‹ Quinze ans à Paris (1832-1848).: Paris et les Parisiens (volume 2)Chapitre 5 sur 15 · LES BARRIÈRES · texte numérisé non relu

LES BARRIÈRES

II y a peu de Parisiens qui connaissent Paris tout entier; il y en a même, j'en suis sûr, qui n^ont quitté leur quartier que dans les circonstances les plus extraordinaires : aussi n'est-il pas rare de voir des habitants de la rue ou du faubourg Saint-Martin, par exemple, plus arriérés en fait de costumes ou d'habitudes parisiennes qu'on ne le serait sur les bords du Volga , du Danube ou au cap de Bonne-Espérance. Mais ceux qui ont fait ce qu^on appelle le tour de Paris sont en si petit

nombre, que l'on pourrait facilement et les compter et les nommer. Faire le tour de Paris! Pour plusieurs d'entre eux, c'est quelque chose d'aussi prodigieux que d'exécuter quelque travail d'Hercule. Faire le tour de Paris, faire une promenade de curiosité de vingt-huit kilomètres, ou, en termes anciens, faire sept lieues à pied , il y a peu de gens du terroir capables d'entreprendre ce gigantesque voyage. Aller au pôle arctique les effrayerait moins. Eh bien, ce fameux tour de Paris, je l'ai fait, et, en retranchant le temps consacré à m'arrêter à faire des observations, il m'a pris quatre heures et demie. Parti à cinq heures du matin, en été, j'étais de retour à une heure à peu près, harassé de fatigue, mais nullement charmé de mon excursion. Franchement, rien n'est plus désagréable que les environs immédiats de Paris. Une plaine sans aucune variété, sans aucun accident de terrain, sinon un peu du côté de la butte Montmartre ou du côté de Passy. On trouve encore une assez jolie échappée de vue quand on arrive derrière l'Observatoire, mais voilà tout. Le tour de Paris ne rachète pas la fatigue énorme que Ton éprouve vers la fin de cette course ; il y a môme un moment où celte fastidieuse promenade fait regretter un peu de l'avoir entreprise : c'est quand, arrivé à l'extérieur de la barrière de la Cunette, on est forcé, par la Seine, de

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rentrer dans Tintérieur, de faire une longue course pour gagner le pont d'iéna, le traverser, et, quittant la rive gauche, de gagner par le quai deBilly Passy, et puis de grimper sur une hauteur, d'où Ton ne découvre même pas Paris, pour se trouver à la barrière Sainte-Marie. Ajoutez à ce plaisir que vous achevez votre tournée vers midi, quand le soleil vous darde à plomb sur la tête, et vous vous rendrez compte facilement de l'agrément que présente le tour de Paris.

A présent, figurez -vous un mur d'octroi de douze pieds de haut environ d'un côté, une rangée d'arbres de l'autre, au milieu une route mal pavée bordée par des fossés; faites circuler sur celte route une innombrable quantité de lourdes voitures, traînées par des chevaux gigantesques, monstrueux , réduisant en poudre la plus fine la pierre à base de grès qui couvre totalement ces pauvres arbres, au point qu'il est impossible de deviner la couleur primitive de leur feuillage. Ajoutez-y des fossés où l'eau séjourne, exhalant l'odeur la plus méphitique, et votre tableau sera complet.

Le droit élevé que l'octroi de Paris perçoit sur les liquides, augmentant le prix du vin et de l'eaude-vie dans une proportion exagérée, oblige presque toute la population ouvrière parisienne à se

porter hors des barrières. Aussi, dans tout le développement de leur immense périmètre, on ne trouve rien autre chose que des cabarets. C'est une suite continuelle de maisons mal bâties, présentant à leur façade les enseignes des marchands de vin avec des promesses et des invitations pour attirer les gosiers altérés. 11 est impossible de calculer au juste rimmense quantité de liquide rouge, jaune, bleu, noirâtre, etc., qui s'écoule autour de Paris chaque dimanche et chaque lundi de Tannée. Il y a des vins tellement inqualifiables, qu'il faut la foi la plus robuste d'un ivrogne pour les accepter comme tels. Entre autres promesses séduisantes que j'y ai lues, il y avait une inscription faite à la brosse et au charbon délayé, qui mettait à la disposition des consommateurs du vin à quatre sous te litre. J'ai eu la curiosité d'en goûter, mais il m'a été impossible d'avaler quelques gouttes de cette horrible boisson , et je me suis franchement demandé quel gosier pavé de pierre pouvait donner passage à ce liquide, dont en vain on chercherait l'origine dans tous les vignobles (ou plutôt dans tous les vins ignobles) de l'univers.

