoiselle Rachel, ces lignes, si contraires aux habitudes de cette feuille , qui dénotent un jugement d'observateur aussi impartial qu'original. — L'auteur, M. W — 1, s'y exprime ainsi :
n Madame de Staël a déjà dit : « Le Français est toujours en société^ même lorsqiCil^ écrit un livre. » De même on pourrait dire que le Français est toujours attaché aux règles de la société , si c^est un Dieu ou un démon qui parle par lui. Dans la rage du délire, il ge débat encore avec convenance, et il ne lui coûte aucun effort de mettre quelqa^un à la porte avec grâce , ou de lui plonger Tépée dans le sein, le gant jaune à la main. Ses sentiments sont vifs, hardis et fiers; leur expression peut être aiguë, mais jamais tranchante; rude, mais jamais grossière. — Les de-hors! ce cri vous arrive tant sur la scène que dans la vie de tous les jours. Les politesses, même dans le plus grand désespoir, doivent nous paraître, à nous Allemands , ou aux Anglais, comme des simagrées, puisqu'elles ressemblent chez nous à un habit qui n'est pas en harmonie avec les formes de la nature; mais elles sont propres au Français, et lorsqu'il découvre sa poitrine, elles y sont toutes gravées. »
Plus on marche dans la vie parisienne , plus on est frappé des effets de la civilisation dans les rapports journaliers entre toutes les sociétés que rapproche la communauté de ces intérêts dont j'ai parlé plus haut. Les relations réciproques transforment les caractères, dans ce sens pourtant que
la classe éclairée ne se dépolit pas dans ce frottement, et que la classe inférieure gagne toujours quelque chose à ce contact. Aussi voyez comme partout ou est plein de politesse, à commencer par le commissionnaire qui , au coin d^une rue, vous indique votre chemin , jusqu'aux plus hautes sommités de Téchelle sociale.
Pourtant , comme dans chaque tableau il y a des ombres, cette politesse exquise, ces manières gracieuses commencent à se perdre un peu en France. Une nouvelle génération s'élève, regardant tous ces soins comme superflus, comme indignes d'un homme indépendant. Le monstrueux développement que prend à Paris la consommation du tabac, commence à donner d'autres manières , et Ton pourrait dire que cette famée a la propriété de ternir Téclat du bon ton. Garder un chapeau sur la tête, même dans l'intérieur d'un appartement, singer la nonchalance d'un planteur américain, souffler dans la rue la famée d'un cigare au visage d'une dame , est un passe-temps un peu brutal et que la jeunesse se permet volontiers ; mais il faut espérer que ce genre grossier n'aura pas une longue durée, et que l'on reviendra à ces anciennes belles manières, à cette convenance pleine d'amabilité et de galanterie , qui ont fait le charme de la so« ciété française.
« La femme règ¥ie en France , » — est 1 ^opinion la jdas accréditée dans le monde ; aussi les femmes des autres pays envient-elles cette royauté, et soupirent-elles après Texercice de cette souveraineté chez elles. Mais un de mes amis, grand contempteur des usages et des expressions reçues, veut, à cette maxime inscrite plus haut, en substituer une autre, qui, selon lui, est beaucoup plus vraie, surtout à Paris. La voici. — (Je commence cependant par demander d'avance un bien humble pardon à ces I. 5
dames, et je livre le barbare détracteur à leur juste colère , quoiqu'il soit mon ami ; car je préfère me brouiller avec lui, ayant toujours été leur plus fidèle sujet et leur admirateur le plus zélé.) — A la vue de ces occupations multiples, confiées uniquement aux femmes, et que partout ailleurs il a vues confiées aux hommes, il a dit : « La femme est un meuble bien utile en France, » La voilà donc cette indigne maxime, cette révoltante opinion ! Je l'ai condamné tout d^abord, mais il demande le bénéfice de la défense, chose qui ne peut pas être refusée même aux plus grands criminels. Écoutons-le donc : a La femme, dit le vieux dicton, règne en France; « la chose pouvait être vraie il y a deux cents ans, a mais au temps présent elle est, sinon absolument « fausse, au moins excessivement sujette à contesce tation. Il ne s'agit que de distinguer : si, par le « mot régner^ on entend recayoir les hommages , « avoir des courtisans, des sujets, et ne rien faire , ce la maxime n'est applicable qu^à une certaine clas- « se, à deux au plus : à la haute aristocratie d^a- « bord : là, la femme est reine. . . . jusqu'à un certain « point, nous dirons comment; et puis à une autre <c que nous ne voulons pas encore nommer , mais «( qui se loge dans les quartiers de Notre-Dame de a Lorette, de la Boule-Rouge, de la Madeleine el
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tf de U roe Bréda. Qaant aux aatres claeseg de la c société, dites comment' et où elles régnent ?