Et pourtant l'attrait du bon marché est tellement puissant, que le maître du cabaret m'a assuré qu'il avait un débit des plus considérables, et comptait

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bientôt se retirer des afTaires pour devenir rentier.

Les barrières de Paris sont au nombre de quarante-huit, distancées irrégulièrement autour de la ville. A l'entrée de chacune se trouvent deux édifices lourdement bâtis, qui servent à abriter les bureaux d'une part et de l'autre les préposés de l'octroi. A voir le massif de ces bâtiments, la solidité de leur assiette, on comprend facilement que ces espèces de forteresses doivent être là plus que de l'ornement. Dans des jours d'émeute ou de révolte ils doivent servir de refuge à ceux qui perçoivent le denier de l'octroi, car le peuple ne supporte que difficilement tout impôt qui le touche de près et dont la perception se fait à côté de lui et à diaque instant. La haine contre les préposés est réelle; mais comme la loi est sévère contre toute attaque brutale et matérielle, elle ne se traduit que par des noms plus ou moins pittoresques que le peuple se contente de leur donner. Aussi, dans le langage des barrières ils se nomment les gabelous (mot évidemment resté de l'ancienne dénomination de l'impôt appelé la gabelle)^ rats de cat^e^ etc.

Ne pouvant pas forcer les barrières , les fraudeurs inventent des ruses inimaginables pour assurer l'entrée de l'alcool dans la ville. La différence de prix étant énorme , car la perception du droit

est de quatre-vingts centimes par litre, le bénéfice est assez grand et tente tous les cerveaux. Tantôt c'est une femme enceinte qui passe et qui accouche une fois r enceinte dépassée ; tantôt une Normande, dont le haut bonnet construit en fer-blanc contient plus ou moins de liquide; tantôt un bossu à bosse artificielle; tantôt une laitière , dont les bottes à double fond ne contiennent que très-peu de lait; tantôt une jeune paysanne à gorge rebondie, qui n'est qu'un garçon imberbe allant déposer son sein dans un cabaret convenu d'avance , etc. Ces ruses, exécutées trop fréquemment, finissent toujours par être découvertes, et leurs auteurs sont punis selon la loi. Il faut donc à chaque instant, pour ainsi dire, inventer une ressource nouvelle qui dépiste l'armée de ces fins limiers en habit vert et à casquette de cuir bouilli qui veillent aux barrières. Aussi les traits se multiplient-ils à l'envi. En voici deux qui n'ont pas été mal imaginés.

Depuis quelque temps, les préposés remarquaient une dame respectable par son âge et par sa mise et allant de la ville hors barrière, en menant en laisse un petit chien griffon, qui trottait gentiment à côté d'elle. La dame, en femme bien élevée, ne manquait jamais de saluer ces messieurs en passant, de sorte qu'ils la connaissaient trèsbien, et, à son approche, ils prenaient l'initiative

en la saluant de leur côté avec le plus de courtoisie possible. Une chose à laquelle cependant ils ne prenaient pas garde dans les allées et venues de la dame, c'est que le griffon sortait de la ville à pied et rentrait porté sur le bras de sa maîtresse; mais la pauvre petite bête pouvait très-bien être fatiguée de son excursion. Aussi rien d'étonnant dans le fait , rien qui pût être répréhensible. Mais un jour, comme notre promeneuse rentrait, un employé, ne voulant pas perdre de vue son poste, . déjeunait près de la porte. A rapproche de la dame , le douanier, en homme bien appris qu'il était, et voulant se rendre agréable à la dame, prend quelques os de poulet sur son assiette et les présente au toutou. Immobilité de celui-ci , grande rougeur à la figure de la dame. — Étonné du peu de gourmandise du griffon, le préposé recommence son offre séduisante en raccompagnant de quelques petits mots de caresses ; mais ni l'offre ni les paroles ne font changer l'attitude de la bête : elles embarrassaient visiblement la promeneuse. Une idée lumineuse traverse seulement alors le cerveau de l'employé , qui saisit le chien par la tête et l'enlève. Cette décapitation fait voir une boîte en fer-blanc ayant la forme du quadrupède et artistement recouverte d'une peau absolument semblable à celle du griffon. On devine sans doute que

le griffon vivant était chaque jour ramené en ville par une autre barrière.