« Le Français qai est malin, comme vous savez, « et qoi a inventé le vandeville, à ce que dit Boileau, a ayant entendu dire que la femme était le plus bel a ornemisnt de Tunivers, a réfléchi profondément a sur ce mot, et, livré à une spéculation de tous ce les jours, il s^est dit : Tirons-en un profit ; ne tf renversons pas l^idole si nous ne Tencensons « point y mais que les autres y viennent brAler tf leurs parfums. Ce qui fat dit fut fait ; et voilà « pourquoi dans tout Paris la femme , au lieu de a régnery thôhb...., dans tous les comptoirs, dans ff les boutiques, dans les magasins, dans les salons fE de lecture, dabs les cafés, dans les restaurants, a dans les estaminets ; aux bureaux des théâtres, (c de tabac , de papier timbré ; aux comptoirs de n change, à ceux de la pharmacie même ; partout « enfin vous trouvez la femme, rien que la femme. a enchaînée là depuis huit heures du matin Jusqu^à su minuit passé, la pauvre et frêle créature esteon- <^ danïnée à y rester, pour répondre aux nombreu* a ses demandes, inscrire la dépense, enregistrer les « commandes , les faire pgrter aux ouvriers , les tt expliquer , donner des renseignements , voii-e « même des consultations, chose qui, dans certains « cas, ne lai^e pas qge d'être fort embarrassante.
a Qui est-ce qui débarbouille les enfants? la fema me. Qui fait le ménage? la femme. La cuisine? ce la femme. Qui fait les approvisionnements pour ff la maison, très-souvent pour le commerce? la a femme ; toujours la femme , partout la femme. c( On peut même voir dans les petits ménages des <c femmes brosser les habits de leurs maris, décrotc( ter les souliers, les vils souliers, ô profanation ! a La femme se couche la dernière, elle se lève la a première. En été comme en hiver, toujours en ce mouvement, toujours au travail, elle réaliserait c au besoin le rêve des mécaniciens , le problème a du mouifcment perpétuetj si le rêve était réalisa- « ble. Eh bien, à présent répondez-moi franche- « ment , cela peut-il s'appeler régner ? Est-ce là <c le bonheur de la femme française ? Dites à préce sent si elle n'est pas prise pour un meuble à tout <c faire; tandis que, la plupart du temps, les maris oc vont au club, au café, lire les journaux, discourir « sur la politique, jouer à Téternel domino, adres- <i ser même de fades compliments aux dames de « comptoir, autres martyres de leur position élevée. a Non , non ; je persiste à dire que la femme ne « règne pas en France ; ^Wq gouverne j tout au plus; ce mais en tout cas, elle est le meuble le plus utile oc à ces messieurs. »
J'avoue franchement, Mesdames, que l'explica-
tion donnée par mon ami le barbare, étant complètement dans votre intérêt et contraire à Tabus indigne que Ton fait de votre beauté, de votre intelligence et de votre dévouement^ le coupable me parait moins criminel, et je Tabsous ; — faites de môme, pour qu'il soit dit que votre indulgence est aussi grande que le nombre des qualités qui vous distinguent, que les charmes que la nature vous a donnés.