D'autres se servaient, aux environs de Vincennes, d'un cerf-volant pour exécuter leur fraude. On attachait à un fort cerf-voiant des vessies remplies d'alcool ; puis, comme en manière d'amusement, on les faisait enlever dans les airs dans la direction de Paris. Arrivé au mur d'octroi, on lançait parnlessus une pelote de ficelle attachée au cerf-volant, et de l'autre côté des gens apostés la ramassaient et conduisaient à leur gré ce fraudeur d'un nouveau genre loin des yeux perçants des employés, qui, longtemps trompés, ne durent qu'au hasard la découverte de cette fraude. Un jour, le vent contraire soufflant avec violence cassa la ficelle, et le cerf-volant vint s'abattre sur les arbres de l'avenue Saint-Mandé.

Toutes les opérations de cette espèce sont exécutées en petit et ne font vivre qu'au jour le jour ceux qui les mettent en pratique; mais en voici une dont les bénéfices étaient énormes, et qui cessa par suite d'une trahison qu'amena l'inégale répartition des bénéfices.

Les exploiteurs en grand, après avoir conçu leur plan et calculé les profits, louèrent toute une maison intra muros et une autre extra muros.

Une fois maîtres de ces deux points, ils se mirent

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à creuser uu souterrain de plus de trois cents mètres, y établirent une rigole et transvasèrent dans la ville une quantité énorme d'alcool et autres liqueurs, qu'ils vendaient ensuite en détail aux débitants. Il parait que la ville fut fraudée de plus d^un million avant que l'entreprise fAt dénoncée. Celui qui voudra avoir une idée du mouvement qui s'opère dans la population parisienne, doit faire le tour des barrières un dimanche et un lundi. Déjà deux jours d'avance toutes ces maisons, maisonnettes, cabarets, guinguettes, etc., qui, comme un cercle infernal, entourent tout Paris , commencent à s'émouvoir, à se mettre sous les armes , à faire des abattis de toute sorte de volatiles, de quadrupèdes et de légume^. Les feux s'allument, les fourneaux pétillent, les chaudières bouillonnent, les tonneaux s'emplissent , la fabrication vignifère s'opère, et tout est prêt pour livrer bataille à tous les gosiers, à tous les estomacs. — Le dimanche vers midi, le flot déborde, inonde tout cet espace, et une immense population en blouses, en casquettes, en bourgerons, envahit les salons de cent, de deux cents, de cinq cents couverts. Ces magnifiques Salons consistent en hangars bâtis sur pilotis, qu'une légère toiture abrite mal contre les intempéries de la saison , et dont, le plus souvent, les côtés découverts livrent passage à tous les vents.

Dans toute la longueur de ces salons, des planches mal rabotées appuyées sur quatre pieux figurent les tables; d'autres planches, non moins raboteuses, servent de banquettes. C'est là que les convives s^attablent et dévorent toute sorte de provisions pour la plupart fortement poivrées , fortement salées, afin d'exciter la soif; car le vin, ou plutôt cet affreux mélange qu'il décore de ce nom, est pour le débitant la principale ressource; le manger n'est que l'accessoire.

Le flot que midi a vomi hors la barrière n'est pas encore à son degré ascendant; — ce sont les plus pressés, les gens qui n'ont point de famille qui débordent les premiers. Plus tard, toute la gent ouvrière, en costume du dimanche, envahit le terrain. Mais ceux-là vont pli|s loin, abandonnent le premier cordon, et se casent dans des maisons plus proprement bâties, chez les restaurants ou prétendus tels de la banlieue. Là, la serviette n'est pas exclue ; là, on risque un verre rincé, et le luxe va jusqu'au couvert en maillechort. Le vin coûte plus cher, il n'est pas meilleur pour cela; mais on sert l'ouvrier, qui se regarde comme bourgeois en conséquence ; il ne s'enivrera pas moins, sa femme l'aidera de tout son pouvoir, sa jeune famille prendra sa part du festin; mais il ne se mêlera pas avec des gens qui ne gagnent que deux