Abstraction faite de toutes ces occupations plus ou moins abusives, la Française est une des plus dé* licieuses créations du monde, et tient sans aucun doute la première place parmi les femmes de toutes les nations. Certes, il y a des pays où la palme de la beauté pourrait être disputée et ne pas être adjugée aux Françaises; mais ces beautés- là ne captivent guère, car elles sont, pour la plupart, dénuées de cette grâce enchanteresse qui est le partage exclusif des femmes françaises, et surtout des Parisiennes. Cette animation dans les traits, cette vivacité d'esprit, cette aisance de manières , cette facilité d^élocution , cette souplesse dans les mouvements , ce suprême bon goût dans l'habillement, où se trouvent-ils? — Ailleurs, ils sont le partage exclusif d^une caste privilégiée, d'une haute aristocratie, à quelques exceptions bien rares dans les classes moyennes. Ici, toute femme, laide ou jolie, est en
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possession réelle dô tous ces avantages qu'ailleuM^ oob âducatiott distinguée peut à peine donner» Une jetina Frai^çaise ^ pHse dans telle classe que Ton voudi'a^ se transforme du tout au tout dans Tespâcè de quelques semaines; elle peut hardiment prendre place à côté des baronnes et des marquises pur sang, sans que rien en elle trahisse son origine un peu vulgaire^ surtout si elle a le bon sens de n^abordôr que des conversations au niveau de ses connais sances. • — La pénétration de son esprit est vraiment prodigieuse, et plus d'une fôid ces petites fenmies, qui n'ont reçu qu'une éducation très^incomplète^ vous étonneront par leur conception sûre et hardie sur beaucoup de choses ; elles trouveront des ex^ pressions étincelantes de finesse et d'à-propos^ et même, en avouant leur ignorance, elles vous Iaisse>ront dans le doute , si c'est de la modestie ou de Tamour-propre, si c'est réel ou joué ! —
La légèreté dont on les accuse est^ dans lés Françaises, plutôt apparente que réelle. Cette légè-^ reté est dans leur esprit, rarement dans leur cœur, et Ton a eu des exemples très-nombreux de ces attachements durables , de ces dévouements qui honorent les femmes, même dans les cas où les liaisons formées n'ont pas toute Tapprobation de la sévère morale , et que les lois de la société semblent exiger. — Il faut dire encore, à la honte peut-
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âtre de notre sexe, que les femmes en général ont beaucoup plus d'esprit que les hommes, et que la comparaison , en moyenne , serait très-humiliante pour ces derniers. Us ont beau se révolter contre cette assertion; l'abandon de toutes les affaires dans le petit commerce et dans les petits ménages est une preuve irréfragable de ce que j'avance, ^ c'est par cela que les femmes régnent en France , quoi qu^en ait' dit mon ami.
La beauté des Parisiennes a besoin d'être dignement appréciée, car le premier coup d'œil leur est, pour . la plupart , peu favorable. Mais si elles ne frappent pas tout d'abord par Tensemble, les détails sont si jolis, si gracieux, que l'on se prend bien vite à admirer tout cela, et à former un tout tellement séduisant, qu'elles soutiendront facilement le parallèle avec la beauté des filles aériennes de la perfide Albion , comme on est convenu d'appelé l'Angleterre, ou bien des sentimentales, douces et tendres enfants de la Germanie.
C'est pour les Parisiennes que Ton a inventé cette expression intraduisible dans toutes les langues connues , de nUnois chiffonné y qui , malgré la critique, dit que tout en elles est fait pour plaire.
La Parisienne est, avant toute chose, gracieuse; sa beauté consiste dans Tanimation de son visage, dans le feu brûlant de sa prunelle; sa taille est
svelte, allongée y aux contours ducats. Le développement de la poitrine et des épaules est un peu restreint, mais ses hanches sont hardiment accusées f sa jambe artistement modelée. L^habitude que toutes les Françaises ont de porter des jarretières élastiques au-dessus du genou, fait que cette partie de leur corps , si mutilée chez les femmes des autres pays, qui attachent des bas très^ courts avec des cordons ou des rubans, à la moitié du mollet, est chez elles, au contraire, d'une beauté parfaite ; leur pied est petite avec le cou-depied cambré et élevé ; elles peuvent lutter, sous ce rapport, avec las seâoras espagnoles, qui, comme chacun le sait, ont des pieds admirables. En général , les bras de la Parisienne sont gracieusement attachés , arrondis , terminés par des mains petites, douces, du plus charmant contour, et surtout excessivement soignées.
La tournure séduisante des Parisiennes^ ce gracieux balancement sur les hanches en marchant, cette pose élégante des pieds, commencent à se perdre par Tusage immodéré des bottines. Cette chaussure, demandant moins de soins qu'un soulier à cordons, en soie , en maroquin ou en cuir verni , et permettant de braver la saleté des rues , est cause que les Parisiennes perdent beaucoup de leur tournure d'autrefois , et qu'on rencontre maintenant ,