francs par jour, lui qui en gagne trois, quatre, ou même huit. La vie de la barrière a pénétré profondément dans la classe ouvrière ; elle est pour celle-ci ce que les parties de campagne sont pour les petits marchands et les petits employés , avec cette différence pourtant, que les parties de campagne ne se font pas en hiver, ni par un mauvais temps, tandis que chaque dimanche d« Tannée, la barrière regorge de ses fidèles habitués. — Mais depuis quelque temps cet état de choses change. Depuis rétablissement de la Caisse d'épargne ces mœurs tendent à se modifier. On voit que Tinstruction commence à pénétrer partout. L^ouvrier sent la nécessité d'améliorer son état par la prévoyance ; il ne dépense plus tout son avoir dans ces bouges infâmes qui l'abrutissent et le ruinent. — Il ne fait plus comme autrefois, il ne vit pas à crédit toute une semaine, et, cette dette une fois acquittée, il ne boit plus pour le reste. Mais on ne détruit pas de suite des habitudes séculaires , et pour ainsi dire traditionnelles; la tentation est très- forte.

Jetez à présent un coup d'œil sur cette multitude avinée. Regardez cette variété infinie de types : le bouillant Provençal , le babillard Gascon , le Normand à Taccent traînant, le Picard avec son verbe haut et nuancé , le Franc-Comtois à la parole chantante, le flegmatique Alsacien avec son baragouin I. 18

qui n'est ni de Talleinand ni du français ; — - là , les enfants de Paris avec leur verve étincelante, leurs saillies, leur entrain ; là, les fils de la Germanie , élevant la voix , criant à tue-tête avec leurs compagnes qui glapissent; ici, le lourd habitant du Cantal, renforcé du Piémontais, tous sont porteurs d'eau, chaudronniers ou fumistes; ici, l'Italien gesticule; là, le Suisse boit sec et ne s'occupe de rien. La gaieté grandit, les voix atteignent un diapason inusité ; les expansions , les confidences coulent comme le torrent alcoolique que Ton avale. Ici, on maudit les maîtres, les entrepreneurs, les patrons, toute cette classe, enfin , qui paye le labeur et qui rogne autant que possible la portion dQ l'ouvrier; là-bas; à l'écart, ceux-ci sont contents de leur salaire, mais le gouvernement ne les satisfait pas : ils jugent les actes du ministère , ils réforment les abus, ils déclarent la guerre, ils nivêlent les positions, et abondent dans le sens de tel ou tel journal, qu'ils lisent au moment de leur re-^ pos , à l'atelier, au cabaret, où ils se groupent au* leur d'un lecteur qui^ hissé sur la table, fait jouir son entourage des élucubrations plus ou moins intempestives de tel ou tel écrivassier.

Le soir approche ; — les lampes fumeuses s'allument, un orchestre composé de deux violons fériés, d'un fifre, et de l'inévitable cornet à piston >

appelle de ses sons criards tous ceux dont les pieds sont encore capables de supporter la tête. Après le goût de boire et de chanter, celui de danser est inné chez l'ouvrier français, qui, galant autant que malin, aime à se trémousser vis-à-vis des beautés que les guinguettes attirent hors de la barrière. Tantôt la danse est sans rétribution , tantôt on paye dix centimes par contredanse et par homme; le beau sexe, chez cette nation pleine de galanterie, est exempt de toute rétribution ; tantôt on paye l'entrée du bal, et l'on consomme le prix du billet, qui, dans ce cas, coûte cinquante centimes. — Là où la danse est sans rétribution, on se place où on peut, et Ton danse comme Ton peut aussi, car Té* tablissement , qui vide d'ordinaire toutes les poches et remplit tous les estomacs , se croit obligé d'ajouter cet attrait à ses clients; le mot de prati^ ques n'entre plus dans le dictionnaire des cabare* tiers qur s'intitulent bravement, marchands de vin et restaurants. L'autorité est moins polie envers eux, et leur délivre des patentes de gargotiers et de débitants de liquides. Ce dernier trait surtout témoigne de la haute sagesse de Padministration, qui ne veut pas prendre sur elle de donner à ces affreux mélanges le nom de vin et de liqueur.

Là où la rétribution ne se consomme pas, des places sont marquées sur le plancher ; le musicien

fait sa tournée, perçoit l'impôt, l'empoche, et déchire les oreilles de ses danseurs. Fort heureusement la société n'est pas exigeante ; le vin , Teaude-vie, la bière, font un tel ravage intérieur, que le danseur s'occupe bien plus de se soutenir sur ses jambes que d'écouter ce concert infernal ; il entend son fifre, c'est tout ce qu'il lui faut, le reste va selon qu'il plaît à Dieu ou à son cerveau aviné.

Si la rétribution est en consommation , le bal se tient ordinairement dans un jardin. On appelle jardin, dans les environs de Paris , un emplacement d'une dizaine de mètres carrés , planté de quatre ou six arbres. On y accroche une lanterne de papier qui jette une vive lumière , projetée par une chandelle de deux sous, sur les groupes nombreux qui se pressent dans la salle de danse. Cette salle est l'emplacement compris entre les six arbres; le plancher est la terre battue, dépouillée de toute espèce de végétation : une estrade pour les musiciens, un buffet pour les buveurs, quelques cabinets de verdure au feuillage transparent pour les tendres aveux , des banquettes et des tables tout autour complètent et embellissent ces lieux enchanteurs connus sous le nom à' Ile dUamour^ ai! Elysée Montmartre , ^ Ermitage^ etc. Là , le danseur a la ressource, pour prix de son entrée, de captiver sa danseuse par l'offre séduisante d'une bouteille de

bière ou d'un petit verre de liqueur , de conter sa flamme amoureuse, et de séduire, par le déploiement de son balancé^ ou de son caifalier seul , Timagi* nation très-peu novice de la beauté qui sautille à côté de lui.

Ces repas , ces bals , ces orgies , se prolongent dans la nuit. Les cris, les chants, la poussière , le vin, la fumée, tout cela monte, sature Tatmosphère d'une odeur nauséabonde, et Ton éprouve le vertige rien qu'avoir s'agiter ce Pandémonium terrestre. On en sort asphyxié, fatigué, courbaturé, à demi mort. Mais les intrépides héros de ces lieux ne s'avouent pas vaincus pour si peu de chose , et tant qu'ils conservent un sou vaillant dans leurs poches, assez de force dans leurs bras pour porter le verre à leur bouche, ils y restent, ils boivent, ils ribotent^ selon l'expression pittoresque de ces contrées. La morale en pantalon garance ou en chapeau à cornes', autrement les troupiers et les sergents de ville, circulent en tous lieux, où la joie effrénée pousse aux écarts, partout où l'on danse, pour empêcher certaines désinvoltures et les licences un peu trop décolletées du classique cancan^ qui , là-bas , change d'allure et prend le nom de chahut. Après minuit, les cabarets se ferment. Ceux qui peuvent encore se lever et marcher se lèvent et s'en vont, ceux qui ne le peuvent

pas sont poussés dehors , et s^endorment en plein ruisseau j'usqu'à ce qu'une patrouille les ramasse et léUr fasse cuver leur vin au violon le plus voisin. On appelle violon^ une chambre nue qui avoisine chaque poste de soldats, disposée dans la prévision paternelle de mettre à Tabri de tout accident les malheureux buveurs, ou de retenir les délinquants pris en flagrant délit d^un vol à la tire ou d'un chahut dégingandé. On a longtemps ignoré Torigine du mot violon appliqué à ladite chambre. Les linguistes et les érudils se perdaient en conjectures, et avaient déjà renoncé avec douleur à faire cette découverte importante, lorsqu'il a été donné à Levassor, du Palais-Royal , d'éclaircir la question et de lever le voile épais qui couvrait Toriginede cette dénomination ; ^ Le mot, dit-il dans une de ses « chansons comiques, fut inventé et appliqué au oc moyen âge, à cause que les malfaiteurs, dans ces « temps-là, étaient conduits en prison par les ar- « chers (archets). »

A peine les lumières commencent-elles à s'éteindre qu'une autre population surgit tout à coup; ce sont les rôdeurs de barrières. Il en est question ailleurs.

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